Assia Djebar — la mémoire est une voix de femme


Texte inédit pour le site de Ballast

« Qui suis-je ? J’avais répon­du au début : d’a­bord une roman­cière de langue fran­çaise… Pourquoi ne pas ter­mi­ner en me repo­sant la ques­tion à moi-même ? Qui suis-je ? Une femme dont la culture est l’a­rabe et l’is­lam… » L’auteure de Rouge l’aube a dis­pa­ru voi­là deux ans, le 6 février 2015. Traduite en une ving­taine de langues, elle ensei­gna, sa vie durant, l’histoire, le ciné­ma et la lit­té­ra­ture en Algérie, en France et aux États-Unis. Rendre voix aux femmes relé­guées, dire la mémoire étouf­fée sous le poids colo­nial, dénon­cer les « fous de Dieu » qui cherchent à tuer la plu­ra­li­té des langues à laquelle elle tenait tant : voi­là ce que pou­vait à ses yeux l’é­cri­ture, cette « quête presque à perdre souffle »☰ Par Jonathan Delaunay


Au pre­mier abord, rien de par­ti­cu­lier ne res­sort de cette vieille pho­to­gra­phie : une classe de jeunes élèves algé­riens accom­pa­gnés de leur ins­ti­tu­teur, voi­là tout. À y regar­der de plus près, un détail attire tou­te­fois l’attention : au beau milieu de ce ras­sem­ble­ment de gar­çons se dresse une petite fille, d’à peine quatre ans. Ainsi qu’elle le décri­ra plus tard dans l’un de ses romans, c’est son père, l’instituteur, qui la pla­ça au pre­mier rang, obli­geant ain­si ses élèves à lui lais­ser une place. Elle était res­tée à l’écart, inti­mi­dée. C’est là le pre­mier cli­ché de Fatma Zohra Imalayène — en tout point repré­sen­ta­tif de la vie de cette femme, pré­co­ce­ment plon­gée dans le monde des hommes, en dépit de la tra­di­tion, et la langue fran­çaise, qui ne la quit­te­ra plus et devien­dra celle de son écri­ture comme de son enga­ge­ment. Ce pas­sage entre les langues, ce conflit inté­rieur qui sera la clé de voûte de l’œuvre d’Assia Djebar trouve son ori­gine dans la condi­tion fami­liale de l’écrivaine. Née à Cherchell un 4 août 1936, de parents ara­bo­phones (mais ber­bé­ro­phone par ses grands-parents), la toute jeune Fatma se voit d’emblée confron­tée au plu­ri­lin­guisme qui carac­té­rise l’Algérie, par­ta­gée entre le ber­bère (langue émi­nem­ment — mais non exclu­si­ve­ment — orale des Kabyles, des Touaregs et de quelques eth­nies sécu­laires du pays), l’arabe (qu’il soit clas­sique ou dia­lec­tal, sou­te­nu ou popu­laire) et le fran­çais (alors langue du conqué­rant, du colo­ni­sa­teur).

« Ironie de la situa­tion : son diplôme d’histoire lui file entre les doigts puisque l’Histoire se déploie sous ses yeux et qu’elle ne peut s’y sous­traire. »

