Laurent Jeanpierre : « Former un engrenage socialiste »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Il s’a­git là d’une ren­contre double. D’abord, avec le socio­logue Laurent Jeanpierre : nous avions croi­sé sa route lors de la sor­tie de son ouvrage In Girum, dans lequel il tirait quelques leçons poli­tiques pour l’a­ve­nir à par­tir du mou­ve­ment des gilets jaunes. Puis, à tra­vers l’au­teur, la ren­contre avec le socio­logue Erik Olin Wright : mar­xiste éta­su­nien né au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale et dis­pa­ru en 2019, l’intéressé s’est enga­gé en faveur de ce qu’il nom­mait des « uto­pies réa­listes » — à cher­cher quelque part entre deux voies qu’il tenait pour autant d’é­checs avé­rés : le pas à pas réfor­miste et le grand plon­geon révo­lu­tion­naire. Si Laurent Jeanpierre n’est pas le porte-parole de Wright, il s’a­vance tou­te­fois comme l’un de ses intro­duc­teurs dans le champ fran­co­phone. Il publie et signe ain­si la post­face de Stratégies anti­ca­pi­ta­listes pour le XXIe siècle, dans la col­lec­tion qu’il dirige aux édi­tions La Découverte. En pro­lon­geant sa pen­sée, Jeanpierre invite à réin­ves­tir la notion matri­cielle de « socia­lisme » en vue d’en finir avec la domi­na­tion capi­ta­liste. Le socia­lisme comme lieu de coha­bi­ta­tion, fût-elle hou­leuse, et de com­bi­nai­son des trois cou­rants his­to­riques de l’é­man­ci­pa­tion : le com­mu­nisme, l’a­nar­chisme et la social-démo­cra­tie originelle.


[lire en italien]


« Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. » Cette célèbre phrase de Samuel Beckett résume, dites-vous, un cer­tain état d’esprit de la gauche radi­cale. Erik Olin Wright n’y adhé­rait pas. Qu’est-ce qui l’en distingue ? 

Si j’ai employé cette phrase dans le com­men­taire que j’ai pro­po­sé en post­face de son ouvrage, cest en effet parce que les éla­bo­ra­tions de Wright depuis 20 ans tranchent avec une constel­la­tion men­tale ou affec­tive qui me semble pesante dans la gauche anti­ca­pi­ta­liste — et qui s’est, donc, par­fois mani­fes­tée en emprun­tant à Cap au Pire de Samuel Beckett. Cette médi­ta­tion sur l’échec est effec­ti­ve­ment appa­rue ces der­nières années sous diverses plumes, pour­tant assez éloi­gnées idéo­lo­gi­que­ment les unes des autres : aus­si bien, par exemple, chez Slavoj Žižek qu’autour du Comité invi­sible. Wright ne part pas de ce fond com­mun par­ta­gé de la « mélan­co­lie de gauche », qui entrave bien sou­vent, même si elle a aus­si sa puis­sance, la pos­si­bi­li­té d’une réflexion stra­té­gique au sujet des condi­tions actuelles et réelles, et non pas idéales ou pas­sées, d’un dépas­se­ment béné­fique du capitalisme. 

Mais cette « mélan­co­lie » n’est-elle pas com­pré­hen­sible, au regard des nom­breuses défaites que le camp de l’é­man­ci­pa­tion a connues ?

« Contrairement à ce qu’espéraient plu­sieurs intel­lec­tuels orga­niques de l’anticapitalisme, la crise sani­taire et éco­no­mique mon­diale actuelle ne démen­ti­ra pas vrai­ment ce sombre constat. »

