Les féministes haïtiennes de tous les combats


Texte inédit pour le site de Ballast

Au cœur de l’archipel des Caraïbes, la répu­blique d’Haïti. Y nais­sait, au mitan des années 1930, la pre­mière orga­ni­sa­tion fémi­niste haï­tienne. Fania Noël, fon­da­trice de la revue AssiégéEs — « pour une inter­sec­tion­na­li­té révo­lu­tion­naire » — et membre du col­lec­tif afro­fé­mi­niste Mwasi, retrace ici, à la lumière d’évènements récents, l’histoire d’une lutte sécu­laire mécon­nue en France. Et invite, à rebours d’une concep­tion libé­rale et indi­vi­duelle de l’émancipation des femmes, à un fémi­nisme de masse, popu­laire et ancré dans les réa­li­tés quo­ti­diennes.


Octobre 2018. Nice Simon, mai­resse de Tabarre1Commune de Port-au-Prince., porte plainte et orga­nise une confé­rence de presse où elle déclare, pho­to à l’appui, qu’elle a été bat­tue et séques­trée par son com­pa­gnon, l’homme d’affaires Yves Léonard. Un man­dat d’arrêt est émis à l’encontre de ce der­nier. Il n’est pas arrê­té, et bien que des pho­tos de lui dans des lieux connus de la capi­tale cir­culent, il ne semble pas plus inquié­té que cela. Janvier 2019. Le man­dat d’arrêt contre Yves Léonard est annu­lé et les faits sont requa­li­fiés en simple délit. À la suite d’une inter­view accor­dée par Nice Simon au média en ligne Ayibopost2Podcast pro­duit par AyiboPost et pré­sen­té par Fania Noël sur les ques­tions de fémi­nisme en Haïti., Léonard annonce qu’il va don­ner une confé­rence de presse pour faire la « lumière sur Nice Simon ». Impossible de sai­sir le sen­ti­ment d’impunité qui habite Monsieur Léonard sans une infor­ma­tion clé : ce der­nier est un proche de l’actuel pré­sident de la République Jovenel Moïse, ain­si que du Premier ministre Jean Henry Ceant. Il est par ailleurs pro­prié­taire de la vil­la que loue le Président. L’origine de la for­tune d’Yves Léonard n’est pas connue et fait l’objet de vives et constantes rumeurs d’activités illé­gales.

« Impossible de sai­sir le sen­ti­ment d’impunité qui habite Monsieur Léonard sans une infor­ma­tion clé : ce der­nier est un proche de l’actuel pré­sident de la République. »

Dans un pays où le jus­ti­ciable de droit com­mun voit ses chances d’obtenir répa­ra­tion réduites à peau de cha­grin, les affaires de vio­lences gen­rées sont un par­cours de com­bat­tante. La fémi­niste Pascale Solages décla­rait dans le pod­cast local « Medam yo Ranse ! » que l’avancée d’un dos­sier dépend « de qui porte plainte contre qui ». Autrement dit, dans le contexte de cor­rup­tion géné­ra­li­sée, une affaire ne se joue pas dans la cour, mais par vos rela­tions. À cela il faut ajou­ter la pres­sion sociale, fami­liale et reli­gieuse, qui dis­suade les femmes de por­ter ces affaires en jus­tice. Une situa­tion tris­te­ment banale dans nombre de pays, mais qui se trouve décu­plée en Haïti, où les gref­fiers ne prennent pas en charge les pro­cé­dures s’ils ne sont pas payés, où votre avo­cat peut s’arranger — contre rému­né­ra­tion — avec celui de la par­tie adverse pour sabo­ter votre dos­sier. D’ailleurs, d’après Madame Simon, Yves Léonard ne manque pas de se van­ter publi­que­ment de cir­cu­ler en voi­ture offi­cielle, avec une enve­loppe de 3 000 dol­lars amé­ri­cains pour grais­ser la patte de poli­ciers qui seraient pris d’un sou­dain sens du devoir.

