Maïlys Khider : enquête sur le système de santé cubain


Entretien inédit pour le site de Ballast

Pour prê­ter main forte à la lutte inter­na­tio­nale contre le coro­na­vi­rus, le gou­ver­ne­ment cubain a envoyé près de 2 000 pro­fes­sion­nels de san­té dans une tren­taine de pays. En mars 2020, la Brigade Henry Reeve, fon­dée quinze ans plus tôt, atter­ris­sait ain­si dans le nord de l’Italie, en Lombardie, épi­centre de l’é­pi­dé­mie dans le pays. C’est là une tra­di­tion depuis la révo­lu­tion cubaine1 : le savoir-faire médi­cal de l’île cari­béenne, sous embar­go éta­su­nien depuis 1962, est mon­dia­le­ment recon­nu. Dans la fou­lée, un décret fran­çais auto­ri­sait l’action de méde­cins cubains en Martinique. La jour­na­liste Maïlys Khider a récem­ment publié le livre Médecins cubains : les armées de la paix : une enquête de ter­rain sur le sys­tème de soins cubain, dure­ment désta­bi­li­sé lors de la vague du variant Delta. Nous nous sommes entre­te­nus avec elle.


Comment décri­riez-vous la poli­tique sani­taire cubaine à qui ne la connaî­trait pas ? 

Cuba est la plus grande île des Antilles. Avant même le ren­ver­se­ment du régime de Batista en 1959, Che Guevara et Fidel Castro avaient pen­sé que la révo­lu­tion devrait repo­ser sur une base sociale, qui inclu­rait le domaine de la san­té. Médecin lui-même, le Che avait déjà beau­coup écrit sur la ques­tion. Au moment de la révo­lu­tion, nombre de méde­cins ont fui l’île de peur de perdre les avan­tages que leur offrait la méde­cine libé­rale alors en vigueur. Cuba a donc dû for­mer très rapi­de­ment un grand nombre de pra­ti­ciens. Les piliers sur les­quels ils ont fon­dé le nou­veau sys­tème de san­té étaient, et sont tou­jours : la gra­tui­té, la pré­ven­tion et la méde­cine de famille — autre­ment appe­lée la « méde­cine com­mu­nau­taire ». De la consul­ta­tion de rou­tine chez le méde­cin géné­ra­liste à l’o­pé­ra­tion chi­rur­gi­cale, tout est gra­tuit. Tout le para­digme médi­cal héri­té a chan­gé. Les consul­ta­tions n’ont pas de temps défi­ni à l’a­vance : ce qui importe, c’est l’é­coute et la rela­tion au patient. Il n’y a pas de consi­dé­ra­tion finan­cière qui pous­se­rait les soi­gnants à comp­ta­bi­li­ser le nombre de consul­ta­tions don­nées par jour.

« La pré­ven­tion est un pilier fon­da­men­tal pour que les gens, à Cuba, tombent le moins malades possible. »

