Algérie — « 57 ans après la libération du territoire, libérer enfin le peuple »


Texte inédit pour le site de Ballast

« C’est un moment unique. Un moment qui ne revient pas. » Dans les rues d’Alger, un groupe de jeunes gar­çons et femmes pèsent la dimen­sion révo­lu­tion­naire de ce Hirak — « mou­ve­ment », en arabe1Terme géné­rique asso­cié à dif­fé­rents mou­ve­ments poli­tiques et sociaux : d’a­bord au milieu des années 2000 au Hirak el Djamouk yémé­nite, puis en 2016 au mou­ve­ment popu­laire du Rif au Maroc, avant d’être repris dans le cadre des pro­tes­ta­tions algé­riennes. — qui secoue le pays depuis main­te­nant 21 semaines. Initié après l’an­nonce de la can­di­da­ture du désor­mais pré­sident déchu Abdelaziz Bouteflika pour un cin­quième man­dat, ce cycle de pro­tes­ta­tion a fait du che­min, élar­gis­sant ses reven­di­ca­tions « déga­gistes » à l’en­semble de la « issa­ba » : com­prendre « le gang » des diri­geants, fonc­tion­naires et hommes d’af­faires du sys­tème. Celles et ceux qui réclament chaque ven­dre­di le départ du chef de l’État par inté­rim Abdelkader Bensalah ain­si que celui du chef d’é­tat-major des armées Gaïd Salah le savent : face aux contre-attaques d’un régime qui tente par tous les moyens de se main­te­nir, il faut s’organiser. Reportage au cœur d’une Algérie en quête d’af­fran­chis­se­ment. ☰ Par Laurent Perpigna Iban


Alger est plon­gée dans une cha­leur acca­blante. Pourtant, ce 5 juillet 2019, de par­tout les habi­tants de la capi­tale convergent vers le centre-ville. Par grappes, enrou­lés dans les cou­leurs du pays, ils finissent par ne for­mer plus qu’un. Il n’est pas encore 14 heures sur la rue Didouche Mourad mais la por­tée his­to­rique de cette jour­née s’impose à tous. Les chants résonnent. Les fris­sons montent. Si l’émotion est à ce point intense dans les rues d’Alger, c’est bien qu’il flotte dans l’air brû­lant une saveur par­ti­cu­lière : après 4 mois et demi d’une mobi­li­sa­tion inta­ris­sable — en dépit de la répé­ti­tion des mani­fes­ta­tions, des fortes cha­leurs, du mois de jeûne ou des inti­mi­da­tions du pou­voir —, ce ven­dre­di a le visage d’un ren­dez-vous entre les Algériens et leur his­toire. D’autant que cette jour­née coïn­cide avec la célé­bra­tion de l’indépendance du pays, qui verse ordi­nai­re­ment dans l’entre-soi des offi­ciels et des mili­taires, celui-là même au sein duquel les Algériens n’ont pas leur place. Conséquence : le Hirak s’est cer­tai­ne­ment offert un de ses plus beaux tours de force depuis ses pre­miers ren­dez-vous, offrant une nou­velle bouf­fée d’oxygène à ses pro­ta­go­nistes.

Pressions et répression

« Depuis près d’un mois, ce sont les arres­ta­tions arbi­traires qui ont pris de l’ampleur, le plus sou­vent en début de marche. »

