Chahr Hadji : « Remettre en question ce que peut supporter une société »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Tout est poli­tique », ou « Nous sommes tous concer­nés » pou­vait-on entendre lors des mani­fes­ta­tions de Mai 68. Cette volon­té d’é­tendre au plus fort le champ d’ap­pli­ca­tion poli­tique s’est pour­tant heur­tée à l’« inévi­table », au poids du temps long, aux domi­na­tions et rap­ports de pou­voir. La ques­tion sociale des sans-abri en aura fait les frais. Présents dans nos rues autant que dans nos ima­gi­naires, les vaga­bonds, les clo­chards, les men­diants n’ont que peu de cen­tra­li­té poli­tique. Pris comme une caté­go­rie sociale, immuable à toute socié­té, le SDF fait par­tie du décor. Sur le ter­rain s’ac­tivent des tra­vailleurs sociaux refu­sant ce pis-aller, cette accep­ta­tion sourde de la socié­té. Chahr Hadji est de ceux-là. Rencontre dans l’hi­ver bruxellois. 


Comme chaque année, la vague de froid hiver­nale a fait les gros titres, s’ac­com­pa­gnant d’ar­ticles sur la dure­té de la vie dans la rue. Pourquoi, comme vous pou­vez le faire dans vos inter­ven­tions1, prendre le contre-pied de ce qui peut appa­raître au grand public comme une évidence ? 

Les condi­tions météo sont l’un des élé­ments qui font la dif­fi­cul­té de vie en rue. Pour le com­mun des mor­tels, le froid est la seule chose que l’on peut par­ta­ger avec un sans-abri. Lorsqu’on le res­sent, on entre en empa­thie avec lui. Ce que je récuse, c’est la « poli­tique du ther­mo­mètre ». Les pou­voirs publics ne s’activent que lors­qu’il fait froid. Toute une logique poli­tique en est venue à être déter­mi­née par ce ther­mo­mètre : des sub­sides sont alloués juste pour l’hiver, on ouvre des lits d’urgence seule­ment pour cette période, etc. Pourtant, les asso­cia­tions ne cessent de répé­ter à qui veut l’entendre que les besoins sur le ter­rain ne varient que très peu en fonc­tion des sai­sons. Les dif­fi­cul­tés d’accès à des centres d’hébergement satu­rés et le peu de moyen d’ac­cès au loge­ment se ren­contrent toute l’année. Il faut prê­ter atten­tion aux mots qui sont uti­li­sés : en hiver on assiste les sans-abri, on parle de digni­té humaine, de femmes, d’enfants, de familles à la rue, de vic­times. Le terme sans-abri fait par ailleurs appel à la com­pas­sion. En été, ces mots sont aban­don­nés au pro­fit d’un voca­bu­laire stig­ma­ti­sant visant l’exclusion. On y parle de men­diants, de fau­teurs de trouble, de toxi­co­manes, d’alcooliques qui agres­se­raient les pas­sants, des désa­gré­ments sup­po­sés ou réels cau­sés aux com­mer­çants, aux citoyens. La vic­time se trans­forme en une atteinte à l’ordre public et on la chasse de l’espace public en même temps qu’elle y est assi­gnée ! La seule pré­sence des sans-abri est un pro­blème. À Liège, dont le bourg­mestre [l’é­qui­valent du maire, en Belgique, ndlr] est PS, on a enten­du par­ler de « noyaux durs » ! C’est du voca­bu­laire qui incite à faire la guerre aux pauvres plu­tôt qu’à la pau­vre­té. Assistés l’hiver et sanc­tion­nés l’été. Voilà com­ment peut se résu­mer la poli­tique du ther­mo­mètre. Cette poli­tique reflète fina­le­ment assez bien l’ambivalence de notre socié­té à l’égard des sans-abri.

Comment se tra­duit cette ambi­va­lence, concrètement ?

« Les arrê­tés anti-men­di­ci­té sanc­tionnent péna­le­ment ce qui n’est rien d’autre que des stra­té­gies de survie. »

Il ne faut pas confondre men­diants et sans-abri. Tous les men­diants ne sont pas sans-abri et tous les sans-abri ne men­dient pas. Mais les déci­sions locales à l’encontre des men­diants illus­trent bien une cer­taine ten­dance à la cri­mi­na­li­sa­tion de la vie en rue en par­ti­cu­lier, et de la pau­vre­té en géné­ral. Certains bourg­mestres ont contour­né la dépé­na­li­sa­tion de la men­di­ci­té par des arrê­tés anti-men­di­ci­té qui la limitent dans l’espace et dans le temps. J’ai regar­dé, qua­si tous ces arrê­tés sont pris au prin­temps ou en été… Cela se tra­duit par des mesures limi­tant le nombre de SDF par rue, par exemple. À Charleroi, la ville a orga­ni­sé un « calen­drier » : le lun­di, ils sont auto­ri­sés à tel endroit, le mar­di, à tel autre endroit, etc., et le dimanche, c’est inter­dit. Pourquoi le dimanche, me direz-vous ? Je n’en sais rien et je ne veux pas croire que c’est pour des rai­sons reli­gieuses. Évidemment, c’est com­plè­te­ment stu­pide. Ce genre de déci­sions peut don­ner à cer­tains l’impression de cana­li­ser, de gérer le pro­blème. Aujourd’hui, il faut éga­le­ment le dire, tous les arrê­tés anti-men­di­ci­té, sauf un, ont été déci­dés par des bourg­mestres-shé­rifs du PS : Gand, Liège, Charleroi, Andenne, Tournai… Ces arrê­tés sanc­tionnent péna­le­ment ce qui n’est rien d’autre que des stra­té­gies de sur­vie pour ces per­sonnes. Pourtant, les lois et les règle­ments liés au vivre-ensemble devraient être les mêmes pour tout le monde. Et si les sans-abri n’ont pas d’im­mu­ni­té par­ti­cu­lière à avoir vis-à-vis de la loi, dans l’autre sens, il s’a­git aus­si de leur accor­der les droits fon­da­men­taux aux­quels cha­cun peut pré­tendre. Une dis­tinc­tion d’a­vec les autres citoyens n’est pas de mise ; leur ins­crip­tion dans le droit com­mun est une manière de recon­naître leur citoyen­ne­té, et les lois exis­tantes sont suf­fi­santes pour sanc­tion­ner ce qui doit l’être. Je refuse que l’on crée des règle­ments dou­blés de sanc­tions spé­ci­fiques en fonc­tion de la situa­tion sociale de sans-abri. Qui accep­te­rait que l’on dise que les étu­diants n’ont plus le droit de s’asseoir sur un banc ou que les pen­sion­nés ne peuvent plus prendre les trans­ports en com­mun aux heures de pointe sous peine d’une garde à vue ? C’est pour­tant ce qui se passe avec les SDF ! Comme à Liège, où désor­mais ils risquent douze heures de garde à vue, juste parce qu’ils auraient men­dié au mau­vais endroit, à un mau­vais moment… Et leurs arrê­tés et règle­ments com­mu­naux sont par­fois alam­bi­qués et peu réa­listes, bien sou­vent les SDF ne vont pas pou­voir les respecter.