C’est à cette langue du pou­voir que se fami­lia­rise très tôt la jeune fille, par l’entremise d’un père qui la pousse à suivre les cours qu’il donne dans l’école du vil­lage, lui offrant dès lors la pos­si­bi­li­té de s’ex­tir­per de la réclu­sion à laquelle on la des­ti­nait cer­tai­ne­ment. « Le père m’avait ten­du la main pour me conduire à l’école : il ne serait jamais le futur geô­lier ; il deve­nait l’intercesseur. Le chan­ge­ment pro­fond com­men­çait là : parce qu’il était ins­ti­tu­teur de langue fran­çaise, il avait assu­mé un pre­mier métis­sage dont je serais béné­fi­ciaire1Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999, p. 46.. » L’écrivaine se sou­vien­dra, au point de l’évoquer à deux reprises dans son œuvre2En ouver­ture de L’Amour, la fan­ta­sia et dans Vaste est la pri­son., de cet homme lui tenant la main sur le che­min de l’école et du regard accu­sa­teur des autres alen­tour. Elle en tire une fier­té cer­taine, celle d’avancer plus libre­ment — lorsqu’elle obtient son cer­ti­fi­cat d’études, elle est accu­sée de tra­hi­son, par cer­tains conser­va­teurs, pour qui l’accès d’une fille à l’éducation tient de l’en­torse à la tra­di­tion isla­mique, et pour qui l’apprentissage du fran­çais relève de la fra­ter­ni­sa­tion avec l’occupant.

Une « sor­tie du harem3Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 69. », confie­ra-t-elle pour­tant. Puis l’occasion d’un départ en France, au début des années 1950, afin de pro­lon­ger ses études supé­rieures, enta­mées à Blida. Le fran­çais est l’i­diome de la puis­sance domi­nante autant que, pour cer­tains, la pos­si­bi­li­té d’a­mé­lio­rer leur condi­tion. Imalayène, qui ne s’ap­pelle pas encore Djebar, intègre l’École nor­male supé­rieure de Sèvres, où elle étu­die l’histoire — du Moyen Âge arabe et du Maghreb du XIXe siècle : elle est l’u­nique étu­diante arabe (et la pre­mière femme magh­ré­bine à ren­trer à l’École nor­male). Mais elle vit ce départ comme le début d’une déchi­rure, qui ne l’a­ban­don­ne­ra jamais : elle se sent émi­grée sur sa propre terre natale à cha­cun de ses retours, tiraillée tout au long de son exis­tence entre deux nations, étran­gère et fami­lière à la fois dans celles qui se font face. La guerre d’Algérie éclate alors qu’Imalayène est étu­diante : soli­daire d’un peuple, le sien, qui se sou­lève contre l’oppression colo­niale de l’autre côté de la Méditerranée, celle qui était pro­mise à une car­rière stu­dieuse par­ti­cipe à la grève des étu­diants algé­riens en signe de pro­tes­ta­tion. Ironie de la situa­tion : son diplôme d’histoire lui file entre les doigts puisque l’Histoire se déploie sous ses yeux et qu’elle ne peut s’y sous­traire. Elle se tient néan­moins à l’écart des groupes de résis­tance qui se consti­tuent dans la jeu­nesse algé­rienne de France : les dis­sen­sions idéo­lo­giques et les riva­li­tés pour le pou­voir entre le MNA et le FLN enve­niment déjà la lutte.

La Bataille d’Alger, un film de Gillo Pontecorvo (1966)

Imalayène signe son pre­mier roman, La Soif, paru en 1957 chez Julliard, sous le nom d’Assia Djebar. Ce nom de plume n’est pas qu’une simple pré­cau­tion pour évi­ter à sa famille quelques ennuis avec le pou­voir, il illustre l’ambivalence de l’au­teure en pleine construc­tion : « Assia », en arabe dia­lec­tal, c’est « celle qui console, qui accom­pagne de sa pré­sence » ; « Djebar » signi­fie en arabe lit­té­raire « l’intransigeant » (c’est aus­si l’un des nom­breux attri­buts du Prophète). Se des­sine déjà ce double pro­jet d’é­cri­ture : conso­ler les cœurs meur­tris ou les rayés de l’Histoire et dénon­cer, sans pudeur ni égard pour une quel­conque auto­ri­té, les bour­reaux de ces der­niers. Djebar se démarque, dans ces pages, du verbe accu­sa­teur en vigueur dans les milieux anti­co­lo­nia­listes ; elle conte à sa manière, sin­gu­lière, l’altérité, la femme, l’Islam, la nuit du colo­nia­lisme, les heures sombres des deux pays qu’elle côtoie, ceux dont les mots coulent en elle comme deux sangs mélan­gés. Aux cri­tiques qu’elle essuie, et conti­nue­ra d’essuyer long­temps encore au sujet de l’absence de dimen­sion poli­tique de ce pre­mier texte, l’écrivaine décla­re­ra un jour à la radio : « La Soif est un roman que j’aime encore et assume […]. Vous ne pou­vez m’empêcher d’avoir pré­fé­ré lors de mes débuts d’écrivain un air de flûte à tous vos tam­bours4Retranscrit dans Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 87. ! »

