CADTM Belgique : « La gestion des biens communs par le privé est un crime »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Partout en Europe, les ser­vices de san­té publics ont été dras­ti­que­ment atta­qués. Nous avions, il y a peu, ren­con­tré deux membres du col­lec­tif belge La san­té en lutte : c’é­tait à la veille d’un appel à mani­fes­ter à Bruxelles pour défendre des soins de qua­li­té, ain­si que leur refi­nan­ce­ment. Pour appro­fon­dir ce der­nier point, nous dis­cu­tons avec Gilles Grégoire, du Comité pour l’a­bo­li­tion des dettes illé­gi­times (CADTM), antenne belge : il vient de publier l’é­tude « Les soins de san­té en Belgique : de la pri­va­ti­sa­tion à la socia­li­sa­tion ? » Ou com­ment mettre au jour la logique capi­ta­liste des finan­ce­ments des soins de santé.


Quel regard por­tez-vous sur la ges­tion de la pan­dé­mie en Belgique ?

Il y a sans doute beau­coup à dire sur la ges­tion de la pan­dé­mie par l’État belge. Certaines choses m’ont par­ti­cu­liè­re­ment frap­pées, telle la déres­pon­sa­bi­li­sa­tion des gou­ver­nants par l’individualisation du pro­blème. Il a été éta­bli dès le début de la pan­dé­mie que le réel pro­blème avec ce virus — outre, évi­dem­ment, son impact direct sur les per­sonnes dites « à risques » — était sa capa­ci­té à satu­rer les ser­vices de san­té et à ain­si créer une sur­mor­ta­li­té, faute de pou­voir prendre en charge adé­qua­te­ment tou·tes les patient·es (qu’elles ou ils soient malades du Covid-19 ou souffrent d’autres pro­blèmes de san­té). L’objectif « d’aplatir la courbe » afin d’éviter un pic d’hospitalisations qui serait ingé­rable était d’ailleurs sans cesse rap­pe­lé pour jus­ti­fier le confi­ne­ment. Dès lors, c’était de fait la res­pon­sa­bi­li­té de l’État qui était en jeu puisque les ser­vices de san­té et de pré­ven­tion sani­taire, qui sont en Belgique prin­ci­pa­le­ment finan­cés par les bud­gets publics, ne pou­vaient plei­ne­ment faire face à la situa­tion, faute de moyens humains et maté­riels. La res­pon­sa­bi­li­té des ministres dans les coupes bud­gé­taires qui ont mené à cette situa­tion était alors flagrante.

« Dès le début de la pan­dé­mie, le réel pro­blème avec ce virus était sa capa­ci­té à satu­rer les ser­vices de san­té et à ain­si créer une surmortalité. »

Depuis, le gou­ver­ne­ment, sui­vi par les grands médias, a réus­si à impo­ser un dis­cours qui indi­vi­dua­lise le pro­blème et reporte les res­pon­sa­bi­li­tés sur cha­cun et cha­cune. La qua­si tota­li­té des mesures qui sont prises aujourd’hui se centrent sur la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle face au risque sani­taire et non sur la capa­ci­té publique d’y répondre. Même au niveau des chiffres com­mu­ni­qués quo­ti­dien­ne­ment, le focus est mis sur le nombre de cas posi­tifs (sans même davan­tage pré­ci­ser s’ils sont symp­to­ma­tiques ou non) et plus sur le nombre d’hospitalisations. Or ça n’a plus aucun sens par rap­port à la nature de la menace qu’on nous décri­vait il y a quelques mois. Le réel enjeu, celui du manque de moyens dans la san­té, est de cette façon com­plè­te­ment occulté.

En plein cœur de la crise sanitaire, l’État belge a déci­dé de se por­ter garant des cré­dits des banques jusqu’à 50 mil­liards d’euros. Qu’est-ce que ça révèle ?

