Audre Lorde : le savoir des opprimées


Texte paru dans le n° 6 de la revue papier Ballast

Elle se disait poé­tesse, guer­rière, socia­liste et sur­vi­vante d’un can­cer du sein ; elle s’a­van­çait contre la « haine viru­lente diri­gée contre toutes les femmes, les per­sonnes de cou­leur, les gays et les les­biennes, les pauvres ». Née à New York en 1934, Audre Lorde est l’une des voix majeures de la pen­sée cri­tique afro-amé­ri­caine. Disparue en 1992 d’un second can­cer, c’est une dizaine d’ou­vrages, en prose comme en vers, qu’elle laisse der­rière elle pour enjoindre, ou aider, à affron­ter le racisme, le sexisme, l’ho­mo­pho­bie et le capi­ta­lisme. La phi­lo­sophe Hourya Bentouhami revient ici sur l’œuvre de l’au­teure, une œuvre qui reven­di­quait la colère, l’ex­pé­rience vécue et la dif­fé­rence, et esquisse les condi­tions d’une poli­tique de l’al­liance : recon­naître les oppres­sions spé­ci­fiques.


Audre Lorde a cinq ans. Elle est ins­tal­lée dans une rame du métro de New York avec sa mère, cou­verte jus­qu’au cou — le froid hiver­nal sévit dans la métro­pole amé­ri­caine. Une dame blanche, assise à côté d’elle, réajuste vio­lem­ment son man­teau qui menace à chaque sou­bre­saut du métro d’en­trer en contact avec celui de la petite fille. Surprise, l’en­fant se demande quel serait le cafard ou le para­site qui aurait piqué sa voi­sine pour jus­ti­fier un geste d’hu­meur d’une telle hos­ti­li­té. Ne voyant rien autour d’elle, la petite Audre réa­lise que le sou­ci vient d’elle, et qu’elle est, aux yeux de cette dame, la sale­té dont elle veut se pré­mu­nir, elle et le noir de sa peau. La honte l’en­va­hit alors, dou­ble­ment : celle d’a­voir été prise pour une ver­mine conta­gieuse et celle de n’a­voir pu y croire. C’est l’é­di­teur fran­co­phone de son ouvrage Sister Outsider qui sou­li­gne­ra, dans sa pré­sen­ta­tion de qua­trième de cou­ver­ture, cet « inci­dent ». Comment ne pas être sai­sie de colère et de rage lorsque, plus tard, elle se remé­mo­re­ra l’événement ? Quelles armes lui seraient utiles pour extir­per cette honte de soi ? Pour Audre Lorde, femme poé­tesse née en 1934, fémi­niste et les­bienne, la poé­sie et le mili­tan­tisme seront un arse­nal.

« C’est une révo­lu­tion qui doit chan­ger nos vies ordi­naires car c’est au quo­ti­dien que le capi­ta­lisme et le sexisme les mal­traitent et les tuent. »

Représentante de ce que l’on a appe­lé plus tar­di­ve­ment le « fémi­nisme inter­sec­tion­nel », issu du fémi­nisme afro-amé­ri­cain et chi­ca­no, Audre Lorde n’a ces­sé de cla­mer pour et avec les femmes de cou­leur le droit à la poé­sie, à la beau­té du monde : le droit de pou­voir dire le bleu d’un ciel, le vert fuyant d’une feuille d’automne et la beau­té, sur­tout, de la soro­ri­té, d’être ensemble entre femmes Noires et non-blanches, sans avoir à consi­dé­rer comme seul objec­tif de leur être au monde la dis­pute des faveurs d’un homme. C’est cette atten­tion à la vie ordi­naire des femmes Noires amé­ri­caines, dont elle reven­dique d’écrire en majus­cule l’épithète raciale (« Noire » et non pas « noire ») dans un geste de res­tau­ra­tion d’une digni­té bafouée his­to­ri­que­ment, qui fait d’Audre Lorde une fémi­niste si peu aca­dé­mique, bien qu’elle ait occu­pé cer­tains postes à l’université — comme celui de pro­fes­seure et poète en rési­dence en 1968 au Tougaloo College, une ins­ti­tu­tion his­to­ri­que­ment noire dans le Mississipi. Elle ne cesse de le répé­ter : la ques­tion cen­trale du fémi­nisme est celle de la sur­vie des femmes, et c’est une révo­lu­tion qui doit chan­ger nos vies ordi­naires car c’est au quo­ti­dien que le capi­ta­lisme et le sexisme les mal­traitent et les tuent. Audre Lorde inter­roge : com­ment expli­quer que les femmes de cou­leur pré­sentent plus de risques de can­cer du sein que les femmes blanches ? Pourquoi de tels ravages de la drogue dans les quar­tiers popu­laires ? Telles sont les remarques que l’on trouve dans Sister Outsider, le seul recueil d’essais et de pro­pos de l’au­teur dis­po­nible en fran­çais : rédi­gés pour la plu­part à la fin des années 1970 et au début des années 1980, ces écrits portent une réflexion immé­diate sur le Black Power des années 1960 et situent Audre Lorde en contem­po­raine et héri­tière à la fois de Martin Luther King et de Malcolm X, mais aus­si de toutes les guer­rières et sur­vi­vantes — ces femmes Noires qui ont sur­vé­cu à l’esclavage et à la ségré­ga­tion raciale, des femmes mer­ce­naires du Dahomey qui résis­tèrent à la colo­ni­sa­tion jusqu’à Rosa Parks, et tant d’autres, aux noms moins illustres.

