C’était l’espion Reiss


Texte inédit pour le site de Ballast

On ne compte plus les identités d’Ignace Reiss, l’enfant de Galicie polo­naise deve­nu espion pour le compte de l’Union sovié­tique avant d’être assas­si­né par le pou­voir sta­li­nien, en 1937, suite à l’annonce publique de son ral­lie­ment au trots­kysme. Son petit-fils retrace pour nous cette double his­toire, poli­tique et fami­liale. « Une his­toire tis­sée d’incertitudes, où il faut se faire aux lacunes, aux zones d’ombre, à l’insuffisance », pré­cise Alexis Bernaut. Une his­toire du siècle der­nier, entre Moscou, Berlin, Paris et New York.


« Vive ceux qui ont échoué, car ils deviennent le fleuve1« Vivas to those who have fai­led : for they become the river. ». »
Martín Espada

Faire le récit de la vie, par défi­ni­tion tres­sée de secrets, d’un agent clan­des­tin, sans rien inven­ter ni enjo­li­ver et sans se trom­per, est une entre­prise hasar­deuse. Il faut par­fois s’y ris­quer quand même, contre l’oubli. Car les exis­tences de ces hommes, jus­te­ment parce qu’elles se sont vouées, sacri­fiées au silence, méritent autant que d’autres qu’on les évoque avec le même sou­ci d’intransigeance que ces révo­lu­tion­naires de l’ombre eurent, par néces­si­té vitale, avec leur métier. Si la culture popu­laire en a fait la matière de grosses pro­duc­tions ciné­ma­to­gra­phiques ou de romans de gare, il s’agit sur­tout d’histoires humaines, sans emphase, faites de suc­cès et d’échecs au sujet des­quels il n’y a pas grand-chose à ajou­ter. Si la révo­lu­tion a ses héros, ses vaches sacrées, ses salauds, dont l’histoire s’écrit, comme toute his­toire, en noir sur blanc, s’intéresser au sort des clan­des­tins, des « illé­gaux », des silen­cieux, sup­pose d’explorer ses zones grises.

« À 38 ans, c’est déjà un vété­ran des ser­vices secrets de l’Armée rouge. Mais l’échec de la Révolution espa­gnole l’a fina­le­ment déci­dé à rompre avec le Parti. »

Le 17 juillet 1937, c’est un de ces hommes-là qui sort avec fra­cas du silence en écri­vant une lettre par laquelle il aspire à se faire connaître au monde et rompre avec son pas­sé. Il y dénonce les for­fai­tures de Staline, sur les­quelles il espère, en ren­dant sa décla­ra­tion publique, atti­rer l’attention de la classe ouvrière du monde entier. Il sait, ce fai­sant — même s’il escompte avoir le temps de se mettre à l’abri avec sa famille —, qu’il signe son arrêt de mort. Sa lettre de défec­tion de la Troisième Internationale, dans laquelle il appelle à rejoindre les rangs de la Quatrième, est un véri­table mani­feste, un acte de dis­si­dence sans pré­cé­dent de la part d’un agent de son rang, que Trotsky lui-même salue­ra. Il signe cette lettre « Ludwig » — l’identité la plus connue, la plus emblé­ma­tique de toutes celles qu’il aura endossées2L’autre iden­ti­té par laquelle on le connaît le mieux est Ignace Reiss. Ce nom, incon­nu de Moscou, lui fut don­né après sa mort et per­met­tra, un temps, de brouiller les pistes.. À 38 ans, c’est déjà un vété­ran des ser­vices secrets de l’Armée rouge. Mais l’échec de la Révolution espa­gnole, sabo­tée par Staline, l’a fina­le­ment déci­dé à rompre avec le Parti. Quelque temps plus tôt, Roman, son jeune fils, s’était éton­né de lui voir les che­veux sou­dai­ne­ment et pré­ma­tu­ré­ment blan­chis.

Une enfance entre deux mondes

Ludwig, dont la véri­table iden­ti­té res­te­ra incer­taine — vrai­sem­bla­ble­ment Ignace Nathan Poretski3On l’appellera ici Ignace jusqu’à son entrée au PC polo­nais. Puis, Ludwig. (patro­nyme que sa femme Elizabeth, dite Elsa, choi­si­ra comme nom de plume une fois veuve4D’abord parus en anglais sous le nom d’Our Own People, Oxford University Press, 1969, puis en France (Les Nôtres) chez Denoël, avec en guise d’avant-propos un article de Léon Trotsky écrit après l’assassinat. Les édi­tions ulté­rieures du livre furent pré­fa­cées par Jorge Semprún. Sauf men­tion contraire, toutes les cita­tions entre guille­mets de l’article en sont issues.) — est offi­ciel­le­ment né le 1er jan­vier 1899 à Podvolochisk5Aujourd’hui Pidvolotchysk, en Ukraine., en Galicie polo­naise. La ville est sépa­rée de sa voi­sine orien­tale Volochysk par la rivière Zbroutch, laquelle est éga­le­ment, depuis 1772, la fron­tière entre l’Empire aus­tro-hon­grois et celui du tsar. Ignace y naît dans une famille pauvre. Son père, polo­nais, se pré­nomme Mark, ou Saul, selon les sources ; sa mère, dont le pré­nom est peut-être Mina, est russe. Elle a, comme beau­coup d’autres, tra­ver­sé la fron­tière pour prendre époux, signant de la sorte un déclas­se­ment social consi­dé­rable. La famille est très pro­ba­ble­ment juive (80 % de la popu­la­tion de la ville l’est alors). Ignace est le petit der­nier et le pré­fé­ré de sa mère. L’un de ses frères com­bat­tra plus tard dans l’armée polo­naise, et mour­ra pen­dant la guerre contre la jeune URSS ; ce sera uti­li­sé contre Ignace le moment venu, pour le faire pas­ser pour un agent double polo­nais quand il s’agira de jus­ti­fier — inuti­le­ment d’ailleurs — sa traque puis son assas­si­nat.