La pré­ven­tion est un pilier fon­da­men­tal pour que les gens, à Cuba, tombent le moins malades pos­sible. Du fait de l’embargo amé­ri­cain, l’île pos­sède très peu de moyens : les phar­ma­cies ne regorgent pas de médi­ca­ments et l’ap­pa­reillage médi­cal tech­nique est limi­té. Plusieurs pro­grammes de pré­ven­tion existent. L’un d’eux concerne par exemple les mala­dies trans­mises par les mous­tiques. Cuba est une zone humide où les mous­tiques sont un vrai pro­blème de san­té publique. Dans les pays voi­sins, on meurt de la dengue ou du palu­disme ; à Cuba, ces mala­dies sont éra­di­quées depuis plu­sieurs années déjà. L’approche pré­ven­tive vise à réduire au maxi­mum la pro­li­fé­ra­tion des mous­tiques. Ça va de l’é­pan­dage de pro­duits anti-mous­tiques au fait de cou­per très régu­liè­re­ment les hautes herbes. Autre exemple : le pro­gramme de pro­tec­tion mater­nelle et infan­tile. Du pro­jet de gros­sesse aux pre­miers temps de la vie des bébés, les Cubaines sont par­ti­cu­liè­re­ment sui­vies par un méde­cin géné­ra­liste, mais aus­si un den­tiste, un psy­cho­logue… La méde­cine com­mu­nau­taire est le cœur de ce sys­tème de san­té. Cuba compte beau­coup de méde­cins par habi­tants [9 méde­cins pour 1 000 habi­tants, contre 3,4 en France, ndlr]. Ça per­met de mailler tout le ter­ri­toire, avec des méde­cins qui vivent par­mi leurs patients, dans le même envi­ron­ne­ment. Ils habitent juste à côté de leur cabi­net de consul­ta­tion et connaissent ain­si très bien les enjeux éco­no­miques, géo­gra­phiques et démo­gra­phiques locaux. Est-ce qu’il y a dans telle ou telle région ou zone géo­gra­phique beau­coup de per­sonnes âgées ? Plutôt une popu­la­tion jeune ? Est-ce que les gens boivent beau­coup ? Pourquoi ? Cette proxi­mi­té et le fait de par­ta­ger un même contexte per­mettent d’ap­pré­hen­der au mieux les enjeux sanitaires.

Dans le cadre de votre enquête, vous avez pu vous entre­te­nir avec de nom­breux méde­cins. Quelle est la concep­tion du soin qui res­sort de vos échanges ?

Les méde­cins cubains ont une phi­lo­so­phie de la san­té très dif­fé­rente de ce que l’on peut voir ailleurs, notam­ment dans les pays occi­den­taux. Je ne blâme pas les méde­cins de ces pays-là : ils dépendent des poli­tiques bud­gé­taires, des salaires et des effec­tifs, notoi­re­ment insuf­fi­sants. Mais la dif­fé­rence est notable avec ce que nous connais­sons en ce qui concerne le dépas­se­ment d’ho­no­raires ou la réduc­tion du temps de consul­ta­tion. Les études de méde­cine à Cuba inculquent une culture de la san­té qui repose sur ce que l’on appelle les « méthodes cli­niques », les­quelles fondent le diag­nos­tic sur le tou­cher, l’é­coute, le dia­logue avec le patient. Il ne s’a­git pas de pres­crire rapi­de­ment de nom­breux exa­mens ou des médi­ca­ments. C’est en par­tie dû à un manque de moyens, mais ça n’est pas l’u­nique rai­son : cette méthode est aus­si très uti­li­sée au Canada. Le diag­nos­tic ne se réduit pas à l’ob­ser­va­tion des symp­tômes. Il convient de prendre en compte, en plus de fac­teurs bio­lo­giques, des fac­teurs psy­cho­lo­giques, sociaux et envi­ron­ne­men­taux. C’est une concep­tion très glo­bale. Si on trouve, à Cuba, de très bons méde­cins, et en très grand nombre, il est très dif­fi­cile de se pro­cu­rer des anti­bio­tiques face à une plaie infec­tée. Lors de mon séjour en juillet der­nier, les étals des phar­ma­cies étaient vides. Les appa­reils manquent cruel­le­ment. Il est donc for­cé­ment com­pli­qué de pres­crire des exa­mens complémentaires. 

[Salon de coiffure de La Havane, 2020 | Ramon Espinosa | AP]

Ces manques ont-ils à voir avec l’embargo éta­su­nien ?

Oui. Il a cours depuis soixante ans. Il a connu des périodes de dur­cis­se­ment, d’autres d’as­sou­plis­se­ment, comme par exemple sous Obama — qui, pré­ci­sons-le, n’y a pas mis fin pour autant. Il s’a­gis­sait d’ailleurs pour lui d’une ten­ta­tive « plus douce » de libé­ra­li­ser la socié­té cubaine. Sous Trump, les choses se sont for­te­ment dur­cies avec, par exemple, le blo­cage des trans­ferts d’argent de la part de Cubains vivant à l’é­tran­ger vers leur famille sur l’île (la socié­té Western Union y a fer­mé tous ses gui­chets). Ça n’est pas ano­din : c’est la pre­mière source d’en­trée de devises. Trump s’est éga­le­ment atta­qué au tou­risme — autre­ment dit l’autre res­source majeure du pays. Et il a deman­dé à plu­sieurs gou­ver­ne­ments de ren­voyer les méde­cins cubains en mis­sion sur leurs territoires.