Comment faut-il entendre cette écri­ture à soi, si ce n’est pré­ci­sé­ment comme une réflexion sur l’autonomie des femmes, laquelle ne peut être confon­due avec la soli­tude ? Question fon­da­men­tale : qui est ma sœur ? et qu’en est-il de nos frères ? que faire de la vio­lence qui les détruit et nous menace ? Il s’agit bien sûr de réflé­chir à l’autonomie vis-à-vis des hommes, de l’hétérosexisme, mais aus­si des autres femmes, les « majo­ri­taires » qui tendent à occul­ter les expé­riences des femmes non-blanches. Avoir une « chambre à soi » comme le cla­mait Virginia Woolf, c’est avoir un monde où se déploie la pos­si­bi­li­té de se dire avec ses propres mots, là où le racisme, le capi­ta­lisme et le patriar­cat vous ont déjà défi­nies par avance, vous ont déjà consi­dé­rées comme des êtres mal­odo­rants, laids, cor­véables à mer­ci, inca­pables ou encore las­cifs et bes­tia­le­ment éro­tiques. L’apport cen­tral de la réflexion d’Audre Lorde consiste pré­ci­sé­ment à essayer de com­prendre ce qu’il y a d’aimable en nous, et donc de rendre aux poli­tiques d’émancipation leur dimen­sion néces­sai­re­ment affec­tive et poé­tique. Pour ce faire, elle insiste sur la néces­si­té de bien com­prendre ce qu’est la dif­fé­rence, dès lors que « le rejet de la dif­fé­rence est d’une néces­si­té abso­lue dans une éco­no­mie de pro­fit qui a besoin d’outsiders, comme sur­plus1 ».

Par Maya Mihindou, pour Ballast

Différences et divi­sions ne sont pas la même chose : les dif­fé­rences ren­voient à la den­si­té sin­gu­lière d’une vie, d’une bio­gra­phie, d’une iden­ti­té qui a ses propres rituels, habi­tudes et réfé­rences cultu­relles et sexuelles alors que les divi­sions sociales pro­cèdent d’une logique sépa­ra­tiste visant à dres­ser les opprimé·e·s les uns contre les autres, empê­chant ain­si toute ver­ti­ca­li­sa­tion de leur colère : logique sépa­ra­tiste que les opprimé·e·s ne peuvent aucu­ne­ment reprendre à leur compte. Ainsi, la volon­té de consi­dé­rer le les­bia­nisme comme une ques­tion poli­tique fut sou­vent consi­dé­rée fal­la­cieu­se­ment comme ce qui détour­ne­rait d’une lutte uni­ver­selle. C’est cet uni­ver­sa­lisme abs­trait et répres­sif qui tend à ratu­rer les dif­fé­rences d’ex­pé­riences que cri­tique Audre Lorde, pour qui il est plus impor­tant de pen­ser, au contraire, la notion d’al­liances dans une concep­tion de l’expérience poli­tique qui fait des vic­times du racisme, de l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste et de l’ho­mo­pho­bie des guerrier·e·s de la sur­vie. C’est donc en réflé­chis­sant à par­tir de ses propres mots que nous avons choi­si de dres­ser ce por­trait intel­lec­tuel d’Audre Lorde pour être au plus près de sa voix et de l’é­mo­tion poli­tique dont ses paroles sont char­gées.

Double conscience

« Lorsque nous consi­dé­rons, avec des yeux euro­péens, le fait de vivre exclu­si­ve­ment comme un pro­blème à résoudre, nous ne comp­tons que sur nos idées pour nous libé­rer, car les pères blancs nous ont ensei­gné que c’était ce qui était le plus pré­cieux. Mais au fur et à mesure que nous entrons en contact avec notre propre conscience ense­ve­lie, conscience non euro­péenne qui envi­sage l’existence comme une expé­rience à vivre, nous appre­nons à ché­rir de plus en plus nos émo­tions, à res­pec­ter ces sources cachées de pou­voir d’où jaillit la connais­sance véri­table, celle qui donne nais­sance à des actions durables. »

« Penser la notion d’al­liances dans une concep­tion de l’expérience poli­tique qui fait des vic­times du racisme, de l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste et de l’ho­mo­pho­bie des guerrier·e·s de la sur­vie. »

