Brûler les forêts pour des chiffres


Témoignage inédit pour le site de Ballast

Des sala­riés de l’Office natio­nal des forêts (ONF) orga­nisent, depuis le mois de sep­tembre 2018, des marches à tra­vers toute la France pour dénon­cer leur pri­va­ti­sa­tion. Celles-ci ont conver­gé jeu­di der­nier à la forêt de Tronçais, chê­naie emblé­ma­tique plan­tée au XVIIe siècle. L’occasion pour les mili­tants d’ex­pli­quer au plus grand nombre dans quel gouffre se pré­ci­pite la ges­tion des forêts publiques fran­çaises. Nous avons ren­con­tré Patrice Martin, fores­tier aux confins du Jura et de la Saône-et-Loire, secré­taire natio­nal au SNUPFEN, le syn­di­cat majo­ri­taire de l’ONF : récit d’une pas­sion et d’une lutte.


Il y a une souf­france pal­pable chez les fores­tiers. Le chiffre de 50 sui­cides dans la pro­fes­sion en 10 ans est sou­vent enten­du : en pro­por­tion, c’est plus qu’à France Télécom. C’est lié à une souf­france éthique. Quand on arrive à l’ONF, en géné­ral, c’est par convic­tion. Donc on a deman­dé un audit : tous les indi­ca­teurs étaient dans le rouge ! Ce qui est amu­sant — façon de par­ler —, c’est que les réponses étaient caté­go­ri­sées selon la hié­rar­chie. Les cadres étaient plu­tôt épa­nouis, mais les tech­ni­ciens étaient dans le rouge, voire dans le noir… Il y a eu un sché­ma orga­ni­sa­tion­nel, mais rien n’a été fait. On conti­nue de faire tout ce qui a géné­ré cette souf­france éthique. Beaucoup de per­son­nel est désa­bu­sé. Il y a d’ailleurs une forme de radi­ca­li­sa­tion : on essaie de la cana­li­ser, mais c’est latent… Au fon­de­ment, le fores­tier est atta­ché à sa forêt : c’est com­plè­te­ment abu­sif, et même si elle ne lui appar­tient pas, c’est sa forêt. C’est une rela­tion pas­sion­nelle. On lui confie une forêt, c’est un héri­tage. Il n’est qu’un maillon de la chaîne, il devra la don­ner dans le même état à ses suc­ces­seurs. Lui, il n’est là que pour 40 ans. S’il y a une tem­pête dans une forêt où il tra­vaille, le fores­tier sera dévas­té : la forêt, c’est une per­sonne qui fait par­tie de sa famille. Ce que nous dicte la forêt nous conditionne.

« Le fores­tier est atta­ché à sa forêt : c’est com­plè­te­ment abu­sif, et même si elle ne lui appar­tient pas, c’est sa forêt. »

Les direc­tives, alors, on s’en fout un peu. C’est notre employeur qui nous paie, il faut bien lui rendre des comptes… mais ces direc­tives, et les objec­tifs qu’on nous donne, sont com­plè­te­ment en contra­dic­tion avec ce que la forêt nous demande de faire ! Moi, je suis tech­ni­cien fores­tier à l’ONF sur le triage de Cuiseaux, en Saône-et-Loire. Mon rôle est celui d’un agent patri­mo­nial : je suis res­pon­sable d’un sec­teur fores­tier don­né, le triage — la plus petite sub­di­vi­sion admi­nis­tra­tive d’une forêt, en charge d’un garde fores­tier. Ça regroupe neuf forêts com­mu­nales, soit envi­ron 1 500 hec­tares. Que je gère seul. On est des géné­ra­listes, à l’ONF : on s’oc­cupe de tout ce qui se passe en forêt. Ça va du mar­quage des coupes — le mar­te­lage — aux inven­taires, en pas­sant par des études préa­lables pour faire des amé­na­ge­ments fores­tiers — c’est-à-dire des plans de ges­tion à 20 ans (sachant que 20 ans, c’est du moyen terme, juste une étape) —, la sur­veillance, le sui­vi des tra­vaux, des exploi­ta­tions, des affouages. Ou encore la police de l’en­vi­ron­ne­ment. On est asser­men­tés et armés : on s’oc­cupe des infrac­tions fores­tières, de l’en­vi­ron­ne­ment, de la chasse. Je suis ren­tré en 2000 à l’ONF. Une ques­tion de par­cours. Après trois ten­ta­tives, j’ai fini par avoir le concours. J’étais super content, j’en rêvais depuis que j’a­vais 10 ans ! Mais après deux ans, j’ai tout de suite fait la gueule : d’où mon impli­ca­tion dans le SNUPFEN.