Certes, elle l’est. Elle est ados­sée à un pro­fond sen­ti­ment poli­tique de blo­cage, aux défaites accu­mu­lées suc­ces­si­ve­ment par les gauches depuis bien­tôt un demi-siècle. De crise en crise, d’alternance en alter­nance, de chan­ge­ment de régime en chan­ge­ment de régime, le mou­ve­ment contre-révo­lu­tion­naire néo­li­bé­ral par­vient en effet à vaincre ou à se main­te­nir et à accroître son emprise. Contrairement à ce qu’espéraient il y a quelques mois encore plu­sieurs intel­lec­tuels orga­niques de l’anticapitalisme, la crise sani­taire et éco­no­mique mon­diale actuelle ne démen­ti­ra pas vrai­ment ce sombre constat. Disparu il y a deux ans, Wright n’ignorait pas ce problème. C’est même la conscience pré­cise de ce déclin poli­tique de l’anticapitalisme qui motive le tour­nant « réa­liste » sin­gu­lier avec lequel il entend inflé­chir l’utopisme tra­di­tion­nel : dans cet alliage fra­gile entre deux types d’intelligence d’ordinaire oppo­sés se tient le noyau dur de sa pen­sée stra­té­gique anti­ca­pi­ta­liste. D’où, aus­si, ses réserves vis-à-vis des plans, des pro­grammes, des uto­pies de papier, des sce­na­rii de « monde d’après » — autre­ment dit des espé­rances déta­chées d’une ana­lyse empi­rique du pré­sent, qui ne sont d’ailleurs bien sou­vent que la tra­duc­tion de nos­tal­gies arri­mées à un pas­sé idéa­li­sé. Poser à nou­veau, en cri­tique radi­cal du capi­ta­lisme, la ques­tion stra­té­gique, exige désor­mais, selon lui, de sinter­ro­ger scien­ti­fi­que­ment sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té, les voies his­to­riques pré­cises du socia­lisme — en s’écartant avec méthode du fond de reli­gio­si­té, de croyance, de foi, posi­tive ou néga­tive, un peu incon­di­tion­nelle dans lave­nir que portent les dif­fé­rentes tra­di­tions socia­listes et leur volon­ta­risme transformateur.

Ce contre-pied se retrouve éga­le­ment dans le ren­ver­se­ment que Wright opère de cette autre phrase célèbre, signée Romain Rolland et popu­la­ri­sée par Gramsci : allier pes­si­misme de l’in­tel­li­gence et opti­misme de la volonté.

Wright affirme en effet quil serait bon de trans­for­mer cette for­mule, qui lui semble être la ligne de conduite impli­cite de la plu­part des anti­ca­pi­ta­listes daujourdhui. Cette dis­po­si­tion éthique et stra­té­gique ambi­va­lente qui allie­rait « lopti­misme de la volon­té et le pes­si­misme de la rai­son » se retrouve dans ce qu’il fau­drait appe­ler le dis­cours du socia­lisme. Cette dis­po­si­tion est tra­ver­sée d’oscillations — chez un même auteur, par­fois —, entre le constat du carac­tère impla­cable de la domi­na­tion capi­ta­liste ou de ses formes diverses dassu­jet­tis­se­ments et l’affirmation d’une néces­si­té ou bien d’une évi­dence de résis­tance, de radi­ca­li­té, de sub­jec­ti­vi­té révo­lu­tion­naire ou trans­for­ma­trice. Cette pola­ri­sa­tion pro­duit une ten­sion ou une dis­con­ti­nui­té dif­fi­cile à évi­ter, entre le ver­sant des­crip­tif et le ver­sant nor­ma­tif de l’écriture socia­liste. Car on ne peut pas à la fois tenir que la domi­na­tion est mas­sive et que la révo­lu­tion — ou en tout cas la résis­tance, la sor­tie — est pos­sible voire garan­tie… Cette posi­tion de pen­sée n’est pour­tant pas rare.

[Raul Lazaro]

D’une cer­taine manière, Wright nous dit : « Le pes­si­misme de la rai­son, on a don­né. » On connaît déjà suf­fi­sam­ment les moda­li­tés de la domi­na­tion et de l’exploitation capi­ta­listes ; on connaît moins les voies de sa trans­for­ma­tion. Dautant moins, d’ailleurs, qu’une forme de reli­gion de l’Histoire a tra­ver­sé toutes les tra­di­tions socia­listes. Il faut désor­mais, dit Wright, nour­rir et déve­lop­per le rai­son­ne­ment le plus ratio­na­liste pos­sible sur la tran­si­tion menant du capi­ta­lisme actuel à un socia­lisme (ou un com­mu­nisme, un éco-socia­lisme, une éco­lo­gie sociale, etc.) futur : un rai­son­ne­ment à la fois infor­mé des sciences sociales, mais conser­vant une visée théo­rique. Articulant, autre­ment dit, une pers­pec­tive phi­lo­so­phique à des obser­va­tions empi­riques. Et por­tant sur les moda­li­tés de sor­tie dési­rables de la for­ma­tion sociale pré­sente. Il faut donc sub­sti­tuer au pes­si­misme de la rai­son ce que Wright appelle « un opti­misme de lintel­li­gence ».

