Benjamin Sourice : « Le citoyennisme est une posture naïve »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Acteur asso­cia­tif de métier et essayiste, Benjamin Sourice a par­ti­ci­pé à la pré­pa­ra­tion et à l’animation de Nuit Debout, à tra­vers le col­lec­tif les Engraineurs. Son ouvrage La Démocratie des places, paru l’an pas­sé, inter­roge plus glo­ba­le­ment l’his­toire des mou­ve­ments d’oc­cu­pa­tion de l’es­pace public. Né dans le sillage des mani­fes­ta­tions contre la loi Travail, en mai 2016, Nuit Debout a connu le sort que l’on sait : « le feu n’a pas (ou pas encore) pris », résu­ma Frédéric Lordon. Nous en dis­cu­tons, à froid.


Nuit Debout fut à vos yeux un « incu­ba­teur » : autre­ment dit, une période, une phase, un pro­ces­sus de tran­si­tion. Entre quoi et quoi ?

Cette idée d’incubateur est à relier au regain d’intérêt pour l’idéal démo­cra­tique l’i­dée que « nous ne sommes pas en démo­cra­tie » et que cette démo­cra­tie reste à faire, ici et main­te­nant, à tra­vers l’auto-émancipation des citoyens, la recherche d’autonomie et la résur­gence du pou­voir popu­laire. C’est le fil rouge idéo­lo­gique qui tra­verse les mou­ve­ments des places, des Indignés en Espagne et en Grèce au prin­temps 2011, puis Occupy Wall Street, et enfin Nuit Debout cinq ans plus tard. Le contexte, dans qua­si­ment tous ces pays, c’est la déli­ques­cence d’un pou­voir menant des poli­tiques néo­li­bé­rales de choc, détrui­sant les ser­vices publics et s’accaparant les biens com­muns — le tout mené par une classe diri­geante ayant per­du toute aura intel­lec­tuelle et morale, sur fond de scan­dales de cor­rup­tion à répé­ti­tion. L’après, la « démo­cra­tie réelle », il faut l’imaginer car l’incubation n’est pas ter­mi­née : les forces réac­tion­naires — ce que je nomme le « camp anti­dé­mo­cra­tique » — se déchaînent pour tuer tout cela dans l’œuf. La paro­die de démo­cra­tie est menée jus­qu’à son comble, ses valeurs et prin­cipes sont vidés de toute sub­stance ; les diri­geants élus deviennent eux-mêmes des cari­ca­tures effrayantes, reflé­tant ce qu’il y a de plus vicié dans nos sys­tèmes. Si les mots ont pris tant de place(s) dans ces mou­ve­ments, à tra­vers la parole libre, c’est avant tout parce qu’il y avait une nécessité de recons­truire col­lec­ti­ve­ment du sens, de se réap­pro­prier les termes dévoyés de la démo­cra­tie, pour rêver un nou­vel ima­gi­naire col­lec­tif puis­sant et mobilisateur.

Les mou­ve­ments d’occupation des places marquent plus géné­ra­le­ment, écri­vez-vous, une rup­ture avec les sché­mas orga­ni­sa­tionnels de la gauche, la rigi­di­té par­ti­daire et la culture de l’avant-gardisme. Quitte à tom­ber dans ce que Lordon, l’une des « figures » de Nuit Debout, moqua sous le nom de « démo­cra­tie all inclusive » !

« Rappelons que Nuit Debout avait pour déno­mi­na­tion pre­mière La Nuit rouge ! Cette iden­ti­té trop mar­quée a été gom­mée pour ras­sem­bler et en finir avec ces manifs qui réunissent tou­jours les mêmes personnes. »