Le 17 jan­vier, c’est la cohue : une ving­taine de mili­tantes fémi­nistes des asso­cia­tions Solidarité Fanm Ayisyèn (SOFA) et Nègès Mawon sont venues assis­ter, leurs ban­de­roles à bout de bras, à la confé­rence de presse d’Yves Léonard. Menaces et invec­tives fusent à l’encontre du groupe de femmes dans la salle de confé­rence d’un hôtel de Port-au-Prince. Le petit groupe d’activistes de Nègès Mawon, mené par Pascale Solages, est arri­vé en pre­mier. En t-shirt jaune, les sup­por­ters d’Yves Léonard — majo­ri­tai­re­ment des jeunes hommes, mais aus­si trois femmes — tentent l’intimidation, mais les mili­tantes de Nègès Mawon sont rodées à l’exercice. Parmi elles, l’artisviste3L’artivisme fait réfé­rence à une concep­tion poli­tique de l’art. et comé­dienne Gaëlle Bien-Aimé reste stoïque face aux insultes diverses habi­tuel­le­ment enten­dues contre les fémi­nistes. Les invec­tives et autres dis­cours de jus­ti­fi­ca­tion de la vio­lence conju­gale fusent : « bou­zen » (« pute »), « madi­vin » (« les­bienne »), « rayi nèg » (« hai­neuse d’homme »)… À l’arrivée des mili­tantes de la SOFA, vêtues d’un même t-shirt vio­let, le lea­der du groupe de sup­por­ters lâche un « Oh non ! medam SOFA yo » (« Oh non les femmes de la SOFA ») et fait signe à ses troupes de se tenir tran­quilles.

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Un siècle de féminisme haïtien

Alors que Nègès Mawon est une jeune orga­ni­sa­tion fémi­niste ayant pour méthodes d’action des mani­fes­ta­tions, l’utilisation de l’art ou l’accompagnement indi­vi­duel des vic­times de vio­lences gen­rées, la SOFA fait par­tie des struc­tures fémi­nistes his­to­riques. Fondée le 22 février 1986, quelques jours après la chute de la dic­ta­ture des Duvalier et le départ en exil de Jean-Claude Duvalier et de sa famille, la SOFA est l’organisation fémi­niste la plus impor­tante du pays. La répu­ta­tion de ses mili­tantes se base sur 33 années de tra­vail et de mobi­li­sa­tion ain­si qu’un impor­tant réseau — notam­ment grâce aux centres pré­sents dans tout le pays pour accom­pa­gner juri­di­que­ment les femmes vic­times de vio­lences sexuelles, domes­tiques ou éco­no­miques. Un atout leur per­met­tant d’avoir une ana­lyse qui intègre les ques­tions de classe comme de rura­li­té à par­tir de l’expérience des femmes à l’intérieur de leurs com­mu­nau­tés, tout en menant des com­bats juri­diques et poli­tiques d’envergure. Les attaques qu’essuient les mou­ve­ments fémi­nistes et leurs repré­sen­tantes en Haïti — de la part d’organisations, de par­tis ou de groupes mili­tants locaux — n’ont jamais pour enjeu de délé­gi­ti­mer leur exis­tence, mais plu­tôt de confron­ter leur poli­tique (il est d’ailleurs inté­res­sant de faire le paral­lèle entre le champ poli­tique haï­tien, héri­tier d’une révo­lu­tion d’esclaves ayant abou­ti à un État indé­pen­dant et une déco­lo­ni­sa­tion, et celui des pays qui se réclament des luttes anti­co­lo­nia­listes des Suds, où des mou­ve­ments qui se défi­nissent comme anti­co­lo­niaux ou déco­lo­niaux sous-entendent par­fois que le fémi­nisme est « affaire de Blanc·he·s »).

« La dic­ta­ture des Duvalier a fait ce que les régimes tota­li­taires savent le mieux : oppri­mer les mou­ve­ments pour la liber­té et contre l’ordre patriar­cal, les pous­ser dans les marges et la clan­des­ti­ni­té. »

