Pandémie et canicule : pour un communisme du désastre


Texte inédit | Ballast

« Canicule et Covid : les liai­sons dan­ge­reuses », indiquait un titre de presse en 2022. On s’in­quié­tait alors des effets sani­taires de la conjonc­tion des deux phé­no­mènes. Cet été-là, la cani­cule a cau­sé la mort de plus de 60 000 per­sonnes en Europe. Parmi les vic­times, on s’en doute, ce sont les plus pauvres, les plus mal logés, les plus iso­lés qui ont été tou­chés en pre­mier lieu. En somme : les plus vul­né­rables. Si les consé­quences conjointes de la pan­dé­mie et des épi­sodes de forte cha­leur ont par­fois été évo­quées, peu de cas a été fait de leurs racines com­munes, des inéga­li­tés que ces phé­no­mènes tra­hissent et des leviers d’ac­tion col­lec­tifs afin de se pro­té­ger. Pour ten­ter de reprendre la main face à des catas­trophes désor­mais pla­né­taires, l’au­teur de ce texte pro­pose, à l’is­sue d’une ana­lyse maté­ria­liste métho­dique, un « com­mu­nisme du désastre ». Ses prin­cipes : une « soli­da­ri­té radi­cale » et l’« auto­dé­fense sani­taire ». ☰ Par Brissenden


« on apprend à vivre sur le volcan »
jef klak, n° 7, « Terre de feu »

Près de 170 000 depuis 2020 et plus de 33 000 depuis 2014. Ce sont les chiffres des per­sonnes mortes, en France, des suites du covid et de la cani­cule. Aucun sen­sa­tion­na­lisme ici : les rap­pe­ler ne suf­fit pas à contre­ve­nir à l’apathie géné­rale, à l’oubli qui frappe les mort·es et l’abandon qui pèse sur les per­sonnes vul­né­rables. Plus encore que celles et ceux qui en sont décédé·es, il y a celles et ceux qui sont mis·es en dan­ger, qui doivent se débrouiller avec des corps éprou­vés, des quo­ti­diens ébran­lés, des milieux deve­nus invi­vables. Le col­lec­tif com­mu­niste Out of the Woods défi­nit la catas­trophe envi­ron­ne­men­tale et cli­ma­tique comme « la des­truc­tion socia­le­ment dif­fé­ren­ciée des moyens de notre sub­sis­tance1 ». Cette pers­pec­tive prend une force par­ti­cu­lière en temps de pan­dé­mie et de cani­cule, mar­qués par une des­truc­tion inten­si­fiée, rava­geuse, de nos condi­tions de sub­sis­tance. Une telle des­truc­tion n’a rien d’une simple pos­si­bi­li­té : elle est déjà à l’œuvre dans le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme racial et hété­ro­pa­triar­cal, pro­dui­sant des dégra­da­tions dif­fé­ren­ciées, bien inégales, selon les condi­tions de classe, de genre et de race. Partir de la défi­ni­tion que pro­pose Out of the Woods per­met de déve­lop­per une ana­lyse maté­ria­liste des logiques et des atteintes de la pan­dé­mie et de la canicule.

Si de nom­breux points com­muns appa­raissent entre les deux phé­no­mènes, il ne s’agit pas seule­ment de rele­ver des res­sem­blances, en se limi­tant à leurs mani­fes­ta­tions, mais de rendre compte de méca­nismes simi­laires. Pour ce faire, il n’est pas suf­fi­sant d’identifier des paral­lèles pour avan­cer que les menaces sur la san­té et la catas­trophe envi­ron­ne­men­tale sont liées — tout cela est deve­nu une évi­dence. C’est aux croi­se­ments de leurs logiques qu’il faut s’intéresser, pour carac­té­ri­ser les struc­tures com­munes de la pro­ve­nance, de l’incidence et du trai­te­ment de la pan­dé­mie et de la cani­cule : leurs dif­fé­rences n’empêchent pas de les prendre ensemble, c’est même un geste néces­saire pour com­prendre ce qu’il se passe et agir contre.

Conséquences proches, peines multiples, cibles communes

« Il faut carac­té­ri­ser les struc­tures com­munes de la pro­ve­nance, de l’incidence et du trai­te­ment de la pan­dé­mie et de la canicule. »

Tant la pan­dé­mie que la cani­cule sont des effets d’un ravage déjà ancien (exploi­ta­tion et pré­da­tion du vivant, urba­ni­sa­tion et arti­fi­cia­li­sa­tion galo­pantes, alté­ra­tion et des­truc­tion des milieux). Mais elles causent des ravages tout aus­si impor­tants, mor­tels, avec des consé­quences simi­laires. Contracter le covid pro­voque une fatigue intense, des dou­leurs res­pi­ra­toires, des cour­ba­tures, des maux de gorge et de tête. Cette liste s’étend et devient inter­mi­nable au fil de l’avancée de la pan­dé­mie : le virus expose aus­si à de nom­breux pro­blèmes car­dio­vas­cu­laires, neu­ro­lo­giques et immu­ni­taires2. Dans le cas de la cani­cule, le sys­tème de ther­mo­ré­gu­la­tion est per­tur­bé, l’organisme souffre de fatigue intense, le risque de choc car­dio­vas­cu­laire s’accroît dan­ge­reu­se­ment, des dif­fi­cul­tés res­pi­ra­toires appa­raissent. Surtout, l’hyperthermie et la déshy­dra­ta­tion condamnent les per­sonnes qui ne sont pas prises en charge à temps à la mort.

