Albert Camus, au-delà de sa récupération réactionnaire


Texte inédit | Ballast

En juin 2024, au len­de­main de la dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale, Jordan Bardella affir­mait que son livre de che­vet était L’Étranger d’Albert Camus. Que l’au­teur de L’homme révol­té et de Caligula, fon­ciè­re­ment anti-auto­ri­taire, soit deve­nu une prise de guerre de l’ex­trême droite ne finit pas d’in­ter­ro­ger. D’autant qu’un an plus tôt, la paru­tion de l’ou­vrage de l’u­ni­ver­si­taire Olivier Gloag, Oublier Camus, appe­lait à exclure ce der­nier d’un pan­théon lit­té­raire déco­lo­ni­sé. Un titre en forme d’in­jonc­tion, qui a le mérite de remettre sur la table les contra­dic­tions de l’au­teur quant à ses posi­tions sur l’Algérie fran­çaise et le colo­nia­lisme, sur les­quelles l’his­to­rien Alain Ruscio est reve­nu dans un pré­cé­dent article. Pour autant, faut-il lais­ser Camus aux seules mains de la droite, voire de l’ex­trême droite ? C’est ce que contestent, dans ce texte, trois spé­cia­listes de l’é­cri­vain. ☰ Par Alexis Lager, Rémi Larue et Faris Lounis


« Êtes-vous un intel­lec­tuel de gauche ? » Quelques semaines avant sa mort, Albert Camus répond à cette ques­tion que lui pose le pro­fes­seur François Meyer : « Je ne suis pas sûr d’être un intel­lec­tuel… Quant au reste, je suis pour la gauche, mal­gré moi et mal­gré elle1. » Si cette réponse témoigne d’une pro­fonde dés­illu­sion sur les errances de sa famille poli­tique et du rôle qu’il pou­vait encore y jouer, elle sou­ligne aus­si très clai­re­ment qu’en cette fin des années 1960 l’écrivain n’avait pas tour­né le dos à la gauche. Il semble que vivaient encore pro­fon­dé­ment en lui à cette époque les idéaux d’égalité, de jus­tice et d’émancipation qui condui­sirent le jeune mili­tant anti­fas­ciste qu’il était en 1935 à adhé­rer au Parti com­mu­niste algé­rien (PCA) et à dénon­cer les ini­qui­tés du colo­nia­lisme dans les pages d’Alger Républicain. Son refus de l’abstraction et sa cri­tique sans conces­sion du dog­ma­tisme idéo­lo­gique comme des grands sys­tèmes de pen­sée tota­li­taires expliquent tout à la fois sa mise à l’écart par les com­pa­gnons de route du com­mu­nisme de l’époque — en par­ti­cu­lier après sa rup­ture avec Sartre — et sa proxi­mi­té avec les anar­cho-syn­di­ca­listes et la gauche liber­taire. À rebours de l’histoire, la luci­di­té anti­to­ta­li­taire que Camus incar­nait semble lui avoir don­né rai­son dans les années 1990, dans une forme d’état de grâce qui lui a été offert à la chute du mur de Berlin. Mais l’unanimisme média­tique actuel autour de sa figure et sa récu­pé­ra­tion stra­té­gique par la droite et l’extrême droite paraît aujourd’hui, à gauche, ins­pi­rer à nou­veau le soup­çon, si ce n’est une défiance mani­feste. Il y a même cer­tains auteurs qui appellent à l’oublier2.

« Indéniablement, l’antitotalitarisme de Camus est tra­ver­sé par un impen­sé colo­nial et un européocentrisme. »

Indéniablement, l’antitotalitarisme de Camus est tra­ver­sé par un impen­sé colo­nial et un euro­péo­cen­trisme qui peuvent expli­quer en par­tie l’absence de réfé­rences cri­tiques au colo­nia­lisme en Afrique et en Asie dans L’Homme révol­té. Sa cri­tique du colo­nia­lisme, si elle s’inscrit dans le para­digme des droits humains, est res­tée incon­sé­quente — en par­ti­cu­lier parce qu’elle n’affronte pas assez pro­fon­dé­ment la ques­tion de l’expropriation et du peu­ple­ment colo­nial comme sys­tème. Ses posi­tions poli­tiques, qui n’ont jamais appe­lé à la fin de la pré­sence fran­çaise en Algérie, mais pro­po­saient la construc­tion d’un fédé­ra­lisme, paraissent, avec le recul his­to­rique, irréa­listes, voire uto­piques. Faire de Camus, dans une lec­ture peu scru­pu­leuse qui fait fi de toute rigueur his­to­rique, un chantre du « colo­nia­lisme à visage humain », est cepen­dant une inep­tie. Un col­loque récent consa­cré aux rap­ports de l’écrivain à l’Algérie colo­niale a pré­ci­sé­ment mis en lumière les rai­sons qui sous-tendent le posi­tion­ne­ment com­plexe de Camus3. Comme le note l’une des orga­ni­sa­trices, ce même évé­ne­ment a été l’occasion de sou­li­gner très clai­re­ment les « limites » de sa prise de conscience, là où « d’autres, Européens libé­raux proches de lui, ont pu opé­rer à l’épreuve de la crise algé­rienne4 ». La céci­té de Camus et son indé­ci­sion sur la ques­tion colo­niale annulent-t-elle pour autant, à gauche, toute per­ti­nence de sa pen­sée politique ?

Figure extrê­me­ment popu­laire, Camus se trouve aujourd’hui réduit à des posi­tion­ne­ments idéo­lo­giques qui pola­risent à outrance sa pen­sée. Non seule­ment cette der­nière peut encore por­ter à notre époque, mais il paraît urgent de réagir et de ne pas com­mettre la gros­sière erreur de l’abandonner à son ins­tru­men­ta­li­sa­tion droi­tière et extrême droi­tière. Cette récu­pé­ra­tion des intel­lec­tuels de gauche, qui n’a pas com­men­cé avec Camus, le trans­forme a mini­ma en un fade pen­seur du juste milieu, a maxi­ma en une figure réac­tion­naire, un par­ti­san du choc des civi­li­sa­tions. Une telle impos­ture mérite d’être ana­ly­sée et vive­ment dénon­cée. Toutefois, elle doit s’accompagner d’un retour cri­tique sur les posi­tions poli­tiques de Camus et sur les rai­sons de son ancrage à gauche, afin de mieux sor­tir de la ten­ta­tion hagio­gra­phique comme de son ico­ni­sa­tion média­tique. En 1955, l’écrivain décla­rait : « Quand ce qu’on appelle la gauche, renon­çant à son confor­misme, regrou­pe­ra ses forces, sa volon­té de luci­di­té et son exi­gence de jus­tice autour de l’i­dée de liber­té, alors peut-être renaî­tra la soli­da­ri­té qui fut la nôtre et que, pour ma part, je n’ai jamais oubliée ni humi­liée5. » Soixante-dix ans plus tard, son appel n’est pas mort. Camus demeure un pen­seur de gauche — et sa famille poli­tique, toutes ten­dances confon­dues, doit s’en réemparer.

