Reprendre l’espace public


Texte inédit pour le site de Ballast

« Et la rue, elle est à qui ? Elle est à nous ! » Slogan fameux des­ti­né à libé­rer nos ima­gi­naires ? Pas vrai­ment, répond l’auteur. Plutôt une sorte d’aveu, conscient ou non : nous lais­sons au pou­voir le soin de gérer l’espace public dont nous avons pour­tant l’usage quo­ti­dien. Privatisation, gen­tri­fi­ca­tion des centres-villes, éta­le­ment du péri-urbain, sépa­ra­tisme entre classes sociales ou accé­lé­ra­tion des modes de vie : la façon de conce­voir l’espace n’est jamais neutre, poli­ti­que­ment — les inté­rêts pri­vés mènent la danse. Des pistes pour faire du droit à la ville une force de contes­ta­tion. ☰ Par Thomas Moreau


Premiers jours de Nuit Debout, année 2016. La maire de Paris, Anne Hidalgo, déplore que les par­ti­ci­pants pri­va­tisent la place alors qu’elle-même a offert, quelques mois aupa­ra­vant, un bail de loca­tion du domaine public au café Nec Mergitur, à l’autre bout de ladite place (pri­va­ti­sant et rem­pla­çant ain­si, par­tiel­le­ment, un espace public appar­te­nant à tous par une acti­vi­té de vente com­mer­ciale afin d’enrichir quelque pres­ta­taire pri­vé, fût-ce au nom de « l’intérêt géné­ral »). Les citoyens de Nuit Debout se voient en butte à l’hostilité de la mai­rie et de la pré­fec­ture de police : ces deux ins­ti­tu­tions orga­nisent le gar­dien­nage admi­nis­tra­tif et poli­cier du ras­sem­ble­ment, de cette micro-socié­té poli­tique qui s’auto-institue. Non ! La rue, l’espace, l’espace public ne sont pas à nous — du moins, pas encore.

Un espace public rabougri

« La rue, l’espace, l’espace public ne sont pas à nous — du moins, pas encore. »

La tech­nique, le chiffre et le juri­dique prennent une place gran­dis­sante dans notre quo­ti­dien, met­tant à la porte le sen­sible, le gra­tuit, l’humain. Ce règne de la nor­ma­li­sa­tion par la mesure n’est pas sans effet sur notre manière d’occuper et de nous repré­sen­ter l’espace. Juridiquement, l’espace public se défi­nit par le cumul de trois élé­ments : le pre­mier est l’appartenance au domaine public (essen­tiel­le­ment celui qui relève du maire en exer­cice) ; le second est le fait d’être un espace non bâti — en cas de construc­tion, le bâti­ment serait public ou pri­vé ; enfin, c’est un espace affec­té aux usages du public (s’il cesse de l’être, il peut être ven­du). Paradoxalement, l’espace dit « public » dépend de la vision qu’en ont les auto­ri­tés publiques, a contra­rio de l’usage effec­tif et maté­riel qu’en ont les indi­vi­dus. Au-delà de cette défi­ni­tion juri­dique s’impose celle des pen­seurs phi­lo­so­phiques libé­raux Hannah Harendt et Jürgen Habermas. Pour ces der­niers, l’espace public est, phi­lo­so­phi­que­ment et socio­lo­gi­que­ment, le lieu de publi­ca­tion des opi­nions pri­vées par la dis­cus­sion. Reposant sur la publi­ci­té1Les libé­raux estiment que l’espace public per­met un débat public doté d’une dif­fu­sion suf­fi­sam­ment large pour que tout le monde soit inclus et au cou­rant de ce qu’il s’y dit. Concrètement, que ce soit dans le débat d’idée ou dans l’espace, cette consi­dé­ra­tion est un mythe. des pro­pos qui s’y tien­draient, cet espace consen­suel nie la ques­tion sociale autant que les rap­ports d’exploitation ou de classe. La conflic­tua­li­té sociale est éva­cuée, tout comme ceux cen­sés la por­ter : les classes subal­ternes. Le gros des sciences humaines s’est volon­tiers — inter­lude mar­xi­sant des années 1970 excep­té — cal­qué sur ces grilles de lec­ture. Une décen­nie après les réflexions cen­trées sur les usages de la psy­cho­géo­gra­phie et celles du droit à la ville du phi­lo­sophe Henri Lefebvre, les par­ti­sans du néo­li­bé­ra­lisme ont façon­né le ter­ri­toire via la mise en réseau de l’espace par les trans­ports et l’expansion sans frein de l’urbain, plu­tôt que la ville2La ville est l’héritière directe de l’idée de Cité : une logique volon­tiers radio­con­cen­trique et des limites claires. L’urbain, lui, se déploie par­tout et sans bornes : il est une mul­ti­tudes de fron­tières internes qui bal­ka­nisent l’espace. La ville mul­ti­plie les fonc­tions quand l’urbain se spé­cia­lise..