Nous sommes le 20 avril à la Bourse du tra­vail. Assis à la tri­bune, Lordon met en garde les nuit-debou­tistes contre « le citoyen­nisme intran­si­tif, qui débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne clive rien, et est conçu pour que rien n’en sorte ». Le citoyen­nisme est cette pos­ture, naïve et embryon­naire, qui pense que tout le monde peut s’entendre pour peu qu’on prenne le temps de s’écouter et de se com­prendre, y com­pris avec ceux qui veulent votre des­truc­tion. Certains sou­hai­taient ain­si lais­ser la tri­bune aux trolls com­plo­tistes et autres sora­liens qui cher­chaient à infil­trer le mou­ve­ment. Dès le début, la ques­tion avait pour­tant été débat­tue, tran­chée et appli­quée par la com­mis­sion Sérénité : « Pas de place pour les fachos ! » L’autre pro­blé­ma­tique, sous-enten­due par Lordon, porte sur la cou­leur poli­tique du mou­ve­ment. Rappelons que Nuit Debout avait pour déno­mi­na­tion pre­mière « La Nuit rouge » ! Cette iden­ti­té trop mar­quée a été gom­mée pour ras­sem­bler et en finir avec ces manifs qui réunissent tou­jours les mêmes per­sonnes, menés par une « avant-garde » auto­pro­cla­mée — dont les uni­ver­si­taires comme Lordon font par­tie. Pour bri­ser les codes tra­di­tion­nels de la « mobi­li­sa­tion de gauche », il faut gom­mer les mar­queurs idéo­lo­giques et sym­bo­liques qui y sont atta­chés — certains mili­tants voient là une remise en cause de leur iden­ti­té, fon­dée sur l’engagement par­ti­san et exclu­sif. D’un autre côté, c’est une oppor­tu­ni­té for­mi­dable de créer un appel d’air frais, tant humai­ne­ment qu’idéologiquement. En encou­ra­geant l’ouverture vers l’autre, l’inclusivité, on peut sor­tir de l’entre-soi mili­tant. Idéologiquement, cela oblige à se rendre intel­li­gible pour le plus grand nombre. C’est un exer­cice qui éclair­cit les idées. Il a comme voca­tion de faire sau­ter les bar­rières qui encombrent la gauche française.

Vous évo­quez le « piège fatal » qu’il y a à refu­ser d’envisager la fin d’une occu­pa­tion : com­ment les places gèrent-elles l’essoufflement inévi­table de leurs occupants ?

Un ami espa­gnol qui par­ti­ci­pait à l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid m’a dit à ce sujet : « La seule déci­sion que l’AG appli­qua réel­le­ment fut celle de son auto­dis­so­lu­tion ! » Sur une ban­de­role aban­don­née sur la place madri­lène déser­tée, il était écrit « ¡ Que no nos vamos, nos exten­de­mos ! ¡ Nos vemos en los bar­rios ! » (« On ne s’en va pas, on s’é­tend ! Rendez-vous dans les quar­tiers ! ») C’est ain­si que les Espagnols, mais aus­si les Grecs, ont su mettre fin à l’occupation sans por­ter atteinte au mou­ve­ment : ils ont déci­dé d’abandonner la cen­tra­li­té de la place pour aller dif­fu­ser leur éner­gie et leurs nou­velles pra­tiques col­la­bo­ra­tives et auto­gé­rées vers la péri­phé­rie, à l’image d’un cœur irri­guant tous les organes. Nuit Debout n’a pas été capable de cela. Je crois que la place a été pro­gres­si­ve­ment aban­don­née à ceux qui n’avaient pas pen­sé l’avant, et donc ne pou­vaient pen­ser l’après, contrai­re­ment aux pre­miers arri­vés et aux ini­tia­teurs, qui, eux, avaient un pro­jet. Ils se sont alors accro­chés à faire vivre un mou­ve­ment déjà figé. Ce fut l’un des bémols, à mon sens : après avoir su par­fai­te­ment gérer la mise en place du mou­ve­ment et la conta­gion de son ima­gi­naire des­ti­tuant, Nuit Debout n’a pas su évi­ter de retom­ber dans l’impuissance. La dif­fi­cul­té cen­trale que l’on retrouve dans ces mou­ve­ments, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le fonc­tion­ne­ment de l’assemblée géné­rale per­ma­nente — à laquelle il ne faut pas tout réduire —, c’est que la démo­cra­tie des places est avant tout envi­sa­gée dans son aspect déli­bé­ra­tif. Les par­ti­ci­pants palabrent pour abou­tir à un consen­sus, puis votent pour défi­nir les moda­li­tés du vote et ima­ginent une consti­tu­tion idéale dont l’AG doit reflé­ter la mise en pra­tique immé­diate. C’est aus­si louable qu’ambitieux : il s’agit d’une expé­ri­men­ta­tion de l’autonomie à tra­vers une double approche pré­fi­gu­ra­tive et ité­ra­tive de la démo­cra­tie idéale, que l’on retrouve sur toutes les places occu­pées. Néanmoins, ces assem­blées n’arrivent que dif­fi­ci­le­ment à faire abou­tir le pro­ces­sus de déci­sion. Le plus sou­vent, elles se retrouvent dans l’impossibilité d’appliquer ces déci­sions, qu’il s’agisse de décla­ra­tions de grands prin­cipes ou parce qu’il ne se trouve per­sonne au final pour mettre à exé­cu­tion ces décisions.

