Femmes, noires et communistes contre Wall Street — par Claudia Jones


Traduction pour le site de Ballast

L’enjeu de notre époque ? Embrasser d’un même geste les luttes économiques, sociales, féministes, antiracistes, LGBT et écologistes. Construire une pensée-action à même d’unir ces causes trop souvent isolées, sinon opposées au nom d’une illusoire centralité ou d’un nœud unique (le monde social n’obéit qu’aux rapports de production, disent les uns ; il faut recomposer le champ politique à partir de la seule question raciale, jurent les autres) : en un mot comme en mille, articuler — en dépit des frottements et des contradictions évidentes. La journaliste communiste trinidadienne Claudia Jones est bien peu connue en France ; nous avons donc traduit un extrait d’un long article qu’elle publia en juin 1949 dans la revue du Parti communiste américain, après avoir été incarcérée puis expulsée des États-Unis en raison de son engagement politique : une exhortation féministe et révolutionnaire à la prise en considération de la spécificité de l’oppression qui affecte les femmes noires (celles-ci, en tant que travailleuses, noires, et femmes, sont les sujets les plus opprimés de la société, écrivait-elle en précurseuse de l’outil sociologique et militant intersectionnel) doublée d’un appel à « l’unité noire et blanche » contre Wall Street. 


Le mouvement de libération des Noirs se caractérise désormais par une implication militante croissante des femmes, et ce dans tous les aspects de la lutte pour la paix, les droits civils et la sécurité économique. Les femmes noires sont devenues le symbole de bien des combats aujourd’hui menés par le peuple noir : voilà qui est révélateur d’une nouvelle forme de militantisme. Cette présence accrue des femmes revêt une signification profonde, aussi bien pour le mouvement de libération noir que pour la coalition antifasciste et anti-impérialiste qui est en train d’émerger. Afin de prendre toute la mesure de ce phénomène, d’être à même d’approfondir et d’amplifier le rôle des femmes noires dans le combat pour la paix et les intérêts tant de la classe ouvrière que du peuple noir, il convient avant toute chose de combattre la grave négligence dont ont fait l’objet les problèmes spécifiques des femmes noires. Cette négligence a trop longtemps été répandue dans les rangs du mouvement ouvrier en général, des progressistes de gauche et du Parti communiste. Se livrer à une appréciation rigoureuse de ce manque par les progressistes — en particulier par les marxistes-léninistes — s’avère indispensable si l’on veut que cette évolution s’accélère et que les femmes noires s’intègrent au mouvement progressiste et ouvrier comme au sein de notre parti.

« Les femmes noires sont devenues le symbole de bien des combats aujourd’hui menés par le peuple noir. »

La bourgeoisie redoute le militantisme des femmes noires ; et pour cause.  Bien mieux que nombre de progressistes, les capitalistes savent que si celles-ci se lancent dans une action, c’est le militantisme de tout le peuple noir — et, dès lors, de la coalition anti-impérialiste — qui s’en trouvera grandement renforcé. Historiquement, la femme noire est la gardienne et la protectrice de sa famille. Depuis l’époque de l’esclavage jusqu’à nos jours, c’est à elle qu’incombent toutes ces responsabilités : s’occuper des besoins de la famille, la protéger activement contre les préjudices qu’elle subit du fait des lois Jim Crow [celles-ci légalisèrent la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis, ndlr], élever des enfants dans une atmosphère de terreur, de lynchage, de ségrégation, de brutalité policière, et lutter pour leur éducation. De l’oppression accrue du peuple noir qui caractérisa l’offensive réactionnaire de l’après-guerre ne pouvait que s’ensuivre un essor du militantisme des femmes. Mère, noire et ouvrière, la femme noire se bat contre l’anéantissement de la famille, contre la ségrégation raciale Jim Crow qui détruit la santé, le moral et même la vie de millions de ses sœurs, frères et enfants.

Ce n’est donc aucunement un hasard si la bourgeoisie américaine a intensifié son oppression, non seulement à l’encontre du peuple noir en général, mais des femmes noires en particulier. Rien n’illustre mieux la fascisation de la nation que l’attitude impitoyable dont fait montre la bourgeoisie à l’endroit de ces dernières. La vanité affichée par les idéologues des grandes entreprises — selon lesquels les femmes américaines jouissent de « la plus grande égalité au monde » — relève d’une hypocrisie frappante si on l’observe depuis de nombreuses régions du globe, en particulier l’Union soviétique, les nouvelles démocraties et la Chine, autrefois assujettie : les femmes y ont atteint de nouveaux sommets dans l’égalité. Mais Wall Street entend par-dessus tout « laver son linge sale en famille » dès lors qu’il s’agit des Noirs et des femmes de la classe ouvrière. Non pas l’égalité, mais la dégradation et la surexploitation : voilà la condition actuelle de la femme noire ! […] L’oppression spécifique qu’elle rencontre — en tant que noire, en tant que femme et en tant que travailleuse — est intrinsèquement reliée à la question de l’emploi. La femme noire est victime des stéréotypes du chauvinisme blanc quant à la place qu’elle est censée devoir occuper. Au cinéma, à la radio et dans la presse, elle n’est jamais montrée dans son véritable rôle de mère, de protectrice de la famille et de pourvoyeuse à ses besoins, mais comme une mammy traditionnelle qui prend en charge les enfants et les familles des autres avant les siens propres. Ce stéréotype persistant de la mère esclave noire, visible aujourd’hui dans les publicités commerciales, il faut le combattre et le rejeter : c’est un procédé impérialiste destiné à perpétuer l’idéologie chauviniste blanche, selon laquelle les femmes noires sont « arriérées », « inférieures » et « esclaves naturelles » des autres.