« Elle conte à sa manière, sin­gu­lière, l’altérité, la femme, l’Islam, la nuit du colo­nia­lisme, les heures sombres des deux pays qu’elle côtoie, ceux dont les mots coulent en elle comme deux sangs mélan­gés. »

Si l’écrivaine se détache du chaos ambiant, c’est pour mieux cer­ner les contours de son écri­ture et com­prendre les enjeux de la langue fran­çaise, de ce choix qu’elle consi­dère comme une confis­ca­tion — un « butin de guerre » arra­ché aux mains du colon, pour reprendre la célèbre expres­sion de Kateb Yacine (expres­sion qu’elle fera sienne en 1989, avec l’ar­ticle « Du fran­çais comme butin », repris par après en cha­pitre de son essai Ces voix qui m’assiègent, en marge de ma fran­co­pho­nie : « J’ai sen­ti que pour moi, dans le fran­çais, il y avait du sang dans cette langue5Entretien avec Lise Gauvin, dans Algérie Littérature Action, revue men­suelle, 187–190, jan­vier-avril 2015, Numéro spé­cial A. Djebar, p. 41.. ») Comme tant d’autres intel­lec­tuels algé­riens fran­co­phones, Djebar entend la retour­ner contre celui qui la manie en hauts lieux : le colon. Elle y insuffle, en outre, la musi­ca­li­té propre à la langue arabe, son rythme, et convoque les sono­ri­tés ara­bo-ber­bères afin de sculp­ter ce fran­çais à sa mesure, aty­pique, inti­me­ment lié à la langue mater­nelle. « Oui, rame­ner les voix non-fran­co­phones — les gut­tu­rales, les ensau­va­gées, les insou­mises — jusqu’à un texte fran­çais qui devient mien […], faire réaf­fleu­rer les cultures tra­di­tion­nelles mises au ban, mal­trai­tées, long­temps mépri­sées, les ins­crire, elles, dans un texte nou­veau, dans une gra­phie qui devient mon fran­çais6Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 29.. »

Un fran­çais chan­tant, musi­cal, fait d’al­li­té­ra­tions. « Long silence, nuits che­vau­chées, spi­rales dans la gorge. / Râles, ruis­seaux de sons pré­ci­pices, sources d’échos entre­croi­sés, cata­ractes de mur­mures, chu­cho­te­ments en taillis tres­sés, sur­geons susur­rant sous la langue, chuin­te­ments, et souque la voix courbe qui, dans la soute de sa mémoire, retrouve souffles souillés de soû­le­rie ancienne7L’Amour, la fan­ta­sia, Paris, J. C. Lattès, 1985, p. 125.. » L’écriture s’ap­pa­rente à la musique. Un « air de flûte », avons-nous vu… La langue est un chant et ses romans s’a­vancent en plu­sieurs « mou­ve­ments », com­po­sés de mineurs (les récits ordi­naires, les par­cours) et de majeurs (où l’Histoire revêt l’ha­bit du per­son­nage prin­ci­pal). Dans cette archi­tec­ture sonore, les femmes jouent le rôle du chœur — ain­si des pre­mières pages des Enfants du nou­veau monde, lorsque le vil­lage est bom­bar­dé par quelque avion fran­çais : « Il se trouve tou­jours une femme, vieille, jeune, peu importe, qui prend la direc­tion du chœur : excla­ma­tions, sou­pirs, silences gémis­sants quand la mon­tagne saigne et fume, cou­plets pas­sion­nés8Les Enfants du nou­veau monde, Paris, Points, 2012, p. 14.. »

