Corinne Morel Darleux : « Il y a toujours un dixième de degré à aller sauver »


Entretien inédit pour le site de Ballast

En 2009, Corinne Morel Darleux a rejoint le Parti de gauche, cofon­dé par Jean-Luc Mélenchon sur la base d’un ras­sem­ble­ment « des socia­listes, des com­mu­nistes, des éco­lo­gistes, des trots­kystes et même des liber­taires1 » ; en sa qua­li­té de secré­taire natio­nale, elle a bien­tôt super­vi­sé le cou­rant éco­so­cia­liste en son sein. Dix ans plus tard, l’é­lue au conseil régio­nal d’Auvergne-Rhône-Alpes n’of­fi­cie plus à la direc­tion du PG et a quit­té la France insou­mise. Le péril éco­lo­gique exige à ses yeux de s’ou­vrir à tout ce que la socié­té pro­duit de luttes au quo­ti­dien. Son pre­mier livre, Plutôt cou­ler en beau­té que flot­ter sans grâce, n’est pas un bilan à mi-par­cours : une virée poli­tique et lit­té­raire, plu­tôt, une réflexion à la fois indi­vi­duelle et col­lec­tive sur le tech­no-capi­ta­lisme et l’« effon­dre­ment » — celui de la civi­li­sa­tion indus­trielle telle qu’elle s’est consti­tuée depuis plus de deux siècles —, dont elle envi­sage la venue sans bais­ser la garde. Nous avions publié l’an pas­sé son car­net de bord au Rojava ; nous dis­cu­tons aujourd’­hui de la résis­tance à l’air du temps. 


Vous avez voté aux der­nières élec­tions européennes ?

Je suis allée au bureau de vote. Sans entrain, après avoir pas mal vacillé quant au bul­le­tin à glis­ser dans l’urne. Je me suis rare­ment sen­tie aus­si loin d’une élec­tion, en fait. Pas que les enjeux euro­péens me soient indif­fé­rents, mais j’ai pas­sé mon année à explo­rer des che­mins de tra­verse et ce que j’y ai trou­vé m’a fait consi­dé­ra­ble­ment évo­luer. Retourner le temps d’un vote au jeu élec­to­ral, com­ment dire ?… ça ne m’a pas pas­sion­née. J’aurais vou­lu pou­voir expri­mer une pré­fé­rence plus fine, en pana­chant les candidat·es par exemple, ou, mieux, en notant chaque liste selon mon degré d’ac­cord et de confiance plu­tôt que de devoir en choi­sir une de manière exclu­sive. Et, sur­tout, je n’ai jamais autant sou­hai­té que le vote blanc soit enfin recon­nu. Les enjeux les plus brû­lants ne se sont pas là pour moi en ce moment…

Vous pen­sez à quoi ?

« L’écosocialisme comme cap poli­tique a été délais­sé par la FI, la démo­cra­tie sociale dans l’en­tre­prise n’est plus por­tée, la lutte des classes comme mar­queur de gauche a été écartée. »

Je ne crois pas que ce vote ait une inflexion notoire sur le che­mi­ne­ment du monde, même si le pro­fil des dépu­tés change au moins la teneur des débats, leur capa­ci­té à ambian­cer le par­le­ment et à por­ter d’autres voix. Les résul­tats sont aus­si un signal envoyé aux par­tis, qui pour beau­coup en font l’al­pha et l’o­mé­ga du rap­port de forces entre eux. Tous ont en tête les élec­tions muni­ci­pales et pré­si­den­tielles, les bases sur les­quelles des alliances vont pou­voir se faire ou pas. Du coup, quand on mêle tous ces enjeux, selon qu’on se place sur le ter­rain du pro­jet poli­tique, de l’ac­tion pra­tique, du domaine pure­ment tac­tique ou stra­té­gique, du signal à envoyer, ça ne donne pas un choix unique — en tout cas pas pour moi. Après, ce n’est pas non plus un effort sur­hu­main de prendre cinq minutes pour aller au bureau de vote — et je reste au fond de moi atta­chée au fait que le jour du scru­tin, à l’ex­cep­tion des bul­le­tins blancs, hélas, que vous soyez riche ou pauvre, action­naire ou infir­mière, rural ou urbain, chaque voix vaut un.