Rien n’était écrit : des jours durant, mani­fes­tants et dépo­si­taires de l’ordre public se toi­saient à dis­tance, cha­cun pro­met­tant à l’autre de gagner la bataille de la rue. La répres­sion poli­cière des marches s’est mon­trée très inégale selon les semaines, oscil­lant entre charges vio­lentes, bombes lacry­mo­gènes, balles en caou­tchouc, matraques et atti­tude par­fois plus pas­sive. « Les anciennes géné­ra­tions qui ont vécu les évé­ne­ments d’oc­tobre 1988, les années 1990 ou encore le Printemps noir de 2001 qua­li­fient cette répres­sion de modé­rée. Néanmoins, de nom­breux bles­sés ont été dénom­brés au cours des pre­mières semaines de mani­fes­ta­tions, et au moins un mort2Le 12 avril, à Alger, après que la police a dis­per­sé la foule en envoyant des gaz lacry­mo­gènes jusque dans le tun­nel des facul­tés — depuis fer­mé chaque ven­dre­di —, un jeune homme de 23 ans, du nom de Ramzi Yettou, était retrou­vé dans un état coma­teux. Des témoins ont affir­mé qu’il avait été frap­pé par des poli­ciers alors qu’il ren­trait de la marche avec ses proches. Il est mort après une semaine de coma, le 19 avril.. Si les vio­lents heurts entre poli­ciers et mani­fes­tants des pre­miers mois se font plus rares aujourd’hui, c’est parce que la stra­té­gie répres­sive semble avoir chan­gé : depuis près d’un mois, ce sont les arres­ta­tions arbi­traires qui ont pris de l’ampleur, le plus sou­vent en début de marche », ana­lyse Awel Haouati, doc­to­rante en anthro­po­lo­gie. Une vague d’arrestations qui donne suite au dis­cours du géné­ral Ahmed Gaïd Salah, deve­nu l’« homme fort » du pays depuis la démis­sion de Bouteflika, mena­çant qui­conque exhibe un autre dra­peau que le natio­nal : depuis, des dizaines de per­sonnes ayant bran­di les cou­leurs amazigh3Le dra­peau ama­zigh repré­sente l’i­den­ti­té ber­bère ain­si que sa langue, très pré­sente en Afrique du nord. ont été arrê­tées, cou­pables aux yeux de Gaïd Salah de « ten­ta­tives d’infiltration des marches popu­laires ». Si ces pres­sions n’ont pas muse­lé le Hirak, elles ont a contra­rio contri­bué à ren­for­cer le sen­ti­ment de légi­ti­mi­té de ses cen­taines de mil­liers d’acteurs : la mise en déten­tion le 29 juin du vété­ran de la guerre d’in­dé­pen­dance Lakhdar Bouregaâ, 86 ans, pour « atteinte au moral de l’armée », a pro­vo­qué une onde de choc consi­dé­rable dans le pays.

Le matin de ce 5 juillet, les forces de l’ordre qua­drillent Alger de façon mili­taire, occu­pant les points les plus stra­té­giques de la ville. Au milieu de la mati­née, la volon­té des auto­ri­tés de réduire au maxi­mum la mobi­li­sa­tion semble presque récom­pen­sée : les pre­mières vagues de mani­fes­tants sont can­ton­nées sur les trot­toirs des alen­tours de la Grande Poste, pour­tant épi­centre de la contes­ta­tion au niveau natio­nal. Mais la par­tie n’est pas gagnée pour autant : après la prière heb­do­ma­daire, des dizaines de mil­liers de per­sonnes rejoignent l’hyper-centre d’Alger. L’étau poli­cier se voit contraint de se des­ser­rer sous la pres­sion popu­laire. « Nous étions blo­qués sur les trot­toirs pen­dant de longues minutes. La foule arri­vant de par­tout, la police a dû relâ­cher le cor­don. C’est comme si nous avions gagné une bataille », nous raconte Hamou Merzouk, jeune jour­na­liste et mili­tant. Dès lors, ce sont des marées humaines qui vont affluer des quatre coins de la capi­tale.

Par Laurent Perpigna Iban

Depuis le début du mou­ve­ment, même si de nom­breux mani­fes­tants arrivent le matin, sou­vent depuis des quar­tiers éloi­gnés du centre-ville ou des ban­lieues, la marche ne débute qu’après la prière du ven­dre­di, salat el djoumou’a, comme nous l’ex­plique Awel Haouati : « C’est deve­nu une sorte de rituel : les gens arrivent petit à petit dans le centre, un peu plus tard depuis que les grosses cha­leurs ont com­men­cé. Ils se mettent à l’ombre en atten­dant les sor­ties des mos­quées. Il y a une sorte de syn­chro­ni­sa­tion col­lec­tive, on attend tout le monde avant de com­men­cer. La plus grande vague arrive donc vers 14 heures, les inti­mi­da­tions et les arres­ta­tions de la mati­née se font plus rares face à la foule. Il faut savoir aus­si que la répres­sion poli­cière et les arres­ta­tions sont beau­coup plus pré­sentes dans la capi­tale, où le dis­po­si­tif poli­cier est le plus impor­tant. »

