Texte inédit | Ballast
Faudrait-il donc « oublier Camus1 », comme y invite un essai récent ? Si l’écrivain, socialiste anti-autoritaire, a été un ardent défenseur de la paix et s’est battu pour l’abolition de la peine de mort aux côtés d’Arthur Koestler, il n’a pas su dénoncer la construction de l’Algérie française et la politique coloniale de la France. De L’Étranger au Premier homme, la terre où est né Camus irrigue ses romans et récits. Pied-noir, enfant de l’école républicaine, la critique de l’écrivain s’est émoussée dès lors qu’il s’est agit de dénoncer les horreurs commises par le colonisateur au Maghreb. Dans ce texte, l’historien Alain Ruscio revient sur les écrits et discours de Camus afin de comprendre sa position sur l’Algérie2.
Camus l’Algérien

« Il y a sans doute trois Camus : le journaliste, le romancier, le citoyen natif de cette terre. »
Il y a sans doute, en fait, trois Camus, qui évidemment s’entremêlent selon les époques et les sollicitations de l’actualité : le journaliste, qui n’hésita pas à aller sur le terrain et à témoigner en Kabylie en 1939, puis à proposer des solutions libérales en 1945 ; le romancier, qui utilisa le cadre géographique et humain qu’il connaissait le mieux pour y installer ses intrigues ; enfin, le citoyen natif de cette terre, qui assista impuissant à un affrontement des communautés qu’il avait pressenti, mais qu’il faisait tout pour repousser ou, au moins, limiter10. Ces trois Camus se rejoignent toutefois sur un point : un attachement viscéral transcendant tout discours rationnel à sa terre d’Algérie :
« Étant né dans ce désert, je ne puis songer en tout cas à en parler comme un visiteur. Est-ce qu’on fait la nomenclature des charmes d’une femme très aimée ? Non, on l’aime en bloc, si j’ose dire, avec un ou deux attendrissements précis, qui touchent à une moue favorite ou à une façon de secouer la tête. J’ai ainsi avec l’Algérie une longue liaison qui sans doute n’en finira jamais, et qui m’empêche d’être tout à fait clairvoyant à son égard11 ».
Rarement autant qu’avec Camus, en effet, on eut l’impression — fondée — qu’un Européen natif de cette terre avait le droit, tout comme ses compatriotes musulmans, de se proclamer Algérien.
Albert Camus est né le 7 novembre 1913 à Mondovi, aujourd’hui Dréan, une petite ville proche de Bône. Il a passé son enfance dans un quartier d’Alger, à Belcourt. Orphelin, élevé par sa mère et sa grand-mère, il connaît la pauvreté. Engagé dès son adolescence dans un esprit humaniste, il est attiré par le communisme. Il adhère ainsi au Parti communiste à l’été 193512, il y restera jusqu’à l’automne 1937, date à laquelle il est exclu, suite à son désaccord devant l’approbation communiste concernant la dissolution de l’Étoile nord-africaine13 — encore faut-il bien voir que Camus n’adhère pas pour autant aux thèses nationalistes14 — et, sans doute également pour sa réticence face au soutien inconditionnel du Parti communiste algérien (PCA) à l’Union soviétique15.
[Extrait d'une œuvre d'Adolph Gottlieb]
Alger Républicain, 1938–1940
Il collabore ensuite au quotidien Alger Républicain16, alors de sensibilité Front populaire et non communisante, comme il le deviendra après 1945. L’histoire des idées a surtout retenu son reportage en Kabylie. Mais il décrivit bien d’autres aspects de la réalité coloniale de l’époque : certains scandales, certaines décisions de justice et, surtout, certaines pratiques de la police. Couvrant le procès d’un cheikh, El Okbi, il dénonce en 1939 « les tortures infligées par la Sûreté17 » à un suspect, puis à une jeune femme, Aïcha : « Elle a été torturée pendant huit jours. Elle a été frappée, déshabillée, au point qu’elle urinait à force de coups18 ». Camus réutilise même le mot dans le titre d’un autre article : « Comme au Moyen Âge : la torture au service des accusateurs19 ». Il y dénonce, déjà, l’emploi de la « baignoire », soit l’immersion de la tête et du haut du corps dans l’eau, ainsi que l’usage de l’électricité.
« L’histoire des idées a surtout retenu son reportage en Kabylie. Mais il décrivit bien d’autres aspects de la réalité coloniale de l’époque. »
Le point d’orgue est le voyage d’une dizaine de jours20 qu’il effectue, en mai 1939, en Kabylie, pour ce même journal, et qui donnera naissance à une série de reportages, devenue célèbre, intitulée Misère de la Kabylie. Les sous-titres sont parlants : « La Grèce en haillons » (5 juin), « Le dénuement » (6 juin), « Le dénuement. Cinq enfants sont morts pour avoir mangé des racines vénéneuses » (7 juin), « Les salaires insultants » (8 juin), « L’assistance. Un médecin pour 60.000 habitants » (10 juin), « L’enseignement. Les palais dans le désert » (11 juin), etc21. Le reportage s’ouvre sur une constatation qui, après 109 ans de présence française — et moins d’une décennie après les fastes du Centenaire22 — choque : « Un peuple entier souffre de la faim et les trois quarts de ses hommes vivent des charités administratives23 ». Le passage devenu le plus célèbre est publié le lendemain :
« À Bordj-Menaïel, par exemple, sur 27 000 Kabyles que compte la commune, 10 000 vivent dans l’indigence, un millier seulement se nourrissent normalement. À la distribution de grains organisée le jour où j’arrivais dans ce centre, j’ai vu près de 500 miséreux attendre patiemment leur tour de recevoir quelques litres de blé. C’est ce jour-là qu’on me fit voir la merveille de l’endroit : une vieille femme cassée en deux qui pesait 25 kilos. […] Par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou des enfants en loques disputer à des chiens kabyles le contenu d’une poubelle. À mes questions, un Kabyle a répondu : C’est tous les matins comme ça
. Un autre habitant m’a expliqué que l’hiver, dans le village, les habitants, mal nourris et mal couverts, ont inventé une méthode pour trouver le sommeil. Ils se mettent en cercle autour d’un feu de bois et se déplacent de temps en temps pour éviter l’ankylose. Et la nuit durant, dans le gourbi misérable, une ronde rampante de corps couchés se déroule sans arrêt. Ceci n’est sans doute pas suffisant puisque le Code forestier empêche ces malheureux de prendre le bois où il se trouve et qu’il n’est pas rare qu’ils se voient saisir leur seule richesse, l’âne croûteux et décharné qui servit à transporter les fagots […]. On me dira : Ce sont des cas particuliers… C’est la crise, etc. Et, en tout cas, les chiffres ne veulent rien dire
. J’avoue que je ne puis comprendre cette façon de voir. Les statistiques ne veulent rien dire et j’en suis bien d’accord, mais si je dis que l’habitant du village d’Azouza que je suis allé voir faisait partie d’une famille de dix enfants dont deux seulement ont survécu, il ne s’agit point de chiffres ou de démonstration, mais d’une vérité criante et révélatrice24 ».
