Algérie : chronique d’un refus


Texte inédit pour le site de Ballast

Bientôt 20 ans qu’Abdelaziz Bouteflika, déjà ministre dans les années 1960 pour le compte du FLN, est au pou­voir en Algérie. L’annonce de sa can­di­da­ture à un cin­quième man­dat — impo­tent qu’il est, en prime — a jeté dans les rues un nombre incal­cu­lable de citoyens écœu­rés. L’une de nos auteures, algé­rienne, a par­ti­ci­pé aux der­nières mani­fes­ta­tions. Elle en fait ici le récit, celui de toute une géné­ra­tion, et revient sur deux décen­nies de luttes popu­laires pas­sées sous silence par trop de grands médias fran­co­phones : non, l’Algérie ne se « réveille » pas ; sa colère éclate seule­ment au grand jour. ☰ Par Awel Haouati


« Quand le pré­sent prend de l’intensité, tet­lef [c’est la confu­sion]. On est tous dans la même situa­tion. On est dans le grand huit », me dit un ami à mon retour de mani­fes­ta­tion. Depuis le ven­dre­di 22 février, nous sommes nom­breux, en Algérie, à par­ta­ger ce sen­ti­ment : être entré dans une toute autre tem­po­ra­li­té. Chacun exprime à sa manière cette étrange sen­sa­tion de déta­che­ment — de son quo­ti­dien, de la répé­ti­tion, de la rou­tine. « On est dans une autre dimen­sion », pré­ci­se­ra cet ami. Il y a cette exal­ta­tion, cette exci­ta­tion : quelque chose d’important, d’inédit, est en train de prendre forme. Il y a aus­si l’appréhension, la peur que tout cela ne se ter­mine pas comme on le sou­hai­te­rait, la crainte d’emprunter la mau­vaise route. L’incertitude et l’attente.

« Il y a aus­si l’appréhension, la peur que tout cela ne se ter­mine pas comme on le sou­hai­te­rait, la crainte d’emprunter la mau­vaise route. »

Accrochée à des dizaines de comptes et de pages Facebook, je fais défi­ler les vidéos, j’écoute ce que racontent les copains dans une suc­ces­sion de clips vocaux sur Messenger, je croise les récits des uns et des autres. La jour­née du 1er mars a été excep­tion­nelle, autant pour celles et ceux de ma géné­ra­tion (nés entre les années 1980 et le début des années 2000) que pour nos aînés. Si nous n’avons jamais véri­ta­ble­ment mani­fes­té dans notre pays, eux disent n’avoir jamais assis­té à une telle marche — inat­ten­due tant par son impor­tance phy­sique que par sa forme. Bien que paci­fique, elle s’est fina­le­ment vue vio­lem­ment répri­mée : des affron­te­ments ont eu lieu entre une par­tie des mani­fes­tants et la police, qui a empê­ché la foule de gagner les hau­teurs d’Alger et le palais pré­si­den­tiel d’El-Mouradia. Plusieurs bles­sés, et un mort signa­lé : Hassan Benkhedda, fils de Benyoucef Benkhedda, le deuxième pré­sident du GPRA — le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire de la République algé­rienne durant la guerre d’indépendance. Un dou­lou­reux sym­bole. L’espoir sou­le­vé par la marche s’est momen­ta­né­ment dis­si­pé face à l’ahurissement col­lec­tif pro­vo­qué par les der­niers rebon­dis­se­ments de cette pré-cam­pagne élec­to­rale — notam­ment le main­tien de la can­di­da­ture de Bouteflika, et ce mal­gré la contes­ta­tion —, avant de reprendre de plus belle par les marches noc­turnes de la nuit du 3 au 4 mars et l’immense mobi­li­sa­tion étu­diante des jours sui­vants.