Cette « poli­tique du ther­mo­mètre », si c’est une manière de trai­ter une ques­tion poli­tique par de l’émotionnel, per­met aus­si de déblo­quer des fonds, de sen­si­bi­li­ser des personnes…

Cette his­toire de froid, c’est la meilleure diver­sion que peut uti­li­ser le pou­voir poli­tique pour élu­der ses res­pon­sa­bi­li­tés. Quand on parle de froid, on ne parle pas de l’accès au loge­ment, de l’accès aux soins de san­té ou des per­sonnes en séjour irré­gu­lier sur le ter­ri­toire. Quand les gens crèvent, on va dire qu’ils sont morts de froid. Mais non ! Ils sont morts parce qu’ils n’ont pas pu avoir accès aux ser­vices répon­dant à des besoins vitaux comme le loge­ment, les soins de san­té ou un reve­nu per­met­tant à cha­cun de vivre dans la digni­té. Le froid a bon dos ! Il faut sor­tir de ce décou­page en sai­sons : que cela soit l’hiver ou l’été, les gens sont dans la rue et accu­mulent les pro­blèmes. Alors bien sûr, en été — pour ne pas par­ler uni­que­ment du froid —, ce sera avant tout les pro­blèmes der­ma­to­lo­giques, d’hygiène de manière géné­rale — il fait chaud, on trans­pire… Donc oui, il y a des pro­blèmes spé­ci­fiques, mais ça n’est pas un levier pour acti­ver une poli­tique effi­cace qui affronte les causes du vrai pro­blème : com­ment faire pour qu’il n’y ait plus de gens qui vivent dans la rue ? Sur cette ques­tion du sans-abrisme, il existe une véri­table confu­sion entre cause et consé­quence qu’il est indis­pen­sable de démê­ler. Lorsque le grand public pense que le froid, c’est le pro­blème, il est à côté de la plaque. Et il faut répondre avec péda­go­gie à ces idées qui cir­culent. Mais que le pou­voir poli­tique conti­nue de jouer sur ce res­sort, depuis si long­temps, ça devient inac­cep­table. Et je ne parle même pas des médias qui jouent aus­si ce jeu-là… Les sans-abri ne sont pas du bétail qu’il suf­fi­rait de mettre à l’é­table pen­dant l’hi­ver pour que, dès le retour des beaux jours, tout le monde soit ren­voyé à la rue. Pourtant, c’est bien ce qu’on est en train de faire en créant des méga­centres par­ti­cu­liè­re­ment déshu­ma­ni­sants, juste pour l’hiver.

(DR)

Malgré un tableau assez sombre, peut-on espé­rer des chan­ge­ments, des inflexions ? 

Cette poli­tique du ther­mo­mètre est aujourd’hui remise en ques­tion, notam­ment avec l’arrivée de madame Fremault [CdH, Centre démo­crate huma­niste, ndlr], com­pé­tente en matière d’aide aux per­sonnes et de loge­ment en Région bruxel­loise. Elle a d’ailleurs décla­ré devant les dépu­tés, dans des termes qui témoignent d’une véri­table prise de conscience et d’une volon­té de rup­ture avec les pra­tiques du pas­sé, qu’« en 1980, l’accent était prin­ci­pa­le­ment mis sur les thé­ma­tiques d’urgence, l’accueil noc­turne des sans-abri et la pro­blé­ma­tique de la période hiver­nale. La volon­té actuelle est de chan­ger cette orien­ta­tion en sou­te­nant davan­tage le tra­vail d’insertion par le loge­ment et par l’ouverture ou le main­tien des droits sociaux des béné­fi­ciaires. »2 Ceci étant dit, on observe encore peu de chan­ge­ments sur le ter­rain. L’héritage lais­sé par la poli­tique du ther­mo­mètre et l’inertie des pou­voirs publics ne favo­risent pas l’évolution radi­cale des poli­tiques dont nous avons besoin pour que se concré­tise cette prise de conscience.

Par quel biais est per­çue la ques­tion du sans-abrisme par les pou­voirs publics ?

