Notre dixième numéro vient de sortir !
 

Kali Akuno : « Nous n’allons pas mourir pour les riches »


Traduction d’un entretien de Cosmonaut pour le site de Ballast

« Le sys­tème capi­ta­liste-impé­ria­liste est en train d’é­teindre la vie sur notre pré­cieuse pla­nète du fait de sa volon­té inces­sante d’ac­cu­mu­ler des pro­fits, des res­sources et du pou­voir poli­tique, ceci au béné­fice d’une infime frac­tion de l’hu­ma­ni­té : la bour­geoi­sie. » Ce sont là les mots de Kali Akuno. Né à Los Angeles, il est le cofon­da­teur du réseau Cooperation Jackson, éta­bli dans l’État du Mississippi. Il est éga­le­ment membre de Black Socialists in America, une jeune orga­ni­sa­tion afro-amé­ri­caine à ambi­tion inter­na­tio­na­liste. Dans cet entre­tien ini­tia­le­ment paru aux États-Unis au prin­temps, en plein pic de la pre­mière vague de Covid-19, le mili­tant éco­so­cia­liste et anti­ra­ciste revient notam­ment sur la notion de « double pou­voir », qu’il pro­meut afin de trans­for­mer la socié­té tout entière, et son expé­rience dans la prise en charge de la pan­dé­mie — le pays fran­chis­sait alors la barre des 60 000 décès et, dans ce même pays, le risque de mou­rir du virus s’a­vère 2,4 fois plus grand pour la popu­la­tion noire. 


Pouvez-vous com­men­cer par nous par­ler un peu de votre expé­rience en tant qu’or­ga­ni­sa­teur, et du tra­vail que fait Cooperation Jackson ?

Je vis à Jackson, dans le Mississippi. Je suis un des cofon­da­teurs du réseau coopé­ra­tif Cooperation Jackson. Je suis né à Los Angeles, en Californie, et c’est pour le tra­vail poli­tique que j’ai migré ici, pour tra­vailler autour du plan Jakson-Kush1 — qui est une stra­té­gie à long terme, d’a­bord et avant tout cen­trée sur l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des per­sonnes d’as­cen­dance afri­caine. Ça fait par­tie d’un pro­gramme plus large de déco­lo­ni­sa­tion et de trans­for­ma­tion socialiste.

Qu’est-ce qui vous a mené à Jackson en particulier ?

« Nous avons exa­mi­né plus en pro­fon­deur l’im­pact des catas­trophes éco­lo­giques sur les com­mu­nau­tés noires du Sud profond. »

Ce qui m’y a conduit, c’est l’or­ga­ni­sa­tion dans laquelle j’ai mili­té pen­dant une bonne par­tie de ma vie, le Malcolm X Grassroots Movement. Après le 11 sep­tembre, nous avons esti­mé que l’État et les forces du capi­tal allaient uti­li­ser tout ceci pour pous­ser le néo­li­bé­ra­lisme vers un stade encore plus avan­cé, de manière bien plus oppres­sive. Un des chan­tiers sur lequel nous nous sommes par­ti­cu­liè­re­ment concen­trés à l’é­poque concer­nait les répa­ra­tions [pour l’es­cla­vage, ndlr2]. Il y avait un énorme mou­ve­ment sur ce sujet, et nous avons joué un rôle de pre­mier plan dans son déve­lop­pe­ment. L’autre grande cam­pagne dans laquelle nous sommes ensuite enga­gés en pro­fon­deur concer­nait les pri­son­niers poli­tiques : le cas de Mumia Abu-Jamal et le com­bat contre la déci­sion de son exé­cu­tion en était le fer de lance. Nous savions, du fait de notre propre his­toire de lutte contre COINTELPRO et de vic­times de ce der­nier [ce pro­gramme du FBI visait, de 1956 à 1971, à « neu­tra­li­ser » l’op­po­si­tion — dont le Black Panther Party, ndlr], que ça allait être une excuse par­faite pour rendre légal tout ce qui s’était jus­te­ment pro­duit durant COINTELPRO.

