Pour un monde socialiste — Huey P. Newton (Black Panther Party)


Semaine « Résistances afro-américaines »

« Les défis sont plus grands aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier », nous confiait il y a peu Emory Douglas, ancien ministre de la Culture du Black Panther Party. Remontons tou­te­fois au 16 jan­vier 1970 : Sechaba, le jour­nal du Congrès natio­nal afri­cain, publie un entre­tien avec le cofon­da­teur dudit par­ti, Huey Percy Newton. Une décen­nie aupa­ra­vant, le régime de l’a­par­theid a décla­ré hors-la-loi l’or­ga­ni­sa­tion (plus connue sous l’a­cro­nyme ANC) et l’an­née 1969 a vu, en pleine guerre du Vietnam et sur le sol états-unien, l’é­mer­gence du mou­ve­ment LGBT suite à la répres­sion poli­cière, le coup d’é­clat de la vague hip­pie avec le fes­ti­val de Woodstock et l’oc­cu­pa­tion de l’île d’Alcatraz par des Native Americans. Martin Luther King a été assas­si­né il y a deux ans, le Che trois, Malcolm X cinq ; Mandela est quant à lui en pri­son depuis huit ans. Le Black Panther Party, créé en 1966, aspire à la « la fin de la spo­lia­tion de [la] com­mu­nau­té noire par les capi­ta­listes » et struc­ture, les armes à la main et face à l’hos­ti­li­té du FBI, un impor­tant réseau anti­ra­ciste de cli­niques gra­tuites, de dis­tri­bu­tion de vête­ments et de nour­ri­ture, de cours d’au­to­dé­fense et d’é­co­no­mie — tout en lut­tant contre l’al­coo­lisme et les tra­fics de drogue. Si leur mar­xisme-léni­nisme abrupt, leur avant-gar­disme et leur tro­pisme armé ont de quoi faire ques­tion1, n’en demeurent pas moins, pour aujourd’­hui comme pour demain, leur désir de coa­li­tion large (Newton en appe­lait à une alliance entre les révo­lu­tion­naires noirs et « les groupes de libé­ra­tion gay et de libé­ra­tion des femmes »), leur exi­gence inter­na­tio­na­liste et maté­ria­liste, leur sou­ci d’une orga­ni­sa­tion au quo­ti­dien, leur volon­té de mener une « lutte des classes et non une lutte des races ». Cet échange n’a­vait pas encore été tra­duit en fran­çais.


Monsieur Newton, je vous sou­haite une bonne sor­tie de pri­son et vous remer­cie de nous avoir accor­dé cette inter­view. Nous aime­rions d’a­bord que vous nous pré­ci­siez quelles sont les rela­tions entre le Black Panther Party et le mou­ve­ment Black Power.

Le Black Panther Party est né du mou­ve­ment Black Power, mais le Parti a trans­for­mé l’i­déo­lo­gie Black Power en une idéo­lo­gie socia­liste, mar­xiste-léni­niste. Le Black Power a ten­dance à avoir une orien­ta­tion capi­ta­liste, à l’ins­tar du pro­gramme de Marcus Garvey et du type d’or­ga­ni­sa­tion que dirige Elijah Muhammad [Nation of Islam, ndlr]. Le par­ti des Black Panthers estime que même la bour­geoi­sie noire n’est pas en mesure de riva­li­ser avec l’im­pé­ria­lisme, dont le foyer est ici, en Amérique du Nord. Les États-Unis sont le foyer de la bour­geoi­sie : ce pays n’est plus une nation mais un empire, qui contrôle le monde entier par l’é­co­no­mie et la force — la puis­sance mili­taire. Le par­ti des Black Panthers a trans­for­mé ce mou­ve­ment en un mou­ve­ment socia­liste ; nous ne sommes plus des natio­na­listes comme l’é­tait le Black Power, mais des inter­na­tio­na­listes.