« L’héritage lais­sé par la poli­tique du ther­mo­mètre et l’inertie des pou­voirs publics ne favo­risent pas l’évolution radi­cale des poli­tiques dont nous avons besoin. »

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a eu une évo­lu­tion ces der­nières années dans les réponses poli­tiques appor­tées. En 1993, date impor­tante, la dépé­na­li­sa­tion du vaga­bon­dage et de la men­di­ci­té est votée. À par­tir de ce moment-là, les pou­voirs publics ont per­du leur prin­ci­pal ins­tru­ment dans la ges­tion de ce qui s’appelait le « vaga­bon­dage ». Avant, c’était très simple : on sanc­tion­nait les sans domi­cile, on les enfer­mait, on les punis­sait. Cette date marque offi­ciel­le­ment l’abandon d’une réponse pénale au pro­fit d’une réponse sociale. Dans notre tra­di­tion de l’aide sociale, ins­ti­tuée après la guerre, c’est en pre­mier lieu la recherche d’une éman­ci­pa­tion sociale qui est visée, et ceci au tra­vers de l’idée qu’on se fait de l’Homme et du progrès.
Dans le même temps est appa­rue une approche huma­ni­taire jusque-là réser­vée aux pays du tiers-monde, comme on les appe­lait à l’é­poque. Dans cette pers­pec­tive, l’Homme n’est vu que comme devant assou­vir une suc­ces­sion de besoins vitaux. C’était l’époque de Kouchner et de son sac de riz. De cette logique est née, début 2000, le SAMU social. Le sac de riz a été rem­pla­cé par de la soupe, des cou­ver­tures et des places d’hébergement dis­tri­buées en fonc­tion des sai­sons. Le SAMU social s’est déve­lop­pé sur cette logique d’assistance et non de lutte. Et ça, ça « marche » super bien. Ça a pu se vendre poli­ti­que­ment et infu­ser dans la socié­té, tout en cau­tion­nant le désen­ga­ge­ment de l’État vis-à-vis de ces poli­tiques sociales. En dix-sept ans d’existence, le SAMU social est deve­nu un acteur incon­tour­nable et s’est acca­pa­ré la plus grosse part des bud­gets publics. Je vais citer Daniel Terolle, un anthro­po­logue tra­vaillant sur la ques­tion depuis plus de vingt ans. Il avait déjà consta­té cette ten­ta­tion d’une alliance du poli­tique et de l’humanitaire : « Un consen­sus œuvre au désen­ga­ge­ment de l’État des poli­tiques sociales envers les plus dému­nis : confier la ges­tion de cela à l’humanitaire, d’une part car il pré­tend savoir faire, d’autre part car il garan­tit de ne s’attaquer qu’aux effets sans remettre en ques­tion les causes qui les pro­duisent. […] Et fina­le­ment, l’humanitaire, en bon héri­tier de la phi­lan­thro­pie, se contente de cris­tal­li­ser à la rue ceux qu’il pré­tend en sor­tir. »3

Pour les pou­voirs publics, c’est une très bonne réponse, sans jamais être une solu­tion ! Dans la théo­rie de l’émancipation, il y a néan­moins des che­mins dif­fé­rents. Le modèle « clas­sique » de réin­ser­tion, appe­lé modèle « en esca­lier », struc­ture dif­fé­rentes étapes per­met­tant à la per­sonne d’être prête et suf­fi­sam­ment moti­vée pour accé­der à un loge­ment auto­nome. Autrement dit, des gens « tombent » à la rue, sont pris en charge par un centre d’hébergement d’urgence — qui est nor­ma­le­ment un centre d’hébergement tem­po­raire (c’est-à-dire qui fonc­tionne une nuit par une nuit) —, pour ensuite pou­voir aller dans une mai­son d’accueil, qui est un autre type de struc­ture, à plus long terme (de six mois à un an). En bout de course, il y a un accès au loge­ment pos­sible, d’abord accom­pa­gné puis, enfin, quand la per­sonne est prête, en auto­no­mie. Le pro­blème, c’est qu’une par­tie des sans-abri ne sera jamais décla­rée par les pro­fes­sion­nels comme suf­fi­sam­ment prête ou moti­vée et res­te­ra blo­quée dans les pre­mières marches, ou retour­ne­ra à la case départ. À la fin du par­cours, sur la der­nière marche, il y a seule­ment 30 % d’« élus », accé­dant à un loge­ment indi­vi­duel. Le deuxième che­min qui vise l’émancipation est celui qu’on peut appe­ler un modèle « orien­té loge­ment ». Le Housing First est un pro­gramme qui cor­res­pond à ce modèle.

© Dominique Moreau

Nous voyons effec­ti­ve­ment réémer­ger, tant dans les dis­cours poli­tiques qu’as­so­cia­tifs, la ques­tion du loge­ment par le pro­gramme Housing first, fai­sant de l’ha­bi­tat la pre­mière étape pour sor­tir les gens de la rue, et ce « sans condi­tion, si ce n’est celle d’être res­pon­sa­bi­li­sé en tant que loca­taire ». Est-ce le début d’une poli­tique plus pragmatique ?

