Thomas, infirmier : « Personne ne veut d’un tel système de santé »


Texte inédit pour le site de Ballast

L’année der­nière, à la veille d’une mani­fes­ta­tion de grande ampleur, nous avions ren­con­tré des soi­gnantes du col­lec­tif belge La san­té en lutte : elle avait réuni plu­sieurs mil­liers de per­sonnes à Bruxelles. Près d’un an plus tard, le constat est le même, voire plus criant encore : cha­cun a pu mesu­rer, par temps de pan­dé­mie glo­ba­li­sée, ce qu’il en coûte d’a­voir réduit les ser­vices de san­té à peau de cha­grin. Ce same­di 29 mai 2021, c’est un appel à une mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale qui est lan­cé : en France, en Belgique, en Espagne, en Italie et en Grèce, le per­son­nel soi­gnant des­cen­dra dans la rue. Pour l’oc­ca­sion, nous retrou­vons Thomas, infir­mier dans un impor­tant CHU de Bruxelles : il nous raconte son quo­ti­dien à l’hô­pi­tal et les ravages pro­duits par la ratio­na­li­sa­tion et la maxi­mi­sa­tion du rendement.


Je suis infir­mier depuis onze ans. On ne compte géné­ra­le­ment pas les années d’é­tudes mais, pen­dant ma for­ma­tion, j’ai beau­coup tra­vaillé comme aide-soi­gnant. Depuis 2009, je bosse dans la même struc­ture : un gros hôpi­tal uni­ver­si­taire bruxel­lois. Et, depuis près de six ans, j’ai aus­si un enga­ge­ment en tant que délé­gué syn­di­cal. Je tra­vaille dans une uni­té de chi­rur­gie car­diaque, en post-opé­ra­toire. Trois shifts1 de tra­vail rythment la jour­née du ser­vice : matin, soir et nuit. Le pire c’est quand tu es du matin. C’est là qu’il y a le plus de ten­sions, de bruits, de gens et d’actes à faire.

« Ce qui est fou, et c’est très par­ta­gé par les col­lègues, c’est que dès le réveil, tu te sens en retard. »

Une jour­née-type : je me lève à 5 h 30, j’a­vale vite un café, une tar­tine, et je suis déjà stres­sé. En fait, pour être juste, ma jour­née démarre déjà la veille, avec cette impos­si­bi­li­té de dor­mir cor­rec­te­ment. Une grande majo­ri­té de soi­gnants par­tage ce sen­ti­ment. Notre som­meil est agi­té, on stresse en dor­mant. Le chro­no­mètre est enclen­ché et il va fal­loir tout enchaî­ner, dès le réveil. Pas de temps de flot­te­ment pos­sible. Ce qui est fou, et c’est très par­ta­gé par les col­lègues, c’est que dès le réveil, tu te sens en retard. Je ne sais pas si c’est parce que dans ces métiers, comme tu veux gagner des minutes de som­meil, géné­ra­le­ment tu ne te lèves pas une heure en avance pour avoir du temps et démar­rer ta jour­née tran­quille­ment. Et puis tu anti­cipes, tu sais que tu vas avoir trop à faire, que tu ne vas pas y arri­ver, que ça va être une course contre la montre toute la jour­née. Alors tu stresses : ça n’a pas com­men­cé que tu es déjà en retard.