Lorsque Lorde évoque dans ce pas­sage le fait de se vivre comme un pro­blème, elle a cer­tai­ne­ment à l’esprit ce que le socio­logue Noir amé­ri­cain W. E. B. Du Bois qua­li­fia de « Double Consciousness » (« double conscience »), à savoir cette impres­sion d’être perçu·e·s — et de se per­ce­voir en retour comme un pro­blème : scis­sion au sein de la conscience qui intègre le regard du mépris racial, si bien que l’on devient pour soi-même son propre enne­mi, comme si l’ancien maître escla­va­giste par­lait encore en ses nom et lieu, et épou­sait la forme même de son désir, qui devient alors désir de se blan­chir, c’est-à-dire d’être comme un Blanc. C’est toute son afri­ca­ni­té, son être épi­der­mique et sa culture qui sont ain­si l’objet incor­po­ré d’un mépris qu’on a fini par faire sien, à force d’en avoir été persuadé·e par tout un ima­gi­naire social raciste, legs en l’occurrence, pour ce qui est des États-Unis, de l’esclavage. Il s’agit, ici, de réta­blir, comme elle le dit, une « conscience non-euro­péenne », à savoir une conscience qui n’ex­pul­se­ra pas l’al­té­ri­té néces­saire du Blanc mais qui pren­dra appui sur les condi­tions réelles d’existence des opprimé·e·s : une conscience capable de se décrire par ses propres mots plu­tôt que par ces mots qui les ont déjà constitué·e·s comme des êtres inca­pables. Car même lorsqu’ils prennent la forme de la louange, comme dans le cas de l’enthousiasme envers les per­sonnes de cou­leur dans les prouesses spor­tives ou face à une beau­té que l’on dira « exo­tique » ou « féline », les com­men­taires vam­pi­risent en quelque sorte l’é­ro­tisme de celles et ceux qu’ils décrivent. Audre Lorde insiste sou­vent sur la néces­si­té, en retour, de se réap­pro­prier son éro­tisme. Pour cela, il faut selon elle déve­lop­per ce qui en soi ché­rit les émo­tions. Mais pour accep­ter ses émo­tions et les vacille­ments de son être qu’un tel acte sup­pose, il faut avant tout expul­ser l’ennemi hors de son corps : cet enne­mi même qui fai­sait haïr à cha­cun ses che­veux, ses manières d’être, et tout ce que la bonne civi­li­té bour­geoise blanche leur avait fait détes­ter chez eux, dans leur culture et leur corps — à même leur peau. Il s’agit par consé­quent de renouer avec un amour de soi néces­saire à toute conscien­ti­sa­tion poli­tique : c’est en ce sens que l’émotion pré­cède et consti­tue la force des idées poli­tiques.

« Parce que nous vivons au sein de struc­tures façon­nées par le pro­fit, le pou­voir ver­ti­cal, la déshu­ma­ni­sa­tion ins­ti­tu­tion­na­li­sée, nos émo­tions n’étaient pas cen­sées sur­vivre. […] Mais les femmes ont sur­vé­cu. En poètes. »

Cette ques­tion de la sur­vie est pri­mor­diale chez Audre Lorde, comme le montre cet autre extrait : « Nous n’étions pas cen­sées sur­vivre. Pas en tant qu’êtres humains. » Cette idée que les femmes — et davan­tage encore les femmes Noires — n’étaient pas cen­sées sub­sis­ter, est ample de la mémoire de l’esclavage et de l’expérience de la ségré­ga­tion raciale aux États-Unis, en même temps qu’elle est contem­po­raine des logiques de pro­fit capi­ta­liste qui conti­nuent de sévir dans les socié­tés post-escla­va­gistes. De fait, dans le contexte de l’esclavage — et à bien des égards dans un contexte d’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste — la pos­si­bi­li­té de la sur­vie est une don­née super­fé­ta­toire, au sens où la vie des femmes esclaves — par­ti­cu­liè­re­ment sus­cep­tibles de tom­ber enceintes et d’être ralen­ties dans leurs tra­vaux aux champs — était une vie dis­pen­sable, une vie dont l’objet n’avait pour fin que de conser­ver et de maxi­mi­ser d’autres vies, selon une véri­table nécro­po­li­tique mise en avant par Achille Mbembe, et qui trouble par là le concept de bio­po­li­tique for­gé par Michel Foucault : selon ce der­nier, la moder­ni­té des nou­veaux modes de gou­ver­ne­ment dans les États monar­chiques dès le XVIIe siècle en Europe est de « faire vivre, lais­ser mou­rir » sa popu­la­tion. Or, comme le montre Mbembe, dans les dys­to­pies que sont les plan­ta­tions escla­va­gistes, la mor­ta­li­té pré­coce des esclaves est inté­grée au coût de la pro­duc­tion et est com­prise comme une néces­si­té pour que d’autres vies soient dignes d’êtres vécues, en l’occurrence celles des maîtres blancs. Les femmes Noires n’étaient pas cen­sées sur­vivre, en ce que leur ventre même était consi­dé­ré comme la matrice de repro­duc­tion de l’esclavage une fois que les traites négrières seraient effec­ti­ve­ment inter­dites. De fait, du déca­lage entre la date d’abolition de la traite négrière et l’abolition de l’esclavage aux États-Unis, il résul­ta une véri­table repro­duc­tion « auto­nome » d’esclaves qui pas­sa par le viol indus­triel­le­ment orga­ni­sé des femmes esclaves, comme le montre l’historiographie récente.

Par Maya Mihindou (texte : Audre Lorde), pour Ballast

Politique de l’érotisme

On com­prend alors cette phrase et l’importance d’une pen­sée poli­tique de l’érotisme chez Audre Lorde : « […] [O]n a uti­li­sé si sou­vent l’érotisme à nos dépens, y com­pris le mot lui-même, que nous avons appris à nous méfier de ce qui est au plus pro­fond de nous, et c’est ain­si que nous avons appris à nous dres­ser contre nous-mêmes, contre nos émo­tions. » Comment com­prendre ce retour­ne­ment contre soi, cette honte, voire cette révul­sion vis-à-vis de soi, qui font de nous des êtres retour­nés, des êtres dont la vul­né­ra­bi­li­té est à fleur de peau ? Pour les hommes et pour les femmes, cette expé­rience de l’atrophie émo­tion­nelle et de la meur­tris­sure éro­tique est à lire maté­riel­le­ment dans les condi­tions qui furent, encore une fois, celles de l’esclavage et de la ségré­ga­tion, mais qui, sans nul doute pour Audre Lorde, sont aus­si celles de l’u­sure au tra­vail dans l’é­co­no­mie capi­ta­liste contem­po­raine. Les hommes Noirs étaient ain­si vus comme une menace sexuelle, avec des membres géni­taux repré­sen­tés comme déme­su­rés et consti­tués comme preuves orga­niques de leur las­ci­vi­té congé­ni­tale, ani­mant ain­si tous les fan­tasmes de péril sexuel, de viol des Blanches. Cette hyper­sexua­li­sa­tion de la repré­sen­ta­tion trou­vait son apo­gée dans la cas­tra­tion occa­sion­nelle pra­ti­quée lors des lyn­chages sur les hommes soup­çon­nés de viol2.

