Bashung, l’angoisse en délice


Texte inédit pour le site de Ballast

Voix sin­gu­lière du rock ou de la chan­son fran­çaise, c’est à voir, Alain Bashung est mort voi­là 10 ans. De son album post­hume — de beaux fonds de tiroir —, il ne sera pas ques­tion ici : l’au­teur, fort d’une lec­ture de l’é­cri­vain Georges Bataille, remonte le cou­rant d’une œuvre tex­tuelle et musi­cale toute entière « à l’article de l’amour ». ☰ Par Julien Chanet


Alors en plein com­bat contre la mala­die qui l’emportera quelques mois plus tard, Alain Bashung, dans le clip de la chan­son « Résident de la République », tirée de l’album Bleu Pétrole, appa­raît seul pas­sa­ger d’un avion. Sur sa tablette, un livre. L’image est fugace mais expli­cite : c’est Le Bleu du ciel de Georges Bataille. Tentons dès lors de tirer un fil, de tra­cer un sillon dans l’œuvre de Bashung ; pre­nons Le Bleu du ciel comme une malice autant qu’un indice sérieux — tes­ta­men­taire, même.

Un érotisme malade

Se dérou­lant dans la nuit des années 1930, Le Bleu du ciel est le récit à la pre­mière per­sonne des errances alcoo­liques, sexuelles et exis­ten­tielles de Troppmann, per­son­nage bla­sé, hébé­té, peu concer­né par les agi­ta­tions poli­tiques — guerre d’Espagne, mon­tée du nazisme — et se décri­vant lui-même comme un « idiot qui s’alcoolise et qui pleure1Bataille ne le publie­ra qu’en 1957, plus de 20 ans après l’avoir écrit, « loin de l’état d’esprit dont le livre est sor­ti ; mais à la fin, cette rai­son, déci­sive en son temps, ne [joue] plus. » Un retard à la livrai­son qui s’explique par la volon­té de l’auteur, anti­fas­ciste reven­di­qué, de ne pas ajou­ter aux mal­heurs du monde en publiant une œuvre don­nant le pre­mier rôle à un indif­fé­rent à l’histoire poli­tique en train de se faire. Bataille, nar­ra­teur, est cepen­dant d’une luci­di­té sans faille sur la « marée mon­tante du meurtre ». ». Mais l’ou­vrage n’est pas qu’un miroir cruel à l’en­droit des expé­ri­men­ta­tions poli­tiques et mili­tantes — décri­vant avec sar­casme les ten­ta­tives de résis­tances, com­mu­nistes pour l’es­sen­tiel —, pas plus qu’il ne se limite à décrire le dés­œu­vre­ment d’un dan­dy pathé­tique, insup­por­table à lui-même et aux autres : Bataille pousse le récit hors des sen­tiers et fait le por­trait d’un homme s’adonnant autant aux orgies qu’à la culpa­bi­li­té, notam­ment vis-à-vis de ses pul­sions nécro­philes face au cadavre de sa mère, moment paroxys­tique s’il en est. Étrangement, à contre­coup, la noir­ceur mor­bide plon­gée dans une sorte de rêve­rie coton­neuse paraît témoi­gner des mas­sacres à venir. Le per­son­nage prin­ci­pal semble comme en sym­biose avec l’esprit du temps : pro­fon­dé­ment malade2À Berlin, à la fin du roman, Troppmann assiste à un défi­lé de jeunes hit­lé­riens : « Hallucinés par des champs illi­mi­tés où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils lais­se­raient der­rière eux les ago­ni­sants et les morts », Le Bleu du ciel, Gallimard, 1935, p. 215..

« Prenons Le Bleu du ciel comme une malice autant qu’un indice sérieux — tes­ta­men­taire, même. »

Politique géno­ci­daire en ges­ta­tion, trans­gres­sion sexuelle, dan­dysme déca­dent, excès, dépres­sion, alcool et mort : tout ceci n’offre pas fran­che­ment des pers­pec­tives de féli­ci­té. Facétieux, on ima­gine tou­te­fois Bashung s’en amu­ser — sur­tout que le roman est mâti­né d’humour grin­çant. Mais il com­porte sur­tout l’une des obses­sions de son auteur : l’érotisme comme appro­ba­tion de la vie jusque dans la mort : « Prendre le risque de la mort, et l’érotisme va jusque-là pour Bataille, éro­tisme noir et cruel, pour haus­ser la vie à un autre niveau d’exigence qui cor­res­pond à cette conti­nui­té fon­da­men­tale, pre­mière, vers laquelle fina­le­ment Bataille n’a jamais ces­sé d’aller3Philippe Sabot dans « Les che­mins de la phi­lo­so­phie », Georges Bataille : De l’é­ro­tisme à la petite mort, France Culture, 15/06/2016.. » Parvenir à une dimen­sion sacrée de l’existence passe par l’érotisme — non pour se pro­je­ter dans une méta­phy­sique reli­gieuse, mais pour s’ancrer dans l’existence la plus maté­rielle : une obs­cé­ni­té de l’immanence, pour­rait-on dire. « Il ne faut pas, comme le font les reli­gieux, spi­ri­tua­li­ser le domaine de la sexua­li­té pour l’élever au niveau des expé­riences éthé­rées4George Bataille, L’Érotisme, Éditions de Minuit, 1957, p. 252.» Chez Bataille, l’érotisme n’est pas un embel­lis­se­ment de la sexua­li­té, qui rime­rait avec roman­tisme, et nous ferait par­ve­nir au Beau dans l’amour, mais la ren­contre entre l’être et le néant pour atteindre la sus­pen­sion de l’individu pris iso­lé­ment. Autrement dit, un retour vers une trans­gres­sion ori­gi­nelle : « Est éro­tique quelqu’un qui se laisse fas­ci­ner comme un enfant par un jeu, et par un jeu défen­du5Georges Bataille, Lecture pour tous (ORTF), 1958, dans « Les che­mins de la phi­lo­so­phie », L’expérience poé­tique, France Culture, 13/06/2016. ». L’érotisme va donc plus loin que la sexua­li­té « ordi­naire », celle-ci recon­dui­sant l’isolement des indi­vi­dus — et Bataille de sur­dé­ter­mi­ner l’érotisme comme une nos­tal­gie de l’unité, de la conti­nui­té : celle-ci, per­due à la nais­sance, est retrou­vée à la mort. On attein­drait, par petites touches, via le sacré de l’érotisme, cette conti­nui­té per­due.

