Svetlana Alexievitch, quand l’histoire des femmes reste un champ de bataille


Texte inédit pour le site de Ballast

Prendre la route — celle de l’ancien empire sovié­tique — munie d’un magné­to­phone. Quand la porte s’ouvre, enre­gis­trer chaque vécu, le col­lec­ter comme un maté­riau. Écrire l’Histoire selon la plu­ra­li­té des expé­riences et des émo­tions qui la com­posent et non selon l’alignement des faits. C’est, depuis tou­jours, le tra­vail de four­mi de l’écrivaine d’origine bié­lo­russe Svetlana Alexievitch, qui s’évertue à ramas­ser sur son pas­sage les voix silen­cieuses, res­tées vivantes der­rière les guerres. Une rigueur qu’elle s’imposa dès son pre­mier ouvrage, inter­dit dans son pays d’origine, à la fois cen­su­ré et accla­mé sous la Russie de Gorbatchev : La Guerre n’a pas un visage de femme, paru en 1985. « Les choses ne m’intéressent pas lorsqu’elles se situent sur le plan idéo­lo­gique, qui reste pour moi super­fi­ciel », dira dans un entre­tien cette proche de la jour­na­liste Anna Politkovskaïa. En ouvrant ce livre, qui trans­forme le jour­na­lisme en œuvre lit­té­raire, nous, lec­teurs encore bâtis sur le sou­ve­nir de la Seconde Guerre mon­diale, réa­li­sons com­bien nous igno­rions. Combien nous sommes encore ampu­tés du vécu, du regard et de l’enseignement de l’autre moi­tié de la popu­la­tion : les femmes. Amputés, dès lors, de ce qu’il est com­mun d’appeler notre Histoire. ☰ Par Laélia Véron


sventlUn bataillon de sol­dats russes s’avance. Un bataillon com­po­sé majo­ri­tai­re­ment de femmes, et beau­coup d’entre elles ont du sang qui dégou­line entre les jambes. Elles marchent depuis des heures ; elles ont leurs règles et rien pour dis­si­mu­ler ce sang. Si bien que lorsqu’elles arrivent à un point d’eau, elles s’y pré­ci­pitent et n’en sortent pas, même lorsque les Allemands mitraillent. « Nous avions besoin de nous laver, car nous avions trop honte devant les hommes… Nous ne vou­lions pas sor­tir de l’eau, et une fille a été tuée¹… » La honte d’avoir leurs règles plus forte que la peur de la mort. Cette scène de La Guerre n’a pas un visage de femme a fait par­tie des pas­sages sup­pri­més par la cen­sure lors de la pre­mière édi­tion du livre, en 1985 — pas­sages qui n’ont pu être réta­blis qu’en 2003. Il s’agissait de « détails phy­sio­lo­giques » qui n’avaient rien à voir avec la réa­li­té de la femme sovié­tique, encore moins de la femme sovié­tique dans la guerre, avaient assé­né les cen­seurs — mal­gré les pro­tes­ta­tions de l’auteure. Un dia­logue emmu­ré : Alexievitch en était alors à son pre­mier ouvrage et, déjà loyale à la véri­té des lais­sés-pour-compte, affir­mait en vain vou­loir peindre une autre guerre et une autre réa­li­té, une expé­rience que les hommes n’avaient pas vécue, qu’un auteur mas­cu­lin ne pou­vait racon­ter : les femmes dans la guerre. Rappelons déjà quelques chiffres, en ouver­ture du livre, afin de prendre la mesure de ce dont on parle : 225 000 femmes dans les dif­fé­rents corps de l’armée bri­tan­nique ; entre 450 et 500 000 dans l’armée amé­ri­caine ; 500 000 en Allemagne ; 800 000 dans l’armée sovié­tique.

L’étrange neutralité de l’histoire de la guerre

La démarche d’Alexievitch — par­ler spé­ci­fi­que­ment de la guerre des femmes en tant que femme — va à contre-cou­rant d’une doxa lit­té­raire à l’épreuve des décen­nies : afin d’écrire un grand livre qui ne sera pas immé­dia­te­ment cata­lo­gué comme de la lit­té­ra­ture de filles, la femme doit oublier son sexe. Tout bon étu­diant de lit­té­ra­ture ou cri­tique lit­té­raire lamb­da qui s’interroge sur l’écriture fémi­nine, qu’il s’agisse de la ques­tion de l’existence pos­sible d’un style fémi­nin ou du sta­tut de la femme auteure, ter­mi­ne­ra sa dis­ser­ta­tion ou son article par une envo­lée lyrique sur la fameuse néces­si­té de dépas­ser l’indi­vi­dua­li­té, qu’elle soit celle d’un homme ou d’une femme, pour accé­der à une neu­tra­li­té sup­po­sé­ment uni­ver­sa­liste.

« Alexievitch, déja loyale à la véri­té des lais­sés-pour-compte, affir­mait vou­loir peindre une autre guerre que les hommes n’avaient pas vécue, qu’un auteur homme ne pou­vait racon­ter. »

Ainsi, l’historienne et tra­duc­trice Galia Ackerman et le socio­logue Frédérick Lemarchand parlent-ils, non sans un cer­tain mépris (et sans réelle jus­ti­fi­ca­tion) de la « verve fémi­niste un peu obso­lète² » d’Alexievitch. Mais si nous nous posons hon­nê­te­ment la ques­tion des enjeux spé­ci­fiques des rap­ports entre genre et lit­té­ra­ture, il est facile de voir que cette appa­rente neu­tra­li­té est en fait par­fai­te­ment mar­quée : elle est mas­cu­line. L’auteure anglaise Virginia Woolf le mon­trait déjà dans son essai Une chambre à soi : tout écri­vaine se trou­ve­ra confron­tée à la lit­té­ra­ture pas­sée et ris­que­ra tou­jours de se défi­nir par rap­port à la figure de l’auteur mas­cu­lin, que ce soit en se déva­lo­ri­sant ou en s’affirmant par rap­port à lui. Écrire de manière neutre impli­que­rait de par­ve­nir à ne pas écrire par rap­port à ces normes fon­dées sur quelques siècles d’écriture mas­cu­line. D’évidence, c’est impos­sible : tout écri­vain s’inscrit dans un champ lit­té­raire déjà inves­ti. Mais rap­pe­lons, s’il en est besoin, que ce champ est non seule­ment domi­né his­to­ri­que­ment (les hommes font et sont l’Histoire) mais éga­le­ment hié­rar­chi­sé en termes de valeurs déter­mi­nées par celles du monde social le plus influent. La spé­ci­fi­ci­té du champ lit­té­raire est son extrême indi­vi­dua­li­sa­tion. Cette der­nière invi­si­bi­lise d’autant plus les rap­ports struc­tu­rels de domi­na­tion : réflé­chir sur le sexe de l’auteur.e paraît alors faci­le­ment hors de pro­pos.