« Les femmes Noires ne peuvent être réduc­tibles à ce pas­sé de vic­times : elles ont su se pré­ser­ver, et elles doivent aujourd’hui renouer avec ce savoir. »

Le sexe des femmes ne fut pas moins mal­trai­té : leur viol était dis­pen­sé de toute puni­tion par les dif­fé­rents codes noirs, voire jus­ti­fié dou­ble­ment, à la fois dans le cadre de la néces­si­té — certes minime — de la repro­duc­tion d’esclaves (les enfants nés d’une telle union for­cée pou­vaient ain­si deve­nir des esclaves domes­tiques, notam­ment), et dans le cadre d’une morale hygié­niste racia­liste qui consi­dé­rait que le déchar­ge­ment sexuel sur les femmes esclaves per­met­taient aux maîtres d’honorer digne­ment leur épouse légi­time qu’ils exemp­taient ain­si de l’indignité d’une sexua­li­té non-repro­duc­tive. Soumises à des viols répé­tés comme à l’impossibilité de consti­tuer une famille (les enfants étaient aus­si­tôt sépa­rés des parents dès que ces der­niers deve­naient aptes au tra­vail, consti­tuant ain­si une réserve mon­nayable sur les mar­chés aux esclaves), les femmes Noires n’ont pas eu droit à l’amour ni aux condi­tions maté­rielles ren­dant l’a­mour pos­sible. Pis encore, elles furent pri­vées de la pos­si­bi­li­té de l’amour lui-même, dès lors que le corps-à-corps éro­tique tout comme l’enfantement furent dévoyés et œuvrèrent à charge contre les esclaves.

La seule manière de sur­vivre était pré­ci­sé­ment de se retour­ner soi-même contre son corps, et de faire en sorte de ne pas s’attacher à ceux qu’on ne pou­vait qu’ai­mer… Ou encore, en déve­lop­pant des tisanes abor­tives pour évi­ter de don­ner nais­sance à un·e esclave, ce dont Maryse Condé ou Toni Morrison rendent par­fai­te­ment compte dans leurs romans. De même le blan­chi­ment, autre­ment connu sous le nom de pas­sing, fut une stra­té­gie de sur­vie. Il s’agissait, notam­ment pour les per­sonnes nées d’une union mixte et ayant la peau plus blanche, de se faire pas­ser pour blanc pour pou­voir se sou­la­ger de l’infamie d’être Noir. On ima­gine le désastre psy­cho­lo­gique et affec­tif d’une telle stra­té­gie de sur­vie, qui sup­pose l’apprentissage d’un renon­ce­ment à ses émo­tions. Dans cette pers­pec­tive, la seule manière de s’aimer soi-même était pré­ci­sé­ment de détes­ter en soi tout ce qui pou­vait être appro­prié par le maître : son amant, son corps, son enfant. Et pour­tant, mal­gré tout cela, les femmes ont sur­vé­cu. En poètes, nous dit Audre Lorde. Car ce qu’il faut com­prendre, c’est que les femmes Noires ne peuvent être réduc­tibles à ce pas­sé de vic­times : elles ont su se pré­ser­ver, et elles doivent aujourd’hui renouer avec ce savoir. Tout comme Angela Davis l’a mon­tré dans Femmes, race et classe, le jar­din des esclaves était le seul espace que l’op­pres­seur ne pou­vait s’ap­pro­prier : il fut la marge à par­tir de laquelle une sur­vie et un soin de soi et de la com­mu­nau­té a été pos­sible3. De même, pour Audre Lorde, les femmes même mar­ty­ri­sées, uti­li­sées comme cobayes dans des expé­riences scien­ti­fiques gyné­co­lo­giques, sur­ent déve­lop­per des savoirs de sur­vie, y com­pris un savoir éro­tique. C’est avec ce savoir-là, qui n’a rien de théo­rique, qu’il s’agit de renouer.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

« La poésie n’est pas un luxe. »

Mais qu’est-ce qu’un savoir poé­tique, éro­tique ? En quoi la poé­sie n’est-elle pas un luxe ? Pour répondre à cette deuxième ques­tion, il faut com­prendre la pre­mière : le savoir éro­tique est un savoir poé­tique, et réci­pro­que­ment. La poé­sie est ce qui appelle le réel par un terme qui noue une cor­res­pon­dance fami­lière et intime avec les choses que ces mots dési­gnent, si bien que « don­ner un nom aux choses » en poé­sie n’est pas néces­sai­re­ment cor­res­pondre à un champ de signi­fi­ca­tions com­munes, mais bien ten­ter de voir ce qu’il y a de per­son­nel dans cette manière de décrire le réel qui n’a pas d’autre cor­res­pon­dance que celle de l’âme. Quelque chose même de la sor­cel­le­rie se donne à voir : pou­voir magique des mots qui trans­forme la réa­li­té, donne vie aux fan­tômes qui nous hantent. La poé­sie n’est pas un luxe car il suf­fit de très peu de choses pour faire son­ner les mots et faire en sorte que des femmes, habi­tuées his­to­ri­que­ment à se racon­ter des his­toires, se trouvent dans un cercle d’affection qui les rendent sœurs.