[Extrait d'une œuvre d'Adolph Gottlieb]
Même si les effroyables pertes humaines du passé ne se reproduisent plus, des hommes, des femmes, des enfants meurent. Camus cite des exemples :
« Et le fait est que j’ai vu pire. Je savais en effet que la tige de chardon constituait une des bases de l’alimentation kabyle. Je l’ai ensuite vérifié un peu partout. Mais ce que je ne savais pas c’est que, l’an passé, cinq petits kabyles de la région d’Abbo sont morts à la suite d’absorption de racines vénéneuses. Je savais que les distributions de grains ne suffisaient pas à faire vivre les Kabyles. Mais je ne savais pas qu’elles les faisaient mourir et que cet hiver quatre vieilles femmes, venus d’un douar éloigné jusqu’à Michelet pour recevoir de l’orge sont mortes dans la neige sur le chemin de retour25 ».
« Le journaliste proposait de rompre avec la stagnation régnant depuis des décennies — en fait, depuis le début de la colonisation — par une politique de réformes sociales. »
La qualité de l’écriture, la richesse de la documentation, la réputation — encore naissante, mais déjà établie dans certains milieux — de Camus, accordèrent à cette série un vrai retentissement. Face à de tels constats, le journaliste proposait de rompre avec la stagnation régnant depuis des décennies — en fait, depuis le début de la colonisation — par une politique de réformes sociales : des salaires décents, la liquidation du chômage, une formation professionnelle, une politique de prix agricoles permettant aux familles de vivre, un équipement technique, une amélioration de l’habitat, etc26. Il s’attire aussi des critiques. Exactement au même moment, le journal pro-colonial La Dépêche algérienne envoya en reportage, dans la même région, Roger Frison-Roche27, alors beaucoup plus connu que Camus. Certaines formules de l’écrivain furent des réponses directes au jeune journaliste : « Je ne suis pas du même avis que certains ; la France a fait de grandes et belles choses en Kabylie et il faudrait pour nier une telle évidence se boucher volontairement les yeux et s’obstiner à ne voir en tout que le mauvais côté des choses28 ».
En 1939, un anticolonialiste ?
La lecture des reportages camusiens de 1939 amène diverses réflexions. La première est que la constatation de la misère indigène n’est pas alors exceptionnelle. C’est la signature de Camus au bas de ces reportages qui leur a donné a posteriori une réputation, un prestige hors de proportion avec leur importance, sur le moment. Avant Camus, Victor Spielmann en Algérie, Magdeleine Paz en Tunisie, André Gide et Albert Londres en Afrique subsaharienne, Roland Dorgelès, Louis Roubaud et Andrée Viollis en Indochine, avaient fourni des témoignages comparables.

« L’anticolonialisme, en 1939, était une denrée rare, et nul ne peut décemment reprocher au jeune Camus une absence de lucidité politique que n’avaient alors aucun acteur ou observateur. »
La seconde est que l’assimilation de ces dénonciations à la critique anticolonialiste, comme le font la majorité des études consacrées à Misère de la Kabylie, est un contresens et un anachronisme. Un siècle plus tôt, le médecin Louis René Villermé n’appelait pas à la révolution, ni même ne l’imaginait après avoir constaté la terrible misère ouvrière… De la même façon, Gide, Dorgelès et les autres auteurs cités précédemment ne concluaient, après ces constatations, à la nécessaire indépendance des peuples colonisés. Et Camus pas plus que les autres. En fait, celui-ci s’est placé dans une perspective réformatrice, interne donc au système colonial : si on n’améliore pas la situation des fellahs, la propagande nationaliste risque de capter les esprits29. Affirmer cela ne peut évidemment être assimilé à un reproche : l’anticolonialisme, en 1939, était une denrée rare, et nul ne peut décemment reprocher au jeune Camus une absence de lucidité politique que n’avaient alors aucun acteur ou observateur — français et algérien — des événements, hors Messali Hadj et son Parti du Peuple algérien (PPA), formé immédiatement après la dissolution de l’Étoile nord-africaine.
D’ailleurs, les Messalistes n’étaient pas absents des reportages de Camus. Ce dernier dénonça les arrestations de membres du PPA, ce qui le distinguait du reste de la gauche française. Si ses raisons étaient de principe — le refus de l’arbitraire —, le jeune journaliste critiquait également les conséquences politiques de la répression :
« Toute répression envers le PPA aboutirait au renforcement de ce parti […]. Ce ne sont pas des martyrs qu’il faut faire, mais des citoyens libres et respectés. La montée du nationalisme algérien s’accomplit sur les persécutions dont on le poursuit. Il n’aura plus de raison d’être, au contraire, quand l’injustice disparaîtra de ce pays30 ».
Avant la Seconde Guerre mondiale, donc, Camus proteste contre le sort des indigènes, puis propose une autre politique coloniale, qui serait pour lui altruiste, humaniste, juste :
« Si la conquête coloniale pouvait jamais trouver une excuse, c’est dans la mesure où elle aide les peuples conquis à garder leur personnalité. Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin31 ».
Et de poursuivre, ailleurs : « La seule façon de donner à ce problème douloureux une solution équitable, c’est de montrer ici le visage de la France que beaucoup d’Algériens s’obstinent à croire le vrai32 ». C’est une chose bien connue des historiens des idées : le cri protestataire n’est pas — en tout cas pas forcément — un engagement révolutionnaire. Pas plus que le cri humaniste n’est de l’anticolonialisme.