Nuit Debout, Paris, par Stéphane Burlot

Vous par­lez de « l’anachronisme » des modes d’organisation des struc­tures syn­di­cales. Il y eut, lors de Nuit Debout, des débats sur le rôle des syn­di­cats : ne res­tent-ils pas l’un des relais indis­pen­sables du monde ordi­naire du tra­vail et du salariat ?

À ma connais­sance, il n’y pas eu une telle remise en cause par Nuit Debout de la légi­ti­mi­té des syn­di­cats à repré­sen­ter les tra­vailleurs. En revanche, il y a une réa­li­té à laquelle ses ini­tia­teurs vou­laient répondre : c’est l’impuissance et l’ennui dans les­quels étaient tom­bés les cor­tèges syn­di­caux, avec à l’es­prit les mani­fes­ta­tions contre la réforme des retraites de 2010 où cha­cun défi­lait une fois par semaine, soi­gneu­se­ment regrou­pé sous ses cou­leurs, avec des cor­dons de sécu­ri­té dont on ne sait plus bien à quoi ils servent si ce n’est à main­te­nir une étan­chéi­té entre mani­fes­tants. Nuit Debout a été lan­cée avec le mot d’ordre : « Après la manif, on ne rentre pas chez nous ! » Ce fut l’un des objec­tifs réus­sis du mou­ve­ment : réunir tout le monde sur la place, faire tom­ber les éti­quettes et les iden­ti­tés par­ti­sanes pour reve­nir à un dia­logue direct de la base et cher­cher un sens com­mun à nos luttes. Les syn­di­cats sont des gros machins où la culture poli­tique est très ver­ti­cale, avec ses hié­rar­chies rigides et ses lea­ders pas tou­jours exem­plaires. Mais cette cri­tique, si on l’entendait sur les places, c’est bien parce que les syn­di­ca­listes y étaient. Quand Philippe Martinez répond à l’invitation de la com­mis­sion Convergence des luttes et vient s’exprimer sur la place, s’il se fait hous­piller, c’est par des membres de son syn­di­cat qui, excep­tion­nel­le­ment, ont l’opportunité de por­ter la voix de la base direc­te­ment au som­met. Ces syn­di­ca­listes ne sem­blaient pas exac­te­ment satis­faits des choix stra­té­giques de la direc­tion, en par­ti­cu­lier de sa fri­lo­si­té concer­nant un appel à une grève recon­duc­tible. Au final, je crois que, par le dia­logue et cette volon­té constante de conver­gence, les deux dyna­miques se sont confor­tées pour per­mettre de tenir le mou­ve­ment social le plus dur que la France ait connu au cours de ces dix der­nières années. Mais il reste encore de nom­breuses leçons à tirer de tout cela pour le monde syn­di­cal, comme on a pu le voir avec la mobi­li­sa­tion ratée de la ren­trée 2017.

Vous faites état des « demandes simples et popu­laires » pré­sentes sur les places : per­sonne, par­mi les élites, « ne sem­blait les com­prendre ». Ce phé­no­mène par­ti­cipe-t-il de la frac­ture, par­tout décriée, entre le peuple et ses « représentants » ?

