Dire le monde à défendre


Texte inédit pour le site de Ballast

D’une part, le rap­port de l’IPBES — la Plateforme inter­gou­ver­ne­men­tale sur la bio­di­ver­si­té et les ser­vices éco­sys­té­miques — paru le 6 mai 2019. De l’autre, l’ou­vrage Le Détail du monde, sous-titré L’Art per­du de la des­crip­tion de la nature, publié deux mois plus tôt par l’his­to­rien Romain Bertrand. Le pre­mier indique que « la san­té des éco­sys­tèmes dont nous dépen­dons, comme toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais » ; le second, fort de plus ou moins loin­tains tra­vaux natu­ra­listes, appelle à sai­sir « l’infinie varié­té des êtres vivants ». Les deux docu­ments n’é­taient pas des­ti­nés à dia­lo­guer ; l’au­teur, entre poé­sie et pour­cen­tages, en pro­pose une lec­ture croi­sée. ☰ Par Roméo Bondon


23 juin 1802, Équateur. Alexander Von Humboldt et son assis­tant Aimé Bonpland gra­vissent pour la pre­mière fois le vol­can Chimborazo, alors consi­dé­ré, avec ses 6 200 mètres d’al­ti­tude, comme le plus haut som­met du monde. Le pre­mier, jeune géo­graphe alle­mand, s’ap­prête à mar­quer de ses décou­vertes la science euro­péenne. Ses réflexions en 30 volumes issues de ce Voyage aux régions équi­noxiales du nou­veau conti­nent ins­pi­re­ront d’illustres suc­ces­seurs : le père de la théo­rie de l’é­vo­lu­tion Darwin, celui de la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment nord-amé­ri­caine Marsh ou encore l’ins­pi­ra­teur de l’é­co­lo­gie scien­ti­fique Haeckel. De cette ascen­sion, l’his­to­rien Romain Bertrand, dans Le Détail du monde, retient cette sin­gu­lière esquisse : « un des­sin bifide du vol­can, un cro­quis à la pointe sèche scin­dé de bas en haut par une ligne incur­vée. » On y voit d’un côté l’é­ta­ge­ment de la végé­ta­tion en fonc­tion de l’al­ti­tude et, de l’autre, « des noms savants, dis­po­sés en quin­conce, des plantes et des mousses iden­ti­fiées au fil de l’as­cen­sion ». Voici l’i­mage du monde, les mots pour le décrire, et le monde lui-même enfin, conden­sé dans la roche basal­tique fou­lée par les deux explo­ra­teurs. Cette expé­rience, tirée d’un voyage de cinq années, don­ne­ra lieu à un pro­jet dément for­mu­lé en 1834 par Humboldt : « J’ai la folle idée de décrire, dans un seul et même ouvrage d’un style vif et d’une forme attrayante, tout le monde phy­sique, tout ce que nous savons, depuis les nébu­leuses jus­qu’à la géo­gra­phie des mousses sur les rochers gra­ni­tiques. »

« Tout ce qui se sait désor­mais sur le vivant et sa dégra­da­tion : chro­nique d’une mort annon­cée, tes­ta­ment ou mani­fes­ta­tion d’un sur­saut. »

6 mai 2019. Repris par une cou­ver­ture média­tique déto­nante, des revues scien­ti­fiques aux jour­naux gra­tuits, le pre­mier rap­port glo­bal concer­nant l’é­tat de la bio­di­ver­si­té mon­diale est ren­du public. Produit de la syn­thèse de 15 000 articles scien­ti­fiques et docu­ments opé­ra­tion­nels, ses 1 700 pages n’ont cer­tai­ne­ment pas été lues par la plu­part de ceux les com­men­tant — la somme est impo­sante. Au mieux sont-ils allés jeter un œil au-delà du com­mu­ni­qué de presse, sur les lignes du résu­mé à des­ti­na­tion des « déci­deurs1 ». Ce bruit sou­dain, com­pa­rable à celui audible lors des publi­ca­tions de rap­ports simi­laires, sur le cli­mat, par le GIEC, est retom­bé bien vite. Passées les décla­ra­tions de prin­cipe de ces « déci­deurs » aux­quels il s’a­dresse, une actua­li­té foi­son­nante a tôt fait de le rem­pla­cer. Malgré le poids du constat et le sérieux de l’é­tude, a‑t-on vu pas­ser, pour reprendre les termes du phi­lo­sophe Frédéric Lordon, un nou­vel « appel sans suite » ? Pour que l’IPBES, groupe inter­na­tio­nal de scien­ti­fiques spé­cia­listes de la bio­di­ver­si­té, impose sa sta­ture, d’autres rap­ports de ce type seront néces­saires. Le fos­sé entre l’au­dience du chan­ge­ment cli­ma­tique et celle de l’é­ro­sion de la bio­di­ver­si­té est encore à com­bler2.