Avec le che­min de fer, l’automobile, le RER et les TGV, le ter­ri­toire est en démé­na­ge­ment constant et la ville se dilate tant qu’elle n’est plus qu’un urbain géné­rique, sans les qua­li­tés de la ville. L’étalement urbain sur les terre agri­coles et natu­relles par des nappes pavillon­naires et com­mer­ciales sans grande qua­li­té urbaine (équi­pe­ments, com­merce, espaces publics…) deviennent la norme. En résultent des effets socio­lo­giques, notam­ment décrits par l’urbaniste François Ascher — l’individu géné­rique ou, au mieux, une grappe d’individualités (en lieu et place des groupes et des orga­ni­sa­tions) culti­vant l’endogamie socio-éco­no­mique. D’aucuns refusent ou se sentent agres­sés par l’altérité ; ils mettent dès lors en place des stra­té­gies d’évitement : le fait que de nom­breux cadres désertent métros et RER pour la voi­ture est l’expression d’individus-libéraux-type pos­sé­dant les moyens maté­riels d’éviter les groupes sociaux à leurs yeux indé­si­rables. Ils évo­luent en milieux fer­més ; confron­tés, à l’extérieur, à l’obligation de se mêler à d’autres groupes sociaux, ils ne font qu’y pas­ser, de manière subie, allant d’un point à un autre — durant ce laps de temps, ils ne dési­rent incar­ner qu’un spec­ta­teur ano­nyme, géné­rique, non enga­gé dans l’espace qu’ils pra­tiquent. Ils y cultivent une indif­fé­rence polie à l’égard d’autrui en trans­fé­rant la res­pon­sa­bi­li­té de la régu­la­tion à l’État, aux pou­voirs publics, et plus pré­ci­sé­ment à la police. Ce trans­fert de res­pon­sa­bi­li­té illustre la nature égoïste de l’individu libé­ral — arguant de la libre auto­no­mie des indi­vi­dus — et per­met l’expression sans filtres des rap­ports de pou­voir. Cette logique d’anonymisation et de déres­pon­sa­bi­li­sa­tion sociale s’échafaude, en amont et struc­tu­rel­le­ment, par la règle et le plan d’aménagement, ins­ti­tués pour « paci­fier » l’espace et cana­li­ser la vita­li­té de la rue (qui s’exprime d’ordinaire par la déso­béis­sance, la déser­tion ou le contour­ne­ment). L’espace public devient un espace réi­fié, cho­si­fié.

Bodies in urban spaces, Cie Willi Dorner

La com­plexi­té de l’espace dans lequel s’exprime l’hétérogénéité des socié­tés occi­den­tales s’avère tota­le­ment réduite à quelque socia­bi­li­té mini­male, sou­vent super­fi­cielle et condi­tion­née par le fait d’acheter, de consom­mer — sorte de pas­se­port obli­ga­toire de la rela­tion sociale. Cette socia­bi­li­té ne cesse de s’appauvrir à mesure que pros­père la mise au pas des per­sonnes (vidéo­sur­veillance, règle­ments de plus en plus intru­sifs, auto­ri­sa­tions admi­nis­tra­tives diverses), la mise aux normes sécu­ri­taires de l’espace (l’urbanisme de pré­ven­tion situa­tion­nelle), la cri­mi­na­li­sa­tion de la pau­vre­té (mesures anti-men­di­ci­té) et la domi­na­tion de la cir­cu­la­tion liée à la vitesse (le flux s’impose sur le sta­tique, qui per­met la ren­contre). Cette éva­cua­tion de la diver­si­té et de la conflic­tua­li­té génère une ville uni­forme, faite d’espaces publics déses­pé­rants de bana­li­té. Le mal-être est au coin de la rue, niché dans la stan­dar­di­sa­tion des lieux, des usages et des modes de vie. Nous sommes à mille lieues d’une réac­ti­va­tion de l’antique ago­ra. L’espace public s’est réduit à quelques places éparses, à des che­mins de tra­verse entre des par­celles pri­vées ou semi-publiques sur les­quelles les forces du capi­tal ont cou­lé des tonnes de béton, exer­çant dès lors une pres­sion fon­cière et immo­bi­lière. La pri­va­ti­sa­tion ram­pante de nos villes ronge le contrat urbain entre l’habitant « ani­mal poli­tique » et l’espace qu’il façonne par son action poli­tique, par les usages qu’il en a, par sa manière de s’y dépla­cer et de s’y pro­je­ter.