Youla Chapoval, Sans titre, 1948

En ce début de XXe siècle, Ignace joue avec ses amis, l’hiver, sur la rivière gelée qui sépare les deux mondes. En été, les enfants se retrouvent sur ses rives. Cette fron­tière natu­relle, on peut le sup­po­ser, joue un rôle pri­mor­dial dans l’imaginaire et le quo­ti­dien des enfants de Podvolochisk (notam­ment Ignace, dont la mère garde vive la nos­tal­gie du pays natal), qui font régu­liè­re­ment des expé­di­tions à la gare, où l’écartement dif­fé­rent des rails de chaque côté de la fron­tière oblige les voya­geurs à chan­ger de train. C’est l’occasion de se faire quelques sous en por­tant leurs lourdes valises. En outre, un oukase impé­rial inter­di­sant l’importation de fleurs en Russie, les voya­geuses qui s’y rendent doivent aban­don­ner leurs bou­quets, à la joie des enfants de Podvolochisk qui les rap­portent chez eux. Les cama­rades de jeu d’Ignace sui­vront tous des par­cours sem­blables. Ils se nomment Willy, qui sera le pre­mier offi­cier de l’Armée rouge à plan­ter le dra­peau rouge sur l’Elbrouz ; Samuel Ginsberg, plus tard connu sous le nom de Walter Krivitski, agent du NKVD qui réussi­ra à fuir aux États-Unis où il écri­ra J’étais l’agent de Staline, avant de mettre fin à ses jours en 1941 ; les frères Berthold ; Fedia, l’aîné de la bande, qui connaît la Russie et se rend sou­vent à Vienne ; et, sur­tout, Krusia, men­tor des six ado­les­cents, qui est la petite amie de Fedia. Les deux aînés entre­tien­dront aux yeux des plus jeunes la mys­tique de la Russie, et contri­bue­ront lar­ge­ment à leur for­ma­tion poli­tique. Le déclen­che­ment de la Première Guerre mon­diale, auquel Fedia — pas plus, du reste, que Lénine lui-même — ne croyait, est un choc pour le groupe. Pendant les com­bats, les enva­his­seurs russes et autri­chiens se suc­cèdent à Podvolochisk. Au cours de l’occupation russe, Ignace et Samuel trouvent à s’employer comme musi­ciens dans l’orchestre d’un bar. L’ordonnance d’un offi­cier russe ayant réqui­si­tion­né la mai­son de la famille parle à la mère d’Ignace de son vil­lage natal. Elle sort de sa mélan­co­lie, retrouve la parole, pleure beau­coup. Les Russes se conduisent bien — et paient ser­vices et nour­ri­tureau contraire des Autrichiens qui leur suc­cè­de­ront.

« Sa chambre est tou­jours pleine de monde. Ignace y croise des sol­dats en per­mis­sion, des déser­teurs, des gens venus de par­tout. »

Fedia par­ti à la guerre, c’est Krusia qui main­tient la cohé­sion du groupe. Pharmacienne de pro­fes­sion, elle tra­vaille en dans une usine de pro­duits chi­miques, ce qui lui donne droit à une ration de tra­vailleuse de force. Mais comme elle ne mange guère, il y a constam­ment des vic­tuailles chez elle — opu­lence rare en ces temps de disette. Sa chambre est tou­jours pleine de monde. Ignace y croise des sol­dats en per­mis­sion, des déser­teurs, des gens venus de par­tout. D’une san­té fra­gile, Krusia mour­ra en 1928, ayant alors tour­né le dos à la plu­part de ses idéaux de jeu­nesse. Les ado­les­cents, futurs révo­lu­tion­naires, pren­dront dès leur pas­sage dans la clan­des­ti­ni­té l’habitude de signer de son nom ou de son ini­tiale — K — leur cor­res­pon­dance, dès lors qu’ils vou­dront être sûrs de n’être iden­ti­fiés par per­sonne. Pris dans la tem­pête, Ignace voyage. À Vienne, à Leipzig, où il ren­contre Gertrude Schildbach, jeune socia­liste juive alle­mande qui devien­dra une amie — avant de le livrer, bien des années plus tard, à ses assas­sins. Il revient à Podvolochisk tra­vailler comme che­mi­not. Au moment où son grand frère se bat dans l’armée polo­naise contre la jeune Russie sovié­tique, Ignace décide de rejoindre l’Internationale socia­liste.

À la fin de la guerre et pour la première fois depuis 1795, la Pologne est indé­pen­dante. Le Parti com­mu­niste polo­nais naît presque aus­si­tôt, en décembre 1918, de la fusion des différents groupes mar­xistes des trois empires. C’est un par­ti d’héritage luxem­bur­giste plus que léniniste6Lénine met­tait l’accent sur le Parti comme avant-garde de la classe ouvrière plus que sur le pro­lé­ta­riat lui-même ; pour Rosa Luxemburg, au contraire, le Parti était l’organisation poli­tique de la classe ouvrière et non l’instrument de la direc­tion poli­tique des­ti­né à prendre le pou­voir. C’est, selon Rosa Luxemburg, la classe ouvrière qui, le moment venu, orien­te­rait le Parti dans le sens néces­saire à la prise du pou­voir., très implan­té dans le pro­lé­ta­riat indus­triel et qui, après avoir été pro­gres­si­ve­ment assu­jet­ti à Moscou (et ses anciens membres — « luxem­bur­gistes » — for­cément consi­dé­rés comme sus­pects), sera fina­le­ment dis­sout en 1938. Ludwig com­mence un tra­vail de pro­pa­gande, dis­tri­buant aux sol­dats des tracts impri­més à Vienne et ache­mi­nés en Pologne grâce aux che­mi­nots tchèques. Ce sont les pre­mières arres­ta­tions, pas­sages à tabac, tor­tures. Les pri­sons polo­naises, alors réputées pour leur excep­tion­nelle sale­té, ont la par­ti­cu­la­ri­té de sépa­rer pri­son­niers poli­tiques et droits com­muns. On s’échange des colis, des livres. On se parle. Des ami­tiés poli­tiques durables s’y nouent entre mili­tants de bords dif­fé­rents — ce qui serait impos­sible à l’extérieur, et s’avérera utile dans l’établissement de réseaux de ren­sei­gne­ments. On s’en évade sou­vent.

Youla Chapoval, Sans titre, 1948

Un engagement à vie

De fait, Ludwig s’évade, et par­ti­cipe en 1919 au congrès du PC polo­nais en tant qu’observateur. Un man­dat en lin, cou­su dans la dou­blure de sa veste, vaut lais­ser-passer — en lin, car un man­dat en papier cris­se­rait, tra­his­sant son por­teur lors d’une fouille au corps (fré­quentes). Ce sésame qui fai­sait sa fier­té, Ludwig le renver­ra en 1937 avec sa lettre de défec­tion et sa médaille de l’Ordre du Drapeau rouge. En 1920, le PC polo­nais reçoit l’ordre d’aider l’Armée rouge à combattre l’armée polo­naise. Ludwig effec­tue un très dan­ge­reux tra­vail d’infiltration, les « sabo­teurs » étant sys­té­ma­ti­que­ment fusillés. La guerre rus­so-polo­naise repré­sentera le der­nier moment où Ludwig ne tra­vaille que pour le Parti. Une fois la guerre ter­mi­née, le jeune mili­tant com­mu­niste polo­nais sera envoyé à Vienne pour y com­men­cer sa car­rière dans les ser­vices de ren­sei­gne­ment de l’Armée rouge. Cet enga­ge­ment ne lui semble alors pas irré­vo­cable. Mais la clan­des­ti­ni­té exige des sacri­fices immé­diats et dou­lou­reux : il ne pour­ra plus par­ti­ci­per comme mili­tant à l’activité du Parti ; il devra aus­si gar­der ses dis­tances avec ses anciens cama­rades — les­quels en conclu­ront qu’il a déser­té. Tout le contraire, ô com­bien, mais le secret est notam­ment à ce prix.