Puis, en 2003, nous avons réor­ga­ni­sé nos actions, pour les diri­ger vers des pro­jets d’empo­werment3. Nous avons d’a­bord éta­bli un plan sur cinq ans, et pour ça nous avons cher­ché à faire venir un grand nombre de nos membres à Jackson afin d’y concen­trer les moyens et les com­pé­tences — voi­là com­ment je suis venu. Nous étions jusque-là tous dis­per­sés entre Oakland, Los Angeles, Chicago, New York, Detroit. J’ai ensuite démé­na­gé à La Nouvelle-Orléans, juste après les inon­da­tions [oura­gan Katrina en 2005, ndlr]. J’étais un des membres de la coor­di­na­tion natio­nale de l’or­ga­ni­sa­tion. Nous avons exa­mi­né plus en pro­fon­deur l’im­pact des catas­trophes éco­lo­giques sur les com­mu­nau­tés noires du Sud pro­fond. Toute cette époque nous a confor­tés dans l’i­dée que nous devions concen­trer nos forces et nous orga­ni­ser : il nous est appa­ru essen­tiel de per­fec­tion­ner le réseau Jackson. Et donc de nous réunir dans cette ville pour construire de véri­tables expé­riences de double pouvoir4. C’est sur quoi nous tra­vaillons depuis 15 ans avec le plan Jackson-Kush.

[Nina Chanel Abney | https://ninachanel.com

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous vou­lez dire par une expé­rience de « double pouvoir » ?

Pour nous, sur­tout à cette époque, ça signi­fiait la construc­tion d’ins­ti­tu­tions auto­nomes et une pra­tique d’au­to­gou­ver­nance au sein de la com­mu­nau­té. Ça per­met­trait deux choses. Premièrement, que la com­mu­nau­té s’au­to­gou­verne et se concentre sur la prise en charge des besoins de base — en par­ti­cu­lier dans une com­mu­nau­té pauvre comme à Jackson, qui n’a­vait ni la capa­ci­té ni la volon­té de le faire. L’objectif était de répondre soi-même à cer­tains de ces besoins grâce à l’en­traide et à des acti­vi­tés de type éco­no­mie soli­daire, comme la construc­tion de coopé­ra­tives. L’autre aspect consis­tait véri­ta­ble­ment à stop­per le bras répres­sif de l’État. C’est la notion de double pou­voir que nous avons essayé de construire et de faire avan­cer avec le plan Jackson-Kush. Dans la pra­tique, de 2003 à 2012–2014, ça a pris la forme d’as­sem­blées popu­laires. Je pense que ça en a été la plus haute expres­sion : nous avons ain­si ras­sem­blé dif­fé­rentes forces de la com­mu­nau­té pour prendre de réelles déci­sions démo­cra­tiques sur sur la façon de tout gérer — sou­tien à un grand nombre de per­sonnes âgées, énorme tra­vail autour de la média­tion des guerres de ter­ri­toire et de la vio­lence com­mu­nau­taire à l’œuvre (à la fois dans la com­mu­nau­té et sur un plan domes­tique). Ce sont là des domaines dans les­quels l’Assemblée du peuple s’est spé­cia­li­sée. Elle sou­lève éga­le­ment des ques­tions démo­cra­tiques plus larges, sur la façon de conte­nir la police, sur la manière d’ins­tau­rer une force contre la vio­lence per­pé­trée par la police. Voici ce que l’Assemblée a fait de bien.

« Une Assemblée du peuple, c’est quelque chose qui est par essence ani­mé par une coa­li­tion de forces. »

Elle s’est éga­le­ment mon­trée très effi­cace pour four­nir une aide mutuelle inten­sive en temps de crise ; juste après l’ou­ra­gan Katrina, par exemple, où ça a par­ti­cu­liè­re­ment bien fonc­tion­né. Jackson avait pour carac­tère dis­tinc­tif d’être la ville comp­tant le qua­trième plus grand nombre de per­sonnes qui ont été dépla­cées de la Nouvelle-Orléans et for­cées de démé­na­ger ici. C’est comme si elles avaient été balan­cées là, sans plus d’é­gard ! Au départ, ça a créé nombre de ten­sions au sein de la com­mu­nau­té, en par­ti­cu­lier autour de cer­tains pro­grammes gou­ver­ne­men­taux pour l’ac­cès au loge­ment. Il n’y a plus énor­mé­ment de loge­ments sociaux à Jackson — ce qu’ils avaient, c’é­tait beau­coup de Section 8 [pro­gramme d’ac­cès au loge­ment, pou­vant fonc­tion­ner sous forme de lote­rie, pour les foyers à faibles reve­nus, ndlr]. Les per­sonnes dépla­cées depuis la Nouvelle-Orléans ont été mises en haut de la liste des prio­ri­taires alors que beau­coup de gens atten­daient depuis 5 ou 10 ans. Mais l’Assemblée du peuple a fait un bon tra­vail de média­tion : elle a sou­te­nu les gens.