Kateb Yacine, 1956 (DR)

L’enjeu de la mémoire

« Dans tout cela la poé­sie ? / La poé­sie filtre autant entre les mots que dans les mots, dans le rythme, dans la pause… Le blanc, cou­leur du deuil chez nous, c’est aus­si celle où l’on res­pire9Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 66.. » Assia Djebar devient pro­fes­seure d’histoire moderne et contem­po­raine du Maghreb à la facul­té des lettres de Rabat, de 1959 à 1962, puis à l’Université d’Alger, jusqu’en 1965 — tout en contri­buant au jour­nal El Moudjahid, à Tunis. Après un nou­veau pas­sage à Paris, elle revient à Alger pour ensei­gner la lit­té­ra­ture et le ciné­ma, de 1974 à 1980. Elle a déjà écrit Les Impatients, dans la fou­lée de son pre­mier livre, puis Les Enfants du nou­veau monde, en 1962, ain­si que Les Alouettes naïves, cinq ans plus tard, où elle dénon­çait plus direc­te­ment les atro­ci­tés de la guerre d’indépendance — mais tou­jours à hau­teur d’hommes. S’ensuivent un recueil de poèmes et une pièce de théâtre publiés à Alger, en 1969. Après quoi, Djebar se réfu­gie dans un silence — qui se veut plu­tôt une ges­ta­tion — de presque dix ans, au cours duquel elle pour­suit sa réflexion sur la langue et cherche dans le ciné­ma un nou­veau moyen d’expression. Dans son pre­mier long-métrage, La Nouba des femmes du mont Chenoua, qui rece­vra le prix de la Critique inter­na­tio­nale à Venise en 1979, elle rend hom­mage aux femmes de sa région natale après avoir séjour­né auprès de la tri­bu mater­nelle des Berkani, qui per­pé­tue la tra­di­tion, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, des conteuses, trans­met­tant ora­le­ment l’histoire de la tri­bu et du pays aux femmes et jeunes filles.

« Combien ont cou­su des dra­peaux dans l’ombre des patios, nour­ri, caché et gué­ri les sol­dats dans les villes et vil­lages, ou rejoint défi­ni­ti­ve­ment le maquis ? »

La musique du film est signée du com­po­si­teur hon­grois Béla Bartók — la musique, encore et tou­jours… La femme-conteuse est une figure récur­rente, sinon cen­trale, dans son œuvre ; Djebar entend lui don­ner la place qu’elle mérite dans la lit­té­ra­ture pour qu’enfin l’écriture grave le chant de celles sans qui la langue et le savoir n’au­raient pas tenu tête au temps pas­sant. La mémoire est une voix de femme, en Algérie, et l’Histoire y est avant tout affaire d’oralité, de trans­mis­sion d’aînée à cadette, de diseuse à écou­teuse. « Zohra Oudai a hoché la tête, replon­gée dans ce pas­sé pour le revivre — l’amertume ayant dis­pa­ru de sa voix, elle est deve­nue conteuse presque joyeuse, en tout cas impé­tueuse, comme si le temps de la lutte ouverte sub­sis­tait10La Femme sans sépul­ture, Paris, Albin Michel, 2002, p. 81.. » La Femme sans sépul­ture est sans doute son plus grand hom­mage. Dame Lionne et Zouhra Oudai y rap­portent le récit glo­rieux et oublié de Zoulikha, maqui­sarde durant les pre­mières années de la guerre d’Algérie, qui joua un rôle cru­cial de liai­son entre la ville et la mon­tagne dans la région de Césarée, avant d’être cap­tu­rée par les sol­dats fran­çais puis por­tée dis­pa­rue. À tra­vers la recons­ti­tu­tion de ces témoi­gnages, la nar­ra­trice — der­rière laquelle Djebar se déguise à peine — le pas­sé resur­git et le conte lui confère une teinte nou­velle. Et Dame Lionne de confier : « Que tout cela semble loin et pour­tant, me faire ain­si par­ler d’elle, dans les détails, je t’assure, ô ma petite, que c’est un baume sur ma peine11Ibid, p. 127. »