« Nous esti­mons que les impé­ria­listes ne devien­dront pas boud­dhistes du jour au len­de­main ; ils ne dépo­se­ront pas leurs cou­teaux de bou­cher. »

La bour­geoi­sie amé­ri­caine a une por­tée inter­na­tio­nale parce qu’elle exploite la pla­nète : elle contrôle la richesse du monde ; elle a volé et usur­pé la richesse des peuples, y com­pris la colo­nie noire, ici, en Amérique, qui a été arra­chée à l’Afrique. Nous esti­mons que la seule façon de com­battre un enne­mi inter­na­tio­nal passe par une stra­té­gie inter­na­tio­nale d’u­ni­té de tous les peuples exploi­tés, qui ren­ver­se­ra la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale pour la rem­pla­cer par la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat : à savoir les tra­vailleurs du monde entier. Nous pen­sons éga­le­ment qu’une fois l’im­pé­ria­lisme détruit, la nation ne sera plus néces­saire car l’État dépé­ri­ra. Le monde entier appar­tien­dra alors au peuple, et les anciennes fron­tières natio­nales n’exis­te­ront plus. Nous pen­sons que le mou­ve­ment en est arri­vé au stade où la dia­lec­tique est sur le point de réa­li­ser l’ob­jec­tif ultime du socia­lisme, de l’i­déo­lo­gie sociale : le com­mu­nisme et l’ab­sence d’État.

Pouvez-vous nous par­ler un peu du pro­gramme d’ac­tion envi­sa­gé dans l’im­mé­diat pour le Parti et pour vous-même ?

Notre pro­gramme est la lutte armée. Nous avons noué des liens avec ceux qui, armés, se lèvent dans le monde entier, car nous pen­sons que c’est seule­ment par le pou­voir des armes que la bour­geoi­sie sera détruite et le monde trans­for­mé. Nous esti­mons que les impé­ria­listes ne devien­dront pas boud­dhistes du jour au len­de­main ; ils ne dépo­se­ront pas leurs cou­teaux de bou­cher. Par consé­quent, le peuple va devoir faire appel à cer­taines mesures pour réta­blir la paix dans le monde, maî­tri­ser les fous qui courent de par le monde et oppriment par­tout les gens. L’ennemi numé­ro un est la sphère diri­geante des États-Unis d’Amérique. Pour nous, les États-Unis sont la « ville » du monde et tous les autres pays la « cam­pagne ». À mesure qu’un pays devient libre, tous les autres sont ren­for­cés, parce qu’un ter­ri­toire libé­ré aura déjà éta­bli son assise : nous serons alors dans une meilleure posi­tion stra­té­gique pour lut­ter ; une nou­velle étape sera fran­chie dans l’ar­rêt du flux de matières pre­mières dont l’im­pé­ria­lisme a besoin pour ali­men­ter ses usines, ici, chez lui.

Une plage près de Capetwon, en Afrique du Sud (Keystone/Getty Images)

