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2019 : vent debout


Voici que 2019 s’a­chève. Année de com­bat, sans conteste : c’est que de par­tout craque le consen­sus néo­li­bé­ral. Chaque same­di, les gilets jaunes ont fait entendre au mal élu Macron la voix de celles et ceux « qui ne sont rien ». Dans les mai­ries, on décro­chait son por­trait pour dénon­cer son inac­tion éco­lo­gique (les der­nières pré­vi­sions scien­ti­fiques fran­çaises ont rap­pe­lé, au mois de sep­tembre, que la tem­pé­ra­ture ter­restre attein­drait + 4 °C si rien n’é­tait entre­pris d’i­ci 2060) ; dans la rue, on récla­mait sa démis­sion pour l’en­semble de son œuvre. Les quatre coins du globe ont pro­tes­té contre leurs gou­ver­ne­ments oli­gar­chiques : Algérie, Liban, Chili, Irak, Iran… Les zapa­tistes ont refait sur­face et enjoignent à faire tom­ber le patriar­cat ; la révo­lu­tion du Rojava a connu le déchaî­ne­ment fas­ciste d’un État-membre de l’OTAN. Nous avons, cette même année, publié deux numé­ros papier ain­si qu’une cen­taine d’ar­ticles en ligne ; nous en pro­po­sons ici une brève sélec­tion : une mosaïque à l’i­mage du tra­vail poli­tique et jour­na­lis­tique que nous tâchons d’en­tre­prendre depuis main­te­nant cinq ans.


[cli­quer sur l’i­mage pour accé­der à l’ar­ticle correspondant]


Une démo­cra­tie syn­di­cale et ouvrière

Région de Charleroi, Belgique. À la fin des années 1960, les ver­riers de l’entreprise Glaverbel se tournent peu à peu vers le syn­di­ca­lisme de com­bat. En dépas­sant le cor­po­ra­tisme qui règne dans le sec­teur, l’unité des tra­vailleurs se construit au fur et à mesure face à un patro­nat tou­jours plus offen­sif. Les années 1970 sont mar­quées par plu­sieurs conflits, au cours des­quels les ver­riers mettent en place deux outils, qui se révè­le­ront déci­sifs : le comi­té de grève et l’occupation d’usine. Contrôle ouvrier et démo­cra­tie syn­di­cale s’exercent dès lors durant quelque temps, per­met­tant aux tra­vailleurs d’arracher des « accords his­to­riques ». Si la reprise auto­ges­tion­naire de l’usine Lip est bien connue, en France, cette lutte du mou­ve­ment ouvrier euro­péen l’est autre­ment moins : en voi­là le récit.


Contre le mal-vivre : quand la Meuse se rebiffe

C’est l’une des deux sous-pré­fec­tures de la Meuse : Commercy, moins de 6 000 habi­tants. Un ter­ri­toire de la « dia­go­nale des faibles den­si­tés » frap­pé par l’effondrement indus­triel ; un taux de chô­mage à 24,5 %. La com­mune s’est impo­sée comme un point incon­tour­nable du sou­lè­ve­ment natio­nal des gilets jaunes. Forts d’une assem­blée quo­ti­dienne, les Lorrains boudent le « grand débat » macro­nien pour mieux louer la démo­cra­tie directe. Des mes­sages de sou­tien arrivent du Chiapas et du Rojava ; le nom de Murray Bookchin cir­cule. Une Assemblée des assem­blées s’y est tenue les 26 et 27 jan­vier, ras­sem­blant 75 délé­ga­tions du pays. L’horizon ? Abolir les inéga­li­tés, par­ta­ger les richesses et don­ner le pou­voir au peuple. Nous sommes allés à leur rencontre.


25 ans plus tard : le zapa­tisme pour­suit sa lutte

Ce 1er jan­vier, les zapa­tistes ont célé­bré les 25 ans de leur sou­lè­ve­ment. L’occasion de réaf­fir­mer leur enga­ge­ment dans la construc­tion de leur auto­no­mie et la défense de leur ter­ri­toire au sud du Mexique. Leur mot d’ordre ? « Le peuple gou­verne et le gou­ver­ne­ment obéit. » Face à la pres­sion tou­jours crois­sante du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et des méga­pro­jets défen­dus par le nou­veau gou­ver­ne­ment « pro­gres­siste », de nom­breux sou­tiens natio­naux et inter­na­tio­naux se sont expri­més au cours des der­niers mois. La répres­sion ne fai­blit pas ; la lutte non plus : récit, sur place, d’une com­mé­mo­ra­tion et d’un appel, lan­cé le 10 avril, « à lever un réseau mon­dial de rébel­lion et de résis­tance contre la guerre qui, si le capi­ta­lisme triomphe, signi­fie­ra la des­truc­tion de la pla­nète ».


« Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! »

Yeux cre­vés, mains arra­chées, jour­na­listes et pom­piers matra­qués : le bilan, à mi-che­min, d’un pré­sident élu pour « faire bar­rage à l’extrême droite ». Et quand le pou­voir ne cogne pas, il ment. Il ment par la voix de son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Lorsqu’un audi­teur l’interpelle un jour de mars à pro­pos de Zineb Redouane — morte à Marseille le 1er décembre 2018 des suites d’un tir de gre­nade lacry­mo­gène reçu chez elle, en plein visage —, le ministre répond : « Je ne vou­drais pas qu’on laisse pen­ser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux. Elle est morte d’un choc opé­ra­toire après […] avoir, semble-t-il, reçu une bombe lacry­mo­gène qui avait été envoyée, qui arri­vait sur son bal­con. » Puis il conclut : « Il faut arrê­ter de par­ler des vio­lences poli­cières. » Nous avons ren­con­tré sa fille à Marseille.


Entretien avec Daniel Tanuro : « Collapsologie : toutes les dérives idéo­lo­giques sont possibles »

Les mul­tiples effets du dérè­gle­ment cli­ma­tique sont sous nos yeux. La non linéa­ri­té de ce pro­ces­sus rend les pro­jec­tions futures incer­taines, mais il ne fait aucun doute que le modèle éco­no­mique domi­nant en est l’une des causes prin­ci­pales. Ancien ingé­nieur agro­nome et auteur de L’Impossible capi­ta­lisme vert, Daniel Tanuro défend une alter­na­tive éco­so­cia­liste : une rup­ture radi­cale avec le pro­duc­ti­visme — qui a long­temps impré­gné les cou­rants socia­listes majo­ri­taires. Mais de l’urgence à la catas­trophe, il n’est par­fois qu’un pas, que la col­lap­so­lo­gie fran­chit sans hési­ter : ses par­ti­sans vont affir­mant que l’effondrement de la civi­li­sa­tion que nous connais­sons aura lieu dans un ave­nir très proche, et qu’il est déjà trop tard pour agir des­sus. Tanuro se porte en faux ; nous en discutons.


Le chien de Diogène : ima­gi­naire, mémoire et politique

Au départ de ce texte, qu’il faut sans doute situer quelque part entre la spé­cu­la­tion et la rêve­rie, les mots d’un poète néer­lan­dais : Cees Nooteboom. L’auteure, poé­tesse elle-même, s’en empare pour louer, au fil d’une plume trem­pée dans la tra­di­tion liber­taire, les ver­tus mobi­li­sa­trices de l’imaginaire en poli­tique. Sans quoi, il n’est pas d’é­man­ci­pa­tion pos­sible. « Il n’est pas de révo­lu­tion sans édi­fi­ca­tion ima­gi­naire de la socié­té dési­rable, appuyée tant sur la mémoire recons­truite du pas­sé que sur le désir encore vierge de l’avenir. » On croi­se­ra donc un com­man­dant de sous-marin et un sablier, des cueilleurs et des bar­bares, René Char et un abbé, un orage et des ombres noires. Et même un vieux chien grec.


Rencontre avec Mehdi Charef

Mehdi Charef nous attend en fumant une ciga­rette. L’homme, cinéaste et écri­vain, est d’abord une voix : basse, rugueuse. Il nous raconte bien­tôt son enfance ; l’Algérie est tout juste indé­pen­dante et Medhi Charef a 10 ans — avec ses frères et sa mère, il débarque en France rejoindre un père qu’il n’a jamais vu, ouvrier dans un pays à recons­truire. Des bidon­villes de Nanterre aux cité de tran­sit, c’est là que cette pre­mière géné­ra­tion d’immigrés vivra durant plus de 10 ans. Cette his­toire, le réa­li­sa­teur du Thé au Harem d’Archimède la donne à vivre dans un roman auto­bio­gra­phique paru cette année aux édi­tions Hors d’atteinte : Rue des Pâquerettes. « Ça m’a fait mal pen­dant des années de me sen­tir indi­gène. Je le res­sen­ti­rai toute ma vie ; c’est trop lourd. Pourtant, je suis d’ici, je ne suis plus d’Algérie. »


Audre Lorde : le savoir des opprimées

Elle se disait poé­tesse, guer­rière, socia­liste et sur­vi­vante d’un can­cer du sein ; elle s’avançait contre la « haine viru­lente diri­gée contre toutes les femmes, les per­sonnes de cou­leur, les gays et les les­biennes, les pauvres ». Née à New York en 1934, Audre Lorde est l’une des voix majeures de la pen­sée cri­tique afro-amé­ri­caine. Disparue en 1992 d’un second can­cer, c’est une dizaine d’ouvrages, en prose comme en vers, qu’elle laisse der­rière elle pour enjoindre, ou aider, à affron­ter le racisme, le sexisme, l’homophobie et le capi­ta­lisme. La phi­lo­sophe Hourya Bentouhami revient sur l’œuvre de l’auteure, une œuvre qui reven­dique la colère, l’expérience vécue et la dif­fé­rence, et esquisse les condi­tions d’une poli­tique de l’alliance : recon­naître les oppres­sions spécifiques.