Ce n’est pas d’une cri­tique des médias dont il sera ici ques­tion, ni d’une com­pi­la­tion de remarques acerbes à des­ti­na­tion de celles et ceux qui les méritent par leur inac­tion, mais, sim­ple­ment, d’une com­pa­rai­son de deux formes de mise en écrit du monde. L’observation et la mesure pré­sident ces dis­cours. D’une part, l’ac­tua­li­té. La com­pi­la­tion, digé­rée par 450 scien­ti­fiques, de tout ce qui se sait désor­mais sur le vivant et sa dégra­da­tion : chro­nique d’une mort annon­cée, tes­ta­ment ou mani­fes­ta­tion d’un sur­saut. De l’autre, l’Histoire. Celle, dres­sée par Romain Bertrand, de « l’art per­du de la des­crip­tion de la nature » à une époque où coléo­ptères et oiseaux étaient décou­verts par cen­taines chaque année. L’historien, spé­cia­liste du fait colo­nial en Asie du sud-est, aborde les sciences natu­relles par une suc­ces­sion de por­traits qui se che­vauchent, à une période char­nière pour ces dis­ci­plines : les expli­ca­tions théo­lo­giques de la diver­si­té du vivant lais­sait place à la théo­rie de l’é­vo­lu­tion et aux méca­nismes d’a­dap­ta­tion des espèces, tan­dis que la lec­ture biblique des fos­siles se voyait dépas­sée par la géo­lo­gie de son fon­da­teur Lyell. Ce n’é­tait plus une fin qui était recher­chée en toute chose, mais pro­pre­ment toute chose, pour en rendre compte afin de par­faire le tableau de la nature qui s’es­quis­sait peu à peu. Aujourd’hui, il s’a­git d’embrasser la connais­sance du monde d’un seul tenant, pour parer à un effon­dre­ment. Hier, c’é­tait pour en fêter l’in­fi­nie diver­si­té. En somme, le récit des fruits jaillis­sant d’une « folle idée », confron­té à l’a­na­lyse alar­mante des idées folles qui ont mené au monde que l’on connaît. Parer au désastre atten­du semble insur­mon­table. La parade pour­rait pour­tant prendre source — cou­per les amarres du capi­ta­lisme y aidant — dans le désir de se rendre « à nou­veau émer­veillable3 ».

John J. Audubon

De la totalisation du monde à la globalisation du vivant

Le géo­graphe Humboldt n’est pas seul à peu­pler Le Détail du monde. D’autres se sont exer­cés avec lui à cet « art per­du » qu’est par­ti cher­cher Romain Bertrand dans les archives de ces savants de tous bords. Ce qui les relie, les dis­tingue aus­si, des pro­duc­tions scien­ti­fiques actuelles : une atten­tion au détail qui reste soli­daire du désir d’une impos­sible tota­li­té. L’humain, sou­vent, est absent de leurs des­crip­tions. Certains même paraissent misan­thropes. Ainsi du Britannique Tom Harrisson, qui fut pour Romain Bertrand « le pre­mier et pro­ba­ble­ment der­nier socio­logue à par­ler la langue des oiseaux. » Irascible avec ses sem­blables, il les a pour­tant scru­tés dans leurs moindres détails, autant que ces cam­pagnes anglaises qui ont pas­sion­né sa jeu­nesse. D’autres n’ont sim­ple­ment pas accor­dé au genre humain cette pos­ture de supé­rio­ri­té que ce-der­nier s’est lui-même attri­bué. Quand un homme — rare­ment une femme — est pré­sent dans une des­crip­tion, c’est au même titre que l’in­secte qui tourne autour de lui ou que l’arbre à l’ombre duquel il est assis : l’hu­main fait, comme tout ce qui est, par­tie du monde. « Aucune créa­ture, aucun phé­no­mène ne pos­sé­dait sur les autres d’as­cen­dant nar­ra­tif. […] Ce n’est pas que les hommes comp­taient peu, c’est que tout comp­tait énor­mé­ment. » Une affir­ma­tion avec laquelle tranchent les articles scien­ti­fiques com­pi­lés dans le rap­port de l’IPBES.