On remarque une fois encore à quel point les prio­ri­tés gou­ver­ne­men­tales sont ali­gnées sur les inté­rêts du monde de la finance. Si une per­sonne ou une entre­prise débi­trice deve­nait insol­vable, l’État garan­tis­sait donc aux banques de leur rem­bour­ser ce prêt lui-même, sans d’ailleurs se sou­cier une seconde de la com­po­si­tion et de l’objet de ces cré­dits ! Il n’était même pas envi­sa­gé que ce devrait plu­tôt être aux banques de prou­ver qu’il était bien indis­pen­sable et légi­time que ces cré­dits leur soit rem­bour­sés coûte que coûte par les débi­teurs et sinon par les contribuables1. En revanche, en ce qui concerne les hôpi­taux qui devaient faire face à une explo­sion de leurs dépenses, l’État s’est conten­té de leur octroyer une avance d’un mil­liard d’euros, qu’ils devront donc rembourser !

[Dominique Botte et Jérôme Peraya, pour le collectif Krasnyi]

Ça a été la même chose par­tout en Europe. Alors que les négo­cia­tions quant à l’aide qui devait être appor­tée aux pays euro­péens les plus tou­chés par la pan­dé­mie ont pris des semaines et ont débou­ché sur un très mau­vais accord2, la Banque cen­trale euro­péenne a quant à elle déci­dé, dès le début de la crise, de por­ter ses opé­ra­tions de rachats de titres aux mar­chés finan­ciers à plus de 1 000 mil­liards d’euros ! Pour le dire clai­re­ment, les gou­ver­ne­ments euro­péens ont encore une fois prou­vé que leur prio­ri­té abso­lue est de sau­ve­gar­der les inté­rêts des grands pro­prié­taires de capi­taux, bien plus que garan­tir les droits fon­da­men­taux de la popu­la­tion tels que l’accès à la san­té et au logement3.

Quelle est l’é­vo­lu­tion récente des dépenses publiques dans la santé ?

« Les années de stag­na­tion bud­gé­taires sont en réa­li­té des années de coupes dans les ser­vices de santé. »

L’analyse que nous avons fait avec le CADTM se base sur les chiffres de la Banque natio­nale de Belgique et d’Eurostat : elle reprend l’ensemble des admi­nis­tra­tions publiques (le finan­ce­ment de la san­té étant très mor­ce­lé en Belgique) et la Sécurité sociale. Ceux-ci montrent que si, depuis 1995, les dépenses pour les soins de san­té en Belgique ont glo­ba­le­ment ten­dance à aug­men­ter d’année en année, elles le font de moins en moins for­te­ment cette der­nière décen­nie. Mais il ne faut pas se lais­ser avoir par cette « ten­dance » à l’augmentation : elle est trompeuse.

En quoi ?

Le bud­get dimi­nue cer­taines années, d’a­bord, comme en 2011 et 2016. Ensuite, parce que les années de stag­na­tion bud­gé­taire (que sont 2015, 2017 et 2018) sont en réa­li­té des années de coupes dans les ser­vices de san­té. Cela est dû au fait que, comme dans tous les sec­teurs, pour un nombre de travailleurs·euses égal, la masse sala­riale — qui repré­sente logi­que­ment le gros des dépenses dans la plu­part des postes bud­gé­taires — aug­mente auto­ma­ti­que­ment d’années en années, notam­ment du fait de la valo­ri­sa­tion de l’ancienneté et de l’allongement des car­rières. Plus les coupes et les stag­na­tions dans les bud­gets publics sont nom­breuses et fortes, plus les aug­men­ta­tions ponc­tuelles sont à rela­ti­vi­ser. Une année d’évolution « posi­tive » quant à son finan­ce­ment qui suit une ou plu­sieurs années néga­tives ou d’augmentation faible peut en réa­li­té cacher des coupes bud­gé­taires qui seraient sim­ple­ment moins fortes que les années précédentes.