Le syn­di­ca­lisme, j’ai décou­vert petit à petit. J’allais aux manifs, je m’im­pli­quais d’a­bord comme adhé­rent. Puis je me suis rapi­de­ment retrou­vé élu au comi­té tech­nique ter­ri­to­rial. Le comi­té tech­nique regroupe les repré­sen­tants des per­son­nels et la direc­tion. Avant, il était pari­taire ; aujourd’­hui, ce n’est plus le cas. La direc­tion décide et les syn­di­cats ne peuvent qu’ap­prou­ver. Je suis secré­taire natio­nal. Les secré­taires régio­naux, eux, consti­tuent en quelque sorte le par­le­ment — on essaie de fonc­tion­ner comme une démo­cra­tie se devrait de le faire. Le syn­di­cat d’où est issu SNUPFEN-SOLIDAIRES a été créé en 1965, suite à la pre­mière grande attaque gou­ver­ne­men­tale contre la ges­tion publique des forêts, à savoir la loi Pisani, du nom du ministre de l’Agriculture de l’é­poque. Cette loi, pon­due en 1964, visait à abo­lir l’ad­mi­nis­tra­tion des Eaux et Forêts. Cette admi­nis­tra­tion est l’une des plus vieilles de France avec les finances : ça remonte à Philippe Le Bel, une longue his­toire ! Elle est donc dis­soute et scin­dée en dif­fé­rents orga­nismes, dont l’ONF qui, cette fois, a un sta­tut d’é­ta­blis­se­ment public à carac­tère indus­triel et com­mer­cial — avec tout ce que ces mots sup­posent : l’instauration du pri­vé dans le recru­te­ment et les acti­vi­tés com­mer­ciales. Les tra­vailleurs de la forêt ont tout de suite com­pris que c’était le début de la pri­va­ti­sa­tion. Face à ce dan­ger, tout le monde s’est uni — les fores­tiers, les ingé­nieurs — pour créer un syn­di­cat uni­taire affi­lié à la CFDT, ancêtre du SNUPFEN. Le pre­mier com­bat visait à gar­der un sta­tut déro­ga­toire, ce qui signi­fie que l’on peut, voire qu’on doit, sur des mis­sions de ser­vice public, recru­ter des fonctionnaires1. Si ce sta­tut a été sau­vé à ce moment-là, on a depuis subi des attaques répé­tées, par vagues, contre la ges­tion publique des forêts. Et ce jus­qu’en 2002. Là, ce qui s’est appe­lé le plan pour l’Office a lan­cé l’assaut final : une réforme per­ma­nente, avec un mana­ge­ment par objec­tifs, une démarche qua­li­té, une cer­ti­fi­ca­tion faite par un cabi­net minis­té­riel qui a tous les aspects d’une direc­tion d’entreprise… On retrouve les mêmes appel­la­tions chez Renault qu’à l’ONF, avec une indus­tria­li­sa­tion à outrance, tota­le­ment inadap­tée. Depuis, on n’a de cesse de sup­pri­mer des postes et de se concen­trer sur les mis­sions com­mer­ciales, au détri­ment des mis­sions de ser­vice public.