À l’orée de la décolonisation
Camus, volontaire pour la mobilisation en 1939, mais refusé pour raisons de santé, vient s’établir à Paris en mars 194033. De janvier 1941 à l’été 1942, il revient un temps à Oran, puis se réinstalle en métropole jusqu’à la fin de la guerre. De ce fait, il perd de vue, durant cette période qui impose d’autres priorités, la question algérienne et, plus globalement, l’outre-mer colonisé. Il n’est évidemment pas le seul. À vrai dire aucune composante de la Résistance ne se distingue alors par une radicalité en ce domaine. Pourquoi Camus aurait-il fait exception ? On sait qu’il participe, dès la Résistance, à la grande aventure de Combat, ouvrant une nouvelle page de son activité journalistique34. À la Libération, Camus est devenu un intellectuel écouté, l’auteur de L’Étranger en 1942, ainsi qu’un journaliste très lu. Quelques mois après la parution légale du quotidien, il livre une première réflexion sur ce que devrait être l’évolution de son pays natal : « C’était autrefois le bon sens et c’est maintenant la reconnaissance qui commande qu’on fasse disparaître en Algérie tout obstacle à une assimilation sincère et intelligente35 ». Ces deux derniers adjectifs furent sans doute pesés consciencieusement. Camus se situe donc ouvertement dans la tradition assimilationniste en sa branche libérale.
« Camus se situe ouvertement dans la tradition assimilationniste en sa branche libérale. »
Un temps, pourtant, l’actualité l’amène à porter ses regards sur l’Indochine. Le 9 mars 1945, les Japonais y ont décapité l’administration française. Camus consacre quatre éditoriaux à la question. Outre la dénonciation attendue de la politique japonaise, faussement libératrice des peuples d’Asie, il réclame des réformes : « Il nous faut dire clairement que l’Indochine connaîtra demain un régime d’égalité devant la loi qui donnera au paysan annamite36 comme à l’ouvrier français la même part de dignité. Il nous faut annoncer que dans la grande Fédération française, l’Indochine occupera la place qui lui revient et que la lutte commencée aujourd’hui est autant la sienne que celle de la France37 ». Un mot, qui sera ensuite indissociable de la saga camusienne, est dès ce moment utilisé : « La justice, toute la justice, voilà notre victoire. L’Indochine sera avec nous si la France est la première à lui donner la démocratie et la liberté. Mais si nous hésitons une seule fois, elle sera avec n’importe qui, pourvu que ce soit contre nous38 ».
Camus revient dans son pays natal en avril 1945 ; il y reste trois semaines, au cours desquelles il met à jour sa documentation33. De retour à Paris, l’écrivain-journaliste consacre à l’Algérie pas moins de six articles en l’espace d’un mois : « Crise en Algérie » (13 mai) ; « La famine en Algérie » (15 mai) ; « Des bateaux et de la justice » (16 mai) ; « Les indigènes nord-africains se sont éloignés d’une démocratie dont ils se voyaient indéfiniment écartés » (18 mai) ; « Les Arabes demandent pour l’Algérie une Constitution et un Parlement » (20–21 mai) ; « C’est la justice qui sauvera l’Algérie de la haine » (23 mai), pour conclure, de nouveau, par « Crise en Algérie » (15 juin). Camus est alors de ceux — rares — qui essaient de comprendre et, surtout, de faire comprendre à leurs compatriotes les causes du malaise, de « diminuer un peu l’incroyable ignorance de la métropole en ce qui concerne l’Afrique du Nord39 ».

Une question émerge de cet effort d’écriture : a‑t-il, pour l’essentiel, rédigé ses articles durant son voyage ou immédiatement après son retour, c’est-à-dire avant l’abominable massacre de Sétif et du Constantinois ? Lorsqu’il publie le premier article, le 13 mai, ce drame a commencé depuis cinq jours, mais son paroxysme n’a pas encore eu lieu. Il se refuse, en tout cas, à qualifier la situation de « tragique » (elle est seulement, dit-il, « sérieuse »). Il commence son article par une affirmation : « Sur le plan politique, je voudrais rappeler que le peuple arabe existe. Je veux dire par là qu’il n’est pas cette foule anonyme et misérable, où l’Occident ne voit rien à respecter ni à défendre. Il s’agit au contraire d’un peuple de grandes traditions et dont les vertus, pour peu qu’on veuille l’approcher sans préjugés, sont parmi les premières ». Or, ce « peuple arabe » est séparé des européens d’Algérie par une barrière. Camus a cette formule, qui rappelle une fois de plus la politique assimilationniste : « Les Français ont à conquérir l’Algérie une deuxième fois ».
« Il garde le vocabulaire traditionnel du libéralisme en matière coloniale : assimilation, justice, réformes. »
Camus n’évoque les tueries du Constantinois que dans son dernier article, le 15 juin. Il établit un parallèle entre les malheurs des deux communautés : « Les massacres de Guelma et de Sétif ont provoqué chez les Français d’Algérie un ressentiment profond et indigné. La répression qui a suivi a développé dans les masses arabes un sentiment de crainte et d’hostilité ». Cette mise en parallèle — s’il y eut une centaine de morts français, la répression aveugle frappa la quasi totalité des familles musulmanes du Constantinois et plusieurs milliers d’Algériens perdirent la vie40 — aurait pu paraître fondée en mai, lorsque l’ampleur du drame n’était pas encore soupçonnée en métropole. À la mi-juin, sous la plume d’un journaliste forcément informé, elle étonne.
À l’issue de cette série d’articles, des solutions sont proposées :
« Le gouvernement doit […] fournir aux masses arabes la preuve qu’aucun ressentiment n’entravera jamais son désir d’exporter en Algérie le régime démocratique dont jouissent les Français. Mais ce ne sont pas des discours qu’il faut exporter, ce sont des réalisations. Si nous voulons sauver l’Afrique du Nord, nous devons marquer à la face du monde notre résolution d’y faire connaître la France par ses meilleures lois et ses hommes les plus justes. Nous devons marquer cette résolution et, quelles que soient les circonstances ou les campagnes de presse, nous devons nous y tenir. Persuadons-nous bien qu’en Afrique du Nord comme ailleurs on ne sauvera rien de français sans sauver la justice […]. C’est la force infinie de la justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants41 ».