Cet entre­tien peut presque se résu­mer en une phrase : régler le pro­blème du sans-abrisme, c’est com­men­cer par régler concrè­te­ment le pro­blème de l’accès au loge­ment des plus pauvres ! Le Housing First part du prin­cipe que pou­voir se loger est un droit — fai­sant du loge­ment le point de départ du réta­blis­se­ment de la per­sonne —, y com­pris pour des pro­fils de sans-abri qui en sont très éloi­gnés. Ce modèle alter­na­tif per­met d’éviter le par­cours du com­bat­tant du modèle en esca­lier. Le Housing First va dans la bonne direc­tion. C’est une stra­té­gie de lutte effi­cace et durable contre le sans-abrisme, orien­tée vers le loge­ment, qui a fait ses preuves avec un public que beau­coup consi­dé­raient comme « per­du ». Mais il faut bien le dire : ça n’est en rien une solu­tion miracle. Voilà les chiffres : en quatre ans, on a pla­cé 50 per­sonnes en loge­ment sur 300 sans-abri. Certes, cette ini­tia­tive a com­men­cé comme un pro­jet pilote et est ame­née à se déve­lop­per. Mais qu’on ne vienne pas fan­fa­ron­ner, sur­tout lors­qu’on sait que dans le même temps plus de per­sonnes sont tom­bées à la rue que de sans-abri n’ont été relogés.
Il faut com­prendre que le Housing First s’a­dresse à un public bien spé­ci­fique et res­treint : à la rue depuis plu­sieurs années (« sans-abrisme chro­nique »), avec pro­blèmes de san­té men­tale et/ou de toxi­co­ma­nie. Pour eux, c’est très effi­cace : on atteint un taux de suc­cès — c’est-à-dire des gens qui se main­tiennent en loge­ment après deux ans avec un sui­vi psycho‑médi­co­so­cial — de 90 %. Sa mise en place est donc une bonne chose, mais pour un public de niche. À Bruxelles, envi­ron 300 per­sonnes cor­res­pondent aux cri­tères. Une fois qu’on a dit ça, on fait quoi avec les autres ? Car c’est un pro­gramme, et un pro­gramme, aus­si inté­res­sant soit-il, ne fait pas à lui seul une politique.

« Le SDF ne doit pas être réin­sé­ré, il est déjà là, au milieu de tout le monde. On peut même aller plus loin : il est dans la foule, puis­qu’il est dans les gares, dans les lieux publics, là où les gens circulent. »

C’est donc une poli­tique glo­bale, orien­tée vers le loge­ment, qu’il s’a­git de mettre en place, avec des solu­tions durables, qui com­pren­drait du Housing First, des accès prio­ri­taires aux loge­ments sociaux pour tous les sans-abri, un enca­dre­ment des prix du mar­ché loca­tif qui évi­te­rait ses dérives, etc. Il y a plein de for­mules dif­fé­rentes à arti­cu­ler. Et pas seule­ment sur le relo­ge­ment des sans-abri. Aujourd’hui, rien n’est fait en matière de pré­ven­tion du sans-abrisme. Cela se tra­dui­rait, par exemple, par une révi­sion des expul­sions loca­tives pour arri­ver à les abo­lir ou, faute de mieux, faire en sorte qu’il n’y ait pas d’ex­pul­sion sans relo­ge­ment. À cela s’a­jou­te­rait une pré­ven­tion auprès de cer­taines ins­ti­tu­tions grosses pour­voyeuses de sans-abri, par exemple les ins­ti­tu­tions d’aide à la jeu­nesse. Aussi, il faut évo­quer l’as­pect finan­cier. En tant que tra­vailleur social, ce n’é­tait pas dans mes habi­tudes d’é­vo­quer cet aspect, car c’est l’hu­main qui m’in­té­resse avant tout. Mais concrè­te­ment, pour tou­cher les gens, il a fal­lu que j’é­voque leur por­te­feuille pour qu’ils sachent qu’un sans-abri lais­sé à la rue coûte plus cher que de le relo­ger ! En effet, pour sur­vivre dans la rue, les sans-abri doivent uti­li­ser de mul­tiples ser­vices d’assistance huma­ni­taire, pour man­ger, dor­mir, se laver et se soi­gner. Ils « consomment » aus­si énor­mé­ment d’intervention d’urgence : police, ambu­lance. Une nuit en centre d’hébergement coûte 55 euros là où un accom­pa­gne­ment Housing First revient à 17,80 euros par nuit et par per­sonne. Et les contri­buables pré­fèrent savoir que l’argent qu’ils versent à l’État sert à relo­ger les gens plu­tôt qu’à entre­te­nir la misère.

Le terme d’« éman­ci­pa­tion » est en ten­sion avec celui de « réin­ser­tion », terme que vous cri­ti­quez. Pourquoi ?