Une privatisation massive : un séparatisme social

« L’espace public s’est réduit à quelques places éparses, à des che­mins de tra­verse entre des par­celles pri­vées ou semi-publiques sur les­quelles les forces du capi­tal ont cou­lé des tonnes de béton. »

Afin d’augmenter ses rentes, le capi­tal tente d’amalgamer le public et le pri­vé, tant dans les contrats (les par­te­na­riats public-pri­vé, les pro­jets urbains en par­te­na­riat, les baux déro­ga­toires, les conven­tions d’occupation tem­po­raire) que dans les espaces (le centre com­mer­cial est l’exemple d’un faux espace public pri­va­ti­sé) — voire, même, lors des temps sociaux (l’immiscion du temps du tra­vail dans la sphère pri­vée ou les temps de pause, le recours inces­sant à des appa­reils connec­tés). Ce flou public/privé consti­tue une pierre phi­lo­so­phale ; il trans­forme le plomb de l’intérêt géné­ral, de la valeur d’usage et des besoins humains en or entre­pre­neu­rial pour la foule des pos­sé­dants. Certains cher­cheurs et théo­ri­ciens radi­caux de l’urbanisme3Voir l’œuvre de David Harvey, les articles de William Bunge — dont voi­ci une tra­duc­tion —, l’étude d’Anne Clerval sur le peu­ple­ment de Paris ou celle de la gen­tri­fi­ca­tion des quar­tiers popu­laires, par Matthieu Giroud, entre autres. évoquent un moment d’hyperconcentration des richesses, des pri­vi­lèges et des biens de consom­ma­tion, dans une ville enla­cée par un bidon­ville glo­bal en pleine explo­sion. Dans la construc­tion même, on ne sélec­tionne plus que des maté­riaux assez pauvres, choi­sis afin de durer uni­que­ment le temps des assu­rances légales. De nos jours, de grands groupes ban­caires ou immo­bi­liers acquièrent la pro­prié­té de nom­breuses par­celles dans toutes les métro­poles mon­diales pour y deve­nir seuls maîtres à bord. Les pro­mo­teurs offrent des solu­tions et des construc­tions clé en main aux maires — de pair, si sou­vent, avec les échéances élec­to­rales. L’espace public est sur­va­lo­ri­sé et inten­si­fié, à l’image des voies fer­rées du quar­tier de la Bibliothèque natio­nale de France ou des sou­ter­rains, vus comme de nou­veaux gise­ments sur les­quels les pro­mo­teurs pros­pèrent en construi­sant essen­tiel­le­ment des bureaux. La pri­va­ti­sa­tion est éga­le­ment de mise dans le loge­ment. Paris achète aujourd’hui chaque loge­ment à l’unité dans le quar­tier de Château-Rouge, jusqu’à obte­nir la pro­prié­té de l’ensemble de l’immeuble (il y a de fortes chances pour que, par la suite, la ville cède l’immeuble et la par­celle à un pro­mo­teur afin qu’il y réa­lise une opé­ra­tion). Hors des centres-villes, en ban­lieue, la réno­va­tion urbaine pri­vi­lé­gie des loge­ments sociaux pour les classes moyennes (prêt loca­tif social) en loca­tion ou en acces­sion à la pro­prié­té, plu­tôt que des loge­ments pour les classes popu­laires (prêt loca­tif à usage social, prêt loca­tif aidé d’intégration). Cela per­met de dis­per­ser les habi­tants les plus pauvres.