L’écrivain va même plus loin : l’amour doit être aus­si sale que la mort. Cet éro­tisme, théo­ri­sé dans son livre homo­nyme, souffle sur Le Bleu du ciel, fic­tion­na­li­sant l’« entière sup­pres­sion des limites6Georges Bataille, op.cit., p.129. » qu’il sup­pose. Quant à Bashung, tenons-nous en à cette hypo­thèse : affai­bli par la mala­die, en feuille­tant ce livre, il nous donne un indice, une piste lit­té­raire, une phi­lo­so­phie orga­ni­sant son rap­port à l’a­mour — sale, incan­des­cent — et à la mort. Un vers admi­rable de pré­ci­sion et de conci­sion arti­cule et condense les thé­ma­tiques « batailliennes » : « À l’ar­ticle de l’amour / Je rede­vien­drai l’en­fant ter­rible / Que tu aimais » (« L’irréel », 2002). Résulte de cet héri­tage un uni­vers par­ti­cu­lier évi­dem­ment loin des niai­se­ries de la varié­té, mais se dif­fé­ren­ciant éga­le­ment de ses illustres pré­dé­ces­seurs. Certes, prendre en compte les legs de Ferré et de Gainsbourg (avec qui il col­la­bore le temps d’un album), sty­lis­ti­que­ment, pour ce souffle liber­taire, lit­té­raire et hors cadre s’im­pose. Sur la forme, la voix chan­tée-par­lée et les explo­ra­tions musi­cales, éga­le­ment. Mais lorsque l’on aborde les textes, leur miso­gy­nie, féroce, reven­di­quée ou oppor­tu­niste — ambi­guë chez Bataille, par filia­tion sadienne —, fait obs­tacle. Outre une approche sin­gu­lière de l’érotisme par la mort, un élé­ment fon­da­men­tal le com­plique encore, et relie Bashung à l’é­cri­vain : l’angoisse. « J’enseigne l’art de tour­ner l’an­goisse en délice », affir­ma ce der­nier. On ne sau­rait mieux dire du chan­teur.

La peur des mots

Pour com­prendre à quoi tient la sin­gu­la­ri­té de Bashung quand il chante l’amour, thème cen­tral, de tout temps, dans la musique popu­laire, c’est encore par du bleu qu’il faut en pas­ser. « Les mots bleus » plus exac­te­ment. Chanson à la mélo­die célèbre de Christophe, fai­sant le suc­cès des émis­sions de télé-cro­chet et de karao­ké, elle pos­sède un texte7De Jean-Michel Jarre. plus sub­til qu’il n’y paraît : des­crip­tion d’une dis­po­si­tion éro­tique contem­po­raine et de son angoisse cor­ré­la­tive. Chanson sur l’autisme en amour, sur l’incapacité de com­mu­ni­quer ses sen­ti­ments : « Parler me semble ridi­cule / Je m’é­lance et puis je recule / […] J’aime le silence immo­bile / D’une ren­contre ». Rien de kitsch, en réa­li­té, ici, mais un uni­ver­sel sen­ti­ment d’indis­po­si­tion. « Autiste-com­po­si­teur », comme il aimait se dépeindre, Bashung pio­che­ra autant dans ce roman­tisme presque sur­an­né et pudique des « mots bleus » que dans le foi­son­ne­ment de l’érotisme violent, incon­for­table du Bleu du ciel. C’est peu dire qu’il ne goû­tait pas la nudi­té des sen­ti­ments d’un Brel : « Ça me fou­tait mal à l’aise, cette façon de perdre sa digni­té. Quand j’avais 20 ans, je me disais : Ne me quitte pas, c’est pas une chan­son d’amour. Je serai l’ombre de ton chien, c’est ter­ri­fiant ! Il faut pas­ser par là pour se dire un jour : Je vois très bien ce qu’il a vou­lu dire. Mais il s’agissait d’écrire autre­ment. Au lieu de racon­ter au pre­mier degré mes bles­sures sen­ti­men­tales, j’ai essayé de décor­ti­quer de l’intérieur tout ce pro­ces­sus et d’éviter le juge­ment8Ultime : Alain Bashung. Interviews & conver­sa­tions, édi­tions Nova, p. 100.»

Les textes, décors décortiqués

« C’est peu dire qu’il ne goû­tait pas la nudi­té des sen­ti­ments d’un Brel : Ça me fou­tait mal à l’aise, cette façon de perdre sa digni­té. »

Le réper­toire de Bashung offre à l’au­di­teur une expé­rience par­ti­cu­lière, recon­nais­sable. Il aura pour­tant mul­ti­plié les col­la­bo­ra­teurs musi­caux autant que les auteurs, avec qui il tra­vaille étroi­te­ment. Chez lui, point de poé­sie bien ordon­née, de textes sco­laires, de rimes aux pieds nicke­lés : la langue est châ­tiée et bous­cu­lée, explo­rée dans tous ses recoins. Si l’on peut déce­ler ici et là quelques calem­bours et blagues potaches pour épa­ter la gale­rie, prin­ci­pa­le­ment dans les années 1980 aux côtés du paro­lier Boris Bergman, la plume des célèbres Vertiges de l’amour, on ne sau­rait le réduire à ça. « Ce n’est pas for­cé­ment dans les mots eux-mêmes que je trouve cette pein­ture des sen­ti­ments, c’est dans leur mariage, dans le contexte9Interviews & conver­sa­tions, p. 67.. » ; ain­si : « En Écosse des gosses écossent / Des chi­mères en chair et en os / D’accortes sou­brettes les escortent / En Écosse des gosses pré­coces / Chopent des crampes / À faire l’a­mour à tue-tête / À bâtons rom­pus » (« Que n’ai-je », 1994). Si Bashung ne se veut donc jamais vir­tuose, cela ne l’empêche d’aimer se perdre dans la langue, s’enivrer d’elle10On lira avec inté­rêt cet article.. Conscient — com­ment ne pas l’être ? — du poids du pas­sé, il s’interroge : « Brel, Brassens, Ferré, on se deman­dait si un jour on arri­ve­rait à faire quelque chose d’aus­si fort11Voir Télérama, n° 2753. »12À ce trio s’a­joute Gainsbourg, dont l’ombre plane avec enver­gure et n’ap­pro­che­ra le réper­toire de l’au­teur de « La Javanaise » qu’à la fin de sa vie. Concernant Brel et Ferré, il œuvra avec brio à l’exer­cice de la reprise avec le « Tango Funèbre » et « Avec le temps » ..