« Comment tant de fémi­nistes peuvent-elles nier ces dif­fé­rences d’expérience et de condi­tion sociale entre femmes ? »

Mais un obs­tacle demeure pour for­mer une soro­ri­té entre femmes Noires. En effet, si la soro­ri­té avec les femmes blanches est ren­due com­pli­quée du fait du racisme ou d’un incons­cient racial non exa­mi­né par cer­taines fémi­nistes blanches, il est tout aus­si com­pli­qué d’arriver à redi­ri­ger la colère des femmes Noires contre le patriar­cat et l’hétérosexisme. À l’adresse des fémi­nistes blanches, Audre Lorde rap­pelle la néces­si­té de com­prendre la spé­ci­fi­ci­té des dis­cri­mi­na­tions et des vio­lences qui font le quo­ti­dien des femmes de cou­leur, en rai­son à la fois de leur cou­leur de peau, de leur genre et de leur classe. Cette triple appar­te­nance iden­ti­taire et sta­tu­taire fonc­tionne de manière com­bi­na­toire, ce que tendent à oublier les fémi­nistes blanches, en l’occurrence Mary Daly, fémi­niste radi­cale autrice de Gyn/Ecology. The MetaEthics of Radical Feminism — à laquelle Audre Lorde rédi­gea une lettre ouverte pour mon­trer que les contrastes dans les vécus des femmes suivent autant une « ligne de cou­leur » que de classe. Les angles morts d’un tel « solip­sisme blanc » au cœur d’un fémi­nisme qui se dit pour­tant « radi­cal » (pour reprendre les termes d’Adrienne Rich, amie et poète d’Audre Lorde), invi­si­bi­lisent la culture et les savoirs des femmes Noires, et mino­risent les dif­fé­rences dans leurs expé­riences vécues res­pec­tives. Comme si l’affirmation et la recon­nais­sance d’une spé­ci­fi­ci­té de l’expérience fémi­nine Noire était une menace pour la cohé­sion et la force du fémi­nisme radi­cal. Dans cette soro­ri­té sous contrôle, la seule manière d’être sœur pour la femme Noire est de se défaire de sa propre capa­ci­té à réflé­chir sur ses pro­blèmes et à s’en remettre à des tutelles d’engagement, à des entre­pre­neuses (blanches) de causes : leur condi­tion spé­ci­fique de femmes Noires n’était audible pour un cer­tain fémi­nisme radi­cal que s’il consti­tuait la femme Noire comme étant une femme à sau­ver en se déso­li­da­ri­sant des siens.

S’il fal­lait trans­po­ser, on dirait aujourd’­hui qu’Audre Lorde reproche à Mary Daly un manque d’intersectionnalité dans ses ana­lyses, au sens où cette der­nière ne prend pas en compte la spé­ci­fi­ci­té d’une oppres­sion qui œuvre de manière com­bi­na­toire avec d’autres formes d’oppression (« Affirmer que toutes les femmes subissent la même oppres­sion sim­ple­ment parce qu’elles sont femmes, c’est perdre de vue que des femmes, en toute incons­cience, se servent de ces armes les unes contre les autres. »). En l’occurrence, une telle com­bi­nai­son d’oppression est lisible chez les femmes Noires can­ton­nées majo­ri­tai­re­ment dans des tra­vaux de ser­vice et de soin à la per­sonne, mal rému­né­rés, qui rendent dif­fi­ciles le soin de leur propres enfants. Ces femmes sont, par ailleurs, sou­vent expo­sées à des vio­lences sexuelles. Ces emplois pré­caires sont d’autant plus ris­qués en rai­son d’ho­raires noc­turnes ou très mati­naux, et des longs tra­jets qu’ils néces­sitent pour se rendre aux centres rési­den­tiels et éco­no­miques où ces femmes tra­vaillent pour faire des ménages ou s’occuper d’une famille blanche plus aisée. De même, exclues des normes de la bonne fémi­ni­té et de la bonne mater­ni­té, elles peuvent être consi­dé­rées comme moins attrac­tives que les femmes blanches par les hommes de cou­leur, quand elles ne sont pas le fruit de fan­tasmes sexuels pour les hommes blancs… Comment tant de fémi­nistes peuvent-elles nier ces dif­fé­rences d’expérience et de condi­tion sociale entre femmes ? C’est un point clair pour Audre Lorde : ce déni des dif­fé­rences entre sœurs blanches et non-blanches fonc­tionne sur fond de com­pé­ti­tion et d’agressivité entre femmes Noires.