Dites-nous : qu’est-ce qu’une Assemblée du peuple et com­ment fonctionne-t-elle ?

Selon moi, ce qu’est deve­nue aujourd’­hui l’Assemblée du peuple n’est mal­heu­reu­se­ment plus ce que nous avions construit au départ : c’est davan­tage deve­nu un lieu de par­tage d’in­for­ma­tions au béné­fice du maire. Pour nous, une Assemblée du peuple, c’est quelque chose qui est par essence ani­mé par une coa­li­tion de forces. Le groupe qui avait lan­cé l’ap­pel était le Malcolm X Grassroots Movement, en alliance avec un ensemble de forces locales de gauche qui existent de longue date. Ce qui, dans le cas pré­sent, s’ap­pa­rente à la NAACP [Association natio­nale pour la pro­mo­tion des gens de couleur5]. Nous avions une petite frac­tion du Parti com­mu­niste, des Committees of cor­res­pon­dence [Comités de liai­son] et quelques petits groupes anti­fas­cistes qui existent depuis un cer­tain temps. Tous ont joué un rôle clé au fil des ans, en construi­sant l’Assemblée du peuple. Elle était vrai­ment ancrée dans cinq quar­tiers, avec une force réelle : deux à South Jackson, une à West Jackson (qui est la plus grande zone géo­gra­phique de la ville), puis deux à North Jackson. Ce sont tous des quar­tiers popu­laires, des quar­tiers popu­laires noirs. Au début, les assem­blées se réunis­saient une fois par mois dans les parcs et les églises, selon la sai­son et la météo, pour dis­cu­ter des dif­fi­cul­tés et des pro­blèmes quo­ti­diens. Les gens évo­quaient les ques­tions dont ils vou­laient débattre. À l’is­sue des débats, il y avait d’a­bord recherche de consen­sus. Si ce der­nier n’ar­ri­vait pas au bout de deux tours d’ar­gu­ments et de contre-argu­ments, il y avait un vote : deux tiers des voix devaient être réunis pour l’emporter.

[Nina Chanel Abney | https://ninachanel.com

Une fois la déci­sion prise par le groupe pré­sent, un comi­té de volon­taires émer­geait pour effec­tuer le tra­vail. Il était de fait com­po­sé de per­sonnes pré­sentes au débat. C’est ce comi­té qui avait la res­pon­sa­bi­li­té d’exécuter les déci­sions prises. Les dif­fé­rents comi­tés qui se sont consti­tués au fil du temps ont for­mé ce qu’on a nom­mé le Groupe de tra­vail du peuple. Ce der­nier effec­tuait un véri­table tra­vail de coor­di­na­tion entre la tenue de deux assem­blées : s’assurer que le tra­vail était mené, voir ce que les gens pou­vaient faire et, par­fois, éta­blir l’a­gen­da. Je dirais que les assem­blées fonc­tionnent géné­ra­le­ment mieux en temps de crise. Ici, c’est assez sou­vent parce qu’il s’a­git d’un État du Sud pro­fond diri­gé par des néo­con­fé­dé­rés [mili­tants d’ex­trême droite par­ti­sans du libre-échange, ndlr] et des fas­cistes en géné­ral. À la fois poli­ti­que­ment et socia­le­ment, ces gens n’en finis­saient pas d’at­ta­quer, par leurs mesures, les immi­grants, les per­sonnes queer ou les cli­niques d’a­vor­te­ment. Des attaques constantes. On le voit de nou­veau actuel­le­ment avec le Covid. C’est dans l’ad­ver­si­té que les gens sont très bons pour se défendre les uns les autres. Nos pro­blèmes et nos défis étaient ce qui nous réunis­sait, tout comme la néces­si­té de construire un consen­sus pour lut­ter ensemble. Lorsque la dyna­mique se bri­sait, c’é­tait sou­vent autour de la ligne qui sépa­rait ceux qui avaient une cer­taine forme de pra­tique reli­gieuse ou spi­ri­tuelle et les plus agnos­tiques ou les athées. Le fait que nous nous trou­vions dans la Bible Belt [zone dans laquelle on compte un nombre éle­vé de fon­da­men­ta­listes chré­tiens, ndlr] se mani­fes­tait par moments, en par­ti­cu­lier lors­qu’il s’a­gis­sait de com­battre les forces de la supré­ma­tie blanche ou de la réaction.