Là où les besoins, quant à eux, ne cessent d’augmenter…

Oui. Le sec­teur de la san­té fait face à une aug­men­ta­tion des besoins en finan­ce­ment par­ti­cu­liè­re­ment forte et les aug­men­ta­tions bud­gé­taires sont beau­coup trop faibles pour y répondre. La pre­mière rai­son est la demande tou­jours plus éle­vée en soins. Le vieillis­se­ment de la popu­la­tion est sou­vent rap­pe­lé comme cause de celle-ci, mais limi­ter l’enjeu à ça revient à invi­si­bi­li­ser la res­pon­sa­bi­li­té des poli­tiques éco­no­miques. La pol­lu­tion des sols, de l’eau, de l’air, l’exposition accrue à des agents can­cé­ro­gènes dans l’air ou dans notre ali­men­ta­tion, les acci­dents de la cir­cu­la­tion, le stress intense au tra­vail, etc. sont autant de fac­teurs d’augmentation du besoin en soins ces cin­quante der­nières années. Le nombre total de séjours à l’hôpital a aug­men­té de 21 % entre 2008 et 2017. Le bud­get des hôpi­taux, lui, n’a aug­men­té que de 7,5 % sur cette même période. Celui du maté­riel médi­cal a même bais­sé de 8 %… Il faut men­tion­ner d’autres fac­teurs : la vétus­té des bâti­ments hos­pi­ta­liers (une bonne par­tie ont été construits dans les années 60–70 et néces­sitent aujourd’hui d’importantes remises à niveau) ; la « tech­no­lo­gi­sa­tion » des soins de san­té, qui coûte très cher ; toutes les coupes bud­gé­taires qui sont faites dans les sec­teurs de la pré­ven­tion et qui ont ensuite un impact inévi­table sur le sec­teur des soins cura­tifs, qui vient ramas­ser les pots cas­sés. Globalement, on constate que l’augmentation annuelle (déjà insuf­fi­sante) des finan­ce­ments publics pour la san­té a subit un frei­nage net à par­tir de 2009 et qu’ils n’ont pas été remis à niveau depuis lors. Ces cinq der­nières années, les bud­gets de la san­té publique n’ont aug­men­té que de 0,67 % par an. On peut donc clai­re­ment dire qu’on est dans une situa­tion de grave sous-finan­ce­ment struc­tu­rel qui ne peut se rat­tra­per par des refi­nan­ce­ments ponc­tuels, ni des ajus­te­ments mineurs dans la manière mar­chande de les gérer.

[Dominique Botte et Jérôme Peraya, pour le collectif Krasnyi]

Ce « frei­nage » de l’augmentation des finan­ce­ments de la san­té à par­tir de 2009 cor­res­pon­drait aux pre­mières mesures d’austérité qui ont été prises en Belgique, suite à la crise finan­cière de 2008. Or le motif avan­cé pour jus­ti­fier l’austérité était pré­ci­sé­ment le fait que trop de dépenses publiques auraient été réa­li­sées les années pré­cé­dentes. Qu’en est-il réellement ?

Parler « d’augmentation des dépenses publiques » sans plus de pré­ci­sion pour jus­ti­fier des coupes bud­gé­taires n’a aucun sens. C’est pour­tant, en effet, le dis­cours de bon nombre d’élu·es publiques. D’abord, il fau­drait déjà savoir de quoi on parle. S’agit-t-il de dépenses sociales ? de dépenses d’investissement ? d’autre chose ? Ensuite, d’un point de vue bud­gé­taire, si on veut com­men­ter l’évolution des dépenses, il est évident qu’il faut aus­si regar­der l’évolution des recettes. Et enfin, il s’agit de mettre ces recettes publiques en lien avec leurs sources, c’est à dire les richesses moné­taires pro­duites dans le pays (et que le PIB sert à mesu­rer), et voir com­ment elles évo­luent l’une par rap­port à l’autre. Sans entrer dans les détails ici, si on met tout ceci en lien, on constate plu­sieurs choses. D’abord, que tant le PIB que les dépenses et les recettes publiques ont aug­men­té conti­nuel­le­ment et de manière rela­ti­ve­ment stable de 1995 à 2008. Durant cette période-là, les recettes et les dépenses étaient en géné­ral à l’équilibre et de temps en temps en léger défi­cit. En 2009, le PIB et les recettes se contractent suite à la crise finan­cière et les dépenses aug­mentent. Cet écart entre recettes et dépenses va per­sis­ter de manière mar­quée jusqu’à 2017.