Vous avez pas­sé la der­nière décen­nie à mili­ter au sein du Parti de gauche, puis de la France insou­mise. Comment rece­vez-vous ces 6 % ?

Mal. C’est un nau­frage poli­tique. Regarder la tra­jec­toire de ces dix der­nières années me fait mal. On avait de l’or entre les mains. Mais par faci­li­té, par res­sen­tis per­son­nels, cal­culs à dix bandes ou visée élec­to­ra­liste, que sais-je, de nom­breuses fautes ont été com­mises. L’éco­so­cia­lisme comme cap poli­tique a été délais­sé, la démo­cra­tie sociale dans l’en­tre­prise n’est plus por­tée, la lutte des classes comme mar­queur de gauche a été écar­tée alors que la néces­si­té d’une éco­lo­gie anti­ca­pi­ta­liste et idéo­lo­gi­que­ment sans ambi­guï­tés n’a jamais été aus­si essen­tielle face à l’es­sor de la col­lap­so­lo­gie et aux menaces d’ef­fon­dre­ment. Même sur l’en­vi­ron­ne­ment, il y a eu régres­sion. On avait construit une approche beau­coup plus sys­té­mique… Franchement, ça me tue. Et il va sans dire que le score d’EELV ne suf­fit pas à me conso­ler : à 13 % des suf­frages expri­més il reste tout rela­tif, et assis sur les posi­tions très ambi­guës de Yannick Jadot. Au final, c’est toute la gauche qui est en miettes. La créa­tion du Parti de gauche avait pour objec­tif d’oc­cu­per l’es­pace aban­don­né par le PS : c’est un échec. Enfin, évi­dem­ment, se retrou­ver avec le RN en tête des votes est juste à hur­ler. Le seul point posi­tif qui peut res­sor­tir de tout ça ? Disons que j’es­père que cette claque obli­ge­ra au moins chacun·e à s’in­ter­ro­ger sin­cè­re­ment, et que ça per­met­tra de réflé­chir plus sérieu­se­ment à la suite, sur des bases renou­ve­lées et ouvertes : pas seule­ment aux autres orga­ni­sa­tions mais à tout ce qui bouge et fré­mit dans la pro­duc­tion intel­lec­tuelle et dans la rue, du cli­mat aux gilets jaunes en pas­sant par les milieux liber­taires ou auto­nomes. De manière res­pon­sable et hon­nête intel­lec­tuel­le­ment, en s’y immer­geant, en se lais­sant per­cu­ter par ce qui s’y invente et s’y passe, pas seule­ment par des pos­tures publiques élec­to­rales, para-asso­cia­tives ou para-syndicales.

Mais ce résul­tat vous a surpris ?

Non. Il y a aujourd’­hui un rétré­cis­se­ment de la pen­sée dans le champ tra­di­tion­nel de la poli­tique, et le centre de gra­vi­té de l’ac­tion poli­tique est en train de s’é­loi­gner des par­tis et des syn­di­cats, des formes tra­di­tion­nelles de mobi­li­sa­tion. Tout est à revi­si­ter de fond en comble. J’espère que tout le monde y est prêt, maintenant.

[Edward Burtynsky]

Vous sem­blez aujourd’­hui sur une ligne de crête : vous n’exal­tez plus la conquête du pou­voir cen­tral mais vous ne vous en remet­tez pas uni­que­ment aux marges. On peut avan­cer sur deux tableaux, ména­ger la chèvre élec­to­rale et le chou de la sécession ?