Nous étran­gle­rons len­te­ment l’im­pé­ria­lisme en libé­rant un pays après l’autre. Nous sou­te­nons donc nos frères et sœurs d’Afrique du Sud et du Nord, d’Asie et d’Amérique latine, qui luttent contre le capi­ta­lisme et l’im­pé­ria­lisme pour des objec­tifs socia­listes. Nous sou­te­nons toutes les luttes menées pour la liber­té, comme nous sou­te­nons nos frères et sœurs euro­péens qui luttent pour ren­ver­ser la bour­geoi­sie dans leur pays. Bien que nous ne soyons pas natio­na­listes, nous appuyons les guerres natio­nales d’in­dé­pen­dance car elles repré­sentent là aus­si une étape pour cou­per l’herbe sous le pied de la bour­geoi­sie inter­na­tio­nale, dont l’an­crage est ici, aux État-Unis. Nous esti­mons que chaque pays a le droit d’être natio­na­liste jus­qu’à un cer­tain point, à condi­tion d’être aus­si inter­na­tio­na­liste. Nous pen­sons que les Noirs en Amérique ont le devoir moral de reven­di­quer la natio­na­li­té afro-amé­ri­caine, parce que nous sommes un peuple colo­ni­sé — même si l’Histoire ne nous le per­met­tra pas. Il nous faut par­ve­nir au stade final du déve­lop­pe­ment socia­liste pour débar­ras­ser le monde de la menace impé­ria­liste — menace capi­ta­liste et bel­li­ciste. Une fois l’Amérique détruite, la nation ne sera plus d’au­cune néces­si­té. Les nations n’au­ront plus besoin de se défendre contre l’im­pé­ria­lisme : les États-Unis sont le pays impé­ria­liste le plus puis­sant du monde, et les autres pays impé­ria­listes dépendent de leur sou­tien. Au stade où nous en sommes, l’im­pé­ria­lisme sévit tou­jours. Partant, tous les pays, quels qu’ils soient, ont droit à reven­di­quer une natio­na­li­té ou à être natio­na­listes, à condi­tion d’être inter­na­tio­na­listes — s’ils sont seule­ment natio­na­listes, ils sont chau­vins. En étant à la fois natio­na­listes et inter­na­tio­na­listes, ils prennent conscience de la néces­si­té de libé­rer leur ter­ri­toire, mais aus­si qu’ils ont des inté­rêts com­muns avec tous les pays qui luttent contre l’im­pé­ria­lisme. Tout en res­pec­tant et en étant soli­daires de votre com­bat pour la nation et pour l’in­dé­pen­dance, tout en com­bat­tant à vos côtés, nous esti­mons qu’il faut éli­mi­ner toute néces­si­té pour un pays d’être en pre­mier lieu une nation. Voilà en quoi consiste l’i­dée de faire du monde un lieu où les fron­tières entre les pays ne seront plus néces­saires.

La direc­tion du Black Panther Party a été en butte à de vio­lentes attaques au cours de l’an­née écou­lée. Quels en ont été les effets sur le Parti ?

« Il nous faut par­ve­nir au stade final du déve­lop­pe­ment socia­liste pour débar­ras­ser le monde de la menace impé­ria­liste — menace capi­ta­liste et bel­li­ciste. »

La répres­sion engendre la résis­tance. Nous esti­mons, du fait que nous sommes atta­qués — et ces attaques sont extrê­me­ment vicieuses —, que nous devons tou­cher un endroit sen­sible. Nous inquié­tons les fas­cistes et ils se déchaînent, pré­ci­sé­ment parce que nous les met­tons en péril. Nous repré­sen­tons une menace pour leurs fon­de­ments, leur exis­tence mêmes. Si ce n’é­tait pas le cas, ils fein­draient de croire devant le monde entier que nous agis­sons bien pour la démo­cra­tie et ils nous sou­tien­draient dans nos droits à la liber­té de parole, à la liber­té de la presse et à l’ac­ti­vi­té poli­tique. Mais tous ces sup­po­sés droits civils démo­cra­tiques sont refu­sés au Black Panther Party, qui est l’a­vant-garde du peuple. Donc, le Parti doit tou­cher un point sen­sible ; il doit repré­sen­ter une menace pour les capi­ta­listes impé­ria­listes bureau­cra­tiques. Toutes les attaques dont nous fai­sons l’ob­jet sont bien­ve­nues. Nous sur­mon­te­rons tous les obs­tacles et avan­ce­rons en pas­sant d’une vague à l’autre. Nous débar­ras­se­rons le monde de la bour­geoi­sie et détrui­rons tous les monstres, jus­qu’à ce que le monde entier appar­tienne au peuple.

Selon vous, existe-t-il des oppor­tu­ni­tés révo­lu­tion­naires aux États-Unis ?