« Quand un homme est pré­sent dans une des­crip­tion, c’est au même titre que l’in­secte qui tourne autour de lui ou que l’arbre à l’ombre duquel il est assis. »

De nos jours, pour obte­nir une audience, des mots-clés doivent être employés : ils per­mettent de trier par­mi l’in­fla­tion scien­ti­fique que pro­duit la mise en concur­rence des cher­cheurs et cher­cheuses. Souvent simples, assez géné­raux et d’une abs­trac­tion suf­fi­sante pour être repris par des « déci­deurs » poli­tiques, ceux de la bio­lo­gie de la conser­va­tion sont désor­mais bien connus et par­sèment les intro­duc­tions des revues Nature, PNAS ou Science : « bio­di­ver­si­té », « fonc­tion éco­lo­gique », « ser­vices éco­sys­té­miques ». Le pre­mier condense en un vocable la diver­si­té géné­tique au sein des popu­la­tions, la diver­si­té spé­ci­fique à l’in­té­rieur des espèces et entre elles, ain­si que la diver­si­té éco­sys­té­mique entre les milieux et les inter­ac­tions qui s’y déploient. Le deuxième tra­duit les actions pro­duites par un méca­nisme chi­mique, phy­sique ou bio­lo­gique qui per­met la conti­nui­té de l’en­semble. Le der­nier répond à la mar­chan­di­sa­tion de la nature, sub­su­mant tout ce qui en fait la beau­té der­rière les ser­vices qu’elle nous rend. De « nature », d’ailleurs, il est par­ti­cu­liè­re­ment ques­tion dans le rap­port de l’IPBES : le résu­mé à des­ti­na­tion des « déci­deurs » ne contient pas moins de 169 occur­rences du terme. Mais ce sont ses « contri­bu­tions » qui sont par­ti­cu­liè­re­ment mises en avant. En somme, il n’est pas ques­tion de milieux natu­rels si leur dégra­da­tion n’a pas d’in­ci­dence sur les humains qui l’ha­bitent ou en dépendent. Des mots, trop plein de tous ces sens qu’on veut leur prê­ter, dominent les décla­ra­tions actuelles sur le monde phy­sique et vivant. À lire Romain Bertrand, ça n’est pas nou­veau. Cherchant le tout dans l’Un, comme aupa­ra­vant le monisme4 du fon­da­teur de l’é­co­lo­gie scien­ti­fique, Ernst Haeckel, ou l’Un dans le tout, comme au XIXe siècle une poi­gnée de prêtres angli­cans sou­te­nant qu’une « théo­lo­gie natu­relle » pré­si­dait l’or­ga­ni­sa­tion des choses de la nature, le vocable « bio­di­ver­si­té » court-cir­cuite la com­plexi­té de ce qu’il recoupe. Il veut tout prendre mais s’ar­rête à l’i­na­ni­mé ; cours d’eau, for­ma­tions géo­lo­giques et cli­mats réagissent avec le vivant autant que l’in­verse. Faut-il alors étendre encore une notion déjà dis­ten­due par ceux l’employant à tort et à tra­vers ? À cher­cher l’ef­fi­ca­ci­té en même temps que l’ex­haus­ti­vi­té, les par­ti­cu­la­ri­tés du monde — qui en font la sin­gu­la­ri­té — se perdent.