Ma jour­née démarre à 7 heures pile — pas 7 h 01 ou 7 h 02 : c’est mili­taire — pour le rap­port de trans­mis­sion entre l’é­quipe de nuit et celle du matin. Si t’ar­rives à 7 h 05, tu es accueilli par des regards noirs. Pour être prêt, j’offre tous les jours un quart d’heure de tra­vail à mon employeur : j’ar­rive par l’en­trée du per­son­nel, il fait encore nuit, il y a un afflux de gens qui viennent prendre leur ser­vice, tout le monde avance en silence, le temps de filer à la buan­de­rie, de me chan­ger au ves­tiaire et de mon­ter dans mon uni­té. Le rap­port démarre avec l’é­change d’in­for­ma­tions sur com­ment s’est dérou­lée la nuit, l’é­tat des patients. Ça prend trente minutes. Dès la minute 28, il y a une ten­sion pal­pable dans la pièce, on ne veut pas démar­rer en retard, on sait que la montre tourne. Tu espères que le col­lègue de la nuit ne va pas dépas­ser la demi-heure de trans­mis­sion — parce que l’é­quipe de nuit, c’est une seule per­sonne, qui a en charge entre quinze et vingt-cinq patients. Quand le ser­vice est occu­pé par quinze per­sonnes, tu sais que tu vas pou­voir t’oc­cu­per cor­rec­te­ment des gens, au-delà de dix-sept, c’est très insé­cu­ri­sant pour les patients, et à vingt, c’est la mort. Il faut savoir que cette der­nière année, on tourne à vingt per­sonnes hos­pi­ta­li­sées par jour.

[Paris, 16 juin 2020 : manifestation de soutien au milieu hospitalier (NnoMan | Collectif Œil)]

Le ou la col­lègue de nuit fait ses trans­mis­sions à l’é­quipe du matin, qui est la plus grosse de la jour­née : nor­ma­le­ment on est cinq, quatre infir­mières et une aide-soi­gnante. Mais par­fois il n’y a que trois, voire deux infir­mières, et là c’est ten­du. L’équipe est com­plé­tée par des étu­diants car ils sont inclus dans le comp­tage de l’é­quipe du jour et de la charge de tra­vail — alors qu’ils sont là pour apprendre. L’infirmière cheffe divise le cou­loir, au pro­ra­ta des infir­mières pré­sentes ; on se répar­tit les patients en fonc­tion de la lour­deur des patho­lo­gies qu’ils pré­sentent, aus­si. Tu com­mences ton tour. Je suis tou­jours le pre­mier levé de la table de rap­port, mais per­sonne ne traîne. Tu vas cher­cher ton cha­riot de soins, tu véri­fies les médi­ca­ments dedans, tu chopes plein de maté­riel, le ten­sio­mètre, l’ap­pa­reil pour les gly­cé­mies, une balance, le maté­riel pour les prises de sang, le linge, etc. Tu consti­tues tout le maté­riel qu’il va te fal­loir, puis tu vas voir ton pre­mier patient. Il y a plu­sieurs stra­té­gies. Soit tu prends les para­mètres, tu véri­fies les médi­ca­ments et tu les délivres à cha­cun, puis tu reviens faire le tour pour les toi­lette ; soit tu choi­sis de tout faire en un pas­sage — ce que je pré­fère. Les per­sonnes les plus valides, je leur demande si elles sont prêtes à faire leur toi­lette seules. Auquel cas je leur mets une chaise dans la salle de bain, je les ins­talle, je prends les para­mètres et donne les médi­ca­ments — comme ça elles peuvent démar­rer leur jour­née. C’est tou­jours une ques­tion de temps : com­ment en gagner, dès la pre­mière minute.

« Je demande au patient ce qu’il vou­drait écou­ter. On dis­cute un peu, on apprend des choses sur lui, sa vie, sa famille, ses dif­fi­cul­tés sociales peut-être… »