On est bien obli­gés. Même si c’est aujourd’­hui dans les inter­stices que je sens la plus grande vita­li­té, pour l’ins­tant l’État existe, et c’est encore lui qui assure, de moins en moins cor­rec­te­ment certes, les réseaux de soins et de dis­tri­bu­tion dont on a besoin. Je crois tou­jours que les ser­vices publics sont le patri­moine de ceux qui n’en ont pas, que l’im­pôt devrait être redis­tri­bu­tif et que l’État est cen­sé être le garant de la soli­da­ri­té natio­nale. Ce n’est pas parce que les gou­ver­ne­ments sont de plus en plus conta­mi­nés et faillissent à ces tâches qu’il faut reje­ter ces mis­sions-là, et encore moins les leur aban­don­ner. Il n’y a qu’à voir le désastre qui se pro­duit quand les ser­vices de san­té de proxi­mi­té, des mater­ni­tés ou des gares ferment. Très peu de per­sonnes sont auto­nomes aujourd’­hui en termes de sub­sis­tance, et dans cer­tains domaines aucune com­mu­nau­té iso­lée ne le sera jamais. On a donc besoin de méca­nismes de soli­da­ri­té et d’or­ga­ni­sa­tion à des échelles plus larges. Et on a aus­si besoin d’une stra­té­gie de conquête du pou­voir, pour s’as­su­rer que la loi qui régit la vie en socié­té ne contre­vient pas aux besoins les plus fon­da­men­taux, qu’elle ne tue pas les alter­na­tives… une loi éman­ci­pa­trice qui pro­tège le faible du fort. Tout le contraire de ce qu’on voit aujourd’­hui avec la pré­si­dence Macron, en somme, que ce soit sur le plan social, démo­cra­tique, éco­no­mique ou envi­ron­ne­men­tal. Et comme on n’ar­ri­ve­ra ni à inflé­chir ni à convaincre les pou­voirs en place, le choix est simple : il faut prendre leur place.

La ques­tion reste entière : comment ?

« Comme on n’ar­ri­ve­ra ni à inflé­chir ni à convaincre les pou­voirs en place, le choix est simple : il faut prendre leur place. »

C’est en effet toute la ques­tion. Savoir si ça se fait par le jeu élec­to­ral, par l’in­sur­rec­tion de masse ou par la mon­tée en puis­sance et la mul­ti­pli­ca­tion d’i­ni­tia­tives plus mar­gi­nales. Mon expé­rience élec­to­rale m’in­dique que c’est une dépense de temps et d’éner­gie pré­cieux, détour­nés de l’ac­tion, et je doute de plus en plus que le bull­do­zer d’en face nous laisse un jour la chance de gagner par la voie ins­ti­tu­tion­nelle. Jouer le jeu, c’est se faire pié­ger : les dés sont four­nis par les vain­queurs. Mais même si mes affi­ni­tés me portent plus du côté révo­lu­tion­naire que de celui de la co-construc­tion de la norme, il ne s’a­git pas de se faire plai­sir avec des pos­tures roman­tiques : tous ces scé­na­rios doivent être envi­sa­gés, dans un sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té. Tout comme celui de l’ef­fon­dre­ment de l’État d’ailleurs, qu’on le veuille ou non. C’est une des rai­sons pour les­quelles je m’in­té­resse au Rojava, en Syrie du Nord, où concrè­te­ment la popu­la­tion d’un ter­ri­toire grand comme le Danemark mène sa révo­lu­tion, vit et s’or­ga­nise dans un contexte de conflit armé, de pénu­ries géné­ra­li­sées, et de manière auto-admi­nis­trée, sans État.

Les débats stra­té­giques qui agitent la FI, « popu­lisme » ou « gauche », ça vous parle encore ?

Oui. Dans le sens où l’a­ban­don du terme de gauche conti­nue à me sem­bler une erreur et le « popu­lisme » un signi­fiant vide qui peut être repris par n’im­porte qui, à com­men­cer par le RN. Se récla­mer du peuple ne fait pas un pro­jet poli­tique. Et je ne crois pas qu’il existe aujourd’­hui un peuple consti­tué dans le pays. Développer une conscience de classe pour que ce peuple se forme et puisse se sou­le­ver, ça a tou­jours été une des mis­sions de la gauche. Passer de la gauche au popu­lisme, c’est sau­ter cette marche par faci­li­té. C’est un choix dangereux.

[Edward Burtynsky]

Vous évo­quiez votre expé­rience d’é­lue : inté­grer l’institution dans une optique de trans­for­ma­tion sociale, tout bien pesé, ça empuis­sante ou ça refroidit ?