(© US National Archives)

[…] Pour les femmes et les hommes progressistes blancs — et en particulier pour les communistes —, la question des relations avec les hommes et les femmes noirs relève avant tout d’une stricte adhésion à la notion d’égalité sociale. Cela implique que nous devons nous affranchir de la position parfois adoptée par des progressistes et communistes qui, tout en luttant contre les problèmes économiques et politiques auxquels est confronté le peuple noir, « fixent une limite » en matière de relations sociales ou de mariages mixtes. Considérer ces relations comme une affaire d’ordre « personnel », et non politique, c’est se rendre complice de la pensée social-démocrate et bourgeoise-libérale de la pire espèce au sujet de la question noire, au sein de la vie américaine ; c’est se rendre coupable d’adopter les « théories » vénéneuses et chauvines d’un Bilbo [gouverneur du Mississippi, ndlr] ou d’un Rankin [démocrate et membre du Congrès, ndlr]. […] Cette responsabilité — vaincre les formes spécifiques de chauvinisme blanc — repose non pas sur la « subjectivité » des femmes noires comme on le dit souvent, mais bel et bien sur les épaules des hommes et des femmes blancs. Les hommes noirs ont de leur côté une responsabilité particulière : en finir avec les attitudes de supériorité masculine à l’égard des femmes en général. Il faut en terminer avec toutes les attitudes « humanitaires » et condescendantes à l’endroit des femmes noires. Dans une communauté, une syndicaliste noire de premier plan, trésorière de sa section du Parti, a entendu de la bouche d’une femme progressiste blanche après chaque cérémonie à caractère social : « Laissez-moi l’argent, s’il vous arrivait quelque chose… » Une autre fois, une employée de maison qui voulait rejoindre le Parti s’est entendue dire par son employeur, communiste, qu’elle était « trop arriérée » et qu’elle « n’était pas prête » pour cela. Dans telle autre communauté — qui, depuis la guerre, compte 60 % de Noirs et 40 % de Blancs —, les mères progressistes blanches ont manœuvré pour que leurs enfants quittent l’école de cette communauté. […] Ces comportements de discrimination, qui s’exercent singulièrement vis-à-vis de la femme noire, constituent sans nul doute l’une des causes principales de la participation très insuffisante des femmes noires, que ce soit en tant que membres ou dirigeantes, dans les organisations progressistes et dans notre Parti. Nous ne devons pas oublier que la bourgeoisie américaine est consciente du rôle potentiel que peut tenir aujourd’hui — et au-delà — la masse des femmes noires : c’est pourquoi elle ne répugne pas à jeter des cacahuètes aux Noirs qui trahissent leur peuple en obéissant à l’impérialisme.

« Cimenter l’unité entre Noirs et Blancs dans la lutte contre l’impérialisme de Wall Street et enraciner le Parti dans les secteurs les plus exploités et les plus opprimés de la classe ouvrière et de ses alliés. »

[…] Les femmes blanches aujourd’hui, au même titre que leurs sœurs des mouvements abolitionnistes et suffragistes, se doivent de s’élever pour dénoncer ce mensonge, tout comme l’ensemble du système qui permet l’oppression des Noirs. L’histoire américaine est riche en exemples du prix à payer — en ce qui concerne les droits démocratiques des femmes comme des hommes — pour avoir échoué à mener ce combat. Les suffragettes, lors de leur première incarcération, étaient délibérément placées sur des lits de camp à côté des prostituées noires afin de les « humilier ». Elles eurent la sagesse d’en saisir l’intention, à savoir que cette expérience soit rendue si douloureuse qu’aucune femme n’oserait plus se battre pour ses droits si elle devait endurer de telles conséquences. Mais c’est la lacune historique des leaders du mouvement féministe (principalement issues de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie) : avoir échoué à relier leurs propres luttes à celles visant les pleins droits démocratiques du peuple noir dans sa quête d’émancipation. Partant, toute prise de conscience grandissante sur la question de la femme se doit, de nos jours, de reconnaître que la question noire aux États-Unis est antérieure à cette question et en est distincte ; ce n’est que si nous combattons toutes les attitudes et les comportements de discrimination à l’encontre du peuple noir et si nous luttons pour la pleine égalité de ce peuple que les femmes, toutes les femmes, peuvent avancer dans leur lutte pour l’égalité des droits.