Qu’impliquerait cette dis­po­si­tion d’es­prit non pessimiste ?

« Pouvons-nous vrai­ment faire comme si 1917 n’avait pas échoué pour des rai­sons non seule­ment extrin­sèques, mais intrin­sèques ? »

Un effort pour pen­ser concrè­te­ment les voies d’accès à un plus grand épa­nouis­se­ment col­lec­tif avec leurs chances d’aboutir. Mais l’exercice n’a rien de béat : Wright s’en prend, entre les lignes, dans la plus pure tra­di­tion du mar­xisme, à lina­ni­té et à la fai­blesse dintel­lec­tuels et de mili­tants de gauche qui se plaignent en per­ma­nence du carac­tère tota­le­ment ache­vé de la domi­na­tion capi­ta­liste tout en n’ayant aucun pro­blème pour des­si­ner, mois après mois et luttes après luttes, des plans tous plus extra­va­gants les uns que les autres… La phi­lo­so­phie poli­tique est pleine d’utopies de papier. Les tra­di­tions socia­listes ont déjà écrit leurs pre­mières mesures révo­lu­tion­naires et leurs figures du com­mu­nisme. Wright pro­pose au contraire de réflé­chir, par l’enquête empi­rique sur le pas­sé et le pré­sent, à ce quon appe­lait autre­fois dans la tra­di­tion mar­xiste la « tran­si­tion socia­liste » : une tran­si­tion quil faut désor­mais plu­ra­li­ser dans ses visées, dans ses che­mins, car le der­nier siècle nous y a contraints.

Qu’entendez-vous pré­ci­sé­ment par là ?

Eh bien, ça signi­fie que 1917 na pas suf­fi et qu’il ne suf­fit pas non plus de se déta­cher du sta­li­nisme, ou même du léni­nisme, pour reprendre la ques­tion de la sor­tie du capi­ta­lisme. Pouvons-nous vrai­ment faire comme si 1917 n’avait pas échoué pour des rai­sons non seule­ment extrin­sèques, mais intrin­sèques ? S’agira-t-il de recom­men­cer la révo­lu­tion bol­che­vik, mais autre­ment, selon des voies encore incon­nues, comme l’ont sou­vent défen­du les trots­kystes ? Bien enten­du, toute une réflexion stra­té­gique s’est déve­lop­pée après 1917, dans le mar­xisme et dans les autres familles du socia­lisme, en tenant compte de l’échec de 1917. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Il faut y reve­nir, sans doute, mais sur­tout aller au-delà. La col­lec­tion « Lhori­zon des pos­sibles », aux Éditions La Découverte, que j’anime avec Christian Laval, se donne à nou­veau les pos­si­bi­li­tés trans­for­ma­trices pour objet, spé­cu­la­tif ou savant. Récemment, Jérome Baschet et Étienne Balibar y ont ins­truit cette pro­blé­ma­tique du pas­sage au socia­lisme. Et si Wright y est publié depuis son grand ouvrage Utopies réelles, c’est parce qu’il renou­velle, selon moi, avec un cer­tain cou­rage de pen­sée, cette même ques­tion clas­sique, mais en l’adaptant aux coor­don­nées actuelles du capi­ta­lisme et en récu­sant le caté­chisme doc­tri­nal et l’opposition sté­rile entre cre­dos socialistes.

Mais, avant d’al­ler plus loin dans la dis­cus­sion : c’est qui, ou plu­tôt c’est quoi, Erik Olin Wright ?