[Maya Mihindou]

La ges­tion pri­vée frag­mente les mis­sions. La forêt, il faut la consi­dé­rer dans son entiè­re­té. Il y a bien sûr des dif­fé­rences régio­nales, avec des forêts au sta­tut par­ti­cu­lier : la forêt médi­ter­ra­néenne, par exemple, est clai­re­ment une forêt de pro­tec­tion — elle est très utile sur le plan envi­ron­ne­men­tal et peu exploi­table. On jouit de la forêt, par­tout sur le ter­ri­toire, d’un ensemble de ser­vices, au pre­mier rang des­quels les ser­vices envi­ron­ne­men­taux : fil­tra­tion de l’air et de l’eau, accueil de la bio­di­ver­si­té, cap­ta­tion du car­bone… Et pour qu’ils per­durent, il ne faut pas faire grand-chose : pro­té­ger la forêt. On peut en tirer un peu de pro­fit, on n’est pas obli­gés de la mettre sous cloche, mais il reste très impor­tant d’a­voir des forêts de pro­tec­tion inté­grale : ça per­met d’a­voir des modèles d’é­vo­lu­tion natu­relle et de pou­voir les obser­ver. Pour connaître l’état d’une forêt lais­sée à elle-même, il fau­drait avoir un retour d’ex­pé­rience. On ne sait pas ce qu’est une vieille forêt en France, on n’en a pas ! Les grands pré­da­teurs, ours et loups, on les trouve dans des forêts où la main de l’Homme n’a jamais mis les pieds, si j’ose dire. C’est du bon sens ! Si tu as des super­pré­da­teurs, il y a aus­si toute la pyra­mide en des­sous : une bio­di­ver­si­té des essences, des espèces… Plus tu les laisses tran­quilles, plus la faune et la flore seront riches. Cette pro­tec­tion, on peut la mener dans toute forêt : on peut faire des îlots de vieillis­se­ment. Dans ces îlots, on ne touche à rien : on va lais­ser gros­sir les arbres, on va les lais­ser dépé­rir, deve­nir sénes­cents, puis se décom­po­ser. Et on va les observer !

« On plante des ali­gne­ments d’arbres iden­tiques, on trans­forme la forêt en usine à bois pour répondre à la demande indus­trielle. C’est une hérésie. »

Il est sor­ti un docu­men­taire, Le Temps des forêts : dans un entre­tien, son réa­li­sa­teur fait réfé­rence aux lob­bies de l’in­dus­trie du bois, qui arguent qu’il y a la forêt indus­trielle et la forêt de loi­sir. C’est une concep­tion très amé­ri­caine, où il y a des forêts qui sont mises sous cloche et tout le reste est une usine à bois… Des gros engins, du monospécifique2, des pes­ti­cides, tout ça pour satis­faire l’in­dus­trie avec des pro­duits homo­gènes : c’est la forêt qui doit s’a­dap­ter à l’ap­pa­reil indus­triel. On est com­plè­te­ment dans cette dérive-là. L’approche de la ges­tion fores­tière fran­çaise, c’est de cumu­ler trois dimen­sions : la pro­duc­tion de bois, la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et l’ac­cueil du public — les cueilleurs de cham­pi­gnons, les pro­me­neurs, les chas­seurs… On doit conci­lier tout ça. Mais on passe du peu­ple­ment mélan­gé de feuillus (un mélange bon pour la rési­lience, ce qui n’est pas négli­geable avec le chan­ge­ment cli­ma­tique et par rap­port aux attaques para­si­taires) à des peu­ple­ments mono­spé­ci­fiques, bien sou­vent de rési­neux. Et là, dès qu’un agent patho­gène arrive, c’est la catas­trophe. Dans un peu­ple­ment mélan­gé, il y aura tou­jours des sco­lytes ou des bes­tioles comme ça, mais si quelques arbres sont tou­chés, d’autres essences ne le seront pas. Dans les forêts mono­spé­ci­fiques, c’est comme un champ de maïs : on plante des ali­gne­ments d’arbres iden­tiques, on trans­forme la forêt en usine à bois pour répondre à la demande indus­trielle. C’est une héré­sie. On nous demande des pro­duits cali­brés selon les stan­dards actuels. Mais on va récol­ter dans 40 ans, ce qui en soi est aus­si une héré­sie — on est bien loin de la durée de sur­vie des arbres. Et quel sera le mar­ché à ce moment-là ? On n’en sait rien. En adap­tant les essences aux sta­tions forestières3 et en les mélan­geant, on arrive à opti­mi­ser la pro­duc­tion de bois d’œuvre tout en fai­sant quelque chose d’hé­té­ro­gène, bon pour la diver­si­té. Aujourd’hui, on vou­drait quelque chose de stan­dar­di­sé, d’homogène.