Je vou­drais sou­li­gner que, s’il n’y avait pas dans le monde entier des peuples qui com­battent l’im­pé­ria­lisme, notre posi­tion serait très fra­gile ici, aux États-Unis — que j’ap­pelle le centre urbain du monde. Mais nous savons que nous avons des amis, des com­pa­gnons d’armes qui affrontent un enne­mi com­mun : ce que nous esti­mons avoir fait, c’est ouvrir un nou­veau front. Nous essayons, plu­tôt, d’ou­vrir un nou­veau front, car nous ne reven­di­quons rien qui n’ait pas déjà été réa­li­sé. Quoi qu’il en soit nous avan­çons dans la lutte, nous ren­for­çons notre stra­té­gie de résis­tance et d’at­taque. Et si nous sommes en mesure de le faire, c’est parce que nous sommes bien conscients que les troupes fas­cistes amé­ri­caines sont divi­sées par les peuples du monde en lutte. Nous encou­ra­geons, nous admi­rons, nous avons même une grande admi­ra­tion pour les gué­rillas socia­listes ou com­mu­nistes par­tout dans le monde. Nous pen­sons que nous ne serons jamais libres tant que les nom­breux peuples colo­ni­sés ne le seront pas. Nous consta­tons que dans la plu­part des révo­lu­tions ayant mis en œuvre une tac­tique de gué­rilla, les zones urbaines — les villes — sont la der­nière zone dont on se soit occu­pé : les bases se sont d’a­bord ins­tal­lées dans les cam­pagnes. Désormais, de nom­breuses bases s’ouvrent à la cam­pagne. Nous avons pro­gres­sé à un tel point que, dans de nom­breux domaines, nous sommes pas­sés de la gué­rilla à une forme d’ar­mée popu­laire qui peut opé­rer en face à face, en col­li­sion fron­tale avec l’im­pé­ria­lisme. Et cela n’est dû qu’à la grande per­sé­vé­rance et à la grande force dont vous avez fait preuve, vous et les gens du monde entier. Même si nous sommes atta­qués de toutes parts, nous nous effor­ce­rons tou­jours de suivre votre exemple. Nous savons bien que vous aus­si, vous êtes atta­qués de tous les côtés par l’en­ne­mi. Parce que vous conti­nuez à résis­ter, vous nous avez don­né la force de conti­nuer nous aus­si. Jusqu’à la vic­toire. Un jour, nous nous ren­con­tre­rons et nous la célé­bre­rons, parce que je suis convain­cu que nous l’ob­tien­drons. Notre modèle, c’est la gué­rilla.

Des étu­diants marchent contre la guerre, à Boston, le 16 octobre 1965 (AP/Frank C. Curtin)

Quelle a été l’ins­pi­ra­tion majeure des Black Panthers ?

Selon moi, non seule­ment Fidel et le Che, Hô Chi Minh, Mao et Kim Il Sung, mais aus­si toutes les uni­tés de gué­rilla qui opèrent au Mozambique et en Angola, ain­si que les com­bat­tants pales­ti­niens qui luttent pour un monde socia­liste. Je pense que tous ont repré­sen­té d’im­por­tantes sources d’ins­pi­ra­tion pour le Black Panther Party. Comme je l’ai dit, ce sont des exemples pour tous les gué­rille­ros. Les gué­rillas qui opèrent en Afrique du Sud et dans de nom­breux pays ont exer­cé une grande influence sur nous. Nous étu­dions leur exemple et nous le sui­vons. Nous sommes très inté­res­sés par la stra­té­gie uti­li­sée au Brésil — dans une zone urbaine —, et nous avons pré­vu de nous en ser­vir. Nous avons évi­dem­ment été influen­cés par toutes les per­sonnes qui luttent dans le monde. En ce qui concerne le contrôle de notre Parti, c’est notre Comité cen­tral qui l’exerce. Mais je ne nie­rai pas l’in­fluence qu’il peut avoir : ce qui n’est pas une cri­tique, selon nous, parce que j’es­time que nous devrions tous apprendre les uns des autres. 

L’an dernier, il exis­tait un front uni, la Conférence natio­nale de lutte contre le fas­cisme, qui com­pre­nait un cer­tain nombre de groupes dont SDS, le Dubois Club et le Parti com­mu­niste des États-Unis. Quelle est la poli­tique du Black Panther Party sur ce genre de rela­tions ?