Un socio­logue nord-amé­ri­cain qui a fait ses études à Harvard et s’est for­mé poli­ti­que­ment durant les années 1960 amé­ri­caines — une période intense, comme vous le savez, en matière de luttes anti­ra­cistes, sociales, étu­diantes. Il a séjour­né un an à Paris, par­lait fran­çais, mais est res­té mal­gré tout peu connu dans le monde fran­co­phone. En Amérique latine, en Europe du Nord, au Portugal — il a dia­lo­gué par exemple avec le grand socio­logue Boaventura De Sousa Santos —, dans le monde anglo-amé­ri­cain, ses tra­vaux sont dif­fu­sés et dis­cu­tés. Même si c’est un auteur très occi­den­tal, il a donc eu un large écho inter­na­tio­nal. Wright s’est d’abord fait connaître en renou­ve­lant en pro­fon­deur l’analyse empi­rique et quan­ti­ta­tive en termes de classes sociales aux États-Unis et au plan inter­na­tio­nal, au point même qu’il a eu accès à des don­nées sovié­tiques et aurait été en mesure, dans les années 1980, de com­men­cer une enquête inache­vée sur la struc­ture de classes en Union sovié­tique. Un tra­vail tout à fait sin­gu­lier. L’analyse de classes n’était pas non plus la chose la plus à la mode aux États-Unis dans ces années, pour des rai­sons idéo­lo­giques évi­dentes : le tour­nant néo­li­bé­ral venait de prendre corps. Et puis Wright est un mar­xiste, ce qui est dautant plus sin­gu­lier dans ce pays où le mot suf­fit à effrayer les foules… Cest même l’un des rares socio­logues mar­xistes de sa géné­ra­tion, avec Michael Burawoy. Et ce nest pas sim­ple­ment un socio­logue mar­xiste dans un pays « anti-rouge », cest un socio­logue empi­rique mar­xiste dans un contexte où la socio­lo­gie mar­xiste nexiste pas ou plus ! Et ce, à l’échelle mondiale.

[Raul Lazaro]

Vous dites qu’il n’y avait pas de socio­logues marxistes ?

Certains socio­logues sont mar­xistes, mais la socio­lo­gie mar­xiste peine à exis­ter. Jusqu’à récem­ment, la socio­lo­gie empi­rique mar­xiste était peu repré­sen­tée dans la dis­ci­pline. Le tra­vail, la culture, la lit­té­ra­ture, la ville, notam­ment, ont, certes, atti­ré jusqu’à l’orée des années 1980 des socio­logues ins­pi­rés par le mar­xisme, mais cette tra­di­tion s’est éteinte. Il y a aus­si, bien sûr, une théo­rie socio­lo­gique mar­xiste dont les fron­tières peuvent être dis­cu­tées, mais qui pour­rait com­prendre une par­tie des grands noms de la théo­rie cri­tique alle­mande : des per­son­na­li­tés comme Goldmann, Lefebvre, Poulantzas, Löwy et d’autres après eux. Il y a cer­tai­ne­ment beau­coup de socio­logues en France qui se pensent ou se disent mar­xistes — cer­tains publient aujourd’hui dans des revues comme Contretemps —, mais leur enga­ge­ment et leur appa­reil théo­rique sont géné­ra­le­ment séparés. 

Comment expli­quez-vous ce faible déve­lop­pe­ment de la socio­lo­gie empi­rique mar­xiste ?

« Wright appelle à réin­té­grer la ques­tion uto­pique comme une inter­pel­la­tion interne au mar­xisme — congé­diée par Engels plus que par Marx, d’ailleurs. »

Ça a à voir avec de nom­breux fac­teurs, dont cer­tains viennent de lhis­toire de la pen­sée mar­xiste, de lhos­ti­li­té des pays mar­xistes vis-à-vis de la socio­lo­gie empi­rique, dune part, ain­si que de limpos­si­bi­li­té, dans les pays où la norme de la recherche empi­rique était forte, comme aux États-Unis, de l’articuler au para­digme mar­xiste, dautre part. Dans le cas fran­çais, l’œuvre de Bourdieu a ser­vi, par­mi les socio­logues cri­tiques des der­nières décen­nies, de sub­sti­tut ou d’alternative au mar­xisme. Wright et Burawoy sont les seuls cher­cheurs récents, à ma connais­sance, à avoir déve­lop­pé récem­ment un pro­gramme com­plet de redé­fi­ni­tion de la socio­lo­gie mar­xiste avec des prin­cipes et des tâches qui pour­raient faire école. Ils pro­posent des ter­rains denquête, des objets, des manières de tra­vailler, des types de pro­blèmes à des socio­logues qui aspirent à mettre à l’épreuve leurs convic­tions mar­xistes ou leur inté­rêt pour Marx et pas sim­ple­ment à s’afficher comme des socio­logues qui épousent le mar­xisme poli­ti­que­ment tout en ayant des dif­fi­cul­tés à le faire exis­ter scientifiquement.

Quels sont donc les apports de Wright dans ce contexte ?