Panser les plaies du pas­sé, sou­la­ger les mau­vaises cica­trices. Libérer de l’oubli et du silence ces invi­sibles au monde. L’histoire de Zoulikha est une par­mi tant d’autres : com­bien de femmes ont-elles lut­té durant la guerre afin qu’advienne l’indépendance ? Combien ont cou­su des dra­peaux dans l’ombre des patios, nour­ri, caché et gué­ri les sol­dats dans les villes et vil­lages, ou rejoint défi­ni­ti­ve­ment le maquis ? « Ils veulent que rien ne se soit pas­sé, ou presque pas pas­sé… […] La foule, à Alger, et presque pareille­ment à Césarée, est empor­tée dans le fleuve morne du temps12Ibid., pp. 240–241.. » Plus que tout, Djebar écrit pour lut­ter contre cette peur du sou­ve­nir, cette paresse de la mémoire qui paraît affec­ter l’Algérie contem­po­raine. Face à l’amnésie géné­ra­li­sée, le devoir de témoi­gnage et d’hommage se fait d’autant plus néces­saire que l’Histoire telle que nar­rée par le vain­queur obli­tère à des­sein ce qui la gêne. En pre­mier lieu, c’est la ver­sion du colon qu’il s’agit de réécrire et de tordre pour per­mettre à l’ancien colo­ni­sé de se réap­pro­prier son pas­sé. Son docu­men­taire La Zerda et les Chants de l’oubli, dif­fu­sé en 1982 par la télé­vi­sion algé­rienne et pri­mé « meilleur film his­to­rique » au Festival de Berlin un an plus tard, est le fruit d’une telle moti­va­tion : des bandes de films ori­gi­nel­le­ment tour­nés par les Français durant l’occupation, mon­tées par ses soins et mises en musique arabe… L’Histoire peut-être retra­vaillée dans son maté­riau même.

Assia Djebar, 2005 (©Ulf Andersen/Getty Images)

Aux images, fil­mées par le colon qui scrute, qui cho­si­fie le colo­ni­sé, répond le chant des femmes et à tra­vers lui le pas­sé d’un peuple qui per­pé­tue sa tra­di­tion en dépit du regard de l’Autre. « La chan­teuse ano­nyme traîne sa voix éraillée hors des tavernes. Son chant enca­gé dénonce le sucre de tout exo­tisme : sérails du silence et du deuil13Ombre sul­tane, Paris, Albin Michel, 2006, p. 185.. » Avant même la guerre, c’est le regard du pre­mier por­té sur le second qu’il s’agit de dévoi­ler, l’orientalisme qui fan­tasme en même temps qu’il enferme. « L’orientalisme ne serait ni fran­co­phone ni anglo­phone, il aurait tué la voix… Il était avant tout regard venu d’ailleurs : il ren­dait objet — objet de désir, mais objet — l’être qui ten­tait de par­ler, de s’essayer à par­ler à l’Autre, à l’étranger14Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 28.… » Mais Assia Djebar pro­cède par détour ; elle n’é­vince pas mais construit sa cri­tique de manière oblique. Ainsi, Femmes d’Alger dans leur appar­te­ment, recueil de nou­velles paru en en 1980 par lequel elle sort de son long silence littéraire15Paris, Éditions des Femmes., se veut un dia­logue avec la toile épo­nyme d’Eugène Delacroix, repré­sen­tant des femmes dans un sérail d’Alger. Djebar ne condamne pas tant ce regard qu’elle se l’ac­ca­pare, le fait sien pour inver­ser la situa­tion et don­ner voix à ces femmes enfer­mées.