Il n’y a pas lieu de jeter la pierre aux rédac­teurs du rap­port : pour la pre­mière fois dans un texte onu­sien un par­ti pris déco­lo­nial et cri­tique de la crois­sance s’af­fiche sans rete­nue. Aussi, il ren­seigne comme jamais sur l’é­tat actuel du vivant, à la sur­face ter­restre comme dans les océans. Aucun milieu natu­rel n’est mis au banc : tous dimi­nués, dégra­dés, abî­més, ils sont cha­cun concer­nés. Si cer­tains n’ap­pa­raissent pas, il ne fait aucun doute qu’ils sont cités dans l’é­pais docu­ment de tra­vail. Un pour­cen­tage accom­pagne leur réduc­tion ou leur cor­rup­tion. Aux mots se mêlent des chiffres : non plus pour don­ner une mesure à la terre comme au temps de ces « arpen­teurs5 » que furent dans leur jeu­nesse l’en­to­mo­lo­giste Alfred Russell Wallace ou le déjà cité Alexandre Von Humboldt, mais pour cal­cu­ler son éro­sion. Le monde est deve­nu un sol cal­caire sur lequel la pluie ne cesse de tom­ber : des cavi­tés se forment et, se ren­con­trant, c’est tout un socle qui s’ef­fondre. Aux insectes : 41 % sont mena­cés6. Aux oiseaux : les popu­la­tions se sont réduites d’un tiers en cam­pagne7. Aux mam­mi­fères : leur capa­ci­té de mou­ve­ment s’a­me­nuise en rai­son de la frag­men­ta­tion de leur habi­tat8. Autant de sta­tis­tiques qui s’ac­cu­mulent, récem­ment com­men­tées avec acui­té par le phi­lo­sophe des sciences Vincent Devictor. Coi devant une pal­me­raie de Bornéo, Romain Bertrand dit s’être alors ren­du compte de son inca­pa­ci­té à mettre des mots sur ce qui s’of­frait à lui. Il s’en explique à la fin de l’ou­vrage : « Ce n’est pas que le monde est muet, mais que nous avons oublié sa langue. » Savoir se taire est en cer­tains cas une ver­tu ; mais au mutisme de l’au­teur, se joint celui — chiffres à l’ap­pui — de ce qui l’en­toure.

John J. Audubon

Un aperçu de ce qui se meurt

À ces deux manières, l’une sys­té­ma­tique, l’autre sys­té­mique, d’ap­pré­hen­der le vivant, répond un même moteur qui en consti­tue pour­tant la néga­tion : la mort. Ce qui a moti­vé la fon­da­tion de l’IPBES en 2012 est le constat d’un effon­dre­ment de la bio­di­ver­si­té, une crainte renou­ve­lée d’une sixième extinc­tion. Une même réac­tion avait don­né lieu à la consti­tu­tion d’une dis­ci­pline d’ac­tion pour le vivant, la bio­lo­gie de la conser­va­tion dans les années 1980. Dans un sens, faire état d’un déclin pour encou­ra­ger un sur­saut. C’est la rare­té qui pré­side ces ren­contres scien­ti­fiques, là où l’a­bon­dance déclen­chait des voca­tions les siècles pas­sés. Aujourd’hui un regret, la mort était pen­dant un temps — et le reste en bien des cas — le corol­laire para­doxal à l’é­mer­veille­ment pour le vivant. Le Détail du monde est source d’a­hu­ris­se­ment devant la beau­té comme d’ef­froi. À la fin du XIXe siècle, c’est en sui­vant des pistes jon­chées de cadavres pour­tant absents de son œuvre que le peintre fran­çais Louis Tinayre s’est ini­tié au des­sin « sur le motif » : à Madagascar der­rière les colonnes mili­taires annexant l’île, ou dans le Grand Nord, à la suite de son cama­rade Albert Ier de Monaco, dont la pra­tique de chasse tour­nait au géno­cide. Observateur de la nature, Louis Tinayre l’é­tait ; mais l’étudiait-il, et plus encore, l’ai­mait-il ?

« À ces deux manières d’ap­pré­hen­der le vivant, répond un même moteur qui en consti­tue pour­tant la néga­tion : la mort. »

Ces cri­tères n’au­raient pas for­cé­ment impli­qués de meilleures pra­tiques. La pas­sion des insectes condui­sit Alfred Russell Wallace, concur­rent de Darwin pour la pater­ni­té de la sélec­tion natu­relle, à se faire tha­na­to­logue. Mais « la des­crip­tion enthou­siaste des mem­branes dia­phanes, des tarses épi­neux et des cara­paces iri­sées ne doit pas faire oublier que c’est tou­jours de chasse dont il s’a­git, puisque sitôt rame­nés au bun­ga­low, les insectes sont plon­gés dans des bocaux d’é­tha­nol, puis cru­ci­fiés sur l’é­ta­loir. Mille petites ago­nies jonchent le plan­cher de bam­bou de la véran­da de Wallace ». Dans un même élan vers les êtres peu­plant le monde, l’a­mour et la mort coha­bitent. Plus proche de nous, on peut se rap­pe­ler cette scène9 du Monde du silence, dans laquelle l’é­qui­page du com­man­dant Cousteau met à mort dans une joie virile les requins nageant autour du bateau. La répé­ti­tion est à la base de la péda­go­gie : mul­ti­plier le nombre de céta­cés décou­pés leur a cer­tai­ne­ment appris quelque chose — ou non.