C’est avec Jean Fauque, com­plice des années les plus aven­tu­reuses et maî­tri­sées (1989–2002) qu’aboutit cette langue chan­tée — hypo­thèse sub­jec­tive, donc dis­cu­table —, cor­ré­la­tive de prises de risque musi­cales (blues enfié­vré, élec­tro mini­ma­liste der­rière des appa­rats orches­traux aux ryth­miques brin­que­ba­lantes, dénue­ment acous­tique ou satu­ra­tions dis­so­nantes, coun­try new-wave). Bien enten­du, Bashung exis­tait déjà avant. Mais les som­mets tex­tuels du duo ont beau­coup fait pour sa pos­té­ri­té artis­tique. Les textes naissent après d’intenses par­ties de ping-pong entre le chan­teur et son co-paro­lier et, après avoir pas­sé toutes les épreuves et les étapes pour être auto­ri­sés à fran­chir les cordes vocales du chan­teur, trouvent cet équi­libre pré­caire entre le sibyl­lin, le sur­réa­liste, l’abscons et le mani­feste, l’évident. Mutique, réser­vé, Bashung compte ses mots, et chaque mot compte. « Je crois que contrai­re­ment à ce que l’on dit sou­vent, je suis un des auteurs qui se dévoile le plus dans ses chan­sons. Il n’y a qu’à écou­ter. » En conce­vant les textes à quatre mains ? « J’ai tou­jours peur de me racon­ter trop moi-même, alors j’é­prouve en per­ma­nence le besoin que des pro­po­si­tions se mélangent aux miennes13« Alain Bashung — son par­cours com­men­té par lui-même », Les Inrocks, 7 jan­vier 1998.. » Les textes lon­gue­ment sculp­tés par le duo contiennent des contra­dic­tions, des doubles sens, des allu­sions. Procédant par éla­gages suc­ces­sifs, décou­pages, col­lages, téles­co­pages, les textes s’échappent pour ser­vir sa voix, sa bouche même : « Parfois [Gainsbourg] écri­vait quelques mots, mais je lui disais Ça c’est très joli, mais je ne peux pas l’as­su­mer, ça me concerne moins. C’était tou­jours d’un grand niveau, ce n’é­tait pas une ques­tion de qua­li­té, c’é­tait sim­ple­ment que je sélec­tion­nais les idées, les mots qui, dans ma bouche, pou­vaient son­ner vrai14« À pro­pos de Gainsbourg : Alain Bashung », Les Inrocks, 14 jan­vier 2001.. »

Dans une rare expli­ca­tion de texte, Bashung dévoile la genèse de « Malaxe », la chan­son qui ouvre son dixième album, Fantaisie mili­taire, et y dévoile beau­coup de son pro­ces­sus créa­tif, l’en­tre­la­ce­ment thé­ma­tique du concret, des objets, des espaces pour mieux construire les méta­phores, ana­lo­gies : « L’idée m’est venue à par­tir d’un constat sur l’é­vo­lu­tion de l’ar­chi­tec­ture. Lors de la der­nière tour­née, à tra­vers les villes que j’ai pu tra­ver­ser, je me suis ren­du compte à quel point les mai­sons étaient de plus en plus dégueu­lasses, sans carac­tère, propre à faire naître des idées fas­ci­santes. J’ai eu envie de réflé­chir sur la façon dont les gens dis­posent d’autres gens, influencent leur vie quo­ti­dienne, modi­fient leurs com­por­te­ments. Et puis j’ai pen­sé à la sculp­ture, au rap­port de l’homme à l’homme, ou de l’homme à la femme, à cette façon qu’on a, à tra­vers nos rela­tions pro­fes­sion­nelles ou affec­tives, de se fabri­quer les uns les autres : on se trans­forme mutuel­le­ment, on se mani­pule, et si par­fois le résul­tat est pro­bant, d’autres fois il se pro­duit une catas­trophe. Chacun a sculp­té l’autre et, au bout d’un moment, on s’a­per­çoit qu’on a façon­né deux monstres. Alors on part, ou on s’en­ferme, afin d’es­sayer de se dés­in­toxi­quer de l’in­fluence de l’autre. Ce que je raconte m’est arri­vé. Chacun de mes disques s’est construit sur une rup­ture, un chaos affec­tif ou un démé­na­ge­ment. Je ne crois pas avoir fait deux albums dans le même contexte15« Alain Bashung — son par­cours com­men­té par lui-même », Les Inrocks, op. cit.. »

« Cette liber­té semble être une revanche sur son enfance : Moi je vivais dans un monde conser­va­teur, plein de fausse sécurité,qui consi­dé­rait le plai­sir sen­suel comme un péché. »

Chloé Mons, sa der­nière épouse, dira, sagace, qu’il fut un céré­bral et non un intel­lec­tuel… Ce savoir-faire, cette co-construc­tion, l’éloigne de cer­taines de ses idoles, les sin­ger-song­wri­ters amé­ri­cains de sa jeu­nesse, tel Bob Dylan, ayant géné­ré le culte des « auteurs-com­po­si­teurs-inter­prètes ». Mais cette Amérique, il ne la fan­tasme pas : « Aujourd’hui, quand je fais pas­ser une gui­tare dans l’écho, c’est pour illus­trer cette idée d’ouverture, de grands espaces. L’Amérique en elle-même, je m’en fous tota­le­ment16Interviews & conver­sa­tions, p. 65.. » L’enfant d’une ouvrière bre­tonne tra­vaillant chez Renault à Boulogne-Billancourt et d’un père incon­nu, pro­ba­ble­ment kabyle, éle­vé en Alsace chez les parents du beau-père, un bou­lan­ger alsa­cien, ne rêve pas que d’é­va­sion amé­ri­caine. S’il se réfu­gie dans les chan­sons d’Elvis Presley ou de Gene Vincent, cap­tant les pro­grammes radio des casernes amé­ri­caines ins­tal­lées en Allemagne, il se confronte éga­le­ment aux dis­so­nances d’un Kurt Weil, à ses ambiances caba­ret et déstruc­tu­rées, ou encore aux amours tra­giques de Piaf. Il fau­dra du temps et de la per­sé­vé­rance — des contrats de com­po­si­teur et d’ar­ran­geur pour Dick Rivers en pas­sant par des petits bou­lots — pour arri­ver à la recon­nais­sance artis­tique qui lui per­met­tra de tra­vailler avec des musi­ciens de renom­mée inter­na­tio­nale. Les grands espaces de la créa­tion, il les trouve sou­vent au tra­vers de coups de cœur pour des gui­ta­ristes, tel Marc Ribot, comme pro­jec­tion d’une éman­ci­pa­tion artis­tique et per­son­nelle : « Je vais très très mal quand je n’ai pas l’im­pres­sion que tout est pos­sible. Je peux dépé­rir, les choses m’in­dif­fèrent. Ce qui m’a atti­ré dans ce métier, c’est l’a­ven­ture, pas de pro­gres­ser socia­le­ment17Alain Bashung : « L’invention du rock’n’­roll, c’é­tait la bombe ato­mique », Le Monde, 26 août 2005.» Cette liber­té har­di­ment conquise semble être une revanche sur son enfance : « Moi je vivais dans un monde conser­va­teur, plein de fausse sécu­ri­té, qui refu­sait d’envisager l’avenir, qui consi­dé­rait le plai­sir sen­suel comme un péché18Interviews et conver­sa­tions, op.cit., p. 59.. » C’est un vers écrit par Gérard Manset, sur l’album Bleu Pétrole, qui résume sans doute le mieux cette contra­rié­té du plai­sir inat­tei­gnable, de la peine tou­jours sus­pecte : « Je suis un indien / Je suis un apache / Auquel on a fait croire / Que la dou­leur se cache / Je suis un apache / Je suis un indien / Auquel on a fait croire / Que la mon­tagne est loin. » (« Je tue­rai la pia­niste », 2008)