« Ludwig s’évade une fois de plus. À Cracovie, il est blo­qué par une grève de che­mi­nots, la pre­mière au cours de laquelle l’armée refu­se­ra de tirer sur les gré­vistes. »

Dès 1922, Ludwig est ren­voyé à Lvov, où il tra­vaille à mettre en place ses pre­miers réseaux. Échecs, arres­ta­tions. Lors des pro­cès, habi­tuel­le­ment trans­for­més par les mili­tants arrê­tés en tri­bunes pour agit­prop, il lui faut à nou­veau nier tout rap­port avec l’URSS, pré­texter le seul appât du gain. Ludwig s’évade une fois de plus. À Cracovie, il est blo­qué par une grève de che­mi­nots, la pre­mière au cours de laquelle l’armée refu­se­ra de tirer sur les gré­vistes. Il ne sait pas qu’il assiste là au der­nier com­bat reten­tis­sant de la classe ouvrière polo­naise — sans pou­voir y prendre part. Il ne sait pas non plus qu’il quitte la Pologne, son pays natal, pour ne plus jamais y reve­nir. En 1923, en Allemagne, Moscou a don­né l’ordre de pré­pa­rer les sou­lè­ve­ments popu­laires ; Ludwig est ain­si affec­té au 4e bureau de l’État-major géné­ral (ren­sei­gne­ments de l’Armée rouge), où il retrouve Fedia. Mais sou­lè­ve­ments et putschs sont morts-nés. La révo­lu­tion en Europe échoue, la démo­ra­li­sa­tion gagne, et c’est le début des riva­li­tés intes­tines entre ser­vices et bureaux. Fedia n’y croit déjà plus vrai­ment.

Après 1923, les ser­vices de ren­sei­gne­ment russes sont trans­fé­rés à Vienne, où la sur­veillance exer­cée par les res­ca­pés des armées blanches7Nom don­né aux diverses for­ma­tions mili­taires qui ont com­bat­tu le pou­voir bol­che­vik 1918 à 1922. est active. Comme les auto­ri­tés sovié­tiques ne tuent pas encore ceux dont elles veulent se débar­ras­ser, se conten­tant de les envoyer à l’étranger, on trouve à Vienne de nom­breux dis­si­dents. C’est l’occasion pour Ludwig de premiers contacts avec les com­mu­nistes bul­gares, sur fond de riva­li­tés dans les Balkans. C’est aus­si, dans un autre registre, cet ancien offi­cier supé­rieur de l’état-major impé­rial autri­chien qui, ren­con­trant Ludwig, s’attendant sans doute à ren­con­trer un mou­jik repous­sant aux ongles noirs, s’étonne de le trou­ver impec­ca­ble­ment mis. Les débuts de sa mis­sion sont faits de tâton­ne­ments, de décep­tions. Le maté­riel ne manque pas, au contraire, mais la plu­part des docu­ments sous les­quels croulent les ser­vices vien­nois sont des faux, éta­blis par les orga­ni­sa­tions d’émigrés russes blancs ou le contre-espion­nage polo­nais. Qu’ils soient authen­tiques ou faux, ils ont été achetés, pho­to­gra­phiés, envoyés à Moscou, où l’on démas­que­ra notamment un « trai­té » cen­sé éma­ner de l’état-major géné­ral fran­çais por­tant sur une alliance fran­co-polo­naise contre la Russie sovié­tique, rédi­gé en un fran­çais impos­sible, mais pas­sé inaper­çu à Vienne faute de fran­co­phones. Avec le temps et les suc­cès incon­tes­tables rem­por­tés par ailleurs, on appren­dra à s’accommoder de quelques échecs. Vienne est pour l’heure un havre rela­tif, où naî­tra en 1925 Roman, le fils de Ludwig et de sa femme Elsa8Née à Kolomya (à l’époque en Pologne, aujourd’hui en Ukraine) en 1898, elle est pas­sée par la facul­té de méde­cine..

Youla Chapoval, titrée et datée « 1949–1950 »

En 1928, Ludwig se rend briè­ve­ment à Moscou pour se voir remettre l’Ordre du Drapeau rouge, puis passe par Prague où il s’occupe du réseau de ren­sei­gne­ments vers la Pologne. Pas pour long­temps. On lui confie en effet la même année une mis­sion très déli­cate : prendre la res­pon­sa­bilité des réseaux d’espionnage sovié­tiques sur le ter­ri­toire bri­tan­nique, poste auquel il suc­cède à Max Friedman. La charge est dan­ge­reuse, la tâche ardue. La répu­ta­tion redou­table du contre-espion­nage bri­tan­nique n’est plus à faire. C’est donc d’Amsterdam que Ludwig pilo­te­ra ses acti­vi­tés. Il vali­de­ra notam­ment le recru­te­ment du célèbre agent double Kim Philby, et éta­bli­ra les pre­miers contacts de l’URSS avec le par­ti répu­bli­cain irlan­dais Sinn Féin. C’est ce genre de suc­cès, ain­si que l’acquisition par Krivitski du code japo­nais, par exemple, ou encore les faits d’armes de l’espion et jour­na­liste révo­lu­tion­naire alle­mand Richard Sorge, qui fini­ront par éta­blir la répu­ta­tion des ser­vices sovié­tiques. À Amsterdam, Ludwig noue des liens avec le PC hol­lan­dais et retrouve son vieil ami Henk Sneevliet, dépu­té et diri­geant du syn­di­cat des che­mi­nots ; proche de Rosa Luxembourg, Sneevliet avait été envoyé par Lénine en Chine en tant que délé­gué du Komintern pour aider à la for­ma­tion du Parti com­mu­niste chi­nois. En Hollande comme par­tout, Moscou attend de cha­cun de ses agents qu’il se trouve une cou­ver­ture, ce qui pre­nait du temps et s’avérait sou­vent inutile. Après avoir repous­sé l’idée d’une gale­rie d’art, Ludwig choi­sit une pape­te­rie. (La cou­ver­ture sera tel­le­ment effi­cace que l’affaire fini­ra par être ren­table…)

Moscou, Berlin, Paris

« L’opposition à Staline est dure­ment écra­sée. Les arres­ta­tions se mul­ti­plient. Les dés­illu­sions, le déses­poir gagnent. »