La légi­ti­mi­té du mou­ve­ment fémi­niste haï­tien tient à son ancrage dans le siècle mais éga­le­ment au cœur de sa poli­tique. C’est dès 1915 que l’on retrouve de nom­breuses femmes actives au sein de l’Union patrio­tique contre l’occupation amé­ri­caine (1915–1934). Et c’est en 1934 que se forme offi­ciel­le­ment la pre­mière orga­ni­sa­tion fémi­niste haï­tienne, la Ligue fémi­nine d’action sociale. Elle concentre ses acti­vi­tés dans la classe ouvrière et pro­pose : « cours du soir pour les ouvrières, caisse coopé­ra­tive popu­laire, confé­rences à tra­vers le pays, créa­tion de biblio­thèques, ouver­ture d’un foyer ouvrier, péti­tions aux ins­tances concer­nées pour l’ouverture d’écoles pour filles, récla­ma­tion d’un salaire égal pour un tra­vail égal4« Luttes fémi­nistes en Haiti », Denyse Côté, revue Possibles, été 2014. ». La dic­ta­ture des Duvalier a fait ce que les régimes tota­li­taires savent le mieux : oppri­mer les mou­ve­ments pour la liber­té et contre l’ordre patriar­cal, les pous­ser dans les marges et la clan­des­ti­ni­té. Parmi ces figures, Yvonne Hakim Rimpel, fon­da­trice et mili­tante au sein de la Ligue fémi­nine d’action sociale. Cette jour­na­liste, dont le tra­vail achar­né pour dénon­cer les exac­tions com­mises par les ton­ton makout [milice du régime Duvalier, ndlr]a été répri­mée bru­ta­le­ment la nuit du 4 au 5 jan­vier 1958, ain­si que ses deux filles. Elle est enle­vée, puis bat­tue, tor­tu­rée et lais­sée pour morte dans une rue de Petionville5Commune de Port-au-Prince..

ONGisation6On désigne par ONGisation l’instauration du système des ONG comme structure privilégiée de l’action collective pour le développement. et dépolitisation des questions féministes

Dans les années 1980, la chute de la dic­ta­ture amène la réémer­gence des fémi­nistes sur la scène poli­tique. Le régime mili­taire du Général Raoul Cédras (1991–1994) met au cœur de ses stra­té­gies le viol comme arme de répres­sion poli­tique. 1994 marque l’installation durable de troupes mili­taires de « main­tien de la paix », qui suivent le débar­que­ment de dizaines de mil­liers de Marines amé­ri­cains. Une réa­li­té qui met le mou­ve­ment fémi­niste face à une situa­tion com­plexe : ces forces d’ingérence étran­gères ouvrent dans le même temps un plus grand espace poli­tique, un dis­cours d’ouverture qui invite à la pra­tique démo­cra­tique et met l’accent sur la néces­si­té de la plu­ra­li­té des acteurs et d’une socié­té civile forte — notam­ment via les pro­grammes de « ren­for­ce­ment des capa­ci­tés ». C’est d’ailleurs en 1994 que le mou­ve­ment fémi­niste obtient un minis­tère : celui de la Condition fémi­nine et du droit des femmes (MCFDF). La pre­mière à avoir diri­gé ce minis­tère est une femme méde­cin, mili­tante et membre fon­da­trice de la SOFA : Lise Marie Dejean.