[Orlando Pelayo]

Anatomie d’une imposture

Si, déjà à son époque, la droite ne manque pas de récu­pé­rer Camus6, pro­fi­tant de sa cri­tique de la gauche césa­rienne et de sa rup­ture avec Sartre, qui le mar­gi­na­lisent dans sa famille poli­tique, c’est à par­tir des années 2010, mar­quées par les célé­bra­tions effu­sives du cen­te­naire de la nais­sance de Camus, que le posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique autour de l’écrivain com­mence à se retour­ner. Ce contexte favo­rise sa récu­pé­ra­tion par la droite afin d’en cap­ter l’aura popu­laire et uni­ver­sa­liste pour mieux impo­ser, in fine, un remo­de­lage impli­ci­te­ment réac­tion­naire d’une figure de la gauche huma­niste et anti­to­ta­li­taire. Cette inver­sion rhé­to­rique et l’imposition de ce nou­veau récit idéo­lo­gique sont stratégiques.

« Les célé­bra­tions effu­sives du cen­te­naire de la nais­sance de Camus favo­risent sa récu­pé­ra­tion par la droite afin d’en cap­ter l’aura popu­laire et universaliste. »

En 2009, à l’approche du cin­quan­te­naire de la mort de l’auteur de L’Étranger, la pro­po­si­tion de Nicolas Sarkozy, alors pré­sident de la République, de faire entrer Camus au Panthéon, est une pre­mière pierre posée dans cette stra­té­gie de récu­pé­ra­tion poli­tique, rai­son pour laquelle le fils de l’écrivain, Jean, refuse cette pan­théo­ni­sa­tion. « Albert Camus, anar­chiste de gauche, serait une nou­velle belle prise pour Nicolas Sarkozy dans sa poli­tique d’ou­ver­ture », concluait alors Le Journal du dimanche. La même année, dans le numé­ro hors-série que Le Figaro consacre à Camus7, Alain Finkielkraut, pro­je­tant son tro­pisme péguyste et son incli­na­tion pas­séiste sur Camus, en fait un « mécon­tem­po­rain » capi­tal dont « l’éclosion » dans notre monde « ne serait tout sim­ple­ment plus pos­sible8 ». « Il n’est pas exclu­si­ve­ment de gauche9 ». Quatre ans plus tard, Henri Guaino, plume et conseiller spé­cial de Nicolas Sarkozy, fait paraître Camus au Panthéon à l’occasion du cen­te­naire de sa nais­sance. Il y ima­gine le dis­cours qui aurait pu accom­pa­gner la pan­théo­ni­sa­tion de l’auteur et marque une nou­velle étape dans le pro­ces­sus de récu­pé­ra­tion. À l’heure pré-macro­niste où le cli­vage poli­tique com­mence à se fis­su­rer, Guaino cherche à brouiller les lignes en dres­sant le por­trait d’un pen­seur ni de droite ni de gauche, véhi­cu­lant du même coup l’image d’un Camus apo­li­tique, girouette aux posi­tions incer­taines : « Il ne peut pas adhé­rer à la droite parce qu’il aurait le sen­ti­ment de tra­hir ceux par­mi les­quels il est né. Il se sent plus proche des socia­listes. Mais pas assez pour les rejoindre10 ».

La cri­tique camu­sienne de la gauche com­mu­niste sta­li­nienne est relue par la Nouvelle Droite puis par le Printemps répu­bli­cain comme une dis­qua­li­fi­ca­tion défi­ni­tive de la gauche et du pro­jet qu’elle porte. La gauche serait — en soi — vio­lente, radi­cale, et donc for­cé­ment tota­li­taire : dans Camus, notre rem­part, publié en 2024, l’an­cien ministre socia­liste Hubert Vedrine estime que l’écrivain serait un « rem­part » contre le fana­tisme du « wokisme » et les « névroses amé­ri­caines » de la « can­cel culture » qui mena­ce­raient les ensei­gne­ments à l’université fran­çaise. Camus appa­raît alors, à tort, comme l’apôtre d’une mesure atten­tiste et conser­va­trice, le gar­dien immo­bile d’un sta­tu quo social et poli­tique. Contrairement à cette réduc­tion qui neu­tra­lise à des­sein le sou­ci ardent de jus­tice sociale et d’égalité propre à Camus, la pen­sée poli­tique de l’écrivain doit être repla­cée dans le cadre d’un socia­lisme liber­taire qui n’a jamais refu­sé la pos­si­bi­li­té d’un pro­grès his­to­rique, mais qui refuse d’en faire une idéo­lo­gie auto-réa­li­sa­trice et mes­sia­nique. Sa cri­tique des idéo­lo­gies pro­gres­sistes, « doc­trines abso­lues et infaillibles », ne doit pas occul­ter le fait que chez lui, « l’amélioration […] de la condi­tion humaine » est pos­sible, mais que sa réa­li­sa­tion s’effectue de manière « obs­ti­née » et « chao­tique11 ».

[Orlando Pelayo]

Au mitan des années 2010, l’hétéroclite revue Limite, d’inspiration chré­tienne et reven­di­quant le dépas­se­ment du cli­vage gauche-droite12 au sein de ce qu’elle nomme une « éco­lo­gie inté­grale », décrois­sante et anti-libé­rale, par­ti­cipe sou­ter­rai­ne­ment à ce mou­ve­ment de récu­pé­ra­tion des figures de gauche per­çues comme des pré­cur­seurs de l’écologie radi­cale, de George Orwell à André Gorz en pas­sant par Simone Weil. Limite par­ti­cipe alors à une forme de légi­ti­ma­tion des idées conser­va­trices dans le champ intel­lec­tuel13. Dans un entre­tien avec le phi­lo­sophe belge Jacques Dewitte paru dans la même revue, le jour­na­liste Max-Erwann Gastineau dif­fuse ain­si l’idée que la pen­sée d’Albert Camus révèle la « pré­gnance d’un esprit conser­va­teur cher­chant à conser­ver ce qui est ». Prise de guerre aux décrois­sants, la notion de « limite », qui ins­pire le titre de la revue, est une manière de pola­ri­ser idéo­lo­gi­que­ment cette notion, dont Camus use sou­vent dans son ana­lyse de la révolte et de la violence.

« La pen­sée poli­tique de l’écrivain doit être repla­cée dans le cadre d’un socia­lisme libertaire. »

Au début des années 2020, c’est le maga­zine d’extrême droite Causeur qui prend la relève. Les articles qu’il consacre au Prix Nobel ali­mentent la construc­tion stra­té­gique d’un Camus néo-réac­tion­naire. Leurs titres sont élo­quents et expli­cites : « Albert Camus, l’homme révol­té contre le pro­grès » (6 jan­vier 2020), « Camus, un pen­seur conser­va­teur ? » (10 jan­vier 2020), « La droite ne déteste pas Albert Camus ! » (8 mars 2024), « Camus n’aurait pas aimé les César… » (5 mars 2025). Michael Sadoun, l’un des jour­na­listes de Causeur, n’hé­site pas à affir­mer à grands coups de réduc­tions his­to­riques et de sim­pli­fi­ca­tions idéologiques :