Il passe l’hiver 1929, très rude, à Moscou, dans un loge­ment com­mu­nau­taire froid et sur­peu­plé. Les ampoules élec­triques sont rares et sou­vent cha­par­dées. Les blagues sur le « petit père des peuples », dont on attri­bue la pater­nité au diri­geant du Komintern Radek, cir­culent alors avec délices. Staline est impo­pu­laire, voire détes­té, mais on ne le craint pas trop encore. Cela chan­ge­ra bien­tôt. Au détour des rues de la capi­tale, on fait la queue sans savoir ce qui sera don­né. Les seules phrases à savoir dire en russe, plai­santent alors les étran­gers, sont : « Qui est le der­nier ? » et « C’est mon tour ». Quand c’est possible, quand il y a suf­fi­sam­ment, on dîne chez les uns ou les autres pour gar­der le moral. Immanquablement, un samo­var inutile trône au milieu de la table — par déri­sion : clin d’œil iro­nique au samo­var de la famille Filipov, la famille sovié­tique typique et idéale van­tée dans les docu­ments de pro­pa­gande de l’époque et des­ti­nés à l’étranger. Ludwig et Elsa côtoient régu­liè­re­ment Richard Sorge, type même de l’espion brillant, extrê­me­ment cou­ra­geux, par­fois jusqu’à l’inconscience, dévoué à Staline et qui, condam­né à mort au Japon, croi­ra jusqu’au bout qu’il serait secou­ru par Moscou. En 1932, la donne change. L’opposition à Staline est dure­ment écra­sée. Les arres­ta­tions se mul­ti­plient. Les dés­illu­sions, le déses­poir gagnent. Et pour­tant, Elsa racon­te­ra que ces années de souf­france auront créé entre ceux qui y auront sur­vécu des liens plus solides que les années d’espoir qui avaient sui­vi la révo­lu­tion.

En 1933, c’est Berlin. Le contraste est bru­tal entre l’opulence des uns et la misère des autres. Après l’incendie du Reichstag le 27 février 1933, le par­ti nazi, le NSDAP, pro­cède à l’arrestation de tous les socia­listes et com­mu­nistes pos­sibles. Elsa, qui vit avec Roman dans un appar­te­ment d’un immeuble occu­pé par des com­mu­nistes, ne doit son salut qu’à l’humanité d’un simple fonc­tion­naire de police social-démo­crate, qui fer­me­ra les yeux sur la lit­té­ra­ture sédi­tieuse (Lénine, Trotsky, Luxemburg) sur les éta­gères. Lors d’une autre fouille, menée cette fois par la Gestapo, des docu­ments sen­sibles avaient été cachés au fond d’un car­ton conte­nant les rails métal­liques du train élec­trique de Roman. C’est au tran­chant du métal ran­gé à la va-vite, dis­sua­dant les ges­ta­pistes sou­cieux de ne pas se bles­ser les mains, qu’ils devront la vie. Staline, qui d’abord en sous-estime gra­ve­ment la force et la péren­ni­té, finit par prendre la mesure du pou­voir hit­lé­rien, et décide notam­ment de recru­ter le fils du Kaiser pour en faire le chef de file d’une oppo­si­tion aris­to­cra­tique. C’est ain­si que Ludwig est ame­né à prendre contact avec un membre de la famille Hohenlohe — un prince désar­gen­té qu’il aide finan­ciè­re­ment — dans l’espoir qu’il lui sera un jour utile. Las, l’aristocrate passe son temps à écrire des vers et tra­vailler à son auto­bio­gra­phie. On demande éga­le­ment à Ludwig de se rap­pro­cher de Putzi Hanfstaengel, per­son­na­li­té nazie de pre­mier plan, ancien confi­dent d’Hitler et finan­cier du NSDAP à ses débuts. Ludwig refu­se­ra d’instinct, le sup­po­sant en rela­tion avec l’Intelligence Service bri­tan­nique. La suite lui don­ne­ra rai­son. La liber­té de juge­ment de l’agent com­mence à aga­cer, a for­tio­ri lorsqu’il s’avère avoir vu juste.

Youla Chapoval, Feu, 1950

Étape sui­vante : Paris. En 1936, Ludwig est rap­pe­lé à Moscou — pro­cé­dure de plus en plus habi­tuelle, car toute par­ti­ci­pa­tion à l’existence du Parti à l’étranger étant rigou­reu­se­ment inter­dite aux agents clan­des­tins, ceux-ci se retrou­vaient de plus en plus iso­lés, et donc vul­né­rables. Ludwig, qui avait maintes fois dif­fé­ré son retour, est alors, et à plus forte rai­son, deve­nu suspect. Et déjà sur­veillé, notam­ment par des fonc­tion­naires zélés du NKVD en poste à Paris, dont la méfiance à l’égard des intel­lec­tuels et des vieux bol­che­viks est typique de ces années de ter­reur. C’est Elsa qui se ren­dra à Moscou, où elle trouve une atmo­sphère de mort. Les liens d’humanité, même entre les amis les plus proches, sont bri­sés par la ter­reur. On lui fait com­prendre qu’il est « inutile » de cher­cher à reprendre contact avec tel ami « N’habite plus ici ». Tel autre ? « Malade, à l’hôpital. » Elsa aper­çoit dans la rue Kroupskaïa, la veuve de Lénine, qui a dû men­dier auprès de Staline la vie des seize condam­nés du pre­mier pro­cès du 19 août 1936, vieux com­pa­gnons de route de son mari, pour se voir fina­le­ment contrainte de les accu­ser d’être des contre-révo­lu­tion­naires. Kroupskaïa, fan­to­ma­tique. Et les cosaques, gar­diens de la monar­chie tsa­riste dont les pri­vi­lèges ont été réta­blis, qu’Elsa voit à nou­veau dans la rue. Elle décide de voir quand même les amis qu’on lui a décon­seillé de voir. « Au sum­mum de la ter­reur, dit Elsa, le dan­ger perd tout sens et les pré­cau­tions deviennent absurdes. »

La rupture

« La mise en place de ces cir­cuits est à la fois très com­plexe et extrê­me­ment dan­ge­reuse : les armes ne peuvent pas pas­ser par la France à cause de l’embargo fran­co-bri­tan­nique. »