Ça blase et ça affute. Il y a une forme de las­si­tude indé­niable à se col­ti­ner Laurent Wauquiez et à s’a­dres­ser à des murs. Un sen­ti­ment d’im­puis­sance et de frus­tra­tion immense à ne pas pou­voir amé­lio­rer la vie. Pour autant, la pré­sence de notre groupe d’élu·es en Auvergne-Rhône-Alpes est essen­tielle, pas juste sym­bo­lique. D’abord, parce qu’on arrache quand mêmes de petites vic­toires jubi­la­toires qui font du bien à un tas de gens, on le voit aux retours qu’on reçoit, mais sur­tout parce qu’on peut relayer, infor­mer de ce qui se passe, fédé­rer des luttes et les mettre en réseau, se faire l’é­cho d’autres manières d’en­vi­sa­ger la poli­tique et d’exer­cer un man­dat. Si on aban­donne ça, c’est le degré zéro de la démo­cra­tie. Et des pans de plus en plus nom­breux de la socié­té qui finissent d’être invi­si­bi­li­sés, dont la voix n’est jamais portée.

Dans votre livre, vous appe­lez à une « récon­ci­lia­tion » du camp de l’é­man­ci­pa­tion. Vous vous appuyez sur Aragon : « Fou qui songe à ses que­relles / Au cœur du com­bat com­mun / […] Un rebelle est un rebelle ». À la toute petite échelle de notre revue, on a par­fois du mal à être com­pris quand on reven­dique de dis­cu­ter avec l’en­semble des par­ta­geux — des auto­nomes à la FI, pour le dire vite. Comment vou­lez-vous que ça fonc­tionne à grande échelle, quand on s’en­gueule encore sur les notes de bas de page de Marx ou de Trotsky ?

« Cette capa­ci­té à se taper des­sus en famille, c’est un des maux symp­to­ma­tiques de notre époque mili­tante, ter­ri­ble­ment aggra­vé par une pra­tique exces­sive des réseaux sociaux. »

Hélas… Dans cer­tains milieux, on a ten­dance à confondre radi­ca­li­té et radi­ca­lisme. J’ai été très mar­quée récem­ment par un texte issu du livre Joyful mili­tan­cy et publié sous forme de bro­chure par le site de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Il part de la célèbre anec­dote d’Emma Goldman envoyant bala­der un mili­tant qui lui repro­chait de dan­ser, atti­tude jugée trop fri­vole pour une agi­ta­trice révo­lu­tion­naire, et pour­suit ain­si : « Un siècle plus tard, si les règles ont peut-être chan­gé, quelque chose conti­nue de tra­ver­ser de nom­breux espaces poli­tiques, mou­ve­ments et milieux, en sapant leur puis­sance de l’intérieur. Ce quelque chose, c’est l’appréhension vigi­lante des erreurs chez soi et les autres, le triste confort de pou­voir ran­ger les évé­ne­ments qui sur­gissent dans des caté­go­ries toutes faites, le plai­sir de se sen­tir plus radical·e que les autres et la peur de ne pas l’être assez, les pos­tures anxieuses sur les réseaux sociaux avec les hauts des nom­breux likes et les bas de se sen­tir ignoré·e, la sus­pi­cion et le res­sen­ti­ment en la pré­sence de quelque chose de nou­veau, la façon dont la curio­si­té fait se sen­tir naîf·ve et la condes­cen­dance fait se sen­tir juste. » C’est ce que les auteurs de Deep Green Resistance appellent aus­si l’« hos­ti­li­té hori­zon­tale » : cette capa­ci­té à se taper des­sus en famille pen­dant que le camp d’en face détruit tout ce qu’on n’a pas déjà cas­sé nous-mêmes. C’est un des maux symp­to­ma­tiques de notre époque mili­tante, ter­ri­ble­ment aggra­vé par une pra­tique exces­sive des réseaux sociaux qui relève par­fois d’un com­por­te­ment de socio­pathes. Je le répète sou­vent dans mes inter­ven­tions : on est tou­jours le bisou­nours ou le Black Bloc de quel­qu’un. Prudence, donc, dans la condam­na­tion ou la condes­cen­dance. Cette course à l’é­cha­lote de la pure­té, qu’elle soit anti­ca­pi­ta­liste ou popu­liste, nous rétré­cit, nous impuis­sante et nous fait perdre de vue les vrais com­bats et les vrais ennemis.

Il y a ce purisme et ce sec­ta­risme fous dans nos rangs, c’est évident, mais il y a aus­si de réelles et pro­fondes diver­gences. Olivier Besancenot répète sou­vent qu’on ne pour­ra construire une sorte d’u­ni­té que par la pra­tique. Vous misez aus­si sur l’ac­tion quotidienne ?