Tout à fait. C’est une chose impor­tante à dire. Dans notre sec­teur, on parle de réin­ser­tion. Ce mot sous-entend une forme d’émancipation. Mais c’est un mot pure­ment poli­tique, sans aucun fon­de­ment en sciences sociales. Jamais un sans-abri ne m’a dit « Bonjour Chahr, j’ai per­du mon loge­ment, je veux que tu me réin­sères ! » Jamais ! Ça, c’est une injonc­tion venue d’en haut ! Et cela sans même une défi­ni­tion claire, alors que c’est notam­ment l’un des objec­tifs des mai­sons d’ac­cueil. Le terme est tel­le­ment flou qu’il est sou­vent accom­pa­gné : « réin­ser­tion par le tra­vail », « réin­ser­tion par le loge­ment »… C’est un mot tech­no­cra­tique, tout comme l’« exclu­sion », son anto­nyme. Ils se tiennent tous les deux. Le pro­blème n’est pas le mot en tant que tel mais plu­tôt la repré­sen­ta­tion à laquelle il nous ren­voie. Il n’y a pas d’ex­clu­sion et il n’y a pas de réin­ser­tion, parce que ça vou­drait dire qu’il y aurait un dedans et un dehors. Mais c’est faux : on vit tous ensemble, on est tous dans la même barque, dans le même pays, dans la même ville. Le SDF ne doit pas être réin­sé­ré, il est déjà là, au milieu de tout le monde. On peut même aller plus loin : il est dans la foule, puis­qu’il est dans les gares, dans les lieux publics, là où les gens cir­culent. Il n’y a pas plus insé­ré que ces gens-là ! Dans la lignée de Robert Castel, de Serge Paugam, je pense à la place qu’on leur laisse. Dans la socié­té, des places sont attri­buées aux gens — du fait de leur par­cours, de leur sta­tut, etc. — et eux sont à une place dont per­sonne ne veut et dont per­sonne ne vou­dra jamais, tout en bas de l’échelle. Une place peu enviée et peu enviable. Une place, à terme, à éli­mi­ner. Parce que les mar­gi­naux qui veulent vivre au grand air, c’est encore un mythe. L’immense majo­ri­té des per­sonnes sans-abri veulent un loge­ment. Par contre, ce qui peut poser pro­blème dans le relo­ge­ment, c’est le par­cours du com­bat­tant que cela sup­pose inévi­ta­ble­ment. Le terme de « réin­ser­tion » marque aus­si la fron­tière entre le « bon » sans-abri, sous-enten­du celui qui « veut s’en sor­tir » et le « mau­vais » sans-abri, celui qui se com­plai­rait dans l’oisiveté. Ce terme flou de « réin­ser­tion », je lui sub­sti­tue­rais un objec­tif très concret : l’amélioration des condi­tions de vie.

(Ren-s | Flickr)

Sur ce sujet, le cadre moral prend des pro­por­tions consi­dé­rables : on se crée une cara­pace pour ne pas être ren­voyé sans cesse à notre condi­tion pri­vi­lé­giée lors­qu’on croise un sans-abri. Comment sen­si­bi­li­ser sur ces ques­tions sans faire la morale ?

Je fais tou­jours très atten­tion, quand je sais que je m’adresse à « mon­sieur et madame tout le monde », à ne pas culpa­bi­li­ser et à faire appel à la rai­son plu­tôt qu’aux émo­tions. Je le vois, les gens se sentent déjà assez mal par rap­port à ce phé­no­mène pour qu’il n’y ait besoin d’en rajou­ter. Une chose impor­tante à décons­truire, c’est le dis­cours qui consiste à dire que cela peut arri­ver à tout le monde. Non, cela n’arrive pas à tout le monde. C’est une idée reçue qui est vrai­ment à reje­ter. Pour jouer à se faire peur, faire du catas­tro­phisme, du sen­sa­tion­na­lisme, là, ça fonc­tionne. Mais la réa­li­té est tout autre. C’est clai­re­ment les classes popu­laires qui en sont direc­te­ment vic­times. Je n’ai jamais vu une famille avec 5000 euros de reve­nu se pré­sen­ter dans une ins­ti­tu­tion et dire « J’ai per­du mon loge­ment et je n’en ai pas retrou­vé un ». Le déno­mi­na­teur com­mun entre tous les SDF, hor­mis le fait de ne pas avoir de loge­ment, c’est la pau­vre­té finan­cière, c’est d’être à la pointe des inéga­li­tés — crois­santes — de richesse.

Plus pré­ci­sé­ment, qui sont ces gens vivant dans la rue ?

« Il n’y a pas d’ex­clu­sion et il n’y a pas de réin­ser­tion, parce que ça vou­drait dire qu’il y aurait un dedans et un dehors. Mais c’est faux : on vit tous ensemble. »

Il est impos­sible de don­ner avec pré­ci­sion une réa­li­té socio­dé­mo­gra­phique de ce public. D’où viennent-ils avant d’atterrir dans la rue ? Logement, pri­son, ins­ti­tu­tion psy­chia­trique, foyer pour jeunes ? Quelles sont les causes majeures de rup­ture avec le loge­ment ? Combien de per­sonnes sans-papiers ? Combien de per­sonnes pré­sen­tant des troubles de san­té men­tale ? En l’absence de ces indi­ca­teurs, il est dif­fi­cile — voire impos­sible — de pilo­ter une poli­tique effi­cace de lutte contre le sans-abrisme. Sur Bruxelles, les seuls chiffres sérieux sur le plan métho­do­lo­gique sont ceux de l’enquête quan­ti­ta­tive réa­li­sée par le Centre d’appui au sec­teur bruxel­lois d’aide aux sans-abri — la Strada. Cette enquête nous donne une pho­to des réa­li­tés vécues à un ins­tant T. Lors du der­nier recen­se­ment des per­sonnes sans-abri ou mal-logées en Région bruxel­loise, 2603 per­sonnes avaient été dénom­brées, dont 30 % de sans-abri (dans la rue ou en centre d’accueil et d’hébergement d’urgence), 31 % de sans-loge­ment (mai­sons d’accueil), 37,5 % en loge­ment inadé­quat (squats, struc­tures d’hébergements non agréés, occu­pa­tions négo­ciées, etc.) et 1,5 % à l’hôpital.