« Parler d’un excès de dépenses publiques qui sous-entend que les dépenses sociales étaient insou­te­nables, et qui jus­ti­fie­rait l’austérité, c’est un énorme enfumage. »

Quand on fait un zoom dans ces dépenses, on peut consta­ter une chose très impor­tante et pour­tant très peu rap­pe­lée : envi­ron 15 % de celles-ci sont consa­crées au rem­bour­se­ment de la dette. En com­pa­rai­son, la san­té repré­sente seule­ment 13 % et l’enseignement 11 %. Ça repré­sente en moyenne 40 mil­liards d’euros qui sont rem­bour­sés chaque année, dont plus de 10 mil­liards d’intérêts. Le rem­bour­se­ment de cette dette capte donc une part impor­tante des recettes publiques qui n’est dès lors pas consa­crée à d’autres dépenses d’intérêt public. Pourtant, en dehors de ces dépenses consa­crées à rem­bour­ser la dette, les dépenses publiques sont res­tées stables par rap­port au PIB durant les dix années qui ont pré­cé­dé la crise de 2008 et le volume total de la dette par rap­port au PIB n’a ces­sé de dimi­nuer. L’augmentation des dépenses à par­tir de 2009 est en réa­li­té due à l’impact de la crise éco­no­mique, puis de l’austérité qui l’a aggra­vée. Parler d’un « excès de dépenses publiques » qui sous-entend que les dépenses sociales étaient insou­te­nables, et qui jus­ti­fie­rait l’austérité, c’est un énorme enfumage.

La dette, son rem­bour­se­ment, est par­tout : peut-être faut-il rap­pe­ler ici son mécanisme ?

Les tra­vaux du CADTM et de la pla­te­forme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) ont déjà pro­duit des conte­nus très syn­thé­tiques qui per­mettent de com­prendre les causes de l’endettement public, que ce soit en Belgique ou en France4. Pour résu­mer, on constate quatre causes prin­ci­pales : l’évasion fis­cale et les cadeaux fis­caux, le mode de finan­ce­ment public basé sur les mar­chés finan­ciers à leur seul avan­tage, les sau­ve­tages ban­caires post-crise de 2008 et les consé­quences éco­no­miques de cette crise finan­cière. Ces fac­teurs nous per­mettent de dire que la dette est illé­gi­time et qu’il ne fau­drait pas la rem­bour­ser aux grands créan­ciers qui se sont enri­chis au détri­ment de la popu­la­tion. Mais plus impor­tant encore est le fait que le rem­bour­se­ment de cette dette illé­gi­time sert de pré­texte pour jus­ti­fier la déré­gu­la­tion des mar­chés et la flexi­bi­li­sa­tion des normes du tra­vail (pour soit-disant aug­men­ter « notre com­pé­ti­ti­vi­té » et peu importe les impacts humains et envi­ron­ne­men­taux) ain­si que l’austérité. Cette der­nière per­met que les biens publics soient, soit pure­ment et sim­ple­ment détruits pour lais­ser place aux grandes entre­prises pri­vées, soit pri­va­ti­sés en tout ou en par­tie via des par­te­na­riats public-pri­vé ou de la sous-trai­tance. Cette mar­chan­di­sa­tion des ser­vices publics conduit logi­que­ment à ce qu’ils soient moins acces­sibles aux ménages qui doivent alors s’endetter eux-mêmes davan­tage pour pou­voir répondre à leurs besoins fon­da­men­taux… Ce qui gonfle encore le trans­fert de richesses de la popu­la­tion vers les créan­ciers et ali­mente leurs jeux spéculatifs5.