Par Maya Mihindou (texte : Audre Lorde), pour Ballast

Racisme et hétéropatriarcat

« Tandis qu’en chaque femme Noire, une part se sou­vient des usages d’autres temps en d’autres lieux — où nous avions du plai­sir à être ensemble dans une soro­ri­té de tra­vail, de jeu, et de force — d’autres parts de nous, moins fonc­tion­nelles, se sur­veillent avec méfiance. Pour favo­ri­ser la divi­sion, les femmes Noires ont été édu­quées à tou­jours se sus­pec­ter, rivales sans pitié en quête du rare mâle, récom­pense suprême qui légi­time notre exis­tence. Ce déni de soi déshu­ma­ni­sant n’est pas moins létal que la déshu­ma­ni­sa­tion raciste, à laquelle il est étroi­te­ment lié. »

La soro­ri­té est com­pro­mise par une des formes puis­santes du patriar­cat — et plus encore de l’hétéropatriarcat4 — qui repose sur l’érotisation de la domi­na­tion mas­cu­line. Chaque femme, blanche ou non-blanche, a été édu­quée à consi­dé­rer comme bien suprême la séduc­tion et le mariage avec un homme dont les gages de fidé­li­té repo­saient sur la res­pon­sa­bi­li­té des femmes elles-mêmes, qui se doivent de tou­jours prendre soin d’elles pour l’homme conquis, et de prendre soin de lui et des enfants nés de cette union  tout cela afin d’éviter qu’une autre ne lui « vole » son homme. Or cette manière de voir les rela­tions entre femmes, à par­tir de la cen­tra­li­té de la rela­tion à des hommes (qui seraient par nature volages et peu enclins à s’engager), a conduit à croire que le mariage était une forme de sécu­ri­té contre les vio­lences sexistes. Elle nous incite, par ailleurs, à voir les autres femmes comme nos enne­mies ou nos rivales à l’heure où le patriar­cat conduit à déres­pon­sa­bi­li­ser les hommes de leur vio­lence, en asso­ciant celle-ci à l’expression exal­tée d’une viri­li­té  somme toute consi­dé­rée socia­le­ment comme sou­hai­table pour défi­nir une mas­cu­li­ni­té véri­table.

« Chaque femme, blanche ou non-blanche, a été édu­quée à consi­dé­rer comme bien suprême la séduc­tion et le mariage avec un homme. »

La vio­lence patriar­cale est éga­le­ment visible dans la conflic­tua­li­té des rap­ports entre femmes qui, pré­ci­sé­ment, ne s’autorisent aucun amour entre elles, pour peu qu’il les expose à la vio­lence mas­cu­line. Audre Lorde estime que l’hétérosexualité et non seule­ment le mariage fut consi­dé­rée, à tort, comme une sécu­ri­té par les femmes. Par ailleurs, cette colère des femmes Noires diri­gées contre leurs sœurs Noires est, d’une cer­taine manière, plus forte encore que chez les femmes blanches, puis­qu’elles doivent faire face à la vio­lence redou­blée des hommes Noirs assi­gnés à sur­jouer une mas­cu­li­ni­té dont ils sont para­doxa­le­ment aus­si­tôt des­ti­tués.

« Cette socié­té enferme les hommes Noirs dans des rôles qu’ils ne sont pas auto­ri­sés à rem­plir, mais est-ce aux femmes Noires de cour­ber l’échine et de com­pen­ser cette situa­tion, ou bien est-ce cette socié­té qui a besoin d’être chan­gée ? D’ailleurs, pour­quoi les hommes Noirs accep­te­raient-ils de tels rôles au lieu de les consi­dé­rer pour ce qu’ils sont : des nar­co­tiques des­ti­nés à leur faire oublier les autres visages de leur propre oppres­sion ? »

Si la ques­tion de savoir « Qui est ma sœur » est fon­da­men­tale dans le cadre d’une pen­sée du fémi­nisme, celle de savoir « Qui est mon frère » est toute aus­si impor­tante. Il s’agit en effet de décons­truire la vio­lence des hommes Noirs diri­gée contre les femmes Noires. Lorsque Audre Lorde parle de « rôles que [les hommes Noirs] ne sont pas auto­ri­sés à rem­plir » et dans les­quels la socié­té les enferme pour­tant, il s’agit de s’interroger sur ce para­doxe qui pousse les hommes Noirs à dési­rer et à se recon­naître dans des per­for­mances de la viri­li­té dont ils seront tou­jours par ailleurs exclus, mal­gré leurs efforts pour être des hommes comme il faut, c’est-à-dire blancs et bour­geois. C’est là toute la force du racisme : à la fois enté­ri­né et fomen­té par une éco­no­mie capi­ta­liste et patriar­cale, qui fait des Noirs des hommes qui ne pour­ront jamais être des pour­voyeurs hono­rables en rai­son des salaires misé­rables ou en tout cas infé­rieurs à leurs homo­logues blancs. Il faut donc, selon Audre Lorde, faire prendre conscience aux hommes Noirs que le capi­ta­lisme est leur enne­mi com­mun ; ce ne sont pas les femmes Noires qui sont leurs enne­mies lorsqu’elles se liguent pour défaire la domi­na­tion mas­cu­line et le capi­ta­lisme qui leur brisent les reins à force de balayer, net­toyer et s’occuper des enfants des autres.