Pourtant, l’histoire de ces auteures, leur place sociale et leur accès à la lit­té­ra­ture étant spé­ci­fique, il y a, de fait, une dif­fé­rence dans la forme et dans les thèmes trai­tés par ces femmes. Woolf, tou­jours, rap­pe­lait que c’est au XIXe siècle qu’elles sont véri­ta­ble­ment entrées en lit­té­ra­ture, pour inves­tir majo­ri­tai­re­ment les champs du roman et la psy­cho­lo­gie. Cette répar­ti­tion n’avait pas grand-chose à voir avec une quel­conque nature, c’était avant tout « la seule for­ma­tion lit­té­raire que pût avoir une femme au début du XIXe siècle, celle de l’observation des carac­tères, de l’analyse des émo­tions³ ». Elles firent ain­si, ajoute Woolf en repre­nant Charlotte Brontë, avan­tage de ce que « la cou­tume a décré­té néces­saire à leur sexe ». L’essayiste Mona Chollet, dans son essai Beauté fatale, dresse le même constat : la lit­té­ra­ture fémi­nine tra­duit sou­vent ce qu’on pour­rait appe­ler une culture fémi­nine de l’intime4.

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Les choix se des­sinent d’eux-mêmes, pour la femme auteure. Le plus immé­diat serait d’assumer cette dis­po­si­tion cultu­relle, ris­quant alors de se retrou­ver clas­sée dans la « petite lit­té­ra­ture », la lit­té­ra­ture gen­rée des sen­ti­ments, et non pas dans la « grande lit­té­ra­ture », la lit­té­ra­ture sérieuse. Chollet sou­ligne cette pré­oc­cu­pa­tion dans l’œuvre de Nancy Huston, sur le grand roman, sup­po­sé trai­ter de grands thèmes : « LA MORT, par exemple. AUSCHWITZ. L’HORREUR. LE NON-SENS. MA BITE. LA CRUAUTÉ. » Et Huston de rap­pe­ler : « Or il va de soi que les GRANDES choses exècrent les petites. » Culturellement, les valeurs des femmes et des hommes dif­fèrent, mais dans un monde lit­té­raire (qu’il s’agisse de la créa­tion ou de la cri­tique) domi­né par les hommes, ces valeurs sont éche­lon­nées. Woolf résume, dans Une chambre à soi, cette hié­rar­chi­sa­tion. « [C]e sont les valeurs mas­cu­lines qui pré­do­minent. Parlons franc, le foot­ball et le sport sont des choses impor­tantes ; le culte de la mode, l’achat de vête­ments sont choses futiles. Et il est inévi­table que ces valeurs soient trans­por­tées de la vie dans la fic­tion. Ce livre est impor­tant, déclare le cri­tique, parce qu’il traite de la guerre. Ce livre est insi­gni­fiant, parce qu’il traite des sen­ti­ments des femmes dans un salon. » Cela a beau être plus que contes­table (on serait en droit de se deman­der pour­quoi les écrits de Henry Miller — de fas­ti­dieuses digres­sions sur ses exploits sexuels — auraient un inté­rêt plus impor­tant que les confes­sions d’une accro du shop­ping), cette réa­li­té reste tenace, et la femme auteure sera obli­gée de s’y cogner. Pour Chollet, deux solu­tions se des­sinent : la pre­mière, serait d’« inves­tir des champs com­muns aux deux sexes le plus sou­vent acca­pa­ré par les hommes », afin de « contes­ter leur hégé­mo­nie sur leur propre ter­rain ». La seconde : « uni­ver­sa­li­ser la culture fémi­nine5 ». Elle écrit : « Assumer sa propre sen­si­bi­li­té, sa propre manière de voir et de faire, qui peuvent être héri­tées d’un pas­sé de domi­na­tion, mais qui, lorsqu’on a le cou­rage de les impo­ser sur la place poli­tique, au lieu de les rumi­ner fri­leu­se­ment dans l’entre soi fémi­nin, se révèle d’une grande valeur pour l’ensemble de la socié­té6. »

Mais reve­nons à Alexievitch et cette guerre sans visages de femmes. Il lui aura fal­lu sept années pour recueillir les cen­taines de témoi­gnages qui bâtissent ce livre remar­quable, où elle réus­sit jus­te­ment à aller sur un ter­rain dit mas­cu­lin en reven­di­quant une écri­ture dite fémi­nine. Écrire sur ce thème mille fois déve­lop­pé par les hommes, qui semble mas­cu­lin par excel­lence — la guerre — tout en assu­mant son choix de par­ler des femmes en tant que femme. Elle se met en scène en tant qu’auteure, nar­ra­trice et audi­trice, raconte le conflit armé et, sillon­nant le pays, donne la parole à celles qui furent com­bat­tantes, infir­mières au front, conduc­trices de char ou bran­car­dières. La forme même de ce nou­veau type de roman — hybride — qu’on appel­le­ra par la suite « lit­té­ra­ture docu­men­taire7 », mais qu’Alexievitch pré­fè­re­ra appe­ler « le roman des voix », est assu­mée comme fémi­nine. Bien enten­du, cette atten­tion por­tée aux voix, cette forme poly­pho­nique, cette suc­ces­sion de mono­logues, s’inscrit dans la tra­di­tion russe de la pré­sence per­ma­nente, obs­ti­née de la parole, du logos [dis­cours ou rai­son, en grec, ndlr], qu’on retrouve éga­le­ment chez Dostoïevski (dont Alexievitch se réclame plu­sieurs fois). Mais cette poly­pho­nie de témoi­gnages intimes est aus­si celle des conver­sa­tions de cui­sine, de ces espaces où les femmes, se réunissent pour par­ler de leurs affaires intimes. La jour­na­liste reporte ces témoi­gnages, contex­tua­li­sant cha­cun d’entre eux, chaque ren­contre8, rap­pe­lant la dif­fi­cul­té, par­fois, de recueillir cer­taines paroles.