Lorsqu’il écrit, Bashung a besoin d’une rela­tion tex­tuelle, conflic­tuelle, avec un auteur. Au fur et à mesure, il fera de même avec ses musi­ciens, leur don­nant une grande marge de manœuvre et de liber­té. Pour échap­per à l’ennui, à la page blanche, à la répé­ti­tion et enfan­ter des chan­sons qui lui res­semblent — « Je me méfie de la com­pli­ci­té, de la fidé­li­té. La paresse et de faux conforts peuvent s’installer […] tout seul, c’est trop de soli­tude. Mais c’est une sorte de leurre, parce qu’on est tout de même soli­taire pour finir les choses19Interviews et conver­sa­tions, op.cit., p.104.. » Cette concep­tion donne nais­sance à un style, une signa­ture, et l’oblige à des choix. Il n’est pas en mesure de par­ler de tout. « J’ai aban­don­né, par exemple, les sujets qui tou­chaient au mili­tan­tisme ; je n’ai jamais su trou­ver les mots20Ibid., p. 68.. » Bashung chan­te­ra « Tu touches pas à mon pote » (écrit par Boris Bergman) pour SOS Racisme pen­dant les année 1980. Revenant sur l’opportunité d’une telle chan­son, il confesse : « Plus je dénon­çais le racisme, plus il se déve­lop­pait ; on se demande si le silence n’est pas pré­fé­rable21Ibid., pp. 68 ; 38.. » De poli­tique, il n’en sera donc pas ques­tion, du moins plus aus­si fron­ta­le­ment. Mais il fera de la place, ici ou là, pour le bes­tiaire poli­tique. « Un âne plane » est, par exemple, d’une cruau­té sans nom envers François Mitterrand. Mais la for­mu­la­tion est nébu­leuse, énig­ma­tique : « Un âne plane / Autour des tours de Notre-Dame / Un âne clame son exis­tence / Avant qu’elle ne se fane ». Il s’ex­plique : « Je voyais quelqu’un de très intel­li­gent tour­ner autour de Notre-Dame, comme Peter Sellers dans La Panthère s’emmêle. Je voyais un mec intel­li­gent se foutre de notre gueule. Mitterrand m’a fait beau­coup de mal. […] On décou­vrait cette intel­li­gence dia­bo­lique à l’œuvre. […] J’avais espé­ré que la gauche au pou­voir se ter­mi­ne­rait autre­ment22Ibid., p. 128.. ». Un autre exemple de chan­son poli­tique, moins sibyl­line, est « Noir de monde », où se mêle révi­sion­nisme his­to­rique (« Circulent des rumeurs / À faire pâlir / Qu’on me dis­pense du son des leçons / […] À moi s’a­grippent des grappes de tyrans / Des archanges aux blanches canines / Tueurs de mémoire à la conscience obèse ») et dis­cours amou­reux (« Je vou­drais t’ai­mer comme un seul homme / Arrêter d’i­non­der la Somme »). La grande Histoire ren­contre les pleurs pathé­tiques d’un homme esseu­lé : effet de la recons­truc­tion a pos­te­rio­ri, sans doute, mais com­ment ne pas y voir un écho au Bleu du ciel ?

Leitmotiv du désir angoissé

Bashung, tel Troppmann dans le roman de Bataille, construit une œuvre en forme de péré­gri­na­tion soli­lo­quante. Concernant son disque de 2002, L’Imprudence, il déclare : « J’avais envie d’un disque tra­gique et sen­suel23Télérama, op. cit. . » Bien que l’artiste ait veillé à tou­jours prendre le contre­pied d’un album avec le sui­vant, un vers de « Mes pri­sons » résu­mait déjà bien ce pro­gramme poé­tique : « De ma peine, je ferai mon lit ». Les liens tis­sés avec son public reposent sur le carac­tère à la fois secret et théâ­tral du per­son­nage, sur son par­cours en dents de scie, tant artis­tique que per­son­nel (alcool et dépres­sions émaillent sa vie et recon­duisent cer­tains lieux com­muns auto­des­truc­teurs du rock) : Bashung, c’est une pré­sence, une voix, un phra­sé, un corps qui semblent tou­jours un peu hors-norme. Son éman­ci­pa­tion artistique24La pre­mière avec Vertige de l’amour, en 1981. Il a 35 ans. La seconde vient 10 ans plus tard, avec Osez Joséphine et l’installation du duo avec Jean Fauque., sans réelle concur­rence — Ferré est mort en 1993, Gainsbourg en 1991, et la nou­velle géné­ra­tion se fait attendre — le mène­ra à reprendre, à sa manière, le flam­beau d’une liber­té musi­cale et tex­tuelle s’écartant du cadre moral ins­tal­lé, par un dis­cours poé­tique assu­mant sen­sua­li­té et dou­leur : « Mes pri­sons s’évanouissent lorsque ta peau m’appelle ». Exceptionnellement, le seul pro­gramme sera de « juste faire hen­nir les che­vaux du plai­sir » (« Osez Joséphine », 1992). Mais, le plus sou­vent, c’est l’ambivalence qui prime : « Le laby­rinthe conduit l’homme mobile à des étreintes / loin du récon­fort […] Le plus clair de mon temps dans ma chambre noire / Des coups de latte / Un bai­ser / Des coups de latte / Un bai­ser » (« J’passe pour une cara­vane », 1994). La pers­pec­tive de Bashung, très auto­cen­trée, donc, en est fata­le­ment andro et hété­ro­cen­trique. Il chante essen­tiel­le­ment à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier, et ce n’est pas un hasard si l’on trouve une allu­sion à Narcisse au détour d’un vers éro­tique : « L’amour t’a tant fait luire / je m’vois dedans » (« Légère éclair­cie », 1989). Jamais il n’écrira pour une femme : son uni­vers s’inscrit dans la tra­di­tion majo­ri­taire mas­cu­line de la chan­son fran­çaise. Il révé­le­ra, au sujet de sa col­la­bo­ra­tion avec Gainsbourg (Play Blessure, 1982) : « Il me pro­po­sait par­fois des choses qui ne me conve­naient pas tou­jours, parce qu’il tra­vaillait beau­coup avec des femmes en géné­ral. Il a fait beau­coup de chan­sons pour des femmes, plus que pour des hommes, donc j’é­tais un peu là pour lui dire je suis un homme et cer­tains mots ne pas­se­ront pas, sont trop fins. Donc par­fois il fal­lait un peu le bru­ta­li­ser25« Gainsbourg par Bashung », op. cit., 2001. Un résul­tat par­mi d’autres de cette col­la­bo­ra­tion : « Je vou­lais m’introduire / Entre tes jambes / Histoire de me sen­tir / Membre du club / J’ai vu du beau linge / Des misères chics […] Ton regard tris­tos me fai­sait ban­der / J’en ai eu ma dose / De te voir chialer/ Les filles sont cra­pauds / Les hommes gre­nouilles / Y en a qui manquent d’eau / Et d’autres qui mouillent » (« Trompé d’érection », 1982).. »