[Dominique Botte et Jérôme Peraya, pour le collectif Krasnyi]

Vous décri­vez trois étapes dans la des­truc­tion de la Sécurité sociale et des ser­vices de santé…

En plus d’assurer le finan­ce­ment des allo­ca­tions de chô­mage, les pen­sions et les allo­ca­tions fami­liales, la Sécurité sociale est, comme on le sait, un des socles prin­ci­paux du finan­ce­ment des soins de san­té. C’est donc un méca­nisme à la fois essen­tiel et une somme d’argent en cir­cu­la­tion consi­dé­rable (qui se chiffre à plus de 90 mil­liards d’euros de coti­sa­tions sociales en Belgique). Il est donc tout à fait logique qu’elle attise les convoi­tises des rapaces des mar­chés finan­ciers et que, dès lors, l’État joue son rôle habi­tuel d’huis­sier du bien social pour le capi­ta­li­ser. Et si la créa­tion de la Sécurité sociale n’est pas un récit idyl­lique, au vu de son poten­tiel d’émancipation sociale, il est extrê­me­ment triste (mais pas irré­ver­sible) d’avoir lais­sé l’opportunité à l’État de s’en sai­sir pour la livrer au pri­vé. Tel que je le vois, cela s’est effec­ti­ve­ment fait en trois étapes. Dans un pre­mier temps, l’État s’est ren­du indis­pen­sable dans le finan­ce­ment de la Sécurité sociale. Alors que les caisses de grève, mutuelles, de chô­mage et par­fois syn­di­cales (mais pas que !) exis­taient et se mul­ti­pliaient avant la Première Guerre mon­diale et le krach de 1929, les effets de ces deux évé­ne­ments vont créer une détresse sociale telle que l’État et le patro­nat n’auront d’autre choix, pour main­te­nir la pro­duc­tion, que de par­ti­ci­per à finan­cer ce sys­tème. Après la Seconde Guerre mon­diale, l’Europe est dévas­tée et les mou­ve­ments de résis­tance, majo­ri­tai­re­ment des ouvriers et des ouvrières, sont tou­jours lar­ge­ment armés en Belgique et en France. Sous la pres­sion des résistant·es, la Sécurité sociale est géné­ra­li­sée et une coti­sa­tion patro­nale est créée. En Belgique, dans la ges­tion de la sécu, l’État prend alors un rôle d’arbitre entre le patro­nat et les syn­di­cats qui se posi­tionnent alors en repré­sen­tants des travailleurs·euses.

« La Sécurité sociale attise les convoi­tises des rapaces des mar­chés financiers. »

40 ans plus tard, soit dans les années 1980–90, arguant d’une nou­velle crise, les coti­sa­tions patro­nales vont être for­te­ment réduites. Cette ten­dance à bais­ser régu­liè­re­ment les coti­sa­tions patro­nales en jouant la carte de la « com­pé­ti­ti­vi­té » per­siste encore aujourd’hui. Bien sûr, ça va créer un « trou » dans la sécu, qui va être aggra­vé par l’explosion du chô­mage, dû — rap­pe­lons-le — aux phé­no­mènes propres à la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme (délo­ca­li­sa­tions, auto­ma­ti­sa­tion, plans de licen­cie­ments mas­sifs et créa­tion d’oligopoles qui détruisent les PME pour­voyeuses d’emploi). Le finan­ce­ment que l’État est cen­sé four­nir en tant que roue de secours va donc être de plus en plus indis­pen­sable pour main­te­nir le sys­tème à flot. Le contrôle éta­tique va s’accroître en consé­quence, bien sûr. Les normes aus­té­ri­taires euro­péennes (votées par les États-membres rap­pe­lons-le aus­si) vont pour­tant ensuite pous­ser les gou­ver­ne­ments à se dés­in­ves­tir de la Sécurité sociale.