La gen­tri­fi­ca­tion cen­tra­lise la richesse et change le peu­ple­ment et les métiers4En période de baisse du taux de pro­fit du capi­tal et faute de pou­voir jouer sur le taux d’exploitation du tra­vail, les forces capi­ta­listes se réfu­gient dans des valeurs refuges comme l’art ou la pierre. Elles pri­va­tisent et concentrent la plus-value en pla­çant la ville dans une situa­tion de des­truc­tion-recons­truc­tion per­ma­nente. En écho, s’opère une trans­for­ma­tion du peu­ple­ment et de la struc­ture des emplois.. Prenons Paris intra-muros comme expres­sion la plus abou­tie du phé­no­mène : la part des pro­fes­sions d’encadrement, diplô­mées, et des indus­tries cultu­relles et créa­tives a explo­sé. Dotées de divers capi­taux cultu­rels, cog­ni­tifs, éco­no­miques et rela­tion­nels, ces classes prennent le contrôle des arènes de concer­ta­tion (conseils de quar­tiers) afin d’imposer leurs vues et leurs inté­rêts locaux contre ceux de tout un quar­tier ou une ville. Appartenant aux mêmes classes que les élus, elles arrivent d’autant mieux à faire abou­tir leurs reven­di­ca­tions. Ces domi­nants orga­nisent l’extension de leur inté­rieur dans l’espace public : les per­mis de végé­ta­li­ser par­achèvent cette logique en don­nant à un par­ti­cu­lier la ges­tion et l’usage d’un pré car­ré de nature, pré­le­vé au sein de l’espace public. Ces micro­pré­da­tions de l’espace au nom de l’amélioration du cadre de vie ouvrent la porte à de nom­breux conflits de proxi­mi­té, sorte d’extension des conflits expé­ri­men­tés par tout un cha­cun dans les copro­prié­tés.

Bodies in urban spaces, Cie Willi Dorner

Ce phé­no­mène est beau­coup plus affir­mé à l’international, avec la construc­tion reven­di­quée de gated com­mu­ni­ties — dans les­quelles l’espace public est abo­li et réduit à une porte d’entrée sécu­ri­sée. Ce phé­no­mène prend en France la forme de la « rési­den­tia­li­sa­tion », consis­tant à cloi­son­ner les copro­prié­tés en invo­quant le plus sou­vent un motif de « sécu­ri­té ». Lorsque celui-ci ne suf­fit pas à mobi­li­ser les régu­la­teurs de l’espace, ceux-ci recourent volon­tiers au totem de la pro­pre­té, qui se trans­forme en exi­gence d’un envi­ron­ne­ment et d’un espace de vie pai­sibles. L’association des thèmes de la pro­pre­té et de la sécu­ri­té est consub­stan­tielle à l’urbanisme en tant que mode de régu­la­tion de la pau­vre­té, per­çue selon le registre des « classes labo­rieuses, classes dan­ge­reuses ». Expression ultime de cette exclu­sion de por­tions d’un ter­ri­toire hors du droit com­mun, la City de Londres est un espace hors Royaume-Uni, avec ses propres règle­ments et sa police qui défi­nissent et répriment des usages consi­dé­rés comme non dési­rables (mani­fes­ta­tions, SDF, arts de rue…). L’entre-soi devient le pro­jet et l’horizon com­mun. Remplacement social de l’habitat, pré­da­tion de l’espace public par des nan­tis, entrisme dans les arènes de concer­ta­tion, asso­cia­tifs deve­nant des notables élus : autant de mani­fes­ta­tions du spec­tacle actuel d’une ville qui se doit d’être la plus « attrac­tive » pos­sible. On parle même de mar­ke­ting urbain. Pourtant, l’espace public ne sau­rait être l’expression d’une com­mu­nau­té iden­ti­taire ou cultu­relle — même de quar­tier ; il est le lieu de la capa­ci­té d’agir en poli­tique, celui qui per­met à la mul­ti­tude de s’y impli­quer ou de se mani­fes­ter. Un lieu d’expression de la soli­da­ri­té plu­tôt que de la com­mu­nau­té, en somme.

La marchandisation de l’espace

« S’extirper de cette mise en mou­ve­ment per­pé­tuelle des choses et des êtres a un coût : s’asseoir et se poser devient une acti­vi­té payante et asso­ciée à un acte de consom­ma­tion. »