Comme en 1939, donc, nulle trace dans ses écrits d’après-guerre d’un anticolonialisme de principe. Si Camus regrette les occasions perdues, en particulier lors du Front populaire, « ce grand espoir déçu42 », il garde le vocabulaire traditionnel du libéralisme en matière coloniale : assimilation, justice, réformes — non seulement sociales, mais aussi politiques, c’est-à-dire « une Constitution et un Parlement43 », au service d’une cause : « Sauver l’Afrique du Nord. » Ce à quoi on ne peut s’empêcher d’ajouter : française. Camus quitte la vie journalistique en 1947.

La question coloniale avant la guerre d’Algérie
De 1945 à 1954, un événement d’importance marque la vie française : en Indochine, après une courte période d’espoir quant à une solution négociée, une guerre commence, puis s’étend, premier conflit de la décolonisation tragique. Camus s’y intéresse-t-il ? En tout cas, il ne signe aucun article, au début de la guerre (novembre-décembre 1946), alors qu’il travaille toujours à Combat. Puis, durant le conflit, son nom n’apparaît dans aucun appel44. Sans doute faut-il y voir une méfiance à l’égard de ceux qui, alors, s’identifient à la lutte contre cette guerre : les communistes français, en premier lieu, avec lesquels Camus refuse tout compagnonnage, mais aussi les intellectuels de gauche, en particulier l’équipe des Temps Modernes, également très active. Sollicité, par exemple, pour participer à la campagne pour la libération du marin communiste Henri Martin, il refuse tout net d’écrire dans un ouvrage dirigé par Sartre45, mais tient à expliquer ce refus : « C’est compromettre désormais les valeurs de liberté, entre autres valeurs, que de les défendre auprès des Temps Modernes et de ceux qui les approuvent ». Par contre, il exige lui aussi la libération d’Henri Martin, lavé du soupçon de sabotage par un tribunal militaire, et donc maintenu en prison pour simple délit d’opinion. Martin était communiste ? « Une démocratie ne peut, sans se contredire, réduire une doctrine par les tribunaux, mais seulement la combattre sans faiblesse tout en lui assurant la liberté d’expression46 ».
« À la date du 1er novembre 1954, aucune allusion à la Toussaint rouge. »
Tout ceci est connu, et Camus l’a écrit cent fois. Mais l’intérêt principal de ce texte tient à l’absence de la guerre d’Indochine. Dans cet article, qui occupe cinq colonnes du journal, il n’y a pas un mot qui permette de connaître l’opinion de l’écrivain sur ce conflit. On peut, en extrapolant, imaginer qu’il était mal à l’aise : s’il ne pouvait approuver le principe même d’une guerre coloniale, encore moins les méthodes de l’armée française, il ne pouvait non plus être insensible à la justification de l’effort français. Camus a cru, comme beaucoup de ses contemporains, à l’expansionnisme communiste. En Asie, lorsqu’il écrit ces lignes, l’« Empire rouge » vient de conquérir la Chine et la guerre de Corée est venue s’ajouter à celle d’Indochine, donnant à ce conflit, colonial dans un premier temps, une dimension nouvelle — celle de l’un des fronts du choc mondial entre le « monde libre » et le communisme. Proposons donc seulement une hypothèse : le silence, reflet de ce malaise camusien, a été la solution jugée par l’écrivain la moins inconfortable.
L’Algérie, à présent. Avant novembre 1954, Camus n’a jamais perdu de vue l’évolution de son pays natal. Il y a effectué un nouveau voyage en décembre 1952. Le 14 juillet 195347, alors que sept Algériens sont abattus par la police place de la Nation, à l’issue d’une manifestation, il fait entendre sa voix :
« Il me semble que nous devrions être au moins quelques uns à réclamer dès maintenant, en dehors de tout esprit de parti, une enquête qui concernerait d’abord, et certainement, ceux qui ont donné l’ordre d’ouvrir le feu mais qui, de plus, poursuivrait jusque dans les milieux gouvernementaux cette très ancienne conspiration de bêtise, de silence et de cruauté qui déracine les travailleurs algériens, les fait vivre misérablement dans des taudis et les désespère jusqu’à la violence pour les tuer à l’occasion48 ».
Ils ne furent pas nombreux, alors, les intellectuels de renom qui protestèrent avec cette force.

À l’épreuve de la guerre
Lorsque s’enclenche le processus fatal, dans quel état d’esprit est Camus ? Les premiers temps, il observe un silence pesant. Le plus probable est que, comme la majorité de ses contemporains, il a cru à une succession d’incidents, comme le pays en avait déjà connu beaucoup. Mais, même en retenant cette hypothèse, la lecture de ses Carnets49 intrigue : pas une seule référence aux « événements » en cours n’y figure. À la date du 1er novembre 1954, aucune allusion à la Toussaint rouge, alors que toute la presse en fait sa Une. Puis, au fil des jours, des notations sur ses voyages (il est alors en Italie), ses lectures, ses ébauches d’écriture (Le premier homme), quelques pensées… Roland Tréno, alors journaliste au Canard enchaîné, a demandé à Camus, le 24 novembre, un article sur les « événements » en cours, mais l’écrivain n’a pas donné suite33. Plus étonnant encore, il séjourne en février 1955 à Alger et n’écrit pas une ligne, dans ses Carnets, sur l’actualité algérienne (18 février : l’odeur des jasmins… 20 février : la chance d’être né à Tipasa « et non à Saint-Étienne ou à Roubaix »… 24 février : visite sur les chantiers de reconstruction d’Orléansville50… 25 février : le « bonheur de cette simple amitié » lorsqu’il était footballeur, etc.).