Lesquels ?

On peut citer Jeanine Áñez, lors de sa prise de pou­voir après le coup d’État en Bolivie, mais aus­si Bolsonaro au Brésil. Depuis 2018, des mil­liers de soi­gnants sont ren­trés à Cuba. C’est une énorme perte d’argent. Le PIB du pays a chuté.

Face à ces obs­tacles, une poli­tique de san­té pré­ven­tive est donc une néces­si­té.

« Sous Trump, les choses se sont for­te­ment dur­cies avec, par exemple, le blo­cage des trans­ferts d’argent de la part de Cubains vivant à l’é­tran­ger vers leur famille sur l’île. »

Tout à fait. Une poli­tique de sen­si­bi­li­sa­tion à la san­té est menée dès l’en­fance — à tra­vers l’é­cole notam­ment. On peut éga­le­ment évo­quer l’é­du­ca­tion en matière de ges­tion des phé­no­mènes météo­ro­lo­giques. Cuba connaît régu­liè­re­ment le pas­sage de cyclones sur son ter­ri­toire : dès l’é­cole, la popu­la­tion est sen­si­bi­li­sée et for­mée à réagir, où qu’elle se trouve, avec des indi­ca­tions de lieux orga­ni­sés par les pou­voirs publics où l’on peut se rendre pour se mettre à l’a­bri. Il ne s’a­git pas là de mala­dies au sens strict, mais de phé­no­mènes qui ont un impact sur la santé2. Du fait du nombre signi­fi­ca­tif de pro­blèmes car­dio­vas­cu­laires et de dia­bète dans la popu­la­tion, le méde­cin de famille orga­nise des marches col­lec­tives à des­ti­na­tion des per­sonnes âgées, afin qu’elles puissent se réunir et conser­ver une acti­vi­té phy­sique. Tout ceci a été mis à mal pen­dant cette période de Covid.

En France comme en Belgique, les déci­sions poli­tiques visent pour la plu­part à évi­ter l’en­gor­ge­ment des hôpi­taux. Cuba compte une moyenne de 5,2 lits hos­pi­ta­liers pour 1 000 habi­tants, contre 3,8 lits en hôpi­tal public en France (6,1, en comp­tant le pri­vé). Comment les auto­ri­tés cubaines ont-elles géré la pan­dé­mie ?

Au prin­temps 2020 — soit au début de la pan­dé­mie —, Cuba a fer­mé ses fron­tières. L’hésitation n’a pas duré, mal­gré les enjeux éco­no­miques. Ça a eu un impact mas­sif sur l’é­co­no­mie. Près de 30 000 tou­ristes se trou­vaient sur place quand il y a eu fer­me­ture des fron­tières, dont des cas posi­tifs. Ils ont tous été mis en iso­le­ment à l’hô­tel, puis des char­ters de retour vers leurs pays res­pec­tifs ont été orga­ni­sés. L’organisation du sys­tème de san­té a ensuite per­mis de détec­ter très vite les per­sonnes pré­sen­tant des symp­tômes, de les iso­ler puis de les trai­ter, notam­ment via des visites orga­ni­sées par les méde­cins de famille, for­te­ment épau­lés par les étu­diants en méde­cine. Ils ont tes­té la popu­la­tion grâce aux tests four­nis par la branche lati­no-amé­ri­caine de l’OMS. Des émis­sions expli­quaient à la télé­vi­sion aux gens com­ment fabri­quer des masques en tis­su. L’accent a très vite été mis sur la recherche et l’é­la­bo­ra­tion d’un trai­te­ment et d’un vac­cin. Il y a eu notam­ment l’u­ti­li­sa­tion d’in­ter­fé­rons : des boos­ters d’im­mu­ni­té très puis­sants que les méde­cins cubains uti­lisent depuis les années 1980 (ils sont don­nés aux per­sonnes asymp­to­ma­tiques autant qu’aux per­sonnes pré­sen­tant des symp­tômes). Des anti­corps mono­clo­naux ont éga­le­ment été pro­di­gués aux per­sonnes malades. Une cam­pagne de recherche vac­ci­nale a été lan­cée et Cuba a déve­lop­pé cinq vac­cins contre le Covid : ils sont tous uti­li­sés puis­qu’ils ont tous mon­tré des résul­tats posi­tifs. Les auto­ri­tés cubaines ont ain­si été en capa­ci­té de dis­po­ser de beau­coup de doses. Les vac­cins sont admi­nis­trés en fonc­tion de l’é­tat de la per­sonne, ou en alter­nant les modèles dans les doses de rap­pel. Un des vac­cins est une for­mule nasale qui cible les per­sonnes en conva­les­cence pour aug­men­ter leur immu­ni­té et évi­ter les réinfections.