Industrialiser une forêt comme ça, même ceux qui n’y connaissent pas grand-chose com­mencent à le voir. Quand tu as des jolies forêts de feuillus qui deviennent des champs de pin douglas4, et après exploi­ta­tion, des champs de ruine, ça se voit ! Le gros enjeu pour les ins­tances diri­geantes est de faire accep­ter ces sché­mas direc­teurs. Le futur Parc natio­nal des forêts de Champagne et Bourgogne5, le label « Forêt d’ex­cep­tion »6, ce sont des para­vents : 1 % de forêts sous cloche, si pos­sible en mon­tagne car c’est plus dif­fi­cile à exploi­ter, et le reste on peut y aller ! Le Parc natio­nal est là pour ça. Pour le label « Forêt d’ex­cep­tion », c’est la même chose : il montre une ges­tion exem­plaire, ce sont des forêts magni­fiques… Et à côté, on coupe tout. Pourquoi pas des forêts d’ex­cep­tion par­tout ? C’est le débat qu’on a au sein l’ONF entre pro­tec­tion de la bio­di­ver­si­té ordi­naire et de la bio­di­ver­si­té extra­or­di­naire. Laquelle est laquelle ? Il y a la bio­di­ver­si­té, c’est tout : il n’y a pas d’ex­cep­tion­na­li­té. C’est un peu comme la réserve de Port-Cros en Méditerranée, où on pro­tège un espace en lais­sant des boues rouges se déver­ser à côté — et un pré­sident de la République faire du jet-ski dans l’aire protégée.

[Maya Mihindou]

En Allemagne, il y a cinq fois plus de fores­tiers qu’en France ! Pourtant, la loi fran­çaise pré­voit une com­pen­sa­tion qui anti­cipe le fait que la ges­tion coûte plus cher que les béné­fices. C’est nor­mal : la fonc­tion publique n’a pas voca­tion à être ren­table. Sauf que le ver­se­ment com­pen­sa­teur est en baisse constante et, désor­mais, on trans­fère des fonds pour les retraites des fonc­tion­naires depuis notre bud­get, ce qui le plombe com­plè­te­ment ! C’est 40 mil­lions, soit le défi­cit de l’ONF. L’ONF doit assu­mer des mis­sions de ser­vice public sans finan­ce­ment public : c’est impos­sible. Les direc­tions suc­ces­sives ont essayé de maquiller, en bazar­dant tout le patri­moine immo­bi­lier de l’ONF, en dégui­sant un peu les comptes, en sup­pri­mant des postes… et le défi­cit struc­tu­rel reste. L’État sou­haite pri­va­ti­ser la ges­tion des forêts ; pour ça, il faut nous flin­guer : c’est-à-dire cou­ler notre bud­get. Un bud­get qui ne repré­sente pour­tant rien : à côté de ça, il y a 40 mil­liards de CICE déblo­qués en pure perte. On a l’ex­pé­rience pour gérer les forêts de manière viable, mais on est des emmer­deurs : pour les chas­seurs, pour les exploi­tants, pour les gros lob­bies industriels…