Chacune attaque et affai­blit les orga­nismes avec une inten­si­té gran­dis­sante à mesure que les occur­rences se répètent. Une contrac­tion du covid rend la pro­chaine davan­tage dan­ge­reuse et favo­rise la conta­mi­na­tion à d’autres mala­dies infec­tieuses3. Plus encore qu’une erreur scien­ti­fique, la croyance en une immu­ni­té ren­for­cée consti­tue un men­songe meur­trier. De même, la pro­gres­sion des tem­pé­ra­tures abou­ti­ra à une cha­leur agres­sive même en dehors des épi­sodes cani­cu­laires : la durée des épi­sodes s’ac­croît, leur fré­quence s’in­ten­si­fie et leurs consé­quences deviennent tou­jours plus néfastes. Une logique du pire s’enclenche, les dégâts de l’une ren­contrent, s’additionnent et se mélangent avec ceux de l’autre. Il était clair que le risque de pan­dé­mie ne fai­sait que s’ac­croître avec la pro­gres­sion du désastre en cours : là où les conspi­ra­tion­nistes croient déce­ler une habile mani­pu­la­tion des masses, il n’y a en réa­li­té qu’une hypo­thèse tou­jours plus pro­bable à cause de la dévas­ta­tion des milieux. Rien n’exclut, dès lors, qu’un nou­vel épi­sode pan­dé­mique appa­raisse pro­chai­ne­ment, bien au contraire4. Pareillement, les cani­cules seront plus fortes, plus longues et plus nom­breuses (deux fois plus d’ici quelques décen­nies d’après le GIEC5). Nos étés sont ceux d’un monde trans­for­mé en étuve : « le temps qu’il fait per­met d’éprouver et de ren­con­trer l’épaisseur de la catas­trophe cli­ma­tique6 ». Davantage que des évé­ne­ments extra­or­di­naires, les cani­cules com­posent une « nou­velle nor­ma­li­té », pour reprendre les termes du géo­graphe Mike Davis7.

[Hans Hartung]

Surtout, pan­dé­mie et cani­cule ont des cibles simi­laires. Si tout corps est vul­né­rable à leurs effets, ce sont essen­tiel­le­ment des per­sonnes pauvres, âgées et fra­giles qui les subissent. Sous un régime capi­ta­liste, raciste et hété­ro-patriar­cal, la san­té a pour véri­té pre­mière d’être une affaire d’inégalités. Ce n’est pas un hasard si le covid et les fortes cha­leurs ont des consé­quences désas­treuses dans les quar­tiers popu­laires. D’emblée, le covid y fut dévas­ta­teur. Quantité d’activités labo­rieuses sup­posent d’être au contact de nom­breuses autres per­sonnes, accrois­sant le risque d’attraper le virus. À cela s’ajoutent la san­té déjà dégra­dée des per­sonnes pauvres et raci­sées ain­si qu’une plus faible dis­po­ni­bi­li­té des équi­pe­ments de soin dans les régions qu’elles habitent. Or, le covid a d’autant plus de chance de se déve­lop­per et d’avoir une inci­dence grave qu’il trouve des corps fati­gués et abî­més, avec une pré­va­lence plus impor­tante des comor­bi­di­tés (obé­si­té, dia­bète, mala­dies res­pi­ra­toires). Au prin­temps 2020, le dépar­te­ment de la Seine-Saint-Denis comp­tait la sur­mor­ta­li­té la plus impor­tante de la région Île-de-France : il com­porte une den­si­té de popu­la­tion 64 fois supé­rieure à la moyenne natio­nale et un taux d’équipement hos­pi­ta­lier quatre fois infé­rieur à celui de Paris8.

Les consé­quences de la cani­cule sont elles aus­si bien plus acca­blantes dans les quar­tiers popu­laires que dans les lieux de vie des classes aisées, que ce soit à Marseille, Lille, Paris ou ailleurs9. Des iso­la­tions défaillantes, le règne du béton ain­si que l’absence d’espaces verts et de points de fraî­cheur pro­voquent des étés infer­naux. C’est ce qui pousse des adolescent·es à ouvrir des bouches à incen­die sous le soleil assom­mant pour faire cou­ler l’eau et se rafraî­chir. À chaque fois, ces actions pro­voquent une panique morale avec une flam­bée de com­men­taires racistes par des indi­vi­dus qui, loin d’être déran­gés par le main­tien de popu­la­tions entières dans des espaces de vie indignes et sépa­rés, crient au désordre dès qu’ils constatent amè­re­ment que les popu­la­tions en ques­tion trouvent les moyens de sur­vivre à la cha­leur. Fatima Ouassak a mon­tré com­ment l’espace public dans les ban­lieues était construit pour reje­ter les habitant·es et encore plus les enfants et adolescent·es10 — un espace qui leur est d’autant plus hos­tile au cours des étés caniculaires.

« Canicule et pan­dé­mie frappent plus vio­lem­ment des lieux qui concentrent les vul­né­ra­bi­li­tés face aux risques et, par consé­quent, les dégâts se cumulent. »

Canicule et pan­dé­mie frappent plus vio­lem­ment des lieux qui concentrent les vul­né­ra­bi­li­tés face aux risques et, par consé­quent, les dégâts se cumulent. C’est le cas par exemple des pri­sons, des aires d’accueil pour Voyageurs ou encore des mai­sons de retraites et autres éta­blis­se­ments pour per­sonnes âgées. On retient dans ces lieux sépa­rés du reste de la socié­té des popu­la­tions jugées dan­ge­reuses, excé­den­taires ou impro­duc­tives. Du fait de la dif­fi­cul­té de main­te­nir des dis­tances néces­saires pour empê­cher des conta­mi­na­tions et de la fai­blesse des moyens de pro­tec­tion, sou­vent inexis­tants voire inter­dits (par exemple, les masques étaient pro­hi­bés en pri­son), le covid y a immé­dia­te­ment fait des ravages. Chaque été, la vie dans de telles ins­ti­tu­tions de contrôle devient insup­por­table : l’eau potable peut man­quer, les infra­struc­tures et l’absence de ven­ti­la­tion pro­duisent de véri­tables four­naises. Pire encore, face aux catas­trophes, les prisonnier·es sont mis·es à pro­fit comme main d’œuvre cor­véable, ici pour fabri­quer des masques au début de la pan­dé­mie, aux États-Unis pour aller com­battre les incen­dies — rap­pe­lant la néces­si­té, comme l’é­crivent Gwenola Ricordeau et Joël Charbit, de « tran­cher le nœud qui lie capi­ta­lisme, pri­son et des­truc­tion de la pla­nète11 ».