Bien sûr qu’il y a des diver­gences ! On les connaît par cœur : ça fait dix ans qu’on les met sur la table et qu’on s’en asperge à chaque échéance élec­to­rale. Mais si on les regarde bien en face, ces diver­gences ne suivent plus les lignes de cli­vage par­ti­daire. Il y en a au sein de chaque mou­ve­ment. La laï­ci­té à la FI, le rap­port au libé­ra­lisme ou à la poli­tique des petits pas à EELV, l’é­co­lo­gie et le pro­duc­ti­visme au PCF, le rôle de l’État ailleurs… Il ne faut pas les mini­mi­ser : ce sont de vraies diver­gences et je n’ai jamais fui les débats de fond. Mais il faut recon­naître que depuis des mois, ceux-ci ont été rem­pla­cés par l’in­vec­tive et les petites polé­miques… sur des sujets mineurs. Je vois des mili­tants pas­ser des heures à décor­ti­quer des appels pour ficher qui a signé avec qui, et en faire le décryp­tage en boucle des jour­nées entières ! Quand on voit ce qui se passe dehors, fran­che­ment, ce n’est pas sérieux. Quand, en revanche, on s’or­ga­nise sur le ter­rain pour mener des luttes de résis­tance, contre la pri­va­ti­sa­tion des bar­rages, la fer­me­ture d’une mater­ni­té, un béton­nage de terres agri­coles, pour le réfé­ren­dum ADP, en sou­tien aux gilets jaunes ou à des syn­di­ca­listes condam­nés, c’est plus facile. Sur les actions Alternatiba ou Extinction Rebellion, il y a des dra­peaux noirs, des insou­mis, des éco­los, des déçus et des per­dus. Récemment, j’ai aidé à la consti­tu­tion d’un appel de sou­tien aux décro­cheurs de por­traits pré­si­den­tiels : ont signé des gens aus­si dif­fé­rents que Frédéric Lordon, Pablo Servigne, Alain Damasio, Jean-Luc Mélenchon, Cyril Dion ou Juan Branco. C’est encore dans la soli­da­ri­té qu’on est les meilleurs.

[Edward Burtynsky]

Pour avan­cer vers ce « but com­mun », vous pro­po­sez trois axes : refu­ser de par­ve­nir, ces­ser de nuire, dire la digni­té du pré­sent. Ce sont des caté­go­ries d’é­thique indi­vi­duelle et phi­lo­so­phique ou des mots d’ordre poli­tiques et collectifs ?

Les deux. Le refus de par­ve­nir que m’a ins­pi­ré le navi­ga­teur Bernard Moitessier est avant tout une éman­ci­pa­tion de la tutelle et de l’autorité, qu’elle soit exer­cée par l’État ou par une com­mu­nau­té d’intérêts. Un petit coup d’Opinel dans la toile des conven­tions. Il a donc une por­tée sub­ver­sive. Refuser de par­ve­nir dans ce sys­tème, c’est réin­ves­tir sa sou­ve­rai­ne­té d’in­di­vi­du, pas­ser de la sou­mis­sion à l’action. C’est une pre­mière brique de l’é­man­ci­pa­tion col­lec­tive. Cesser de nuire a un inté­rêt col­lec­tif clair : celui de la lutte contre l’hubris2 qui est en train de détruire les condi­tions d’habitabilité de la pla­nète. Notre ave­nir com­mun passe fata­le­ment par une réduc­tion des consom­ma­tions glo­bales. Plus on tarde, plus cette réduc­tion s’ap­pa­ren­te­ra davan­tage à une pénu­rie subie, plus elle sera vio­lente et inégale. C’est déjà le cas. Et entre l’aug­men­ta­tion de notre empreinte éco­lo­gique et la réduc­tion de la bio­ca­pa­ci­té de la pla­nète, ça ne peut qu’empirer. Il y a donc un impé­ra­tif à la fois éthique et poli­tique à effec­tuer une meilleure répar­ti­tion des res­sources qu’il nous reste, celles qu’on n’a pas encore sac­ca­gées. Refuser de par­ve­nir, ces­ser de nuire, peuvent ser­vir de prin­cipes dans ce grand par­tage à éta­blir. C’est le sens le plus pro­fon­dé­ment poli­tique de l’é­man­ci­pa­tion humaine : celui de trans­for­mer ses dif­fi­cul­tés indi­vi­duelles en une force col­lec­tive. Emma Goldman l’a magni­fi­que­ment for­mu­lé : les moyens employés pour mener la révo­lu­tion doivent être à l’i­mage du pro­jet pour­sui­vi. Je ne vois pas com­ment on pour­rait dis­so­cier l’é­thique indi­vi­duelle de l’exer­cice poli­tique, la fin des moyens. Ou plu­tôt je le vois très bien, hélas, et ça pro­duit des monstres.