On sait aus­si que la pré­va­lence de troubles psy­chiques et psy­chia­triques dans la popu­la­tion sans-abri atteint des taux bien supé­rieurs à ceux de la popu­la­tion géné­rale. L’augmentation des per­sonnes vivant dans la rue avec des troubles men­taux est aujourd’hui lar­ge­ment docu­men­tée dans diverses grandes villes euro­péennes. En effet, la com­pré­hen­sion des besoins des per­sonnes sans-abri en terme de san­té est indis­pen­sable pour conce­voir et pro­mou­voir non seule­ment des ser­vices d’aide, mais éga­le­ment des ser­vices essen­tiels pour lut­ter contre les inéga­li­tés sociales en matière de soins de san­té, qui touchent par­ti­cu­liè­re­ment ce public. Les mala­dies men­tales graves per­turbent la capa­ci­té à effec­tuer des tâches essen­tielles de la vie quo­ti­dienne, tout autant qu’elles peuvent empê­cher la for­ma­tion, l’emploi ou le main­tien de rela­tions stables. Contrairement à l’idée répan­due, la plu­part des per­sonnes en grande pré­ca­ri­té cumu­lant une pro­blé­ma­tique de san­té men­tale ne sont pas réfrac­taires au sou­tien pro­po­sé par les ser­vices spé­cia­li­sés, pour autant qu’il puisse se mettre en place sans une immé­diate condi­tion­na­li­té de trai­te­ment psy­cho­thé­ra­peu­tique ou d’abstinence. Un accom­pa­gne­ment effi­cace ne peut se baser que sur la mise en place pro­gres­sive d’une rela­tion de confiance tra­vaillée dans le temps et dans la régu­la­ri­té entre le pro­fes­sion­nel et le sans-abri. Selon les obser­va­tions, on peut aus­si dire qu’une grande majo­ri­té de ceux qui habitent effec­ti­ve­ment la rue sont en situa­tion irré­gu­lière sur le ter­ri­toire (on parle de 70 à 80 %). Il peut s’agir de res­sor­tis­sants de l’UE qui, selon les lois et trai­tés actuels, ne sont ni expul­sables, ni réin­sé­rables, ou encore de per­sonnes débou­tées du droit d’asile, ou tout sim­ple­ment des réfu­giés éco­no­miques. Dans tous les cas, ces situa­tions sont une des consé­quences de nos poli­tiques d’immigration popu­listes et tou­jours plus restrictives.

On s’aperçoit, en s’intéressant au sujet, que même une approche mini­ma­liste du pro­blème peut résoudre beau­coup de tra­cas, tant qu’elle part du terrain…

Effectivement, il y a des mesures vrai­ment faciles à mettre en place et qui aide­raient les gens qui subissent la galère. Pensons à la gra­tui­té des trans­ports en com­mun. Un sans-abri doit mul­ti­plier les démarches et donc les dépla­ce­ments pour essayer de s’en sor­tir. Alors qu’il n’a plus un rond à mettre dans les trans­ports publics, on lui inflige des amendes de 70 euros pour la pre­mière infrac­tion et 210 euros pour cha­cune des sui­vantes. Comme il ne pour­ra évi­dem­ment pas les payer, on y ajou­te­ra inté­rêts et frais de retard exor­bi­tants pour arri­ver à des sommes folles au regard de ses reve­nus et on conti­nue­ra sans relâche à lui main­te­nir la tête sous l’eau — pour le plus grand bon­heur des cabi­nets de recou­vre­ment. Il existe bien un dis­po­si­tif pour que les allo­ca­taires sociaux puissent accé­der à des tarifs pré­fé­ren­tiels, mais dans de nom­breux cas ce dis­po­si­tif ne suf­fit pas pour les per­sonnes sans-abri.

(DR)

Il y aurait aus­si à mettre en place la gra­tui­té de la remise en ordre admi­nis­tra­tive. On y pense rare­ment, mais refaire sa carte d’identité, par exemple, coûte 25 euros… Et quand quelqu’un est radié des registres com­mu­naux, il faut encore payer pour se réins­crire. Or, les sans-abri sont par défi­ni­tion des gens très sou­vent radiés. La gra­tui­té des démarches admi­nis­tra­tives sur la base de la pré­sen­ta­tion d’une attes­ta­tion d’hébergement pour­rait aider les SDF. Ces tra­cas pour­raient faci­le­ment être évi­tés (et ne coû­te­raient pra­ti­que­ment rien à la col­lec­ti­vi­té). Une sim­pli­fi­ca­tion des démarches per­met­tant l’obtention du Revenu d’intégration sociale [l’é­qui­valent du RSA, ndlr] aide­rait tout le monde, les sans-abri bien sûr, mais aus­si les tra­vailleurs sociaux. Des per­sonnes dans une très grande pré­ca­ri­té, cor­res­pon­dant aux cri­tères, doivent attendre un mois et demi avant de l’ob­te­nir. Dans cette situa­tion, qu’on ne s’étonne pas de voir des per­sonnes s’endetter ou men­dier dans la rue ! Que l’informatisation et le recueil des don­nées servent plu­tôt à sim­pli­fier les démarches admi­nis­tra­tives qu’à contrô­ler et sanc­tion­ner ! Je plaide ici pour une plus grande auto­ma­ti­sa­tion de l’ouverture des droits aux allo­ca­tions ; ce qui per­met­trait d’é­vi­ter le non-recours aux aides sociales. La toute pre­mière chose, et la plus impor­tante, est de ne pas s’acharner sur les pauvres comme on le fait. La crise éco­no­mique dans laquelle nous sommes plon­gés n’a pas pour consé­quence de trou­ver des cou­pables mais bien des boucs émis­saires, et les pauvres en sont les pre­mières vic­times. On contrôle, on sanc­tionne, on exclut des chô­meurs ou des béné­fi­ciaires du Revenu d’intégration social : il appa­raît alors inévi­table que des gens mis en dif­fi­cul­té par des ins­ti­tu­tions publiques char­gées — à la base — de leur pro­tec­tion sociale finissent par perdre leur logement.

On peut lire des témoi­gnages assez élo­quents de tra­vailleurs pauvres qui vivent dans la rue. Je pense sur­tout à des situa­tions en Allemagne ou en Angleterre. Qu’en est-il à Bruxelles ?