Leonora Baumann / UN / MINUJUSTH, 2018

L’ONGisation extrême d’Haïti, après le trem­ble­ment de terre de 2010, conduit à une muta­tion des ques­tions fémi­nistes : les sommes allouées par les dif­fé­rentes ONG aux orga­nismes enga­gés dans les ques­tions du genre se font en fonc­tion de prio­ri­tés liées à l’imaginaire occi­den­tal, par une poli­tique impé­ria­liste fémonationaliste7Le fémo­na­tio­na­lisme est le pro­cé­dé de raci­sa­tion visant à construire les per­sonnes non blanches des pays occi­den­taux comme la prin­ci­pale menace contre les droits des femmes. Le pen­dant inter­na­tio­nal du fémo­na­tio­na­lisme est une facette de l’impérialisme : il s’exprime via les poli­tiques de déve­lop­pe­ment, la jus­ti­fi­ca­tion de guerre au nom des droits des femmes ou la pro­duc­tion d’un dis­cours qui vise à rendre spé­ci­fique le patriar­cat à cer­tains pays.. Trois mou­ve­ments s’enclenchent simul­ta­né­ment : une dépo­li­ti­sa­tion de la ques­tion de la pau­vre­té par des pro­jets de micro-entre­prises, une dé-contex­tua­li­sa­tion des vio­lences gen­rées liées pour­tant à la situa­tion de pau­vre­té en Haïti, la construc­tion d’un dis­cours de pas­si­vi­té des femmes haï­tiennes qui occulte l’histoire et le tra­vail du mou­ve­ment fémi­niste8Déjouer le silence : contre-dis­cours sur les femmes haï­tiennes, Denyse Côté, Darline Alexis, Sabine Lamour ; Mémoire d’encrier, 2018.. Tout ceci au pro­fit d’un mar­ke­ting de la misère à des­ti­na­tion des bailleurs de fonds et d’un public occi­den­tal assoif­fé de « sau­ver » les femmes haï­tiennes. Pendant cette période, une par­tie du mou­ve­ment fémi­niste n’a eu de cesse de dénon­cer les viols com­mis par des sol­dats de la Mission des Nations unies pour la sta­bi­li­sa­tion en Haïti (MINUSTAH). Cette mis­sion est d’ailleurs dési­gnée par la Coordination natio­nale de plai­doyer pour les droits des femmes (CONAP) comme une occu­pa­tion for­cée. Neuf ans plus tard, les bailleurs de fonds ont cou­pé les robi­nets : la grande majo­ri­té des ONG ont quit­té Haïti. Leur action n’a lais­sé aucun résul­tat sub­stan­tiel. Le film du réa­li­sa­teur et pro­duc­teur haï­tien Raoul Peck, Assistance mor­telle, montre bien com­ment la majo­ri­té des fonds sont retour­nés dans les pays « aideurs », que ce soit par l’achat de maté­riel, de pro­duits agri­coles ou par des salaires très géné­reux et autres « primes de risques » et « frais de consul­ta­tion ».

Le dedans et le dehors : lutte contre la corruption et contre l’ingérence

« Tout ceci au pro­fit d’un mar­ke­ting de la misère à des­ti­na­tion des bailleurs de fonds et d’un public occi­den­tal assoif­fé de sau­ver les femmes haï­tiennes. »

Émeutes de la faim, crises élec­to­rales, départ mas­sif de jeunes pour le Brésil et le Chili, cor­rup­tion, cyclones… Loin des pro­jec­teurs, les crises se suc­cèdent, la las­si­tude et la rési­gna­tion prennent place. C’est lorsqu’on pense le fata­lisme bien ins­tal­lé que les sur­prises arrivent. 2018 a vu émer­ger l’une des plus grandes mobi­li­sa­tions de ces 30 der­nières années : le mou­ve­ment des Petro-chal­len­gers. Dans une vidéo pour la chaîne AJ+ en fran­çais, le jour­na­liste Ralph Thomassaint Joseph explique la manière dont ce mou­ve­ment, par­ti d’une pho­to prise par le réa­li­sa­teur Gilbert Mirambeau Jr. deman­dant « Kòt kòb petro­ca­ribe a » (« Où est l’argent du Petro Caribe9Le Petrocaribe est une alliance entre les pays des Caraïbes et le Venezuela. Le Venezuela devait vendre le pétrole à ces der­niers à des tarifs pré­fé­ren­tiels, per­met­tant aux béné­fices reti­rés par un pays comme Haïti d’être inves­tis dans des pro­jets de déve­lop­pe­ment sociaux et éco­no­miques. On estime à 3,8 mil­liards de dol­lars amé­ri­cain le mon­tant du Fond Petro Caribe en Haïti. ? »), a ral­lié toute une géné­ra­tion.