« Il y a tou­jours un dixième de degré à aller sau­ver, une espèce d’in­ver­té­bré, un hec­tare de terre non béton­née, quelques grammes de dignité. »

J’écris dans mon livre : « Le refus de par­ve­nir, la fru­ga­li­té choi­sie, la digni­té que l’on ne place pas dans les colis pié­gés du sys­tème, sont autant de choix indi­vi­duels qui vont de pair avec le déve­lop­pe­ment d’outils col­lec­tifs d’émancipation et de soli­da­ri­té. Pour qu’il y ait refus, il faut qu’il y ait pos­si­bi­li­té. C’est le rôle de la poli­tique, au sens de l’émanation orga­ni­sée de la socié­té, que de four­nir le cadre col­lec­tif qui rend pos­sible le libre choix des indi­vi­dus qui la com­posent. » Sans doute gagne­rait-on d’ailleurs à se replon­ger dans l’« indi­vi­dua­lisme social » de l’anarchiste Charles-Auguste Bontemps, qui prô­nait « un col­lec­ti­visme des choses et un indi­vi­dua­lisme des per­sonnes ». Il est en tout cas cer­tain que cette récon­ci­lia­tion des deux dimen­sions indi­vi­duelle et col­lec­tive a cruel­le­ment man­qué aux grandes « familles » poli­tiques, coin­cées entre le choix binaire de l’émancipation par le groupe ou de l’individualisme libé­ral. Nous avons aujourd’hui besoin d’une nou­velle matrice poli­tique sur laquelle puisse se déve­lop­per une éthique de l’émancipation qui soit à la fois d’intérêt indi­vi­duel, col­lec­tif et, in fine, ter­restre. La digni­té du pré­sent, enfin, est un moteur essen­tiel de l’ac­tion quand tout semble vain, une rai­son de pour­suivre les luttes même quand l’ef­fon­dre­ment semble iné­luc­table, une ten­ta­tive de réha­bi­li­ter l’é­lé­gance du geste.

C’est pré­ci­sé­ment sous le signe de l’ef­fon­dre­ment, de la catas­trophe éco­lo­gique, que s’a­vance votre livre. Devrait-on concen­trer le gros de notre éner­gie mili­tante sur cette ques­tion ou est-ce trop tard ?

Il n’est jamais trop tard. Même s’il est aujourd’­hui cer­tain que le monde tel que nous le connais­sons touche à sa fin, on sait aus­si que chaque dixième de degré sup­plé­men­taire aura des impacts pires que le pré­cé­dent, et que les plus pré­caires seront les pre­miers à en souf­frir. Il suf­fit de regar­der ce qui se passe déjà en Inde ou au Mozambique. Selon la Banque Mondiale, c’est cent mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires qui vont bas­cu­ler dans la pau­vre­té pour cause de dérè­gle­ments cli­ma­tiques d’i­ci onze ans, et à peu près autant de « migrants cli­ma­tiques ». En atten­dant, les mul­ti­na­tio­nales se paient les ser­vices de com­pa­gnies de sécu­ri­té et affrètent des avions blin­dés de muni­tions, de nour­ri­ture et de gardes armés. Les mil­liar­daires de la Silicon Valley se pré­parent des bun­kers sécu­ri­sés, les puis­sances inter­na­tio­nales achètent des terres arables à l’é­tran­ger et pré­parent la guerre de l’eau après avoir enva­hi des pays pour s’ac­ca­pa­rer leurs puits pétro­liers… Et on aban­don­ne­rait le com­bat ? Alors que la lutte des classes n’a jamais été aus­si aigui­sée ? Non. Il y a tou­jours un dixième de degré à aller sau­ver, une espèce d’in­ver­té­bré, un hec­tare de terre non béton­née, quelques grammes de digni­té. Et une suite à inventer.