Ceux qui le peuvent mettent alors tous leurs espoirs dans une vic­toire des répu­bli­cains dans la guerre d’Espagne. Ludwig, qui éta­blit des cir­cuits d’approvisionnement des répu­bli­cains espagnols en armes, est aux pre­mières loges pour assis­ter au sabo­tage de leurs efforts par Staline, qui fait éli­mi­ner, au cœur même des com­bats, les opposants dont il veut se débar­ras­ser. Ludwig fait par­venir à ces mili­tants d’extrême gauche l’avertissement qui res­te­ra atta­ché à son nom : « La déci­sion d’user de tous les moyens contre vous vient d’être prise. Entendez-moi : je dis tous les moyens9Cité par Victor Serge dans « L’assassinat d’Ignace Reiss », Victor Serge, Maurice Wullens, Alfred Rosmer, L’Assassinat poli­tique en URSS, 1938.. » La mise en place de ces cir­cuits est à la fois très com­plexe et extrê­me­ment dan­ge­reuse : les armes ne peuvent pas pas­ser par la France à cause de l’embargo fran­co-bri­tan­nique. Hors de France, la sur­veillance nazie rend la mis­sion hau­te­ment périlleuse. C’est alors que Ludwig pren­dra sans doute la déci­sion de rompre ; il tente de convaincre son col­lègue Krivitski, qui ter­gi­verse, d’en faire de même. Mais son vieil ami ne se décide pas. « Les hommes attendent un miracle qui remet­trait demain la poli­tique de la classe diri­geante sur ses anciens rails », dira Léon Trotsky. « Ils espèrent mais conti­nuent à traî­ner leur bou­let10Léon Trotsky, « Une leçon tra­gique », publié comme avant-pro­pos de l’édition des Nôtres de 1969, Denoël.. » Elsa revien­dra de Moscou, qu’elle a quit­té in extre­mis, avec pour Ludwig ce mes­sage de la part de ses plus anciens amis : « Ne reviens jamais. » Les sui­cides sont de plus en plus fré­quents. Ludwig dira à ce pro­pos : « Un revol­ver ne suf­fit pas pour se tuer. Il faut le temps. On sait, ou l’on croit savoir, com­ment se com­por­ter face à un enne­mi que l’on a com­bat­tu. Mais com­ment doit-on se conduire devant les siens, devant ceux pour qui l’on était prêt à perdre la vie et la liber­té ? » Une consi­dé­ra­tion qui fait lugu­bre­ment écho à la pré­mo­ni­tion lan­cée quelques années plus tôt par Fedia : « Deux des­ti­nées attendent les gens comme nous : ou bien nos enne­mis nous pen­dront, ou bien les nôtres nous fusille­ront. »

Paris, en 1937, est deve­nue la plaque tour­nante de ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas ren­trer à Moscou. Elsa y fait la connais­sance du diri­geant men­che­vik Raphaël Abramovitch, qui est à la recherche de son fils Mark Rein, por­té dis­pa­ru en Espagne. Dans sa nou­velle école à Romainville, l’institutrice com­mu­niste demande au jeune Roman le métier de son père. « Homme d’affaires. » Elle a une moue de dédain. Comment pour­rait-elle se dou­ter que le père de son élève, qu’elle prend pour un affreux capi­ta­liste, risque sa vie pour la vic­toire des Républicains espa­gnols ? Gertrude Schildbach, la vieille amie de Ludwig ren­con­trée à Leipzig fait par­ve­nir de Rome une lettre à Ludwig, laquelle passe, comme tout cour­rier, par les ser­vices du NKVD à Paris. Devenue avec le temps une amie intime du couple, très atta­chée à Roman, elle approche alors de la cin­quan­taine. Gertrude est una­ni­me­ment consi­dé­rée comme (très) laide, sujette à de fré­quentes et ver­ti­gi­neuses baisses de moral, sui­ci­daire. Ludwig lui a plu­sieurs fois sau­vé la mise. La situa­tion en URSS la trouble, écrit Gertrude, qui sou­hai­te­rait s’en ouvrir plus lar­ge­ment à Ludwig. Aubaine pour le NKVD, qui non seule­ment retrouve sa trace grâce à cette lettre, mais encore y trouve un excellent moyen de pres­sion sur lui.

Youla Chapoval, Sans titre, 1948

Ludwig a mis femme et enfant en sécu­ri­té à Finhaut, dans les mon­tagnes valai­sannes, en Suisse. C’est là qu’il fait lire à Elsa la lettre par laquelle il espère atteindre les par­tis ouvriers du monde entier — non sans pré­ve­nir au préa­lable le Comité cen­tral du Parti com­mu­niste : un geste de loyau­té qui lui coû­te­ra la vie et que Trotsky qua­li­fie­ra d’« atti­tude d’un che­va­le­resque extra­or­di­naire », bien qu’« inutile11Léon Trotsky, Ibid. ». La lettre, confiée à l’ambassade sovié­tique à Paris pour être ache­mi­née à Nikolaï Iejov, chef suprême du NKVD à Moscou (ce qui est cen­sé don­ner à Ludwig un délai d’une semaine sup­plé­men­taire pour pré­pa­rer la suite), est ouverte à Paris sur ordre de Serguei Spiegelglass, fon­dé de pou­voir de Iejov, de pas­sage dans la capi­tale fran­çaise. Il y a déjà une cible sur le dos de Ludwig ; Speigelglass orga­nise aus­si­tôt la chasse à l’homme. Il fera pour cela notam­ment appel à Serge Efron, le mari de la poé­tesse Marina Tsvétaïeva, et à des hommes de son réseau.

« On retrou­ve­ra le corps de Ludwig cri­blé de balles, sa montre arrê­tée à 10 heures moins 10. »

« Notre monde avait dis­pa­ru à jamais. Nous n’avions plus ni pas­sé ni futur », dira Elsa après avoir lu la lettre. De fait, dès lors, Ludwig com­mence à recon­naître ses amis dis­pa­rus sous les traits du moindre pas­sant. « Il est plus facile de mou­rir que de vivre », dit-il. Il part pour de longues marches dans les mon­ta­gnes suisses, comme sus­pen­du au-des­sus du vide. Il a ren­dez-vous avec Sneevliet, début sep­tembre 1937 à Reims, pour rendre sa lettre publique. Et avec le fils de Léon Trotsky, Léon Sedov qui, à Paris, repré­sente son père vers qui Ludwig veut se tour­ner. Juste avant, Ludwig doit voir à Lausanne sa vieille amie Gertrude Schildbach. Lors d’une pro­me­nade à pied à Finhaut, la famille croise un groupe de pro­me­neurs. Une jeune femme les salue ami­ca­le­ment ; c’est Renate Steiner, char­gée depuis plu­sieurs mois par le NKVD de filer Ludwig. Elsa la recon­naî­tra quelques jours plus tard sur des fichiers de police. La famille ren­contre Gertrude Schildbach dans l’après-midi. Elle est apprê­tée ; elle doit, dit-elle, épou­ser un indus­triel ita­lien ; elle parle de son mariage pro­chain. Elle porte la robe, choi­sie par Elsa, que Ludwig lui a offerte pour son der­nier anni­ver­saire. Elle est ner­veuse. Elle a posé une boîte de cho­co­lats sur la table. Elsa tend la main. Gertrude reprend la boîte avec empres­se­ment. « Ce n’est pas pour vous. » C’était bien pour eux : la valise de Gertrude sera fouillée plus tard ; les cho­co­lats étaient four­rés à la strych­nine. Le NKVD avait pré­vu plu­sieurs scé­na­rios pour s’assurer que per­sonne, ni Ludwig, ni Elsa, ni Roman, n’en réchappe. Mais au der­nier moment, prise de scru­pules, ne sup­por­tant pas l’idée d’empoisonner le jeune Roman qu’elle a sou­vent gar­dé, Gertrude reprend son cadeau. Ludwig met­tra ce com­por­te­ment sur le compte de la ner­vo­si­té habi­tuelle de son amie. Puis Gertrude et Ludwig dîne­ront ensemble, sans Elsa ni Roman. Le len­de­main, Ludwig a ren­dez-vous à la gare de Reims avec Sneevliet et Léon Sedov pour convenir des termes de la publi­ca­tion de sa rup­ture. Il y était aus­si atten­du par des tueurs, au cas où il aurait sur­vé­cu à l’attentat dont Gertrude fut la pièce maî­tresse. Si Ludwig était certes sus­pect aux yeux de Moscou depuis un cer­tain temps, une telle connais­sance des moindres détails de son emploi du temps signa­laient sans doute pos­sible l’existence d’une taupe, vrai­sem­bla­ble­ment dans l’entourage de Henk Sneevliet. 