Il en va de même pour les aires d’accueil et les mai­sons de retraite. Pour les per­sonnes qui expé­ri­mentent au quo­ti­dien l’exclusion de l’antitsiganisme, le confi­ne­ment fut par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile12. Plus qu’ailleurs, les aires d’accueil sont ter­ribles pen­dant l’été, avec des ter­rains recou­verts de bitume, sans espaces ombra­gés sous les­quels s’abriter, le plus sou­vent situés à côté d’installations pol­luantes dont la noci­vi­té devient redou­table sous forte cha­leur13. Enfin, au cours de la cani­cule de 2003, trois quarts des plus de 15 000 mort·es avaient plus de 75 ans : les per­sonnes âgées ne sont plus utiles au capi­tal, leurs liens sociaux se désa­grègent avec l’isolement (la situa­tion des femmes âgées pauvres est d’autant plus grave). Face à cette héca­tombe, l’eugénisme et le vali­disme ont joué à plein. Ce n’était qu’un avant-goût de la pan­dé­mie, où diri­geants et édi­to­ria­listes ont four­ni quan­ti­té d’efforts pour mini­mi­ser la gra­vi­té du virus étant don­né qu’il tuait et tue sur­tout des per­sonnes âgées. Que les moyens de pro­tec­tion col­lec­tive aient cruel­le­ment man­qué dans les mai­sons de retraites et les hôpi­taux à cause de l’incurie de la pré­pa­ra­tion pré-pan­dé­mique et de sa ges­tion n’a pas sem­blé déran­ger tant de monde. Sans oublier que les per­sonnes âgées à l’extérieur de ces éta­blis­se­ments ont aus­si à subir une exclu­sion de l’espace public, du fait d’une peur légi­time d’attraper un virus dont on explique qu’il ne serait dan­ge­reux que pour elles.

[Hans Hartung]

Des lieux ras­sem­blant quo­ti­dien­ne­ment des masses de per­sonnes sont autant d’es­paces dan­ge­reux : les trans­ports, les écoles ou encore les lieux de tra­vail. Il suf­fit de prendre le métro, le RER ou un bus du mois de juin à sep­tembre pour vivre un cal­vaire, une situa­tion évi­dem­ment pire sous cani­cule. Concernant le covid, le résul­tat est iden­tique du fait de condi­tions simi­laires : d’un côté, l’absence de contrôle, de ven­ti­la­tion et de puri­fi­ca­tion de l’air, qui ne cir­cule pas et se rem­plit de toutes sortes de pol­lu­tion ; de l’autre, la concen­tra­tion de grandes quan­ti­tés de per­sonnes rap­pro­chées dans des endroits clos. Pareillement, du fait d’une iso­la­tion pré­caire et de maté­riaux défec­tueux, les bâti­ments sco­laires sont nom­breux à être de véri­tables pas­soires ther­miques. C’est para­doxa­le­ment en consi­dé­rant les enfants comme insen­sibles au covid qu’on les a d’autant plus exposé·es à ses dan­gers : à l’opposé de ce qu’ont affir­mé les idéo­logues sou­cieux que les parents conti­nuent d’aller au tra­vail, le covid a des effets graves sur les plus jeunes. C’est encore pire pour ce qui concerne les éta­blis­se­ments des quar­tiers popu­laires dont les salles et les cours sont pleines de pol­lu­tion atmo­sphé­rique, parce que situées direc­te­ment à proxi­mi­té des voies de cir­cu­la­tion où passent des dizaines de mil­liers de véhi­cules et des éta­blis­se­ment indus­triels qui tournent à plein. À terme, les écoles ont ain­si fini par deve­nir un des prin­ci­paux foyers de pro­pa­ga­tion du virus14.

Contrairement à ce qu’osait affir­mer une ministre il y a quelques années, le tra­vail conti­nue de tuer les pro­lé­taires : plus de 700 morts en 2019, près d’un mil­lier en 2021. Si le lien entre Covid et tra­vail est ténu, il importe de rap­pe­ler que le confi­ne­ment n’a pas eu lieu pour tout le monde puisque des pans entiers du pro­lé­ta­riat ont dû conti­nuer de tra­vailler : le per­son­nel soi­gnant, les cais­sières ain­si que les ouvrier·es du BTP. Par consé­quent, les espaces de tra­vail ont consi­dé­ra­ble­ment contri­bué à la trans­mis­sion du virus, du fait de la concen­tra­tion des travailleur·euses et de la fai­blesse des mesures de pro­tec­tion prises par les entre­prises (30 % des conta­mi­na­tions hors foyer15). Malgré cette réa­li­té épi­dé­mio­lo­gique, le patro­nat a obte­nu de l’État la res­tau­ra­tion des jours de carence des arrêts de tra­vail pour covid et la fin de l’o­bli­ga­tion de ne pas aller tra­vailler pen­dant et après une infec­tion. De même, le tra­vail ravage en temps de cani­cule. Au mois de sep­tembre, pas moins de six per­sonnes sont mortes des suites de l’exposition à la cha­leur pen­dant qu’elles tra­vaillaient pour les ven­danges. Plus lar­ge­ment, que ce soit dans des bureaux, dans des entre­pôts et plus encore dans des usines et des chan­tiers, le tra­vail en période cani­cu­laire pousse l’organisme dans ses ultimes limites. Ce ne sont pas les quelques gor­gées d’eau, quand il est pos­sible de prendre des pauses, qui changent grand-chose à la situation. 