N’est-il donc pas pos­sible de pré­ser­ver ce qui est, sans que cela soit en dan­ger de dis­pa­raître, ni de conser­ver l’a­bon­dance sans s’y atta­quer en tout impu­ni­té ? Peut-être y‑eut-il dans ces délires mor­tuaires cette même pul­sion res­sen­tie par les deux frères du roman de Pierre Bergounioux, La Bête fara­mi­neuse. Si l’é­lan est le même, les deux per­son­nages gardent peut-être pour eux l’ex­cuse de l’en­fance. La curio­si­té pour le vivant et le désir de sa pos­ses­sion en eux se condensent. Il y a « trompe la mort », ce papillon qui, dès lors qu’ils le voient, leur semble des­ti­né — jus­qu’à ce qu’ils l’en­ferment dans une boîte. Il y a ces récits de chasse en Afrique, dans le bureau du grand-père. Il y a la « bête » qui, sans que l’on sache si elle est bien réelle, est tra­quée dans la forêt alen­tour. À ce désir de pos­sé­der, d’ou­vrir, de tout voir, à cette pen­sée « de l’en­taille » Romain Bertrand pro­pose un anti­dote, trou­vé par­mi des natu­ra­listes encore, mais poètes aus­si : il s’a­git « sim­ple­ment », dit-il, « de res­ter à la sur­face des choses. »

John J. Audubon

Connaître la prose de la poésie quotidienne

De « l’en­taille du monde » à la « sur­face des choses » : ces deux expres­sions encadrent un livre dans lequel le che­min passe de la des­truc­tion sys­té­ma­tique, et appré­ciée, à l’ob­ser­va­tion non létale, mais dédai­gnée. Dans les phrases même de cer­taines des figures abor­dées par l’au­teur s’es­quissent un rap­port d’é­ga­li­té entre les com­po­sants du vivant. Ainsi de l’or­ni­tho­logue Eliot Howard, pour qui « il ne s’a­git plus de pen­ser à pro­pos des oiseaux, donc à leur place, mais avec eux ; non plus de les regar­der, mais de voir le monde tel qu’ils le voient ; d’é­crire comme ils éprouvent, et ain­si d’a­bo­lir toute dis­tance, tout déni­ve­lé entre le lan­gage de la des­crip­tion et celui de l’ex­pé­rience ». Les ten­ta­tives d’ac­cé­der à ce regard par­ta­gé ont été mises en mot par la poète et édi­trice Fabienne Raphoz : « Combien de fois — je pense que j’y revien­drai — le pay­sage ne s’est-il pas pro­gres­si­ve­ment trans­for­mé, dans mon corps du moins, en ter­ri­toire, quand, jumelle coin­cée sur les yeux à m’en faire péter les arcades, je fixais l’oi­seau et que, par capil­la­ri­té, les alen­tours n’é­taient plus regar­dés mais sen­tis. Je ne sau­rai jamais, hélas, ce que c’est qu’être oiseau, mais j’ai par­fois appro­ché, du moins res­sen­ti, cette trans­pa­rence qui fait que, lui, l’oi­seau ne me voyait plus, dans le même temps où se trans­for­mait en moi cet être-là de l’être sur un ter­ri­toire qui est le sien10 ». S’il est tou­jours affaire d’in­ter­pré­ta­tion, lorsque celle-ci est bien sen­tie, elle peut mener à consi­dé­rer à plus haut sens ce qui nous entoure.

« Se faire natu­ra­liste est à la por­tée de tous dès lors que les moyens sont don­nés. La fron­tière entre connaître le monde et le défendre est fine. »