« La pers­pec­tive de Bashung, très auto­cen­tré, fata­le­ment andro et hété­ro­cen­trique, s’inscrit dans la tra­di­tion majo­ri­taire mas­cu­line de la chan­son fran­çaise. »

Chez Bashung, les femmes sont bien sou­vent spec­trales, en arrière-plan d’une rup­ture, d’un échec, d’une dou­leur, d’une tra­hi­son — l’archétype étant « La nuit je mens » — ou comme voie vers le plai­sir, l’extase26À l’heure d’é­crire cet article, nous pre­nons connais­sance d’En amont, album recons­ti­tué à par­tir de chutes de stu­dios réa­li­sées entre 2002 et 2006. Interprète et non plus co-auteur, il donne à entendre un artiste en recherche d’i­dées nou­velles (avant de tout reprendre à zéro et abou­tir à Bleu Pétrole), pou­vant incar­ner le point de vue d’une femme (une pros­ti­tuée, plus exac­te­ment : « Ma peau va te plaire », écrit par Joseph d’Anvers) mais éga­le­ment chan­ter mélange plus clas­sique de supé­rio­ri­té mas­cu­line et de sor­dide subli­mé : « Elle me dit les mêmes mots » (écrite par Daniel Darc).. Certes, en de rares occa­sions, il s’épanche sur la femme en elle-même ; bien sûr, il y a quelques noms aux­quels se rac­cro­cher, les Joséphine, Gaby, Madame Rêve, Elvire ou encore Martine (mais aucune Melody Nelson, aucune des­crip­tion fine de l’ob­jet de son désir, doué de parole ou d’exis­tence auto­nome). Et si « Madame Rêve » tutoie, sur le thème de la mas­tur­ba­tion fémi­nine, le texte de Gainsbourg dans L’Homme à tête de chou27Bashung paie­ra son tri­but à Gainsbourg en inter­pré­tant l’entièreté de L’homme à tête de chou en 2010., Bashung met peu la femme au centre. Lorsque, dans « Happe », l’Autre appa­raît, c’est par le tru­che­ment d’une peine, d’un regard fugace : « Par la porte entre­bâillée / Je te vois pleu­rer / Des romans-fleuves assé­chés / Où jadis on nageait ». De même que le couple, la paire, le tan­dem, l’al­té­ri­té n’est pas décrite en prio­ri­té. Comme Troppmann dans Le Bleu du ciel, les récits des chan­sons de Bashung28Du moins durant les années 1989–2002. sont plus volon­tiers des mono­logues inté­rieurs, sinon des rumi­na­tions : « Je ne suis là que pour toi / J’ai fait un songe / Une hypo­thèse / Un pro­jet de baise / C’est pas le fruit d’une mûre réflexion / Mais plu­tôt une pul­sion / Sans nom sans défi­ni­tion / Mon unique solu­tion / Pure laine coton » (« Après d’âpres hos­ti­li­tés », 1994). Notons une excep­tion : un per­son­nage de femme active, forte et éman­ci­pée a fait par­tie de son réper­toire sous le nom de Marie-José Perec (« Dans la fou­lée », 2002). « Dans la fou­lée » narre le risque d’une liber­té, d’une indi­vi­dua­li­té hors norme. La spor­tive, à la per­son­na­li­té com­plexe, ombra­geuse peut-être, fut vic­time d’un lyn­chage média­tique. Une his­toire de son com­por­te­ment jugé peu coopé­ra­tif, des atti­tudes de diva. Mais de tout cela Bashung se contre­fiche, se concen­trant sur la folie para­noïaque et l’attaque média­tique : « De la douche au bûcher / la route est longue /, mais l’Acropole la laisse de marbre ». En quelques vers, le chan­teur célèbre l’exploit (« Elle avait le miracle facile / la vic­toire au bout des cils ») pour mieux contes­ter la tem­pête média­tique et ses « cru­di­tés sur ordon­nance » ; même là, Perec est, pour les auteurs, une bat­tante : « Dans la fou­lée elle a balayé / et la houle et les huées / dans la fou­lée / nudi­té à la lavande / liber­té dans la tour­mente ». Au final, « elle revien­dra si ça lui chante / si elle y pense ».

Une masculinité inquiète

Que serait une approche moins égo­cen­trique et mas­cu­line ? Prenons un exemple. Christophe, encore lui, ayant pris la tan­gente vis-à-vis de la varié­té pour pro­po­ser un par­cours plus inté­res­sant — une mue tar­dive, mais dont le niveau d’exigence le rap­proche de Bashung —, pro­pose depuis une ving­taine d’années des chan­sons où la pers­pec­tive fémi­nine se trouve plus assu­mée, notam­ment par le fait que ses co-auteurs sont pour beau­coup des co-autrices, telle Marie Möör : « Elle veut tant de choses / Rêver sa vie / Dans ces vies de rêve / Traverser le ciel / Prendre le large elle veut / Quelque chose de nou­veau / Elle veut des robes, chan­ger de peau / Un cœur grif­fé en satin rouge / Chaque fois, repar­tir à zéro / Elle veut la fête, et que ça bouge ! » (« La Man »29Inspiré par « Je veux », 2000 , 2001) . Des mots, une pers­pec­tive, un point de vue sur­tout (« elle veut »), introu­vable chez Bashung. Mais cette mas­cu­li­ni­té quelque peu étri­quée, impropre au décen­tre­ment, est non-toxique. Car si l’homme-Bashung est vic­time de l’amour, de ses ver­tiges, et que l’homme-artiste revêt une fra­gi­li­té assu­mée, il n’est pas vic­time des femmes. Et bien qu’elles soient actrices de ses cha­grins, on ne trou­ve­ra aucun res­sen­ti­ment à leur encontre. Quelquefois, la vio­lence des mots reflète celle des sen­ti­ments d’échec. Dans « Mes bras » (2001), l’aveu de l’é­chec patent d’une rela­tion se mêle à une bles­sure nar­cis­sique, une fier­té bles­sée, bru­ta­le­ment expri­mée : « Mes bras connaissent / La menace du futur / Les délices qu’on ampute / Pour l’amour d’une connasse ». La décon­ve­nue est com­prise comme consé­quence d’une incom­pé­tence à assu­mer une res­pon­sa­bi­li­té (fan­tas­mée) : « J’étais cen­sé t’extraire / Le pieu dans le cœur / Qui t’empêche de cou­rir ». Ambition déme­su­rée ? Injonctions néfastes de la mas­cu­li­ni­té ? Quoi qu’il en soit, le mal est fait, le bra­con­nage d’une « connasse » comme illu­sion d’amour n’aura duré qu’un temps, et le nar­ra­teur n’est pas dupe de la sépa­ra­tion qui se trame : « Mes bras connaissent / Sur le bout des doigts / La pro­messe d’un ins­tant / La des­cente aux enfers / Mes bras connaissent / Mes bras mesurent la dis­tance / […] Mes bras connaissent / Une étoile sur le point de s’éteindre ».