Parlons jus­te­ment de la crise actuelle du Covid : com­ment impacte-t-elle les habi­tants de Jackson ?

« C’est dans l’ad­ver­si­té que les gens sont très bons pour se défendre les uns les autres. Nos pro­blèmes et nos défis étaient ce qui nous réunis­saient, tout comme la néces­si­té de construire un consen­sus pour lut­ter ensemble. »

À défaut d’un meilleur terme, je dirais que c’est très schi­zo­phré­nique. Le maire a essayé de faire appli­quer des ordon­nances de dis­tan­cia­tion phy­sique assez strictes et a encou­ra­gé les gens à les prendre au sérieux. Ça a été dif­fi­cile car il y avait un tas de théo­ries du com­plot et toute une série d’i­dées absurdes cir­cu­lant dans la com­mu­nau­té noire — pas seule­ment ici mais au niveau natio­nal. Il y avait par exemple l’i­dée que seuls les Chinois pou­vaient contrac­ter le Covid-19 et que les Noirs étaient immu­ni­sés. Je ne sais pas d’où viennent ces conne­ries pseu­do-scien­ti­fiques, mais c’est un non-sens abso­lu. Or c’é­tait très répan­du, très popu­laire. Dès le mois de février [2020], j’ai par­ti­ci­pé à des forums radio ou en ligne pour en dis­cu­ter. Circulait aus­si l’i­dée que si les gens étaient de vrais croyants en Jésus, le sang de Jésus les pro­té­ge­rait du Covid-19. Nous nous sommes bat­tus contre ça. 

En face, il y avait éga­le­ment le gou­ver­neur [du Mississippi] Tate Reeves, qui suit tout ce que Trump et les think tanks de droite pro­pagent. Il faut rap­pe­ler que Reeves a été en pre­mière ligne pour essayer de mettre en œuvre leurs pro­grammes et leurs poli­tiques. Il a fal­lu attendre l’État de Floride, avec je crois six ou sept autres États le même jour6, pour que soient don­nés de piètres ordres de res­ter à la mai­son — et ça sans exi­ger que l’État cesse ses acti­vi­tés, ou quoi que ce soit de cette nature. Tous ces gens ne sui­vaient clai­re­ment pas les avis médi­caux et scien­ti­fiques. Pendant deux semaines, à la mi-mars, Reeves était à l’an­tenne sur une chaîne gou­ver­ne­men­tale — soi-disant cen­sée tenir une sépa­ra­tion de type libé­ral entre l’Église et l’État, mais ce n’est qu’une mas­ca­rade ici — pour lire la Bible, plu­sieurs heures par jour ! C’était sa réponse au Covid-19. Ça vous donne une idée de la façon dont les choses se sont déroulées.

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Nous avons com­men­cé à remar­quer l’im­pact de ce virus avec plu­sieurs sans-abris qui vivent dans notre com­mu­nau­té, ain­si qu’a­vec une par­tie de nos membres. Au bout de deux semaines, alors qu’on ne les voyait plus, nous avons com­men­cé à inter­ro­ger les gens. « Eh bien, vous savez, ils sont morts. » Nous enten­dions de plus en plus par­ler de la cause de la mort de ces gens. Ça s’est pro­pa­gé assez tôt, ici. Mais les gens n’ont pas accès aux soins médi­caux. Il n’y a pas de véri­tables trans­ports publics à Jackson. L’hôpital le plus proche de chez moi est à huit kilo­mètres, et peu de monde marche jusque là-bas. La plu­part des sans-abris, même s’ils se pré­sentent à l’hô­pi­tal, se feront arrê­ter en guise de pre­mière réponse — c’est la police qui déter­mine s’ils ont besoin de soins. Mais c’é­tait déjà comme ça avant le Covid-19. Nous avons donc obser­vé cette esca­lade. Lors de nos actions de dis­tri­bu­tion de masques, nous par­lons beau­coup avec les gens de la com­mu­nau­té, dont les sans-abris. Nous connais­sons au moins 10 per­sonnes qui l’ont eu : aucune n’a été tes­tée, aucune n’a été incluse dans le décompte offi­ciel de l’État. Mais nous savons qu’il y a un sous-dénom­bre­ment impor­tant du nombre de per­sonnes infec­tées et de celles qui en sont mortes, dans le Mississippi.