« Camus aurait pro­ba­ble­ment été en notre temps un écri­vain décrit comme réac­tion­naire et de fac­to un mâle blanc de plus de 50 ans. Ses œuvres ne répondent pas à l’exigence de diver­si­té impo­sée, sa phi­lo­so­phie n’exalte ni le chan­ge­ment per­pé­tuel, ni le désir indi­vi­duel, et s’inscrit loin des fai­seurs de sys­tème et grands accu­sa­teurs de l’Occident qui ont for­gé la pen­sée de Mai 68. Camus est plu­tôt de ceux qui pensent que cer­tains inva­riants de l’existence humaine doivent être éprou­vés et aimés plu­tôt qu’annihilés par des pro­grès tech­niques et des théo­ries fumeuses14. »

Un ensemble de schèmes réac­tion­naires sous-tendent cet extrait. La pen­sée de Camus n’est plus appré­hen­dée depuis le contexte his­to­rique spé­ci­fique où elle s’inscrit, mais dans une sorte d’essentialisation idéo­lo­gique entou­rée de contre-véri­tés. Le jour­na­liste actua­lise à nou­veaux frais le reproche récurent de l’invisibilisation des Algériens musul­mans dans son œuvre, pour le trans­for­mer ici en qua­li­té conser­va­trice : l’absence de diver­si­té eth­nique. Le retour­ne­ment axio­lo­gique de cette cri­tique per­met l’alignement avec la doxa réac­tion­naire contem­po­raine en ten­dant insi­dieu­se­ment à faire de cette absence un choix déli­bé­ré — et donc raciste — de l’écrivain. Les rai­sons de cette absence sont bien évi­dem­ment toutes autres, liées à la réti­cence de Camus de « par­ler pour les colo­ni­sés, à leur place, de témoi­gner de leur vécu15 », comme il s’en expli­quait lui-même face à l’é­cri­vain Mouloud Ferraoun qui l’interrogeait sur la question :

« Ne croyez pas que si je n’ai pas par­lé des Arabes d’Oran c’est que je me sente sépa­ré d’eux. C’est que pour les mettre en scène, il faut par­ler du pro­blème qui empoi­sonne notre vie à tous, en Algérie ; il aurait fal­lu écrire un autre livre que celui que je vou­lais faire. Et pour écrire cet autre livre d’ailleurs, il faut un talent que je ne suis pas sûr d’avoir — vous l’écrirez peut-être parce que vous savez, sans effort, vous pla­cer au-des­sus des haines stu­pides qui désho­norent notre pays16. »

[Orlando Pelayo]

Mais le jour­na­liste de Causeur ne s’arrête pas à la pro­mo­tion d’un racisme camu­sien latent. La remarque sur « le mâle blanc de plus de 50 ans » n’a d’autre fonc­tion que de s’inscrire dans une croi­sade « anti-wokiste ». La for­mule selon laquelle Camus n’exalte pas « le chan­ge­ment per­pé­tuel » se révèle par­ti­cu­liè­re­ment fal­la­cieuse puisqu’elle pré­sente, encore une fois, l’image trom­peuse d’un Camus poli­ti­que­ment quié­tiste, là où, en réa­li­té, sa pen­sée et sa vie ont tou­jours été tour­nées vers la révolte et l’action. Aussi, faire de Camus un pen­seur qui n’a jamais fait par­tie des « grands accu­sa­teurs de l’Occident » est tota­le­ment faux. En témoigne l’écriture de L’Homme révol­té, où l’auteur affirme que l’Europe, cette « terre de l’humanisme », est deve­nue « terre inhu­maine17 », ce qui peut se lire comme une cri­tique adres­sée à l’« his­toire de l’orgueil euro­péen » pour mieux mon­trer ses errances et son nihi­lisme meur­triers. Enfin, pré­tendre que Camus serait le gar­dien de « cer­tains inva­riants de l’existence humaine », c’est omettre l’idée que, chez lui, les valeurs humaines ne sont nul­le­ment des don­nées abso­lues jus­ti­fiant la conser­va­tion d’un ordre hié­rar­chique mais les fruits d’une constante recherche et d’un mou­ve­ment inlas­sable de révolte.

« Chez lui, les valeurs humaines sont les fruits d’une constante recherche et d’un mou­ve­ment inlas­sable de révolte. »

Autre temps fort dans la trans­for­ma­tion de Camus en icône réac­tion­naire : la paru­tion en 2023 du livre d’Olivier Gloag, Oublier Camus, qui, loin de pro­po­ser un exa­men cri­tique atten­tif, hon­nête et scru­pu­leux du rap­port de Camus au colo­nia­lisme, jette inten­tion­nel­le­ment l’anathème sur l’écrivain pour mieux creu­ser le soup­çon de l’appartenance de Camus à la gauche. L’écrivain devient sous sa plume « le paran­gon d’un huma­nisme abs­trait qui a ceci de com­mode — et de sus­pect — qu’il plaît à droite comme à gauche18 ». Les réac­tions de la droite et de l’extrême droite fran­çaise ne se font pas attendre. L’ouvrage de Gloag contri­bue, non mal­gré lui, à favo­ri­ser la récu­pé­ra­tion néo-réac­tion­naire de l’œuvre de l’écrivain dans un jeu de posi­tion­ne­ments idéo­lo­giques et de bataille cultu­relle — l’universitaire se pré­sen­tant comme un pour­fen­deur de la « cano­ni­sa­tion mains­tream » de Camus, ses cri­tiques conser­va­teurs comme les véri­tables gar­diens de la culture contre l’offensive « woke19 ».

Dans cette droi­ti­sa­tion de la récep­tion de Camus, les voix de cer­tains écri­vains algé­riens fran­co­phones comptent aus­si, en par­ti­cu­lier celle de Kamel Daoud. Pour ce der­nier, éga­le­ment édi­to­ria­liste au Point, se reven­di­quer de Camus c’est asseoir sa légi­ti­mi­té lit­té­raire et intel­lec­tuelle aux yeux de la droite répu­bli­caine fran­çaise. En croi­sade per­ma­nente contre « un wokisme hys­té­ri­sé », il ins­tru­men­ta­lise la figure de Camus pour légi­ti­mer les offen­sives réac­tion­naires contre le « gau­chisme cultu­rel » des « déco­lo­niaux ». Chroniquant la sor­tie du volume post­hume Actuelles IV, Kamel Daoud affirme que Camus « ne s’i­den­ti­fiait ni à la gauche ni à la droite, ce qui l’a pro­té­gé de l’ob­so­les­cence de ses contem­po­rains20 ». Par la magie d’une rhé­to­rique de l’inversion, les enga­ge­ments de Camus contre les crimes du com­mu­nisme sta­li­nien et la répres­sion sovié­tique de la révolte en Hongrie en 1956 seraient aux yeux de Kamel Daoud l’équivalent de ses propres guerres cultu­relles contre les épou­van­tails qui suivent : « isla­misme, déni, pro­cès en isla­mo­pho­bie, abaya et contri­tion, décli­nisme ». Kamel Daoud tente en vain de résoudre les contra­dic­tions de son virage réac­tion­naire en s’identifiant à Camus : « Aujourd’hui encore, il est dif­fi­cile d’être un intel­lec­tuel contem­po­rain, c’est-à-dire ni de gauche — para­ly­sée par la culpa­bi­li­té et le dogme de la faute occi­den­tale contre les anciennes colo­nies — ni d’ex­trême droite ». Cela signi­fie-t-il alors que l’intellectuel contem­po­rain doit néces­sai­re­ment être dans le vide lais­sé entre ces deux posi­tion­ne­ments, c’est-à-dire tout sim­ple­ment de droite ? On note­ra que la for­mule entre­tient l’ambiguïté à ce sujet.