Santé, virus et chaleur : la négation et l’abandon

« De nom­breuses per­son­na­li­tés des sphères covi­do-néga­tion­nistes ont pas­sé leur été à pro­pa­ger l’idée selon laquelle la cani­cule serait inexis­tante, recy­clant les mêmes dis­cours et méthodes. »

À la fin de l’été der­nier, Florian Philippot insi­nuait que les mort·es pen­dant les ven­danges sous cani­cule pro­vien­draient en réa­li­té des effets secon­daires des vac­cins anti-covid. Sa décla­ra­tion com­bine trois élé­ments abjects : dés­in­for­ma­tion sur la pan­dé­mie (les vac­cins tuent), néga­tion du dérè­gle­ment cli­ma­tique (la cani­cule n’est pas dan­ge­reuse), défense du patro­nat et de la pro­duc­tion (ce n’est pas à cause des condi­tions de tra­vail si des gens meurent au tra­vail). De nom­breuses per­son­na­li­tés des sphères covi­do-néga­tion­nistes ont pas­sé leur été à pro­pa­ger l’idée selon laquelle la cani­cule serait inexis­tante, recy­clant les mêmes dis­cours et méthodes qu’ils uti­lisent depuis plus de trois ans face au virus16. Il y a des liens très forts entre celles et ceux qui se moquent de la pan­dé­mie et celles et ceux qui prennent à la légère la catas­trophe envi­ron­ne­men­tale : c’est autant le fait de struc­tures com­munes dans l’argumentation, avec des objec­tifs et des récits iden­tiques, que, très concrè­te­ment, parce que ce sont sou­vent direc­te­ment les mêmes per­sonnes qui livrent de tels pro­pos, avec des inté­rêts conver­gents17.

Mais, s’il est facile de s’en prendre aux pro­pos tenus par quelques fas­cistes, la cri­tique ne peut se faire comme le font le gou­ver­ne­ment et ses sou­tiens, tout contents d’avoir des adver­saires si affreux. À vrai dire l’extrême droite n’est pas une excep­tion mons­trueuse, sépa­rée du reste des forces poli­tiques d’une socié­té se trou­vant dans un pro­ces­sus de fas­ci­sa­tion avan­cée, avec ses struc­tures réac­tion­naires, auto­ri­taires, racistes mais aus­si dar­wi­nistes et eugé­nistes — autant de carac­té­ris­tiques mor­ti­fères qui dési­gnent très bien le trai­te­ment par le pou­voir de la pan­dé­mie comme de la catas­trophe envi­ron­ne­men­tale. Ce qui semble évident pour l’écologie vaut tout autant pour la pan­dé­mie : jamais on ne pour­ra atta­quer le pou­voir en repre­nant des mots d’ordre issus de l’extrême droite. Il ne faut pas non plus limi­ter les gou­ver­nants et l’extrême droite au camp de l’ignorance puisque, si leurs inep­ties doivent être démon­tées, leurs argu­ments et pro­jets s’ancrent dans des ratio­na­li­tés par­ti­cu­lières, visant à garan­tir l’ex­ploi­ta­tion et la domi­na­tion. Alors ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer répé­tait que le covid ne se pro­pa­geait pas à l’école, mépri­sant la réa­li­té épi­dé­mio­lo­gique à laquelle il avait évi­dem­ment accès. De même, l’aérosolisation du virus ain­si que, par consé­quent, la néces­si­té des masques et d’une aéra­tion des lieux clos n’ont ces­sé d’être mini­mi­sées voire tout bon­ne­ment niées par le gou­ver­ne­ment. C’est dans une logique simi­laire qu’à la fin du mois d’août der­nier, un dépu­té du Rassemblement natio­nal s’en est pris au GIEC : en pleine jour­née cani­cu­laire, il affir­mait que, si les ques­tions cli­ma­tiques et éco­lo­giques deviennent une pré­oc­cu­pa­tion de son par­ti, il ne fau­drait pas céder au catas­tro­phisme18. Qu’importe si le ministre de la Transition éco­lo­gique l’attaqua ensuite pour « fla­grant délit de déni cli­ma­tique », les auto­ri­tés ne cessent d’émettre les mêmes appels au calme pour maî­tri­ser la situa­tion, c’est-à-dire la faire per­du­rer. Croyant s’occuper des pro­blèmes, leur prin­ci­pale réponse consiste à gérer la catas­trophe par la res­pon­sa­bi­li­sa­tion indi­vi­duelle propre à l’eugé­nisme capi­ta­liste — soit l’ex­po­si­tion de la popu­la­tion aux mala­dies, bles­sures et une plus forte mor­ta­li­té du fait de la faible valeur qui est accor­dée à la vie des indi­vi­dus, jugés utiles pour leur seule force de tra­vail19.

[Hans Hartung]

Pour la cani­cule autant que pour la pan­dé­mie, il s’avère néces­saire de dis­tin­guer l’image que le pou­voir veut don­ner de ses actions et la réa­li­té tan­gible des dégâts. Se limi­ter à la pre­mière revient à accep­ter la fic­tion qu’il pro­pose. Croire que l’État puisse jouer un rôle neutre, voire bien­veillant, face aux méchants capi­ta­listes relève d’une idée sau­gre­nue, inva­li­dée depuis long­temps par son rôle de pro­tec­tion de l’ordre, de la pro­prié­té et du mar­ché ain­si que son trai­te­ment struc­tu­rel des popu­la­tions pauvres, raci­sées, malades et déviantes20. Surtout, ses quelques inter­ven­tions vont avec un aban­don, qui est la moda­li­té prin­ci­pale de sa ges­tion. Actions et non-actions : les deux doivent tou­jours être prises ensembles, les pre­mières étant sou­vent auto­ri­taires, les secondes bles­sant et tuant par négli­gence et oubli. C’est d’autant plus le cas pour la pan­dé­mie que les mesures ont main­te­nant pris fin. Pareil pour la cani­cule, les per­sonnes fra­giles ont été et conti­nuent d’être délais­sées, chaque indi­vi­du mort étant un « sacri­fié de l’indifférence » selon les mots du jour­na­liste Jean Stern21. Comme l’avance Eric Klinenberg dans son autop­sie sociale de la cani­cule qui frap­pa la ville de Chicago en 1995, les épi­sodes cani­cu­laires sont « des assas­sins silen­cieux et invi­sibles de per­sonnes silen­cieuses et invi­sibles22 » (ou plu­tôt : réduites au silence et ren­dues invi­sibles). Une telle négli­gence n’est pas un état de fait for­tuit mais s’inscrit dans des inté­rêts par­ti­cu­liers qui guident les poli­tiques publiques et les déci­sions éco­no­miques. Cela relève alors d’un aban­don orga­ni­sé, selon l’ex­pres­sion for­gée par la géo­graphe Ruth Wilson Gilmore pour décrire le sys­tème car­cé­ral états-unien et qui paraît par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace pour décrire, plus lar­ge­ment, le trai­te­ment qui est fait des désastres pan­dé­mique et cli­ma­tique23.