« État civil, pas militaire »

« Ils ten­te­ront d’aller jusqu’au bout afin de sau­ver le régime poli­tique. Il suf­fit d’avoir une opi­nion dif­fé­rente de celle du pou­voir mili­taire pour être ciblé. »

Clairement influen­cé par la jeu­nesse « ultra » active dans les tri­bunes popu­laires des stades algé­riens — et à qui le Hirak algé­rien doit quelques-uns de ses pre­miers hymnes —, la marche du 5 juillet est ryth­mée par des pro­tes­ta­tions qui, sans trêve, s’enchaînent : « Algérie libre et démo­cra­tique », « Le sys­tème, dégage ! », « Kabyles et Arabes sont frères, Gaïd Salah est un traître », « État civil, pas mili­taire ». Mais c’est pro­ba­ble­ment « Le peuple veut l’indépendance » qui devient — contexte oblige — le slo­gan vedette : « La por­tée poli­tique de ce slo­gan est limi­tée à l’idée que le peuple algé­rien a aujourd’hui besoin d’une nou­velle indé­pen­dance. Une manière d’exprimer clai­re­ment que le pou­voir en place a confis­qué l’indépendance du pays », nous dit l’universitaire algé­rois Nadir Djermoune. Le reste, ce sont des heures de marche, de fer­veur. De déso­béis­sance, aus­si, avec la pré­sence — dis­crète au début, beau­coup moins à la fin — de dra­peaux ama­zighs au sein du cor­tège. Et les images de vio­lences poli­cières qui ne tar­de­ront pas à enva­hir les réseaux sociaux n’occulteront pas l’information essen­tielle de cette jour­née : c’est tout un pays qui est, pour la 20e semaine consé­cu­tive, des­cen­du dans la rue. Alors, le len­de­main, les jour­naux riva­li­saient de super­la­tifs pour qua­li­fier cette jour­née : « Du jamais vu depuis 1962 » pour El Watan ; « La RUE s’approprie le 5 juillet » pour Le Soir d’Algérie ; « Rendez-nous notre indé­pen­dance » pour le quo­ti­dien Liberté.

Même si c’est une vic­toire que la rue semble célé­brer, nul ne verse dans le triom­pha­lisme. Chacun le sait : cette date, aus­si clé soit-elle, n’est qu’une étape. D’autant que les échos en pro­ve­nance des espaces de dia­logue fraî­che­ment créés inter­rogent et sus­citent le débat. Hamou Merzouk tient à mettre les choses au clair : « Les par­tis d’opposition ? Il n’y a pas de par­tis d’opposition aujourd’hui pour nous. Opposition à qui ? À l’armée ? Aujourd’hui, il n’y a que deux camps, celui de ceux qui écoutent le peuple et qui sont avec lui, et, de l’autre, les oppor­tu­nistes qui en sont les enne­mis. » Pour Djalal Mokrani, vice-secré­taire de l’organisation Rassemblement Actions Jeunesse (RAJ) — active depuis 1993 sur le front des luttes sociales —, la situa­tion est extrê­me­ment pré­oc­cu­pante : « Gaïd Salah essaye de gagner du temps en vue de la concré­ti­sa­tion de sa propre feuille de route, tout en ten­tant par tous les moyens de cas­ser cette révo­lu­tion. Ils ten­te­ront d’aller jusqu’au bout afin de sau­ver le régime poli­tique, et il faut être réa­listes : nous assis­tons à une régres­sion démo­cra­tique au bout de 20 semaines de mobi­li­sa­tion, avec l’arrestation de figures emblé­ma­tiques, de jeunes mili­tants… Il suf­fit d’avoir une opi­nion dif­fé­rente de celle du pou­voir mili­taire pour être ciblé. »