Une colère latente

Le der­nier grand sou­lè­ve­ment en Algérie remonte à 2001 : on le nomme le « prin­temps noir » en rai­son du nombre impor­tant de vic­times cau­sé par la répres­sion. Le point de départ de ce sou­lè­ve­ment avait été l’immense colère qui avait gagné la popu­la­tion suite à la mort de Massinissa Guermah, 18 ans, tué par balle dans la gen­dar­me­rie d’une petite com­mune de Kabylie. Cet assas­si­nat sur­ve­nait au len­de­main d’une décen­nie de guerre, dite « civile », d’une extrême vio­lence. Des émeutes avaient écla­té en Kabylie, sui­vies par d’autres régions du pays, dont celle des Aurès. Le sou­lè­ve­ment gran­dis­sant avait pris la forme d’un mou­ve­ment auto-orga­ni­sé, struc­tu­ré autour de comi­tés de vil­lages qui reje­taient l’ingérence des par­tis comme des syn­di­cats. Une pla­te­forme de reven­di­ca­tions avait été adop­tée par plu­sieurs wilayas1L’Algérie est divi­sée en 48 col­lec­ti­vi­tés publiques ter­ri­to­riales, dites « wilayas ».. Les marches en direc­tion de la capi­tale avaient été blo­quées à l’entrée de celle-ci : le pou­voir cher­chait ain­si à limi­ter le mou­ve­ment à de simples reven­di­ca­tions iden­ti­taires cir­cons­crites à la Kabylie. Le sou­lè­ve­ment de 2001 a fait plus de 120 morts ; le mou­ve­ment avait été bri­sé, et en par­tie récu­pé­ré, aspi­ré par le « sys­tème ». Pour autant, la socié­té algé­rienne ne s’était pas « endor­mie », comme on a pu le lire dans plu­sieurs médias fran­çais depuis le début de l’actuelle contes­ta­tion contre le cin­quième man­dat — ain­si du Monde ou de Marianne, fai­sant état d’un « réveil » des Algériens, d’un cœur qui se serait remis à battre… Ces for­mules hâtives oublient qu’au cours des 18 années qui séparent ces deux moments, de nom­breux mou­ve­ments de contes­ta­tion se sont for­més, notam­ment en 2011 et en 2014, même s’ils n’ont pas réus­si à fédé­rer une part aus­si impor­tante de la popu­la­tion — une mobi­li­sa­tion ras­sem­blant des mil­liers de chô­meurs avait ain­si vu le jour à Ouargla, dans le Sud algé­rien, en 2011 ; une autre, deman­dant l’arrêt de l’exploitation du gaz de schiste dans des villes du Sahara, s’était dérou­lée à la fin de l’année 2015. De nom­breuses émeutes, dont il serait dif­fi­cile de retra­cer la chro­no­lo­gie ici, ont ryth­mé ces années en plu­sieurs points du ter­ri­toire natio­nal. Si ces mou­ve­ments de contes­ta­tion ont été dis­con­ti­nus et ponc­tuels, ils n’en disaient pas moins le ras-le-bol géné­ra­li­sé de la popu­la­tion, la colère latente, celle qui, aujourd’hui, éclate au grand jour.

Lâchez-nous, bon Dieu ! », Oran, 1er mars 2019, par Walid Beghdadi

Cette colère, c’est celle de toute une géné­ra­tion, née après la brève ouver­ture qu’a connue le pays entre fin 1988 et fin 1991 : une géné­ra­tion, celle des 20–30 ans, qui n’a jamais connu autre chose que ce sys­tème. Si celle-ci n’a pas le même bagage poli­tique que ses aînées, si elle n’a pas adhé­ré à des par­tis ou à des syn­di­cats — pour la plu­part affai­blis, cas­sés durant les années 1990 et les man­dats suc­ces­sifs de Bouteflika, ren­dus mar­gi­naux dans l’espace poli­tique —, elle semble néan­moins avoir plei­ne­ment conscience de ce qui se joue. Sa poli­ti­sa­tion s’est faite au sein d’autres espaces, sur d’autres ter­rains. Songeons à l’influence des stades de foot­ball depuis plu­sieurs années, aux chants contes­ta­taires des « ultras » des prin­ci­pales équipes locales, dont les mani­fes­ta­tions actuelles se font l’écho. 2019 paraît annon­cer la fin d’un cycle ; la can­di­da­ture d’un pré­sident gra­ba­taire à un cin­quième man­dat de la honte pousse des cen­taines de mil­liers d’Algériens à « bri­ser le silence », pour reprendre l’expression de la jour­na­liste Ghania Mouffok, à dire « non ». Non à un sys­tème, à ce que cer­tains appellent « l’ère Bouteflika », à l’ensemble de ce qui s’y rat­tache en matière d’abus de pou­voir, de cor­rup­tion, d’humiliations et d’affronts faits à la popu­la­tion, de dys­fonc­tion­ne­ment géné­ra­li­sé — d’un pays, d’un État, d’une socié­té. 20 ans ont pas­sé depuis l’investiture de ce pré­sident, en 1999. Presque une géné­ra­tion. « Etelgou rab­na » [« Lâchez-nous, bon Dieu ! »], dit la pan­carte d’un mani­fes­tant à Oran, ce 1er mars.