L’assassinat, et après…

On retrou­ve­ra le corps de Ludwig criblé de balles, sa montre arrê­tée à 10 heures moins 10, une touffe des che­veux gris de Gertrude Schilbach au poing, aban­don­né au bord de la route de Chamblandes, près de Lausanne, le 4 sep­tembre 1937. Sur lui, un pas­se­port au nom d’Hermann Eberhardt ; c’est Elsa qui, aler­tée, ira recon­naître le corps de son époux. Léon Trotsky réagi­ra à l’annonce de la mort « pro­fon­dé­ment tra­gique » de Ludwig en affir­mant, dans un texte daté du 21 sep­tembre 1937 : « Seules des convic­tions idéo­lo­giques pro­fondes ont pu dic­ter à Reiss sa conduite et cela seul mérite de lui atti­rer le res­pect de tout ouvrier pen­sant. » Il regret­te­ra par ailleurs la part de res­pon­sa­bi­li­té de la Quatrième Internationale : « Il s’agit de nos fautes et de nos fai­blesses com­munes. Nous n’avons pas éta­bli aus­si­tôt la liai­son avec Reiss, nous n’avons pas su ren­ver­ser les obs­tacles négli­geables qui le sépa­raient de nous12Léon Trotsky, Ibid.. » Efron, qui était pré­sent dans la voi­ture d’où les coups de feu ont été tirés, sera ren­voyé en URSS avec sa famille. Le mari de Marina Tsvétaïéva fai­sait par­tie de ces Russes blancs « retour­nés » et payés par le NKVD, tra­vaillant pour le ren­sei­gne­ment sovié­tique par patrio­tisme et dans l’espoir de ren­trer un jour au pays. Le billet retour d’Efron, après le fias­co de l’assassinat de Ludwig qui n’aurait dû lais­ser ni témoin, ni sur­vi­vants, se sol­de­ra par sa mort et par un long enfer pour sa femme et ses enfants. À Paris, la poé­tesse disait : « Ici, je suis inutile, là-bas, je suis impos­sible. »

Youla Chapoval, Sans titre, 1949

Renate Steiner, char­gée de filer Ludwig en Suisse, sera vite retrou­vée et inter­ro­gée par la police. Elle aus­si aura été appâ­tée par un séjour en URSS, où elle sou­haite vivre depuis 1932. La jeune ins­ti­tu­trice avait déjà été char­gée de suivre Sedov en 1936 sans que cela ne conduise à son assas­si­nat ; elle dut sans doute croire de bonne foi qu’il s’agissait là d’une fila­ture simi­laire, sans consé­quence tra­gique. Quant à Gertrude Schildbach, l’un des tueurs, lui aura préa­la­ble­ment joué la comé­die de l’amour — son point faible. Les cri­mi­nels seront arrê­tés et relâ­chés le gou­ver­ne­ment du Front popu­laire vou­lant évi­ter l’incident diplo­ma­tique avec l’URSS mais tous seront éli­mi­nés après coup. On trou­ve­ra dans leurs bagages le plan du logis de Léon Trotsky à Mexico, ce qui fera dire que l’assassinat de Ludwig était une « répé­ti­tion » de celui de Trotsky.

« On trou­ve­ra dans leurs bagages le plan du logis de Léon Trotsky à Mexico, ce qui fera dire que l’assassinat de Ludwig était une répé­ti­tion de celui de Trotsky. »

Si Ludwig est mort, sa femme et son fils lui sur­vivent. Peu après l’assassinat, Elsa a ren­dez-vous avec Sneevliet, à Paris, chez Gérard Rosenthal, l’avocat de Trotsky. Sedov, qui y est atten­du, ne peut pas se dépla­cer. En revanche, Victor Serge, qui n’est pas invi­té, se joint à Sneevliet. Serge est accom­pa­gné d’un cer­tain Étienne, alias Mark Zborowski, jeune secré­taire de Sedov, dont la plu­part des trots­kystes fran­çais de l’époque se méfient. Étienne et Victor Serge sont insé­pa­rables, le pre­mier étant légi­ti­me­ment fas­ci­né par le second, lequel, tout aus­si légi­ti­me­ment heu­reux des marques d’estime du jeune homme, en fait son confi­dent. Elsa se montre froide avec l’écrivain13Sedov et Elsa avaient en com­mun de se méfier, mal­gré son pres­tige incon­tes­table, de Victor Serge. Le pre­mier trou­vait sus­pecte sa libé­ra­tion d’URSS en 1936 et soup­çon­nait le NKVD de le filer par­mi les groupes trots­kystes et d’opposition qu’il fré­quen­tait à Paris — posi­tion par­ta­gée du reste et par Ludwig et par Krivitsky ; quant à Elsa, compte tenu de ces élé­ments, elle le trou­vait trop bavard et pas assez pru­dent. Victor Serge écri­ra en 1938 un texte élo­gieux à la mémoire d’Ignace Reiss., lequel se fera copieu­se­ment engueu­ler par Sneevliet pour avoir intro­duit un incon­nu, tout secré­taire de Sedov qu’il soit, à une réunion aus­si sen­sible. En 1938, Elsa et Roman sont chez Alfred et Marguerite Rosmer, des proches amis de Trotsky, à Péri­gny, au sud-est de Paris. Il y a aus­si chez eux le petit-fils de Léon Trotsky, Sieva, qu’Alfred Rosmer emmè­ne­ra rejoindre son grand-père au Mexique. Il y a Ira et Nora, les filles d’Andreu Nin, fon­da­teur du POUM, exé­cu­té en Espagne sur ordre de Staline, et leur mère Olga. Une pho­to par­mi d’autres montre les quatre enfants, assis à une table. Bien des années plus tard, au début des années 2000, ce cli­ché don­ne­ra à un réa­li­sa­teur fran­çais l’idée d’un docu­men­taire réunis­sant les quatre pro­ta­go­nistes — docu­men­taire qui, faute d’argent, ne ver­ra jamais le jour. Chez les Rosmer, ils ren­contrent éga­le­ment Daniel Martinet, et l’Arménien Tarov (plus connu sous le nom d’Armenak Manoukian), qui rejoin­dra le groupe Manouchian et fini­ra exé­cu­té avec ses cama­rades en 1942. Elsa fait la connais­sance de Léon Sedov, le fils de Trotsky. De cette ren­contre, elle dira qu’est née « un type d’amitié [qu’elle] ne croyait plus pos­sible ». Hélas, Sedov mour­ra lui aus­si, en février 1938, des suites d’une opé­ra­tion bénigne d’un ulcère à l’estomac. La thèse de l’accident est évi­dem­ment invrai­sem­blable. Le coup est très dur.