« Nous sommes pri­son­niers d’images mas­cu­lines et de sen­sa­tions mas­cu­lines de la guerre. »

Son livre, sous la forme de brèves digres­sions nar­ra­to­riales, est tra­ver­sé par la conscience de la dimen­sion radi­ca­le­ment nou­velle de son pro­jet. « Tout ce que nous savons, cepen­dant, de la guerre, nous a été conté par des hommes. Nous sommes pri­son­niers d’images mas­cu­lines et de sen­sa­tions mas­cu­lines de la guerre. Les femmes se réfu­gient tou­jours dans le silence, et si d’aventure elles se décident à par­ler, elles racontent non pas leur guerre, mais celle des autres. Elles adoptent un lan­gage qui n’est pas le leur. Se conforment à l’immuable modèle mas­cu­lin. » Et Alexievitch d’ajouter : « Et ce n’est que dans l’intimité de la mai­son ou bien entou­rées d’anciennes cama­rades du front, qu’après avoir essuyé quelques larmes, elles évoquent devant vous une guerre […] à vous faire défaillir le cœur. […] Les récits des femmes sont d’une autre nature et traitent d’un autre sujet. La guerre fémi­nine pos­sède ses propres cou­leurs, ses propres odeurs, son propre éclai­rage et son propre espace de sen­ti­ment. Ses propres mots enfin. »

La pos­ture d’Alexievitch est dès lors par­ti­cu­liè­re­ment polé­mique. Et pour cause, son par­ti pris repose sur le pos­tu­lat d’une dif­fé­rence hommes/femmes qui n’est pas pré­sen­tée comme le résul­tat d’une construc­tion cultu­relle et his­to­rique mais bien comme essen­tia­li­sée. Elle ne raconte pas seule­ment l’histoire spé­ci­fique des femmes ; elle vou­drait, déclare t-elle, insé­rer dans chaque récit le « mys­tère fémi­nin », la marque d’une essence fémi­nine fon­ciè­re­ment dif­fé­rente. Peu ori­gi­nale, et rac­cord avec les pon­cifs de sa géné­ra­tion, Alexievitch estime que la nature mas­cu­line serait plus ration­nelle et la nature fémi­nine plus sen­sible et sen­suelle9. Dans le contexte de sa réflexion sur l’approche gen­rée de la guerre, c’est une autre manière d’opposer, d’un côté, l’Histoire offi­cielle mili­taire et ration­nelle des hommes, à la petite his­toire intime et sen­sible des femmes. Mettant en scène son tra­vail d’écrivaine, elle ne se pré­sente pas comme une nar­ra­trice active mais assume l’empathie de sa démarche : elle écoute ces femmes, pleure avec elle, et semble — mais cela est, nous le ver­rons plus loin, un faux-sem­blant — direc­te­ment retrans­crire leur témoi­gnage, sans les inter­rompre, leur poser de ques­tions ou les gui­der. Cette démarche, taxée par cer­tains de « lar­moyante10 », s’avère être du pain béni pour qui vou­drait for­mu­ler des reproches à une cer­taine lit­té­ra­ture contem­po­raine, jugée trop sen­ti­men­tale et qui serait fina­le­ment peu fémi­niste, puisqu’elle can­ton­ne­rait les femmes aux larmes et aux sen­ti­ments. De fait, Alexievitch assume la sur­va­lo­ri­sa­tion de la sen­si­bi­li­té par rap­port au ration­nel, en choi­sis­sant le par­ti pris d’une lit­té­ra­ture du témoi­gnage.

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Disons-le tout net : il serait erro­né d’appliquer ces cri­tiques à La Guerre n’a pas un visage de femme. Et gran­de­ment réduc­teur. Car, nul ne l’apprendra, le dis­cours que porte tout auteur sur son œuvre sera tou­jours en déca­lage avec la récep­tion de ladite œuvre, voire même avec son conte­nu. En d’autres termes : tout livre devient un ouvrage auto­nome et dépasse for­cé­ment le pro­jet ini­tial — ou offi­ciel — de son auteur. Revenons donc à l’œuvre même.

« Humiliées et offensées »

L’Histoire, nous ne l’ignorons pas, a ses zones sombres. Ses incon­nus, ses non-dits, coin­cés quelques part dans l’ombre de l’Histoire offi­cielle. Écrire sur les femmes de la Seconde Guerre mon­diale, c’est tout d’abord réta­blir une véri­té his­to­rique. Environ 800 000 jeunes filles (la moyenne d’âge était de 17 ou 18 ans11, la plu­part étaient donc trop jeunes pour être en pos­ses­sion du livret mili­taire, de rigueur pour tous depuis 1925) se sont enga­gées dans l’armée russe diri­gée par Staline. Des por­tées volon­taires, puisque, même au moment le plus dur de la guerre, elles ne furent pas mobi­li­sées (en dehors des pro­fes­sions spé­cia­li­sées : télé­pho­nistes, méde­cins, etc). Ces femmes, aux­quelles il faut ajou­ter toutes les par­ti­sanes russes, étaient donc prêtes à se sacri­fier pour leur patrie. Or, si durant la guerre la pro­pa­gande russe a sou­li­gné leur rôle (à l’instar des pilotes Mariya Dolina et ses « Sorcières de la nuit », ou encore Lydia Litvak, répu­tée pour avoir peint un lys blanc sur chaque avion nazi abat­tu), très rapi­de­ment après la vic­toire, leur action fut mini­mi­sée, voire occul­tée, au point que d’aucuns nient encore leur par­ti­ci­pa­tion. Beaucoup d’auteurs ont soit édul­co­ré et roman­ti­sé le rôle mili­taire des femmes, soit esca­mo­té leur pré­sence. C’est le cas de Viktor Nekrasov, qui, en 1947, publia le très accla­mé Dans les tran­chées de Stalingrad. Aucune femme sol­dat n’y appa­raît. La seule pré­sence fémi­nine est celle d’une infir­mière avec laquelle le héros aura une aven­ture amou­reuse. Triste sort. Renvoyées à des ambi­tions gen­rées d’épouse et de mère, les femmes-sol­dats se sont elles-mêmes tues pen­dant long­temps. Ce n’est qu’à par­tir des années 1960 que bon nombre de vété­ranes publient, la plu­part du temps dans l’indifférence de la socié­té russe, leurs mémoires de guerre. La véri­table étape, men­tion­née d’ailleurs par Alexievitch dans La Guerre n’a pas un visage de femme sera l’article publié par Vera Tkatchenko dans le jour­nal sovié­tique la Pravda, article dénon­çant l’oubli de ces vété­ranes. Alexievitch ne man­que­ra pas de s’emparer de cet oubli.

