Soyons ce peuple qui manque


Texte inédit pour le site de Ballast

Les pires choses ont une fin, et celle de la cam­pagne pré­si­den­tielle ne se paie pas, ou si peu, le luxe du sou­la­ge­ment : seule­ment du sur­sis — il ne tient qu’aux têtes dures de trans­for­mer ce répit en offen­sive. C’est d’ailleurs l’ob­jet du pré­sent texte aux allures de mani­feste : revi­vi­fier la démo­cra­tie, ancrer l’é­man­ci­pa­tion, réveiller l’i­ma­gi­naire, fabri­quer des socia­listes, renouer pra­tique et pen­sée, bref, écrit l’au­teur, ces­ser de « pétrir la matière poli­tique qu’à seules dates fixes ». ☰ Par Thomas Moreau


Pléthore sont les spé­cia­listes1 à avoir émis, depuis bien long­temps, l’a­vis de décès du carac­tère démo­cra­tique de nos socié­tés libé­rales et repré­sen­ta­tives — ces repré­sen­tants qu’Étienne de La Boétie qua­li­fiait déjà de « mange peuple ». Cette démo­cra­tie n’est qu’un hochet fré­né­ti­que­ment secoué par la bour­geoi­sie répu­bli­caine afin d’as­seoir et de per­pé­tuer sa domi­na­tion éco­no­mique, poli­tique, sociale et cultu­relle sur les dému­nis. La récente élec­tion lève, une fois de plus, le rideau sur la nature post-démo­cra­tique de nos ins­ti­tu­tions : le vrai vain­queur est l’abs­ten­tion — 21,8 % des ins­crits (aux­quels il faut ajou­ter envi­ron 10 % de non ins­crits) au pre­mier tour ; 18,02 au second. Ces contemp­teurs du vote pro­viennent pour la plu­part des quar­tiers popu­laires, de la classe ouvrière et employée. Une démo­cra­tie post-démo­cra­tique ? Oui, car les droits juri­diques élé­men­taires, déjà mal­me­nés par l’État et ses dépo­si­taires, risquent de pâtir plus encore, nou­veau man­dat oblige. Le régime Hollande a don­né le la — état d’ur­gence conti­nuel­le­ment pro­lon­gé et mise en place de nou­veaux outils pénaux et admi­nis­tra­tifs —, qu’il suf­fi­ra d’é­tendre pour enca­drer de plus belle les popu­la­tions (la répres­sion dans les quar­tiers popu­laires et lors des mani­fes­ta­tions contre la loi Travail indiquent le che­min). Signe des temps pré­sents : Macron a annon­cé publi­que­ment qu’il allait gou­ver­ner par ordon­nances. Le carac­tère inéga­li­taire du débat ou de l’es­pace dit « public » est inté­gré : le CSA a ain­si jugé que l’é­ga­li­té stricte com­men­çait deux semaines avant le pre­mier tour et que le temps de parole devait, en amont, être jau­gé sur le seul prin­cipe de l’é­qui­té (son com­mu­ni­qué ne cache pas les inéga­li­tés de temps de parole, patentes, ni son échec dans sa mis­sion d’ar­bitre). Il a suf­fi d’un ouvrier — par­tout moqué — pour déchi­rer, le temps d’un live, l’entre-soi des belles per­sonnes. Emmanuel Macron a béné­fi­cié de l’a­li­gne­ment des pla­nètes de l’o­li­gar­chie : sa légi­ti­mi­té n’est que peau de lapin, l’ho­no­rant même du titre de pré­sident le moins bien élu de la Ve République.