Évidemment tu peux vite être com­plè­te­ment embour­bé : une prise de sang peut foi­rer, il faut recom­men­cer. D’ailleurs, avant de démar­rer le tour des chambres, tu réflé­chis à celles qui vont te deman­der le plus de temps, et tu choi­sis sou­vent de les faire en der­nier : tu vas voir les autres d’a­bord, pour ne pas les faire attendre, et avoir l’es­prit un peu plus tran­quille quand tu arrives chez les cas plus lourds. Tout ça doit être fait avant l’ar­ri­vée de leur petit déjeu­ner, à 9 heures. La mal­chance des patients qui doivent être à jeun ou qui sont ali­men­tés via paren­té­rale, c’est ta chance à toi : ça te donne quelques minutes de temps pour avan­cer… Avec les col­lègues on s’est mis d’ac­cord pour qu’à 9 h 45 — quand tu as fait le pre­mier tour des chambres — on prenne une pause-café de dix minutes, qui n’est pas du tout pré­vue par l’employeur. Malgré tout, nom­breuses sont les per­sonnes qui ne la prennent pas. Moi, si. Enfin, quand je peux, parce qu’il y a tou­jours des couacs, des impré­vus, par exemple mon­sieur X qui fait des fausses déglu­ti­tions quand il mange : tu pars à la recherche d’un kiné pour t’ai­der à l’as­seoir au fau­teuil, parce que seul tu ne peux pas, il est trop lourd ou il est ampu­té d’une jambe, ce qui est très cou­rant dans cette uni­té ; si tu ne trouves pas de kiné dis­po­nible, tu vas cher­cher l’in­fir­mière méca­nique, cette sorte de grue à patient. Tout ça prend for­cé­ment du temps, et il est fré­quent que ta pause saute. Comme il n’est pas rare que des gens finissent par ne petit-déjeu­ner qu’à 11 heures. J’essaie tou­jours de prendre cette pause parce que si je ne la fais pas, je pète un câble, je perds patience, je deviens désa­gréable. Il me la faut pour être plus effi­cace après. Il fau­drait la rendre obli­ga­toire, pour assu­rer de meilleurs soins.

Après, c’est le temps des pan­se­ments, tu refais le tour des chambres : ça va de petits pan­se­ments pour plaies simples, comme on dit, à des spé­ciaux pour plaies très pro­fondes, avec vue sur les os. T’as tout un maté­riel adap­té à chaque pan­se­ment. Mais ce temps est sans doute le plus agréable, sur le plan humain, avec le patient. Parce que là tu peux te poser, tu es au che­vet du patient, tu dois prendre du temps, et alors tu peux dis­cu­ter avec la per­sonne. Parce qu’­hon­nê­te­ment, tout ce qui a pré­cé­dé, tu peux le faire à grande vitesse, en par­lant à peine avec la per­sonne, pour avan­cer. Un pan­se­ment, ça exige du temps, ce n’est pas com­pres­sible. Souvent, j’ai mon smart­phone avec moi et je mets de la musique, je demande au patient ce qu’il vou­drait écou­ter. On dis­cute un peu, on apprend des choses sur lui, sa vie, sa famille, ses dif­fi­cul­tés sociales peut-être. On en pro­fite pour don­ner quelques infor­ma­tions de type édu­ca­tion à la san­té, sur ce qu’il peut ou non faire après une opé­ra­tion du cœur.

[Paris, 16 juin 2020 : manifestation de soutien au milieu hospitalier (NnoMan | Collectif Œil)]

Typiquement, en chi­rur­gie car­diaque, les per­sonnes passent 24 à 48 heures en soins inten­sifs, en post-op [post-opé­ra­toire] immé­diat. Et chaque jour à 11 heures les appels démarrent, c’est la mon­tée de per­sonnes vers l’u­ni­té. Toute une trans­mis­sion se fait. Là on prie, on se demande à quelle sauce on va être man­gé ; les soins inten­sifs ne se sou­cient pas de notre charge de tra­vail ce matin-là, de nos dis­po­ni­bi­li­tés. Parce que ce n’est pas à eux de s’en sou­cier. Ils vont nous annon­cer le nombre de remon­tées : les jours les plus durs, cinq à six nou­veaux patients arrivent. Ce sont des sui­vis très lourds, mul­ti­pa­tho­lo­giques, ils sortent d’o­pé­ra­tion, il faut un sui­vi cli­nique inten­sif car il arrive que, fina­le­ment, les per­sonnes n’aillent pas si bien et doivent retour­ner quelques heures plus tard aux soins inten­sifs. Ce n’est pas rare non plus que les soins inten­sifs se « débar­rassent » de patients, les fassent mon­ter au matin alors qu’ils ont été confus toute la nuit. Pourtant, c’est typique : le matin on est tou­jours un peu mieux, mais ça ne dit rien de l’é­tat ensuite. Et si tu n’a­vais pas fini ce que tu avais à faire, c’est le débor­de­ment. C’est drôle de voir les dif­fé­rences de réac­tions dans l’é­quipe, entre les per­sonnes qui ont ten­dance au sacri­fice et disent « C’est bon je m’en charge », alors qu’elles sont déjà sur­char­gées, et celles qui filoutent en évi­tant de pas­ser dans le cou­loir à 11 heures — oui, parce qu’il y a une règle tacite : si un patient arrive sur son lit et que tu le croises dans le cou­loir, tu dois le prendre, tu n’as aucune excuse, tes col­lègues ont vu que tu l’as vu ! (rires)