Ce choix de la plu­ra­li­té des voix, dif­fé­rence majeure avec la lit­té­ra­ture contem­po­raine du témoi­gnage indi­vi­duel vic­ti­maire, per­met de mon­trer la com­plexi­té et l’authenticité d’une expé­rience his­to­rique. Bon nombre de témoi­gnages réha­bi­litent les capa­ci­tés mili­taires des femmes sovié­tiques, capa­ci­tés qui par­fois dépassent aus­si bien leurs chefs, que leurs com­pa­gnons d’armes et leurs adver­saires — on songe à cet offi­cier alle­mand cap­tu­ré qui n’arriva pas à croire que le tireur d’élite ayant mis en déroute son régi­ment était une toute jeune femme. « Pour ce qui est de la pre­mière épreuve, nous nous en sommes très bien tirées, mieux même que les hommes tireurs d’élite qui avaient été rap­pe­lés des avant-lignes pour un stage de deux jours. » Ainsi s’ouvre l’œuvre.

« Son pro­jet dif­fère de la pro­pa­gande de régime, réha­bi­li­tant les dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières qu’eurent à subir les femmes aus­si bien pen­dant la guerre que dans la dif­fi­cile période de recons­truc­tion. »

Alexievitch, qui insiste plu­sieurs fois sur sa volon­té de don­ner la parole aux « petits », pro­pose des témoi­gnages qui montrent à quel point ce cou­rage excède le seul domaine mili­taire : ce sont ces infir­mières qui n’hésitent pas à bon­dir hors des tran­chées pour ten­ter de rame­ner et de soi­gner les sol­dats bles­sés, quitte à perdre la vie ; ce sont ces blan­chis­seuses dont le tra­vail est essen­tiel (pour pré­pa­rer les pan­se­ments) et extrê­me­ment dif­fi­cile (les femmes souf­fraient d’hernies, d’eczéma, quand elles n’étaient pas tou­chées elles-même, etc). Ce sont ces par­ti­sanes bles­sées, sup­por­tant des ampu­ta­tions sans iode, avec scies de menui­siers en pleine forêt. Ce sont celles qui résistent à la tor­ture. Ce sont ces femmes qui uti­li­sèrent leur sta­tut de mère pour mieux trom­per l’ennemi ; comme celle-ci, qui prit son bébé pour faire pas­ser des médi­ca­ments, des bandes, du sérum, des tracts, ou cette autre qui pro­fi­ta de son ventre de femme enceinte pour trans­por­ter une mine. Les femmes sovié­tiques ont, durant la guerre, dépas­sé leur rôle d’épouse et de mère afin de deve­nir des com­bat­tantes. Un pro­blème lin­guis­tique est même appa­ru : les fonc­tions qu’elles employaient n’avaient pas de place dans la langue mas­cu­line : « Ces mots sapeur, fan­tas­sin, mitrailleur n’avaient pas de fémi­nin, car ce genre de besogne n’avait jamais encore été accom­pli par des femmes. Les termes fémi­nins sont nés là-bas, au front… » Alexievitch rap­porte leurs paroles et, au pas­sage, redonne à la langue sa part man­quante, en la fémi­ni­sant.

Les témoi­gnages de ces femmes deve­nues âgées — si jeunes encore, à l’époque de la guerre — laissent entre­voir, par leurs sou­ve­nirs, ce qu’était l’horreur. La naï­ve­té de leur regard ado­les­cent est encore pré­sente, recou­verte par les décen­nies. On assiste à des moments d’héroïsme tou­jours livrés « de l’intérieur », avec émo­tion. L’une d’elles raconte avoir résis­té à la tor­ture et don­né un cours de mar­xisme à celui qui l’interrogeait ; quelques lignes plus loin, cette même femme conte à Alexievitch le jour où, crou­pis­sant dans un cachot avec ses cama­rades, elles se firent la courte échelle pour pou­voir aper­ce­voir… une fleur12. Les faits héroïques alternent avec les moments plus per­son­nels. Lorsque cer­taines femmes demeurent fidèles à leur idéal de guerre, d’autres parlent de trau­ma­tisme, de souf­france ou de regrets. Il serait donc erro­né, comme l’affirment Ackerman et Lemarchand13, de par­ler au sin­gu­lier de « l’image col­lec­tive d’[une] jeune[sse] sovié­tique » alors que l’œuvre d’Alexievitch met en scène des approches plu­rielles d’une même guerre. Son pro­jet dif­fère radi­ca­le­ment de la pro­pa­gande de régime, réha­bi­li­tant les dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières qu’eurent à subir les femmes, aus­si bien pen­dant la guerre que dans la dif­fi­cile période de recons­truc­tion de l’après-guerre. Malgré leur volon­ta­riat et leur impli­ca­tion, elles furent en butte contre le sys­tème patriar­cal, et furent lar­ge­ment « humi­liées et offen­sées ».