Quel est le taux de vac­ci­na­tion des Cubains ?

La popu­la­tion cubaine est mas­si­ve­ment vac­ci­née : 87 % des Cubains ont un sché­ma de vac­ci­na­tion com­plet, selon le minis­tère de la Santé publique, soit près de 10 mil­lions de per­sonnes. La cam­pagne de vac­ci­na­tion a été menée par les méde­cins de famille, mais aus­si dans des centres de vac­ci­na­tion tels que la grande gare rou­tière de la place de la Révolution à La Havane.

[La Havane, 2020 | Yamil Lage | AFP]

Par qui sont pro­duits ces vaccins ?

Par l’in­dus­trie natio­nale et publique BioCubaFarma. La ques­tion de la sou­ve­rai­ne­té est cen­trale dans l’his­toire de l’île. Mais, encore une fois, c’est aus­si à cause de l’embargo nord-amé­ri­cain, qui ne per­met pas à Cuba de se four­nir en vac­cins. Il a fal­lu que les Cubains soient très réac­tifs. Leur pic pan­dé­mique n’a eu lieu qu’en juillet 2021, avec plus de 9 000 cas par jour et une satu­ra­tion des ser­vices hos­pi­ta­liers. Puis la courbe a com­plè­te­ment chu­té pour arri­ver aujourd’­hui à quelques cen­taines de cas par jour : on est pas­sé de 70 morts quo­ti­diens à moins de 2. Les consé­quences éco­no­miques de la fer­me­ture des fron­tières, et donc la perte des entrées d’argent décou­lant du tou­risme sont mul­tiples : il n’a, entre autres choses, plus été pos­sible d’a­che­ter de médi­ca­ments, ni même de nour­ri­ture. Et l’embargo n’a été ni levé ni assou­pli. La dif­fé­rence était fla­grante avec mon séjour en 2019, où les mar­chés ali­men­taires étaient pleins de den­rées. Les phar­ma­cies ne regor­geaient pas de médi­ca­ments mais elles avaient des stocks qu’elles géraient. Lors de mon séjour l’é­té 2021, la situa­tion était radi­ca­le­ment autre : mar­chés qua­si vides où l’on ne trouve que quelques légumes, queues de cinq, sept, voire dix heures pour faire ses courses C’est très dif­fi­cile pour la population.

C’est à cette période que des mani­fes­ta­tions ont écla­té dans l’île…

« La conjonc­tion entre le dur­cis­se­ment de l’embargo et la fer­me­ture des fron­tières pour stop­per la pan­dé­mie de Covid-19 a créé un chaos. »

D’où, aus­si, ces mani­fes­ta­tions. Les gens sont exté­nués. Un mar­ché noir a explo­sé, où les pro­duits sont reven­dus aux per­sonnes qui ne peuvent pas faire la queue d’aus­si longues heures. La conjonc­tion entre le dur­cis­se­ment de l’embargo et la fer­me­ture des fron­tières pour stop­per la pan­dé­mie de Covid-19 a créé un chaos, une crise que l’on peut com­pa­rer à celle des années 1990, après la chute de l’URSS3. Aujourd’hui aus­si le pétrole n’ar­rive plus sur l’île : plus de lumière chez les gens, plus d’éner­gie pour faire fonc­tion­ner les hôpi­taux, les trans­ports, etc. La situa­tion huma­ni­taire est désastreuse.