« Ici, on est de manière fla­grante dans un tra­vail de care : tu passes deman­der si ça va, tu te sou­cies de leur état. »

La pause midi des soi­gnants, tu l’ou­blies : il est déjà 13 h 30 que c’est le rap­port pour l’é­quipe sui­vante, qui sera com­po­sée de trois per­sonnes. C’est d’ailleurs sou­vent à ce moment-là qu’on « pro­fite » d’être assis, qu’on mange. Rien d’une vraie pause. Il n’y a aucun moment dans la jour­née où tu n’es réel­le­ment pas à dis­po­si­tion de ton employeur. C’est le moment de la décharge des ten­sions, aus­si, de tout ce qui s’est pas­sé, mal pas­sé, le matin. Mais tu es tou­jours dans le ser­vice, et si le télé­phone sonne, si des patients appellent, tu poses ton sand­wich, tu te laves les mains et tu vas voir : en somme tu es tou­jours en tra­vail. Aussi, il est fré­quent que cette trans­mis­sion dure 1 heure, voire 1 h 30 au lieu de la demi-heure pré­vue. L’équipe de l’a­près-midi démar­re­ra son tour des chambres en retard, et c’est rebe­lote, le stress, la course contre la montre etc. C’est infer­nal. Si tu étais de l’é­quipe du matin qui a démar­ré à 7 heures, tu pars vers 15 h‑15 h 30. Notre infir­mière cheffe est sou­vent là jus­qu’à 18 heures… L’équipe dite du soir, sou­vent com­po­sée de deux infir­mières et d’une aide-soi­gnante — soit un ratio de dix patients par infir­mière — sera, elle, en poste jus­qu’à 21 heures. La per­sonne qui fera la nuit, seule, sera là de 20 h 30 à 7 h 30. Il y a certes moins d’actes médi­caux, mais il y a beau­coup d’an­goisse en fin de jour­née. Et puis c’est onze heures de tra­vail d’af­fi­lée, sans pause libé­rée ; à aucun moment une autre per­sonne ne vient te rele­ver pen­dant une demi-heure ou une heure. Et puis tu démarres avec les retards accu­mu­lés de la journée.

Pour les bien-por­tants, le moment du som­meil est déjà très impor­tant, alors quand tu es malade et hos­pi­ta­li­sé… Les gens attendent les som­ni­fères, ils sont fati­gués, anxieux — de plus iso­lés, depuis un an de Covid —, ils cherchent le som­meil. Ici, on est de manière fla­grante dans un tra­vail de care : tu passes deman­der si ça va, tu te sou­cies de leur état, tu veux prendre le temps de répondre aux ques­tions qu’ils peuvent avoir, car ça arrive que leur reviennent des ques­tions liées au tour médi­cal du matin, qu’ils n’ont pu adres­ser à per­sonne encore et qui les a tra­vaillées toute la jour­née, qu’ils n’ont pas pu ou pas osé poser à une équipe qu’ils ont vu cou­rir toute la jour­née. Tu t’as­sures que le verre d’eau est acces­sible à côté d’eux, qu’ils sont bien ins­tal­lés, qu’ils ont la télé­com­mande à por­tée de main et leur casque audio, les som­ni­fères, les anti-dou­leurs, etc. Et en même temps tu dois prendre tous les para­mètres, véri­fier tous les drains, la perf’, que les pan­se­ments n’ont pas suin­té — auquel cas il fau­dra les chan­ger, peu importe qu’il soit 22 heures et que tu aies vingt patients à aller voir. Il y a une obli­ga­tion légale d’al­ler voir un patient toutes les deux heures. On en par­lait avec ma cheffe l’autre jour : la per­sonne de nuit prend trois heures à faire un tour com­plet, donc c’est déjà trop. Tu finis pas un tour que tu retournes déjà voir les pre­miers patients, tu reprends tes cha­riots, tu recom­mences. Voilà à quoi res­semble une jour­née-type, quand il n’y a pas de pro­blème ou d’in­ci­dent particulier…