En quête de l’invisible : para­doxes animaux

D’un coup de patte, le lièvre se laisse englou­tir par le four­ré croi­sant sa course ; d’un bat­te­ment d’aile, le milan se place dans l’axe du soleil et nous aveugle ; sans bruit, sans même un mou­ve­ment, la vipère se fond dans les cou­leurs de son rocher et s’absente, un temps, à la vue. Sur cette ligne qui sépare le visible de ce qui ne l’est pas, que se joue-t-il ? En inter­ro­geant les rap­ports qu’ont les humains avec les ani­maux, ceux des ani­maux entre eux et ceux qu’ils ont envers nous, des para­doxes se des­sinent : aimer leur appa­rence et por­ter sur soi leur peau ; appré­cier leur démarche et l’interrompre en les tuant ; saluer leur ingé­nio­si­té et la bri­ser par la nôtre. Et si notre regard pou­vait n’être plus cet ins­tru­ment de domination ?


Rojava, sous le feu

L’accord de Sotchi, conclu le 22 octobre entre la Turquie et la Russie, rati­fie l’annexion d’une part impor­tante du ter­ri­toire du Rojava. Si Erdoğan a ralen­ti son offen­sive meur­trière, ses auxi­liaires de l’Armée natio­nale syrienne conti­nuent de frap­per les com­bat­tants et les civils de l’Administration auto­nome. La jeune révo­lu­tion confé­dé­ra­liste et com­mu­na­liste, lour­de­ment ampu­tée, sera-t-elle en mesure de sur­vivre à la dés­in­té­gra­tion que Damas envi­sage, en outre, tôt ou tard ? Elham Ahmed, copré­si­dente du Conseil démo­cra­tique syrien au Rojava, ne semble pas désar­mer : « [Le régime d’Assad va] pro­ba­ble­ment essayer de nous miner et d’arrêter les diri­geants de notre région, mais nous avons confiance dans notre force », a‑t-elle décla­ré à la presse éta­su­nienne. Deux de nos auteurs, sur place, livrent quelques images d’un Rojava endeuillé.


Orwell : faire front, puis la révolution

« La seule atti­tude pos­sible pour un hon­nête homme », disait George Orwell, c’est d’œuvrer « pour l’avènement du socia­lisme ». Voilà qui tombe sous le sens. Mais plus concrè­te­ment ? L’auteur de 1984 — qui, proie per­sis­tante des pillages et des raz­zias de la droite, ne s’en décri­vait pas moins comme « défi­ni­ti­ve­ment à gauche » s’est fen­du, au début des années 1940, d’un pro­gramme en six points afin de struc­tu­rer le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire qu’il appe­lait de ses vœux, depuis plu­sieurs années, dans l’espoir de ren­ver­ser le capi­ta­lisme et le fas­cisme. Près de 80 ans plus tard, les blocs idéo­lo­giques qui s’affrontent de par le monde n’ont pas sub­stan­tiel­le­ment chan­gé : les pos­sé­dants, les iden­ti­taires et les par­ta­geux. Plongée, crayon en main, dans le socia­lisme orwellien.


C’était l’es­pion Reiss

On ne compte plus les iden­ti­tés d’Ignace Reiss, l’enfant de Galicie polo­naise deve­nu espion pour le compte de l’Union sovié­tique avant d’être assas­si­né par le pou­voir sta­li­nien, en 1937, suite à l’annonce publique de son ral­lie­ment à la Quatrième Internationale — entendre au trots­kysme. On retrou­va son corps cri­blé de balles, sa montre arrê­tée à 10 heures moins 10, au bord de la route de Chamblandes, près de Lausanne. Son petit-fils, poète et musi­cien, retrace patiem­ment cette double his­toire, poli­tique et fami­liale. « Une his­toire tis­sée d’incertitudes, où il faut se faire aux lacunes, aux zones d’ombre, à l’insuffisance », pré­cise-t-il. Une his­toire à l’i­mage du XXe siècle, en somme, entre Moscou, Berlin, Paris et New York.


Bashung, l’an­goisse en délice

Voix sin­gu­lière du rock ou de la chan­son fran­çaise, c’est à voir, Alain Bashung, une quin­zaine d’al­bums à son œuvre, est mort voi­là 10 ans. De son disque post­hume En amont — de bien beaux fonds de tiroir —, il ne sera pas ques­tion ici. Alors en plein com­bat contre la mala­die qui l’emportera quelques mois plus tard, le chan­teur appa­rais­sait, dans le clip de « Résident de la République », seul pas­sa­ger à bord de quelque avion. Sur sa tablette, un livre. L’image est fugace mais expli­cite : Le Bleu du ciel de l’é­cri­vain anti­fas­ciste Georges Bataille. Une malice autant qu’un indice sérieux — tes­ta­men­taire, même. Une invi­ta­tion à remon­ter le cou­rant d’une œuvre tex­tuelle et musi­cale toute entière « à l’article de l’amour ».


Photographie de ban­nière : Stéphane Burlot

Ballast
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« Tenir tête, fédérer, amorcer »

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couverture du 10

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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