Il est aus­si un théo­ri­cien. Il a une for­ma­tion de phi­lo­so­phie sociale et poli­tique solide, bien qu’elle soit sans doute assez peu conti­nen­tale. Certains s’étonneront peut-être, par exemple, que son pro­gramme autour des « uto­pies réelles » — qui a été pour moi le point daccroche cen­tral avec son œuvre — fasse si peu réfé­rence au trai­te­ment de la ques­tion uto­pique dans la tra­di­tion cri­tique euro­péenne, et notam­ment à l’œuvre de Bloch, mais aus­si aux déve­lop­pe­ments de Mannheim, Lukács, Adorno, Horkheimer et de nom­breux autres. Mais c’est aus­si une force, car Wright s’épargne ain­si toutes les impasses théo­ri­cistes de ce que Perry Anderson a appe­lé le « mar­xisme occi­den­tal ». L’ancrage du socio­logue éta­su­nien dans le mar­xisme est, d’une cer­taine manière, oppo­sé à cette tra­di­tion puisqu’il a pris part à par­tir des années 1980 au Groupe de Septembre, en quête de « non-bull­shit mar­xism » : il reje­tait l’idée de dia­lec­tique et est à l’origine de ce que l’on appelle aujourd’hui le « mar­xisme ana­ly­tique ». Ce courant1 a été très peu reçu et dis­cu­té en France — ce qui a eu des effets sur la récep­tion et la lec­ture de l’œuvre de Wright lui-même.

Pourquoi ce manque d’in­té­rêt français ?

Ça tient sans doute à la place long­temps mar­gi­nale de la phi­lo­so­phie ana­ly­tique en France, à l’hostilité que lui vouent la plu­part des intel­lec­tuels cri­tiques. À l’abandon du mar­xisme par une par­tie des membres du Groupe de Septembre, aus­si. Mais Wright n’est pas de ceux-là. Comme les autres mar­xistes anti-bull­shit, c’est d’abord un lec­teur dAlthusser, qui, dans les années 1970, pen­sait lui être fidèle en tra­vaillant à recons­ti­tuer la scien­ti­fi­ci­té de l’œuvre mar­xienne — c’est-à-dire aus­si à iden­ti­fier les points de pola­ri­sa­tion ou d’incohérence internes à l’œuvre. Ce n’est qu’à par­tir des années 2000 que ce pro­gramme mar­xiste et scien­ti­fique a ten­du, chez Wright, à réin­té­grer la ques­tion uto­pique. Il y a, dans ce pro­jet intel­lec­tuel, une ten­sion interne extrê­me­ment forte. Car le dis­cours du mar­xisme sur l’utopie a long­temps été hos­tile, même si le rap­port de Marx et Engels aux uto­pies socia­listes de leur temps est en réa­li­té com­plexe et évo­lu­tif. Wright appelle à réin­té­grer la ques­tion uto­pique comme une inter­pel­la­tion interne au mar­xisme — congé­diée par Engels plus que par Marx, d’ailleurs — tout en ren­voyant dos à dos l’objectivisme de la science mar­xiste de l’Histoire et le sub­jec­ti­visme de la poli­tique mar­xiste du parti.

[Raul Lazaro]

Mais l’anticapitalisme peut-il être une uto­pie en lui-même, sachant que des cou­rants fas­cistes reprennent par­fois cette lutte à leur compte ? 

D’un point de vue poli­tique ou scien­ti­fique actuel, il faut cer­tai­ne­ment poser la ques­tion des uto­pies fas­cistes et de leur essor. Mais, pour Wright, elles peuvent res­ter en dehors d’une enquête sur la sor­tie du capi­ta­lisme car il a for­gé, pour orien­ter l’enquête, une défi­ni­tion nor­ma­tive de ce qu’il appelle « socia­lisme ». Elle ren­voie à l’épanouissement de tous, à l’augmentation du bien vivre, aux valeurs d’égalité, d’autonomie et de soli­da­ri­té. Mais il est vrai quune manière de pro­lon­ger et peut-être d’enrichir son pro­gramme de recherche consis­te­rait à pen­ser les « uto­pies réelles » en géné­ral, et les alter­na­tives anti­ca­pi­ta­listes en par­ti­cu­lier : elles ne sont pas, il est vrai, sur le ter­rain de l’Histoire effec­tive, uni­que­ment « socia­listes » — même au sens large où il entend ce qua­li­fi­ca­tif. Penser, aus­si, qu’un tra­vail sur ce qu’il iden­ti­fie comme le mode de trans­for­ma­tion « inter­sti­tiel » du capi­ta­lisme — cest-à-dire sur ce chan­ge­ment gra­duel et de petite échelle en direc­tion de cer­taines valeurs socia­listes dans les inter­stices des ins­ti­tu­tions domi­nantes, notam­ment éco­no­miques — doit prendre en compte des uto­pies qui nous sem­ble­raient indé­si­rables : uto­pies pour d’autres, mais dys­to­pies pour nous… Si l’on observe, comme je le fais depuis quelque temps, les uto­pies com­mu­nau­taires éco­lo­giques, il n’est pas impos­sible de « tom­ber » sur des pro­po­si­tions de type nati­viste ou néo­fas­ciste. Comment inter­agissent-elles avec les com­mu­nau­tés éco­lo­giques plus fidèles aux valeurs socia­listes ? Espérons ne pas avoir à nous poser vrai­ment la question…