Pluriel des langues

« Djebar revient sur l’assassinat de trois de ses amis, intel­lec­tuels algé­riens tués dans les années 1990 par les fana­tiques isla­mistes. »

Historienne de for­ma­tion, l’écrivaine a su pui­ser dans cette dis­ci­pline les armes néces­saires à même de tenir tête à la défor­ma­tion et au réduc­tion­nisme his­to­riques — consé­quences d’un colo­nia­lisme qui refuse d’a­vouer ses crimes —, autant qu’à la domi­na­tion et à l’autoritarisme, mani­fes­ta­tions du patriar­cat dans lequel est entra­vée la socié­té algé­rienne. Djebar ne cesse de rap­pe­ler com­bien son pays pos­sède une his­toire riche et plu­rielle, depuis Carthage jusqu’aux inva­sions arabes, en pas­sant par l’occupation romaine : elle ne peut se sen­tir proche du dis­cours natio­na­liste d’après-guerre por­té par le FLN — après le colo­nia­lisme, c’est cette parole qu’elle s’évertue donc à dénon­cer. La vic­toire a per­mis au pays de retrou­ver son auto­no­mie mais char­rie depuis un cer­tain nombre de mesures liber­ti­cides : l’a­rabe est éri­gé en langue unique, le fran­çais et le ber­bère for­te­ment condam­nés, et le regain de liber­té gagné par les femmes s’étouffe aus­si­tôt appa­ru. Dans Le Blanc de l’Algérie, dont le titre seul suf­fit à évo­quer le deuil qui l’accable, Djebar revient sur l’assassinat de trois de ses amis, intel­lec­tuels algé­riens tués dans les années 1990, celles de la « décen­nie noire », par les fana­tiques islamistes16Il s’agit de son beau-frère Abdelkader Alloula, dra­ma­turge, de son ami socio­logue M’hamed Boukhobza, et du psy­chiatre Mahfoud Boucebci..

L’assassinat du poète Jean Sénac en 1973, sur lequel revient l’écrivaine, annonce à ses yeux les sui­vants : le roman­cier Tahar Djaout, le poète Youcef Serbi ou encore celui, plus ano­nyme mais non moins atroce, d’une de ses anciennes étu­diantes, deve­nue direc­trice d’école, mitraillée dans son bureau pour avoir déso­béi aux isla­mistes en ouvrant aux filles la porte de son éta­blis­se­ment. Elle évoque éga­le­ment le sui­cide déses­pé­ré de Josie Fanon, femme de Frantz Fanon et amie intime de l’écrivaine, en 1989. Mais Djebar ne se lamente pas ; elle rap­pelle plus que jamais la néces­si­té d’écrire, « l’urgence de dire » à quel point la culture de l’oubli peut conduire à pareil déses­poir. Pourquoi cette « nou­velle sai­gnée17La Femme sans sépul­ture, op. cit., p. 240. » ? Pourquoi cette marche arrière ? L’Algérie, écrit-elle, « renie sa tra­di­tion d’ouverture et de plu­ra­li­té18Le Blanc de l’Algérie, Paris, Albin Michel, 1995, p. 137. » et occulte la plu­ra­li­té lin­guis­tique qui fait sa force. « Ils appellent l’arabe la langue natio­nale entre guille­mets, ce qui me paraît un inti­tu­lé déri­soire. Une nation, c’est tout un fais­ceau de langues et cela est vrai plus par­ti­cu­liè­re­ment pour l’Algérie19Entretien avec Lise Gauvin, op. cit., p. 36. », dira-t-elle à pro­pos de son roman Vaste est la pri­son. Djebar aime à rap­pe­ler l’ancienneté de la langue ber­bère et réfute l’idée reçue selon laquelle celle-ci n’aurait pas de fon­de­ment écrit.