Parallèlement, les vagues de mises sous man­dat de dépôt pro­non­cées à l’encontre d’hommes d’affaires, de poli­ti­ciens et de ministres ques­tionnent la stra­té­gie du chef des armées : « Le clan de Gaïd Salah adapte sa stra­té­gie au contexte et, en pro­cé­dant à ces arres­ta­tions, il tente de mettre en avant sa volon­té de chan­ge­ment afin de gagner en légi­ti­mi­té. Mais il est clair que rien n’a chan­gé : notre jus­tice n’est pas plus indé­pen­dante aujourd’hui qu’hier, l’appareil judi­ciaire est seule­ment pas­sé des mains du clan Bouteflika à celui de Gaïd Salah », pour­suit Djalal Mokrani.

Un mani­fes­tant algé­rois porte une écharpe à l’ef­fi­gie de Lakdhar Bouregaâ, par Laurent Perpigna Iban

La fin d’un cycle ?

Quatre jours plus tard, le 9 juillet, expire le man­dat du chef de l’État inté­ri­maire Abdelkader Bensalah. Sa pro­lon­ga­tion, vali­dée par le Conseil consti­tu­tion­nel — qui avait éga­le­ment vali­dé la can­di­da­ture d’Abdelaziz Bouteflika pour un cin­quième man­dat —, est per­çue comme une nou­velle offense pour une grande par­tie des Algériens. Pur pro­duit du régime, Bensalah se trouve aujourd’hui dans l’œil du cyclone, et les mil­liers d’étudiants, qui ont bat­tu le pavé lors de la tra­di­tion­nelle mani­fes­ta­tion du mar­di, le 9 juillet, n’ont pas man­qué de l’égratigner tout autant que Salah. Le cli­mat anxio­gène, nour­ri par le spectre d’un pays désor­mais plon­gé dans le vide consti­tu­tion­nel, est entre­te­nu à des­sein par le pou­voir en place afin de jus­ti­fier sa légi­ti­mi­té.

« Les syn­di­cats, s’ils ont pris des posi­tions de prin­cipe, n’ont pas lan­cé d’appels mas­sifs à la grève géné­rale. Une situa­tion un peu ana­logue à celle des gilets jaunes en France. »

Alors, quels leviers uti­li­ser pour déra­ci­ner le pou­voir de son trône ? « Si le mou­ve­ment est large et qu’il échappe au contrôle du pou­voir, il n’y a pas pour autant d’initiative poli­tique repré­sen­ta­tive, mal­gré la très forte mobi­li­sa­tion. La seule ini­tia­tive vient de par­tis poli­tiques qui ne sont pas repré­sen­ta­tifs de quoi que ce soit, sinon d’eux-mêmes. Même si elle est à l’écoute, la socié­té civile4Si Nadir Djermoune emploie ici le terme de « socié­té civile » dans un sens large, pour sou­li­gner la crise de repré­sen­ta­ti­vi­té que connaît le mou­ve­ment et de façon géné­rale la popu­la­tion algé­rienne, il est impor­tant de sou­li­gner que cette notion désigne aus­si, dans le contexte algé­rien, l’ensemble des asso­cia­tions, par­tis, col­lec­tifs et per­son­na­li­tés poli­tiques qui orga­nisent, depuis le mois d’avril, des réunions pour ten­ter d’amorcer un dia­logue avec les tenants du pou­voir. Mais ces « réunions de la socié­té civile », aujourd’hui au nombre de trois, sont loin d’être homo­gènes et de faire l’unanimité. Les points de désac­cord autour de ces ini­tia­tives concernent prin­ci­pa­le­ment la par­ti­ci­pa­tion d’anciens du sys­tème aux­quels l’on reproche de vou­loir se recy­cler, les préa­lables à l’initiation d’un dia­logue (la libé­ra­tion des déte­nus, par exemple), ou le fait que celles-ci ne soient pas assez inclu­sives. Ainsi, les étu­diants, pour­tant en tête du mou­ve­ment depuis le début, ont long­temps été écar­tés de ces réunions. n’est pas aujourd’hui repré­sen­tée poli­ti­que­ment. C’est elle qui tient la rue, et elle aura besoin tôt ou tard d’une ini­tia­tive cré­dible. En paral­lèle, le pou­voir cherche à gagner du temps… Jusqu’à quand, c’est la grande inter­ro­ga­tion », pour­suit Nadir Djermoune. Et le risque, pour beau­coup, est bien là : réduire la crise struc­tu­relle algé­rienne à la seule ques­tion d’une élec­tion pré­si­den­tielle. Cet écueil tra­hi­rait les rêves de révo­lu­tion démo­cra­tique por­tés depuis le 22 février 2019. « Il y a d’un côté un sys­tème machia­vé­lique qui maî­trise par­fai­te­ment la ruse poli­tique, et qui tente d’étouffer cette révo­lu­tion afin de per­mettre au régime de se régé­né­rer, et de l’autre, une socié­té civile qui s’organise, des citoyens qui se réap­pro­prient la vie poli­tique… Nous sommes face à une socié­té qui est prête à déjouer toute ten­ta­tive de manœuvre », tranche quant à lui Djalal Mokrani, empreint d’optimisme.