« Il n’y a pas de véri­tables trans­ports publics à Jackson. L’hôpital le plus proche de chez moi est à huit kilo­mètres, et peu de monde marche jusque là-bas. »

De ce que nous savons, ce sont prin­ci­pa­le­ment les femmes noires qui ont été expo­sées, du fait, pour l’es­sen­tiel, du tra­vail de ser­vice qu’elles exercent majo­ri­tai­re­ment dans le Mississippi. Les com­mis de maga­sin et les bou­lots de ce type ont été les plus tou­chés, et ce sont majo­ri­tai­re­ment des Noirs qui meurent. Ça a donc eu un impact impor­tant. Pas dans les mêmes pro­por­tions que ce que nous avons vu à la Nouvelle-Orléans le mois der­nier, mais dans le Mississippi, et à Jackson en par­ti­cu­lier, ça com­mence à mon avis à peine à prendre de l’am­pleur… La seule chose qui pour­rait l’ar­rê­ter — car le gou­ver­ne­ment ne va rien faire et les ins­ti­tu­tions médi­cales n’en ont pas les moyens —, c’est la nature, le chan­ge­ment de sai­son, le soleil qui tue­rait le virus en de nom­breux endroits. Notre plus grande peur, et ce à quoi nous nous pré­pa­rons en appre­nant des autres épi­dé­mies pas­sées, est que ça va pro­ba­ble­ment être comme la grippe de 1918 [dite « grippe espa­gnole », ndlr] — ça dure­ra sans doute quelques années et ça sera sai­son­nier. Désormais, le virus est ins­tal­lé dans les popu­la­tions de la classe ouvrière noire pauvre et chez les sans-abris : un cer­tain temps risque de s’é­cou­ler avant qu’on en vienne à bout.

Voulez-vous bien nous en dire plus sur les pro­grammes que vous met­tez en place en réponse au Covid ?

La pre­mière chose que nous avons essayé de faire, c’é­tait ce que nous savions faire. Beaucoup d’entre nous sont des vété­rans de l’ou­ra­gan Katrina, et de cette expé­rience nous avons appris une ou deux choses sur l’aide mutuelle et les secours d’ur­gence. Nous avons réagi dès début mars — grâce à notre orien­ta­tion inter­na­tio­na­liste, nous nous sommes immé­dia­te­ment mis en contact avec des gens de Naples et de Milan. Ils nous ont aus­si­tôt mis en garde en nous indi­quant que si nous n’a­vions pas l’é­qui­pe­ment de pro­tec­tion adé­quat, ça ne fonc­tion­ne­rait pas. Ils nous ont fait savoir qu’ils avaient pris les mêmes ini­tia­tives dès la fin février, réagis­sant à la façon dont ça aug­men­tait très rapi­de­ment en Italie, en par­ti­cu­lier à Milan (qui pré­sente une forte den­si­té de popu­la­tion). Ils sont tous tom­bés malades. Ils nous ont dit : « Reculez, ne faites pas ça parce que vous devez avoir les gants, vous devez avoir des masques ! » Ce que, à ce moment-là, peu d’entre nous avaient. Nous avons stop­pé nos actions et nous avons essayé de réflé­chir à ce que diable nous pou­vions faire ! Nous avions déjà appris la mort de quelques per­sonnes, et nous étions convain­cus que nous devions réa­li­ser quelque chose avec les res­sources et les com­pé­tences col­lec­tives déjà acquises. Et, un jour, un de nos membres nous a appe­lé : « Avons-nous des masques ou pou­vons-nous en fabriquer ? »