Alger, 1992 (©AFP/ANDRE DURAND ABDELHAK SENNA)

Ode aux femmes

Assia Djebar s’interroge sur ce que sa mère et sa grand-mère lui ont trans­mis. La femme musul­mane qu’elle connaît vit encore dans l’ombre du mas­cu­lin : l’homme est maître de la mai­son comme du dehors et la femme vouée à l’espace inté­rieur. « Quand je suis venue m’installer à Paris, en 1980, après Femmes d’Alger dans leur appar­te­ment, les gens consi­dé­raient que j’étais un écri­vain fémi­niste. Comme Algérienne, le fémi­nisme était une sorte d’état natu­rel, si je puis dire20Entretien avec Lise Gauvin, op. cit., p. 42.. » Djebar n’eut de cesse d’écrire sur la condi­tion des femmes de son pays natal, de se lever contre cette assi­gna­tion. Mais si le ton est cin­glant, la cri­tique, elle, n’est jamais mépri­sante : elle déploie seule­ment son irré­fu­ta­bi­li­té. L’espace de son écri­ture devient celui de la libé­ra­tion des femmes, « elles dont le corps reste rivé dans une pénombre et un retrait indû­ment injus­ti­fié par quelque loi pseu­do-isla­mique21Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 93. ». Djebar uti­lise volon­tiers le champ lexi­cal de l’intériorité afin de retrans­crire l’atmosphère étouf­fante et étouf­fée des femmes qu’elle dépeint, tapies dans le « fond » des mai­sons, dans le « silence » où percent des « chu­cho­te­ments », celui des femmes « cer­nées » par les murs. Dès Les Enfants du nou­veau monde, l’écrivaine dépeint celles qui ont le sen­ti­ment de n’avoir « jamais connu le visage de la rue22Les Enfants du nou­veau monde, op. cit., p. 168. ».

« De la dénon­cia­tion du colo­nia­lisme à celui du natio­na­lisme arabe, de la haine des langues à la domi­na­tion patriar­cale : un même fil rouge. »

L’émancipation de la femme pas­se­ra par une réap­pro­pria­tion de l’espace et l’échappée au-dehors, à l’instar de Zoulikha la com­bat­tante, par­tie au maquis, dont le départ n’est pro­ba­ble­ment pas sans faire écho au départ d’Assia Djebar elle-même. Cette conquête du monde exté­rieur s’accompagne irré­mé­dia­ble­ment d’une affir­ma­tion du corps, « corps de femme deve­nu mobile et, parce qu’il se trouve en terre arabe, entré dès lors en dis­si­dence23Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 86. ». La femme qui ose sor­tir dans les rues, se mon­trer au regard exté­rieur assume par là même son dévoi­le­ment — Djebar sym­bo­lise à l’en­vi cette prise de liber­té par l’enlèvement du voile : une sorte de mise à nu. Le corps de la femme s’as­sume alors, autant que son désir, que Djebar retrans­crit dans une véri­table poé­tique de l’enlacement : « éten­due, après avoir tant navi­gué, j’affleure au matin. Me voi­ci mince pliure entre la moire de la nuit et le métal du jour nou­veau24Ombre sul­tane, op. cit., p. 34. ». Dans ces scènes d’amour sug­gé­rées, les rideaux sont ouverts sur l’espace avoi­si­nant. « Tandis qu’au-dehors la poi­trine est noyée sous la grosse laine, que les che­villes et les poi­gnets sont sous­traits à la vue par le cuir de la botte et du gant, tout, dans la chambre, reprend auto­no­mie. Sous la pous­sée d’une cal­li­gra­phie noc­turne, les épaules, les bras ou les hanches se délient25Ibid., p. 55.. » Son fémi­nisme tient en effet de l’é­vi­dence. Assia Djebar ren­dra hom­mage aux femmes de son pays jusqu’à sa mort puisque, lors de son enter­re­ment, celles-ci sont conviées à assis­ter aux funé­railles, contrai­re­ment à la cou­tume — ain­si qu’elle l’avait exi­gé. Ce geste, der­nier pied de nez à la tra­di­tion, sym­bo­lise l’engagement de toute une vie.