« Laisse le drapeau, enlève la photo »

« Cette colère, c’est celle de toute une géné­ra­tion, arri­vée après la brève ouver­ture qu’a connue le pays entre fin 1988 et fin 1991. »

Le FLN a expri­mé son inten­tion de pré­sen­ter Bouteflika comme can­di­dat à la pré­si­den­tielle le 9 février 2019, dans ce que les gens appellent désor­mais avec humour « l’incident de la Coupole », du nom de la salle omni­sports d’Alger où le mee­ting d’annonce a été orga­ni­sé, ou « l’incident du cadre ». Pour cause, Bouteflika n’y a été pré­sent que sous la forme d’un por­trait peint et enca­dré. Un clin d’œil, éga­le­ment, à l’histoire colo­niale — le fameux « inci­dent de l’éventail », qui pré­cède l’invasion et la conquête de l’Algérie par la France en 1830. Le cadre est, depuis le 22 février, l’un des sym­boles de la mobi­li­sa­tion : on le retrouve, vide, par­mi la foule, enca­drant les visages des mani­fes­tants eux-mêmes. « Le cadre, c’est nous ». Depuis presque six mois, des chants de stade, tou­jours à l’avant-garde, disaient déjà « Makanch raïs, kayen tess­wi­ra » [« Il n’y a pas de pré­sident, il y a une image »] ! Des mani­fes­tants, lors d’un ras­sem­ble­ment face à l’APC2Assemblée popu­laire com­mu­nale : l’équivalent d’un conseil muni­ci­pal en Algérie, dont le pré­sident est le maire de la com­mune. de Khenchela, à l’est du pays, crient à leur tour le 19 février : « Kheli la’lam, nehi la pho­to » [« Laisse le dra­peau, enlève la pho­to [de Bouteflika] »]. Le por­trait du pré­sident, impri­mé sur une bâche sus­pen­due à la façade du bâti­ment, est reti­ré sous les accla­ma­tions de la foule.

L’annonce offi­cielle de sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle par Bouteflika lui-même, le 10 février, ne sur­prend pas grand-monde — même si l’espoir de le voir se désis­ter sub­sis­tait encore. Autour de moi, les gens sont cho­qués, abat­tus. « Il a osé. Ils ont osé. Ils n’ont donc pas honte. ». Dès le len­de­main, des appels ano­nymes sont relayés sur les réseaux sociaux et sur cer­tains sites ; leurs auteurs demeurent incon­nus et sus­citent bien des sup­pu­ta­tions et rumeurs. Toujours est-il que ces appels poussent des cen­taines de mil­liers de mani­fes­tants à sor­tir une pre­mière fois, le ven­dre­di 22 février3L’incertitude des moments pré­cé­dant cette marche a été décrite par Salah Badis, dans un article inti­tu­lé « Extension du domaine des pos­sibles », tra­duit de l’arabe et publié sur le Huffington Post Maghreb.. Cette marche, qui aurait ras­sem­blé plus de 100 000 mani­fes­tants à Alger et plu­sieurs mil­liers, voire cen­taines de milliers4Les chiffres res­tent encore impré­cis., dans les autres villes du pays, comme Oran, Bouira ou Tlemcen, marque le début d’une suc­ces­sion de ras­sem­ble­ments, de marches et de sit-ins. Mardi 26 février, des cen­taines de mil­liers d’étudiants mani­festent au sein de leurs facs, dans plu­sieurs villes, et sortent pour mar­cher lorsqu’ils en ont eu la pos­si­bi­li­té, quand l’entrée des bâti­ments uni­ver­si­taires n’est pas blo­quée par les poli­ciers. Parallèlement, des ras­sem­ble­ments par cor­po­ra­tion s’organisent, des avo­cats au per­son­nel de la radio puis de la télé­vi­sion natio­nale algé­rienne, dans la capi­tale, afin de contes­ter la cen­sure et la pro­pa­gande. Une jour­na­liste annonce sa démis­sion de son poste de rédac­trice en chef, en réac­tion à l’exigence for­mu­lée par la direc­tion de la radio : ne pas men­tion­ner les mani­fes­ta­tions du 22 février au jour­nal. Une par­tie de ses col­lègues la sou­tient ; « Nous sommes le ser­vice public, et non des jour­na­listes éta­tiques », affirme le com­mu­ni­qué des jour­na­listes en date du 23 février.