Ici, l’emploi en CDI et à temps plein pro­tège encore contre ces situa­tions catas­tro­phiques. Mais les familles mono­pa­ren­tales à reve­nu unique, qui sont essen­tiel­le­ment des femmes avec enfant(s), éprouvent de grandes dif­fi­cul­tés à se loger et à tra­vailler, faute de places d’accueil pour les enfants en bas âge. Aussi, la mul­ti­pli­ca­tion des CDD et des temps par­tiels subis, qui touchent en majo­ri­té les femmes, est de nature à fra­gi­li­ser les ménages. On parle de pré­ca­ri­té plus que de sans-abrisme à pro­pre­ment par­ler. Et les spi­rales d’en­det­te­ment arrivent sou­vent à ces moments-là. Ce n’est pas que la per­sonne va néces­sai­re­ment tom­ber à la rue, mais on entre dans un cercle vicieux, et ce sont les plus fra­gi­li­sés — en l’occurrence les femmes — qui paient le prix fort. À ce sujet, la Suède a pris une mesure forte, au nom de la pro­tec­tion et de l’intérêt supé­rieur de l’enfant : ils ont inter­dit l’expulsion sans relo­ge­ment d’un ménage avec enfant. Une mesure que j’appelle de mon vœu le plus cher.

Comment un pro­blème, à la fois connu de tout le monde, qui ne date pas d’hier, et dont le carac­tère inac­cep­table fait consen­sus dans la socié­té, perdure-t-il ?

« Les pou­voirs publics ne peuvent pas se conten­ter de sous-trai­ter ces ques­tions en dis­tri­buant des subventions. »

C’est une ques­tion fon­da­men­tale. Comment se fait-il qu’il y ait encore des gens à la rue ? Le droit au loge­ment est garan­ti par la Constitution et aucun par­ti ne remet ce droit en ques­tion. Il est une reven­di­ca­tion par­ta­gée par le sec­teur asso­cia­tif et une très large par­tie de la socié­té pour refu­ser que des hommes, des femmes, et des enfants dorment dans la rue. Bref, tout le monde est d’accord, mais dans la pra­tique, ça coince ! Alors, n’y aurait-il pas des acteurs qui jouent là une par­tie de poker men­teur ? On nous tient sou­vent des dis­cours ras­su­rants du type « Ne vous inquié­tez pas, tout est mis en œuvre », « On a ouvert des places sup­plé­men­taires », etc. Mais il suf­fit de regar­der autour de nous pour s’apercevoir qu’« il y en a de plus en plus », tout le monde le voit, tous mes amis me le disent. Et oui, il y en a de plus en plus. Donc il faut arrê­ter de se cacher der­rière son petit doigt. En fait, plu­tôt que d’être dans le déni, ouvrons les yeux et admet­tons que ce que l’on fait n’est ni effi­cace, ni suf­fi­sant. Franchement, ça enlè­ve­rait un poids et on pour­rait com­men­cer à réflé­chir à autre chose. Les réponses appor­tées ne sont pas appro­priées puisqu’elles partent sou­vent d’un mau­vais diag­nos­tic. En consé­quence de quoi, on met plu­tôt en place des dis­po­si­tifs pour assis­ter, gérer et accom­pa­gner la misère, mais aucune stra­té­gie glo­bale de lutte contre le sans-abrisme.

Comment gérer cette ten­sion entre pou­voir poli­tique et tra­vail social ? Comment être au cœur des dis­po­si­tifs et main­te­nir la cri­tique de l’État ?

L’État est à la fois une par­tie du pro­blème et une par­tie de la solu­tion. II peut ren­for­cer les pro­tec­tions sociales ou, comme on le voit plus que jamais en ce moment, détri­co­ter toutes nos formes de soli­da­ri­té éta­tique obte­nue de haute lutte, ren­dant ain­si une par­tie de la popu­la­tion bien plus vul­né­rable à la perte de loge­ment. Il me semble qu’il revient, entre autres, aux asso­cia­tions et tra­vailleurs de ter­rain de dénon­cer les consé­quences néga­tives que peuvent entraî­ner ces mesures pour la par­tie la plus fra­gile de la popu­la­tion. Toute la dif­fi­cul­té dans laquelle se trouvent les asso­cia­tions du sec­teur, c’est qu’elles sont sub­ven­tion­nées à 99 % par les pou­voirs publics. Placées dans cette situa­tion de dépen­dance finan­cière, elles n’osent que très peu cri­ti­quer ouver­te­ment les poli­tiques mises en place, même si elles n’en pensent pas moins ! Par rap­port à la période 1960 à 1980, on observe un manque de plai­doyer poli­tique des asso­cia­tions, une cer­taine ten­dance à la dépo­li­ti­sa­tion de leur action et de leur dis­cours. Pour ma part, je ne sou­haite pas perdre trop de temps à condam­ner les pou­voirs publics. Si je pointe ses limites, ses insuf­fi­sances, je rap­pelle éga­le­ment son carac­tère indis­pen­sable pour insuf­fler le chan­ge­ment néces­saire. Chacun doit prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés au regard de l’importance de la fonc­tion qu’il occupe dans la socié­té. Concrètement, les pou­voirs publics ne peuvent pas se conten­ter de sous-trai­ter ces ques­tions en dis­tri­buant des sub­ven­tions. Les asso­cia­tions et les tra­vailleurs qui les com­posent font déjà tout ce qu’ils peuvent, des citoyens donnent de leur temps et de leur bonne volon­té béné­vo­le­ment. Maintenant, on a besoin de chan­ge­ment struc­tu­rel pour qu’un pro­jet de socié­té qui ne lais­se­rait per­sonne à la rue puisse émerger.