En d’autres occa­sions, la fier­té mas­cu­line se mêle à cette angoisse si pré­sente, assu­mant la fra­gi­li­té des choses : c’est là toute l’ambivalence de Bashung et Fauque : dans la tour­mente des sen­ti­ments, il n’y a pas de place pour un viri­lisme machiste, mais une place est lais­sée en revanche à la vul­né­ra­bi­li­té : « Les vents de l’or­gueil / Peu apai­sés / Peu apai­sés / Une pous­sière dans l’œil / Et le monde entier sou­dain se trouble » (« Happe », 1992). Pour sai­sir ce qui se trame ici, pre­nons un exemple à revers : un texte de Brel, bien connu pour la miso­gy­nie cin­glante de son œuvre. Dans le chef‑d’œuvre qu’est « La ville s’endormait » (1978), le nar­ra­teur, amer et acca­blé, sou­haite gar­der la face (« Et ma soif prend garde / qu’elle ne se voit pas ») ; l’éternel fémi­nin sur­git dans le texte sous la forme d’un sar­casme à l’égard d’Aragon et Ferrat : « Mais les femmes tou­jours / Ne res­semblent qu’aux femmes / Et d’entre elles les connes / Ne res­semblent qu’aux connes / Et je ne suis pas bien sûr / Comme chante un cer­tain / Qu’elles soient l’a­ve­nir de l’homme ». Le texte s’a­chève sur l’évocation d’une « Demoiselle incon­nue / À deux doigts d’être nue / Sous le lin qui dan­sait ». À la dif­fé­rence de ses illustres pré­dé­ces­seurs, Bashung donne donc à entendre une mas­cu­li­ni­té inquiète, déso­rien­tée : « Je sais plus où tu m’as ran­gé / Où tu m’as mis / Où tu me situes / Le lit où j’é­tais cen­sé rêvas­ser / Je n’y suis plus […] M’aurais-tu prê­té / D’obscurs des­seins / M’aurais-tu concas­sé / Puis ven­du à un prix exor­bi­tant / De gale­rie en gale­rie / Je me suis guet­té / J’ai poi­reau­té pour rien / Et le monde s’en fiche » (« J’avais un pense-bête », 1994). À d’autres moment, c’est la crainte face au juge­ment de l’autre qui s’ex­prime : « Tu me disais / Préconisais / Des caresses volu­biles / C’était quand je vou­lais / Où je vou­lais / Je n’é­tais plus ta risée » (« Après d’âpres hos­ti­li­tés », 1994) « Qu’as-tu fait de moi / Perdu corps et âme / Dans les toi­lettes des dames / Aux tour­ments haut de gamme ». Mais, se repre­nant, orgueilleux et sûr de lui : « Je suis celui qui luit / Qui vous éblouit / Qu’a la bou­gie » (« Kalabougie », 1992).

« Ses textes, d’une puis­sante imma­nence, sont rem­plis d’éléments ter­reux, de plantes, de fleurs, de fleuves, de corps en mou­ve­ment, d’objets du quo­ti­dien. »

Chez Bashung, la femme semble hors d’atteinte. L’inquiétude, l’angoisse, l’incompétence, de fait pointe lorsque, revi­si­tant le mythe de la Belle au bois dor­mant et du prince char­mant dans « 2043 » — his­toire sexiste et gen­rée s’il en est —, le per­son­nage de Bashung demande du temps avant de s’engager, tel­le­ment de temps qu’il se sera consu­mé. En d’autres termes, la Belle au bois dor­mant est inac­ces­sible ; mieux : le pré­ten­dant ne sera jamais assez bien. « La réveillez pas / Laissez-la / La réveillez pas / Pas avant 2043 / D’ici là j’au­rai décou­vert / Lequel de mes autres oubliés / Aura l’a­plomb de l’aimer / D’ici là je ferai flèche de tout bois / D’ici là je me serai consu­mé / D’ici là j’au­rai balayé les cendres / Et tout ce qui s’ensuit »30Comme une pré­mo­ni­tion de ce qui advien­dra, on enten­dra en écho, dans le « Cantique des can­tiques » : « Je vous en conjure, filles de Jerusalem, n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l’heure de son bon plai­sir ».. En d’autres occa­sions, le chan­teur décrit l’inconfort qu’occasionne cette dis­tance par la frus­tra­tion : « Je fais comme si / C’était pas périlleux / Mais ça me rend chif­fon / De la savoir / Hors d’at­teinte / Hors de moi » (« Elvire », 1994). Cette sen­si­bi­li­té n’est pas feinte. À la lumière d’un entre­tien don­né en 199031« Alain Bashung, l’in­ter­view 1ère fois- Archive INA », 1990., nous sommes témoins du déca­lage patent entre la volon­té de faire trash de l’animateur et la dou­ceur, voire la naï­ve­té des réponses de l’in­vi­té : « – Premier gar­çon avec qui t’as fait l’amour ? – Oh je suis encore vierge de ce côté-là, oui, oui… Je sais pas, j’ai pas… Un jour je me suis retrou­vé dans un pieu avec un mec, et il ban­dait comme un fou, il me tou­chait à peine. Et bon, moi je vou­lais dor­mir… Et j’étais éton­né par ce mec parce que je le fai­sais ban­der. Je trou­vais ça fas­ci­nant. […] – Première pute ? - […] Je devais avoir 19 ans, et je chan­tais tous les soirs cinq ou six chan­sons de Dylan, Bobby McGuire. Et il y avait des filles au bar, et j’étais deve­nu copain avec elles ; on pas­sait des nuits ensemble, des fois. […] C’était super, elles me pro­té­geaient, car­ré­ment. Mais je ne les voyais pas comme des… j’ai… quand on me parle de putes, j’suis un peu cho­qué par le mot, parce que j’ai vu des filles super, enfin… »

Cantique des Cantiques : une ouverture vers l’égalité

S’il vou­lut une pro­ces­sion catho­lique pour ses obsèques, Bashung ne mani­fes­ta que rare­ment son adhé­sion à un dogme reli­gieux, et sans doute celle-ci fut fluc­tuante. Ses textes, d’une puis­sante imma­nence, sont rem­plis d’éléments ter­reux, de plantes, de fleurs, de fleuves, de corps en mou­ve­ment, d’objets du quo­ti­dien, et font rare­ment appel à l’i­ma­ge­rie biblique, la méta­phy­sique reli­gieuse ou même la mys­tique amou­reuse : « J’ai tou­jours eu l’illu­sion que le sacré pou­vait être au-des­sus des reli­gions. Pour moi, un hôpi­tal, une école, c’est sacré. Le sacré, ça peut être un objet, un livre, des gestes à faire ou à dire32Le Monde, art. cit., 26 août 2005.. » Prolongeant, par­tant, une obs­cé­ni­té de l’immanence vue chez Bataille : « Entre tes doigts l’ar­gile prend forme / L ’homme de demain sera hors norme / Un peu de glaise avant la four­naise / Qui me dur­ci­ra » (« Malaxe », 1998).