Alger, 1er mars 2019, par Lydia Saidi

« Pacifique, pacifique ! »

Alger, ven­dre­di 1er mars. Rendez-vous à 14 heures, après la prière du ven­dre­di. Nous sor­tons du quar­tier d’une amie pour rejoindre une des artères prin­ci­pales de la ville. Un bar­rage de police bloque déjà la rue — nous n’en com­pre­nons pas l’organisation ni l’objectif puisqu’il laisse pas­ser les mani­fes­tants de part et d’autre. Dans le groupe de femmes qui m’accompagne, cer­taines se sont, pour l’occasion, vêtues de vert et de rouge. Le dra­peau natio­nal est pré­sent sur les bal­cons et par­tout au sein des mani­fes­tants, por­té au bout d’un bâton, accro­ché au cou, impri­mé sur un t-shirt ou fixé aux épaules pour for­mer des ailes. « Tahya el Djazaïr ! » [« Vive l’Algérie ! »] crie une vieille dame depuis un bal­con, son petit poing en l’air, lorsqu’elle nous voit, six femmes, des­cendre les esca­liers puis la ruelle qui nous mène à la rue Didouche Mourad — les mar­cheurs y afflue­ront sans dis­con­ti­nuer durant près de quatre heures. Des femmes lancent des youyous. Quelque chose de par­ti­cu­lier, d’unique, est en train de se pas­ser ; nous en pre­nons conscience. Une boule au ventre, déjà décrite par les mar­cheurs du 22 février, se fait res­sen­tir : exci­ta­tion ou légère appré­hen­sion ? Probablement les deux.

« Je n’ai jamais vu ça. Et Dieu sait qu’on en a fait des marches, à l’époque ! Je n’ai plus de voix, je n’ai pas arrê­té de pleu­rer quand je suis arri­vée et que j’ai vu ça. »

Les chiffres exacts de cette marche ne nous seront peut-être jamais trans­mis, mal­gré la pré­sence, constante, d’un, puis de trois héli­co­ptères au-des­sus de la ville, de 8 heures du matin jusque tard dans la nuit. L’un d’entre eux, au moins, est équi­pé d’une camé­ra, fixée à l’extérieur de l’appareil. Seules ses images per­met­traient de mesu­rer plei­ne­ment l’importance de la foule sur l’ensemble de la ville. Les mil­liers de pho­to­gra­phies et de vidéos pos­tées sur les réseaux sociaux n’en donnent pas moins un large aper­çu. Jamais, de mémoire de mani­fes­tant, une foule aus­si dense n’a occu­pé ces espaces. Un jour­nal algé­rien men­tionne une source de la police : 800 000 per­sonnes rien qu’à Alger. « Je n’ai jamais vu ça, même à l’époque du FIS [Front isla­mique du salut], je n’ai jamais vu ça ! » J’entends mal ce que dit ce parent au télé­phone, mais je le sens ému, exal­té. Le réseau est satu­ré, les appels ne pas­se­ront bien­tôt presque plus. Dans la foule, je croise une connais­sance de notre famille que je n’ai pas vue depuis près de 15 ans ; elle me confie à son tour : « Je n’ai jamais vu ça. Et Dieu sait qu’on en a fait des marches, à l’époque [années 1980 et début des années 1990, nldr] ! Je n’ai plus de voix, je n’ai pas arrê­té de pleu­rer quand je suis arri­vée et que j’ai vu ça. » Une de mes pro­fes­seures du pri­maire est pos­tée là, à l’entrée du tun­nel des facul­tés menant à la place Audin, et tourne sur elle-même, silen­cieuse, pour obser­ver la scène et la foule défi­lant au rythme de « Djibou el BRI ou zidou e’sa’iqa. Makanch el kham­ssa ya Bouteflika » [« Ramenez la BRI, rame­nez les com­man­dos. Il n’y aura pas de cin­quième man­dat, Bouteflika »], un chant de sup­por­ters, comme la plu­part des slo­gans enton­nés. Le tun­nel ampli­fie les voix, l’atmosphère est gri­sante. Un hom­mage est ren­du aux har­ra­gas, ces per­sonnes qui ont péri dans la Méditerranée en essayant de la tra­ver­ser : « Ellah yerham el har­ra­ga » [« Que les har­ra­gas reposent en paix »].