[Orlando Pelayo]

On retrouve sous la plume de Kamel Daoud le por­trait, essen­tia­li­sé ici par le lyrisme employé, d’un Camus du « ni-ni » :

« Ni à gauche, ni à droite, mais dans un pré­sent étin­ce­lant et fuyant. Méfiant à l’é­gard des pro­phètes, puis­qu’il y en a tou­jours. D’ailleurs, peut-on être algé­rien et fran­çais en même temps ? Voici un ver­dict qui vaut pour hier comme pour aujourd’­hui : une par­tie de la presse accu­se­ra Camus de tié­deur révo­lu­tion­naire, comme on met en cause cer­tains pour tié­deur déco­lo­niale. Hier, des familles poli­tiques se tai­saient sur les crimes à l’Est pour sau­ver l’u­to­pie com­mu­niste ; aujourd’­hui, on se tait sur l’is­la­misme au nom de la dénon­cia­tion exclu­sive de l’isla­mo­pho­bie ».

Il y a des ponts entre pas­sé et pré­sent qui sont construits, par­fois, dans la pré­ci­pi­ta­tion de l’identification à une figure d’autorité. Ici, Kamel Daoud ramène à lui la pen­sée de Camus qui ne s’est jamais expri­mé expli­ci­te­ment sur le sujet de l’intégrisme isla­mique à son époque, peut-être sim­ple­ment parce que cette ques­tion ne se posait pas dans les mêmes termes. La récu­pé­ra­tion ou l’identification ne sont pas atten­tives à la pro­duc­tion d’anachronismes gros­siers. Les ana­lo­gies sont pétries de limites lorsqu’elles ne sont pas étayées par des écrits ou des faits. 

Combat : pour un « socialisme libertaire »

« L’équilibre que reven­dique l’écrivain entre jus­tice et liber­té puise à la même veine que le mou­ve­ment anar­chiste des communs. »

Comment répondre à cette droi­ti­sa­tion qui fan­tasme un Camus conser­va­teur ? Il suf­fit de relire les édi­to­riaux de Combat pour se rendre compte de l’écart entre le pro­jet « social-liber­taire » por­té par l’écrivain et ses récu­pé­ra­tions droi­tières voire illi­bé­rales. Dans un texte publié dans les colonnes du quo­ti­dien clan­des­tin le 1er octobre 1944, l’auteur trace les grandes lignes de ce projet :

« Nous l’avons dit plu­sieurs fois, nous dési­rons la conci­lia­tion de la jus­tice avec la liber­té. Il paraît que ce n’est pas assez clair. Nous appel­le­rons donc jus­tice un état social où chaque indi­vi­du reçoit toutes ses chances au départ, et où la majo­ri­té d’un pays n’est pas main­te­nue dans une condi­tion indigne par une mino­ri­té de pri­vi­lé­giés. Et nous appel­le­rons liber­té un cli­mat poli­tique où la per­sonne humaine est res­pec­tée dans ce qu’elle est comme dans ce qu’elle exprime21. »

Alors, de droite Camus ? Libertaire de gauche, plu­tôt ! L’équilibre que reven­dique l’écrivain entre jus­tice et liber­té, que tronquent ses récu­pé­ra­tions réac­tion­naires en n’insistant que sur la liber­té aux dépens de l’égalité, puise à la même veine que le mou­ve­ment anar­chiste des com­muns où, selon le phi­lo­sophe Édouard Jourdain, « la liber­té ne peut se sépa­rer de l’égalité [car] elles se sou­tiennent l’une l’autre ». Et d’a­jou­ter, allant plus loin dans la des­crip­tion de cette alliage liberté/justice/égalité : « La liber­té sans éga­li­té est libé­rale, et jus­ti­fie l’exploitation d’un indi­vi­du par un autre ; l’égalité sans liber­té est auto­ri­taire, et jus­ti­fie la domi­na­tion d’un groupe sur un autre. En cela, l’anarchisme se veut être un dépas­se­ment du libé­ra­lisme comme du mar­xisme. Le mou­ve­ment des com­muns s’inscrit poten­tiel­le­ment dans une telle pers­pec­tive, dès lors qu’il ne se réduit pas a prio­ri à cer­tains biens (comme les biens natu­rels) ni à un cer­tain éco­no­mi­cisme pré­ten­du­ment apo­li­tique. »

[Orlando Pelayo]

Pour autant, Camus ne se limite pas aux grands prin­cipes. Son socia­lisme liber­taire s’incarne et se déploie dans le quo­ti­dien. Dans l’é­di­to­rial déjà cité, il pousse la des­crip­tion de sa position :

« Notre idée est qu’il faut faire régner la jus­tice sur le plan de l’économie et garan­tir la liber­té sur le plan de la poli­tique. Puisque nous en sommes aux affir­ma­tions élé­men­taires, nous dirons donc que nous dési­rons pour la France une éco­no­mie col­lec­ti­viste et une poli­tique libé­rale. Sans l’économie col­lec­ti­viste qui retire à l’argent son pri­vi­lège pour le rendre au tra­vail, une poli­tique de liber­té est une dupe­rie. Mais sans la garan­tie consti­tu­tion­nelle de la liber­té poli­tique, l’économie col­lec­ti­viste risque d’absorber toute l’initiative et toute l’expression indi­vi­duelles. C’est dans cet équi­libre constant et ser­ré que résident non pas le bon­heur humain, qui est une autre affaire, mais les condi­tions néces­saires et suf­fi­santes pour que chaque homme puisse être le seul res­pon­sable de son bon­heur et de son des­tin. Il s’agit sim­ple­ment de ne pas ajou­ter aux misères pro­fondes de notre condi­tion une injus­tice qui soit pure­ment humaine. En somme, et nous nous excu­sons de répé­ter ce que nous avons dit une fois, nous vou­lons réa­li­ser sans délai une vraie démo­cra­tie popu­laire. »

« Il s’agit sim­ple­ment de ne pas ajou­ter aux misères pro­fondes de notre condi­tion une injus­tice qui soit pure­ment humaine. »

Respect des droits indi­vi­duels, défense des mino­ri­tés et de la liber­té d’expression, cri­tique du capi­ta­lisme et de l’argent-roi, mesures de jus­tice sociale, lutte contre les inéga­li­tés de richesse et de condi­tion : ces idées tra­versent les pro­po­si­tions de l’éditorialiste de Combat au len­de­main de la Libération, qu’elles soient en faveur de la créa­tion d’une fédé­ra­tion euro­péenne pour dépas­ser les natio­na­lismes, que d’une « éco­no­mie inter­na­tio­na­li­sée, où les matières pre­mières seront mises en com­mun, où la concur­rence des com­merces tour­ne­ra en coopé­ra­tion, où les débou­chés colo­niaux seront ouverts à tous22 ». Des idées qui peuvent encore por­ter à l’heure de la mon­tée du natio­nal-popu­lisme, de la résur­gence des dyna­miques impé­ria­listes et de l’accaparement des ressources.