En 2002, année du disque cré­pus­cu­laire L’imprudence, Bashung enre­gistre une ver­sion du Cantique des can­tiques avec sa femme, Chloé Mons, sur une musique de Rodolphe Burger. Contrastant avec le point de vue pri­vi­lé­gié dans ses chan­sons, le chan­teur se sou­met ici à l’égalité : un dia­logue éro­tique — ou, plus pré­ci­sé­ment, une poé­sie éro­tique reli­gieuse — entre un homme et une femme, plei­ne­ment dans le désir et la recherche du plai­sir, d’un amour apai­sé. « Le Cantique est un livre qui chante la beau­té de l’amour, qui invite au désir et qui sanc­ti­fie l’érotisme. Un livre qui offre une méta­phy­sique, même si le nom de Dieu n’y est pas pré­sent. […] Cette absence nous rap­pelle aus­si que le corps et la beau­té, le frô­le­ment des peaux et l’ivresse des sens, l’amour et l’amitié, le désir et les joies de la ren­contre, les fleurs et les jar­dins, les épices et les par­fums, la poé­sie et le bon­heur des mots, ont tous leur place au cœur de la spi­ri­tua­li­té33Marc-Alain Ouaknin, Le Cantique des Cantiques, Éditions Diane de Selliers, 2016, pp. 55–56. ». Ce texte aura fas­ci­né les mys­tiques de deux religions34De Zohar de la Kabbale aux écrits de Thérèse d’Avila, ou encore de Jean de la Croix., étan­chant leur soif de sacra­li­té autant que d’a­mour char­nel, com­pris comme source de fécon­di­té, mais éga­le­ment de plai­sir — aus­si fas­ci­nant que redou­table. Le sta­tut ori­gi­nel de ce texte, ses auteurs, res­tent obs­curs. « Quelle que soit la date pré­cise de sa com­po­si­tion, il faut pas oublier que le Cantique des can­tiques a été com­po­sé dans un monde où l’érotisme reli­gieux était omni­pré­sent. Son milieu d’origine se situe, en effet, au car­re­four des tra­di­tions des cultes éro­tiques proche-orien­taux baby­lo­niens, égyp­tiens et syriens — très hel­lé­ni­sés depuis des siècles —, et de la Bible35Ibid., p.38.. »

« En s’ap­pro­priant un texte mil­lé­naire, Bashung, en duo avec sa femme attein­dra une forme d’é­thique de l’é­ga­li­té, une ouver­ture au désir de l’autre. »

Tout cela par­lait à l’in­ter­prète des « Vertiges de l’a­mour ». Nous pou­vons trou­ver chez lui une proxi­mi­té avec « la danse des mots »36Selon l’ex­pres­sion de Marc-Alain Ouaknin qu’est ce texte à la tra­duc­tion flot­tante, tou­jours remis sur le métier et affi­né. Bashung, dont le fran­çais n’é­tait pas la langue mater­nelle, avait un rap­port de tra­duc­tion aux textes qu’il écri­vait avec d’autres. Comment ne pas son­ger à sa pra­tique d’é­cri­ture à la lec­ture de ces phrases, por­tant sur la tra­duc­tion du Cantique des can­tiques : « Qu’il est doux d’avoir à hési­ter entre caressesétreintes, amours, mamelles et amou­rettes, ou encore jouis­sances, pour tra­duire le mot du dodé­kha du deuxième ver­set ! […] Quel plai­sir d’apprécier les écarts, les dif­fé­rences, les répé­ti­tions, les filia­tions, les inno­va­tions, les inver­sions syn­taxiques, la jou­vence du lexique, les regrets et les reprises, les ten­ta­tives, les dis­so­nances et les asso­nances !37Ibid., p. 51. » Si Bashung chan­ta : « Faudra se ser­rer / Comme une forêt vierge / Faudra se mêler / Nos lianes infi­nies » (« Dehors », 1998), le texte biblique va plus loin que ce simple appel à l’en­tre­mê­le­ment : il pro­clame une éman­ci­pa­tion du désir par une liber­té recou­vrée, qua­si exis­ten­tia­liste, si nous n’a­vions pas peur des ana­chro­nismes : « Il répond, mon amant, et me dit : Lève-toi vers toi-même, ma com­pagne, ma belle, et va vers toi-même38Traduction de Chouraqui. » (Cantique 2, 10). En s’ap­pro­priant un texte mil­lé­naire, le duo39Un réci­tal autour de ce texte fut conçu à l’o­ri­gine pour leur mariage. attein­dra une forme d’é­thique de l’é­ga­li­té, une ouver­ture au désir de l’autre, toute prise dans une dyna­mique des fluides : « Je suis à mon bien aimé, et vers moi se porte son désir » (Cantique 7, 11). Objet de mul­tiple inter­pré­ta­tions le Cantique des Cantiques, est riche de ses mul­tiples lec­tures — comme le sont les chan­sons de cer­tains. Toujours ambi­va­lent, en proie à ses démons, l’ar­tiste trou­va peut-être là une forme d’a­pai­se­ment. Pour Marc-Alain Ouaknin, la conclu­sion du Cantique est celle-ci : « l’a­mour n’est pas pos­ses­sion mais liber­té des amants, non pas emprise mais caresse40Marc-Alain Ouaknin, op.cit., p. 151. ». Et de citer Lévinas : « La caresse consiste à ne se sai­sir de rien, à sol­li­ci­ter ce qui s’é­chappe sans cesse de sa forme vers un ave­nir — jamais assez d’a­ve­nir —, à sol­li­ci­ter ce qui se dérobe comme s’il n’é­tait pas encore. Elle cherche, elle fouille. Ce n’est pas une inten­tion­na­li­té de dévoi­le­ment, mais de recherche : marche à l’in­vi­sible. Dans un cer­tain sens elle exprime l’a­mour, mais souffre d’une inca­pa­ci­té à le dire41Emmanuel Lévinas, Totalité et infi­ni, Le Livre de Poche, 1961, p. 289, cité par Marc-Alain Ouaknin.. »

Le Cantique des Cantiques est comme une face oppo­sée à L’imprudence — qui fut la der­nière col­la­bo­ra­tion avec Jean Fauque. Éviter l’ennui, la répé­ti­tion. Quelques années plus tard sor­ti­ra Bleu Pétrole (2008), le der­nier album de son vivant. Un disque plus accueillant, plus lumi­neux, plus ouvert sur l’extérieur ; un retour aux ambiances folk avec un Bashung avant tout inter­prète, mais dans lequel sourd encore une angoisse, une émo­tion à fleur de peau. Contrepied au Cantique des Cantiques, mais contre­pied com­plé­men­taire, l’un n’allant pas sans l’autre, la réfé­rence de Bashung au Bleu du ciel vient rap­pe­ler, si besoin était, le carac­tère pro­fon­dé­ment malade de notre époque, mais aus­si le jeu de la trans­gres­sion et « l’art de tour­ner l’an­goisse en délice ».