« Combien de fois des fores­tiers se sont fait foutre dehors parce que les chas­seurs ne com­pre­naient pas ce qu’ils fai­saient là… »

Une expé­ri­men­ta­tion a lieu en ce moment dans l’Oise — le dépar­te­ment de Woerth. Ce sont les chas­seurs qui font la police de l’en­vi­ron­ne­ment. Et on sait qu’une « expé­ri­men­ta­tion », ça devient vite géné­ral… Toutes nos mis­sions réga­liennes sont en train de pas­ser à la trappe. En 15 ans, on a per­du un quart de nos effec­tifs. Pourtant, en théo­rie, le fores­tier est l’a­mi des chas­seurs… Les cer­vi­dés sont des incon­vé­nients pour faire de la syl­vi­cul­ture — dans des exploi­ta­tions inten­sives, on en vient à engrilla­ger des par­celles de forêt pour qu’ils ne mangent pas les plans. Les chas­seurs, en fai­sant bais­ser les seuils, dimi­nuent l’im­pact des grands gibiers sur les plan­ta­tions. Et ils sont des clients : le deuxième poste de recettes pour l’ONF, ce sont les chasses doma­niales. Il y donc beau­coup de fores­tiers qui sont pro-chasse ou eux-mêmes chas­seurs. Chez les envi­ron­ne­men­ta­listes, au SNUPFEN notam­ment, on est beau­coup plus nuan­cés. La chasse s’est ren­due presque néces­saire du fait des infra­struc­tures humaines, ne serait-ce que pour les routes… S’il y a une explo­sion de la popu­la­tion de che­vreuils, il va auto­ma­ti­que­ment y avoir une bat­tue admi­nis­tra­tive pour évi­ter les acci­dents. Mais autant que ça soit régu­lé natu­rel­le­ment. Par exemple, une popu­la­tion de che­vreuils dont la démo­gra­phie explose va dépas­ser la capa­ci­té bio­tique du milieu, puis la dyna­mique va com­plè­te­ment s’in­ver­ser et pas­ser loin en-des­sous de cette capa­ci­té — et ain­si de suite. La chasse per­met de res­ter autour de cette limite, sans varia­tions. Sur le plan pra­tique, celui des indi­vi­dus et des lob­bies, c’est autre chose. Si on écoute cer­tains chas­seurs, la forêt est à eux, ils devraient faire tout ce qu’ils veulent et où ils veulent ! Combien de fois des fores­tiers de l’ONF se sont fait foutre dehors parce que les chas­seurs ne com­pre­naient pas ce qu’ils fai­saient là… C’est de la folie !