Pacifiés, les espaces pri­vés sont intrin­sè­que­ment liés à la mar­chan­di­sa­tion. Les Champs-Élysées ne res­semblent-ils pas à une halle com­mer­ciale de luxe à ciel ouvert ? Le centre com­mer­cial de Disney Village n’est-il pas une sorte de néo-vil­lage Potemkine tein­té d’Haussmann ? Les consé­quences désas­treuses de cette mar­chan­di­sa­tion du monde sont nom­breuses et concrètes — l’envahissement total de la publi­ci­té au sein de la grande ville, mais aus­si à ses portes (du petit vil­lage et ses ronds-points jusqu’aux capi­tales régio­nales), a contraint les auto­ri­tés a légi­fé­rer afin d’en dimi­nuer l’impact ! Dans l’aménagement de la péri­phé­rie des villes, la mar­chan­di­sa­tion entraîne le pul­lu­le­ment des zones com­mer­ciales, qui dévi­ta­lisent les centres-villes 5Sur ce sujet, voir le rap­port Dauge. : elles jouent le rôle d’essoreuses d’urbanisation et rendent pos­sible le gri­gno­tage des terres agri­coles (notam­ment par l’habitat pavillon­naire). Cette mar­chan­di­sa­tion du monde nous force à accé­lé­rer sans cesse. Le pié­ton est écra­sé par une logique de flux qui s’impose à lui, concep­tion anti­so­ciale de l’espace public oblige : l’emprise rou­tière, les cou­loirs de bus, les espaces dédiés au vélo n’ont ces­sé de se sur­ajou­ter, excluant par là même la simple marche de nos manières de nous mou­voir. S’extirper de cette mise en mou­ve­ment per­pé­tuelle des choses et des êtres a un coût : s’asseoir et se poser devient une acti­vi­té payante et asso­ciée à un acte de consom­ma­tion, du fait de la dif­fi­cul­té crois­sante de pou­voir le faire gra­tui­te­ment (amé­na­ge­ments anti-SDF, abri­bus de moins en moins confor­tables, dis­pa­ri­tion mas­sive des bancs publics dans de nom­breuses villes : l’espace public devient un espace de tran­si­tion entre deux des­ti­na­tions que l’on n’occupe pas, ou plus). Tout cela met à mal la vision pré­ten­du­ment pro­gres­siste de la ville fon­dée sur l’idée d’ouver­ture et du droit à la ville : la mar­chan­di­sa­tion sys­té­ma­tique ne donne aucun conte­nu concret à ce der­nier — il devient un mythe et peut même être mobi­li­sé par les acteurs gen­tri­fi­ca­teurs. On assiste pas­si­ve­ment à l’organisation d’un sépa­ra­tisme social et à une pro­duc­tion de soli­tudes.

L’espace public comme espace commun : un signifiant à investir

Ces enjeux spa­tiaux, poli­tiques et ter­ri­to­riaux sont sou­vent mino­rés en rai­son de leur com­plexi­té : les acteurs en charge de ces ques­tions aiment à don­ner une base scien­ti­fique à ces pro­blé­ma­tiques pour mieux en dépos­sé­der les com­po­santes faibles et exclues de nos socié­té. Les luttes ter­ri­to­riales et urbaines pos­sèdent tou­te­fois un fort poten­tiel mobi­li­sa­teur pour ces der­nières : elles tiennent des pre­mières luttes sociales liées à la pay­san­ne­rie, avant celles du mou­ve­ment ouvrier. Des ponts devraient être construits ; ces com­bats ont tout pour s’alimenter les uns les autres. Il est néces­saire, sinon urgent, de redon­ner une consis­tance poli­tique et publique à l’espace — la sève com­mence à irri­guer les ima­gi­naires, per­met­tant de faire de l’espace public, per­çu comme un com­mun, et du droit à la ville, des forces maté­rielles de chan­ge­ment. D’autant plus qu’avant d’être un espace col­lec­tif géré par une auto­ri­té publique (sou­vent au nom de l’impératif tech­nique), l’espace public est déjà une construc­tion sociale bâtie par ceux qui la façonnent de leurs pra­tiques, de leurs manières de l’habiter, de la négo­cia­tion des usages. Il auto­rise dès lors la résis­tance, la par­ti­ci­pa­tion, la soli­da­ri­té et, in fine, la construc­tion d’un inté­rêt géné­ral. L’important devient l’organisation de la coha­bi­ta­tion conflic­tuelle de l’espace, par une pra­tique com­mune : assez pré­gnante pour la vivi­fier mais assez mesu­rée pour ne pas entraî­ner la guerre civile per­pé­tuelle.

Bodies in urban spaces, Cie Willi Dorner

Des leviers de contestation

Posons une défi­ni­tion qua­li­ta­tive de l’espace public à même d’offrir des pers­pec­tives éman­ci­pa­trices : un espace phy­sique ou vir­tuel acces­sible à tous, per­met­tant aux diverses popu­la­tions de s’y expri­mer et d’interagir. Et esquis­sons huit leviers d’action, for­gés par cette même défi­ni­tion.