Dans quelle mesure ?

En chiffres, cette valse de l’État s’illustre par une part de sub­sides qui passe de 20–25 % dans les années 1950 à 1970 à 33 % en 1980 puis s’effondre à 10 % dans les années 2000 et à 6,6 % en 2018. Un « finan­ce­ment alter­na­tif » basé essen­tiel­le­ment sur la TVA va être mis en place sans pour autant com­bler le trou béant. L’État va donc exi­ger de plus en plus de coupes dans les dépenses et de res­tric­tions dans les condi­tions d’accès aux droits sociaux.

Ce qui va ouvrir la voie à toute une série de privatisations.

Tout à fait, et c’est la troi­sième étape : la conquête par le pri­vé de tout ce qui est ren­table dans la sécu. La mul­ti­pli­ca­tion des assu­rances pri­vées dites « com­plé­men­taires » qui fonc­tionnent par capi­ta­li­sa­tion est l’expression du drai­nage par les mar­chés finan­ciers des reve­nus des per­sonnes qui y cotisent. Ça repré­sente une énorme manne de pro­fit pour les pre­miers et une prise de risque tout aus­si grande pour les secondes qui n’ont sou­vent pas d’autres choix si elles veulent pré­ser­ver leur accès aux soins, à la pen­sion, etc. Pour ce qui est des soins de san­té en par­ti­cu­liers, les phé­no­mènes de dés­in­ves­tis­se­ment de l’État et de pri­va­ti­sa­tion ne s’arrêtent bien sûr pas là. Toute une éco­no­mie du care est ain­si en plein essor. Que ce soit dans les hôpi­taux avec la sous-trai­tance qui se mul­ti­plie et l’émergence d’une méde­cine à deux vitesses selon que la ou le patient·e soit riche ou pauvre ou, de manière encore plus fla­grante dans les mai­sons de repos où la « sil­ver eco­no­my » (comme l’appelle avec un cynisme incroyable les conseillers en pla­ce­ments) devient un busi­ness tel que plu­sieurs mai­sons de repos bruxel­loises sont aujourd’hui rache­tées par des entre­prises cotées en bourse. Le lien entre cette mar­chan­di­sa­tion des mai­sons de repos et le véri­table mas­sacre de masse qui y a eu lieu durant le gros de la crise du coro­na­vi­rus crève les yeux et démontre que la ges­tion des biens com­muns par le pri­vé encou­ra­gée par l’État est un véri­table crime.

[Dominique Botte et Jérôme Peraya, pour le collectif Krasnyi]

Peut-on par­ler d’État dans l’ab­so­lu ou faut-il nom­mer l’État pour ce qu’il est actuel­le­ment : bour­geois et capitaliste ?