Que doit-on faire, alors ? C’est assez dif­fi­cile. Il y a l’Histoire : dans la culture des fores­tiers, il y a un pan mili­taire. Notre posi­tion est contra­dic­toire. Un jour, on va être du côté de la gen­dar­me­rie parce qu’un délin­quant a lais­sé un dépôt d’or­dures ; le len­de­main, en manif’, on va être contre les gen­darmes. En géné­ral, ça ne se passe pas trop mal — du fait de notre fonc­tion. Mais le pro­blème, c’est que les forces de l’ordre obéissent quoi qu’il arrive : on leur dit « Allez‑y, gazez et tapez ! » Et ils le font ! Certains avec un malin plai­sir. Quand il y a un pro­blème en manif’, ce sont les forces de l’ordre qui le créent. La proxi­mi­té avec les forces de l’ordre s’efface donc. À l’op­po­sé, celle avec les zadistes s’affirmerait-elle ? Là encore, c’est com­plexe. On est allés à Bure — toute l’in­ter­syn­di­cale ne par­ti­cipe pas, mais on fait par­tie de col­lec­tifs comme SOS Forêt, avec la CGT Forêt et des asso­cia­tions envi­ron­ne­men­tales. Ça nous per­met d’al­ler au-delà du cor­po­ra­tisme, de déve­lop­per ces liens, d’é­lar­gir au-delà de la forêt. On était au Forum social de Montréal. On est éga­le­ment par­te­naires de syn­di­cats fores­tiers afri­cains — là, les pro­blé­ma­tiques ne sont pas les mêmes, les fores­tiers se font assas­si­ner par des contre­ban­diers… On sou­tient, en France, la lutte contre l’u­sine à pellets7 sur le pla­teau de Millevaches ; on a fait nos assises natio­nales de la forêt à Gardanne, à côté d’une aber­rante usine à bio­masse — la moi­tié du bois va venir du Canada ! Ce qui stocke le car­bone, c’est le bois d’œuvre, ce sont les meubles… Brûler du bois, ce n’est pas bon. Pourtant, dans le contrat d’objectifs de l’État, il est noté que la bio­masse est l’énergie renou­ve­lable la plus pro­met­teuse ! C’est une catas­trophe. On va brû­ler les forêts pour des chiffres. Juste à titre d’exemple : pour obéir aux recom­man­da­tions éner­gé­tiques au niveau euro­péen, si on n’u­ti­li­sait que la filière bois-éner­gie, il fau­drait brû­ler toutes les forêts d’Europe…

[Maya Mihindou]

La forêt publique (25 % de la forêt fran­çaise et 40 % de la pro­duc­tion de bois) est pour­tant un bien com­mun : sa ges­tion concerne tout le monde. C’est le sens même de notre volon­té d’or­ga­ni­ser une Grande marche pour la forêt. On a épui­sé tous les res­sorts poli­tiques auprès de notre direc­tion. Au début, on se deman­dait : faut-il ébrui­ter les dérives au sein de l’ONF, au risque de don­ner une mau­vaise image de la ges­tion publique des forêts ? Mais on a vite vu qu’on avait besoin d’al­liés à l’ex­té­rieur. On a com­men­cé à pré­ve­nir les poli­tiques, les élus, mais ça n’a pas suf­fi. Les minis­tères de tutelle — Agriculture et Écologie — ne nous écoutent pas. On a démis­sion­né de toutes les ins­tances parce qu’on ne sert à rien là-bas. Eux, ils sont contents, ils n’ont plus d’emmerdeurs, mais au moins on ne sert plus de cau­tion. On a fait des manifs, mais tout le monde s’en fout. Certains se disent que ce sont des fonc­tion­naires qui ne font que se plaindre… Quand on fait grève, on n’est pas payés, et il faut faire le bou­lot der­rière quand même : c’est un cadeau à la direc­tion. L’opinion publique est notre der­nière car­touche : c’est d’elle dont on a besoin. Elle peut s’in­ves­tir et faire pen­cher, par­fois, la balance du bon côté. Le but de la Marche n’est pas tant de mar­cher ; c’est de com­mu­ni­quer auprès des per­sonnes concer­nées sans pas­ser néces­sai­re­ment par les médias. La Marche permet de mon­trer notre paci­fisme, d’al­ler à la ren­contre des élus, de faire des pro­jec­tions et des débats : on ne demande pas une aug­men­ta­tion de salaire — même si ce serait légi­time —, c’est vrai­ment pour la forêt, et pas la nôtre : celle de tous et de nos enfants. C’est un bien universel.