Pour le mouvement progressiste des femmes, la femme noire, qui combine un statut d’ouvrière, de noire et de femme, représente le lien vital de cette conscience politique accrue. Dans la mesure où, de plus, la cause de la travailleuse noire est promue, celle-ci pourra prendre la place qui lui revient de droit dans la direction prolétarienne noire du mouvement de libération nationale et, par sa participation active, contribuer à la classe ouvrière américaine tout entière, dont la mission historique est la réalisation d’une Amérique socialiste — la pleine et définitive garantie de l’émancipation de la femme. […] Gagner les femmes noires à la lutte pour la paix est décisif pour toutes les autres luttes. Même durant la guerre contre l’Axe [durant la Seconde Guerre mondiale, ndlr], ces femmes ont dû pleurer leurs fils soldats, lynchés alors qu’ils servaient dans une armée Jim Crow. Comment dès lors ne seraient-elles pas concernées par la lutte pour la paix ? […] Notre Parti, fort de ses principes marxistes-léninistes, se fonde sur un programme visant la pleine égalité économique, politique et sociale pour le peuple noir et pour l’égalité des femmes. Qui, plus que la femme noire, entre tous la plus opprimée, la plus exploitée, peut appartenir à notre Parti ? Les femmes noires peuvent, et doivent, apporter une contribution considérable à la vie quotidienne comme au travail du Parti. Concrètement, cela signifie que la responsabilité première incombe aux camarades blancs, qu’ils soient hommes ou femmes — les camarades noirs doivent toutefois participer aussi à cette tâche. Les femmes communistes noires doivent partout et dès maintenant prendre la place qui leur revient dans la direction du Parti, et ce à tous les niveaux. La capacité de lutte, le talent militant et organisationnel des femmes noires peuvent, à condition d’être bien utilisés par notre Parti, constituer un puissant levier pour faire avancer les travailleurs noirs — hommes et femmes —, en tant que force essentielle du mouvement de libération du peuple noir, afin de cimenter l’unité entre Noirs et Blancs dans la lutte contre l’impérialisme de Wall Street et d’enraciner le Parti dans les secteurs les plus exploités et les plus opprimés de la classe ouvrière et de ses alliés.

(DR)

Lors des réunions du Parti, nous devons nous livrer à une discussion intensive sur le rôle des femmes noires, pour que nos membres aient une vision claire afin d’entreprendre les luttes qui s’imposent dans les petits commerces et au sein des communautés. Nous devons mettre un terme à la pratique selon laquelle de nombreuses femmes noires qui nous rejoignent — qui, dans leurs églises, leurs communautés et leurs groupes fraternels sont des leaders et disposent en cela d’une expérience inestimable à offrir à notre Parti — se retrouvent soudain dans nos réunions à devoir faire leurs premières armes sur le plan organisationnel. Il faut en finir avec notre incapacité à créer dans nos réunions une atmosphère autre que celle où les nouvelles recrues — les femmes noires, en l’occurrence — sont confrontées à l’« invisibilisation » ou à des tentatives de les « fondre » dans un moule. Outre leur caractère ségrégationniste, de telles attitudes confondent la nécessité fondamentale de compréhension du marxisme-léninisme que notre Parti offre à tous les travailleurs — et qui renforce leur compréhension politique — avec un mépris chauvin à l’encontre des talents organisationnels des nouveaux membres noirs, ou encore face à l’opportunité qu’ils soient promus au sein de la direction.

Pour gagner la participation des femmes noires à la coalition antifasciste et anti-impérialiste, pour les amener à plus encore de militantisme et d’implication dans les luttes actuelles et futures contre l’impérialisme de Wall Street, les progressistes doivent prendre politiquement conscience de leur statut spécifique d’opprimées. C’est cette conscience, renforcée par les luttes, qui convaincra des milliers de personnes que seul le Parti communiste, en tant qu’avant-garde de la classe ouvrière et ayant pour perspective ultime le socialisme, est en mesure d’obtenir pour les femmes noires — pour tout le peuple noir — la pleine égalité et dignité de leur condition dans une société socialiste, au sein de laquelle les contributions ne seront plus mesurées à l’aune de l’origine nationale ni de la couleur : une société dans laquelle les hommes et les femmes contribueront selon leur capacité et recevront in fine, en vertu du communisme, selon leurs besoins.


Texte paru — sous le titre « An End to the Neglect of the Problems of the Negro Woman ! » — dans le n° 6 du journal Political Affairs en juin 1949. Traduit de l’anglais pour le site de Ballast.
Photographie de bannière : 125th Street, 1946, par Todd Webb.


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