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D’un coup, ça nous est appa­ru évident. Nous avons suf­fi­sam­ment de gens qua­li­fiés, qui savent coudre. La deuxième semaine de mars, nous avons ras­sem­blé une équipe. Ils ont com­men­cé le tra­vail, ont sor­ti les machines à coudre : ils cher­chaient quel serait le meilleur masque. Puis nous avons de nou­veau reçu des infor­ma­tions d’Italie, comme quoi cer­tains membres du réseau FabLab, dont nous fai­sons par­tie, avaient com­men­cé à fabri­quer des masques en impres­sion 3D ain­si que des ven­ti­la­teurs. Nous avions des impri­mantes 3D et nous avons mis toute une équipe des­sus. Nous avons ain­si créé notre propre pro­gramme pour fabri­quer des masques 3D. Nous le par­ta­geons avec les gens pour qu’ils puissent le télé­char­ger libre­ment et, sou­hai­tons-le, l’u­ti­li­ser dans leurs com­mu­nau­tés dès lors qu’elles dis­posent de ce genre d’ou­tils. Nous avons aus­si fait des dis­tri­bu­tions heb­do­ma­daires de masques, tous les mer­cre­dis. Nous dis­tri­buons envi­ron 120 masques en mousse et fabri­quons près de 20 masques 3D par semaine. Comme cette pro­duc­tion reste limi­tée, nous les adres­sons prin­ci­pa­le­ment aux pro­fes­sion­nels de la san­té : ils sont beau­coup plus effi­caces, plus proches de la qua­li­té médi­cale. Nous les don­nons sur­tout aux infir­mières, au per­son­nel médi­cal, pour qu’ils ne soient pas infec­tés et qu’ils puissent pro­té­ger la vie des personnes.

« Essayer d’en­voyer un mes­sage clair : nous n’al­lons pas mou­rir pour Wall Street, nous n’al­lons pas mou­rir pour les riches. »

Depuis deux semaines, nous ren­for­çons éga­le­ment notre pro­gramme de dis­tri­bu­tion ali­men­taire, même si nous ne pou­vons pas pro­cé­der comme nous le ferions habi­tuel­le­ment. Nous devons res­pec­ter des pré­cau­tions sani­taires, en fonc­tion d’un pro­to­cole que nous avons nous-même éta­bli. Ce sont donc là les deux réponses com­mu­nau­taires que nous avons mises en place. Maintenant, nous inten­si­fions la dimen­sion poli­tique en appe­lant à des actions mas­sives pour le 1er mai. Les gens nous ont dit : « Écoutez, il y a plus de gens qui meurent de la grippe ou du palu­disme chaque année. » J’ai répon­du que c’est exact, mais que le coût de ces morts est incor­po­ré dans le busi­ness des assu­rances à l’é­chelle mon­diale. Elles sont deve­nues accep­tables pour le capi­ta­lisme. Là, la situa­tion est inédite, ils ne savent pas encore com­ment prendre les choses en compte.

C’est vrai. 

Heureusement, à ce stade, aucun de nos membres n’est tom­bé malade. Personne n’est mort. Alors que j’ai per­son­nel­le­ment appris le décès de plus de 50 connais­sances à tra­vers le monde.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette réponse poli­tique et cet appel au 1er mai ?

Ce qui nous a pous­sé dans cette direc­tion, c’est l’empressement de l’État de remettre les gens au tra­vail. Nous n’avions pas les preuves que nous avons main­te­nant, mais nous soup­çon­nions dès mars que cette chose tuait des Noirs et des Latinos à un rythme dis­pro­por­tion­né. Nous devions don­ner une réponse poli­tique, pas seule­ment com­mu­nau­taire. Envoyer un mes­sage clair : nous n’al­lons pas mou­rir pour Wall Street, nous n’al­lons pas mou­rir pour les riches. Nous devons tou­cher le plus grand nombre de per­sonnes de nos com­mu­nau­tés, les mobi­li­ser pour résis­ter. C’est le moment de reven­di­quer un maxi­mum de choses. Il est clair qu’ils ne four­ni­ront aucun maté­riel de pro­tec­tion, ni gants ni masques, rien. Il ne faut pas que les gens retournent tra­vailler dans ces condi­tions. Ils ont d’a­bord dû fer­mer beau­coup de lieux, puis Trump a dit qu’il vou­lait que tout soit rou­vert pour Pâques.

[Nina Chanel Abney | https://ninachanel.com

En consi­dé­rant la situa­tion glo­bale et le nombre de grèves sau­vages qui sur­gis­saient déjà à ce moment-là, il est appa­ru que les condi­tions étaient idéales pour construire un appel à une grève géné­rale dans tout le pays. En février, la plu­part des gens ne conce­vait même pas qu’il puisse y avoir une assu­rance mala­die uni­ver­selle ; main­te­nant, c’est une des pre­mières reven­di­ca­tions. La situa­tion vient d’élever la conscience des gens dans une large mesure. Nous devons prendre notre part, occu­per l’es­pace. Ne lais­sons pas la droite défi­nir la per­cep­tion des choses, nous devons le faire depuis la gauche. Je crois que nous n’a­vons pas été assez clairs dans notre appel fin mars [« Appel à l’ac­tion : vers une grève géné­rale pour en finir avec la crise du Covid-19 et créer un nou­veau monde », ndlr] : nous n’ap­pe­lons pas à une grève géné­rale pour le 1er mai, mais c’est vers ça que nous devons nous diri­ger. Il faut des actions de masse pour le 1er mai, envoyer un mes­sage clair : nous devons tra­vailler en ce sens. Ce sera un com­bat de longue haleine.