« La vio­lence de la répres­sion et l’intransigeance du gou­ver­ne­ment Valls découlent éga­le­ment de cette crainte d’offrir une vic­toire à ce mou­ve­ment sans leader. »

Ce que je tente d’expliquer dans le livre, en m’appuyant d’abord sur les Indignados, c’est que les mou­ve­ments des places ne peuvent être per­çus uni­que­ment comme consé­quence de cette frac­ture, mais doivent aus­si être com­pris comme cause et ampli­ficateur des divi­sions entre « le peuple et la caste », comme l’ont for­mu­lé les Espagnols. Il s’agit de sor­tir de la pola­ri­sa­tion poli­tique par­ti­sane pour réunir les citoyens autour d’intérêts com­muns, avec un tra­vail impor­tant pour défi­nir l’ennemi, qui devien­dra le fameux « 1 % », cette oli­gar­chie qui cap­ture autant la démo­cra­tie, l’économie et les mass media. En refu­sant le porte-paro­lat individuel, les occu­pants des places se pré­mu­nis­saient éga­le­ment contre les risques habi­tuels de récu­pé­ra­tion ou de coop­ta­tion par le sys­tème, qui sont deux fac­teurs clés de la cri­tique de la repré­sen­ta­tion dévoyée. Ils obli­geaient par là même leurs inter­lo­cu­teurs au sein de la caste à s’adresser à eux comme à l’en­ti­té col­lec­tive qu’ils sou­hai­taient faire appa­raître — comme celle du peuple. Ce peuple incar­né sur les places rap­pe­lait ain­si son auto­ri­té natu­relle et légi­time à dic­ter leur conduite à ceux qui se reven­di­quaient de la repré­sen­ta­tion démo­cra­tique. Les occu­pants ont par ailleurs for­mu­lé de nom­breuses recom­man­da­tions qui visent à résoudre cette frac­ture, comme la limi­ta­tion des man­dats et des salaires des repré­sen­tants, mais aus­si des lignes de conduite éthiques, que l’on retrouve désor­mais dans les listes citoyennes (Barcelona en comù, Ahora Madrid) ou chez Podemos.

En 2016, Alain Badiou salua Nuit Debout en tant que « sym­pa­thique » mou­ve­ment qui lais­se­ra « des traces ». Sympathique, mais nul­le­ment capable de bous­cu­ler l’ordre ins­ti­tué. Nous avions inter­viewé le pôle « ori­gi­nel » du mou­ve­ment : « Nous pou­vons faire peur aux élites », nous dirent-ils. Le pou­voir a‑t-il frissonné ?

Ayant fait par­tie du « pôle ori­gi­nel », qui se pré­sen­tait plu­tôt dans vos colonnes comme un « groupe logis­tique », j’ai envie de croire que le pou­voir a pas­sé quelques nuits agi­tées. En fai­sant des recherches pour vous répondre, je suis tom­bé sur cet article de Challenges, le maga­zine de l’élite libé­rale, qui titrait : « L’inquiétant pro­jet de Nuit Debout ». D’abord accueilli posi­ti­ve­ment dans les médias, Nuit Debout a aus­si vu se déve­lop­per une contes­ta­tion gran­dis­sante de la part des com­men­ta­teurs et phi­losophes de talk-show au fur et à mesure que sa contes­ta­tion radi­cale du sys­tème pre­nait forme. Quand l’oligarchie lâche les chiens, c’est qu’elle n’est pas tran­quille. Je crois que ce moment inédit de conver­gence et d’organisation col­lec­tive, per­mis par l’ouverture d’un immense espace de dia­logue et de coor­di­na­tion, qui plus est décen­tra­li­sé et aus­si numé­rique, où les luttes ont pu s’articuler et les soli­da­ri­tés se ren­for­cer, a de quoi inquié­ter effec­tivement. Cependant, si ces élites ont trem­blé, ce n’est peut-être pas tant à cause de Nuit Debout pris sim­ple­ment comme des assem­blées géné­rales sur les places, forme à laquelle nombre de com­men­ta­teurs cri­tiques réduisent le mou­ve­ment. Quand Nuit Debout s’entend repro­cher « de ne pas pro­po­ser de reven­di­ca­tions claires », la caste au pou­voir lui reproche en réa­li­té de ne pas lui per­mettre de concé­der les quelques miettes qui sus­tentent habi­tuel­le­ment les fru­gales vic­toires du mou­ve­ment social de ces der­nières années. La vio­lence de la répres­sion et l’intransigeance du gou­ver­ne­ment Valls découlent éga­le­ment de cette crainte d’offrir une vic­toire à ce mou­ve­ment sans leader, dont les gou­ver­nants ne maî­tri­saient pas les codes ni n’en com­pre­naient la fina­li­té, si ce n’est une volon­té de réflé­chir col­lec­ti­ve­ment aux moyens de des­ti­tuer l’ordre établi.