Peut-être autant que le nombre de mani­fes­tants, c’est l’autodiscipline et l’absence de lea­ders poli­tiques et de par­tis qui marquent. L’opposition est absente de cette marche. Invisible. Certains par­tis ont appe­lé au boy­cott et au report des élec­tions pré­si­den­tielles, ou encore à l’application de l’article 102 de la Constitution sur l’état d’empêchement du pré­sident de la République à exer­cer ses fonc­tions, mais leur par­ti­ci­pa­tion aux marches se fait à titre indi­vi­duel, et reste anec­do­tique. Des hommes et des femmes d’un âge avan­cé marchent par­mi les jeunes mani­fes­tants ou se tiennent sur les trot­toirs pour regar­der pas­ser le cor­tège, stu­pé­faits. Des femmes lancent des bou­teilles d’eau depuis leur bal­con sous les accla­ma­tions de la foule. Et des slo­gans, encore, cette fois adres­sés aux forces de l’ordre : « Silmiya, sil­miya ! » [« Pacifique, paci­fique ! »], « Djeïch, chaâb, kha­wa, kha­wa » [« L’armée (ou la police) et le peuple sont frères »] ou encore « Nehi el cas­ki­ta ou arouah m’ana » [« Enlève ton casque et rejoins-nous »]. Pour beau­coup, ces mots d’ordre résonnent comme autant d’appels à la non-vio­lence, à la fra­ter­ni­té : il s’agit d’éviter que le mou­ve­ment, et le pays, ne bas­culent dans la vio­lence. Les sou­ve­nirs de la répres­sion san­glante de la révolte d’octobre 1988 et ceux de la guerre des années 1990 reviennent constam­ment dans les conver­sa­tions, dans les cafés, sur les réseaux sociaux ou, le soir, dans les familles. Les gens répètent inlas­sa­ble­ment qu’il ne faut sur­tout pas que l’Algérie, son peuple, revive ses plus sombres années, qu’il faut à tout prix évi­ter que le sang ne coule, qu’il ne faut pas tom­ber dans le piège. La crainte de vivre une expé­rience simi­laire à celle des sou­lè­ve­ments égyp­tiens, libyens et syriens est pré­sente : on ne veut pas de ce « scé­na­rio ».

Alger, 1er mars 2019, par Amine Boumena

La marche se déroule dans le calme, pas­sant par les prin­ci­pales places du centre-ville avant d’en gagner les hau­teurs. Les slo­gans se suivent, par­courent la foule, s’épuisent puis repartent de plus belle, par vagues. Les noms de Ouyahia, actuel Premier ministre, et ceux des frères Bouteflika res­sortent dis­tinc­te­ment. Si la pré­sence de la géné­ra­tion de nos parents est indé­niable, la majeure par­tie des indi­vi­dus pré­sents sont jeunes ; il appa­raît que la pola­ri­sa­tion de la socié­té entre « démocrates/républicains » et « isla­mistes », si pré­gnante dans les années 1990, n’est plus aus­si déter­mi­nante. C’est une popu­la­tion en phase avec sa com­plexi­té, et non ses « contra­dic­tions », comme on l’entend sou­vent, qui a mar­ché ven­dre­di et qui semble avoir dépas­sé les « assi­gna­tions à iden­ti­té », pour citer une proche, dans les­quelles a bai­gné, à son insu, la géné­ra­tion pré­cé­dente, celle de nos parents. Nous voi­ci blo­qués au niveau de l’École des Beaux-Arts par un bar­rage de camions anti-émeutes et d’URS [équi­valent des CRS, ndlr]. Les mar­cheurs conti­nuent d’affluer mais le mou­ve­ment s’arrête, stagne ; le risque d’un mou­ve­ment de foule est grand. On entend alors de petites explo­sions, puis par­fois de grands « boum », qui cor­res­pondent cer­tai­ne­ment à des tirs de gaz lacry­mo­gènes — ou peut-être à des gre­nades de désen­cer­cle­ment. Nos connais­sances dans le domaine de l’attirail répres­sif de la police algé­rienne sont limi­tées ; nous n’avons pas l’habitude. On aper­çoit les nuages des bombes lacry­mo­gènes. Nous sommes alors nom­breux à rebrous­ser che­min, après plus d’une demi-heure d’attente, pour nous échap­per par une ruelle des­cen­dante. Il devient dif­fi­cile d’avancer.