Revivifier la démocratie

Il n’est pas ques­tion de dimi­nuer le signi­fiant démo­cra­tique ; il s’a­git de lui don­ner une sub­stance, et non une forme, à même d’in­duire une pra­tique active et régu­lière. Le peuple ne sau­rait se plaindre d’être repré­sen­té s’il consent au prin­cipe repré­sen­ta­tif ou borne son propre rôle à quelque vote épi­so­dique. Sa par­ti­ci­pa­tion à la vie de la Cité est un préa­lable au sta­tut plein et entier de citoyen — ce que l’on nomme « pro­ta­go­nisme » en Amérique latine. Pour ce faire, une démo­cra­tie revi­vi­fiée dépend de trois champs, à labou­rer avec atten­tion : la struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle, le pro­ces­sus démo­cra­tique et l’im­pli­ca­tion du citoyen. Comme toute struc­ture, une orga­ni­sa­tion fabrique de la hié­rar­chie et du pou­voir — des moyens simples per­mettent de les san­gler : le man­dat impé­ra­tif, la démo­cra­tie directe, la rota­tion des man­dats, l’abolition de la dif­fé­ren­cia­tion entre tâches manuelles et intel­lec­tuelles, un droit de prio­ri­té de parole aux mino­ri­tés… Une démo­cra­tie vivi­fiée se doit de suivre un pro­ces­sus long, dans lequel la parole est dis­tri­buée en éga­li­té comme en équi­té : les femmes, les raci­sés et les moins dotés en divers capi­taux doivent être prio­ri­taires dans l’at­tri­bu­tion de la parole, sans tou­te­fois les y contraindre. La démo­cra­tie est le dis­sen­sus — le réfé­ren­dum de 2005 fut en cela exem­plaire, au regard de la durée et de la qua­li­té des échanges orga­ni­sés par les citoyens eux-mêmes : il per­mit d’im­pli­quer en édu­quant, par le ques­tion­ne­ment col­lec­tif. L’organisation a ten­dance à tuer le non-simi­laire, le ques­tion­neur, le pas de côté, quand ces élé­ments forment l’en­semble des touches qui brossent le por­trait d’un intel­lec­tuel col­lec­tif se nour­ris­sant des sin­gu­la­ri­tés. Mettre un bul­le­tin dans une urne ne consiste pas à voter pour tel ou tel can­di­dat de quelque émis­sion de télé-cro­chet musi­cal. Ne pétrir la matière poli­tique qu’à seules dates fixes, c’est prendre le risque de trop étreindre, donc de mal embras­ser. Un citoyen entier ne se pose pas la ques­tion de sa capa­ci­té d’a­gir ou de peser ; il fait. L’économiste et fon­da­teur de Socialisme ou BarbarieCornélius Castoriadis, avait déjà repé­ré les signes d’une bar­ba­rie soft à venir : « Il n’y a pas seule­ment la dila­pi­da­tion inver­sible du milieu et des res­sources non rem­pla­çables. Il y a aus­si la des­truc­tion anthro­po­lo­gique des êtres-humains trans­for­més en bêtes pro­duc­trices et consom­ma­trices, en zap­peurs abru­tis2»

Le ventre mou de la classe moyenne

Le pro­lé­ta­riat — enten­du comme la classe sociale oppo­sée à la classe capi­ta­liste — ne cesse de se diver­si­fier, sans néan­moins avoir conscience de sa force : son rem­pla­ce­ment par le « pré­ca­riat » le situe dans un rap­port de sou­mis­sion alors qu’il est le pro­duc­teur de richesse. Son salaire ne cor­res­pond, en valeur abso­lue, qu’à quelques heures par jour sur la tota­li­té du mois : le reste est cap­té par un patron et les pro­fes­sions d’en­ca­dre­ment qui pan­touflent dans des bull­shit jobs3. Prestidigitateur sans pareil, le capi­tal cache cet état de fait en s’at­ta­quant à la construc­tion même de nos indi­vi­dua­li­tés. Par la mar­chan­di­sa­tion du monde, des êtres et des choses, le capi­tal est par­ve­nu à effec­tuer la jonc­tion entre une fabrique égo­tique du moi et l’intégration d’un ordo-libé­ra­lisme fai­sant de l’individu le seul res­pon­sable de sa réus­site ou de sa déchéance sociale. Ce pres­ti­di­gi­ta­teur joue sur le désir d’appartenance à la classe moyenne — ce ventre mou vers lequel tout le monde se pro­jet­te­rait sans vrai­ment en être. Le tour de magie consiste à déve­lop­per des modes de consom­ma­tions au rabais, res­sem­blant de loin à celui des classes supé­rieures : le Club Med était une forme de tou­risme de nan­tis camou­flés sous les hardes de la consom­ma­tion de masse ; Uber est un ser­vice de taxi réa­li­sé par des défa­vo­ri­sés ; Airbnb trans­forme votre espace le plus intime en hôtel… Ce ne sont plus des ser­vices mais un rang social appa­rent dési­rable, car vou­lu par une sup­po­sée majo­ri­té de per­sonnes : la der­nière décen­nie se plut à mul­ti­plier les besoins super­flus. Cette pro­messe, ce sous-texte, se déploie de la publi­ci­té à la pro­messe-sésame cachée du nou­veau pré­sident à ses vaillants élec­teurs. La décon­nexion entre le tra­vail et la consom­ma­tion s’a­vère de plus en plus pré­gnante : le reve­nu uni­ver­sel, por­té par Hamon, en consti­tue la tra­duc­tion élec­to­rale.