Même après la chute de l’URSS, qui jouait un rôle cen­tral dans l’é­co­no­mie de l’île, Cuba semble avoir déve­lop­pé une indus­trie bio­tech­no­lo­gique de pointe.

Oui. Je men­tion­nais BioCubaFarma. Très tôt, Cuba a com­pris que le blo­cus la pri­ve­rait de ravi­taille­ment, médi­cal inclus. Dès les années 1980, Castro avait lan­cé ce qu’il nom­mait « le front bio­lo­gique », qui visait à déve­lop­per une indus­trie phar­ma­ceu­tique publique, natio­nale et sou­ve­raine. Énormément de cher­cheurs ont alors été embau­chés : des méde­cins experts de domaines comme Alzheimer, le can­cer ou les mala­dies tro­pi­cales. De nom­breux médi­ca­ments, ain­si que des tech­niques thé­ra­peu­tiques, en sont nés. Des médi­ca­ments et des vac­cins ont été et sont tou­jours pro­duits. En 2015, Cuba a été le pre­mier pays ayant déve­lop­pé un médi­ca­ment empê­chant la trans­mis­sion du virus du sida de la mère au fœtus. BioCubaFarma est un consor­tium éta­tique com­po­sé de 30 entre­prises, qui compte 20 000 employés. L’embargo est détour­né dans cer­tains échanges com­mer­ciaux, avec le Vietnam notam­ment, qui achète les médi­ca­ments cubains. Il a d’ailleurs com­man­dé 10 mil­lions de doses du vac­cin cubain Abdala. Quatre pays ont pas­sé com­mande en sep­tembre 2021 de ce vac­cin : l’Iran, le Viêtnam, l’Argentine et le Venezuela — des pays où il peut faire très chaud. Le vac­cin cubain est un bon can­di­dat puis­qu’il se conserve à une tem­pé­ra­ture allant de 2° à 8°.

Quel est le posi­tion­ne­ment du gou­ver­ne­ment cubain concer­nant la levée des bre­vets ?

Les vac­cins cubains doivent être fabri­qués sous licence, ce qui signi­fie que le bre­vet n’est pas levé mais que Cuba auto­rise les pays can­di­dats à fabri­quer le vaccin. 

Vous avez pu échan­ger avec des méde­cins qui ont été en mis­sion à l’é­tran­ger. Que vous ont-ils dit à pro­pos des sys­tèmes de san­té des pays qu’ils ont pu visi­ter ?

Ils ont beau­coup de recul : bien des méde­cins cubains ont effec­tué un grand nombre de mis­sions dans des pays très dif­fé­rents. L’un d’eux, qui s’est ren­du en Italie en 2020 — c’é­tait la pre­mière fois qu’une mis­sion médi­cale cubaine était appe­lée à inter­ve­nir en Europe —, avait été aupa­ra­vant en République domi­ni­caine, au Mexique, etc. De son pas­sage à Milan, il retient l’a­bon­dance de res­sources maté­rielles, les mili­taires employés à ins­tal­ler des hôpi­taux de cam­pagne, mais un manque criant de méde­cins. C’est notam­ment ce qui a pous­sé le gou­ver­ne­ment ita­lien à faire appel à des méde­cins cubains. Lors de sa mis­sion en République domi­ni­caine, il a consta­té qu’il n’y avait qu’un méde­cin pour plu­sieurs cen­taines de mil­liers de per­sonnes, et qu’il n’y avait pas d’eau potable, ni de réseau d’électricité suf­fi­sant. Plusieurs méde­cins font état de leur incom­pré­hen­sion face à des sys­tèmes de san­té semi-pri­vés. Une autre m’a racon­tée que, lors de sa mis­sion en Équateur, ses col­lègues équa­to­riens lui ont deman­dé de véri­fier que les per­sonnes se pré­sen­tant au ser­vice étaient bien assu­rées, faute de quoi il ne fal­lait pas les soi­gner. C’était incon­ce­vable pour elle. À Cuba, ces consi­dé­ra­tions n’existent pas. Elle est pédiatre dans un ser­vice de néo­na­to­lo­gie… Elle m’a dit : « Mais com­ment est-ce que je pour­rais refu­ser de don­ner des soins à un bébé parce qu’il n’est pas assu­ré ? » Elle a soi­gné mal­gré tout et, lors­qu’elle en a été empê­chée, elle l’a très mal vécu.