« La télé­vi­sion natio­nale mon­tre­ra des images des mani­fes­ta­tions au cours de la semaine mais cou­pe­ra sys­té­ma­ti­que­ment tous les slo­gans en réfé­rence au départ de Bouteflika. »

La rumeur de la foule se réper­cute sur les façades des bâti­ments ; impres­sion­née, je fais une vidéo de l’écho de ces mil­liers de voix sur les murs blancs. Dans cette ruelle que nous avons choi­sie pour notre halte, nous avons une vue sur ce qui se passe en face de l’École des Beaux-Arts : un mou­ve­ment de foule et de panique, peut-être le début d’affrontements entre les mani­fes­tants et la police. Les récits nous par­vien­dront plus tard : cer­tains mani­fes­tants ont per­du connais­sance tant la pres­sion était forte et l’air irres­pi­rable. Je regagne l’artère prin­ci­pale et la redes­cends une seconde fois. La mani­fes­ta­tion forme alors une boucle et chan­ge­ra de direc­tion en fonc­tion des bar­rages de police et de leur avan­cée. Il est 16 h 30 ; cer­tains aban­donnent la marche ; le flux n’en reste pas moins très impor­tant, constam­ment en mou­ve­ment. J’entre dans l’immeuble d’une amie, aux côtés d’un groupe de femmes, des voi­sines : de retour chez elles, elles chantent, eupho­riques, les slo­gans de la marche à celles et ceux qui ont choi­si de ne pas sor­tir mani­fes­ter. Depuis le bal­con, on aper­çoit un nuage de fumée qui gran­di­ra au fil des heures, non loin du palais pré­si­den­tiel d’El-Mouradia, pen­dant qu’un des héli­co­ptères sta­tionne au-des­sus. Dans le bour­don­ne­ment inces­sant de ces appa­reils, des sirènes de police ou d’ambulances s’élèvent.

Les évé­ne­ments semblent prendre une autre tour­nure à la fin de cette jour­née, pour­tant mer­veilleuse. La boule au ventre revient. Nous appre­nons qu’il y a des affron­te­ments sur la route qui mène vers le palais pré­si­den­tiel et sur la place du 1er Mai, point de départ de la marche pour un grand nombre de mani­fes­tants. Une amie, au télé­phone, me raconte, cho­quée, ce qu’elle voit depuis la fenêtre de son appar­te­ment sur ladite place. « C’est hyper violent. Les flics n’arrêtent pas de gazer. Ils gazent, et les jeunes ripostent en tirant des pierres. Je suis sûre qu’il y a des morts. » Il y aura de nom­breux bles­sés, mais pas de morts. Au der­nier bar­rage de police, avant la mon­tée qui mène au palais pré­si­den­tiel, la police, fil­mée, lance des bombes lacry­mo­gènes et des pierres sur les mani­fes­tants. Des jeunes hommes ripostent par des jets de pierres. Une voi­ture prend feu. Les mani­fes­tants, diront les rumeurs, ont été infil­trés par des bal­ta­giyas, ces indi­vi­dus payés par les auto­ri­tés pour pro­vo­quer des débor­de­ments. On raconte que des pou­belles rem­plies de pierres ont été vues, dis­po­sées en amont pour pous­ser les jeunes à s’en ser­vir contre les poli­ciers ; on raconte aus­si que ces pou­belles ont été rem­plies par des jeunes qui ont net­toyé la rue après la pre­mière vague d’affrontements. La confu­sion est aus­si grande quant aux cir­cons­tances de la mort de Hassan Benkhedda — une enquête a été ouverte et un appel à témoin lan­cé sur Facebook par son frère. Ce soir, le jour­nal de 20 heures s’ouvre sur les mani­fes­ta­tions et les échauf­fou­rées entre mani­fes­tants et poli­ciers, mais n’y consacre que quelques minutes pour enchaî­ner sur l’agriculture dans le Sahara. La télé­vi­sion natio­nale mon­tre­ra des images des mani­fes­ta­tions au cours de la semaine mais cou­pe­ra sys­té­ma­ti­que­ment tous les slo­gans en réfé­rence au départ de Bouteflika.