Deux ans plus tard, Camus pour­suit dans cette voie avec une série d’articles là-encore publiés dans Combat, qu’il reprend sous le titre « Ni vic­times ni bour­reaux » dans son pre­mier volume Actuelles. Sorte de syn­thèse de ses enga­ge­ments depuis la fin des années 1930, mais avec une prise en compte fine du contexte his­to­rique de la fin de la Seconde Guerre mon­diale, la série d’articles s’impose comme une annonce de L’Homme révol­té. Surtout, elle per­met de don­ner un tour très concret aux posi­tions camu­siennes, qu’à l’époque déjà on dénonce pour leur can­deur. En s’appuyant sur le constat que c’est la peur qui domine la construc­tion idéo­lo­gique de l’époque, Camus déplie au fil des textes une posi­tion inter­na­tio­na­liste et liber­taire qui s’inscrit en faux quant à l’essor du bloc capi­ta­liste mais aus­si quant aux écueils de la social-démo­cra­tie et du com­mu­nisme. Critique de l’usage du terme révo­lu­tion ; mise en place d’un nou­veau contrat social qui s’appuierait sur les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ; abo­li­tion géné­rale de la peine de mort : l’« uto­pie rela­tive23 » que l’auteur décrit se construit dans l’action, au-delà des grands prin­cipes. Dans l’article « Un nou­veau contrat social », il évoque même une méthode afin de réflé­chir et de mettre en œuvre ces pistes :

« Le mou­ve­ment pour la paix dont j’ai par­lé devrait pou­voir s’ar­ti­cu­ler à l’in­té­rieur des nations sur des com­mu­nau­tés de tra­vail et, par-des­sus les fron­tières, sur des com­mu­nau­tés de réflexion, dont les pre­mières, selon des contrats de gré à gré sur le mode coopé­ra­tif, sou­la­ge­raient le plus grand nombre pos­sible d’in­di­vi­dus et dont les secondes s’es­saie­raient à défi­nir les valeurs dont vivra cet ordre inter­na­tio­nal, en même temps qu’elles plai­de­raient pour lui, en toute occa­sion. Plus pré­ci­sé­ment, la tâche de ces der­nières serait d’op­po­ser des paroles claires aux confu­sions de la ter­reur et de défi­nir en même temps les valeurs indis­pen­sables à un monde paci­fié. Un code de jus­tice inter­na­tio­nale dont le pre­mier article serait l’a­bo­li­tion géné­rale de la peine de mort, une mise au clair des prin­cipes néces­saires à toute civi­li­sa­tion du dia­logue pour­raient être ses pre­miers objec­tifs24. »

[Orlando Pelayo]

Cette vision inter­na­tio­na­liste, qui puise sa source dans la tra­di­tion anar­cho-syn­di­ca­liste fran­çaise de la pre­mière par­tie du XXe siècle, trou­ve­rait une forme actua­li­sée dans une fédé­ra­tion mon­diale qui per­met­trait de répondre aux enjeux de l’époque en dépas­sant les fron­tières et donc le choc des sou­ve­rai­ne­tés natio­nales. Si les contextes sont bien évi­dem­ment très dif­fé­rents, nul doute qu’une telle réflexion pour­rait trou­ver des échos aujourd’hui, au cœur de la recon­fi­gu­ra­tion inter­na­tio­nale que nous connais­sons. Le socle idéo­lo­gique que Camus construit tout au long de son iti­né­raire intel­lec­tuel depuis ses jeunes années d’étudiant semble se cris­tal­li­ser ici, juste après l’expérience de la Résistance, en plein cœur d’un monde pola­ri­sé entre capi­ta­lisme et communisme.

Au-delà des prin­cipes et même de la méthode, ce sont les nom­breuses ren­contres et ami­tiés que l’écrivain gar­de­ra dans les milieux anar­chistes et liber­taires entre les années 1930 et les années 1960 qui marquent son enga­ge­ment social-liber­taire. De Rirette Maitrejean — de son vrai nom Anna Estorges, figure du milieu anar­chiste indi­vi­dua­liste — à Louis Lecoin en pas­sant par Lucio Urtubia, ces liens sont nom­breux et donnent lieu à dif­fé­rentes formes d’échanges, par­fois à quelques textes ou pré­sences en réunions publiques. Les tra­vaux de Lou Marin sont une véri­table mine si l’on veut creu­ser cet aspect de l’engagement poli­tique camu­sien, où l’an­ti-auto­ri­ta­ri­ta­risme appa­raît comme un garde-fou25. Car pour Camus, il y a bien des limites poli­tiques à ne pas fran­chir sous peine de chu­ter sur la pente glis­sante de la vio­lence et de la déme­sure — en témoigne son Caligula. Franchir ces limites, c’est bien ce qui aurait bri­sé « le bel équi­libre de l’humain et de la nature […] au pro­fit de l’histoire26 ». Aussi, c’est bien du côté de l’écologie et de la cri­tique du pro­grès, à mi-che­min entre les « pen­seurs du vivant » et les « anar­chistes natu­riens », que les réflexions de Camus sont remo­bi­li­sées aujourd’hui à juste titre.

L’expérience naturienne et la part historique

« Au-delà des prin­cipes et même de la méthode, ce sont les nom­breuses ren­contres et ami­tiés que l’écrivain gar­de­ra dans les milieux anar­chistes et liber­taires qui marquent son engagement. »

Il suf­fit d’évoquer les diver­gences actuelles autour de l’usage du mot « nature » au sein même des mou­ve­ments éco­lo­gistes (« la nature est une notion cli­vante au sein de nos luttes27 », déclarent ain­si les Soulèvements de la terre) ou dans le débat intel­lec­tuel (entre des phi­lo­sophes qui prônent le main­tien de ce concept comme Renaud Garcia, Michel Blay, Patrick Dupouey et cer­tains anthro­po­logues du « vivant », par­ti­sans de l’effacement de cette notion, qu’ils jugent trop anthro­po­cen­trée comme Bruno Latour, Philippe Descola, Tim Ingold) pour se rendre compte à quel point la pen­sée de Camus fait mouche, en se pla­çant exac­te­ment au cœur de ces enjeux, mal­gré le siècle qui nous sépare d’elle.

« La nature est tou­jours là » écrit l’écrivain en 1948, au début de la guerre froide. « Elle oppose ses ciels calmes et ses rai­sons à la folie des hommes28. » Ce serait un ana­chro­nisme29 de consi­dé­rer Camus comme un « éclai­reur » de l’é­co­lo­gie poli­tique ou comme un « pion­nier » de la décrois­sance. Les deux termes n’ap­pa­raî­tront que bien après sa mort. L’étiquette de « natu­rien », pro­po­sée par Renaud Garcia, a ceci de juste qu’elle per­met, dans l’histoire des idées, d’inscrire plus lar­ge­ment l’écrivain dans cette « tra­di­tion de la phi­lo­so­phie morale et exis­ten­tielle, qui fut long­temps le patri­moine com­mun des éco­lo­gistes radi­caux30 » et leur ter­reau intel­lec­tuel. Elle per­met éga­le­ment de sou­li­gner toute l’importance que recouvre l’expérience sen­sible et le rap­port au monde dans la pen­sée de Camus, lui qui, en 1946, envi­sa­geait d’écrire un essai sur « le sen­ti­ment de la nature31 », qu’il ne mène­ra fina­le­ment jamais à bien, mais dans lequel d’autres, après lui, ver­ront une « force révo­lu­tion­naire32 ». On peut confron­ter les pro­pos d’un Bruno Latour, annon­çant que « la nature va mou­rir » et que « oui, le grand Pan est mort33 » à ceux de Camus dans L’Homme révol­té « l’homme ne se résume pas seule­ment à l’his­toire et […] il trouve aus­si une rai­son d’être dans l’ordre de la nature » et que « le grand Pan, pour lui, n’est pas mort34. » 