Elsa et Roman réchappent à un atten­tat de plus, Gare du Nord à Paris. Trop de monde. Ils fuient vers Marseille, où le consul de Pologne s’assied sur ses prin­cipes et leur éta­blit de vrais-faux papiers, les fai­sant naître à Barnaoul, en Sibérie. Ils comptent tra­ver­ser l’Atlantique pour les États-Unis, où le NKVD ne pour­ra pas les atteindre. Or le quo­ta des immi­grants pro­ve­nant d’Europe cen­trale étant atteint, seul un lieu de nais­sance en Russie les assure de fran­chir Ellis Island. Ils portent le nom de Bernhaut, nom de jeune fille d’Elsa, qui devien­dra Bernaut à l’immigration amé­ri­caine. Quelques années plus tard, le jeune Roman par­ti­ra à la guerre. Un cafouillage l’aura fait naître offi­ciel­le­ment en 1926 (à Barnaoul) plu­tôt qu’en 1925 (à Vienne). Mobilisé en 1944 plu­tôt qu’en 1943 dans l’armée amé­ri­caine, cette heu­reuse for­tune lui aura certai­ne­ment sau­vé la vie, même s’il échap­pe­ra encore à la mort, hos­pi­ta­li­sé, pen­dant que son uni­té, envoyée en Allemagne, est déci­mée. Si bien qu’affecté à Berlin en 1945, le sous-offi­cier qui le reçoit, ne croyant pas si bien dire, l’accueille par ses mots : « What are you doing here ? You’re sup­po­sed to be dead. » En effet, et à plus d’un titre. Ses supé­rieurs s’avisent qu’il parle plu­sieurs langues, dont un anglais impec­cable — « This one is unu­sual, sir : he speaks English. » Habitués aux « inter­prètes » écor­chant plu­sieurs idiomes et trop contents de l’aubaine, ils nomment le jeune GI inter­prète pour les ser­vices de contre-espion­nage. Ce qui l’amènera notam­ment, iro­nie de l’Histoire, à être en contact avec le NKVD en zone russe.

Youla Chapoval, Sans titre, 1949

Aux États-Unis, d’étranges retrouvailles

Roman sera démo­bi­li­sé en 1946 et ren­voyé aux États-Unis. Il étu­die­ra à l’université de Columbia à New York où il croi­se­ra briè­ve­ment la route du futur poète Allen Ginsberg. Elsa devien­dra doc­teure de phi­lo­lo­gie et de lit­té­ra­ture slave dans la même uni­ver­si­té. Elle s’y lie­ra d’amitié avec la célèbre anthro­po­logue Margaret Mead, dont l’un des jeunes col­lègues n’est autre qu’un cer­tain Mark Zborowski, alias Étienne, l’ancien secré­taire de Léon Sedov et proche de Victor Serge. Peu après, Zborowski se retrouve dans le col­li­ma­teur du FBI dans le cadre de l’affaire Rosenberg : il doit com­pa­raître pour par­jure. C’est alors d’abord à Elsa qu’il admet­tra avoir tou­jours été la taupe du NKVD que cer­tains trots­kystes fran­çais soup­çon­naient — impli­qué dans l’assassinat de Ludwig, dans celui de Léon Sedov et, plus tard, celui de Rudolf Klement : « Je ne dois d’explications à per­sonne, lui dira-t-il, sauf à toi. » Fin 1955, lors de son pro­cès, le juge déci­de­ra de s’en tenir à l’accusation de par­jure (sur la foi du témoi­gnage d’un condam­né pour espion­nage sur le ter­ri­toire amé­ri­cain, qu’Étienne nie­ra tou­jours avoir ren­con­tré), négli­geant de nom­breux témoi­gnages allant dans le sens des acti­vi­tés poli­tiques d’Étienne. Zborowski fut recon­nu cou­pable et condam­né à cinq ans de pri­son. Tout au long du pro­cès, ses col­lègues anthro­po­logues pren­dront fait et cause pour lui. « Ils igno­raient tout des agents et de la police secrète, racon­te­ra Elsa, et ne savaient rien des ques­tions poli­tiques sovié­tiques ; pour eux, un agent sovié­tique et un par­jure ne pou­vait être qu’une vic­time inno­cente de per­sé­cu­tions poli­tiques. » « Nous nous refu­sons », lui décla­re­ra l’une des col­lègues de Zborowski, « à voir orga­ni­ser des sacri­fices humains dans notre pays ».

« C’est une his­toire tis­sée d’incertitudes, où il faut se faire aux lacunes, aux zones d’ombre, à l’insuffisance. »

Elsa et Roman vivront à New York, puis à Londres, briè­ve­ment, et à Paris. Elsa y mour­ra en octobre 1978, un an et demi après avoir connu la joie de voir naître son petit-fils, joie qu’elle n’aurait jamais cru pos­sible. Roman pas­se­ra sa retraite avec son épouse fran­çaise, dans un vil­lage de six cents âmes du sud de la Seine-et-Marne. Extraordinaire hasard de l’histoire, il s’y décou­vri­ra voi­sin de la fille de Raphael Abramovitch, la sœur de Mark Rein, dont il fut ques­tion plus haut. À son quatre-vingt-dixième anni­ver­saire, il se dira plu­tôt éton­né, somme toute, d’en être arri­vé là. Ayant sans doute réso­lu qu’il était temps de par­tir, Roman s’éteindra tran­quille­ment quelques mois plus tard, en sep­tembre 2015. Il ne par­lait que rare­ment, et avec réserve, de cette his­toire, arguant qu’il valait mieux ne pas se pro­non­cer sur ce dont on n’était pas abso­lu­ment cer­tain. En quelque sorte, il fai­sait sien cet apho­risme presque michal­dien : « Même si c’est vrai, c’est (pro­ba­ble­ment) faux14« Même si c’est vrai, c’est faux. » Henri Michaux, « Tranches de savoir » in Face aux Verrous, Gallimard, 1954.. » Ce n’est qu’en 1989 que mon père a com­men­cé à lever le voile sur l’histoire fami­liale, à m’en livrer des bribes ; alors, sans doute, on ne ris­quait plus rien.