On le sait : le mot « socia­lisme » n’a pas la même charge en Europe et aux États-Unis.

« Il y a un accord mini­mal sur le fait que le socia­lisme, cest la recherche de trois valeurs : éga­li­té, liber­té et soli­da­ri­té — ou bien éga­li­té, auto­no­mie et entraide. »

Oui. Même s’il existe un par­ti socia­liste amé­ri­cain, ce terme suscite là-bas une hos­ti­li­té et une peur spon­ta­nées : il évoque immé­dia­te­ment, pour beau­coup de ceux qui vivent en dehors des cam­pus, le gou­lag. Mais ce mot est englo­bant : il ren­voie à un état des idées et des pra­tiques anti­ca­pi­ta­listes dans lequel le mar­xisme nest pas encore auto­no­mi­sé. De même pour lanar­chisme. Il y a un effet dillu­sion sur les divi­sions du socia­lisme, sans doute dû à lhis­to­rio­gra­phie et aux mili­tants du XXe siècle, qui ont recons­truit des généa­lo­gies et des tra­di­tions inven­tées selon les­quelles il y aurait eu un anar­chisme pur, une social-démo­cra­tie pure et un mar­xisme pur dès le XIXe siècle. Entre 1830, où le mot « socia­lisme » se déploie sur la scène de lHistoire, et 1914, il y a des socia­lismes dans les­quelles toutes ces tra­di­tions, et d’autres, se mêlent. Des indi­vi­dus cir­culent entre les cou­rants. Des conflits sont pré­sents — comme dans la Première Internationale, où ils ont été hau­te­ment dis­cu­tés —, mais il y a mal­gré tout beau­coup de visées communes.

Cette pers­pec­tive socia­liste plu­ra­liste, où com­mu­nistes, anar­chistes et réfor­mistes se « mêle­raient », est per­due, aujourd’hui, non ?

En effet. Il serait bon de retrou­ver un tel hori­zon… Cest, je crois, ce que pen­sait Wright. C’est la rai­son pour laquelle, dans ce livre, il tente de cir­cons­crire ce socle com­mun aux socia­lismes his­to­riques. D’abord, bien sûr, cest la cri­tique du capi­ta­lisme, même si celle-ci s’effectue selon des moda­li­tés qui pou­vaient varier, mais avec un accord mini­mal sur les méfaits, les des­truc­tions opé­rées par le capi­ta­lisme sur l’être humain et la nature. Le thème anti-indus­triel de la des­truc­tion de la nature est, certes, res­té mino­ri­taire au XIXe siècle, mais il n’est pas absent2. Donc il y a un accord sur le fait que le capi­ta­lisme est la source car­di­nale de nos mal­heurs, même si d’autres élé­ments, d’autres forces par­ti­cipent bien enten­du aux maux du monde. Et, dautre part, il y a un accord mini­mal sur le fait que le socia­lisme, cest la recherche de trois valeurs : éga­li­té, liber­té et soli­da­ri­té — ou bien éga­li­té, auto­no­mie et entraide. Mais les fai­blesses issues de la frag­men­ta­tion interne des socia­lismes, non pas au niveau des valeurs, mais au niveau des tac­tiques, des idéo­lo­gies, des formes poli­tiques, doivent être inver­sées en force d’alliance et de com­bi­nai­son. C’est, d’une cer­taine manière, tout le pro­jet de Stratégies anti­ca­pi­ta­listes.