Premier levier : la den­si­té en habi­tat et en habi­tants, assez forte pour sus­ci­ter la copré­sence de plu­sieurs genres, de plu­sieurs groupes eth­niques, de plu­sieurs classes. La socié­té capi­ta­liste nie cette ren­contre en usant de l’ordre public comme néga­tion des ces rap­ports inéga­li­taires. L’espace se négo­cie et la copré­sence peut deve­nir un côtoie­ment subi ou mal vécu selon l’espace, plus ou moins exi­gu : ce n’est pas par la néga­tion des rap­ports sociaux mais par une pra­tique sociale et poli­tique qu’on peut espé­rer les paci­fier ou créer une inter­mé­dia­tion.

Second levier : la mixi­té des fonc­tions (se loger, se diver­tir, tra­vailler, se dépla­cer) et des acti­vi­tés (pri­maires, secon­daires, ter­tiaires, artis­tiques, etc.), de l’échelle du quar­tier jusqu’à celle de l’immeuble, afin de per­mettre le croi­se­ment d’usages dif­fé­rents. Le sen­ti­ment d’urba­ni­té des centres-villes par rap­port aux ban­lieues tient essen­tiel­le­ment à cette mixi­té. Méfions-nous cepen­dant du totem de la mixi­té sociale — la proxi­mi­té spa­tiale abou­tit très sou­vent à un évi­te­ment social. Elle est d’ailleurs très sou­vent évo­quée pour per­mettre une mise à sac des quar­tiers popu­laires, débou­chant sur une recons­truc­tion gen­tri­fiée.

Troisième levier : l’altérité de peu­ple­ment est à défendre avec âpre­té ; elle est lar­ge­ment atta­quée par le syn­drome mon­dial de gen­tri­fi­ca­tion. Les pro­jets urbains et de pro­mo­tion immo­bi­lière sont un moyen d’investir cer­tains sur­plus du capi­tal, en dehors d’appareils pro­duc­tifs n’offrant plus assez de débou­chés. Notons que c’était déjà le cas sous la recons­truc­tion de Paris par Haussmann (1852–1870), qui a pro­duit un inves­tis­se­ment direct dans la pierre, de nou­velles ins­ti­tu­tions lucra­tives, un mode de vie unique lié au mythe de la « ville Lumière », une ode à la consom­ma­tion (café, grands maga­sins, expo­si­tions uni­ver­selles…) et une mise au pas des per­sonnes et des espaces. Pour autant, cette alté­ri­té doit être qua­li­fiée : elle est, dans l’idéal, sociale et cultu­relle (à l’instar des éco­sys­tèmes natu­rels, les sys­tèmes sociaux gagnent en inten­si­té, en soli­di­té et en rési­lience à mesure qu’augmente cette diver­si­té).

Quatrième levier : l’accessibilité est une pro­jec­tion dans l’espace de l’application du prin­cipe d’égalité. Chez les pro­fes­sion­nels comme chez les gens du com­mun, l’espace — comme toutes choses — devrait être appré­hen­dé en se met­tant à la place des plus faibles. C’est d’ailleurs le gage d’un amé­na­ge­ment de qua­li­té pour toutes et tous : pré­voir des bancs confor­tables pour les per­sonnes âgées ou celles en situa­tion de han­di­cap, c’est offrir ce même confort pour la femme enceinte ou le tra­vailleur fati­gué par sa jour­née de tra­vail.

Bodies in urban spaces, Cie Willi Dorner

Cinquième levier : la gra­tui­té. L’acte gra­tuit com­mence à dis­pa­raître avec « la men­ta­li­té de cre­vard » telle que décrite dans le der­nier opus du Comité invi­sible, Maintenant, selon laquelle tout élé­ment dis­po­nible se doit d’être valo­ri­sable éco­no­mi­que­ment. L’utilitarisme et la non-gra­tui­té com­mencent à deve­nir des réflexes indi­vi­duels dans les modes de vie métro­po­li­tains. En revanche, la gra­tui­té créée par la soli­da­ri­té, notam­ment par l’impôt, est tota­le­ment invi­si­bi­li­sée — à tel point qu’un Macron peut annon­cer sa volon­té de sup­pri­mer la taxe d’habitation sans que cela ne sou­lève les foules. Cet impôt finance pour­tant nos routes, nos tra­vaux et la ges­tion du quo­ti­dien. Cette déci­sion dimi­nue la liber­té d’administration à un niveau local et remet les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales entre les mains de l’État, et donc du capi­tal.