S’il est sou­vent dit que tout pou­voir repose sur la peur, une de ses acti­vi­tés essen­tielles consiste aus­si à contre­dire, dis­qua­li­fier et apai­ser les peurs popu­laires24. Il faut res­ter calme face à ce qui nous assaille : une cha­leur effrayante devient une occa­sion de pro­fi­ter de la plage tard dans le mois de sep­tembre, un virus rava­geur ne doit pas être syno­nyme de désordre ou d’inquiétude. Il n’y a qu’à voir la légè­re­té avec laquelle les pics de tem­pé­ra­ture excep­tion­nels de fin d’été ont été trai­tés, exac­te­ment comme l’a été la recru­des­cence des conta­mi­na­tions au mois de sep­tembre. Ce n’est pas seule­ment de la dés­in­for­ma­tion : il y a dans ce détour­ne­ment du regard, qui vient mas­quer la gra­vi­té du réel en le pré­sen­tant sous des traits tran­quilles, l’essence même de la ges­tion des catas­trophes, une poli­tique de la terre brû­lée sous cou­vert d’une maî­trise pai­sible. À l’été 2022, quand il annon­çait la mise en place d’un numé­ro vert réser­vé aux épi­sodes cani­cu­laires, François Braun, alors ministre de la Santé, sui­vait la ligne : « Il faut apprendre à vivre avec le Covid. La cani­cule, il faut aus­si apprendre à vivre avec25 ».

« La bour­geoi­sie dis­pose de pro­tec­tions effi­caces lui per­met­tant d’atténuer le dan­ger et de pro­té­ger sa san­té, avec de nom­breux moyens alloués à une pré­ven­tion à la pointe de la technologie. »

Il importe de rap­pe­ler, enfin, que la bour­geoi­sie dis­pose de pro­tec­tions effi­caces lui per­met­tant d’atténuer le dan­ger et de pro­té­ger sa san­té, avec de nom­breux moyens alloués à une pré­ven­tion à la pointe de la tech­no­lo­gie. Pendant la cani­cule, il lui est pos­sible de sup­por­ter la cha­leur en res­tant au frais et au calme dans des habi­ta­tions cli­ma­ti­sées, tout en allant se rafraî­chir ailleurs, dans les mai­sons secon­daires et autres gîtes et hôtels à la mon­tagne ou à la plage. Ce fut la même chose au prin­temps 2020, les membres des classes aisées s’échappant des métro­poles pour pas­ser un prin­temps pai­sible, au vert, à l’abri du virus. Face au Covid, le contrôle de la qua­li­té de l’air est de plus en plus déve­lop­pé, avec des équi­pe­ments qui garan­tissent l’atmosphère saine des espaces de vie, de loi­sirs et de tra­vail de la bour­geoi­sie, alors même qu’on répète aux autres que la pan­dé­mie est ter­mi­née (il n’y a qu’à voir les mesures prises au der­nier forum de Davos26). À elle seule, la qua­li­té de l’air révèle les struc­tures qui hié­rar­chisent la socié­té27. Tandis que les masques FFP2 sont de moins en moins trou­vables dans les com­merces, avec des prix pro­hi­bi­tifs pour beau­coup, la masse doit se conten­ter de masques chi­rur­gi­caux qui s’a­vèrent moins effi­caces — de toutes façons, n’étant plus obli­ga­toire, le masque n’est qua­si­ment plus porté.

S’organiser face au danger

Réduire l’ampleur de futures pan­dé­mies et cani­cules sup­pose de mettre un terme, le plus vite pos­sible, au ravage éco­lo­gique, c’est-à-dire à l’exploitation et à la dévas­ta­tion à tout-va des milieux. Rien de nou­veau. Du côté des syn­di­cats, des appels ont été émis pour exer­cer le droit de retrait en période cani­cu­laire pour cause de mise en dan­ger des travailleur·euses, alors que le code du tra­vail ne pré­voit pas de tem­pé­ra­ture maxi­mum28. Il y a aus­si eu des prises de posi­tion, plus rares, mais d’une grande valeur, à l’encontre des mesures gou­ver­ne­men­tales lais­sant le virus pros­pé­rer29. Bien que néces­saires, la lutte ne se résume pas à l’expropriation et au déman­tè­le­ment des indus­tries et infra­struc­tures des­truc­trices et pol­luantes, mais doit inté­grer la néces­si­té de rendre habi­tables nos espaces de vie. Il ne s’agit pas de valo­ri­ser l’adaptation, mais de rele­ver des actions ayant voca­tion, dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, à s’en prendre à la fois aux sources et aux mani­fes­ta­tions des dangers.

[Hans Hartung]

Face à la radi­ca­li­sa­tion des risques pan­dé­miques et cani­cu­laires, l’urbanisme et l’architecture sont loin d’être inno­cents. Dans l’espace de la métro­pole où le soleil frappe si fort et l’air devient si pesant, l’aménagement des infra­struc­tures par­ti­cipe à accroître la menace : les bâti­ments, leurs maté­riaux et leur concen­tra­tion doivent être modi­fiés pour res­treindre les îlots de cha­leur ; les modes de trans­ports requièrent d’être repen­sés à la fois contre la voi­ture et contre l’entassement ; l’artificialisation et la béto­ni­sa­tion effré­nées doivent être arrê­tées30. Il ne suf­fi­ra pas de construire quelques points de fraî­cheur ici et là, le plus sou­vent acca­pa­rés par la bour­geoi­sie, mais des espaces popu­laires mul­ti­pliés, éten­dus, réap­pro­priés : des équi­pe­ments col­lec­tifs, ouverts et gra­tuits, des lieux ombra­gés et rafrai­chis­sants, des points d’eau, des quais, des jar­dins, des parcs, ain­si que des centres sociaux, d’accueil, de loi­sir et de soin pour ne pas subir la cha­leur fatale. S’en prendre à la pro­prié­té pri­vée de ces lieux ain­si qu’au scan­dale éco­lo­gique de leur uti­li­sa­tion res­treinte consti­tue aujourd’hui une étape fon­da­men­tale. Ce n’est qu’alors qu’il devien­drait pos­sible de pas­ser les semaines suf­fo­cantes de l’été un peu à l’abri.