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Le propre de tout conflit armé est de n’épargner per­sonne. Entre 23 et 27 mil­lions de morts, rien que sur le front sovié­tique. 550 000 Juifs exter­mi­nés dès les pre­miers mois de l’Opération Barbarossa (les témoi­gnages recueillis par Alexievitch n’évoquent aucu­ne­ment ce point aveugle du front sovié­tique dans La Guerre n’a pas un visage de femme comme le sou­ligne Lemarchand. Cependant l’antisémitisme et le mas­sacre des Juifs sont bien men­tion­nés dans Derniers Témoins). Les femmes sol­dats furent confron­tées à une vio­lence phy­sique et sym­bo­lique par­ti­cu­lière. Considérées comme a prio­ri moins capables que leurs cama­rades, il leur fal­lut dou­ble­ment prou­ver leur valeur mili­taire, se battre contre le mépris de leurs chefs qui, sou­vent, refu­saient de les lais­ser accom­plir le tra­vail que sup­pose leur grade et leur for­ma­tion ; se battre aus­si contre les super­sti­tions des autres, comme cette femme de la marine qui dut cacher son sexe, tant était tenace l’idée qu’une femme à bord d’un bateau por­tait mal­heur… Quant au corps des femmes, il n’était sim­ple­ment pas pris en compte, et ce dès leur enga­ge­ment (toutes s’attardent sur les mêmes anec­dotes), jusqu’à l’équipement qu’on leur don­nait — pré­vu pour les hommes : des vête­ments et des chaus­sures, beau­coup trop grandes, qui trans­for­maient n’importe quelle marche en tor­ture.

Mais la vio­lence la plus constante qu’elles eurent à subir fut la menace sexuelle. Menaces de viol et de sévices par l’adversaire alle­mand14, et, on ima­gi­ne­ra com­bien cela fut moins simple à admettre, par leurs propres supé­rieurs et cama­rades15. Pourtant, autre point aveugle du livre, de nom­breux moments d’amour, de cama­ra­de­rie entre hommes et femmes sont men­tion­nés, contre un seul témoi­gnage évo­quant cette vio­lence sexuelle. « J’étais moins anxieuse durant le com­bat qu’après », confie l’une d’elle à Alexievitch. « Tant que l’ennemi tirait, tant qu’on était sous le feu, ils appe­laient : Infirmière ! Frangine ! mais après le com­bat, cha­cun te guet­tait… Impossible, la nuit, de sor­tir de son gour­bi… Les autres filles ne vous l’ont pas dit ? Je pense qu’elles ont eu honte… Elles ont pré­fé­ré pas­ser ça sous silence. Elles sont trop fières ! Mais c’est comme ça que les choses se pas­saient… » La vété­rane qui brise ce tabou affirme que cette situa­tion était la norme, et dépeint des femmes plus anxieuses après le com­bat que pen­dant la bataille, lorsqu’elles se retrou­vaient à la mer­ci, non des balles, mais des corps de leurs col­lègues. Certaines, sur­nom­mées les « épouses de cam­pagne » finirent ain­si par deve­nir maî­tresse d’un offi­cier, non par désir, mais pour être pro­té­gées des autres hommes. Ce choix contraint res­semble de manière frap­pante à la situa­tion que décrit Marta Hillers dans Une femme à Berlin, lorsqu’elle devient la maî­tresse d’un offi­cier sovié­tique, pré­fé­rant être vio­lée régu­liè­re­ment par la même per­sonne que de vivre sans cesse sous la peur. Les femmes, de toutes contrées, ont tou­jours subi une recru­des­cence de vio­lences sexuelles durant les guerres : rap­pe­lons-nous celles qui furent vio­lées par les Américains à la Libération de la France ; le sort des civiles alle­mandes, qui croi­sèrent la route de l’Armée rouge ; le sys­tème d’esclavage sexuel orga­ni­sé à tra­vers l’Asie par et pour l’armée japo­naise (escla­vage tou­jours scan­da­leu­se­ment dési­gné par le doux euphé­misme de « femmes de récon­fort ») et les col­la­bos ton­dues à la libé­ra­tion. On évoque même, du bout des lèvres, des viols de res­ca­pées, lors de la libé­ra­tion des camps. Peu impor­tait, fina­le­ment, qu’elles fussent dans le même camp ou dans le camp enne­mi : le corps des femmes res­tait un champ de bataille.

« Elles furent confron­tées à une injonc­tion contra­dic­toire : rede­ve­nir des femmes dans les contours tra­cés par la socié­té, mal­gré une expé­rience de la guerre qui les avait trans­for­mées à jamais. »

Après la vic­toire s’ouvrit une autre lutte, « une autre guerre. Elle aus­si atroce », comme le sou­li­gne­ra une vété­rane. Au-delà des dif­fi­cul­tés éco­no­miques par­ta­gées par les sur­vi­vants de la Seconde Guerre mon­diale16, les femmes ne par­ti­ci­pèrent pas à la liesse de la vic­toire. Elles reçurent de « petites médailles » et, après les pre­mières célé­bra­tions, furent rayées des réunions de vété­rans, des com­mé­mo­ra­tions de la vic­toire. Elles ne purent guère, comme les hommes, béné­fi­cier de com­mo­di­tés spé­ciales dues à leur sta­tut (den­rées, appar­te­ment indi­vi­duel). Pourquoi ? La guerre ter­mi­née, il s’agissait d’en refaire des femmes ordi­naires ; il fal­lait, d’urgence, échan­ger la vic­toire mili­taire, comme le dit l’un de ces femmes, « contre le bon­heur fémi­nin ordi­naire », c’est-à-dire le foyer. Les vété­ranes se virent bru­ta­le­ment rap­pe­lées à leur sta­tut de femmes : elles qui n’avaient jamais por­té de jupes pen­dant la guerre furent som­mées de le faire pour défi­ler à la parade ; elles per­dirent alors la cama­ra­de­rie de com­bat qu’elles avaient pu éta­blir avec leurs com­pa­gnons de guerre qui se mirent à les trai­ter comme des étran­gères ; elles furent confron­tées à la colère de ces autres filles res­tées à l’arrière qui, désar­çon­nées, les sus­pec­tèrent, en bloc, de s’être enga­gées pour cour­ti­ser les sol­dats. Après la vic­toire, ces anciennes sol­dates sont sou­dain ren­voyées à un sta­tut social et gen­ré, en contra­dic­tion avec leur expé­rience de la guerre. Contrairement aux hommes sovié­tiques, dont l’identité fut construite en grande par­tie sur la vic­toire contre les nazis et pour qui l’exigence sociale est par­tiel­le­ment homo­logue à leur expé­rience per­son­nelle, elles furent confron­tées à une injonc­tion contra­dic­toire : rede­ve­nir des femmes dans les contours tra­cés par la socié­té, mal­gré une expé­rience de la guerre qui les avait trans­for­mées à jamais. C’est ce para­doxe exis­ten­tiel qui inté­resse Alexievitch, ce moment où l’histoire per­met d’apercevoir les limites de l’être humain, de « jeter un coup d’œil dans le gouffre17 ».