Ces griefs sont très proches de ceux des autres sec­teurs en dan­ger de nos jours. Si la conver­gence est pré­sente dans les dis­cours, c’est plus com­pli­qué dans les faits. Pour la Fête à Macron, on a réus­si à faire un peu d’in­ter­pro­fes­sion­nel avec les che­mi­nots et les finances publiques. Il y a du cor­po­ra­tisme, et chez nous par­ti­cu­liè­re­ment. On a été un corps d’ar­mée ; c’est une grande famille, mais une grande famille qui se regarde le nom­bril. Si la SNCF tombe, qu’est-ce qu’on pèse der­rière ? Il y a eu France Télécom, La Poste… Ils ne sont pas à 10 ans près, nos libé­raux ! On connaît les modes de fonc­tion­ne­ment : d’ad­mi­nis­tra­tion à éta­blis­se­ment public, d’é­ta­blis­se­ment public à socié­té ano­nyme. On entend qu’à l’ho­ri­zon 2020 notre direc­teur géné­ral veut sup­pri­mer le sta­tut déro­ga­toire ; il vient de geler tous les recru­te­ments de fonc­tion­naires sur deux ans (tout recru­te­ment s’orientera sur du per­son­nel de droit pri­vé). Quand les fonc­tion­naires ne seront plus capables de rem­plir leurs mis­sions réga­liennes, on se dira « Mais quelle est leur uti­li­té ? ». Et la ges­tion sera com­plè­te­ment privée.


Photographie de ban­nière : Maya Mihindou
Portrait en vignette : T. Chassepoux


  1. Nda : Chaque fois que les écoles four­nissent des per­sonnes diplô­mées cor­res­pon­dant à des emplois, ces der­niers font par­tie de la fonc­tion publique. Il y a tout de même une déro­ga­tion pour cer­tains types de métiers : un géo­graphe ou un infor­ma­ti­cien, des savoirs spé­ci­fiques que l’on n’ac­quiert pas en école fores­tière.
  2. Exploitation d’une seule essence d’arbre.
  3. Une sta­tion fores­tière est un raf­fi­ne­ment de la notion de milieu par les fores­tiers, carac­té­ri­sant une éten­due de ter­rain homo­gène sur les plans du cli­mat, du relief, du sol et de la végé­ta­tion spon­ta­née.
  4. Essence impor­tée d’Amérique du Nord pour sa crois­sance rapide, le pin dou­glas a été lar­ge­ment uti­li­sé dans les reboi­se­ment des mas­sifs de moyenne mon­tagne au XXe siècle en cultures mono­spé­ci­fiques.
  5. Onzième Parc natio­nal, ce sera le pre­mier parc de plaine. Les 10 autres sont mon­ta­gnards (Vanoise, Écrins, Mercantour, Pyrénées, Cévennes), Maritimes (Port-Cros, Calanques) ou en Outre-Mer (Guyanne, Réunion, Guadeloupe). Un Parc natio­nal se carac­té­rise par une zone cœur cen­trale impo­sée et pro­té­gée, et une aire d’adhé­sion péri­phé­rique, à la pro­tec­tion plus lâche.
  6. Label déli­vré par l’ONF depuis 2008 sur des forêts emblé­ma­tiques d’une ges­tion durable et aux carac­té­ris­tiques remar­quables. Parmi elles, la chê­naie de Tronçais, où a pris fin la Marche pour la forêt orga­ni­sée par l’in­ter­syn­di­cale de l’ONF.
  7. Granulés de bois uti­li­sé pour le chauf­fage, fabri­qués en prin­cipe à par­tir de rési­dus de bois — souches, bois mort… mais aus­si à par­tir de bois impor­té à bas coût.

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec François-Xavier Drouet : « La forêt est un champ de bataille », octobre 2018
☰ Lire notre entretien avec Alessandro Pignocchi : « Un contre-pouvoir ancré sur un territoire », septembre 2018
☰ Lire notre article « N’être pas gouvernés », Roméo Bondon, mai 2018
☰ Lire notre entretien avec Jean-Baptiste Vidalou : « La Nature est un concept qui a fait faillite », février 2018
☰ Lire notre article « Bure réenchante la lutte antinucléaire », Gaspard d'Allens, juin 2017
☰ Lire notre entretien avec Marc Ona Essangui : « Des prédateurs sont à la tête des gouvernements ! », décembre 2016

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