Ces ques­tions d’aménagement prennent aus­si toute leur impor­tance en ce qui concerne la pan­dé­mie, puisque la manière dont nos lieux de vie sont concrè­te­ment occu­pés influe gran­de­ment sur la pro­gres­sion du virus. Parce que les par­ti­cules aéro­sols se pro­pagent sur­tout au sein d’endroits clos où l’air ne cir­cule pas, l’organisation maté­rielle de l’espace est fon­da­men­tale : « il s’agit moins de patients super­con­ta­mi­na­teurs que de lieux super­con­ta­mi­nants31 ». Or, cela inverse com­plè­te­ment la pers­pec­tive rete­nue par le pou­voir. C’est ce que sou­ligne le Comité pour l’extension des cou­rants d’air, qui appelle à défaire nos espaces fer­més et entas­sés, mais aus­si mal iso­lés, pol­luants et pol­lués. Concrètement, il importe de mul­ti­plier les cou­rants d’air, d’ouvrir les lieux étanches et sépa­rés, de faire cir­cu­ler l’air que nous inha­lons : « Le point de vue des cou­rants d’air adop­té, c’est le monde entier plon­gé dans la pan­dé­mie qui appa­raît comme un monde catas­tro­phique et clos. […] La ville serait ingé­rable si les cou­rants d’air comme les gens entraient et sor­taient de par­tout32 ». Depuis plu­sieurs mois, l’Association pour la réduc­tion des risques aéro­por­tés (ARRA) se charge d’informer sur la trans­mis­sion aéro­por­tée du virus et, sur­tout, de par­ta­ger des puri­fi­ca­teurs d’air, des équi­pe­ments essen­tiels pour rendre les lieux clos moins hostiles.

« Il y a un enjeu de pre­mière néces­si­té à refu­ser l’action poli­cière, qui s’étend d’abord et sur­tout dans les quar­tiers populaires. »

À par­tir de là, tout pointe vers la néces­si­té d’« une éco­lo­gie qui cherche à cas­ser les murs33 » — à entendre et appli­quer au sens propre. Alors que les res­sources éco­no­miques venaient à man­quer cruel­le­ment pour beau­coup au début de la pan­dé­mie, des grèves de loyer ont été lan­cées, une pra­tique qui s’est déve­lop­pée à des échelles variables en Italie, en Espagne, aux États-Unis mais aus­si en France34. Ce serait une réponse effi­cace de la part des loca­taires d’appartements mal iso­lés dans les­quels la tem­pé­ra­ture monte dan­ge­reu­se­ment en été. S’organiser col­lec­ti­ve­ment en temps de catas­trophes implique aus­si de faire contre et sans la police, alors que la répres­sion et la sur­veillance s’accroissent encore. Il y a un enjeu de pre­mière néces­si­té à refu­ser l’action poli­cière, qui s’étend d’abord et sur­tout dans les quar­tiers popu­laires. Au début de la pan­dé­mie, l’Observatoire de l’urgence sani­taire a ren­sei­gné la manière dont le main­tien de l’ordre poli­cier et l’autoritarisme gou­ver­ne­men­tal rele­vaient direc­te­ment d’une généa­lo­gie colo­niale et mili­taire et por­taient une fonc­tion contre-révo­lu­tion­naire35. Il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer qu’au cours des épi­sodes cani­cu­laires qui seront de pire en pire, la ques­tion se pose­ra urgem­ment : à moins d’en être empê­chée par des résis­tances col­lec­tives, la police éten­dra son qua­drillage et sa bru­ta­li­té. Durant l’été 1995 à Chicago, la police a ain­si été mobi­li­sée pour pro­té­ger l’ordre raciste et capi­ta­liste dans une ville désor­ga­ni­sée : des ser­vices entiers tour­naient dans les quar­tiers pauvres pour empê­cher les habitant·es de se rafraî­chir avec les bornes à incen­die tan­dis que d’autres sur­veillaient les maga­sins conte­nant des biens de pre­mière nécessité.

Pour un communisme du désastre

Face à l’une comme à l’autre, la désor­ga­ni­sa­tion des ser­vices de soin et plus lar­ge­ment leur appau­vris­se­ment orga­ni­sé obligent à repen­ser un contrôle popu­laire des ins­ti­tu­tions de san­té, direc­te­ment par les travailleur·euses qui y offi­cient et les usager·es qui y sont soigné·es. Se limi­ter à deman­der plus d’argent pour la san­té publique com­porte une impasse : davan­tage de moyens éta­tiques ne signi­fie pas un trai­te­ment de la san­té effi­cace, gra­tuit et éman­ci­pa­teur. S’il importe de conti­nuer de com­battre les poli­tiques d’austérité, nous dis­po­sons aus­si d’autres pos­si­bi­li­tés, qui néces­sitent de nous orga­ni­ser pour veiller tout autre­ment sur nos proches, nos ami·es, nos cama­rades, nos voisin·es, nos col­lègues et les autres, celles et ceux que nous ne connais­sons tou­jours pas alors que nous vivons à leurs côtés. Une veille qui se sai­sisse des défaillances nor­males de la ges­tion éta­tique et mar­chande non pour faire œuvre de rafis­to­lage, mais pour viser direc­te­ment aux struc­tures qui pro­duisent les afflic­tions et qui empêchent de bien les prendre en charge, par la consti­tu­tion d’un large et dense contrôle populaire.