Le ressentiment social, le bluff ou l’émancipation

Cette mar­chan­di­sa­tion du monde se retrouve dans la vota­tion, deve­nue acte de consom­ma­tion élec­to­rale. Lors des élec­tions, les domi­nants de tout poil ont, par leur bul­le­tin, comme réflexe pre­mier de maxi­mi­ser leur rente et leurs divers capi­taux : la messe est dite. Les masses déshé­ri­tées peuvent se tour­ner vers des par­tis du res­sen­ti­ment social, sou­vent orien­té contre des indi­vi­dus, eux aus­si vul­né­rables, et non contre les struc­tures mêmes de l’ordre éco­no­mique domi­nant. Les popu­la­tions fra­gi­li­sées peuvent faire le choix de l’abs­ten­tion — ce qu’elles font majo­ri­tai­re­ment —, par las­si­tude, par dés­in­té­rêt ou par rejet d’un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel et poli­tique qui, d’al­ter­nance en alter­nance, ne change rien, sinon la cou­leur de ses cra­vates. Dans les anciennes cita­delles ouvrières — les fameuses « ban­lieues rouges » —, elles main­tiennent cepen­dant quelque hori­zon éman­ci­pa­teur — a mini­ma (France insou­mise), ou plus radi­ca­le­ment (NPA, LO). Enfin, elles peuvent céder à la séduc­tion du mythe du self-made-man, fort des slo­gans bruyants de l’au­to-entre­pre­neu­riat (En marche ! en est le paran­gon). Contrer, ne serait-ce que par­tiel­le­ment, le sac­cage de nos conquis sociaux — par un Macron, une Le Pen ou un Fillon — tenait, au pre­mier tour, de la toi­lette mini­male. Gardons-nous de féti­chi­ser l’urne : c’est même le moindre moyen de trans­for­ma­tion sociale, par les temps qui courent. Bien plus qu’une vaste recom­po­si­tion par­ti­sane et poli­ti­cienne (tou­jours trop inté­grée au sys­tème et sans grands effets maté­riels chez les gens ordi­naires), il importe de recréer, sans délai, un ima­gi­naire capable de révé­ler notre force col­lec­tive.

Insuffler un autre imaginaire 

La cri­tique n’au­ra bien­tôt plus d’in­té­rêt — nous hési­tons même à recou­rir au pré­sent. De siècle en siècle, les textes s’ac­cu­mulent et les théo­ri­ciens théo­risent. La lutte contre le capi­ta­lisme ne sau­rait se bor­ner à quelque invo­ca­tion : elle se fait dans la tête, dans nos modes d’êtres, d’é­chan­ger et de consom­mer. Cela passe par le fait de (se) déga­ger du temps, en cette ère d’ac­cé­lé­ra­tion constante du quo­ti­dien, puis de (se) don­ner les moyens d’être enfin citoyen. L’heure de cette idée est venue, cha­cun le sait, le sent : elle flotte dans l’air. Déjà plus que pal­pable lors du 15‑M, d’Occupy Wall Street ou de Nuit debout, la ques­tion démo­cra­tique fut un thème majeur, bien qu’in­trin­sè­que­ment biai­sé, de la der­nière cam­pagne. Déjà effec­tives, au quo­ti­dien, chez les anar­chistes, les conseillistes et les com­mu­nistes liber­taires, cette pra­tique éman­ci­pa­trice de la démo­cra­tie assure la récon­ci­lia­tion entre indi­vi­du (désor­mais capable dans la Cité) et sou­ci du com­mun — il aide, en sus, à croi­ser pra­tiques et théo­ries. C’est sur la base des mou­ve­ments sociaux exis­tants que doit s’opérer cette démo­cra­ti­sa­tion des struc­tures du pou­voir afin de contrer l’ensemble des hié­rar­chies ins­ti­tu­tion­nelles à l’œuvre à tous les niveaux ter­ri­to­riaux (local, régio­nal, natio­nal, extra-natio­nal), et ce dans tous les domaines. Cette prise de conscience de la force des col­lec­tifs et des com­muns est un agent de trans­for­ma­tion éga­le­ment indi­vi­duel : il char­rie des modes de vie à impacts sociaux — citons, entre cent, ces formes d’auto-limitation volon­taire et d’augmentation des liens et des formes de soli­da­ri­tés et de socia­bi­li­tés (le convi­via­lisme comme éthique de vie). La créa­tion de nou­veaux ima­gi­naires passe aus­si par l’é­la­bo­ra­tion de cadres per­met­tant au citoyen d’ac­qué­rir un pou­voir sur (la domi­na­tion, l’ex­ploi­ta­tion, l’ex­clu­sion…), un pou­voir de faire (d’ac­tion), un pou­voir avec (dans la diver­si­té des com­po­santes) et un pou­voir dedans (dans un groupe qui dimi­nue les effets de pou­voir).