[Raul Lazaro]

Wright théo­rise une « éro­sion » du capi­ta­lisme qui s’inscrit dans un temps long, ou à tout le moins indé­fi­ni. Mais, comme char­riait Keynes, « à long terme, nous serons tous morts » ! Alors ne nous faut-il pas ren­ver­ser au plus vite le pou­voir capitaliste ?

Il faut d’abord rap­pe­ler que Wright entend dépas­ser loppo­si­tion réfor­misme-révo­lu­tion, à quoi est res­tée trop sou­vent réduite la réflexion stra­té­gique des anti­ca­pi­ta­listes. Trois modes de trans­for­ma­tion sont envi­sa­gés, plu­tôt que deux : la rup­ture, le chan­ge­ment sym­bio­tique et la trans­for­ma­tion dite « inter­sti­tielle », dont nous avons déjà par­lé. Ces types de chan­ge­ment existent à toutes les échelles du poli­tique. Dès lors, l’enjeu stra­té­gique est d’imaginer, loca­le­ment, natio­na­le­ment, inter­na­tio­na­le­ment, des com­bi­nai­sons entre ces trois moda­li­tés d’avancée du socia­lisme qui finissent par être sus­cep­tibles d’éroder le capi­ta­lisme. Il est donc impor­tant de reve­nir sur ce terme d’« éro­sion ». Son mérite, ce nest pas néces­sai­re­ment dappor­ter des réponses défi­ni­tives à la ques­tion de la tran­si­tion mais d’interroger les théo­ries tacites de l’Histoire por­tées par les anti­ca­pi­ta­listes. Peut-on croire au carac­tère immé­dia­te­ment béné­fique ou abso­lu­ment pos­sible des rup­tures révo­lu­tion­naires ? La réponse à ces ques­tions devrait aller de soi.

« Wright des­sine une réflexion méta­po­li­tique sur la stra­té­gie socia­liste en se pla­çant par-delà les oppo­si­tions héri­tées du der­nier siècle entre anar­chistes, mar­xistes et sociaux-démo­crates. »

Qu’on par­tage ensuite tout ou par­tie de ses atten­dus, la démarche de Wright est là pour indi­quer que si je suis anti­ca­pi­ta­liste et révo­lu­tion­naire, par exemple, il faut que je sois un peu plus au clair sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té des révo­lu­tions, sur les coor­don­nées his­to­riques des révo­lu­tions pas­sées, sur les modes de trans­for­ma­tion des révo­lu­tions poli­tiques en for­ma­tion his­to­rique socia­liste ou com­mu­niste. Sur tous ces points-là, lhis­to­rio­gra­phie et la théo­rie, sans même par­ler des dis­cours par­ti­sans, n’ont pas de réponses assez robustes. Wright ne pri­vi­lé­gie pas un mode de trans­for­ma­tion socia­liste sur un autre, il appelle à ce que nous pen­sions mieux leurs inter­ac­tions. Contrairement à ce que cer­tains lui ont repro­ché, il n’aurait donc aucun pro­blème avec des gens qui rejet­te­raient les chan­ge­ments inter­sti­tiels, les expé­riences com­mu­na­listes, coopé­ra­tives ou com­mu­nau­taires, qui mépri­se­raient aus­si le réfor­misme de gauche au gou­ver­ne­ment et qui diraient qu’ils ne s’intéressent qu’à la révo­lu­tion socia­liste. Mais il leur répon­drait : « Encore un effort (de connais­sance) si vous vou­lez être révo­lu­tion­naire ! » Il ny a donc pas dexclu­sion a prio­ri du mode révo­lu­tion­naire de trans­for­ma­tion his­to­rique dans son sché­ma. Il y a une ana­lyse his­to­rique qui dit que des révo­lu­tions dans des pays démo­cra­tiques, aujourdhui, il ny en a pas eu. 

Analyse que vous partagez ?

Oui. Tout un tra­vail reste à faire sur les condi­tions de pos­si­bi­li­té révo­lu­tion­naire, une tâche immense que d’autres tra­vaux his­to­riques et socio­lo­giques que ceux de Wright per­mettent tout de même d’envisager.

Voilà qui nous amène au cœur du pro­blème : com­ment, concrè­te­ment, va-t-on réus­sir à ins­tau­rer une socié­té socialiste ?