Sixième levier : le ralen­tis­se­ment. La logique libé­rale de concep­tion de l’espace, la déso­cia­li­sa­tion et la pré­va­lence du flux sur le sta­tique ins­taurent la pré­séance du plus fort. Reprenons l’exemple de la place de la République, à Paris : depuis son réamé­na­ge­ment, l’usage du skate s’y impose et il est de noto­rié­té publique que le har­cè­le­ment de rue y est mani­feste. La réor­ga­ni­sa­tion de l’espace a contri­bué à créer ce sen­ti­ment de trot­toir géant où l’on se croise dans l’anonymat des villes. C’est donc à des­sein que Nuit Debout y ins­til­la de la pesan­teur et de l’arrêt, pro­pices à la réflexion et au débat (mal­gré cela, on a vu fleu­rir, durant les ras­sem­ble­ments, des phé­no­mènes de pré­da­tion et de har­cè­le­ment mas­cu­lins : la pra­tique de l’espace n’est assu­ré­ment pas la même selon le genre6Les femmes n’expérimentent pas l’espace libre­ment puisqu’elles réflé­chissent et mettent conti­nuel­le­ment en place des stra­té­gies d’évitement, de contour­ne­ment, de fuite ou d’autodéfense, selon le carac­tère de chacun.es. L’espace public devient l’expression, en com­por­te­ments et en actes, de l’entrave quo­ti­dienne qui est faite à leur pou­voir d’activer un espace ou d’avoir tout sim­ple­ment une action ou un com­por­te­ment poli­tique. Bien qu’invisible, la contrainte men­tale est pré­sente à chaque pas dans la rue.). Cette démarche de ralen­tis­se­ment est d’ores et déjà à l’œuvre ; elle pro­duit des résul­tats chez les villes signa­taires du mou­ve­ment des slow cities.

Septième levier : réin­té­grer le sen­sible contre la norme. Peu de place est lais­sée aux sen­sa­tions, dans la manière de conce­voir l’espace : celui-ci, pour être col­lec­tif, devrait dif­fu­ser un sen­ti­ment de bien-être et de plé­ni­tude en éveillant la mémoire, l’histoire, les per­cep­tions. Un espace public vivant laisse de la place à l’incongru, à l’imprévisible, au hasard, à la trans­gres­sion plu­tôt que de rejouer la logique concen­tra­tion­naire à l’œuvre dans les lieux publics tels que les hôpi­taux, les écoles, etc. Ne négli­geons pas ces élé­ments ; comme l’affirmait l’OMS — avec toutes les réserves que l’on peut avoir sur ses orien­ta­tions ou son exis­tence même — en 1946 : « La san­té est un état de com­plet bien-être phy­sique, men­tal et social, et ne consiste pas seule­ment en une absence de mala­die ou d’infirmité. » Ces usages sen­si­tifs, pas­sés comme pré­sents, aux effets très concrets sur nos exis­tences, sont sou­vent oubliés.

Huitième levier : per­mettre l’expérimentation d’un espace public ordi­naire. Vous ne lirez jamais une apo­lo­gie de l’espace public ordi­naire, c’est-à-dire sur lequel ne pèsent pas des enjeux de mar­ché, un espace construit col­lec­ti­ve­ment par les usa­gers régu­liers et quo­ti­diens de pas­sants comme de rési­dents. C’est l’espace public de la pesan­teur, celui qui revêt des formes banales et en cours d’expérimentation. C’est donc sou­vent celui de la marge, de la péri­phé­rie, de la ban­lieue (l’étymologie de ban­lieue est la « mise au ban »). Il est mar­quant que nos ima­gi­naires réfé­ren­tiels soient tou­jours les espaces publics cen­traux façon­nées par l’accumulation de richesses et la mise en ordre du pou­voir poli­tique ; c’est, on le voit encore, une manière de mépri­ser les micro-pra­tiques dans la répar­ti­tion et les rap­ports de pou­voir tels qu’ils se jouent dans d’autre sphères — spa­tiales comme tem­po­relles — du quo­ti­dien.