© James Douglas

Parmi toutes les dif­fi­cul­tés liées à la vie dans la rue, quelle est la place de la faim ? Il semble qu’elle ne soit plus un pro­blème mis en avant, contrai­re­ment aux condi­tions climatiques.

En Belgique, on ne meurt pas de faim. Par contre, on meurt de mal­nu­tri­tion. L’association Les Morts de la rue en France, qui est un peu plus avan­cée en terme de recueil de sta­tis­tiques, montre que la mal­nu­tri­tion tue beau­coup plus que le froid. L’alimentation chez les sans-abri vivant en rue se résume sou­vent à la simple satis­fac­tion d’un besoin phy­sio­lo­gique. En l’absence d’une cui­sine, les repas froids et déjà pré­pa­rés sont l’essentiel du régime ali­men­taire. Laisser des gens à la rue entraîne l’échec de toute solu­tion satis­fai­sante sur le plan ali­men­taire, aus­si bien pour ce qui est de la sécu­ri­té ali­men­taire que des exi­gences nutri­tion­nelles. J’appellerais ça le « res­to zéro étoile ». Les centres d’hébergement d’urgence seraient le « res­to une étoile ». Des plats indus­triels que l’on sait trop gras, trop sucrés, trop salés et peu appé­tis­sants y sont dis­tri­bués. Dans cet espace, les tra­vailleurs sociaux ne par­tagent pas le même repas et les échanges sociaux sont réduits à leur mini­mum. Dans les centres d’hébergement type « mai­son d’accueil », les repas dis­tri­bués sont géné­ra­le­ment dans les stan­dards de la res­tau­ra­tion col­lec­tive. On y mange cor­rec­te­ment et dans des condi­tions pro­pices au dia­logue. Travailleurs sociaux et sans-abri mangent à la même table.

« Le sans-abri joue le rôle de recy­clage de nos ali­ments inven­dus et inven­dables. Cette situa­tion arrange les asso­cia­tions, les pou­voirs publics et les chaînes de distribution. »

Un mot sur les dons ali­men­taires de grandes sur­faces. Des ali­ments « frais » — en fin de vie, ou par­fois péri­més — sont don­nés, et ce au mépris des règles élé­men­taires comme le res­pect de la chaîne du froid. Et comme je l’ai enten­du trop sou­vent avec cette popu­la­tion, on dira « C’est mieux que rien ». La sécu­ri­té ali­men­taire est un droit bafoué de plus. Et ce, régu­liè­re­ment. Dans notre socié­té d’abondance et de gas­pillage ali­men­taire outran­cier, les com­merces se donnent bonne conscience en se débar­ras­sant de ce qui est deve­nu pour eux des déchets. La bonne conscience n’est évi­dem­ment pas le seul guide d’action de ces mul­ti­na­tio­nales, vous vous en dou­tez. Aujourd’hui, avec l’avantage fis­cal récem­ment accor­dé pour les dons ali­men­taires, et les éco­no­mies finan­cières réa­li­sées sur le volume des déchets, il n’y a pour les grandes sur­faces plus beau­coup de rai­sons d’arrêter cet immense gâchis ali­men­taire. Le sans-abri joue le rôle de recy­clage de nos ali­ments inven­dus et inven­dables. Cette situa­tion arrange les asso­cia­tions, les pou­voirs publics et les chaînes de dis­tri­bu­tion, mais a‑t-on deman­dé aux sans-abri ce qu’ils en pensaient ?

Vous mar­te­lez le fait que la ques­tion du loge­ment est l’ob­jec­tif numé­ro un, et de là découle tout le reste… Dans cette optique, vous êtes inter­ve­nu dans le débat public pour émettre un avis défa­vo­rable au pro­jet de DoucheFlux, une asso­cia­tion qui vise la construc­tion d’un espace ouvert où prendre des douches — per­mettre à la socié­té d’a­voir des SDF bien propres, disiez-vous en sub­stance. Ne crai­gnez-vous pas d’être vu comme celui à qui rien ne convient ?

Tout ce qui est mis en place pour­rait me conve­nir si je me conten­tais du « C’est déjà ça », du « C’est mieux que rien ». Alors oui, une bou­gie, « C’est déjà ça » pour s’éclairer : mais si on en était res­té là, on n’aurait jamais inven­té l’ampoule. C’est avec ce genre de phrases que l’on anéan­tit toute concep­tion de jus­tice et de pro­grès social. De grâce, soyons ambi­tieux et opti­mistes : concen­trons nos efforts sur cet objec­tif qui fédère aujourd’hui le sec­teur, celui d’éra­di­quer le sans-abrisme. Cela sup­pose de remettre en ques­tion ce que peut sup­por­ter une socié­té : ce qui est accep­table et ce qui ne l’est pas. Donc une part très impor­tante du tra­vail, c’est de faire bou­ger les cur­seurs, c’est de rendre beau­coup plus de choses inacceptables.


Image en vignette et ban­nière : © Lee Jeffries


  1. « SDF, un fait d’hi­ver », La Libre Belgique
  2. Assemblée réunion de la Cocom. Commission des Affaires sociales du 30/09/2015. Compte ren­du inté­gral des inter­pel­la­tions et des ques­tions orales.
  3. Daniel Terolle, « Du mirage de l’ur­gence sociale à la réa­li­té anthro­po­lo­gique du ter­rain. Un bilan de recherches sur les sans-abri sur plus d’une décen­nie », Les Cahiers de l’Actif, n°s 344–345, janv-fév. 2005, pp. 21–37.

REBONDS

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