Ce sont des jeunes né·e·s après 1986 qui com­posent le cœur de la mobi­li­sa­tion. Parmi eux, beau­coup de fémi­nistes. À l’instar de la lutte contre la pau­vre­té, la lutte contre la cor­rup­tion est por­tée avec la même convic­tion par les prin­ci­pales orga­ni­sa­tions fémi­nistes. La cor­rup­tion endé­mique est ren­due pos­sible par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, à visage décou­vert, à une échelle alar­mante et dans l’impunité la plus totale. L’affaire Petro Caribe est la goutte de trop pour cette géné­ra­tion qui ne voit aucune pers­pec­tive mais n’entend pas immi­grer. L’intelligence du mou­ve­ment fémi­niste haï­tien est de n’avoir jamais cédé aux sirènes de la dépo­li­ti­sa­tion de la pau­vre­té ni à celles de la déres­pon­sa­bi­li­sa­tion de l’État au pro­fit d’un dis­cours anti-impé­ria­liste sim­pliste. La mobi­li­sa­tion de la jeu­nesse haï­tienne arti­cule dans ses reven­di­ca­tions une lutte contre l’ingérence, en poin­tant du doigt la pro­tec­tion qu’offrent les États-Unis au Parti haï­tien Tèt Kalè (PHTK), par­ti de l’ancien pré­sident et de l’actuel, Jovenel Moïse. Le 31 jan­vier der­nier, date de remise par la Cour des comptes du pre­mier rap­port sur les fonds Petro Caribe, l’ambassadrice amé­ri­caine Michelle J. Sisson et son homo­logue fran­çais José Gomez se sont rendu·e·s au Parlement haï­tien pour une « visite de cour­toi­sie ». En pleine manœuvre autour des élec­tions au Venezuela, le timing de cette visite à sou­le­vé de nom­breuses inter­ro­ga­tions dans la presse haï­tienne.

Gaëlle Bien-Aimée et Pascale Solages par Jean Marc Hervé Abélard/Round Earth Media

Les jeunes féministes

Au sein d’organisations comme la SOFA ou Kay Fanm, on trouve des socio­logues, des éco­no­mistes et des cher­cheures haï­tiennes de pre­mier plan, en plus d’un réseau de mili­tantes et d’organisatrices com­mu­nau­taires en milieu rural, sen­sibles aux pra­tiques fémi­nistes d’organisation et de lutte. Nègès Mawon, fon­dée en 2015, est sûre­ment l’organisation fémi­niste la plus inves­tie dans la mobi­li­sa­tion sur l’utilisation des fonds Petro Caribe. Ses membres, né·e·s en majo­ri­té après 1986, sont très présent·e·s sur Internet ain­si que dans les mani­fes­ta­tions. Pascale Solages est l’une des figures impor­tantes du mou­ve­ment des Petro Challengers et l’artiste Gaëlle Bien-Aimé, éga­le­ment membre de Nègès Mawon, uti­lise ses créa­tions et spec­tacles pour inter­pel­ler et mobi­li­ser. Au sein de la struc­ture se trouvent une majo­ri­té de jeunes artistes, des étu­diantes et de jeunes pro­fes­sion­nelles sou­vent basées à Port-au-Prince. Ces jeunes fémi­nistes ont fait des choix stra­té­giques : au lieu de se cal­quer sur les savoir-faire des orga­ni­sa­tions plus anciennes, elles ont choi­si une forme de com­plé­men­ta­ri­té. Elles ne peuvent accom­pa­gner juri­di­que­ment les femmes vic­times de vio­lences mais déve­loppent un sys­tème de sou­tien ; ain­si, un mar­rai­nage pour celles qui se lancent dans le par­cours judi­ciaire a été mis en place et des mili­tantes assurent un contact quo­ti­dien.

« Les fémi­nistes haï­tiennes s’emparent des ques­tions qui touchent la majo­ri­té et vont cher­cher les femmes là où elles se trouvent : dans les classes popu­laires, hors des orga­ni­sa­tions fémi­nistes. »

Anyes Noël est comé­dienne, met­teuse en scène et poé­tesse gua­de­lou­péenne. Elle vit en Haïti depuis quatre ans. Ce fameux matin du 17 jan­vier 2019, elle était pré­sente à l’hôtel Plaza pour inter­pel­ler Yves Léonard avant de filer à la répé­ti­tion d’une pièce de sa créa­tion10« Gouyad Senpyè », le Déhanché de Saint Pierre, de Darline Gilles., sur les condi­tions de vie de femmes dans les pri­sons en Haïti et le sys­tème judi­ciaire. Dans des pays comme la France, les orga­ni­sa­tions fémi­nistes radi­cales non finan­cées par l’État peuvent comp­ter, mal­gré tout, sur d’autres leviers, comme le finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif ; en Haïti, la classe moyenne est davan­tage un mot qu’une réa­li­té — ce n’est même pas sur le peu de repré­sen­tants de la bour­geoi­sie que de jeunes fémi­nistes pour­raient comp­ter.