*

On ne peut conce­voir un espace public com­mun sans rendre celui-ci tota­le­ment incom­pa­tible avec les rap­ports de pro­duc­tion et d’exploitation capi­ta­listes. Malheureusement, bien des groupes de luttes urbaines mili­tant pour une par­ti­ci­pa­tion à la déci­sion, à la ges­tion ou même à l’appropriation d’un amé­na­ge­ment n’effectuent pas cette liai­son. Outre le noyau­tage des struc­tures de consul­ta­tion (conseils de quar­tier, groupes témoins, etc.), le pou­voir sur les autres scènes (jar­dins par­ta­gés, grou­pe­ments type ate­lier d’urbanisme popu­laire ou col­lec­tifs d’urbanistes/architectes) s’obtient par la sub­ven­tion ou l’aide. Tous ces éven­tuels cadres d’émancipations reviennent sans délai dans la main du pou­voir et des classes domi­nantes. C’est donc en invo­quant un espace public à même de garan­tir la liai­son entre des luttes diverses (le mou­ve­ment ouvrier, le monde du tra­vail, les sphères plus auto­nomes, les expé­riences a-capi­ta­listes…) que les « lieux de consul­ta­tion » pour­raient être sub­ver­tis. Cette sub­ver­sion — pre­mier pas vers une des­ti­tu­tion — per­met­trait une mon­tée en gamme de la contes­ta­tion de l’ordre urbain. Elle est l’une des formes pos­sibles de col­lec­ti­vi­sa­tion qui s’expérimentent et se cimentent en mar­chant, en pen­sant, en agis­sant.


Toutes les illus­tra­tions sont tirées de la per­for­mance artis­tique « Bodies in urban spaces » de Cie Willi Dorner.


REBONDS

☰ Lire notre article « Soyons ce peuple qui manque », Thomas Moreau, mai 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Jacques Rancière : « Le peuple est une construc­tion », mai 2017
☰ Lire notre article « L’émancipation comme pro­jet poli­tique », Julien Chanet, novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Hervé Kempf : « On redé­couvre ce qu’est la poli­tique », juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Chahr Hadji : « Remettre en ques­tion ce que peut sup­por­ter une socié­té », février 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Julian Mischi : « Il y a une déva­lo­ri­sa­tion géné­rale des milieux popu­laires », juin 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Nuit Debout : « Faire peur aux élites en pre­nant ensemble la rue », mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Paul Ariès : « La poli­tique des grandes ques­tions abs­traites, c’est celle des domi­nants », mars 2015

NOTES   [ + ]

1.Les libé­raux estiment que l’espace public per­met un débat public doté d’une dif­fu­sion suf­fi­sam­ment large pour que tout le monde soit inclus et au cou­rant de ce qu’il s’y dit. Concrètement, que ce soit dans le débat d’idée ou dans l’espace, cette consi­dé­ra­tion est un mythe.
2.La ville est l’héritière directe de l’idée de Cité : une logique volon­tiers radio­con­cen­trique et des limites claires. L’urbain, lui, se déploie par­tout et sans bornes : il est une mul­ti­tudes de fron­tières internes qui bal­ka­nisent l’espace. La ville mul­ti­plie les fonc­tions quand l’urbain se spé­cia­lise.
3.Voir l’œuvre de David Harvey, les articles de William Bunge — dont voi­ci une tra­duc­tion —, l’étude d’Anne Clerval sur le peu­ple­ment de Paris ou celle de la gen­tri­fi­ca­tion des quar­tiers popu­laires, par Matthieu Giroud, entre autres.
4.En période de baisse du taux de pro­fit du capi­tal et faute de pou­voir jouer sur le taux d’exploitation du tra­vail, les forces capi­ta­listes se réfu­gient dans des valeurs refuges comme l’art ou la pierre. Elles pri­va­tisent et concentrent la plus-value en pla­çant la ville dans une situa­tion de des­truc­tion-recons­truc­tion per­ma­nente. En écho, s’opère une trans­for­ma­tion du peu­ple­ment et de la struc­ture des emplois.
5.Sur ce sujet, voir le rap­port Dauge.
6.Les femmes n’expérimentent pas l’espace libre­ment puisqu’elles réflé­chissent et mettent conti­nuel­le­ment en place des stra­té­gies d’évitement, de contour­ne­ment, de fuite ou d’autodéfense, selon le carac­tère de chacun.es. L’espace public devient l’expression, en com­por­te­ments et en actes, de l’entrave quo­ti­dienne qui est faite à leur pou­voir d’activer un espace ou d’avoir tout sim­ple­ment une action ou un com­por­te­ment poli­tique. Bien qu’invisible, la contrainte men­tale est pré­sente à chaque pas dans la rue.
Thomas Moreau
Thomas Moreau

Révolté nourri aux mamelles de la liberté et de l'égalité. Milite pour une pratique communiste libertaire et pour un collectif libérateur.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.