Par Maya Mihindou, pour Ballast

Prendre soin de soi

« Dans ce pays, nous, femmes Noires, avons tou­jours témoi­gné de la com­pas­sion envers tout le monde, excep­té envers nous-mêmes. Nous avons pris soin des per­sonnes blanches parce que nous devions le faire, pour la paie ou la sur­vie ; nous avons pris soin de nos enfants et de nos pères, de nos frères et de nos amants. L’histoire et la culture popu­laire, tout comme nos propres exis­tences, sont peu­plées de récits de femmes Noires « com­pa­tis­santes envers des hommes Noirs éga­rés ». Nos filles et nos sœurs ter­ro­ri­sées, bri­sées, bat­tues et assas­si­nées portent en silence le poids d’un tel far­deau. Nous avons besoin d’apprendre à prendre soin de nous-mêmes, et à éprou­ver de la com­pas­sion les unes avec les autres. »

L’économie poli­tique du soin, de la sol­li­ci­tude ou encore de la com­pas­sion, est abor­dée par toute une lit­té­ra­ture y com­pris non scien­ti­fique, comme le roman à suc­cès La Couleur des sen­ti­ments. La lumière est mise sur les condi­tions maté­rielles qui per­mettent aux femmes de cer­tains foyers de se sou­la­ger du tra­vail domes­tique, du soin des nour­ris­sons et des per­sonnes âgées, en s’en remet­tant à d’autres femmes, géné­ra­le­ment non-blanches. Ces tâches accom­plies par d’autres per­met­taient ain­si aux femmes déles­tées du soin domes­tique, la pos­si­bi­li­té de prendre soin de soi et d’honorer digne­ment les normes de la fémi­ni­té res­pec­table et sédui­sante. Or ce à quoi appelle Audre Lorde est pré­ci­sé­ment à la pos­si­bi­li­té pour ces femmes de cou­leur dont la vie entière est sacri­fiée aux autres, de prendre enfin soin d’elles : « Les femmes Noires veulent sou­vent se sacri­fier pour leurs enfants et pour leurs hommes, aus­si à la lumière de cette réa­li­té, une telle exhor­ta­tion à l’amour de soi devient pri­mor­diale, peu importe l’utilisation dévoyée qu’en feront les médias blancs. » Loin d’être une reven­di­ca­tion anec­do­tique, cette pos­si­bi­li­té est pri­mor­diale et exige une véri­table révo­lu­tion de soi — une révo­lu­tion tout court, dans la mesure où l’es­time de soi ne se pra­tique qu’or­di­nai­re­ment, quo­ti­dien­ne­ment, et ne fait sens que dans la mesure où ses acti­vi­tés, son habi­tat ou ses rela­tions sociales en confirment la valeur. Audre Lorde affirme reprendre cette exi­gence de l’« amour de soi » chez son contem­po­rain Malcolm X, et s’ins­pire de l’i­dée de conscience de l’opprimé chez Paulo Freire.

« Les struc­tures anciennes de l’oppression, les vieilles recettes de chan­ge­ment sont ancrées en nous, c’est pour­quoi nous devons, tout à la fois révo­lu­tion­ner ces struc­tures et trans­for­mer nos condi­tions de vie, elles-mêmes façon­nées par ces struc­tures. Parce que les outils du Maître ne détrui­ront jamais la mai­son du Maître. Comme Paulo Freire le montre si bien dans la Pédagogie des oppri­més, pour pro­vo­quer un véri­table chan­ge­ment révo­lu­tion­naire, nous ne devons jamais nous inté­res­ser exclu­si­ve­ment aux situa­tions d’oppression dont nous cher­chons à nous libé­rer, nous devons nous concen­trer sur cette par­tie de l’oppresseur enfouie au plus pro­fond de cha­cun de nous, et qui ne connaît que les tac­tiques des oppres­seurs, les modes de rela­tion des oppres­seurs. »

« Reconnaître l’importance de consti­tuer, pour les mino­ri­tés, des groupes de conscien­ti­sa­tion où le savoir repose sur des expé­riences par­ta­gées, des appren­tis­sages com­muns. »

Les opprimé·e·s n’ont pas d’autre choix que d’inventer de nou­velles manières de s’en sor­tir, de nou­velles stra­té­gies de sur­vie, qui n’attirent pas le regard des oppres­seurs : c’est pour­quoi être incom­pré­hen­sible, voire occulte (c’est le cas des langues créo­li­sées des hommes réduits en escla­vage qui, sépa­rés dès leur cap­ture, n’a­vaient pas de langue com­mune), fut une manière de résis­ter pour évi­ter de se faire prendre, et pendre. On ne peut com­prendre cette phrase deve­nue célèbre , « Les outils du Maître ne détrui­ront jamais la mai­son du Maître », qu’à par­tir des échecs et des désastres psy­cho­lo­giques et poli­tiques du pas­sing dont il était ques­tion pré­cé­dem­ment : ces stra­té­gies dont parle éga­le­ment Malcolm X consis­taient pour les Noirs à s’identifier si inten­sé­ment à la norme blanche — qui pour­tant les mépri­saient — qu’ils en venaient à énon­cer un « nous » dont ils étaient pour­tant exclus, et à souf­frir autant — voire davan­tage — que leur Maître quand celui-ci tom­bait malade. On retrouve cette même pas­sion du domi­nant qui mène à la haine de soi à tra­vers le per­son­nage de la mère de Pecola dans L’Œil le plus bleu de Toni Morrison, mère qui se bat pour avoir la meilleure pièce chez le bou­cher pour les enfants blancs qu’elle garde, quand le moindre mor­ceau ava­rié serait consi­dé­ré par elle comme ample­ment suf­fi­sant et digne pour ses propres enfants. Les outils du Maître sont à entendre ici comme ce que le Maître a consti­tué comme étant dési­rable, sou­hai­table : à savoir ses propres normes de la digni­té, alors insé­pa­rables de la blan­chi­té : on parle ici de la civi­li­té euro­péenne, blanche, bour­geoise comme étant les seuls cri­tères d’humanisation. Les opprimé·e·s se doivent, dans ce cadre, de déve­lop­per leurs propres apti­tudes à la sur­vie et de déve­lop­per un savoir propre, qui prend racine dans ces expé­riences vécues de déshu­ma­ni­sa­tion.