Frédéric Lordon lors de Nuit Debout, Paris, par Stéphane Burlot

La ges­tion de la vio­lence divi­sa jus­te­ment Nuit Debout. Le pre­mier opus de la revue du site Lundi matin, proche du Comité invi­sible, rap­porte ce pro­pos : « Le sou­ci d’image, de repré­sen­ta­tion, le sou­ci d’être pré­sen­table est encore une forme de ser­vi­li­té, de doci­li­té, de ser­vi­tude. » C’est une ques­tion que chaque ras­sem­ble­ment remet sur la table…

Je crois que la vio­lence s’est avant tout impo­sée à Nuit Debout et aux mani­fes­tants à tra­vers une répres­sion poli­cière sys­té­ma­tique, avec un phé­no­mène d’entraînement pro­gres­sif de per­sonnes déci­dant de rejoindre le cor­tège de tête en jour­née après avoir été gazées en soi­rée, alors que les gens étaient là avant tout pour dis­cu­ter. Place de la République, la vio­lence sem­blait cana­li­sée, car ce n’était ni le mot d’ordre ni l’espace appro­prié, à moins de vou­loir tenir un siège — comme le fan­tas­mait un peu la com­mis­sion « Construire sur la place », très influen­cée par les thèmes déve­loppés dans Lundi matin. Les premiers débor­de­ments, au sens lit­té­ral, ont été les départs en manifs sau­vages de nuit, un truc très puis­sant et déter­mi­né, comme la fois où plus de 1 000 per­sonnes ont sou­dai­ne­ment déci­dé d’« aller prendre l’apéro chez Valls ». Au retour du cor­tège sur la place de la République, après avoir été copieu­se­ment arro­sés de lacry­mo, cer­tains ont blo­qué la cir­cu­la­tion, et un type en Autolib’ a essayé de for­cer le pas­sage et s’est fait extraire manu mili­ta­ri, avant que la voi­ture ne soit incen­diée. Le len­de­main, on enten­dait dire que « l’Autolib’ cra­mée, c’était un geste anti­ca­pi­ta­liste contre Bolloré ! » La vio­lence n’est pas que le fruit d’une réflexion ou d’une pré­mé­di­ta­tion, elle est aus­si de cir­cons­tance, elle est réac­tive, défen­sive ou ner­veuse, comme un pétage de plombs. Mais elle peut aus­si être excluante, parce que tout le monde n’a pas envie d’y prendre part, parce que d’autres reven­diquent des façons dif­fé­rentes de mili­ter, de lut­ter ou de résis­ter. J’ai en tête les images récentes de Catalogne où la popu­la­tion a su faire preuve d’une grande déter­mi­na­tion pour main­te­nir une résis­tance non-vio­lente face au déchaî­ne­ment de la répres­sion poli­cière. Les images ont fait le tour du monde et le mou­ve­ment a gagné en légi­ti­mi­té en s’inscrivant dans cette ligne pro­dé­mo­cra­tique qui avait déjà fait de Barcelone une ville phare, tant pour les Indignés que pour l’élection dAda Colau à la mai­rie. C’est avant tout le pro­blème que j’ai iden­ti­fié chez Nuit Debout : à un moment don­né, les par­ti­sans de l’usage de la vio­lence ont déci­dé de ne plus tenir compte des stra­té­gies mili­tantes des autres et d’imposer leur façon de faire. À mon sens, cela a entraî­né des erreurs stra­té­giques et des défaites col­lec­tives qui ont frac­tu­ré le mou­ve­ment, et qui ont conduit à ce que la répres­sion s’abatte sur quelques têtes dont la jus­tice a ensuite vou­lu faire des « exemples ».

Vous citez un mili­tant espa­gnol aguer­ri évoquant un « désap­pren­tis­sage idéo­lo­gique » lors des ras­sem­ble­ments dans son pays : les occu­pa­tions seraient-elles des écoles à ciel ouvert plus que des espaces de réa­li­sa­tion politique ?