[Edward Burtynsky]

Mais vous écri­vez dans le même temps que « nul ne peut tenir pour cer­tain l’ef­fon­dre­ment » : com­ment se lan­cer dans un chan­tier aus­si consé­quent — bâtir des com­mu­nau­tés rési­lientes, par exemple — si l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion ther­mo-indus­trielle3 n’est qu’une… hypothèse ?

C’est la bonne nou­velle. Que l’ef­fon­dre­ment arrive ou non, qu’il soit bru­tal et sys­té­mique ou sec­to­riel et pro­gres­sif, tout ce qu’on aura mis en œuvre pour ralen­tir la des­truc­tion du vivant et trou­ver d’autres manières de faire socié­té ne sera pas vain. En fait, ce qu’il aurait fal­lu faire pour évi­ter la situa­tion actuelle, ce qu’on peut encore faire pour relo­ca­li­ser la pro­duc­tion, déve­lop­per l’au­to­no­mie et la sobrié­té, refon­der la manière dont sont prises les déci­sions, retrou­ver notre place dans les éco­sys­tèmes, tout ça reste valable, effon­dre­ment ou non. C’est juste de plus en plus ardent. Le risque d’ef­fon­dre­ment en fait une obligation.

On inter­ro­geait récem­ment l’é­co­so­cia­liste Daniel Tanuro, qui estime que la col­lap­so­lo­gie est l’es­pace de « toutes les dérives idéo­lo­giques pos­sibles ». Il reproche à Servigne de nous plon­ger « dans la régres­sion archaïque » au détri­ment d’une trans­for­ma­tion socia­liste du monde. Vous ne crai­gnez pas ces ten­dances contre-révolutionnaires ?

« Beaucoup de ces nou­veaux venus découvrent l’ef­fon­dre­ment avant l’é­co­lo­gie et ne sont pour cer­tains abso­lu­ment pas ver­té­brés idéologiquement. »

On ne peut tout de même pas accu­ser Pablo Servigne d’être à l’o­ri­gine du dévis­sage cultu­rel, de la dis­pa­ri­tion de l’es­prit cri­tique et de l’a­vè­ne­ment de cette socié­té contre-révo­lu­tion­naire, qui n’a pas atten­du l’es­sor de la col­lap­so­lo­gie pour se déve­lop­per ! Ce que je vois, moi, c’est que cela a été un incroyable accé­lé­ra­teur de conscience par­mi des gens, et notam­ment beau­coup de jeunes, que nous n’a­vons jamais réus­si à tou­cher avant. Il faut le recon­naître hon­nê­te­ment. Après, oui, je rejoins Daniel Tanuro sur cer­tains risques — le meilleur texte cri­tique que j’ai lu sur ce sujet, moins sur­plom­bant et plus affû­té, est sor­ti dans Barricade. Tout l’en­jeu est d’« orga­ni­ser le pes­si­misme », selon les mots de Walter Benjamin, de trans­for­mer l’é­mo­tion en lutte poli­tique. Beaucoup de ces nou­veaux venus découvrent l’ef­fon­dre­ment avant l’é­co­lo­gie et ne sont pour cer­tains abso­lu­ment pas ver­té­brés idéo­lo­gi­que­ment. Il y a un par­cours poli­tique à accom­pa­gner, des « sas de radi­ca­li­sa­tion » poli­tique à orga­ni­ser, oui. Et bien ? Faisons-le ! J’y consacre beau­coup de mon temps. À par­ler d’é­co­so­cia­lisme, à faire le lien entre la des­truc­tion du vivant et le capi­ta­lisme, à orga­ni­ser des actions col­lec­tives, à sou­te­nir résis­tances et alter­na­tives. Ce serait une erreur de pen­ser que tous ces gens per­cu­tés par la catas­trophe se contentent de psal­mo­dier des man­tras. J’en vois par­tout qui se posent mille ques­tions sur la marche du sys­tème, se ren­seignent et se forment, lisent, se ren­contrent et s’or­ga­nisent. En fait on pour­rait même être sur­pris : ils ont pour cer­tains beau­coup plus de liber­té d’es­prit et de vigueur que cer­tains mili­tants aguer­ris mais usés, pétris de convic­tions et nas­sés dans d’an­ciens pro­jets. Ne les regar­dons pas avec mépris : d’a­bord, on n’est pas si nom­breux qu’on puisse se payer le luxe de se cou­per de ces ren­forts ; ensuite, ce serait le meilleur moyen de réa­li­ser la prophétie…