La première expression publique de l’écrivain survient après huit mois de conflit51. Le 9 juillet 1955, L’Express publie le premier de ses billets. Comme en mai 1945, il établit un parallèle entre Terrorisme et Répression, qui donne son titre à l’article :
« L’action terroriste et la répression sont, en Algérie, deux forces purement négatives, vouées toutes deux à la destruction pure, sans autre avenir qu’un redoublement de fureur et de folie. Ceux qui font mine de l’ignorer ou qui exaltent l’un à l’exclusion de l’autre, ne parviennent qu’à resserrer le nœud où l’Algérie étouffe et nuisent pour finir à l’une ou l’autre cause qu’ils veulent pourtant servir […]. Sauver des vies et des libertés du côté arabe revient à épargner des vies du côté français, et à arrêter, par le seul moyen qui nous soit offert, la surenchère dégoûtante entre les crimes. C’est ainsi que nous aiderons, non pas à la fraternité, puisque ce mot donnerait à rire aujourd’hui, mais à la survie de deux peuples et aux chances de leur entente future. »
Ces lignes sont écrites un mois seulement avant les tueries de Philippeville d’août 1955 qui vont creuser définitivement un gouffre entre les communautés. Au meurtre d’une centaine Européens par des paysans algériens encadrés par le FLN, l’armée française et des civils ont répondu par une « chasse à l’Arabe » et des exécutions sommaires de masse, massacrant plusieurs milliers de musulmans52. Dès lors, Camus a perdu : les chances d’une « entente future », qu’il appelle de ses vœux, n’existent plus.
« Comme lors de la guerre d’Indochine, il refusait catégoriquement de voir sa signature cautionner les combats de la gauche radicale et indépendantiste, a fortiori communiste. »
Les autres prises de position publiques de Camus sont certes marquantes, mais rares : 13 articles ou tribunes dans L’Express53 ; une « Lettre à un militant algérien54 » ; un « Appel » contre les massacres dont étaient victimes les membres du MNA, accusant le FLN de totalitarisme55 ; enfin, bien sûr, la controverse de Stockholm. Son nom ne figure dans aucun des grandes pétitions — dont pourtant, on le sait, la guerre d’Algérie fut grande consommatrice56 —, même lorsqu’il ne s’agissait que d’exiger l’arrêt des hostilités, sans préjuger de l’avenir du pays57. Il se tait par exemple lors de l’affaire de la saisie de La Question d’Henri Alleg, interdit après quelques semaines de diffusion, ensuite diffusé clandestinement, ou plus exactement il refuse de s’associer à la protestation de Malraux, Martin du Gard, Mauriac et Sartre58. On imagine pourtant que son prix Nobel, alors tout récent, eût considérablement pesé. Pourquoi un tel silence ? Outre le déchirement que constitua toujours pour lui le sort de son pays natal, on peut considérer que, comme lors de la guerre d’Indochine, il refusait catégoriquement de voir sa signature cautionner, ne serait-ce que partiellement et furtivement, les combats de la gauche radicale et indépendantiste, a fortiori communiste dans le cas d’Alleg.

« J’aime l’Algérie comme un Français qui aime les Arabes, et veut qu’ils soient chez eux en Algérie, sans pour cela s’y sentir lui-même un étranger »
Dès ce moment se met en place la thématique camusienne qui ne variera plus, soit le refus de choisir entre deux camps antagonistes : « Depuis le 20 août59, il n’y a plus d’innocents en Algérie, sauf ceux, d’où qu’ils viennent, qui meurent. En dehors d’eux, il n’y a que des culpabilités dont la différence est que l’une est très ancienne, l’autre toute récente60 ». « Il faut choisir son camp
crient les repus de la haine. Ah ! Je l’ai choisi ! J’ai choisi mon pays. J’ai choisi l’Algérie de la justice où Français et Arabes s’associent librement61 ». « J’aime l’Algérie comme un Français qui aime les Arabes, et veut qu’ils soient chez eux en Algérie, sans pour cela s’y sentir lui-même un étranger62 ». Car aucun des camps n’a le monopole de la vérité et de la justice.
Dans une lettre à Aziz Kessous, un proche de Ferhat Abbas, ancien membre de la SFIO, rédacteur en chef d’un éphémère journal, Communauté algérienne, il défend les siens :
« Les Français d’Algérie n’étaient pas tous des possédants assoiffés de sang, sont en Algérie depuis plus d’un siècle et ils sont plus d’un million. Cela seul suffit à différencier le problème algérien des problèmes posés en Tunisie et au Maroc où l’établissement français est relativement faible et récent. Le fait français
ne peut pas être éliminé en Algérie et le rêve d’une disparition subite de la France est puéril ».
À l’inverse, les « neuf millions d’Arabes » doivent être respectés :
« Il n’y a pas de raisons non plus pour que neuf millions d’Arabes vivent sur leur terre comme des hommes oubliés ; le rêve d’une masse arabe annulée à jamais, silencieuse et asservie, est lui aussi délirant […]. Les Français sont attachés sur la terre d’Algérie par des racines trop anciennes et trop vivaces pour qu’on puisse penser les en arracher. Mais cela ne leur donne pas le droit, selon moi, de couper les racines de la culture et de la vie arabes63 ».
S’il est partisan, et depuis longtemps, d’élargir les droits et libertés des musulmans, il récuse la dimension nationale du combat qui vient de commencer :
« Si bien disposé qu’on soit envers la revendication arabe, on doit cependant reconnaître qu’en ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne. Les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berbères, auraient autant de droit à réclamer la direction de cette nation virtuelle ».
Aussi voit-il dans cette revendication une influence étrangère :
« Il faut considérer la revendication de l’indépendance nationale algérienne en partie comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe, dont l’Égypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête, et que, pour le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie anti-occidentale64 ».

C’est, sans aucun doute, dans ce refus de prendre en compte la dimension patriotique de la guerre en cours que se situa le fossé majeur — infranchissable — qui a séparé Camus des combattants algériens.
En 1956, il prend l’initiative de proposer une « trêve civile ». Comme il est physiquement courageux, il se rend dans sa ville natale pour exposer son idée :
« C’est à ceux qui ne se résignent pas à voir ce grand pays se briser en deux et partir à la dérive que, sans rappeler à nouveau les erreurs du passé, anxieux seulement de l’avenir, nous voudrions dire qu’il est possible, aujourd’hui, sur un point précis, de nous réunir d’abord, de sauver ensuite des vies humaines, et de préparer ainsi un climat plus favorable à une discussion enfin raisonnable […]. De quoi s’agit-il ? D’obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contacts, ni à s’engager à rien d’autre, déclarent, simultanément, que, pendant toute la durée des troubles, la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée65 ».