[Hans Hartung]

Ces pra­tiques de soli­da­ri­té radi­cale sont à la fois le moyen et la fin de toute action révo­lu­tion­naire, ce à quoi elle aspire autant que ce par quoi elle peut s’étendre et per­du­rer. Aussi, elles ne sont pas des solu­tions réser­vées à quelques-un·es, comme une simple fuite, mais consti­tuent le ciment d’une lutte contre le désastre en cours, pour une éman­ci­pa­tion col­lec­tive : « Il ne suf­fit pas de construire un para­dis en enfer : nous devons tra­vailler contre l’enfer et le dépas­ser. Nous avons besoin de plus que des com­mu­nau­tés du désastre. Nous avons besoin d’un com­mu­nisme du désastre36 ». Il importe alors de reva­lo­ri­ser des actions d’entraide, dont la plu­part consti­tuent déjà un tis­su de sécu­ri­té essen­tiel au main­tien d’une vie qui ne soit pas trop dégra­dée, de les étendre et les mul­ti­plier. Les per­sonnes qui meurent pen­dant une cani­cule meurent le plus sou­vent direc­te­ment à cause de l’isolement. Plutôt que de le sup­pléer, l’autodéfense sani­taire se déploie comme une inter­ven­tion pour défaire un tel aban­don orga­ni­sé37. C’est ce pour quoi s’étaient orga­ni­sées les bri­gades de soli­da­ri­té popu­laire au prin­temps 2020 dans quelques métro­poles38.

On nous a pré­sen­té les mesures de pré­ven­tion comme contra­dic­toires : la cli­ma­ti­sa­tion et la ven­ti­la­tion contre la cha­leur font cir­cu­ler les par­ti­cules aéro­sols du virus, tan­dis que l’aération en ouvrant les fenêtres laisse entrer la cha­leur. Comme des ARS l’ont affir­mé, il fau­drait choi­sir : agir contre l’une ou contre l’autre. Il est pour­tant pos­sible de sor­tir de ce dilemme infer­nal. D’abord, en conti­nuant de faire valoir le port du masque dans les lieux clos, en fai­sant de la qua­li­té de l’air un sujet poli­tique, en amé­na­geant des espaces de frai­cheur aérés mais aus­si en éten­dant et ren­for­çant la soli­da­ri­té face au dan­ger. Prendre soin des autres passe par ne pas mettre en dan­ger les per­sonnes seules, fra­giles et malades, se pro­té­ger pour les pro­té­ger et vice-ver­sa. Soit en un mot : mettre au centre une pers­pec­tive communiste.

Alors que l’écriture de ce texte prend fin, au moment où l’immonde loi immi­gra­tion est en train d’être accep­tée et que la fas­ci­sa­tion du pays s’accélère, les mots et les actions des gilets noirs au prin­temps 2020 ont d’autant plus de force. Face à l’abandon et la répres­sion régnant dans les foyers où le virus pro­gres­sait, le col­lec­tif s’organisait : « On n’a pas atten­du la répres­sion sani­taire pour s’organiser et se défendre. Nous avons mis en place une cagnotte et orga­ni­sé un réseau de ravi­taille­ment des foyers pour se pro­té­ger de la mala­die. À l’aide de nos cama­rades des Brigades de soli­da­ri­té popu­laire qui sou­tiennent cette auto-orga­ni­sa­tion, nous sillon­nons les foyers pour dis­tri­buer du maté­riel. Ils se fichent de nous : c’est nous-mêmes qui nous pro­té­geons39 ! »