« Nous devons avoir une masse popu­laire pour rem­por­ter la vic­toire, parce que la vic­toire n’est pas pour nous, mais pour le peuple. »

Notre poli­tique est d’être amis de tous les mar­xistes et de recher­cher des coa­li­tions et des alliés dans ce pays-ci et par­tout dans le monde. Sans mou­ve­ment popu­laire, jamais nous ne pour­rions réus­sir ; et quand je dis « popu­laire », c’est dans le vrai sens, inter­na­tio­na­liste, du mot. Il faut une masse popu­laire pour rem­por­ter la vic­toire : parce que la vic­toire n’est pas pour nous mais pour le peuple. Dès lors, le peuple doit être pris en consi­dé­ra­tion et prendre part à la lutte, et ce à tous les niveaux. Nous esti­mons qu’une part de notre rôle, en tant qu’a­vant-garde, consiste à édu­quer les gens petit à petit, à les gui­der et les aider à com­prendre les forces sociales en pré­sence, et la dia­lec­tique du moment. Ce n’est pos­sible que si les gens sont impli­qués dans la pra­tique et à tous les niveaux de la lutte. Nous avons de vraies rela­tions avec des forces de coa­li­tion ; nous entre­te­nons avec tous les groupes avec les­quels nous tra­vaillons des rela­tions fra­ter­nelles : nous espé­rons les déve­lop­per avec d’autres, dont pour cer­tains nous n’a­vons même pas enten­du par­ler.

Le Black Panther Party sou­haite-t-il éta­blir des contacts plus directs avec les luttes de libé­ra­tion en Afrique, en Amérique latine et en Asie ?

Oui, nous pen­sons que nous devons apprendre encore plus les uns des autres si nous vou­lons éta­blir entre nous une meilleure com­mu­ni­ca­tion. L’une des prin­ci­pales dif­fi­cul­tés réside dans la com­mu­ni­ca­tion. Il s’a­git d’une lutte inter­na­tio­nale. Le Black Panthers Party va jus­qu’à ima­gi­ner une nou­velle Internationale, une Internationale qui serait fon­dée sur la lutte armée et l’i­déo­lo­gie socia­liste. La situa­tion de l’Internationale aujourd’­hui s’est selon nous plu­tôt dété­rio­rée en ce qui concerne le tiers monde — en par­ti­cu­lier les pays du tiers monde impli­qués dans la lutte armée. L’Internationale a pris des demi-mesures ; elle a cri­ti­qué de nom­breuses guerres natio­nales d’in­dé­pen­dance et leur tac­tique de la lutte armée, selon elle trop pré­ci­pi­tées et dénuées de visées poli­tiques suf­fi­sam­ment ortho­doxes. Il est pour nous néces­saire de ren­ver­ser la petite noblesse et les fonc­tion­naires cor­rom­pus, et nous ne voyons qu’une seule façon de le faire. Nous ne croyons pas que cela soit pos­sible par la négo­cia­tion ou la poli­tique élec­to­rale, ni par tout autre moyen non-violent. Notre enne­mi est violent, et nous devons le trai­ter de manière appro­priée.

Cambridge (Peter Dunne/Getty Images)

Plus précisé­ment : être en contact avec le mou­ve­ment de libé­ra­tion de l’Afrique du Sud vous inté­resse-t-il — et si oui, sous quelle forme ?

Comme vous le savez, nous avons offert des troupes au peuple viet­na­mien en témoi­gnage de notre soli­da­ri­té inter­na­tio­nale. Dans le même temps, nous avons pré­ci­sé que nous enver­rions des troupes ou en offri­rions à tout ami qui les accep­te­rait. Pour nous, c’est un geste d’a­mi­tié suprême que d’en­voyer nos cama­rades ver­ser leur sang sur votre sol au nom de la liber­té, dans l’in­té­rêt du peuple et contre l’en­ne­mi impé­ria­liste. S’il y a autre chose que nous puis­sions faire dans la lutte pour bri­ser les liens qui nous enchaînent, alors faites-le nous savoir : nous sommes prêts à l’exa­mi­ner.