[Cuba, 2021 | Reuters]

En 2020, une polé­mique autour des méde­cins cubains est sor­tie dans la presse. Plusieurs articles ont par­lé d’exploi­ta­tion de la part du gou­ver­ne­ment cubain. D’autres sont allés jus­qu’à les qua­li­fier d’« esclaves modernes ». Sur quoi cela se base-t-il ? 

C’est le dis­cours qui pointe que Cuba ne reverse pas aux méde­cins la tota­li­té de ce qu’elle fac­ture aux pays béné­fi­ciaires de la mis­sion. Et, aus­si, que si un méde­cin cubain décide de res­ter s’ins­tal­ler dans le pays où il était en mis­sion, il perd le droit de retour­ner à Cuba sur une période de huit ans. C’est dis­cu­table, mais c’est effec­ti­ve­ment ce qui est a été mis en place pour dis­sua­der la « fuite des cer­veaux ». Le terme d’« esclave moderne », qui a beau­coup été repris par la presse en France, a été dif­fu­sé par le dépar­te­ment d’État amé­ri­cain. D’ailleurs, depuis 2006, les États-Unis ont mis en place le Cubain Medical Professional Parole (CMPP), qui pro­pose d’of­frir un trai­te­ment spé­cial de la part des ambas­sades nord-amé­ri­caines dans n’im­porte quel pays du monde et une voie rapide pour rejoindre les États-Unis aux per­son­nels inté­grés dans les mis­sions médi­cales cubaines. Wikileaks a publié un docu­ment mon­trant que les ins­tances diplo­ma­tiques faci­litent le trans­port sur Miami en avions spé­ciaux. Comme le CMPP avait été assou­pli sous Obama, il y a eu des pres­sions notam­ment de la part des séna­teurs répu­bli­cains anti-cubains les plus viru­lents, tel Marco Rubio, Rick Scott ou Ted Cruz. Ce sont ces deux der­niers qui ont pro­po­sé de faire entrer la récep­tion de méde­cins cubains dans la défi­ni­tion de la traite humaine. L’ONG Prisoners Defenders, connue pour son hos­ti­li­té au régime cubain et com­po­sée d’une dia­spo­ra cubaine fon­da­men­ta­le­ment anti-cas­triste, a por­té plainte devant la Cour pénale inter­na­tio­nale contre l’État cubain pour « crimes contre l’hu­ma­ni­té pour des faits d’es­cla­va­gisme ». Ce terme d’es­cla­vage est désor­mais repris partout…

Vous le réfu­tez donc entièrement ?

« Cuba appor­tait des armes au FLN, qui lut­tait contre la France, et repar­tait avec les bles­sés qu’elle soi­gnait sur l’île. »