En épou­sant les choses au point de qua­si­ment les éprou­ver, une langue, cette langue même que Romain Bertrand a recher­ché, éclot. C’est celle de la poé­sie sin­gu­lière de Ponge ; celle aus­si des des­crip­tions de loups qu’af­fec­tionne Baptiste Morizot chez cer­tains étho­logues11, là où l’hu­main s’est reti­ré du dis­cours. Il ne s’a­git pas pour les membres de l’IPBES de s’a­don­ner à la des­crip­tion détaillée de tous leurs objets, ni de faire rimer leurs rap­ports. Là n’est pas leur but, et leur légi­ti­mi­té s’en ver­rait atteinte. Mais pour que leur constat à la limite d’un abyme touche plus lar­ge­ment que les seuls « déci­deurs » aux­quels il est d’a­bord adres­sé, un cor­tège de mots et de formes peut être convo­qué : le tout est de le mettre à dis­po­si­tion de tous, pour ne plus se retrou­ver coi face à une pal­me­raie. En somme, don­ner l’oc­ca­sion à cha­cun de nom­mer ce qui est, pour s’a­mu­ser ensuite à le retrou­ver, le cher­cher, l’ob­ser­ver, le pro­té­ger. Et que chez tous la curio­si­té prenne le pas sur la rési­gna­tion mar­te­lée. Romain Bertrand montre que les his­to­riens ne sont pas en reste dans cette tâche. D’après lui, ils « n’ont pas à four­nir à leur époque les ancêtres qu’elle réclame, mais à rap­pe­ler à son sou­ve­nir ceux dont elle n’a plus idée et qui lui indiquent, de la voix calme des vain­cus, ce qu’elle aurait pu être. Voilà pour­quoi, si notre temps ne veut que Darwin il faut lui don­ner Wallace ».

Dans le désir de s’a­don­ner à un récit des plus justes, quelques natu­ra­listes, poètes et phi­lo­sophes des deux der­niers siècles ont don­né voix à leur amour du monde et de ses êtres, ani­més ou non. Tenter de décrire au plus près est la tâche de tout auteur·e. Devant son ampleur, beau­coup sont ten­tés de réduire le champ. Mais comme le montre Romain Bertrand à tra­vers ces quelques por­traits, « les êtres natu­rels sont comme les êtres chers : il n’est pos­sible, pour les aimer tous, que de les aimer un par un ». Se faire natu­ra­liste est à la por­tée de tous dès lors que les moyens sont don­nés. La fron­tière entre connaître le monde et le défendre est fine : cer­tains déjà ont pas­sé le pas12. Porter atten­tion à la fau­vette comme au vau­tour, au cam­pa­gnol comme au loup, au mérou comme à l’our­sin. À la pierre sur laquelle tout som­meille, aus­si. Retrouver la vue, s’ou­vrir aux chants, et jamais plus les mots ne man­que­ront.


Illustrations de ban­nière et de vignette : John J. Audubon


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Alessandro Pignocchi : « Un contre-pou­voir ancré sur un ter­ri­toire », sep­tembre 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Baptiste Vidalou : « La Nature est un concept qui a fait faillite », février 2018

  1. IPBES, 2019, « Summary for poli­cy­ma­kers of the glo­bal report on bio­di­ver­si­ty and eco­sys­tem ser­vices of the IPBES ».
  2. Legagneux et al., « Our House is Burning : Discrepancy in Climate Change vs. Biodiversity Coverage in the Media as Compared to Scientific Literature », Frontiers in Ecology and Evolution, 2018, vol.5.
  3. Alain Damasio, La Horde du contrevent, La Volte, 2004, p. 382.
  4. Position phi­lo­so­phique qui affirme l’u­ni­té indi­vi­sible de l’être.
  5. D. Kelhmann, Les Arpenteurs du monde, Actes Sud, 2007.
  6. Sanchez-Bayo et Wyckhuys, 2019, « Worldwide decline of the ento­mo­fau­na : A review of its dri­vers », Biological Conservation, vol. 232, pp.8–27.
  7. CNRS Le Journal, 30 mars 2018, « Où sont pas­sés les oiseaux des champs ? », https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs
  8. Tucker et al., 2018, « Moving in the Anthropocene : Global redu­ca­tions in ter­res­trial mam­ma­lian move­ments », Science, vol. 359, n° 6374, pp.466–469.
  9. Là-bas si j’y suis, 23 juillet 2016, « Le monde du silence, un film naï­ve­ment dégueu­lasse ».
  10. Fabienne Raphoz, Parce que l’oi­seau, José Corti, 2018.
  11. Baptiste Morizot, Les Diplomates, Wildproject, 2016.
  12. Les Naturalistes en lutte mobi­li­sés sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes sont un exemple par­mi d’autres.
Roméo Bondon
Roméo Bondon

Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires, particulièrement sensible aux sujets qui manquent de visibilité : l'écologie, les luttes sociales et quotidiennes, la souffrance animale — entre autres.

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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