Le savoir des opprimé·e·s

« Les oppres­seurs attendent tou­jours des oppri­més que ces der­niers leur trans­mettent le savoir qui leur fait défaut. »

Le texte des opprimé·e·s leur est tou­jours volé. Ce texte en ques­tion est pré­ci­sé­ment celui de l’innovation épis­té­mo­lo­gique que contri­buent à déve­lop­per les opprimé·e·s à par­tir de leur propre expé­rience de dépos­ses­sion et de résis­tance. Ce que rap­pelle ici Audre Lorde, non sans dou­leur, c’est la manière dont ces connais­sances nées d’ex­pé­riences, qui ont, dans un pre­mier temps, été retour­nées contre les opprimé·e·s eux-mêmes et ont ser­vi à les dis­qua­li­fier, deviennent fina­le­ment hono­rables à mesure qu’elles sont réin­ves­ties par d’autres que ceux qui les ont ini­tia­le­ment for­mu­lées, par d’autres que ceux qui ont payé de leur corps cette conscien­ti­sa­tion et cette pro­duc­tion de savoir. On pour­rait dire qu’il s’agit là d’une forme de blan­chi­ment des savoirs mino­ri­taires qui, pour gagner en digni­té théo­rique et uni­ver­si­taire, doivent se défaire du stig­mate du mili­tan­tisme et doivent par consé­quent être déta­chés de ceux qui en por­taient la voix en pre­mière ins­tance. Mais ce que pointe éga­le­ment Audre Lorde, c’est la manière dont cette injonc­tion faite aux mino­ri­tés d’édu­quer les édu­ca­teurs, ou les oppres­seurs, épuise l’énergie des oppri­més qui sont sans cesse obli­gés de prendre soin des autres, au détri­ment d’eux-mêmes. On peut voir dans ce constat la néces­si­té de recon­naître l’importance de consti­tuer, pour les mino­ri­tés, des groupes de conscien­ti­sa­tion où le savoir repose sur des expé­riences par­ta­gées, des appren­tis­sages com­muns — des groupes qui épargnent l’énergie de devoir une nou­velle fois faire la démons­tra­tion de la réa­li­té de l’expérience vécue.

Par Maya Mihindou (texte : Audre Lorde), pour Ballast

« Parce que nous com­men­çons à exi­ger de nous-même et de nos enga­ge­ments qu’ils soient en accord avec cette joie dont nous nous savons capables. Notre savoir éro­tique nous donne de la force […]. »

La joie est l’une des forces les plus puis­santes qui res­sort fina­le­ment de la néces­si­té d’une poli­tique d’alliance qui fonc­tionne à plu­sieurs niveaux de la socié­té. Autant d’al­liances par le bas qui seront déter­mi­nées en fonc­tion de la poli­ti­sa­tion des expé­riences d’in­jus­tice et d’ex­clu­sion car « le capi­ta­lisme est une hydre à plu­sieurs têtes » : entre femmes Noires, entre Noirs, entre non-Blancs, entre femmes noires et blanches, entre hété­ro­sexuels et homo­sexuels. Dès lors, c’est à même la dif­fé­rence que la poli­tique d’alliance est envi­sa­geable : ce n’est qu’en recon­nais­sant la spé­ci­fi­ci­té des oppres­sions de cha­cun, et notam­ment des plus mino­ri­taires, que l’on peut construire une cause com­mune capable de faire de cha­cun de nous des guerrier·e·s plu­tôt que des vic­times.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Françoise Vergès : « Dénoncer ce qui n’est qu’une fausse uni­ver­sa­li­té », avril 2019
☰ Lire notre article « Les fémi­nistes haï­tiennes de tous les com­bats », Fania Noël, mars 2019
☰ Lire la ren­contre « Ce qui fait peur, c’est l’al­liance », juin 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Amandine Gay : « À qui réus­sit-on à par­ler ? », jan­vier 2017

  1. Toutes les cita­tions sont extraites de Sister Outsider, Mamamelis, 2003.
  2. Sur le lien entre lyn­chage et cas­tra­tion, voir Orlando Patterson, Rituals of Blood. Consequences of Slavery in Two Centuries, New York, Basic Civic Books, 1998.
  3. Angela Davis, Femmes, race et classe, Paris, Édition des femmes, 1983.
  4. Ensemble de normes, repré­sen­ta­tions et dis­po­si­tifs sociaux, juri­diques et poli­tiques qui pro­duit une dif­fé­rence hié­rar­chi­sée entre les sexes, et qui ins­ti­tue comme seul rap­port sexuel légi­time ce que la fémi­niste Monique Wittig a appe­lé « l’hé­té­ro­sexua­li­té obli­ga­toire ». Par cette for­mule, on entend l’i­dée que le seul désir sexuel légi­time et pro­té­gé par la loi est l’hé­té­ro­sexua­li­té, vouant ain­si l’ho­mo­sexua­li­té à la honte, voire à l’im­pu­ni­té de l’in­jure, des vio­lences sexuelles ou non, et à l’im­pos­si­bi­li­té de pré­sen­ter sa vie comme une vie digne d’être vécue.
Hourya Bentouhami
Hourya Bentouhami

Philosophe, elle est l'auteure de « Race, cultures, identités : une approche féministe et postcoloniale ».

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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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