Si les condi­tions de tra­vail des méde­cins cubains peuvent être le sujet de dis­cus­sions, il est dif­fi­cile de croire que l’État amé­ri­cain soit pré­oc­cu­pé par le sort des Cubains alors qu’il main­tient un embar­go qui prive la popu­la­tion de matières pre­mières, de den­rées ali­men­taires et de médi­ca­ments. Une forte pro­pa­gande et un intense lob­bying sont faits pour que cessent ces mis­sions. Les méde­cins per­çoivent le salaire moyen à Cuba, salaire qui évo­lue au gré de l’in­fla­tion mais aus­si des pro­tes­ta­tions, comme celles de l’é­té 2021. Quand ils partent en mis­sion, ils touchent entre le double et le quin­tuple. Ça leur per­met à leur retour d’a­che­ter des appar­te­ments pour leurs proches, ou de l’électroménager. Je dis à leurs proches car il faut savoir que, pen­dant de nom­breuses années — peut-être la situa­tion a‑t-elle chan­gé —, un appar­te­ment était offert aux méde­cins cubains qui ren­traient de mission.

L’internationalisme cubain s’est fait connaître pour le sou­tien armé qu’il a appor­té aux luttes de libé­ra­tion. On pense à l’Algérie ou à l’Angola, suite à l’ap­pel d’Agostinho Neto durant la guerre civile qui s’est ouverte au len­de­main de l’in­dé­pen­dance. Ces mis­sions médi­cales auraient-elles pris la relève ?

Elles existent depuis le début. La pre­mière mis­sion à l’in­ter­na­tio­nal était mili­ta­ro-médi­cale : c’é­tait en Algérie, en 1962. Cuba appor­tait des armes au FLN, qui lut­tait contre la France, et repar­tait avec les bles­sés qu’elle soi­gnait sur l’île. Puis l’Algérie a eu besoin de la pré­sence de méde­cins sur son ter­ri­toire car, avec l’in­dé­pen­dance, un très grand nombre de méde­cins sont par­tis pour la France. Cuba a donc envoyé des méde­cins, dont des spé­cia­listes. Assez rapi­de­ment, le gou­ver­ne­ment algé­rien a deman­dé à Cuba de les lais­ser sur place, contre rému­né­ra­tion. Aujourd’hui encore, des méde­cins cubains tra­vaillent dans des cli­niques en Algérie, en par­ti­cu­lier dans les domaines de l’oph­tal­mo­lo­gie, de la sto­ma­to­lo­gie et de la can­cé­ro­lo­gie. Le même for­mat de mis­sion mili­ta­ro-médi­cale s’est renou­ve­lé sur le conti­nent afri­cain, dans les sou­tiens que Cuba a appor­té aux luttes de libé­ra­tion, à l’ins­tar, en effet, de l’Angola. Petit à petit, les mis­sions mili­taires ont dis­pa­ru au pro­fit des mis­sions médi­cales. C’est d’ailleurs pour cette rai­son que j’ai choi­si ce titre pour l’ou­vrage Médecins cubains : les armées de la paix.

[DR]

Une chose pour­rait sur­prendre : ces mis­sions n’in­ter­viennent pas seule­ment dans des pays « amis ».

Elles inter­viennent par­tout, quel que soit le gou­ver­ne­ment en place — tant dans des pays « amis » que dans des pays dont les diri­geants sont hos­tiles au régime cubain. Il y a par exemple eu en 1972 un envoi de mis­sions au Nicaragua, alors sous la dic­ta­ture de Somoza, très proche du gou­ver­ne­ment éta­su­nien. Elles sont pré­sentes sur presque tous les conti­nents, en Afrique, en Asie, en Amérique latine et main­te­nant en Europe. Elles sont connues pour un savoir-faire spé­ci­fique, une capa­ci­té à être très réac­tives, à agir très vite en ins­tal­lant par exemple des hôpi­taux de cam­pagne — ce qui est habi­tuel­le­ment le propre de l’ar­mée. On pour­rait men­tion­ner aus­si l’ELAM [École lati­no-amé­ri­caine de méde­cine], créée en 1999, où sont for­més chaque année des méde­cins étran­gers. Ils viennent prin­ci­pa­le­ment des pays d’Amérique latine et d’Afrique, mais il s’y trouvent aus­si des étu­diants cana­diens, par exemple. Il y a même eu des étu­diants éta­su­niens. Six années d’é­tudes de méde­cine sont assu­rées, selon le modèle et la phi­lo­so­phie de la pra­tique cubaine. Ces études étaient alors gra­tuites et entiè­re­ment prises en charge par le gou­ver­ne­ment cubain. Mais avec les dif­fi­cul­tés éco­no­miques crois­santes, une par­ti­ci­pa­tion est main­te­nant deman­dée aux étu­diants, sous la forme prin­ci­pa­le­ment de bourses octroyées par leur pays d’o­ri­gine. J’en ai ren­con­tré plu­sieurs : tous m’ont dit que dans leurs pays il leur aurait été impos­sible de suivre des études de méde­cine, très coû­teuses. Depuis, ce sont près de 30 000 méde­cins qui ont été for­més à l’ELAM et qui sont repar­tis exer­cer dans leurs pays.