Je pense que c’est une erreur de croire qu’il y ait une nuance qu’il serait néces­saire de faire entre les deux. Il faut bri­ser le mythe de l’État social si on veut réel­le­ment pré­ser­ver et étendre l’accès aux droits fon­da­men­taux. Est-ce qu’il y a une dif­fé­rence entre l’État dynas­tique et l’État bureau­cra­tique ? Oui, bien sûr. Y a‑t-il des États dans le monde qui sont plus ou moins sous la domi­na­tion des déten­teurs de capi­taux ou plus ou moins enclins à assu­rer des ser­vices sociaux à leur popu­la­tion ? Oui, sans doute. Mais, quoiqu’il en soit, la fonc­tion même de l’État est d’être un outil qui sert à défendre les inté­rêts d’une classe sociale domi­nante. On peut dis­cu­ter sur l’utilité de l’État dans ses fonc­tions réga­liennes mais ce n’est pas là le sujet. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne manque pas de méthodes déjà expé­ri­men­tées pour gérer les biens com­muns et la vie sociale en dehors du cadre de l’État. On peut faire du social sans l’État. La classe capi­ta­liste, elle, a besoin de l’État pour s’accaparer l’enjeu social. Et jusqu’ici tout démontre que l’État a avant tout ser­vi à livrer le social au capi­tal plu­tôt que de l’en pro­té­ger. En témoigne encore la répres­sion poli­cière incroyable subie par les per­sonnes qui étaient à la mani­fes­ta­tion de la san­té en lutte ce dimanche 13 sep­tembre. Même dans la meilleure vision qu’on peut s’en faire, il est évident qu’on ne peut pas comp­ter sur l’État pour être un outil qui serve à gérer de manière infaillible et sur le long terme le bien-être de la popu­la­tion sans que ceux aux com­mandes ne cèdent jamais à des inté­rêts par­ti­cu­liers. Or c’est bien de l’accès à des droits fon­da­men­taux qu’on parle. Conclusion : arrê­tons de comp­ter sur l’État pour gérer le social et gérons-le autrement.

Quelles pro­po­si­tions concrètes, d’ailleurs, faites-vous pour faire face à la crise sani­taire et sociale ?

« Il faut bri­ser le mythe de l’État social si on veut réel­le­ment pré­ser­ver et étendre l’accès aux droits fondamentaux. »

Les pre­mières reven­di­ca­tions à suivre sont celles des per­sonnes sur le ter­rain. Je vous ren­voie à celles lis­tées par le col­lec­tif La san­té en lutte, que nous sou­te­nons entiè­re­ment. Dans l’immédiat, nous avons lis­té, de notre côté, une série de mesures6 qui reprend entre autres la néces­si­té d’investir immé­dia­te­ment dans les soins de san­té et les autres pre­mières lignes et l’instauration d’un mora­toire sur le paye­ment de la dette publique. Si l’on peut pen­ser qu’il est déjà trop tard pour prendre des mesures qui auraient pu évi­ter de nom­breux drames tels que la réqui­si­tion du maté­riel vital, le pla­fon­ne­ment des prix, l’annulation des loyers pen­dant le confi­ne­ment, il est tou­jours temps de le faire pour en évi­ter de nou­veaux. Pour le reste, il est indis­pen­sable de prendre des mesures struc­tu­relles qui vont vers une ges­tion de la san­té qui cor­res­ponde enfin à son sta­tut de droit fon­da­men­tal. Comme on l’a vu, le sec­teur est dans une situa­tion de grave sous-finan­ce­ment struc­tu­rel qui ne peut se rat­tra­per par des refi­nan­ce­ments ponc­tuels mais qui néces­site un refi­nan­ce­ment mas­sif et, sur­tout, un chan­ge­ment radi­cal du sys­tème de ges­tion des soins pour que ces fonds puissent être réel­le­ment utiles sur le ter­rain. À cet égard, les pro­messes de refi­nan­ce­ments qui ont soit été votées fin 2019, soit négo­ciées der­niè­re­ment par les syn­di­cats sont bien enten­du une très bonne chose mais on est loin d’un « finan­ce­ment struc­tu­rel et pérenne pour le sec­teur » comme certain·es le prétendent.