Ce que nous pouvons apprendre des féministes haïtiennes

« Les Rêves bru­lés », « Rèv bou­kan­nen » : ain­si s’intitulait la troi­sième édi­tion du fes­ti­val fémi­niste de Nègès Mawon, en sep­tembre 2018. On pou­vait y voir la repré­sen­ta­tion théâ­trale de la pièce écrite par Joeanne Joseph, membre de l’organisation, comé­dienne, dra­ma­turge et com­mer­çante. La pièce raconte avec sub­ti­li­té et force les vio­lences phy­siques, sexuelles et sociales que subissent les mar­chandes des mar­chés, main­te­nues dans un état de déla­bre­ment et lais­sées à la mer­ci des raquet­teurs. La pièce dit aus­si : ces mar­chandes font la richesse des bour­geois qui gèrent l’importation des pro­duits de base. Et raconte, enfin, la vio­lence au sein de leur propre foyer. Fin 2018, dans le plus grand mar­ché de la capi­tale, les agres­sions conti­nuelles ont atteint leur apo­gée : 24 corps ont été retrou­vés sur un tas de détri­tus à deux pas du Parlement. À l’heure où j’écris ces lignes, aucune lumière n’a été faite sur l’identité des vic­times, les motifs et moyens du crime, ni même la date de leur décès. Au cours de l’année 2018, 80 % des dos­siers que la SOFA a dû trai­ter concer­naient les pen­sions ali­men­taires. Sharma Aurelien, mili­tante au sein de la SOFA dont le tra­vail de recherche porte sur ces ques­tions, décla­rait dans le pod­cast « Medam yo Ranse ! » : « Les femmes viennent pour la pen­sion ali­men­taire, quand vrai­ment elles ne peuvent plus assu­mer seules les enfants ; mais quand on creuse, on voit qu’elles ont subit des vio­lences de toutes sortes : domes­tiques, sexuelles, psy­cho­lo­giques. » Pour que les femmes puissent aller au bout de leurs pro­cé­dures, la struc­ture doit par­fois prendre en charge leur relo­ca­li­sa­tion dans une ville de pro­vince et gérer les besoins quo­ti­diens de sur­vie de leur famille.

Et si le contexte haï­tien pou­vait ser­vir de point de décen­trage pour les mou­ve­ments fémi­nistes noirs des pays où ils sont mino­ri­taires racia­le­ment ? L’identité et le pro­jet poli­tique de la nation haï­tienne étant intrin­sè­que­ment liés à l’identité noire11Haïti se défi­nit dans sa consti­tu­tion comme la pre­mière République noire, tel qu’indiqué dans sa pre­mière ver­sion de 1805 : « Toute accep­tion de cou­leur par­mi les enfants d’une seule et même famille, dont le chef de l’État est le père, devant néces­sai­re­ment ces­ser, les Haïtiens ne seront désor­mais connus que sous la déno­mi­na­tion géné­riques de Noirs. ». Le mou­ve­ment fémi­niste haï­tien, à l’instar des récits de femmes esclaves lors de la colo­ni­sa­tion fran­çaise de Saint-Domingue, ne pour­rait-il pas nous éclai­rer sur notre manière de pen­ser la libé­ra­tion de l’oppression patriar­cale dans un contexte où la domi­na­tion impé­ria­liste (ou raciste) pèse de tout son poids ? « Le fémi­nisme doit deve­nir un mou­ve­ment poli­tique de masse si l’on veut qu’il ait un impact révo­lu­tion­naire signi­fi­ca­tif sur la socié­té12De la marge au centre : théo­rie fémi­niste, bell hooks, édi­tions Cambourakis, 2017 » ; ces mots de bell hooks sont plus que d’actualité. Alors que le péril apo­li­tique et libé­ral guette de plus en plus les mou­ve­ments fémi­nistes noirs aux États-Unis, au Canada et en Europe — à tra­vers l’obsession por­tée aux ques­tions de repré­sen­ta­tions et de trans­for­ma­tions indi­vi­duelles —, regar­der vers les luttes fémi­nistes du Sud glo­bal aide à remettre des prio­ri­tés tout en évi­tant les pro­cès mal­hon­nêtes en « légi­ti­mi­té ». Bien que citer Lénine soit tou­jours un exer­cice périlleux, ses mots sont ici par­fai­te­ment adap­tés : « À l’ère des masses, la poli­tique com­mence là où se trouvent des mil­lions d’hommes, voire des dizaines de mil­lions. » Pauvreté, pri­son, vio­lences sexuelles, tra­vail, cor­rup­tion… Les fémi­nistes haï­tiennes s’emparent des ques­tions qui touchent la majo­ri­té et vont cher­cher les femmes là où elles se trouvent : dans les classes popu­laires, hors des orga­ni­sa­tions fémi­nistes.