« Ce que de nom­breux Indignados reprochent à Podemos, c’est de s’être struc­tu­ré de façon très ver­ti­cale autour d’un lea­der cha­ris­ma­tique, Pablo Iglesias, et de ses fidèles. »

Laissez-moi reco­pier ici les mots de Sergio Salgado aux­quels vous faites allu­sion, tels qu’ils sont cités dans mon livre. Son témoi­gnage est très inté­res­sant et évoque le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion des iden­ti­tés mili­tantes et par­ti­sanes qui a per­mis de recom­po­ser un nou­vel hori­zon politique en Espagne : « Durant ce mois dans la rue, moi qui suis un mili­tant aguer­ri, j’ai aus­si dû désap­prendre, me défaire de réflexes, de mar­queurs iden­ti­taires, de façons d’aborder les débats et la contra­dic­tion, bref d’une struc­ture idéo­lo­gique qui s’apparente à du prêt-à-pen­ser. En réa­li­té, ce désap­pren­tis­sage idéo­lo­gique est un réap­pren­tis­sage poli­tique à tra­vers l’action, le débat public et la recherche de consen­sus. » Pour illus­trer son pro­pos, Salgado nous donne un exemple qui inter­roge for­te­ment les pos­tures trop dog­ma­tiques qui empêchent le dia­logue : « Si je me mets dans la peau d’un anti­capita­liste et que toi, tu es en faveur de ce sys­tème, soit, nous avons nos diver­gences, mais nous nous met­trons sûre­ment d’accord pour dire qu’il faut lut­ter contre la cor­rup­tion, car per­sonne n’aime se faire voler. Nous avons donc notre consen­sus. À bien y regar­der, mettre un terme à la cor­rup­tion serait une entaille pro­fonde au sys­tème, un acte véri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naire. Peut-être même d’ailleurs que le sys­tème actuel ne résis­te­rait pas à la fin de la cor­rup­tion, que le capi­ta­lisme s’écroulerait. Donc, en per­met­tant ce dia­logue entre des points de vue a prio­ri oppo­sés, on crée de nou­velles hypo­thèses de tra­vail beau­coup plus fer­tiles ou concrètes qu’un simple Finissons-en avec le capi­ta­lisme ! »

« Ce qui compte, c’est le jour d’après », lan­ça le phi­lo­sophe Slavoj Žižek lors d’Occupy Wall Street. Podemos, né de ces ras­sem­ble­ments, a, dites-vous, « repro­duit lar­ge­ment les tares des orga­ni­sa­tions poli­tiques » : com­ment l’après pour­rait-il res­ter fidèle à l’avant, sachant que toute struc­tu­ra­tion induit une limi­ta­tion de la démo­cra­tie directe ?

L’avertissement de Žižek aux occu­piers du Zuccotti Park à New York était : « Ne tom­bez pas amou­reux de vous-mêmes. Rappelez-vous que les car­na­vals ne coûtent pas cher. Ce qui compte, c’est le jour d’après, quand nous devrons reprendre nos vies ordi­naires. Est-ce que quelque chose aura chan­gé ? » Et là, je pense que tout est ques­tion de grille d’analyse pour savoir si quelque chose a chan­gé ou non. Est-ce que la loi Travail est pas­sée ? oui. Est-ce que le mou­ve­ment social a été trans­for­mé de façon radi­cale et défi­ni­tive ? non. À par­tir de là, cer­tains sont ten­tés de dire que tout cela n’a ser­vi à rien et que les deux seules options envi­sa­geables seraient la révo­lu­tion par la vio­lence ou la conquête du pou­voir par les urnes. Podemos n’est pas « né de ces ras­sem­ble­ments », puisque le Parti n’apparaît qu’en 2014 et que ses lea­ders n’ont pas joué un rôle impor­tant ni par­ti­cipé acti­ve­ment au mou­ve­ment des Indignés. Ce qui est né des occu­pa­tions, en Espagne comme en Grèce, c’est un immense réseau mili­tant, une constel­la­tion d’initiatives, qui a contri­bué à agir au plus près de la popu­la­tion et à culti­ver un haut niveau de poli­ti­sa­tion des masses. Des par­tis comme Podemos et Syriza n’ont ensuite fait qu’en récol­ter les votes en inté­grant les reven­di­ca­tions dans leur pro­gramme. Ce que de nom­breux Indignados reprochent à Podemos, c’est de s’être struc­tu­ré de façon très ver­ti­cale autour d’un lea­der cha­ris­ma­tique, Pablo Iglesias, et de ses fidèles (« la cou­pole »). Le Podemos d’Iglesias se vou­lait une machine à gagner les élec­tions, tan­dis que de nom­breux mili­tants des places auraient sou­hai­té un par­ti expé­ri­men­tal où « démo­cra­tie » aurait été le maître-mot. C’est ce modèle qu’ont essayé de déve­lop­per les mili­tants du Partido X, fon­dé sur la démo­cra­tie liquide et un pro­gramme unique : « La démo­cra­tie, point barre ! » Avec les nou­veaux outils numé­riques et des formes d’engagement militant renou­ve­lées, je pense que l’on est pas condam­né à repro­duire éter­nel­le­ment le vieux modèle du par­ti cen­tra­liste et sa direc­tion providentielle.