La lutte en Afrique du Sud ren­contre-t-elle un large inté­rêt aux États-Unis ? Que peut faire Sechaba pour faire connaître la révo­lu­tion sud-afri­caine chez les Noirs amé­ri­cains ?

Nous, Black Panther Party, for­mons un groupe d’a­vant-garde ; nous sommes néces­sai­re­ment plus éclai­rés que les masses et très inté­res­sés par la por­tée inter­na­tio­nale des choses. Les gens sont les mêmes par­tout dans le monde, tel­le­ment inféo­dés à leur sur­vie quo­ti­dienne que la plu­part du temps ils ferment les yeux sur le carac­tère inter­na­tio­nal de la lutte, ou ne le com­prennent pas. C’est pour­quoi il est de notre devoir, avant tout, d’é­veiller la conscience du peuple par l’é­du­ca­tion. Nous aime­rions avoir plus d’in­for­ma­tions sur la lutte en Afrique du Sud. Nous sommes au cou­rant, mais il nous fau­drait plus d’in­for­ma­tions sur votre lutte armée et sur les opé­ra­tions de gué­rilla afin que nous puis­sions nous en faire l’é­cho. Nous aurions besoin d’i­mages fil­mées. Nous sillon­nons la com­mu­nau­té au volant de camion­nettes pour pro­je­ter des films aux gens dans la rue, par exemple des films de la révo­lu­tion qui a eu lieu en Algérie. La com­mu­nau­té est très impres­sion­née par ce genre de choses car elle peut faci­le­ment voir les liens exis­tant entre la façon dont les Français traitent les Algériens et celle dont nous sommes trai­tés dans ce pays. Il existe un vieux dic­ton : « Une image vaut mille mots. » Les gens ne lisent peut-être pas autant qu’ils le devraient, c’est pour­quoi nous avons trou­vé très utile, dans le cadre de notre édu­ca­tion poli­tique, de mon­trer des films. Si vous avez des pho­tos ou des séquences fil­mées à nous envoyer, je vous assure que cela sera mon­tré au sein des com­mu­nau­tés noire, chi­noise, indienne et blanche. Il y a main­te­nant dans ce pays des Blancs pauvres qui s’en­gagent dans la lutte com­mune, et nous nous asso­cions à cet enga­ge­ment. Nous espé­rons que la par­ti­ci­pa­tion de nom­breux groupes eth­niques à l’é­chelle natio­nale crée­ra des liens entre les gens et fera en sorte qu’ils fran­chissent le pas et s’i­den­ti­fient à d’autres, vivant dans d’autres pays et sus­cep­tibles d’a­voir une ori­gine eth­nique ou un milieu cultu­rel dif­fé­rents.


Traduit de l’an­glais par Ballast — ori­gi­nal : « Repression Breeds Resistance », Huey Newton In Conversation With Sechaba, 16 jan­vier 1970 (publié dans le recueil To Die for the People, City Lights Publishers, 2009).
Photographie de ban­nière : Huey P. Newton, sur une célèbre affiche du BPP.


REBONDS

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  1. Dans De l’Oncle Tom aux Panthères, paru en 1973, Daniel Guérin déplo­rait la struc­tu­ra­tion « essen­tiel­le­ment auto­ri­taire, hié­rar­chique, avant-gar­diste » des Panthers et le culte de la per­son­na­li­té mis en place autour de Newton, par­fois com­pa­ré au Christ. Il regret­tait éga­le­ment la pré­do­mi­nance du lum­pen­pro­lé­ta­riat dans leurs rangs, ain­si que le viri­lisme et le sexisme trop sou­vent déployés — ces cri­tiques, notait-t-il, étaient pour par­tie par­ta­gées par les cadres des Panthers eux-mêmes.
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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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