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Femme et guerre, ou la frontière de l’être et du néant

La guerre n’a pas un visage de femme, écrit Alexiévitch. Une évi­dence. Leur iden­ti­té est sans cesse écla­tée par des repré­sen­ta­tions et des exi­gences contra­dic­toires. La femme qui tue s’inscrit bru­ta­le­ment contre la repré­sen­ta­tion éter­nelle de la femme mère qui donne la vie18. Leur expé­rience guer­rière brise les hié­rar­chies et clas­se­ment gen­rés des com­por­te­ments et des émo­tions. Comme le dit l’une d’entre elles : « J’ai l’impression d’avoir vécu deux vies : une vie d’homme et une vie de femme… » Ces deux vies s’entremêlent pour­tant, et tant pis si les normes sociales essaient d’imposer une dis­tinc­tion entre la vie d’homme (le sol­dat au front) et la vie de femme (d’épouse et de mère, après la guerre). Au front on deman­dait aux sol­dates d’être des hommes pour être prises au sérieux, c’est-à-dire de renon­cer à tout attri­but fémi­nin. Après la guerre : plus d’uniformes ni de médailles appa­rentes. Ces femmes qui ont vécu une expé­rience trans­for­ma­trice véri­ta­ble­ment excep­tion­nelle ne furent plus com­prises par leurs com­pa­triotes désta­bi­li­sés. Cette per­plexi­té est expri­mée avec naï­ve­té par les enfants, comme ce petit gar­çon qui crie tour à tour « Papa ! » et « Maman ! » quand, après la guerre, sa mère vient en uni­forme le récu­pé­rer. « Grand-mère, avant tu étais un gar­çon, c’est ça ? », inter­ro­ge­ra une petite jeune fille en voyant les pho­tos de son aïeule.

Une femme offi­cier raconte une soi­rée de bal, où, parée, coif­fée et vêtue d’une robe, aucun de ses cama­rades sol­dat ne la recon­naît. Il semble par­ti­cu­liè­re­ment com­pli­qué pour les hommes d’admettre la réunion d’attributs et de repré­sen­ta­tions aus­si com­plexe en une seule per­sonne. La socié­té entière a recra­ché ces femmes dans des cadres nor­ma­tifs. Elles n’étaient plus des êtres humains, mais des « filles-sol­dats », une enti­té aso­ciale et mal accep­tée, com­pli­quant les mariages de couples ren­con­trés au front, et les rap­ports fami­liaux. Les anec­dotes d’Alexievitch ne manquent pas : il était désho­no­rant, pour un homme, de se marier avec une ancienne sol­date. « Tu as deux sœurs cadettes. Qui vou­dra les épou­ser main­te­nant ? », dit une mère en désac­cord avec le mariage de son fils. « Tu n’as pas un cœur de femme », s’entendra dire une vété­rane venue récu­pé­rer son enfant, jusqu’alors confié à sa belle-sœur pen­dant qu’elle était au front ; pas un cœur de femme du fait d’avoir du ôter la vie. « Est-ce qu’une femme nor­male irait à la guerre ? Apprendrait à tirer ? C’est pour cela que tu n’es pas capable de don­ner nais­sance à un enfant nor­mal », dira un mari à son épouse, ayant mis au monde un enfant men­ta­le­ment défi­cient. Elle se croi­ra mau­dite.

« Nul ne sau­rait dési­gner d’un doigt ferme le res­pon­sable de cette mort lente : l’expérience sau­vage de la guerre, ou cette autre guerre sociale. »

Si la guerre fit de l’homme un héros, elle fit de la femme une anor­male. Ce fut bien ce ver­dict d’anormalité, tra­duc­tion sociale de leur iden­ti­té hybride, qui condui­sit bon nombre de ces femmes au bord de la folie, voire du sui­cide. Des anor­males, mais aus­si des folles, des parias, des mons­truo­si­tés : c’est d’ailleurs ain­si que l’armée alle­mande pré­sen­ta à ses sol­dats les enrô­lées volon­taires russes. Ces femmes savaient que, contrai­re­ment aux hommes, une fois pri­son­nières elles ne seraient pas abat­tues sur place, mais traî­nées et don­nées en spec­tacle aux sol­dats enne­mis comme des bêtes de foire : « Tenez, regar­dez, ce ne sont pas des femmes, mais des monstres ! Des fana­tiques russes ! » Propagande, dira-t-on. Propagande alle­mande pour évi­ter que leurs recrus ne puissent prendre en pitié les femmes russes.

Pourtant, après la guerre, elles seront confron­tées à ces mêmes stig­ma­ti­sa­tions dans leur propre pays19. Certaines femmes tinrent à deve­nir « nor­males » à tout prix, à l’instar de cette vété­rane qui déchi­ra ses papiers mili­taires pour pou­voir espé­rer se marier, mais qui se retrou­ve­ra par la suite seule, gra­ve­ment malade, sans les papiers qui lui per­met­traient de pou­voir se faire soi­gner et loger conve­na­ble­ment. Si d’aucunes arri­vèrent à recons­truire une vie après la guerre, bon nombre d’entre elles avan­cèrent comme des mortes-vivantes. Et nul ne sau­rait dési­gner d’un doigt ferme le res­pon­sable de cette mort lente : l’expérience sau­vage de la guerre, ou cette « autre guerre » sociale, à laquelle rien ne les pré­pa­rait, et cette angoisse de ne pas être « nor­male[s] », « comme les autres ». Tragique condi­tion de ces femmes, dont l’histoire noc­turne fut celle d’un déchi­re­ment exis­ten­tiel, d’une his­toire igno­rée. Or, si leur mémoire fut igno­rée, Alexievitch le sou­ligne clai­re­ment, c’est parce qu’une autre his­toire l’emportera, celle qui fera la grande Histoire, offi­cielle et héroïque.