L’idée socialiste en quête de relais

Autres temps, autres lieux, mais la mili­tante liber­taire Lucy Parsons avait déjà sai­si les man­que­ments du tout-urne : « N’allez pas croire que les riches vous auto­risent un jour à leur ôter leur richesse par les urnes. » L’aspect spec­ta­cu­lai­re­ment ridi­cule de la der­nière séquence élec­to­rale démontre com­bien cette seule voie tient de l’im­passe. Il est temps de remettre en cause le féti­chisme, hégé­mo­nique, au sein de la gauche, du pro­ces­sus élec­tif, per­çu comme hori­zon légi­time. Si Podemos s’af­fiche en perte de vitesse, c’est en par­tie qu’il a tour­né le dos aux luttes. Le conti­nuum entre enga­ge­ment par­ti­san et les com­bats de ter­rain n’existe plus, ou devient l’exception, alors que c’est leur mise en dia­lec­tique qui per­mit jus­te­ment d’ar­ra­cher des vic­toires sur l’or­ga­ni­sa­tion capi­ta­liste de nos socié­tés : le Front popu­laire, le pro­gramme du Conseil natio­nal… Le règne de la sépa­ra­tion orga­ni­sée entre les mou­ve­ments sociaux et les orga­ni­sa­tions poli­tiques char­rie défaites sur défaites. Sous confi­gu­ra­tion capi­ta­liste, l’or­ga­ni­sa­tion des forces éco­no­miques et des êtres s’é­ta­blit par le haut, après conquête de l’ap­pa­reil d’État via des for­ma­tions par­ti­daires. Un bloc idéo­lo­gique nous fait défaut. Ses relais aus­si.

Fabriquer des socialistes

Coup d’œil dans le rétro­vi­seur. Nos aïeux pos­sé­daient sou­vent de mul­tiples cas­quettes. La CGT des pre­mières heures était en par­tie anar­chiste et ses mili­tants ani­maient des bourses du tra­vail à valeur d’é­coles théo­riques, pra­tiques et idéo­lo­giques de conscien­ti­sa­tion et d’actions. Le mili­tant PCF de l’immédiat après-guerre était sou­vent syn­di­ca­liste CGT. En reven­di­quant une neu­tra­li­té poli­tique au nom de la Charte d’Amiens, la CGT s’ex­tirpe des logiques poli­ti­ciennes mais elle aurait tort de les lais­ser aux uniques appa­reils par­ti­sans (notam­ment pour évi­ter de voir ses membres embras­ser le dis­cours du Front natio­nal ou affi­cher des com­por­te­ments contraires aux valeurs dudit syn­di­cat). Notre inca­pa­ci­té à nous orga­ni­ser dans plu­sieurs sphères, par trop imper­méables, jus­ti­fie notre fai­blesse : on peut mul­ti­plier les décla­ra­tions sur le manque de conscience des classes popu­laires acquises à l’au­to-entre­pre­neu­riat ou sur la classe sala­riée non-abs­ten­tion­niste, qui ver­rait dans le voi­sin immi­gré l’ennemi, mais ce n’est que la tra­duc­tion d’une dilu­tion, voire d’une dis­pa­ri­tion des rap­ports de force et d’exploitation dans nos socié­tés. George Orwell énon­çait dans les années 1930 : « Les socia­listes ont assez per­du de temps à prê­cher des conver­tis. Il s’agit pour eux, à pré­sent, de fabri­quer des socia­listes, et vite. » Impératif pareille­ment impé­rieux.

À quand un intellectuel collectif et organique ?