« L’inhumanité du sys­tème est deve­nue évi­dente : dans la fou­lée, les gens vont exi­ger un tout autre ensemble de rap­ports sociaux, et la façon dont nous lut­te­rons pour sera déterminante. »

La coa­li­tion que nous construi­sons avec CoronaStrike et General Strike 2020, qui ont lan­cé le mou­ve­ment et que nous avons rejoint, vise à tra­vailler ensemble, ren­for­cer les liens et construire des actions qui se dérou­le­ront le 1er mai. C’est ce sur quoi nous nous sommes concen­trés ces deux der­nières semaines. Je vois beau­coup d’é­lan. Un des pro­chains grands défis sera de ras­sem­bler tous ces élé­ments. La pre­mière chose essen­tielle est de mettre les gens en mou­ve­ment. Dire non, nous n’allons pas tra­vailler, nous n’allons pas faire du shop­ping, nous n’allons pas payer de loyer, nous allons tout arrê­ter, fran­chir toutes ces dif­fi­cul­tés. Nous tra­vaillons à construire des niveaux d’au­to­gou­ver­nance dans notre com­mu­nau­té. Afin de véri­ta­ble­ment contre­ba­lan­cer le sys­tème. Notre but, c’est l’ef­fon­dre­ment de ce sys­tème, pas d’a­li­men­ter des et, des si ou des mais. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire… Nous devons ame­ner des mil­lions de per­sonnes vers ce pro­gramme. C’est donc quelque chose que nous conti­nue­rons à pous­ser de notre côté. Lutter pour cette clar­té et cette uni­té pro­gram­ma­tique. Ça va prendre du temps. Mais s’il y a bien une chose que cette pan­dé­mie a révé­lé, c’est la nature pure et simple de l’ex­ploi­ta­tion et la bru­ta­li­té du sys­tème. Je crois que des mil­lions de per­sonnes se réveillent car cette pan­dé­mie a direc­te­ment frap­pé des mil­lions de per­sonnes qui sont main­te­nant au chô­mage. Des mil­lions de per­sonnes se retrouvent donc pri­vées de soins de san­té. L’inhumanité du sys­tème est deve­nue évi­dente : dans la fou­lée, les gens vont exi­ger un tout autre ensemble de rap­ports sociaux, et la façon dont nous lut­te­rons pour sera déterminante.

Une der­nière chose : quelle est la meilleure façon pour les tra­vailleurs de tout le pays de s’im­pli­quer dans ce mouvement ?

Pour les tra­vailleurs, en par­ti­cu­lier les tra­vailleurs essen­tiels, vous devez com­men­cer par vous orga­ni­ser avec vos col­lègues. Il faut d’a­bord que les gens se ques­tionnent hon­nê­te­ment eux-mêmes. Si, avec nos appels, nous cher­chons à les armer pour qu’ils se mobi­lisent, à faire un tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion et d’é­du­ca­tion poli­tique, ce sont les tra­vailleurs eux-mêmes qui doivent déter­mi­ner, depuis leur lieu de pro­duc­tion, ce qu’ils sont réel­le­ment prêts à faire. Nous pou­vons avoir un impact à Jackson, et nous avons l’in­ten­tion de le faire. Mais pour les gens à New York, Atlanta, Houston, Detroit, par­tout, c’est à eux de déter­mi­ner les risques qu’ils sont prêts à prendre, et tout dépen­dra du niveau de force, d’u­ni­té ou de soli­da­ri­té que les tra­vailleurs ont avec leurs col­lègues — et ça, eux seuls peuvent en juger. Notre rôle est d’encourager les actions, comme les grèves sau­vages qui ont été menées, de sus­ci­ter l’imagination des gens, de leur faire savoir qu’un com­bat comme celui-ci est pos­sible. Et pour encou­ra­ger l’ac­tion directe, nous devons mon­trer qu’il est pos­sible d’ob­te­nir des résul­tats immé­diats. Plus l’or­ga­ni­sa­tion est pous­sée, plus grande est la pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir des résul­tats. Une de nos pro­po­si­tions est d’encourager les gens à s’organiser pour s’emparer des moyens de pro­duc­tion et de les démo­cra­ti­ser, en les trans­for­mant en coopé­ra­tives, ou des moyens de ce genre. Nous avons vu un cer­tain nombre d’initiatives dans ce domaine, des per­sonnes expri­mant, dans des usines auto­mo­biles, leur volon­té de com­men­cer à pro­duire des masques et des ven­ti­la­teurs. Mais il me faut insis­ter : vous devez d’a­bord com­men­cer par vous orga­ni­ser avec vos col­lègues sur le lieu de pro­duc­tion. Agir en équipe, ne pas agir seul. C’est ain­si qu’ils peuvent vous iso­ler. Organisez-vous collectivement.