Alger, 1er mars 2019, par Lydia Saidi

Ouvrir le présent

Le 3 mars, la mobi­li­sa­tion se pour­suit par des ras­sem­ble­ments d’étudiants dans plu­sieurs villes. À Alger, les étu­diants des dif­fé­rentes facs, dont cer­taines sont situées au bord des prin­ci­paux axes rou­tiers, arrivent à for­cer les bar­rages poli­ciers et sortent sur la route. Les auto­mo­bi­listes poussent leurs véhi­cules pour les lais­ser pas­ser, klaxonnent en signe de sou­tien. L’accès à Alger est blo­qué à l’ouest comme à l’est. Une par­tie de la marche des étu­diants se pour­suit autour du siège du Conseil consti­tu­tion­nel, où les can­di­dats à la pré­si­den­tielle sont atten­dus pour dépo­ser leurs dos­siers : elle est repous­sée par la police. Des infor­ma­tions cir­culent sur les réseaux sociaux sur le fait que le nom de Bouteflika ne serait pas sur la liste des­dits can­di­dats, puis que ses signa­tures seraient fina­le­ment arri­vées dans pas moins de cinq four­gons. La jour­née s’étire. Le soir, nous sommes bran­chés sur les réseaux et la télé­vi­sion natio­nale dans l’attente de la décla­ra­tion, annon­cée plus tôt, d’un pré­sident absent depuis près d’une dizaine de jours — on ne sait s’il est ren­tré en Algérie ou s’il se trouve tou­jours à Genève… Vers 19 heures, on apprend que Bouteflika adresse une lettre au peuple algé­rien, lue à la télé­vi­sion natio­nale. L’homme dit prendre en consi­dé­ra­tion les mani­fes­ta­tions, com­prendre la colère et l’inquiétude légi­time des « jeunes », puis réitère son enga­ge­ment vis-à-vis du peuple algé­rien, dont il pré­tend res­pec­ter la volon­té. Il pour­suit en deman­dant à ce der­nier de « lui renou­ve­ler sa confiance » en votant pour lui et pro­met d’organiser une « confé­rence natio­nale inclu­sive et indé­pen­dante » en vue de chan­ger le sys­tème en place, dont il feint, sans duper per­sonne, de ne pas faire plei­ne­ment par­tie. Cette confé­rence natio­nale, qui n’est pas sans rap­pe­ler le grand débat natio­nal orga­ni­sé par Macron de l’autre côté de la Méditerranée, sera, pré­cise-t-il, sui­vie par une « élec­tion pré­si­den­tielle anti­ci­pée » et trans­pa­rente (à laquelle il ne sera pas can­di­dat) et par l’adoption, par réfé­ren­dum, d’une nou­velle Constitution (qui mar­que­ra la nais­sance de la « nou­velle République » et du « nou­veau sys­tème algé­rien »).

« Le soir, nous sommes bran­chés sur les réseaux et la télé­vi­sion natio­nale dans l’attente de la décla­ra­tion, annon­cée plus tôt, d’un pré­sident absent depuis près d’une dizaine de jours. »

Cette lettre, dif­fi­ci­le­ment intel­li­gible (même pour qui serait fami­lier de l’opacité du sys­tème algé­rien et aurait le bagage néces­saire pour ten­ter de lire entre les lignes), est vécue comme un énième affront par une grande par­tie de la popu­la­tion, cer­taine que le pou­voir essaie de gagner du temps. Confusion, colère. Le soir même, des mil­liers de per­sonnes sortent dans la rue, à Alger, à Skikda, à Guelma… Des mes­sages cir­culent sur Facebook pour mettre en garde contre le risque de déra­page — l’angoisse des années noires refait sur­face, une fois de plus. Des prières sont for­mu­lées sur Facebook. Des rumeurs, démen­ties le len­de­main, racontent que l’armée a occu­pé la ville d’Alger. Quelques échauf­fou­rées ont lieu dans un quar­tier des hau­teurs de la ville, d’autres à Skikda, mais les marches se déroulent glo­ba­le­ment dans le calme. Les slo­gans du jour sont pré­sents la nuit : « Pacifique, paci­fique ! » et « Enlève ton casque et rejoins-nous ». Des vidéos sont pos­tées, où l’on peut voir que mal­gré la colère, mal­gré le rejet caté­go­rique d’un cin­quième man­dat signi­fié par cette sor­tie des corps dans la nuit, l’ambiance reste sereine, par­fois eupho­rique, confiante. Le len­de­main, le sou­la­ge­ment est grand lorsque nous appre­nons qu’il n’y a pas eu de heurts, ni de sang.