Une contre-culture se forme actuel­le­ment dans les sphères intel­lec­tuelles — des revues4, des chaînes YouTube5, des entre­tiens fil­més6 ou encore des émis­sions radio7. Elle ne par­vient que fort peu à entrer en réso­nance avec l’or­di­naire ou la colère des classes popu­laires. Ces « gise­ments cultu­rels », tels qu’é­vo­qués par Castoriadis, tournent le plus sou­vent en cir­cuit fer­mé. Si l’intellectuel tra­di­tion­nel existe et squatte pla­teaux et tri­bunes jour­na­lis­tiques, l’organique — lié au peuple — est par­ti à la pêche avec les abs­ten­tion­nistes. Ce ne sont pour­tant pas les cadres de luttes qui manquent, qu’ils soient citoyens, asso­cia­tifs, mutua­listes, coopé­ra­tifs, d’en­traides, syn­di­caux, d’organisations poli­tiques non-par­ti­sanes (AMAP, SEL, mon­naies locales…). Les adeptes du raf­fi­ne­ment ana­ly­tique peuvent invo­quer les totems de la réi­fi­ca­tion, de l’aliénation ou du féti­chisme, mais allons à l’es­sen­tiel : c’est la sujé­tion, dans son injonc­tion à l’u­na­ni­misme et à l’u­ni­ci­té, qu’il s’a­git de détruire dès lors qu’elle pointe le bout de son nez. Les moyens dif­fèrent. Mais l’é­tin­celle est la conscience d’ap­par­te­nir à une classe : cette conscience garan­tit la liai­son entre praxis et théo­rie, être et conscience, auto­no­mie indi­vi­duelle et sociale — autant d’élé­ments à réunir pour retrou­ver notre force agis­sante col­lec­tive. L’intendance sui­vra. La conseilliste Rosa Luxemburg nous dres­sait la voie en décla­rant qu’un pro­lé­ta­riat en lutte se dote spon­ta­né­ment de l’or­ga­ni­sa­tion dont il a besoin. Pour s’en convaincre, il suf­fit d’ob­ser­ver les chauf­feurs Uber : ils se consti­tuèrent in fine en syn­di­cat, emboî­tant le pas aux livreurs Deliveroo. Ces der­niers — auto-entre­pre­neurs, sala­riés de fait mais sans les garan­ties mini­males d’un tra­vailleur — s’or­ga­nisent, se syn­diquent, rejoignent les cor­tèges de tête des der­nières mani­fes­ta­tions. Une frac­tion de la CGT (la Filière Traitement des Déchets Nettoiement Eau Égouts Assainissement) arbore à Paris les cou­leurs rouge et noire. Ce sont ces franges — où l’ex­ploi­ta­tion est la plus impla­cable et le tra­vail le plus ingrat — qui redonnent de la com­ba­ti­vi­té au mou­ve­ment syn­di­cal : ils sont à suivre dans la séquence qui vient. À l’ins­tar des iden­ti­tés, les luttes se croisent, s’entre-croisent, se mélangent, se super­posent, bref, nous fer­ti­lisent en dépit des dis­sen­sions et des points de départ res­pec­tifs. Le capi­ta­lisme s’est mué en fait social total : la lutte doit riva­li­ser d’am­bi­tion — l’ex­ploi­ta­tion dans les rap­ports de pro­duc­tion, bien sûr, mais aus­si le patriar­cat, le racisme, le sexisme, l’ho­mo­pho­bie, le vali­disme ou encore l’ex­ploi­ta­tion ani­male.

Une sphère militante qui tend la main

Prenons soin d’é­vi­ter la créa­tion d’un mar­qui­sat de la lutte — recherche per­pé­tuelle du plus pur vécu, concours de qui pisse le plus loin, registre sacri­fi­ciel. Le mili­tant, tout à son sin­cère dévoue­ment à ses idées, oublie par­fois que son rôle n’est pas de s’im­po­ser mais d’ac­com­pa­gner la marche popu­laire, de l’ai­gui­ser, de la ravi­tailler. Les trom­pettes de la radi­ca­li­té rebutent : au mieux sans effets, au pire risibles. Si les mili­tants peuvent anti­ci­per la consti­tu­tion d’un mou­ve­ment réel de mobi­li­sa­tion, jamais ils ne doivent cher­cher à le diri­ger : l’hu­mi­li­té est le socle de tout enga­ge­ment acti­viste. Il faut savoir créer le désir, sus­ci­ter des affects de joie ; s’impliquer dans les cadres mili­tants n’est pas tou­jours chose aisée, notam­ment pour les moins dotés en capi­taux éco­no­miques, sociaux, cultu­rels, cog­ni­tifs… La créa­tion de Nuit debout, autour de la contes­ta­tion de « la loi Travail et son monde », per­mit, mal­gré l’ab­sence remar­quée d’une ban­lieue ne se mobi­li­sant pas pour la défense d’un sala­riat dont elle est exclue, une cer­taine diver­si­té des pro­fils sociaux et la ren­contre, à défaut d’un rap­pro­che­ment sur la durée, de tra­di­tions et de struc­tures poli­tiques diverses. Une esquisse à enfor­cir.