Quel est jus­te­ment le coût deman­dé par Cuba pour l’en­voi d’une bri­gade de médecins ?

Il y a deux types de mis­sions médi­cales cubaines : les mis­sions d’ur­gence — en cas de catas­trophe natu­relle ou d’é­pi­dé­mie — et les mis­sions ins­tal­lées. Pour les mis­sions d’ur­gence, Cuba fait payer en fonc­tion des moyens du pays : les pays pauvres ne paient rien, ou très peu. Dans le cas des mis­sions ins­tal­lées, les prix s’a­daptent aus­si à la situa­tion éco­no­mique du pays, mais on peut citer l’exemple de l’Algérie, qui a ren­du public l’ac­cord qui pré­voit l’in­ter­ven­tion de méde­cins cubains sur son ter­ri­toire. Pour envi­ron 70 mil­lions d’eu­ros, des équipes exercent dans le domaine de l’oph­tal­mo­lo­gie, de la san­té mater­nelle et infan­tile, de l’on­co­lo­gie et de l’u­ro­lo­gie. C’est deve­nu la pre­mière source de reve­nus sur l’île, qui s’é­lève autour de 6 à 8 mil­liards de dol­lars par an. C’est pour­quoi les États-Unis font tout pour entra­ver ces mis­sions, et donc les entrées d’argent qu’elles four­nissent à Cuba.


  1. « De 1959 à 2020, Cuba a réa­li­sé près de 600 000 mis­sions dans 158 pays, avec la par­ti­ci­pa­tion au total de 326 000 pro­fes­sion­nels de la san­té. »
  2. Dans une appré­hen­sion glo­bale de la san­té, les fac­teurs sociaux et envi­ron­ne­men­taux sont consi­dé­rés comme tout aus­si déter­mi­nants que les fac­teurs bio­lo­giques et psy­cho­lo­giques. Suivre cette approche revient à consi­dé­rer toute action qui pré­vien­drait un état d’al­té­ra­tion de la san­té d’une popu­la­tion, en l’oc­cur­rence la pré­pa­ra­tion à gérer les catas­trophes natu­relles.
  3. Avec la chute du bloc sovié­tique, prin­ci­pal par­te­naire commercial,qui four­nis­sait notam­ment 80 % du pétrole de l’île, c’est toute l’é­co­no­mie qui s’est effon­drée La pro­duc­tion indus­trielle a chu­té de 4/5e et le com­merce exté­rieur de 75 %. Fidel Castro a alors par­lé de « période spé­ciale en temps de paix ».

REBONDS

☰ Lire notre entretien : « Santé, vaccin et pass : discussion avec le médecin urgentiste Christophe Prudhomme », octobre 2021
☰ Lire notre entretien avec Thomas, infirmier : « Personne ne veut d’un tel système de santé », mai 2021
☰ Lire notre entretien avec Kali Akuno : « Nous n’allons pas mourir pour les riches », novembre 2020
☰ Lire notre entretien avec CADTM Belgique : « La gestion des biens communs par le privé est un crime », octobre 2020
☰ Lire notre entretien avec le collectif La santé en lutte : « Le délabrement des soins de santé a été préparé », septembre 2020
☰ Lire notre témoignage « On veut être respectés : faire grève en pleine pandémie », avril 2020

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.