[Orlando Pelayo]

Dès ses pre­miers textes en effet, Camus a sai­si toute la com­plexi­té du rap­port de l’humain au monde natu­rel : entre une « inter­dé­pen­dance onto­lo­gique35 » et imma­nente — sur laquelle les pen­seurs du vivant fondent leurs pro­po­si­tions — et la per­ma­nence d’une alté­ri­té radi­cale. Contrairement à l’écologie du vivant qui met en avant le tis­su rela­tion­nel et conti­nu entre humains et non-humains dans une logique géné­rale de l’intégration, gom­mant toute spé­ci­fi­ci­té pour mettre à mal le dua­lisme nature/culture, Camus envi­sage aus­si le rap­port d’étrangeté, d’irréductibilité du monde natu­rel face à l’exigence humaine de ratio­na­li­té et de sens. Ce sen­ti­ment, il lui donne, dans Le Mythe de Sisyphe, le nom d’absurde :

« [S]’apercevoir que le monde est épais, entre­voir à quel point une pierre est étran­gère, nous est irré­duc­tible, avec quelle inten­si­té la nature, un pay­sage peut nous nier. Au fond de toute beau­té git quelque chose d’in­hu­main et ces col­lines, la dou­ceur du ciel, ces des­sins d’arbres, voi­ci qu’à la minute même, ils perdent le sens illu­soire dont nous les revê­tions, dé­sor­mais plus loin­tains qu’un para­dis per­du. L’hostilité pri­mi­tive du monde, à tra­vers les mil­lé­naires, remonte vers nous. […] Le monde nous échappe puis­qu’il rede­vient lui-même. Une seule chose : cette épais­seur et cette étran­ge­té du monde, c’est l’ab­surde36. »

« Camus envi­sage le rap­port d’étrangeté, d’irréductibilité du monde natu­rel face à l’exigence humaine de ratio­na­li­té et de sens. »

Mais cette expé­rience du non-sens n’occulte pas le sen­ti­ment d’une « fra­ter­ni­té secrète37 », d’un lien sen­sible, étroit, nour­ri­cier avec le monde natu­rel, qu’il soit ani­mal (« J’aime les petits lézards aus­si secs que les pierres où ils courent. Ils sont comme moi, d’os et de peau38 » écrit-il dans ses Carnets) ou végé­tal (« Au-des­sus de moi, un gre­na­dier lais­sait pendre les bou­tons de ses fleurs, clos et cô­te­lés comme de petits poings fer­més qui contien­draient tout l’es­poir du prin­temps39 », lit-on dans Noces). En « natu­rien », Camus pense que l’expérience de la beau­té n’est pas esthé­ti­sante, mais donne lieu à un véri­table corps-à-corps avec la chair-même du réel, dont l’écriture et l’art viennent dire toute l’intensité.

Loin de la stan­dar­di­sa­tion média­tique qui trans­forme, à coup de cita­tions, les textes lyriques de Camus en un décor de carte pos­tale, c’est la puis­sance sen­sible et la pro­fon­deur phi­lo­so­phique de l’expérience décrite qui doit nous rete­nir. Si ces « ins­tants d’accord » font que Camus ne croit pas à la « frac­ture entre le monde et l’homme40 », la nature n’en demeure pas moins selon lui une « énigme », celle du « deve­nir », dans une repré­sen­ta­tion héri­tée de la Grèce pré­so­cra­tique. Le lyrisme camu­sien tente de retrans­crire dans l’écriture l’expérience sen­sible de ce deve­nir, de ce mou­ve­ment qui tra­verse chaque forme de vie, comme il en fait l’expérience, au détour d’un séjour en Dordogne :

« Ici la terre est rose, les cailloux cou­leur chair, les matins rouges et cou­ron­nés de chants purs. La fleur meurt en un jour et renaît déjà sous le soleil oblique. Dans la nuit, la carpe endor­mie des­cend la rivière grasse ; des torches d’éphémères flambent aux lampes du pont, laissent aux mains un plu­mage vivant et couvrent le sol d’ailes et de cire d’où rejailli­ra une vie fugi­tive. Ce qui meurt ici ne peut pas­ser. Asile, terre fidèle, c’est ici voya­geur qu’il faut reve­nir, dans la mai­son où se garde la trace et la mémoire, et ce qui dans l’homme ne meurt pas avec lui mais renaît dans ses fils41. »

[Orlando Pelayo]

La nature, sous ses dif­fé­rentes formes, humaines ou non-humaines, ne sau­rait donc se réduire chez Camus à une repré­sen­ta­tion scien­ti­fique et intel­lec­tuelle qui ten­te­rait de maî­tri­ser ce mou­ve­ment de deve­nir dans des schèmes abs­traits. Le mot « monde », qui est le pre­mier de ses dix mots pré­fé­rés, ne recouvre nul­le­ment sous sa plume une dimen­sion abs­traite, celui de l’espace mon­dia­li­sé, mais, bien au contraire, une réa­li­té pro­fon­dé­ment incar­née, vécue dans un corps, dans une « chair ». Camus se méfie du ratio­na­lisme et se demande déjà, en 1955, si la « croyance abso­lue dans la rai­son ratio­na­liste n’est pas res­pon­sable d’un rétré­cis­se­ment de la sen­si­bi­li­té humaine » et ne « finit pas par pro­vo­quer une sorte de per­ver­sion, à la fois dans l’intelligence et dans les mœurs42 ». L’« ordre de la nature » que recon­naît Camus est donc celui du deve­nir, loin de ses récu­pé­ra­tions réac­tion­naires — types Causeur ou Eugénie Bastié — qui réduisent ce flux fait d’« équi­libres pas­sa­gers » et de « bou­le­ver­se­ments per­ma­nents43 » à une norme bio­lo­gique à conser­ver. « L’être ne peut s’éprouver que dans le deve­nir, le deve­nir n’est rien sans l’être, écrit-il. Le monde n’est pas dans une pure fixi­té ; mais il n’est pas seule­ment mou­ve­ment. Il est mou­ve­ment et fixi­té44. »

« Si Camus croit en l’existence d’une nature humaine, c’est qu’elle n’est ni rivée à un capi­tal géné­tique ou à une norme, ni réduite à une pure his­to­ri­ci­té autocréatrice. »