Il est conspué par la grande majorité de la communauté européenne, invitée à manifester par les éléments ultras. Dans une lettre à Jules Roy, l’écrivain Jean Amrouche émet des réserves sur les espérances ou illusions camusiennes :
« Quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie. Il serait trop long de l’exposer ici, un volume y suffirait à peine. En un mot, je ne crois plus à une Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes aux sources de l’islam, ou il n’y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années. Le peuple algérien se trompe sans doute, mais ce qu’il veut obscurément, c’est constituer une vraie nation, qui puisse être pour chacun de ses fils une patrie naturelle et non pas une patrie d’adoption66 ».
« Son attitude s’appuie sur le rejet passionné du
totalitarismedu FLN, parallèle à son hostilité de principe à tout parti unique. »
Il y a donc un refus de s’associer au combat frontal pour l’indépendance que certains intellectuels de gauche entreprennent. Cette attitude s’appuie en outre sur le rejet passionné du « totalitarisme » du FLN, parallèle à son hostilité de principe à tout parti unique, comme c’était le cas en Europe de l’Est. Car ce totalitarisme s’accompagne de violences, dont Camus rend coupable « les tueurs » du Front : « Allons-nous laisser assassiner les meilleurs militants syndicalistes algériens67 par une organisation qui semble vouloir conquérir, au moyen de l’assassinat, la direction totalitaire du mouvement algérien68 ? »

Réflexions sur une solitude
On sait qu’un accident d’automobile, en janvier 1960, faucha Camus et que, de ce fait, il ne connut ni la fin de la guerre, ni l’Algérie indépendante. Une étude sur ce qu’aurait pu être son attitude serait fallacieuse et indécente. Il faut se contenter de constater ce qu’elle fut, de 1954 à 1960. Face à la double pression des partisans de l’indépendance et des ultras, Camus a refusé de « choisir son camp » ou plutôt a choisi « l’Algérie de la justice où Français et Arabes s’associent librement69 ». Mais justement : c’était la solution devenue impossible. Or, Camus le savait confusément. Il a donc choisi de ne pas choisir, s’isolant de la quasi totalité des intellectuels français de son temps qui, eux, avaient rejoint l’un ou l’autre camp.
C’est peut-être un texte littéraire, commencé en 1952, publié en 1957, qui décrit le mieux ce déchirement. Dans L’Hôte70, Daru, le héros, instituteur dans le bled, se voit confier, à son corps défendant, un prisonnier arabe, qu’il doit convoyer jusqu’à la ville voisine. Il ne veut ni livrer un homme qui ne lui a rien fait, ni devenir son complice. Il refuse ce choix inhumain et transfère la décision à son prisonnier, qu’il emmène hors du village : s’il part vers le sud, il retrouvera les siens, qui le protégeront ; s’il va vers l’est, il reviendra au village et donc en prison. Le prisonnier retourne au village. Mais Daru voit dès lors les deux communautés le désavouer : les Français ne seront pas dupes et les musulmans ne verront que le résultat : l’un des leurs est retourné en prison : « Tu as livré notre frère, tu paieras ». La nouvelle s’achève par ces deux phrases : « Daru regardait le ciel, le plateau et, au-delà, les terres invisibles qui s’étendaient jusqu’à la mer. Dans ce vaste pays qu’il avait tant aimé, il était seul ». Écrivant ces derniers mots, Camus pensait-il à lui-même ? Allant dans ce sens, certains auteurs ont fait remarquer une ressemblance phonétique entre le nom de Daru et celui de l’auteur71…
« La grande question politique de cette période, pour Camus, ne fut pas la guerre d’Algérie, mais la dénonciation de l’univers concentrationnaire en Europe de l’Est. »
On peut sans doute expliquer ce refus du choix par l’attachement de Camus à « ce vaste pays qu’il avait tant aimé ». Et, certes, il était plus facile à un Sartre, à un Bourdet et même à un Mauriac d’accepter le divorce entre les mots Algérie et française qu’à un homme né sur cette terre chérie. Mais, plutôt que de comparer l’attitude camusienne à celle des intellectuels de métropole, ne faut-il pas rappeler que les Jean Sénac, Jean Pélégri, Emmanuel Roblès, et même le fils de grands colons qu’était Jules Roy, qui tous avaient le même attachement charnel à la terre d’Algérie, eurent, eux, le courage de choisir et d’accepter — et certains d’entre eux s’engager en faveur de — l’indépendance algérienne ?
En fait, la grande question politique de cette période, pour Camus, ne fut pas la guerre d’Algérie, mais la dénonciation de l’univers concentrationnaire en Europe de l’Est. Car, s’il ne monta sur aucune tribune concernant la première, il fut présent, par exemple, salle Wagram, le 15 mars 1957 contre l’intervention soviétique en Hongrie72. Significative est sa réponse à un mensuel qui l’avait, avec d’autres, interrogé sur le thème : « Que peut faire aujourd’hui un intellectuel ? » : « Dans certaines circonstances exceptionnelles, (guerre d’Espagne, persécutions et camps hitlériens, procès et camps staliniens, guerre de Hongrie), il ne doit laisser aucun doute sur le parti qu’il prend73 ». Ainsi, la guerre d’Algérie (qu’il n’a jamais nommée ainsi, alors qu’il évoque une « guerre de Hongrie ») n’est pas, à ses yeux, une « circonstance exceptionnelle ». Oublier l’Algérie en pleine bataille d’Alger était pour le moins une position troublante.