Entretien réa­li­sé par Marisa Miale et paru le 29 avril 2020 sur le site mar­xiste Cosmonaut.
Traduit de l’an­glais pour le site de Ballast.
Illustration de ban­nière : Nina Chanel Abney | ninachanel.com


REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec le col­lec­tif La san­té en lutte : « Le déla­bre­ment des soins de san­té a été pré­pa­ré », sep­tembre 2020
Lire notre témoi­gnage « On veut être res­pec­tés : faire grève en pleine pan­dé­mie », avril 2020
☰ Lire notre tra­duc­tion « Pour un monde socia­liste — Huey P. Newton (Black Panther Party) », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Anarchisme et révo­lu­tion noire », Lorenzo Kom’boa Ervin, décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017

  1. Le plan Jackson-Kush est une ini­tia­tive à voca­tion révo­lu­tion­naire éla­bo­rée par le Malcolm X Grassroots Movement (MXGM) et la Jackson People’s Assembly. Il pro­meut, sur la base des assem­blées popu­laires, la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et l’é­co­no­mie coopé­ra­tive à échelle locale et éta­tique (le Mississipi), ceci dans un cadre à la fois « com­mu­nau­taire » et « pro­gres­siste ».
  2. Réparations pour l’es­cla­vage des Afro-Américains. Le pro­jet de loi H.R. 40 (« Commission to Study and Develop Reparation Proposals for African-Americans Act ») a deman­dé la créa­tion d’une com­mis­sion char­gée d’é­tu­dier « l’im­pact de l’es­cla­vage sur la vie sociale, poli­tique et éco­no­mique de notre nation » : de 1989 à 2017, il s’est vu, chaque année, pré­sen­té au Congrès des États-Unis par l’é­lu démo­crate John Conyers Jr. Sans suc­cès.
  3. Cette notion désigne le déve­lop­pe­ment du pou­voir d’agir des indi­vi­dus et des groupes sur leurs condi­tions sociales, éco­no­miques ou poli­tiques.
  4. Le concept appa­raît pour la pre­mière fois sous la plume de Lénine dans un article paru dans la Pravda. Il désigne l’exis­tence, dans la Russie de 1917, de deux pou­voirs au sein de la socié­té : les Soviets et le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire. Depuis, il fait office de stra­té­gie poli­tique, diver­se­ment for­mu­lée — au sein de champs mar­xistes et liber­taires (notam­ment muni­ci­pa­listes-com­mu­na­listes). Le pou­voir alter­na­tif repose ain­si sur la construc­tion, par le bas, d’un vaste mou­ve­ment éman­ci­pa­teur, d’ins­ti­tu­tions paral­lèles, d’une contre-socié­té popu­laire : il n’at­tend pas le déclen­che­ment de la Révolution pour agir ici et main­te­nant dans une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire. Massivement contes­tées, délé­gi­ti­mées, aban­don­nées ou para­ly­sées, les struc­tures et les ins­ti­tu­tions du pou­voir offi­ciel se ver­ront pro­gres­si­ve­ment rem­pla­cées par celles du pou­voir popu­laire.
  5. La National Association for the Advancement of Colored People est une orga­ni­sa­tion éta­su­nienne de défense des droits civiques. Elle a été fon­dée en 1909.
  6. Le 1er avril 2020, le gou­ver­neur répu­bli­cain de Floride, Ron DeSantis, a ordon­né le confi­ne­ment de l’État.
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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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