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Alexievitch pré­sente son pro­jet d’écriture comme construit en oppo­si­tion à l’Histoire mas­cu­line domi­nante. Lors d’un entre­tien accor­dé à la revue XXI, elle dira : « La culture mili­taire de la sou­mis­sion, l’héroïsation de la force, l’exaltation de la viri­li­té, ce jeu suprême qu’est la guerre pour les hommes, le plai­sir avec lequel ils endossent l’uniforme, ce sont des sujets pour la lit­té­ra­ture. » Elle décide déli­bé­ré­ment de ne pas écrire sur les grandes figures de la guerre : elle ne men­tionne le résis­tant Vassili Zakharovitch Korj qu’en pas­sant — c’est à sa femme et à ses deux filles qu’elle donne la parole. Elle se heurte rapi­de­ment à des dif­fi­cul­tés sym­bo­liques : la cen­sure des hommes et l’autocensure des femmes. L’auteure raconte en détail ces dif­fi­cul­tés. Lorsqu’elle parle de son pro­jet, ses cama­rades hommes ne cessent de la mettre en garde contre la ten­dance des femmes à l’« ima­gi­na­tion » et remettent en cause sa propre légi­ti­mi­té, avec des argu­ments « mas­cu­lins ». Lorsqu’elle se rend dans une usine pour inter­ro­ger une ouvrière, ancienne tireuse d’élite pen­dant la guerre, le chef de l’usine lui demande : « Est-ce qu’il n’y a pas assez d’hommes à inter­ro­ger ? Pourquoi avez-vous besoin de femmes ? À quoi bon écou­ter leurs délires… leurs his­toires de bonnes femmes… » De même, lorsqu’elle inter­roge deux époux qui ont tous les deux fait la guerre, le mari est très réti­cent à l’idée de lais­ser sa femme en tête-à-tête avec l’enquêtrice : « Raconte comme je te l’ai appris », lui impo­se­ra t-il. En d’autres termes, comme le dirait L’Histoire de la Grande Guerre patrio­tique, le manuel que le couple a potas­sé la veille au soir en pré­vi­sion de l’entretien… Les femmes elles-mêmes ont sans cesse peur de ne pas bien par­ler et ren­voient sans cesse l’auteure à leur époux, crai­gnant sa réac­tion20. Elles craignent aus­si de ne pas être à la hau­teur du dis­cours d’un homme : « Mais pour­quoi venir me trou­ver, moi ? Tu devrais plu­tôt ren­con­trer mon mari, il t’en racon­te­rait… Les noms des géné­raux, les numé­ros des uni­tés — il se rap­pelle tout. Pas moi. Je ne me sou­viens que de ce que j’ai vécu… » Raconter l’histoire intime, l’histoire vécue, est une manière de tra­hir l’Histoire des hommes, l’idéologie de la grande vic­toire, et donc de tra­hir la patrie. Ainsi, une des femmes inter­ro­gées écri­ra à Alexievitch pour lui deman­der de sup­pri­mer tout ce qui, dans son témoi­gnage, relève de l’intime et du pri­vé. Avec ce témoi­gnage cen­su­ré, dont il ne reste qua­si rien, elle lui enver­ra la véri­té offi­cielle, publique : des cou­pures de presse, des articles, des rap­ports.

« Il n’y a pas de témoi­gnage brut, de pure empa­thie, de véri­té qui s’offre sans média­tions. Il y a des choix lit­té­raires, roma­nesques, ne serait-ce que dans le posi­tion­ne­ment des témoi­gnages. »

Alexievitch construit ses livres sur des dicho­to­mies. Au pri­vé s’oppose le public. À la véri­té per­son­nelle, la véri­té offi­cielle. On peut s’interroger sur la per­ti­nence de cette dis­tinc­tion. De fait, l’historiographie sovié­tique offi­cielle de l’après-guerre ne peut être défi­nie comme une his­toire pure­ment mili­taire, ration­nelle, fac­tuelle. Elle est très lar­ge­ment sen­sible, mais il s’agit d’une sen­si­bi­li­té mythi­fiée, héroïque — qui peut éga­le­ment être contraire à la véri­té intime des hommes eux aus­si trau­ma­ti­sés, han­di­ca­pés, etc. Dépeindre la guerre telle que l’ont vécue les femmes, comme le fait l’écrivaine, consiste moins à oppo­ser une guerre à une autre guerre qu’à faire com­prendre une tota­li­té — l’expérience de la Seconde Guerre mon­diale en URSS — et dire ain­si quelque chose d’essentiel du peuple sovié­tique dans son ensemble, hommes et femmes. Si oppo­si­tion il y a, ce sera celle de la guerre non-dite — vécue par le peuple, par les « petites » et les « petits » — et la guerre offi­cielle, décrite par les manuels, impo­sée par la pro­pa­gande poli­tique. Une démarche que pour­sui­vra Alexievitch dans ses œuvres sui­vantes : en révé­lant la réa­li­té de la guerre d’Afghanistan dans toute son hor­reur, en oppo­si­tion avec l’historiographie offi­cielle sovié­tique dans son livre Les Cercueils de Zincs, la réa­li­té et la com­plexi­té de la chute d’un monde dans La Fin de l’homme rouge, réa­li­té, qui, cette fois s’oppose de concert à l’historiographie offi­cielle sovié­tique et à celle ô com­bien sim­pli­fi­ca­trice de l’Occident pavoi­sant.