Si Camus croit en l’existence d’une « nature humaine » — une notion pro­blé­ma­tique pour les pen­seurs du vivant, à l’ins­tar de l’an­thro­po­logue Tim Ingold — c’est qu’elle n’est ni rivée à un capi­tal géné­tique ou à une norme, ni réduite à une pure his­to­ri­ci­té auto­créa­trice. Le pro­ces­sus d’humanisation, que Camus inter­roge lon­gue­ment dans L’Homme révol­té, pro­cède tout autant d’un mou­ve­ment de consen­te­ment au monde, du sen­ti­ment de com­mu­nau­té vivante que l’humain éprouve à l’égard de ses sem­blables et du monde natu­rel, que d’un mou­ve­ment de refus de cette réa­li­té qui l’engage à agir dans l’histoire. L’humanisation, que Camus nomme révolte, est donc un double mou­ve­ment, où la part his­to­rique de l’homme et son appar­te­nance à la nature doivent s’équilibrer l’une et l’autre :

« La révo­lu­tion abso­lue sup­po­sait en effet l’ab­so­lue plas­ti­ci­té de la nature humaine, sa réduc­tion pos­sible à l’é­tat de force his­to­rique. Mais la révolte est, dans l’homme, le refus d’être trai­té en chose et d’être réduit à la simple his­toire. Elle est l’af­fir­ma­tion d’une nature com­mune à tous les hommes, qui échappe au monde de la puis­sance. L’histoire, cer­tai­ne­ment, est l’une des limites de l’homme ; en ce sens le révo­lu­tion­naire a rai­son. Mais l’homme, dans sa révolte, pose à son tour une limite à l’his­toire. À cette limite naît la pro­messe d’une valeur45. »

L’usage du mot « nature humaine » désigne sous sa plume une valeur issue d’une cer­taine limite fon­dée sur la digni­té et dans l’exercice que fait l’humain de son huma­ni­té. Cette limite convo­quée par Camus devient alors une ten­sion énig­ma­tique, à l’origine de la per­pé­tua­tion de l’être humain. À l’é­cart de tout conser­va­tisme ou trans­hu­ma­nisme, c’est une troi­sième voie que Camus pro­pose, qui fait écho à ce qu’ont pro­po­sé, bien des années plus tard, Miguel Benasayag et Léo Coutellec dans leur article « Nos limites ne sont pas les leurs46 ». Les deux auteurs dis­tinguent trois formes de limites : la limite-seuil, la limite-borne et la limite-frontière.

[Orlando Pelayo]

La pre­mière, celle de « seuil », inter­vient « lorsque l’on peut dire que son fran­chis­se­ment est pos­sible mais qu’il aura pour consé­quence un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif et néga­tif ». Elle est cette limite fran­chis­sable qui per­met de dire que rien n’est impos­sible et que la science entre­prend au quo­ti­dien de dépas­ser, sans pour autant envi­sa­ger les consé­quences sur le monde et ses habi­tants. Camus a bien sai­si le risque qu’encourt le dépas­se­ment de cette limite-seuil quand il déclare que « les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pou­vait être fran­chie » et que celui « qui osait la dépas­ser […] était frap­pé sans mer­ci47 ». C’est cette limite qui, dans le trans­hu­ma­nisme, cherche à être fran­chie à tout prix grâce à la technologie.

La deuxième, la limite-borne, implique que « l’humain a une forme déter­mi­née, des carac­té­ris­tiques fixes, visibles et intel­li­gibles, bref des contours qui le défi­nissent et qu’il ne faut donc pas faire dis­pa­raître, au risque du post­hu­main ou du trans­hu­main ». Avec cette vision de la notion de limite, on retrouve une nature humaine envi­sa­gée du côté du conser­va­tisme abso­lu, c’est-à-dire d’un bloc ini­tial à défendre coûte que coûte face aux assauts de l’histoire et du pro­grès. On com­prend aisé­ment, au regard de ce que l’on a déjà dit, que Camus ne puisse reprendre abso­lu­ment à son compte ces deux formes.

Enfin, la der­nière forme de limite que Benasayag et Coutellec évoquent est celle de la limite-fron­tière, ce « lieu où [la] ten­sion entre l’illimitation et l’autolimitation peut s’exprimer ». Sur le plan poli­tique, la limite-fron­tière engage donc l’humain sur « le ter­rain conflic­tuel de l’arbitrage et de la hié­rar­chi­sa­tion des valeurs dans les prises de déci­sion », un ter­rain qui est le propre de la démo­cra­tie. Camus par­tage une telle vision de la limite, celle d’une fron­tière en ten­sion à la recherche de « for­mules sociales où [une] espèce d’équilibre, dif­fi­cile à main­te­nir, sera réa­li­sé48 ».

Face à la trans­gres­sion des limites-seuils et à l’artificialisation géné­rale de la vie à laquelle conduit l’instrumentalisation pro­gres­siste de la science par l’idéologie trans­hu­ma­niste ; face aux dis­cours réac­tion­naires qui réduisent l’humain à la conser­va­tion de bornes reli­gieuses, sociales et bio­lo­giques intan­gibles, la « nature humaine » telle que l’envisage Camus est un pro­ces­sus dyna­mique inlas­sable. Et, « plu­tôt qu’une éman­ci­pa­tion » qui sup­po­se­rait l’existence d’un accom­plis­se­ment fina­liste libé­ra­teur, ren­voie à « une affir­ma­tion pro­gres­sive et jamais ache­vée de l’homme par lui-même49 ».