[Paris, 16 juin 2020 : manifestation de soutien au milieu hospitalier (NnoMan | Collectif Œil)]

À l’hôpital, on est pas­sés du papier à l’or­di­na­teur, comme par­tout, depuis les années 2000. Si on peut se dire qu’au départ il n’y avait pas de volon­té autre que de pas­ser sur ce nou­veau sup­port, vu comme plus « sûr » ou pra­tique, petit à petit, on a vu venir la big data et la volon­té de faire des études à grande échelle. Les outils sont deve­nus plus sophis­ti­qués, plus per­for­mants, plus glo­baux et homo­gé­néi­sés — pour faire des com­pa­rai­sons. Ça ne sert pas juste des fins sta­tis­tiques, comme on vou­drait nous le faire croire : le pro­gramme infor­ma­tique cadence aujourd’­hui notre tra­vail, et ça, c’est une don­née cen­trale. Avant, en tant que soi­gnant, parce qu’on a une exper­tise, une pro­fes­sion­na­li­té, c’é­tait à nous de dire « Pour tel soin, il faut tel temps, et il faut pro­cé­der ain­si et pas ain­si ». On avait une voie propre, une assu­rance — c’est aus­si ce qui nous don­nait cette capa­ci­té au frei­nage ouvrier : si par exemple mon employeur veut m’im­po­ser de faire tel acte en deux minutes, je peux rétor­quer qu’il en faut dix et les prendre, même s’il va me mettre sous pres­sion par rap­port à toute une chaîne qui se répar­tit une charge de tra­vail. Les outils infor­ma­tiques que l’on voit à l’hô­pi­tal aujourd’­hui sont vrai­ment de nature tay­lo­rienne, ils cadencent tout et nous donnent même des ordres. L’hôpital où je tra­vaille se targue d’a­voir inves­ti 100 mil­lions d’eu­ros dans un nou­veau logi­ciel, une sorte de pro­jet pilote futu­riste pré­sen­té comme le must pour la sécu­ri­té des patients, une pre­mière en Belgique. En réa­li­té, le logi­ciel est deve­nu notre contre­maître. À chaque moment de la jour­née il nous dicte ce qu’on doit faire : à 7 heures, aller voir tel patient, le scan­ner, prendre ses para­mètres ; à 8 heures, aller lui don­ner tel médicament.

« En réa­li­té, le logi­ciel est deve­nu notre contre­maître. À chaque moment de la jour­née il nous dicte ce qu’on doit faire. »

J’ai un smart­phone et un ordi­na­teur, dans le cou­loir, dont je dois me ser­vir. Mon regard est sans cesse acca­pa­ré par un écran : je ne regarde plus mon patient. Pire que ça, je ne suis même rien sup­po­sé savoir de mon patient, c’est l’or­di­na­teur qui sait : ce qu’il a, qui il est, quelle inter­ven­tion il a subie, de quoi il a besoin. C’est le logi­ciel qui véri­fie le trai­te­ment, la com­pa­ti­bi­li­té entre les dif­fé­rentes molé­cules de trai­te­ment. C’est l’or­di­na­teur qui me dicte si je dois faire un pan­se­ment, quel type de pan­se­ment, quels para­mètres je dois prendre, s’ils sont bons. C’est lui qui va me don­ner une alerte si par exemple la per­sonne a pris trop de poids (il est cen­tral en post-op car­diaque de véri­fier qu’il n’y ait pas trop de réten­tion hydrique), etc. C’est l’or­di­na­teur qui fait la réflexion. Poussons le truc à l’ab­surde : je pour­rais entrer dans une chambre, n’im­porte laquelle, sans me poser aucune ques­tion en amont, n’a­voir aucune idée de la patho­lo­gie de la per­sonne qui l’oc­cupe, de son trai­te­ment, et suivre ce que va me dire l’or­di­na­teur, méca­ni­que­ment. On se dirait presque qu’il n’y a plus besoin d’être for­mé, d’être infirmier.