S’engager pour grandir et faire grandir ce peuple qui manque

Ces lieux d’en­ga­ge­ment per­mettent de rem­plir des vies sou­vent alié­nées par le tra­vail ou vidées par l’organisation de celui-ci : don­ner un sens poli­tique à sa vie, c’est tour­ner le dos à l’ère du vide, c’est se réap­pro­prier en tant qu’être entier capable de faire. Le vide est plein de renon­ce­ments — s’impliquer dans une forme ou une autre d’activité mili­tante, c’est com­men­cer à construire des moments ou des espaces d’émancipation lorsque l’on tra­vaille, lorsque l’on se trouve dans son quar­tier, lorsque l’on se détend ; c’est redon­ner de la den­si­té à l’espace, une pesan­teur au temps, quand tout, par­tout, « se liqué­fie ». Des formes de pro­jec­tion et de conser­va­tion sont à façon­ner par une pra­tique en conti­nu. Face aux périls éco­no­miques et auto­ri­taires, il s’a­git de faire bloc pour en créer un autre, en l’é­tat de conqué­rir plus d’é­ga­li­té et de jus­tice sociale. Ce bloc ne peut mar­cher que sur deux jambes : la lutte sociale et la bataille poli­tique. Face à Emmanuel Macron, il est plus que temps de le consti­tuer. Pourquoi res­ter dans le cha­cun chez soi quand il y a tant de châ­teaux à raser ensemble ? Soyons ce peuple qui manque, dans toutes ses tex­tures, pour nous libé­rer de toutes les formes d’exploitation d’un être vivant sur un autre. Construisons-le pas à pas comme sujet col­lec­tif ; il ne sera jamais que le fruit d’un pro­ces­sus poli­tique d’é­la­bo­ra­tion, par-delà le seul et trop sim­pliste « eux » contre « nous ». Devenons nos propres maîtres et fai­sons faux bond à nos sec­ta­rismes — luttes et orga­ni­sa­tions poli­tiques, théo­ries et pra­tiques, être et conscience ont tout à gagner à savoir se par­ler et gran­dir ensemble.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Jacques Rancière : « Le peuple est une construc­tion », mai 2017
☰ Lire le texte d’Errico Malatesta « Au diable les élec­tions » (Memento), avril 2017
☰ Lire la tri­bune « Alliance élec­to­rale ou chan­ge­ment de socié­té ? », Un Projet de Décroissance, février 2017
☰ Lire notre article « L’émancipation comme pro­jet poli­tique », Julien Chanet, novembre 2016
☰ Lire notre article « L’abstention ou l’agonie démo­cra­tique », Pierre-Louis Poyau, novembre 2016
☰ Lire notre article « Trump — Ne pleu­rez pas, orga­ni­sez-vous ! », Richard Greeman, novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Olivier Besancenot : « Le récit natio­nal est une impos­ture », octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Hervé Kempf : « On redé­couvre ce qu’est la poli­tique », juillet 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Razmig Keucheyan : « C’est à par­tir du sens com­mun qu’on fait de la poli­tique », jan­vier 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Paul Ariès : « La poli­tique des grandes ques­tions abs­traites, c’est celle des domi­nants », mars 2015
☰ Lire le texte inédit de Daniel Bensaïd « Du pou­voir et de l’État », avril 2015

  1. Loïc Blondiaux, Yves Sintomer, Francis Dupuis-Déri.
  2. « L’écologie contre les mar­chands », dans Une Société à la dérive, Seuil, Paris, 2005, p. 237.
  3. Ces « bou­lots de merde », tels que défi­nis par David Graeber.
  4. Multitudes, Contretemps, Les uto­piques, Le Crieur, Regards, Frustration, Lava, Période
  5. Usul, Le fil d’ac­tu, Osons cau­ser
  6. Hors-Série.
  7. Sortir du capi­ta­lisme.
Thomas Moreau
Thomas Moreau

Révolté nourri aux mamelles de la liberté et de l'égalité. Milite pour une pratique communiste libertaire et pour un collectif libérateur.

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Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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