Vous évo­quez de manière un peu cri­tique les véganes et les défen­seurs des loups mais, dans un de vos articles, écri­viez que, sans être anti­spé­ciste, vous avez fait « un grand pas de côté » sur la ques­tion. Quelle est votre posi­tion exacte ?

Il s’a­gis­sait de lais­ser en paix cet énorme mille-pattes dans ma salle de bains, en me rai­son­nant sur le fait, qu’après tout, ma mai­son est au milieu de son jar­din et qu’il a tout autant le droit que moi d’en pro­fi­ter ! J’évoquais dans ce texte, au contact de la terre, ma mithridatisation4 des arai­gnées, sco­lo­pendres et autres scor­pions, de ceux que j’ap­pelle le « petit peuple de la nuit ». Ça a été pour moi une petite révo­lu­tion. Ce sont des réflexions que j’ap­pro­fon­dis notam­ment au contact de l’é­quipe de la revue Terrestres, très empreinte des tra­vaux de Descola, ou par mes acti­vi­tés à la Région sur la forêt, la chasse, le loup, le pas­to­ra­lisme, les réserves bio­lo­giques inté­grales et les espaces en libre évo­lu­tion de l’ASPAS [Association pour la pro­tec­tion des ani­maux sau­vages]. Mais je me méfie aus­si des phé­no­mènes de contre-balan­ciers qui sacra­lisent la Nature et vou­draient la cou­per des humains, ou tout pla­cer sur un pied d’é­ga­li­té en gom­mant la notion d’al­té­ri­té et d’in­ter­dé­pen­dance. Surtout, dans ce pas­sage de mon livre, je mets en garde contre le fait de se trom­per d’ad­ver­saires : pour moi, ce n’est pas le beau-frère qui mange de la viande ou le petit éle­veur du coin, mais avant tout l’in­dus­trie agro-ali­men­taire, le légis­la­teur qui auto­rise la chasse à la glu et les chas­seurs de tro­phée qu’il convient de cibler. Ce que font d’ailleurs très bien cer­taines asso­cia­tions. En cette matière comme en d’autres, gare aux amal­games et aux luttes qui se placent au-des­sus de la mêlée : se battre pour les droits des ani­maux sans se pré­oc­cu­per de la ques­tion sociale, c’est comme se four­nir à la coopé­ra­tive bio sans résis­ter à l’im­plan­ta­tion d’un super­mar­ché. C’est ban­cal. Et, oui, l’in­verse l’est aus­si. En fait, mon slo­gan pré­fé­ré de ces der­nières années reste celui repris sur la ZAD : « Nous ne défen­dons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »


Photographie de ban­nière : Edward Burtynsky | www.edwardburtynsky.com
Photographie de vignette : Til Douet


  1. Lire le dis­cours de lan­ce­ment du PG.
  2. Démesure.
  3. Civilisation fon­dée sur une éco­no­mie et une indus­trie qui fonc­tionnent grâce aux éner­gies fos­siles (char­bon, gaz natu­rel, pétrole, etc.).
  4. Immunisation, insen­si­bi­li­sa­tion à quelque chose par la force de l’ha­bi­tude.

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Daniel Tanuro : « Collapsologie : toutes les dérives idéologiques sont possibles », juin 2019
☰ Lire notre article « Dire le monde à défendre », Roméo Bondon, juin 2019
☰ Lire notre entretien avec Pierre Charbonnier : « L’écologie, c’est réinventer l’idée de progrès social », septembre 2018
☰ Lire notre abécédaire « L’abécédaire de Murray Bookchin », septembre 2018
☰ Lire notre entretien avec Danièle Obono : « Il faut toujours être dans le mouvement de masse », juillet 2017
☰ Lire notre entretien avec Jean-Baptiste Comby : « La lutte écologique est avant tout une lutte sociale », avril 2017

 

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