Quelque part, l’i­dée de l’ou­til infor­ma­tique aujourd’­hui, c’est un peu l’i­dée du mana­ge­ment depuis la révo­lu­tion indus­trielle. Face à la ques­tion « Où se trouve le savoir, qui le pos­sède ? », on vit une grande offen­sive, avec ten­ta­tive de récu­pé­ra­tion — en l’oc­cur­rence du savoir infir­mier. Or celui qui détient le savoir, c’est celui qui donne le tem­po du tra­vail. Tant que c’est l’in­fir­mier qui a le savoir, il peut résis­ter et répondre que non : « Moi, en tant que sachant, je vous dis que ce n’est pas comme ça que l’on pra­tique ce soin, et j’ai besoin de tant de temps pour le faire. » J’ai l’ex­per­tise scien­ti­fique et empi­rique avec moi. Si par contre on me plonge dans une situa­tion de pres­sion per­ma­nente et d’i­gno­rance, je ne peux plus me repé­rer, je ne peux plus me défendre face à ces dik­tats du mana­ge­ment. J’en perds mon assise. Je le vois, c’est ce qui se passe aujourd’­hui avec beau­coup de souf­france. Mes col­lègues infir­mières qui ont des années d’ex­pé­rience, une vie d’ex­pé­rience, beau­coup de connais­sances, qui excellent dans leur métier, se retrouvent tota­le­ment dému­nies face à cet outil. Elles tiennent main­te­nant des dis­cours déva­lo­ri­sants envers elles-mêmes, elles s’ac­cusent « de ne pas savoir suivre l’é­vo­lu­tion des choses », de la pra­tique, « d’être à côté de la plaque ». « Oh, mais moi je suis trop nulle avec ce truc. Ah oui, mais main­te­nant c’est plus comme ça qu’on fait, c’est comme ça qu’il faut faire… » C’est ter­rible d’en­tendre ça tous les jours. Et c’est là une autre don­née de ce mana­ge­ment : on change en per­ma­nence les pro­to­coles et la manière de faire. Danièle Linhart, qui est socio­logue du tra­vail, appelle ça « la poli­tique du coco­tier » : on est sans cesse secoué, on change les pro­to­coles, « Ah oui, on ne vous a pas dit mais main­te­nant c’est ain­si qu’il faut faire, c’est plus ici mais là-bas que ça se trouve, etc. ». Tu n’ar­rives plus à te dire que tu sais, que tu es capable. Tu te retrouves en per­pé­tuelle adap­ta­tion, dans une forme de pré­ca­ri­té pro­fes­sion­nelle et psy­cho­lo­gique continue.

[Paris, 16 juin 2020 : manifestation de soutien au milieu hospitalier (NnoMan | Collectif Œil)]