Des mili­tants, des jour­na­listes, des his­to­riens sérieux (comme par exemple les Suisses Peter Huber et Daniel Kuenzi, ou le Hollandais Igor Cornelissen) et d’autres par­fois moins rigou­reux, ont tra­vaillé sur cette his­toire. Des pas­sion­nés ont écu­mé ce qui res­tait des archives (que Loïc Damilaville soit ici remer­cié). Certains lec­teurs et les spé­cia­listes de Tsvétaïéva en connaissent une par­tie. La vie de Ludwig, son com­bat, ont été mis en images ou en mots, ont ins­pi­ré des œuvres diverses. Citons notam­ment Berlin-Moscou, de Tariq Ali15Dont le titre ori­gi­nal est Fear of Mirrors, paru en 1998, tra­duit une pre­mière fois sous le titre La Peur des Miroirs (Syllepse) et réédi­té chez Sabine Wespieser sous le titre Berlin-Moscou. À l’occasion de la paru­tion de son roman, Tariq Ali avait inter­ro­gé Roman pour The Guardian (en anglais)., qui ima­gine notam­ment Roman (appe­lé Felix) retrou­vant Gertrude Schildbach à Berlin en 1945 ; Le der­nier jour de l’espion Reiss d’Eberhart Raetz, ou le film fran­çais Disparus, de Gilles Bourdos, sor­ti en 1998, qui prend cer­taines liber­tés avec la véri­té his­to­rique. Costa-Gavras envi­sa­ge­ra même d’adapter Les Nôtres au ciné­ma dans les années 1970, ce qui ne se fera pas.

Youla Chapoval, Sans titre, 1949

Ceci n’est pas tra­vail d’historien ; j’ai tâché de racon­ter un peu de cette his­toire qui est celle de ma famille. C’est une his­toire tis­sée d’incertitudes, il faut se faire aux lacunes, aux zones d’ombre, à l’insuffisance. On s’habitue à voir des tiers en savoir davan­tage que soi sur ses propres aïeux. Le récit déve­lop­pé ici, loin d’être exhaus­tif, repose donc pour l’essentiel sur Les Nôtres, parce que c’est la source la plus rigou­reuse et cer­tai­ne­ment la plus vive (Jorge Semprún, dans sa pré­face à la deuxième édi­tion du livre, évoque « la mémoire fer­tile, inusable » d’Elsa), parce que la véri­té est, sans emphase exces­sive, l’un des devoirs des vivants aux défunts. Et parce qu’enfin cette his­toire d’espion et de révo­lu­tion­naire, pris dans la tour­mente d’un siècle et mort pour ce en quoi il croyait, est aus­si, comme la plu­part des his­toires, une his­toire de famille et, comme la plu­part des his­toires de famille au fond, peu banale et essen­tiel­le­ment incon­nais­sable.

« Vive ceux qui ont échoué
et ceux dont les vais­seaux ont som­bré dans la mer !
et ceux-là qui eux-mêmes ont som­bré dans la mer !
et tous les géné­raux qui ont per­du leurs com­bats, et tous les héros défaits !
et tous les innom­brables héros incon­nus, égaux dans la gloire aux plus grands des héros16« Vivas to those who have fail’d !
And to those whose war-ves­sels sank in the sea !
And to those them­selves who sank in the sea !
And to all gene­rals that lost enga­ge­ments, and all over­come heroes !
And the num­ber­less unk­nown heroes equal to the grea­test heroes known !
»
! »
Walt Whitman


Illustration de ban­nière : Youla Chapoval, Calme Nuit, 1949
Photographie de vignette : Ignace, Roman et Elsa © Alexis Bernaut


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.« Vivas to those who have fai­led : for they become the river. »
2.L’autre iden­ti­té par laquelle on le connaît le mieux est Ignace Reiss. Ce nom, incon­nu de Moscou, lui fut don­né après sa mort et per­met­tra, un temps, de brouiller les pistes.
3.On l’appellera ici Ignace jusqu’à son entrée au PC polo­nais. Puis, Ludwig.
4.D’abord parus en anglais sous le nom d’Our Own People, Oxford University Press, 1969, puis en France (Les Nôtres) chez Denoël, avec en guise d’avant-propos un article de Léon Trotsky écrit après l’assassinat. Les édi­tions ulté­rieures du livre furent pré­fa­cées par Jorge Semprún. Sauf men­tion contraire, toutes les cita­tions entre guille­mets de l’article en sont issues.
5.Aujourd’hui Pidvolotchysk, en Ukraine.
6.Lénine met­tait l’accent sur le Parti comme avant-garde de la classe ouvrière plus que sur le pro­lé­ta­riat lui-même ; pour Rosa Luxemburg, au contraire, le Parti était l’organisation poli­tique de la classe ouvrière et non l’instrument de la direc­tion poli­tique des­ti­né à prendre le pou­voir. C’est, selon Rosa Luxemburg, la classe ouvrière qui, le moment venu, orien­te­rait le Parti dans le sens néces­saire à la prise du pou­voir.
7.Nom don­né aux diverses for­ma­tions mili­taires qui ont com­bat­tu le pou­voir bol­che­vik 1918 à 1922.
8.Née à Kolomya (à l’époque en Pologne, aujourd’hui en Ukraine) en 1898, elle est pas­sée par la facul­té de méde­cine.
9.Cité par Victor Serge dans « L’assassinat d’Ignace Reiss », Victor Serge, Maurice Wullens, Alfred Rosmer, L’Assassinat poli­tique en URSS, 1938.
10.Léon Trotsky, « Une leçon tra­gique », publié comme avant-pro­pos de l’édition des Nôtres de 1969, Denoël.
11.Léon Trotsky, Ibid.
12.Léon Trotsky, Ibid.
13.Sedov et Elsa avaient en com­mun de se méfier, mal­gré son pres­tige incon­tes­table, de Victor Serge. Le pre­mier trou­vait sus­pecte sa libé­ra­tion d’URSS en 1936 et soup­çon­nait le NKVD de le filer par­mi les groupes trots­kystes et d’opposition qu’il fré­quen­tait à Paris — posi­tion par­ta­gée du reste et par Ludwig et par Krivitsky ; quant à Elsa, compte tenu de ces élé­ments, elle le trou­vait trop bavard et pas assez pru­dent. Victor Serge écri­ra en 1938 un texte élo­gieux à la mémoire d’Ignace Reiss.
14.« Même si c’est vrai, c’est faux. » Henri Michaux, « Tranches de savoir » in Face aux Verrous, Gallimard, 1954.
15.Dont le titre ori­gi­nal est Fear of Mirrors, paru en 1998, tra­duit une pre­mière fois sous le titre La Peur des Miroirs (Syllepse) et réédi­té chez Sabine Wespieser sous le titre Berlin-Moscou. À l’occasion de la paru­tion de son roman, Tariq Ali avait inter­ro­gé Roman pour The Guardian (en anglais).
16.« Vivas to those who have fail’d !
And to those whose war-ves­sels sank in the sea !
And to those them­selves who sank in the sea !
And to all gene­rals that lost enga­ge­ments, and all over­come heroes !
And the num­ber­less unk­nown heroes equal to the grea­test heroes known !
»
Alexis Bernaut
Alexis Bernaut

Poète et musicien né en 1977, à Paris. Il a participé à l’établissement des anthologies « Voix vives – de méditerranée en méditerranée » (juillet 2011) et « Enfances – regards de poètes », de Christian Poslaniec et Bruno Doucey (mars 2012), aux Éditions Bruno Doucey.

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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