Nuit Debout, Paris, par Stéphane Burlot

Mélenchon appe­lait en sep­tembre der­nier à mobi­li­ser un mil­lion de mani­fes­tants sur les Champs-Élysées : affaire clas­sée sans suite… État d’urgence, loi Travail : Macron galope sans contes­ta­tion mas­sive. « L’émancipation popu­laire glo­bale » que vous louez a‑t-elle per­du la bataille ?

Je crois qu’il n’y a de bataille per­due que lorsqu’on renonce, autant indi­vi­duel­le­ment que col­lec­ti­ve­ment. Qui veut renon­cer à l’émancipation et à la liber­té ? Ce ne sont cer­tai­ne­ment pas les popu­la­tions qui conti­nuent de se sou­le­ver régu­liè­re­ment autour du globe. En revanche, il y a effec­ti­ve­ment ce « camp anti­dé­mo­cra­tique », où se retrouvent les ten­dances auto­ri­taires et tech­no­cra­tiques des élites gou­ver­nantes, qui sou­haite détruire cet idéal d’émancipation popu­laire par l’appropriation des richesses com­munes, et la dif­fu­sion d’une peur para­ly­sante au niveau indi­vi­duel. À ce titre, l’une des vic­toires de Nuit Debout aura été de se réap­pro­prier l’espace public dans un contexte de trau­ma­tisme post-atten­tats et d’état d’urgence inter­di­sant les mani­fes­ta­tions, auquel a été sub­sti­tuée une volon­té de faire vivre un « rêve géné­ral » por­teur d’une vision posi­tive de l’avenir sans laquelle il est vain de vou­loir mobi­li­ser. Travaillant dans le milieu asso­cia­tif, pour VoxPublic, je vois au quo­ti­dien les effets de la poli­tique ultra­vo­lon­ta­riste et auto­ri­taire de Macron : en mul­ti­pliant fron­ta­le­ment tous les chan­tiers (code du tra­vail, état d’urgence per­ma­nent, les migrants), il par­vient à créer un effet raz-de-marée qui désta­bi­lise ses oppo­sants, les obli­geant au repli et, sur­tout, les empê­chant de pro­po­ser un contre-pro­jet mobi­li­sa­teur. Nous récol­tons là les fruits de la dyna­mique bri­sée de Nuit Debout, qui aurait pu conduire à une can­di­da­ture unique de la gauche aux pré­si­den­tielles. Il aurait fal­lu pour cela que la conver­gence se fasse et que les lea­ders des vieux par­tis renoncent à leur voca­tion pré­si­den­tia­liste. Un dic­ton anar­chiste, dont je ne me rap­pelle plus l’origine, dit : « Tant qu’il y aura des ruines, nous ne pour­rons recons­truire. » Le sys­tème poli­tique fran­çais n’en finit plus de s’écrouler et, après le tsu­na­mi, il sera temps de faire place nette. Il est temps d’imaginer les plans de nou­velles formes d’organisation poli­tique qui dépassent les logiques élec­to­ra­listes et soient capables d’agir sur le quo­ti­dien, en créant des réseaux de soli­da­ri­té pour construire les alter­na­tives ici et main­te­nant, pour faire vivre la démo­cra­tie au présent.


Photographie de ban­nière : Nuit Debout, Paris, par Stéphane Burlot
Portrait de Benjamin Sourice : Reporterre


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Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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