Les prises de paroles que col­lecte Alexievitch res­semblent à de longues plaintes qui se com­plètent et se répondent. Le tout forme une sorte de chœur antique, une lamen­ta­tion poly­pho­nique qui chante l’amour, la vio­lence et la souf­france. En inter­pel­lant — sou­vent avec ten­dresse — celle qui est venue recueillir leur parole, elles inter­pellent aus­si la lec­trice ou le lec­teur. La puis­sance émo­tion­nelle de ce livre tient gran­de­ment du sen­ti­ment de proxi­mi­té et de sym­pa­thie qui tra­verse la plu­part des témoi­gnages. Mais il est impor­tant de ne pas perdre de vue que l’on reste dans une œuvre lit­té­raire. Quand bien même Alexievitch pré­tend ne pas diri­ger les témoi­gnages, n’affirme n’être qu’« une seule grande oreille sans relâche tour­née vers l’autre », elle ne fait pour­tant pas que « lire les voix ». Il y a der­rière sa démarche un tra­vail de sélec­tion et de réécri­ture ; un choix de mise en scène, ose­rons-nous écrire. Alexievitch se met en scène au côté de ces femmes. Elle met en scène ces témoi­gnages. Il n’y a pas de témoi­gnage brut, de pure empa­thie, de véri­té qui s’offre sans média­tions. Il y a des choix lit­té­raires, roma­nesques, ne serait-ce que dans le posi­tion­ne­ment des témoi­gnages les uns par rap­port aux autres. Mais demeure cette ligne de force, qui ne retrou­vons dans La Guerre n’a pas un visage de femme, mais aus­si dans La Fin de l’homme rouge : la poly­pho­nie des voix, exi­geante et remar­quable. Dans ce pre­mier livre, comme dans les sui­vants, Alexievitch parle des limites de l’être humain. Impossible, dès lors, de réduire ces œuvres à une idéo­lo­gie uni­la­té­ra­le­ment pro ou antisovié­tique.

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Y aurait-il meilleur moyen, afin de rendre compte du des­tin col­lec­tif d’un peuple — de cette his­toire totale — que cette lit­té­ra­ture des voix ? Littérature qui s’engage de front à regar­der la part refou­lée de l’Histoire. Et, là, nous reviennent en mémoire les pré­dic­tions de Virginia Woolf : « Nul doute que nous ne voyions un jour la femme chan­ger la forme du roman pour ses fins à elle, quand elle aura la liber­té de ses mou­ve­ments ; nous la ver­rons alors pré­pa­rer quelque véhi­cule nou­veau qui ne sera pas néces­sai­re­ment en vers, pour la poé­sie qui est en elle. Car c’est à la poé­sie qu’on refuse encore l’issue. Et je me mis à réflé­chir sur la façon dont une femme aujourd’hui écri­rait une tra­gé­die poé­tique en cinq actes. L’écrirait-elle en vers ? Ne l’écrirait-elle pas plu­tôt en prose ? »


NOTES

1. La Guerre n’a pas un visage de femme, p. 30. (toutes les notes ren­voient à l’édition « Thesaurus », Actes Sud, 2015)
2. « Du bon et du mau­vais usage du témoi­gnage dans l’œuvre de Svetlana Alexiévitch. », Ackerman Galia, Lemarchand Frédérick, Tumultes 1/2009 (n° 32–33), p. 29–55. L’article sou­lève par ailleurs bon nombre de ques­tions très per­ti­nentes sur l’utilisation du témoi­gnage, dans une œuvre à la fron­tière entre lit­té­ra­ture, his­toire et jour­na­lisme.
3. Woolf, Virginia, Une chambre à soi, trad. C. Malraux, Éditions Denoël, 1977, 1992 pour la tra­duc­tion fran­çaise, p. 49.
4. « [I]l s’agit d’une dis­po­si­tion cultu­relle. Cette atten­tion pri­vi­lé­giée aux petites ou aux grandes choses n’est en rien immua­ble­ment « fémi­nine » ou « mas­cu­line ». Chollet, Mona, Beauté fatale, Éditions La Découverte, Paris, 2012, 2015, p. 68.
5. 6. Beauté fatale, p. 84–85.
7. Voir le rap­port de l’expertise lit­té­raire indé­pen­dante, sol­li­ci­tée lors du pro­cès inten­té à Alexievitch pour Les Cercueils de Zinc, Éditions C. Bourgeois, 1990, p. 360–36.
8. Voir par exemple « Nous pre­nons le thé, com­pa­rons nos che­mi­siers ache­tés récem­ment, par­lons coif­fures et recettes de cui­sine. Regardons ensemble les pho­to­gra­phies des petits-enfants. Et alors seule­ment…. » p. 23.
9. « Car les femmes vivent d’une manière plus sen­suelle et sub­tile que les hommes : elles sont ain­si faites. » P. 197
10. Ainsi Annie Lacroix-Riz parle de « spec­tacle “émo­tion­nel” » et de « lit­té­ra­ture anti­so­vié­tique lar­moyante » ». Voir « Les sources d’“Apocalypse Staline” sur France 2 », Voltaire.net, novembre 2015.
11. Alexievitch insiste sur cet aspect : une des filles a pour la pre­mière fois ses règles au front (p. 71), l’autre a ses dents de sagesse qui pousse quand elle rentre chez elle (p. 232).
12. « C’était un pis­sen­lit, je ne sau­rais dire com­ment il avait atter­ri sur ce toit, com­ment il y avait sur­vé­cu. Chacune a fait un vœu en regar­dant cette fleur. » p. 279.
13. Voir Ackerman et Lemarchand, art. cit..
14. Voir p. 138 et p. 141. Fait remar­quable, le viol des Allemandes par les sol­dats Soviétiques pen­dant la prise de Berlin est éga­le­ment évo­qué à plu­sieurs reprises, voir p. 33 et p. 306.
15. Sur ce phé­no­mène, voir Beevor, Antony, La Seconde Guerre mon­diale, Paris, Calmann-Lévy, 2012.
16. « Et pour vous par­ler fran­che­ment, la femme après la guerre a rem­pla­cé aus­si bien l’homme que la bête : elle por­tait tout sur son dos. » (p. 274).
17. La fin de l’homme rouge, p. 326.
18. Voir « Mais sur­tout, elles res­sentent tout ce qu’il y a d’intolérable à tuer, parce que la femme donne la vie. Offre la vie. » p. 27.
19. « Partir faire la guerre, disait-on, ce sont les hommes qui veulent ça. Vous êtes des anor­males… des femmes ratées… des défi­cientes… », p. 208.
20. « Quand vous serez par­tie, mon mari va m’enguirlander. Il n’aime pas ce genre de conver­sa­tions. », p. 293.


REBONDS

☰ Lire notre article « Hélène Brion, entre fémi­nisme et socia­lisme », E. Carme, décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Mona Chollet : « Écrire, c’est un acte à part entière », novembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Bérangère Kolly : « La fra­ter­ni­té exclut les femmes », octobre 2015

Laélia Véron
Laélia Véron

Chercheuse en littérature et langue françaises.

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