Bon, en atten­dant, leur outil infor­ma­tique ça ne marche pas tel­le­ment. Si tu mets une per­sonne en inté­rim avec juste cet ordi­na­teur en main, il y a de réels dan­gers de mort : je mesure ce que je dis. Mais c’est bien leur visée, et ils sont en train d’a­mé­lio­rer leur outil. En récu­pé­rant le savoir, ils aug­mentent aus­si la flexi­bi­li­té de la main d’œuvre, et donc notre rem­pla­ça­bi­li­té. Même si on n’y est pas encore, leur argu­ment offi­ciel c’est que l’or­di­na­teur garan­tit la sécu­ri­té du patient, autre­ment dit ce n’est plus le pro­fes­sion­nel. Ils n’y arri­ve­ront pas : humai­ne­ment, ce n’est pas pos­sible. À moins de réduire le soin à cette dimen­sion médi­ca­men­teuse et à la mesure de para­mètres. Le care n’entre pas là-dedans. Jauger l’é­tat d’es­prit, l’hu­meur d’un patient, sa pos­sible détresse, savoir s’il a com­pris l’in­for­ma­tion que l’on vient de lui don­ner, ça se res­sent, ça se voit dans un regard, dans une atti­tude. La dimen­sion de parole est tota­le­ment squee­zée par cet outil : ils ont ten­té de les nor­ma­li­ser, tu as par exemple la consigne « édu­ca­tion à la san­té » et on te dit que tu as quinze minutes pour ça, peu importe que tu prennes plus de temps à dis­cu­ter avec la per­sonne, son niveau de com­pré­hen­sion, la langue qu’elle parle, son état du jour. Peu importe que je prenne qua­rante-cinq minutes pour dis­cu­ter avec elle : l’ou­til a déci­dé qu’il y recon­nais­sait quinze minutes de temps de tra­vail. De toute façon, le care n’est pas consi­dé­ré, n’est pas carac­té­ri­sé comme une com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, mais comme quelque chose de natu­rel chez les femmes. Aucune recon­nais­sance pro­fes­sion­nelle ni sala­riale de ça.

Et puis ça ne colle pas avec le sys­tème capi­ta­liste, ce n’est pas ren­table. La logique, c’est la tari­fi­ca­tion à l’acte, et le focus est mis sur un cer­tain type d’actes : la mesure de para­mètres, le pan­se­ment, la toi­lette, etc. Tout le reste est com­pri­mé, et à la trappe l’hu­ma­ni­té ! Le finan­ce­ment de la san­té c’est ça, aujourd’­hui ; c’est le finan­ce­ment de ces seuls actes objec­ti­vables et nor­més. Au lieu de remettre tota­le­ment en ques­tion cette logique mor­ti­fère, l’ou­til infor­ma­tique ne sert qu’à maxi­mi­ser le finan­ce­ment. On nous demande de tout enco­der : « J’ai mis le patient au fau­teuil », « Il s’est dépla­cé seul », « Il a été à la selle ». Cet enco­dage nor­mé sert ensuite à « jus­ti­fier » et maxi­mi­ser le finan­ce­ment auprès de L’État. Ce n’est donc pas ce qu’on fait dans les chambres qui est valo­ri­sé, c’est ce qui est enco­dé ; c’est un monde de dif­fé­rence. À terme, ça vient vrai­ment impac­ter la pra­tique du soin. On va éva­luer l’hô­pi­tal, son finan­ce­ment, et éva­luer les tra­vailleurs sur la base de l’en­co­dage. Et comme on nous fait croire que plus on encode, plus l’hô­pi­tal aura de sous, et donc plus on aura de maté­riel et de col­lègues — ce qui est com­plè­te­ment faux, c’est un autre men­songe de ce mana­ge­ment —, on a fini par se trans­for­mer nous-mêmes, les tra­vailleurs, en agents de contrôle de nos pairs. Si tu ne suis pas le rythme, si tu n’en­codes pas assez bien, tes col­lègues te le feront remar­quer. Personne ne veut d’un tel sys­tème de san­té. Ça n’a d’ailleurs plus rien à voir avec la san­té — qui demande un temps long, de bonnes condi­tions, des moyens, notam­ment humains : on est juste dans le temps court de la ratio­na­li­sa­tion pour le pro­fit capi­ta­liste. Il nous faut abso­lu­ment sor­tir de ça.


Photographies de ban­nière et de vignette : Paris, 16 juin 2020 : mani­fes­ta­tion de sou­tien au milieu hos­pi­ta­lier, par NnoMan | Collectif Œil


  1. Sessions de tra­vail effec­tuées par plu­sieurs per­sonnes ensemble, un groupe, une équipe.

REBONDS

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