De la dénon­cia­tion du colo­nia­lisme à celui du natio­na­lisme arabe, de la haine des langues à la domi­na­tion patriar­cale : un même fil rouge. Une seule et même volon­té de lut­ter, par l’écriture, contre la mémoire qui s’efface et l’Histoire qui ne retient que ce qui l’arrange. Lors de son dis­cours de récep­tion à l’Académie fran­çaise, en 2006 — elle est la cin­quième femme et la pre­mière Maghrébine à y entrer —, Djebar montre une nou­velle fois son goût pour la pro­vo­ca­tion : elle exhume face aux Immortels de l’as­sem­blée les for­faits du colo­nia­lisme et, citant le poète Aimé Césaire, rap­pelle « com­ment les guerres colo­niales en Afrique et en Asie ont, en fait, déci­vi­li­sé et ensau­va­gé, dit-il, l’Europe26Extrait du dis­cours de récep­tion d’Assia Djebar à l’Académie fran­çaise, dans Algérie Littérature Action, op. cit., p. 153. ». Djebar contra­rie les auto­ri­tés illé­gi­times. Djebar écrit au fémi­nin plu­riel. « Un clin d’oeil, une vie. Éblouie, je la déploie, mais déjà je la détruis, j’en obs­cur­cis les aubes, je filtre les après-midi d’indolence, j’éteins ce soleil, pâle ou res­plen­dis­sant, qu’importe27Ombre sul­tane, op. cit., p. 21. ! »


Photo ban­nière : Assia Djebar, 1985 (DR).
Portrait : Assia Djebar, 2006 (©Bruno Charoy, Pasco & Co).


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NOTES   [ + ]

1.Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999, p. 46.
2.En ouver­ture de L’Amour, la fan­ta­sia et dans Vaste est la pri­son.
3.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 69.
4.Retranscrit dans Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 87.
5.Entretien avec Lise Gauvin, dans Algérie Littérature Action, revue men­suelle, 187–190, jan­vier-avril 2015, Numéro spé­cial A. Djebar, p. 41.
6.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 29.
7.L’Amour, la fan­ta­sia, Paris, J. C. Lattès, 1985, p. 125.
8.Les Enfants du nou­veau monde, Paris, Points, 2012, p. 14.
9.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 66.
10.La Femme sans sépul­ture, Paris, Albin Michel, 2002, p. 81.
11.Ibid, p. 127.
12.Ibid., pp. 240–241.
13.Ombre sul­tane, Paris, Albin Michel, 2006, p. 185.
14.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 28.
15.Paris, Éditions des Femmes.
16.Il s’agit de son beau-frère Abdelkader Alloula, dra­ma­turge, de son ami socio­logue M’hamed Boukhobza, et du psy­chiatre Mahfoud Boucebci.
17.La Femme sans sépul­ture, op. cit., p. 240.
18.Le Blanc de l’Algérie, Paris, Albin Michel, 1995, p. 137.
19.Entretien avec Lise Gauvin, op. cit., p. 36.
20.Entretien avec Lise Gauvin, op. cit., p. 42.
21.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 93.
22.Les Enfants du nou­veau monde, op. cit., p. 168.
23.Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 86.
24.Ombre sul­tane, op. cit., p. 34.
25.Ibid., p. 55.
26.Extrait du dis­cours de récep­tion d’Assia Djebar à l’Académie fran­çaise, dans Algérie Littérature Action, op. cit., p. 153.
27.Ombre sul­tane, op. cit., p. 21.
Jonathan Delaunay
Jonathan Delaunay

A suivi des études de philosophie à l'ENS et l'EHESS. Il s'intéresse au colonialisme et aux effets du langage politique sur les consciences collectives.

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