Sisyphe malheureux
Rappelons l’éditorial déjà cité de Combat, le 13 mai 1945, dans lequel l’écrivain-journaliste avait écrit : « L’Algérie est à reconquérir une deuxième fois ». Peine perdue. Il aurait fallu la conquérir une troisième fois, après le décevant Statut de 1947, une quatrième fois, après les « élections à la Naegelen » en 1948… À chaque fois, les lobbies firent échouer les tentatives de réformes. À chaque fois, la métropole s’inclina. Nul doute que l’écrivain en était, dans le fond, conscient : il faut ainis imaginer Camus l’Algérien en Sisyphe malheureux. Or, ce qu’il avait redouté et combattu se produisait sous ses yeux : novembre 1954 fut une nouvelle — et décisive — démonstration de l’impossibilité des solutions camusiennes. D’autres allaient suivre : il le pressentait. Il s’apprêtait à passer, selon la belle expression de Jean-Marie Domenach, « d’une politique active à une politique morale74 ». Ce qui était un aveu de lucidité, mais aussi de faiblesse. Il revient tout naturellement à Kateb Yacine, son frère ennemi75, d’avoir le mot de conclusion : « Ce que je n’aime pas chez Camus, c’est le moralisme, dans L’homme révolté et tout ça. Une révolution n’est pas une affaire de morale76. »
Illustrations de vignette et de bannière : Adolph Gottlieb
- L’auteur de cet article n’a pas eu le temps d’y intégrer le livre récent d’Oliver Gloag, Oublier Camus, La Fabrique, 2023.[↩]
- Revue Nejma, n° spécial, « Algérie : regards croisés, Tanger », Éditions Libr. des Colonnes, janvier 2018.[↩]
- Michel Onfray, L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus, Flammarion, 2012. Thèse synthétisée par l’auteur dans son interview au quotidien algérien El Watan : « Camus, depuis qu’il eut l’âge d’écrire dans la presse et de publier ses jugements, a tout essayé pour lutter contre l’ordre colonial » (10 août 2012).[↩]
- Aude Ancelin, « Le vrai Camus », Marianne, 30 décembre 2011. Nous avons renoncé à recenser toutes les apparitions du mot anticolonialiste dans les articles de presse, nombreux, parus lors de la publication du livre d’Onfray.[↩]
- Edward Saïd, Culture et Impérialisme, Fayard / Le Monde Diplomatique, 2000.[↩]
- Cité par Bousse Allouche, Colonialisme de bonne volonté à l’épreuve dans
Misère de la Kabylie
: Mouloud Feraoun corrige Albert Camus, Master of Arts (en français), Hamilton, Ontario, McMaster University, 2010.[↩] - Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, Buchet-Chastel, 1957. Yves Ansel reprend cette formule pour l’appliquer à Camus, dans Albert Camus, totem et tabou. Politique de la postérité, Presses universitaires de Rennes, 2012.[↩]
- On consultera avec profit la recension très complète effectuée par Amina Azza-Bekat, Afifa Bererhi, Christiane Chaulet-Achour et Bouba Mohammedi-Tabti, Quand les Algériens lisent Camus, Alger, Casbah Éd., 2014.[↩]
- Badr’Eddine Mili, Le Soir d’Algérie, 15 août 2012, cité par Amina Azza-Bekat et al., op. cit.[↩]
- Olivier Todd, Albert Camus, une vie, Gallimard, 1996.[↩]
- « Petit guide pour des villes sans passé », 1947, dans L’été, Gallimard, 1959.[↩]
- À ce moment, les communistes algériens sont encore organisés sous la forme d’une Fédération d’Algérie, qui se transforme en Parti communiste algérien (PCA) en octobre 1936.[↩]
- Fondée en 1926 par Abdelkader Hadj Ali, alors militant du PCF. Son jeune adjoint, Messali Hadj, en deviendra rapidement le porte-parole le plus écouté. La lune de miel avec le Front populaire sera de courte durée. Le gouvernement dissoudra l’Étoile le 26 janvier 1937, en vertu des lois contre les ligues factieuses, avec l’approbation des communistes (PCF et PCA).[↩]
- Philippe Vanney, « Nationalisme algérien », in Jeanyves Guérin (dir.), Dictionnaire Albert Camus, Paris, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 2009.[↩]
- René Gallissot, Notice « Albert Camus », dans Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le Maitron. Maghreb, Vol. Algérie : Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962, Les Éditions de l’Atelier, 2006.[↩]
- Albert Camus, Fragments d’un combat, 1938–1940.
Alger Républicain
,Le Soir Républicain
, édition établie, présentée et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi et André Abbou, Cahiers Albert Camus, Vol. III, Gallimard, 1978.[↩] - 22 juin 1939, cité dans Fragments d’un combat, op. cit.[↩]
- 25 juin 1939, cité dans Fragments d’un combat, op. cit.[↩]
- 26 juillet 1939, dans Fragments d’un combat, op. cit.[↩]
- On a l’impression, en lisant Misère de la Kabylie, qu’il effectua une enquête approfondie et de longue durée. En fait, il ne resta sur place qu’entre le 26 mai et le 3 juin (Bousse Allouche, op. cit.).[↩]
- Une grande partie de ces textes est reproduite dans Actuelles, Vol. III, Chroniques algériennes, 1939–1958, Gallimard, 1958.[↩]
- En 1930, les autorités organisèrent des cérémonies dites « du centenaire de l’Algérie », oubliant qu’il y avait une histoire de ce pays avant 1830.[↩]
- 5 juin 1939.[↩]
- 6 juin 1939.[↩]
- 7 juin 1939.[↩]
- « Misère de la Kabylie. Pour vivre, la Kabylie réclame ! », 14 juin 1939.[↩]
- Boris Kan, « Roger Frison-Roche », L’Algérianiste, n° 89, mars 2000.[↩]
- La Dépêche algérienne, 8 au 17 juin 1939, repris en brochure sous le titre Kabylie 39, SIPA, Alger, 1939.[↩]
- Yves Ansel, op. cit. [↩]
- « Méditerranée-Afrique du Nord », 1939 ; cité dans Fragments d’un combat, op. cit.[↩]
- « Misère de la Kabylie. Conclusion », Alger Républicain, 15 juin 1939.[↩]