Photographie de ban­nière : Renaud Monfourny
Illustrations : extraits de toiles d’Yves Klein (série Anthropométrie)


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec D’ de Kabal : « Parler des vio­lences faites aux femmes en tant qu’homme », jan­vier 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Serge Teyssot-Gay : « Les mar­chands ont pris tout l’espace », octobre 2015
☰ Lire notre article « Poésie, anar­chie et désir », Adeline Baldacchino, décembre 2014

NOTES   [ + ]

1.Bataille ne le publie­ra qu’en 1957, plus de 20 ans après l’avoir écrit, « loin de l’état d’esprit dont le livre est sor­ti ; mais à la fin, cette rai­son, déci­sive en son temps, ne [joue] plus. » Un retard à la livrai­son qui s’explique par la volon­té de l’auteur, anti­fas­ciste reven­di­qué, de ne pas ajou­ter aux mal­heurs du monde en publiant une œuvre don­nant le pre­mier rôle à un indif­fé­rent à l’histoire poli­tique en train de se faire. Bataille, nar­ra­teur, est cepen­dant d’une luci­di­té sans faille sur la « marée mon­tante du meurtre ».
2.À Berlin, à la fin du roman, Troppmann assiste à un défi­lé de jeunes hit­lé­riens : « Hallucinés par des champs illi­mi­tés où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils lais­se­raient der­rière eux les ago­ni­sants et les morts », Le Bleu du ciel, Gallimard, 1935, p. 215.
3.Philippe Sabot dans « Les che­mins de la phi­lo­so­phie », Georges Bataille : De l’é­ro­tisme à la petite mort, France Culture, 15/06/2016.
4.George Bataille, L’Érotisme, Éditions de Minuit, 1957, p. 252.
5.Georges Bataille, Lecture pour tous (ORTF), 1958, dans « Les che­mins de la phi­lo­so­phie », L’expérience poé­tique, France Culture, 13/06/2016.
6.Georges Bataille, op.cit., p.129.
7.De Jean-Michel Jarre.
8.Ultime : Alain Bashung. Interviews & conver­sa­tions, édi­tions Nova, p. 100.
9.Interviews & conver­sa­tions, p. 67.
10.On lira avec inté­rêt cet article.
11.Voir Télérama, n° 2753.
12.À ce trio s’a­joute Gainsbourg, dont l’ombre plane avec enver­gure et n’ap­pro­che­ra le réper­toire de l’au­teur de « La Javanaise » qu’à la fin de sa vie. Concernant Brel et Ferré, il œuvra avec brio à l’exer­cice de la reprise avec le « Tango Funèbre » et « Avec le temps » .
13.« Alain Bashung — son par­cours com­men­té par lui-même », Les Inrocks, 7 jan­vier 1998.
14.« À pro­pos de Gainsbourg : Alain Bashung », Les Inrocks, 14 jan­vier 2001.
15.« Alain Bashung — son par­cours com­men­té par lui-même », Les Inrocks, op. cit.
16.Interviews & conver­sa­tions, p. 65.
17.Alain Bashung : « L’invention du rock’n’­roll, c’é­tait la bombe ato­mique », Le Monde, 26 août 2005.
18.Interviews et conver­sa­tions, op.cit., p. 59.
19.Interviews et conver­sa­tions, op.cit., p.104.
20.Ibid., p. 68.
21.Ibid., pp. 68 ; 38.
22.Ibid., p. 128.
23.Télérama, op. cit.
24.La pre­mière avec Vertige de l’amour, en 1981. Il a 35 ans. La seconde vient 10 ans plus tard, avec Osez Joséphine et l’installation du duo avec Jean Fauque.
25.« Gainsbourg par Bashung », op. cit., 2001. Un résul­tat par­mi d’autres de cette col­la­bo­ra­tion : « Je vou­lais m’introduire / Entre tes jambes / Histoire de me sen­tir / Membre du club / J’ai vu du beau linge / Des misères chics […] Ton regard tris­tos me fai­sait ban­der / J’en ai eu ma dose / De te voir chialer/ Les filles sont cra­pauds / Les hommes gre­nouilles / Y en a qui manquent d’eau / Et d’autres qui mouillent » (« Trompé d’érection », 1982).
26.À l’heure d’é­crire cet article, nous pre­nons connais­sance d’En amont, album recons­ti­tué à par­tir de chutes de stu­dios réa­li­sées entre 2002 et 2006. Interprète et non plus co-auteur, il donne à entendre un artiste en recherche d’i­dées nou­velles (avant de tout reprendre à zéro et abou­tir à Bleu Pétrole), pou­vant incar­ner le point de vue d’une femme (une pros­ti­tuée, plus exac­te­ment : « Ma peau va te plaire », écrit par Joseph d’Anvers) mais éga­le­ment chan­ter mélange plus clas­sique de supé­rio­ri­té mas­cu­line et de sor­dide subli­mé : « Elle me dit les mêmes mots » (écrite par Daniel Darc).
27.Bashung paie­ra son tri­but à Gainsbourg en inter­pré­tant l’entièreté de L’homme à tête de chou en 2010.
28.Du moins durant les années 1989–2002.
29.Inspiré par « Je veux », 2000
30.Comme une pré­mo­ni­tion de ce qui advien­dra, on enten­dra en écho, dans le « Cantique des can­tiques » : « Je vous en conjure, filles de Jerusalem, n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour, avant l’heure de son bon plai­sir ».
31.« Alain Bashung, l’in­ter­view 1ère fois- Archive INA », 1990.
32.Le Monde, art. cit., 26 août 2005.
33.Marc-Alain Ouaknin, Le Cantique des Cantiques, Éditions Diane de Selliers, 2016, pp. 55–56.
34.De Zohar de la Kabbale aux écrits de Thérèse d’Avila, ou encore de Jean de la Croix.
35.Ibid., p.38.
36.Selon l’ex­pres­sion de Marc-Alain Ouaknin
37.Ibid., p. 51.
38.Traduction de Chouraqui.
39.Un réci­tal autour de ce texte fut conçu à l’o­ri­gine pour leur mariage.
40.Marc-Alain Ouaknin, op.cit., p. 151.
41.Emmanuel Lévinas, Totalité et infi­ni, Le Livre de Poche, 1961, p. 289, cité par Marc-Alain Ouaknin.
Julien Chanet
Julien Chanet

Né en 1985. Il vit à Bruxelles. Assume les paradoxes et dissonances entre un anticapitalisme réformateur et une révolte social-démocrate.

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Au sommaire :
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