La mobi­li­sa­tion se pour­suit à l’heure où j’écris ces lignes, avec, pra­ti­que­ment chaque jour, un ras­sem­ble­ment ou une marche dans des villes tou­jours plus nom­breuses. Des assem­blées géné­rales se consti­tuent au sein des uni­ver­si­tés, en pré­sence des ensei­gnants. Un désir d’organiser des débats citoyens émerge ici et là ; quelques ini­tia­tives voient le jour. Des Algériens de la dia­spo­ra, notam­ment de France ou de Tunisie, et dont cer­tains étaient déjà pré­sents le 1er mars, font le voyage du retour pour assis­ter à ce moment excep­tion­nel. S’il est encore tôt pour par­ler de révo­lu­tion ou de pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, ces mots sont sur de nom­breuses lèvres, à com­men­cer par celles des com­men­ta­teurs et des ana­lystes. On se demande aus­si, bien sûr, si l’Algérie va connaître le même sort que les autres « prin­temps ». Cet élan semble pour­tant s’éloigner de ce qui s’est pas­sé en 2011. Aujourd’hui, les Algériens, du moins une grande par­tie d’entre eux, donnent le sen­ti­ment d’être d’accord sur ce qu’ils ne veulent pas. Mais il fau­dra du temps pour déter­mi­ner ce que nous vou­lons, dans l’hypothèse du départ d’une par­tie de la classe gou­ver­nante — celle de l’ère Bouteflika au moins. Des repré­sen­ta­tions domi­nantes au sein des pro­tes­ta­taires et dans les médias, par­fois roman­tiques, por­tées sans doute par un espoir irré­sis­tible qui vou­drait que l’on s’oublie, juste pour un moment, ima­ginent ce sys­tème s’en aller du jour au len­de­main. Mais nom­breuses sont les voix qui mettent en garde contre sa puis­sance et ce dont il est capable pour se main­te­nir en place. « Ce sys­tème n’est pas res­té au pou­voir près de 70 ans pour rien », nous soufflent-elles. L’heure est aux inter­ro­ga­tions, à la réflexion, plu­tôt qu’aux conclu­sions impa­tientes. Si le « champ des pos­sibles5Salah Badis, art. cit. » semble s’être lar­ge­ment éten­du, il faut néan­moins gar­der en tête les enjeux qui sont ceux de notre époque, de la situa­tion sin­gu­lière de l’Algérie en tant qu’État, des expé­riences pas­sées de cette socié­té, des socié­tés voi­sines. Tous ces élé­ments à l’esprit, nous pour­rons, por­tés par l’espoir et l’élan vital qui explosent depuis près de 10 jours en des cen­taines de mil­liers de corps dans les rues, construire une base réel­le­ment solide et conti­nuer à « ouvrir le pré­sent6Malika Rahal, « Dans ces espoirs que l’on veut conte­nus se lit toute une expé­rience his­to­rique », Le Monde, 4 mars 2019. ».


Photographie de ban­nière : Alger, 1er mars 2019, par Fethi Sahraoui 
Photographie de vignette : Alger, 1er mars 2019, par Amine Boumena


REBONDS

☰ Lire notre article « Algérie : appel à un Mouvement pour l’autogestion sociale », Kadour Naimi, jan­vier 2018
☰ Lire notre article « Sahara algé­rien — des essais nucléaires aux camps de sûre­té », Awel Haouati, juin 2017
☰ Lire notre article « Assia Djebar — la mémoire est une voix de femme », Jonathan Delaunay, avril 2017
☰ Lire notre article « Mohamed Saïl, ni maître ni valet », Émile Carme, octobre 2016
☰ Lire notre article « Serge Michel — amour, anar­chie et Algérie », Émile Carme, février 2015

NOTES   [ + ]

1. L’Algérie est divi­sée en 48 col­lec­ti­vi­tés publiques ter­ri­to­riales, dites « wilayas ».
2. Assemblée popu­laire com­mu­nale : l’équivalent d’un conseil muni­ci­pal en Algérie, dont le pré­sident est le maire de la com­mune.
3. L’incertitude des moments pré­cé­dant cette marche a été décrite par Salah Badis, dans un article inti­tu­lé « Extension du domaine des pos­sibles », tra­duit de l’arabe et publié sur le Huffington Post Maghreb.
4. Les chiffres res­tent encore impré­cis.
5. Salah Badis, art. cit.
6. Malika Rahal, « Dans ces espoirs que l’on veut conte­nus se lit toute une expé­rience his­to­rique », Le Monde, 4 mars 2019.
Awel Haouati
Awel Haouati

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.