- « Méditerranée-Afrique du Nord », 1939 ; cité in Fragments d’un combat, op. cit.[↩]
- Olivier Todd, op. cit.[↩][↩][↩]
- Camus à
Combat
, op. cit. Toutes les citations qui suivent sont extraites de cet ouvrage.[↩] - 28 octobre 1944.[↩]
- Le terme utilisé à l’époque pour désigner les Vietnamiens.[↩]
- 14 mars 1945.[↩]
- 29 mars 1945.[↩]
- 13 mai 1945.[↩]
- Voir Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940–1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du nord-Constantinois, La Découverte, 2002.[↩]
- 15 juin 1945.[↩]
- 18 mai 1945.[↩]
- 20–21 mai 1945.[↩]
- « Appels collectifs », dans Alain Ruscio (dir.), La guerre
française
d’Indochine (1945–1954). Les sources de la connaissance. Bibliographie, filmographie, documents divers, Les Indes Savantes, 2002.[↩] - L’Affaire Henri Martin parut finalement en 1953 avec, outre Sartre, les signatures de Prévert, Hervé Bazin, Vercors, Michel Leiris, Jean-Marie Domenach.[↩]
- « Défense de la liberté », Franc-Tireur, décembre 1952 (le document en notre possession ne porte pas la date précise).[↩]
- Ce massacre longtemps oublié a été étudié pour la première fois par Danielle Tartakowsky, « Un 14 juillet 1953 à Paris », dans La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises, Actes du Colloque en l’honneur de Charles-Robert Ageron, 2000.[↩]
- Lettre au Monde, 19 juillet 1953, citée par Alain Ruscio, « Les ingrédients du drame », dans Olivier Le Cour Grandmaison, Le 17 octobre 1961. Un crime d’État à Paris, La Dispute, 2001.[↩]
- Vol. III, mars 1951-décembre 1959, Gallimard, 1989.[↩]
- Victime en octobre 1954 d’un tragique tremblement de terre.[↩]
- Jeanyves Guérin, « Colonialisme », dans Jeanyves Guérin (dir.), op. cit.[↩]
- Jusqu’à 10 000 selon l’historien Benjamin Stora.[↩]
- Jeanyves Guérin, « Sur les treize articles algériens de Camus dans
L’Express
», dans Philippe Baudorre (dir.), La Plume dans la plaie. Les écrivains journalistes et la guerre d’Algérie, Presses universitaires de Bordeaux, 2003.[↩] - Revue Communauté algérienne, 1er octobre 1955.[↩]
- « Un appel », Le Monde libertaire, n° 33, décembre 1957, cité dans Et pourtant ils existent ! 1954–2004. Le Monde libertaire a cinquante ans, éditions Le Cherche-Midi, 2004.[↩]
- Jean-François Sirinelli, « Guerre d’Algérie, guerre des pétitions ? Quelques jalons », Cahiers de l’IHTP, n° spécial, La guerre d’Algérie et les intellectuels français, IHTP / CNRS, n° 10, novembre 1988.[↩]
- Par exemple, « Appel contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord », L’Humanité, 7 novembre 1955 ; meeting du Comité d’action des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, 26 janvier 1956, salle Wagram, textes réunis dans la plaquette Guerre d’Algérie et Colonialisme, éditions du Comité, 1956, etc.[↩]
- Hervé Hamon & Patrick Rotman, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie, Albin Michel, 1979.[↩]
- Allusion aux massacres de Philippeville cités plus haut.[↩]
- « Les raisons de l’adversaire », L’Express, 28 octobre 1955.[↩]
- « Trêve pour les civils », L’Express, 10 janvier 1956.[↩]
- Déclaration, 5 décembre 1958, citée par Herbert R. Lottman, Albert Camus, Seuil, 1978.[↩]
- « Lettre à un militant algérien », Revue Communauté algérienne, 1er octobre 1955 ; in Actuelles, Vol. III, op. cit.[↩]
- « Algérie 1958 », in Actuelles, Vol. III, op. cit.[↩]
- Discours, Alger, 22 janvier 1956, in Actuelles, Vol. III, op. cit.[↩]
- Lettre du 6 août 1955, précédant donc l’épisode algérois de janvier 1956. Mais Camus avait évidemment exposé ses idées en privé. Dans Jean Amrouche & Jules Roy, D’une amitié. Correspondance (1937–1962), Édisud, 1985.[↩]
- Allusion aux militants du MNA, dont le recrutement était effectivement plus ouvrier que celui de ses rivaux.[↩]
- Appel paru dans La Révolution prolétarienne (n° 422, novembre) et Le Monde libertaire (n° 31, décembre), novembre 1957, cité par René Gallissot, Notice « Albert Camus », art. cité.[↩]
- L’Express, 10 janvier 1956.[↩]
- Publié dans L’Exil et le Royaume, Gallimard, 1957.[↩]
- Marie-Sophie Inzé Armstrong, « Une lecture onomastique de
L’hôte
», La Revue des Lettres modernes, n° 14, 1991.[↩] - René Gallissot, Notice « Albert Camus », art. cité.[↩]
- Demain, février 1957, cité par Yves Ansel, op. cit.[↩]
- Intervention, in Jeanyves Guérin (dir.), Camus et la politique, op. cit.[↩]
- Allusion à une lettre de Kateb Yacine à Camus — on ne sait d’ailleurs si elle fut envoyée — en 1957 : « Nous voici comme deux frères ennemis… », citée in Amina Azza-Bekat & al., op. cit.[↩]
- Interview accordée à Patrice Gélinet, France Culture, émission l’Histoire immédiate, série La guerre d’Algérie, vingt-cinq ans après, 2e émission, 13 août 1966, transcription faite par Aït Si Slimane, Site Fabrique de sens.[↩]
REBONDS
☰ Lire notre article « Algérie — 57 ans après la libération du territoire, libérer enfin le peuple », Laurent Perpigna Iban, juillet 2019
☰ Lire notre article « Assia Djebar — la mémoire est une voix de femme », Jonathan Delaunay, avril 2017
☰ Lire notre article « Orwell, Pasolini, Gramsci : halte au pillage ! », Émile Carme, mars 2017
☰ Lire notre article « Albert Camus et Miguel Benasayag : regards croisés », Rémi Larue, mars 2017
☰ Lire notre article « Serge Michel — amour, anarchie et Algérie », Émile Carme, février 2015
☰ Lire notre article « Tuer pour civiliser : au cœur du colonialisme », Alain Ruscio, novembre 2014