Illustrations de ban­nière et de vignette : Hans Hartung


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  1. Out of the Woods est un col­lec­tif de recherche inter­na­tio­nal qui pense l’écologie « dans une pers­pec­tive com­mu­niste, déco­lo­niale, fémi­niste et queer ». Collectif Out of the Woods, L’utopie main­te­nant ! Perspectives com­mu­nistes au désastre éco­lo­gique, Toulouse, Présence(s) édi­tions, 2023, p. 32.[]
  2. Mélanie Meloche-Holubowski, « Les mala­dies post-infec­tion, comme la COVID longue, plus fré­quentes qu’on ne le pense », Radio-Canada, 8 décembre 2023.[]
  3. Benjamin Mateus et Evan Blake, « Les réin­fec­tions au COVID-19 aug­mentent consi­dé­ra­ble­ment le risque de décès et de COVID long », World Socialist Web Site, 12 novembre 2022 .[]
  4. Sebastián Escalón, « Pandémies : l’éternel retour », CNRS Le Journal, 11 juillet 2023.[]
  5. AFP, « Canicules : des régions entières vont deve­nir invi­vables au cours des pro­chaines décen­nies », Franceinfo, 10 octobre 2022.[]
  6. Quentin Hardy, « Battre l’enfer quand il est chaud », Terrestres, 15 juin 2022.[]
  7. Mike Davis, « Écologie du feu et apo­ca­lypse : la seconde nature de la Californie », Agitations, 1er octobre 2020.[]
  8. Didier Fassin, Les mondes de la san­té publique. Excursions anthro­po­lo­giques. Cours au Collège de France 2020–2021, Seuil, Paris, 2021, p. 340.[]
  9. Voir l’étude car­to­gra­phique pré­cise réa­li­sée par Mickaël Correia, Donatien Huet et Cédric Rossi, « Inégalités cli­ma­tiques : com­ment les riches acca­parent les espaces verts », Mediapart, 12 août 2023.[]
  10. Fatima Ouassak, La puis­sance des mères. Pour un nou­veau sujet révo­lu­tion­naire, Paris, La Découverte, 2020.[]
  11. Gwenola Ricordeau et Joël Charbit, « États-Unis : les pri­son­niers face aux catas­trophes éco­lo­giques », Ballast, 22 mars 2019. Voir aus­si les textes ini­tia­le­ment parus au sein du jour­nal anti­car­cé­ral L’Échappée explo­rant l’abrasion sen­so­rielle que consti­tue la pri­son, en détaillant la diver­si­té et l’intensité des vio­lences qu’elle fait aux corps, notam­ment avec la cha­leur et la coro­na­vi­rus : La Brèche, Un peu de bon sens, que diable !, Toulouse, niet!éditions, 2022.[]
  12. La Voix des Rroms, « L’antitsiganisme court tou­jours », Bondy Blog, 15 mai 2020.[]
  13. « Antitsiganisme, pous­sières et cha­leur suf­fo­cante. Quand vient l’été pour les habi­tants d’une aire d’accueil pol­luée », lun­di­ma­tin, 6 juillet 2023, #390.[]
  14. Stéphane Korsia-Meffre, « Transmission de la Covid-19 : le rôle cen­tral des enfants et des écoles confir­mé », VIDAL, 1er juin 2023.[]
  15. Voir le dos­sier consa­cré au tra­vail en temps de pan­dé­mie par Cabrioles : « Travail », Cabrioles, 13 février 2023.[]
  16. William Audureau, « Canicule asymp­to­ma­tique : le nou­veau sar­casme approxi­ma­tif des covi­dos­cep­tiques », Le Monde, 9 août 2023.[]
  17. Voir la série « COVIDeniers : Anti-Science Coronavirus Denial over­laps with Climate Denial » par le col­lec­tif DeSmog.[]
  18. À pro­pos de l’é­co­lo­gi­sa­tion du fas­cisme, voir l’ouvrage d’Antoine Dubiau, Écofascismes, Caen, Éditions Grevis, 2022.[]
  19. Daniel Sarah Karasik, « Combattre l’eugénisme capi­ta­liste », Cabrioles, 21 juin 2022.[]
  20. « L’État contre le capi­tal ? », Agitations, 27 avril 2022.[]
  21. Jean Stern, Canicule. En sou­ve­nir de l’été 2003, Montreuil, Libertalia, 2020, p. 12. Il n’est pas ano­din que ce soit au prin­temps 2020 que Jean Stern déli­vra le témoigne per­son­nel de son hos­pi­ta­li­sa­tion à l’hôpital en août 2003, pile au moment où les ser­vices se rem­plis­saient des corps ago­ni­sants à cause de la cani­cule.[]
  22. Eric Klinenberg, Canicule. Chicago, été 1995 : autop­sie sociale d’une catas­trophe, Lyon, Éditions deux-cent-cinq et École urbaine de Lyon, 2021, p. 75.[]
  23. Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag : Prisons, Surplus, Crisis and Opposition in Globalizing California, University of California Press, 2007, p. 178.[]
  24. Cette fonc­tion n’a rien d’une nou­veau­té, elle est au cœur de la légis­la­tion du début du XIXe siècle qui libé­ra­lise la pro­duc­tion indus­trielle à l’encontre des pro­tes­ta­tions qui s’inquiètent de ses effets sur les milieux et la san­té. Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une his­toire du risque tech­no­lo­gique, Seuil, 2012.[]
  25. Benjamin Sportouch et Léa Stassinet, « Canicule : François Braun annonce la mise en place d’un numé­ro vert », RTL, 13 juillet 2022.[]
  26. Benjamin Mateus, « Les mil­liar­daires de Davos se pro­tègent du COVID-19, tout en décla­rant la pan­dé­mie ter­mi­née pour les tra­vailleurs », World Socialist Web Site, 23 jan­vier 2023.[]
  27. John Kazior, « Contrôle de la qua­li­té de l’air », Cabrioles, 21 août 2022.[]
  28. « Canicule : mesures de pro­tec­tion et droit de retrait », SNPEFP-CGT, 20 juillet 2023, « Canicule : se pro­té­ger toutes et tous, s’engager dans le recon­ver­sion éco­lo­gique », Sud-édu­ca­tion, 13 juin 2022.[]
  29. « Politique sani­taire : com­mu­ni­qué de la CNT-SO », CNT-SO, 11 jan­vier 2022, « Organisons notre auto­dé­fense sani­taire », Solidaires étudiant·e·s, 5 avril 2022, « Fiche pra­tique Covid-19 — Autodéfense sani­taire », Syndicat des Travailleurs et Travailleuses du Jeu Vidéo, 10 jan­vier 2022.[]
  30. Désurbanisme, Détruire les villes avec poé­sie et sub­ver­sion, Le monde à l’envers, 2022.[]
  31. Christian Lehman, Tenir la ligne. Chronique d’une pan­dé­mie, Éditions de l’Olivier, 2022, p. 174.[]
  32. Comité pour l’extension des cou­rants d’air, « Pandémie sans fin : Covid-19 et déni des cou­rants d’air », Paris luttes info, 16 mars 2022.[]
  33. Fatima Ouassak, Pour une éco­lo­gie pirate. Et nous serons libres, La Découverte, 2023, p. 28.[]
  34. Stefano Portelli, « Covid-19, la grève des loyers comme immu­ni­té col­lec­tive », jef klak, 1er avril 2020.[]
  35. Ses recherches et rap­ports sont essen­tiels pour éla­bo­rer une cri­tique de ce qu’il se passe depuis le prin­temps 2020, en lien avec une his­toire plus longue : « Observatoire de l’état d’urgence sani­taire », ACTA.[]
  36. Collectif Out of the Woods, L’utopie main­te­nant !, op. cité, p. 253. Cette par­tie de l’ouvrage est acces­sible en ligne sur le site du col­lec­tif Agitations.[]
  37. « Seul le peuple sauve le peuple », ACTA, 3 avril 2020.[]
  38. « Une jour­née avec les bri­gades de soli­da­ri­té popu­laire », ACTA, 9 avril 2020.[]
  39. Gilets noirs, « Autodéfense immi­grée : seule la lutte don­ne­ra les papiers », Paris-luttes.info, 25 avril 2020.[]

REBONDS

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☰ Lire notre témoi­gnage « On veut être res­pec­tés : faire grève en pleine pan­dé­mie », avril 2020


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