Bravant les inter­dits, la répres­sion, mais aus­si la peur de len­de­mains incer­tains, les cen­taines de mil­liers d’Algériens et d’Algériennes mobi­li­sés n’ont de cesse d’entretenir le rap­port de force. Mais pour Nadir Djermoune, la ritua­li­sa­tion des mani­fes­ta­tions du mar­di pour les étu­diants et du ven­dre­di pour l’ensemble de la popu­la­tion montre les limites du mou­ve­ment : « Au début, il y avait l’émergence d’une orga­ni­sa­tion dans les usines, dans les admi­nis­tra­tions ou dans l’enseignement. Mais elle s’est vite rat­ta­chée et limi­tée aux mani­fes­ta­tions du ven­dre­di. Les syn­di­cats, s’ils ont pris des posi­tions de prin­cipe, n’ont pas lan­cé d’appels mas­sifs à la grève géné­rale. Une situa­tion un peu ana­logue à celle des gilets jaunes en France. Même scé­na­rio au sein des uni­ver­si­tés : il y a eu des ten­ta­tives, mais désor­mais cela se limite aux ren­dez-vous du mar­di. C’est là, à mon sens, l’échec de la dimen­sion révo­lu­tion­naire du mou­ve­ment. Pour l’heure seule­ment : il est pos­sible que cela évo­lue et que nous assis­tions à l’émergence d’un nou­veau cycle de mobi­li­sa­tions. »

Des mani­fes­tantes réclament la libé­ra­tion de mili­tantes inter­pel­lées pour avoir bran­di le dra­peau ama­zigh, par Laurent Perpigna Iban

En atten­dant, la rue ne tran­sige pas sur les préa­lables qu’elle sou­haite voir satis­faits avant toute négo­cia­tion, et en pre­mier lieu la libé­ra­tion des per­sonnes incar­cé­rées pour des délits d’o­pi­nion : « Nous avons besoin de gens sin­cères, de per­sonnes cré­dibles, qui n’ont pas par­ti­ci­pé à ce régime res­pon­sable de la dila­pi­da­tion du pays. Tant qu’il n’y aura pas de rup­ture, nous ne pour­rons avan­cer », nous confient les gar­çons et les filles du RAJ dans leurs locaux. « Il y a des dis­cours ambi­gus d’une par­tie de la classe poli­tique, qui reven­dique être proche du peuple mais qui veut orga­ni­ser des élec­tions le plus rapi­de­ment pos­sible. Il nous faut des préa­lables. Nous ne vou­lons plus d’un pré­sident qui soit gui­dé par la même classe. Nous vou­lons un Président qui soit gui­dé par le peuple, avec des ins­ti­tu­tions libres et indé­pen­dantes. La refon­da­tion de l’Algérie, cela signi­fie aus­si la refon­da­tion des ins­ti­tu­tions du pays. Qu’elles soient, enfin, libres et démo­cra­tiques », conclut Hamou Merzouk. Le dia­logue natio­nal dit « inclu­sif » a ain­si tout d’un trompe‑l’œil : tan­dis qu’il assure au régime et à l’armée le sacro-saint rôle de « gar­dien de la démo­cra­tie », il est han­té par ceux qui ont ser­vi fidè­le­ment le sys­tème Bouteflika, et qui tentent de sur­vivre au séisme poli­tique tou­jours en acti­vi­té depuis février. Dans les rues d’Alger, d’Oran, de Bejaia, de Tizi Ouzou, d’Ouargla ou de Tamanrasset, plus per­sonne n’en doute : lorsque l’organisation de nou­velles élec­tions pré­si­den­tielles sera annon­cée, tous et toutes seront relé­gués par le pou­voir au rang d’ennemis de la démo­cra­tie. Coupables de s’y oppo­ser, et de vou­loir sau­ver leur pays de ses vieux démons.