Photographie de ban­nière : Moïse Pierre / FOKAL


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes noires et com­mu­nistes contre Wall Street » (Claudia Jones), décembre 2017
☰ Lire notre repor­tage « Cisjordanie : la résis­tance, une affaire de femmes », Paul Lorgerie, novembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Danièle Obono : « Il faut tou­jours être dans le mou­ve­ment de masse », juillet 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Amandine Gay : « À qui réus­sit-on à par­ler ? », jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Zahra Ali : « Décoloniser le fémi­nisme », juin 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Aurélie Leroy : « Croire en une conscience fémi­niste unique est dépas­sé », mars 2016

NOTES   [ + ]

1. Commune de Port-au-Prince.
2. Podcast pro­duit par AyiboPost et pré­sen­té par Fania Noël sur les ques­tions de fémi­nisme en Haïti.
3. L’artivisme fait réfé­rence à une concep­tion poli­tique de l’art.
4. « Luttes fémi­nistes en Haiti », Denyse Côté, revue Possibles, été 2014.
5. Commune de Port-au-Prince.
6. On désigne par ONGisation l’instauration du système des ONG comme structure privilégiée de l’action collective pour le développement.
7. Le fémo­na­tio­na­lisme est le pro­cé­dé de raci­sa­tion visant à construire les per­sonnes non blanches des pays occi­den­taux comme la prin­ci­pale menace contre les droits des femmes. Le pen­dant inter­na­tio­nal du fémo­na­tio­na­lisme est une facette de l’impérialisme : il s’exprime via les poli­tiques de déve­lop­pe­ment, la jus­ti­fi­ca­tion de guerre au nom des droits des femmes ou la pro­duc­tion d’un dis­cours qui vise à rendre spé­ci­fique le patriar­cat à cer­tains pays.
8. Déjouer le silence : contre-dis­cours sur les femmes haï­tiennes, Denyse Côté, Darline Alexis, Sabine Lamour ; Mémoire d’encrier, 2018.
9. Le Petrocaribe est une alliance entre les pays des Caraïbes et le Venezuela. Le Venezuela devait vendre le pétrole à ces der­niers à des tarifs pré­fé­ren­tiels, per­met­tant aux béné­fices reti­rés par un pays comme Haïti d’être inves­tis dans des pro­jets de déve­lop­pe­ment sociaux et éco­no­miques. On estime à 3,8 mil­liards de dol­lars amé­ri­cain le mon­tant du Fond Petro Caribe en Haïti.
10. « Gouyad Senpyè », le Déhanché de Saint Pierre, de Darline Gilles.
11. Haïti se défi­nit dans sa consti­tu­tion comme la pre­mière République noire, tel qu’indiqué dans sa pre­mière ver­sion de 1805 : « Toute accep­tion de cou­leur par­mi les enfants d’une seule et même famille, dont le chef de l’État est le père, devant néces­sai­re­ment ces­ser, les Haïtiens ne seront désor­mais connus que sous la déno­mi­na­tion géné­riques de Noirs. »
12. De la marge au centre : théo­rie fémi­niste, bell hooks, édi­tions Cambourakis, 2017
Fania Noël
Fania Noël

Née en Haïti, Fania Noël a grandi dans le 95. Elle est militante afroféministe, membre du collectif Mwasi et fondatrice et directrice de la publication de la revue « AssiégéEs ».

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couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

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