Illustrations de vignette et de ban­nière :Orlando Pelayo


  1. Actuelles IV, Gallimard, 2024, p. 397.[]
  2. Voir Olivier Gloag, Oublier Camus, La Fabrique, 2023. L’ouvrage de Faris Lounis et Christian Phéline, Retrouver Camus (Le Bord de l’eau, 2025), tout en pro­po­sant une cri­tique argu­men­tée de l’ouvrage de Gloag, resi­tue aus­si, dans une pers­pec­tive his­to­rique, le rap­port de Camus à la colo­ni­sa­tion et au colo­nia­lisme.[]
  3. « Albert Camus et l’Algérie colo­niale », 18 et 19 mars 2025, orga­ni­sé par Catherine Brun, Christian Phéline, Agnès Spiquel.[]
  4. Agnès Spiquel, « Albert Camus et l’Algérie colo­niale, la longue confron­ta­tion d’un homme et d’une situa­tion. Premier bilan d’un col­loque récent », Chroniques camu­siennes, n° 45, avril 2025, p. 5–9. []
  5. Extrait d’un article publié dans L’Express en 1955 sous le titre « Le vrai débat », repro­duit dans Œuvres com­plètes III, p. 1021[]
  6. Le 26 juin 1951, le père Bruckberger, ami de Camus, le pré­vient : « Vous serez uti­li­sé par la droite, comme Bernanos a été uti­li­sé par la gauche, et pour les mêmes rai­sons. » (Œuvres com­plètes IV, p. 1222) Bruckberger n’a pas tort. Le 28 décembre de la même année, Michel Mourre recense L’Homme révol­té dans Aspects de la France, l’hebdomadaire de l’Action Française, sous le titre « Le révol­té de Camus rejoin­dra-t-il les construc­teurs natio­na­listes ? » (ibid, p. 1224). []
  7. La paru­tion d’une ver­sion reliée de ce hors-série mar­que­ra cette cano­ni­sa­tion de Camus par le jour­nal.[]
  8. « Camus, le Mécontemporain », entre­tien avec Alain Finkielkraut. Propos recueillis par Michel de Jaghere et Vincent Tremolet de Villers, « Camus, l’écriture, la révolte, la nos­tal­gie », Le Figaro, hors-série, décembre 2009, p. 61.[]
  9. Ibid., p. 62.[]
  10. Henri Guaino, Camus au Panthéon — Discours ima­gi­naire, Plon, 2013.[]
  11. Combat, 24 novembre 1944, repro­duit dans À Combat, Folio, p. 369.[]
  12. « Le cli­vage gauche-droite est dépas­sé, c’est un truc de vieux cons à la ramasse », décla­rait en 2016 le direc­teur de la rédac­tion de Limite, Paul Piccarreta. (Arnaud Gonzague, « Médias : la nou­velle tri­bu réac », Le Nouvel Observateur, 5 novembre 2016).[]
  13. N’en déplaise à Eugénie Bastié, cofon­da­trice de la revue avant d’être recru­tée par CNews, qui décla­rait : « On n’entre pas dans les cases tra­di­tion­nelles, alors, évi­dem­ment, la ten­ta­tion est grande de nous dépeindre comme des sous-marins de l’ex­trême droite, brouillant déli­bé­ré­ment les repères idéo­lo­giques pour trom­per les gens. » (Arnaud Gonzague, « Médias : la nou­velle tri­bu réac », Le Nouvel Observateur, 5 novembre 2016).[]
  14. Michael Sadoun, « Camus, un pen­seur conser­va­teur ? », Causeur, 10 jan­vier 2020.[]
  15. Agnès Spiquel, « Albert Camus et l’Algérie colo­niale, la longue confron­ta­tion d’un homme et d’une situa­tion. Premier bilan d’un col­loque récent », Chroniques camu­siennes, n°45, avril 2025, p. 5–9.[]
  16. Lettre citée par Maciej Kaluza, « Rethinking Camus’s Truce Appeals : Neither Coloniser nor Colonised in rela­tion to Memmi’s Colonial Dichotomy », Interventions : International Journal of Postcolonial Studies, vol. 21, n° 2, 2019, p. 219–234.[]
  17. L’Homme révol­té, Œuvres com­plètes III, p. 274.[]
  18. Présentation du livre d’Olivier Gloag sur le site des édi­tions La Fabrique.[]
  19. L’article d’Eugénie Bastié sur le livre de Gloag est aujourd’hui ran­gé dans le dos­sier « L’offensive woke » du Figaro. La jour­na­liste ouvre sa cri­tique en accu­sant ces « facs anglo-saxonnes » où « faire chu­ter les DWEMs (« Dead White European Males », pour « Mâles euro­péens blancs et morts ») de leurs pié­des­taux est deve­nu un dépar­te­ment à part entière de la recherche occi­den­tale. »[]
  20. Kamel Daoud, « Le crime de Camus, hier et aujourd’­hui », Le Point, 17 jan­vier 2025.[]
  21. À Combat, Gallimard, Folio, p. 235–326.[]
  22. À Combat, édi­to­rial du 18 décembre 1944, op. cit., p. 417.[]
  23. Terme employé dans l’article « La révo­lu­tion tra­ves­tie », Œuvres com­plètes II, p. 445.[]
  24. « Un nou­veau contrat social », Œuvres com­plètes II, p. 451.[]
  25. On pour­ra lire Écrits liber­taires (1948–1960) aux édi­tions Indigènes et Albert Camus et les liber­taires aux édi­tions Egregores.[]
  26. L’Homme révol­té, Œuvres com­plètes, III, p. 223.[]
  27. Les Soulèvements de la terre, Premières secousses, La Fabrique, 2024, p. 158. Voir en par­ti­cu­lier le cha­pitre « Quelle est la nature qui se défend ? », p. 157 à 167.[]
  28. Œuvres com­plètes, III, p. 599.[]
  29. « Estimable, la thèse des deux auteurs souffre de tom­ber dans l’anachronisme his­to­rique », écrit Yves Ansel à pro­pos de notre ouvrage, Albert Camus, et la nature contre l’histoire (Le Passager Clandestin, 2024) dans la recen­sion qu’il effec­tue dans En atten­dant Nadeau. Dès l’introduction nous pre­nons pour­tant soin d’éviter cette ten­ta­tion en uti­li­sant le terme de « lan­ceur d’alerte » pour par­ler de Camus.[]
  30. Renaud Garcia, La col­lap­so­lo­gie ou l’écologie muti­lée, L’Échappée, 2020, p. 135.[]
  31. Carnets, Œuvres com­plètes II, p. 1072.[]
  32. En par­ti­cu­lier Bernard Charbonneau et Jacques Ellul dans l’article « Le Sentiment de la nature, force révo­lu­tion­naire », paru d’abord dans le Journal inté­rieur des groupes per­son­na­listes du Sud- Ouest en juin 1937, puis repris en 2013 aux édi­tions du Seuil dans leur livre col­lec­tif Nous sommes révo­lu­tion­naires mal­gré nous.[]
  33. Bruno Latour, Politiques de la nature, Paris, La Découverte, 2004, p. 42, cité par Michel Blay et Renaud Garcia dans La nature existe, L’échappée, 2025, p. 30.[]
  34. L’Homme révol­té, Œuvres com­plètes, III, p. 299.[]
  35. Laurent Bove, Albert Camus, de la trans­fi­gu­ra­tion, édi­tions de la Sorbonne, 2014, p. 120.[]
  36. Le Mythe de Sisyphe, dans Œuvres com­plètes, I, p. 228.[]
  37. NocesŒuvres com­plètes, I, p. 45.[]
  38. CarnetsŒuvres com­plètes, IV, p. 1298.[]
  39. NocesŒuvres com­plètes, I, p. 109.[]
  40. CarnetsŒuvres com­plètes, II, p. 1072–1073.[]
  41. CarnetsŒuvres com­plètes, IV, p. 1113.[]
  42. « L’Avenir de la civi­li­sa­tion euro­péenne », Œuvres com­plètes, III, p. 995–998.[]
  43. Les Soulèvements de la terre, op. cit., p. 159.[]
  44. L’Homme révol­téŒuvres com­plètes, III, p. 315.[]
  45. L’Homme révol­téŒuvres com­plètes, III, p. 275.[]
  46. Miguel Benasayag et Léo Coutellec, « Nos limites ne sont pas les leurs », Écologie & Politique, 2018/2, n° 57.[]
  47. « L’Exil d’Hélène », L’Été, Œuvres com­plètes, III, p. 600.[]
  48. « L’Avenir de la civi­li­sa­tion euro­péenne »Œuvres com­plètes, III, p. 1001.[]
  49. « Remarque sur la révolte », Œuvres com­plètes, III, p. 332.[]

REBONDS

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Rémi Larue

Étudiant en dernière année de doctorat. Il place ses recherches au carrefour de la philosophie, de l'histoire et de la littérature. Il aime la révolte camusienne, le combat rugbystique et libertaire.

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Faris Lounis

Diplômé en lettres et en philosophie, Faris Lounis est écrivain et journaliste indépendant. Il collabore avec plusieurs revues et quotidiens dont El Watan, Orient XXI, ActuaLitté, Nonfiction, En Attendant Nadeau et Al Araby al-Jadeed.

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Alexis Lagier

Secrétaire de la Société des Études Camusiennes et membre du comité de lecture de la revue Présence d’Albert Camus.

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