Photographies de ban­nière et de vignette : Laurent Perpigna Iban


REBONDS

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☰ Lire notre article « Algérie : un mou­ve­ment pour l’autogestion sociale », Kadour Naimi, jan­vier 2018
☰ Lire notre article « Sahara algé­rien — des essais nucléaires aux camps de sûre­té », Awel Haouati, juin 2017
☰ Lire notre article « Assia Djebar — la mémoire est une voix de femme », Jonathan Delaunay, avril 2017
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 201
☰ Lire notre article « Serge Michel — amour, anar­chie et Algérie », Émile Carme, février 2015

NOTES   [ + ]

1.Terme géné­rique asso­cié à dif­fé­rents mou­ve­ments poli­tiques et sociaux : d’a­bord au milieu des années 2000 au Hirak el Djamouk yémé­nite, puis en 2016 au mou­ve­ment popu­laire du Rif au Maroc, avant d’être repris dans le cadre des pro­tes­ta­tions algé­riennes.
2.Le 12 avril, à Alger, après que la police a dis­per­sé la foule en envoyant des gaz lacry­mo­gènes jusque dans le tun­nel des facul­tés — depuis fer­mé chaque ven­dre­di —, un jeune homme de 23 ans, du nom de Ramzi Yettou, était retrou­vé dans un état coma­teux. Des témoins ont affir­mé qu’il avait été frap­pé par des poli­ciers alors qu’il ren­trait de la marche avec ses proches. Il est mort après une semaine de coma, le 19 avril.
3.Le dra­peau ama­zigh repré­sente l’i­den­ti­té ber­bère ain­si que sa langue, très pré­sente en Afrique du nord.
4.Si Nadir Djermoune emploie ici le terme de « socié­té civile » dans un sens large, pour sou­li­gner la crise de repré­sen­ta­ti­vi­té que connaît le mou­ve­ment et de façon géné­rale la popu­la­tion algé­rienne, il est impor­tant de sou­li­gner que cette notion désigne aus­si, dans le contexte algé­rien, l’ensemble des asso­cia­tions, par­tis, col­lec­tifs et per­son­na­li­tés poli­tiques qui orga­nisent, depuis le mois d’avril, des réunions pour ten­ter d’amorcer un dia­logue avec les tenants du pou­voir. Mais ces « réunions de la socié­té civile », aujourd’hui au nombre de trois, sont loin d’être homo­gènes et de faire l’unanimité. Les points de désac­cord autour de ces ini­tia­tives concernent prin­ci­pa­le­ment la par­ti­ci­pa­tion d’anciens du sys­tème aux­quels l’on reproche de vou­loir se recy­cler, les préa­lables à l’initiation d’un dia­logue (la libé­ra­tion des déte­nus, par exemple), ou le fait que celles-ci ne soient pas assez inclu­sives. Ainsi, les étu­diants, pour­tant en tête du mou­ve­ment depuis le début, ont long­temps été écar­tés de ces réunions.
Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban

Journaliste indépendant et blogueur. Travaille essentiellement sur la question du Proche et du Moyen-Orient, ainsi que sur les « nations sans État ».

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Au sommaire :
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