De nom­breux enjeux extrê­me­ment impor­tants res­tent entiers pour assu­rer cette péren­ni­té et arri­ver à une ges­tion cen­trée sur l’humain et plus sur la logique mar­chande. On pense notam­ment à la ques­tion de la dette des hôpi­taux puisqu’en 2020, 100 % des hôpi­taux belges pré­sen­te­ront un bilan dans le rouge. Alimenter un puits sans fond ne sert à rien ! En plus des refi­nan­ce­ments néces­saires, le fédé­ral doit reprendre à sa charge toute la dette des hôpi­taux et en annu­ler les parts illé­gi­times. Il y a l’enjeu des coti­sa­tions patro­nales et de la ges­tion de la Sécurité sociale par les travailleurs·euses dont on a dis­cu­té et aus­si celui de prio­ri­ser les dépenses de san­té sur le rem­bour­se­ment de la dette publique. Il y a bien sûr d’autres choses comme la fin du finan­ce­ment à l’acte et le ren­for­ce­ment des métiers de la pré­ven­tion. Globalement on en revient à la ques­tion de la ges­tion du sec­teur en tant que bien com­mun en le sor­tant des mains du capi­tal pri­vé et de l’État, autre­ment dit, en le socia­li­sant. Comme le reste des « com­muns » (loge­ment, ali­men­ta­tion, édu­ca­tion, éner­gie, etc.), le sec­teur de la san­té doit être géré direc­te­ment par les travailleurs·euses du sec­teur, les usager·es et des représentant·es des citoyen·nes. C’est à notre sens la meilleure façon d’en assu­rer une ges­tion qui soit struc­tu­rel­le­ment réel­le­ment pérenne et humaine.


Photographies de ban­nière et de vignette : Dominique Botte et Jérôme Peraya, pour le col­lec­tif Krasnyi | www.krasnyicollective.com

  1. Lire sur ce sujet la série de trois articles « Se défaire de la toute-puis­sance du cré­dit hypo­thé­caire » du col­lec­tif Action loge­ment Bxl.
  2. D’une part, les mon­tants qu’il pré­voit sont très modestes vu la gra­vi­té de la situa­tion et les moyens réels dont dis­posent les pays de l’UE : le plan est de 750 mil­liards d’euros alors que le PIB total de l’UE est de 16 000 mil­liards d’euros. Ensuite, sur ces 750 mil­liards, 360 mil­liards sont en réa­li­té des prêts aux pays affec­tés. Or, les ver­se­ments suc­ces­sifs de ces prêts sont condi­tion­nés à l’approbation par les pays créan­ciers de plans de « réforme struc­tu­relle » pré­sen­tés par les pays débi­teurs. Il s’agit donc, encore une fois, de pré­ten­dus « plans de sau­ve­tages » qui sont en réa­li­té des plans d’austérité et de pri­va­ti­sa­tion. Enfin, notons que sur ces 750 mil­liards, à peine plus d’un mil­liard sera consa­cré à la san­té.
  3. Lire l’article d’Aline Fares « Le plan de sau­ve­tage ban­caire mas­sif qui se cache der­rière les mesures contre le Coronavirus ».
  4. Voir notam­ment la vidéo « À qui pro­fite la dette ? » de la pla­te­forme ACiDe. Un résu­mé de ces causes est éga­le­ment fait dans l’étude du CADTM sur le finan­ce­ment des soins de san­té.
  5. Voir l’ar­ticle « Destituer la dette pour construire la démo­cra­tie ».
  6. Voir l’article du CADTM « Série Covid-19 mise à jour (3/4) : Propositions de mesures à prendre » et celui d’ACiDe « COVID-19 et dette publique : Comment évi­ter que le sce­na­rio de 2008 ne se repro­duise ? ».

REBONDS

☰ Lire notre entretien avec le collectif La santé en lutte : « Le délabrement des soins de santé a été préparé », septembre 2020
☰ Lire notre témoignage « Récit de grève : une victoire à l’hôpital du Rouvray », juillet 2018
☰ Lire notre témoignage « Prendre soin de nos anciens », mai 2018
☰ Lire notre entretien avec Sabrina Ali Benali : « La ministre de la Santé met en place une politique du Mc Drive hospitalier », janvier 2018
☰ Lire notre entretien avec Chahr Hadji : « Remettre en question ce que peut supporter une société », février 2017
☰ Lire notre entretien avec Sofia Tzitzokou, pharmacienne grecque dans un dispensaire autogéré, juillet 2015

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