Pour Wright — dont je sim­pli­fie ici les leçons —, on ne peut pas pen­ser le chan­ge­ment vers le socia­lisme exclu­si­ve­ment en termes binaires, mani­chéens, en lais­sant accroire que tout ce qui n’est pas rup­ture révo­lu­tion­naire nest que pous­sière poli­tique ou bien ruse de la rai­son his­to­rique et capi­ta­liste. Wright est anti-hégé­lien, comme tous les mar­xistes ana­ly­tiques. Il ny a pas de ruse de la rai­son capi­ta­liste a prio­ri. Il y a des rap­ports de force, une micro­po­li­tique et une macro­po­li­tique des agen­ce­ments et des pou­voirs, sociaux, éco­no­miques, poli­tiques, qui donnent des résul­tats plus ou moins favo­rables au socia­lisme et dont il faut étu­dier règles et résul­tats. Avec Stratégies anti­ca­pi­ta­listes, et Utopies réelles aupa­ra­vant, Wright des­sine une réflexion méta­po­li­tique sur la stra­té­gie socia­liste en se pla­çant par-delà les oppo­si­tions héri­tées du der­nier siècle entre anar­chistes, mar­xistes et sociaux-démo­crates. Nous héri­tons, dit-il, de ces trois tra­di­tions dont la com­bi­nai­son syn­chro­nique et dia­chro­nique doit être pen­sée et pra­ti­quée. Comment ce qu’il appelle la trans­for­ma­tion « sym­bio­tique » du capi­ta­lisme (qui ren­voie sur­tout à la social-démo­cra­tie du pre­mier XXe siècle et de l’après 1945), sa trans­for­ma­tion « inter­sti­tielle » (défen­due par les anar­chismes et rele­vant des poli­tiques pré­fi­gu­ra­tives) et la trans­for­ma­tion par la « rup­ture » (qui s’exprime dans les moments révo­lu­tion­naires) peuvent-elles for­mer un engre­nage socia­liste à l’intérieur des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme ? Mais, pour envi­sa­ger ceci, une fois de plus, il faut pou­voir renon­cer au rêve d’un Grand Soir, qui offri­rait toutes les solu­tions, et s’abandonner à la pen­sée de la tran­si­tion. Avec son modèle d’analyse, Wright ne fait que poser un pro­gramme d’enquête et ses coor­don­nées. Il nen a ni les clés, ni le terme. C’est à nous de poursuivre.

[Raul Lazaro]

La com­bi­nai­son de ces trois grandes stra­té­gies pas­se­rait donc par l’érosion ?

Elle en est le résul­tat éven­tuel. Le nom de la tran­si­tion dif­fé­ren­tielle, incré­men­tale vers laprès-capi­ta­lisme. Pour qu’il y ait un pro­ces­sus d’érosion, a for­tio­ri d’érosion crois­sante, il faut, sou­li­gnons-le une fois encore, qu’il y ait des hybri­da­tions entre socia­lismes et pra­tiques issues des tra­di­tions cri­tiques du capi­ta­lisme. Mais si l’on suit Wright avec pré­ci­sion, l’érosion dis­pose déjà d’appuis : dès que l’on envi­sage les choses non plus de manière molaire, mais molé­cu­laire, comme disait Guattari, il y a du socia­lisme, en petite dose, dans beau­coup dendroits, d’institutions, de sec­teurs d’activité. D’une cer­taine manière, l’ouvrage de Wright donne une réelle consis­tance, une for­ma­li­sa­tion, à ce que lon appe­lait « révo­lu­tion molé­cu­laire » dans les années 1970 — même si le socio­logue nord-amé­ri­cain parle une tout autre langue que celle du cli­ni­cien fran­çais et de cette période. Mais il va, en quelque sorte, plus loin, car la notion de révo­lu­tion molé­cu­laire, chez Guattari, n’était en défi­ni­tive qu’une rup­ture avec le féti­chisme de la rup­ture qui domi­nait les mou­ve­ments des années 68 : la mise au jour et la mise à jour des seules stra­té­gies interstitielles.

Nous par­lions d’urgence. Il en est une que les socia­lismes ont sou­vent et long­temps négli­gée : l’éco­lo­gique. La stra­té­gie de l’é­ro­sion est-elle encore tenable face au dérè­gle­ment cli­ma­tique — donc au bou­le­ver­se­ment poli­tique radi­cal qu’il devrait provoquer ?

« Chacun bran­dit ses pra­tiques mili­tantes, ses féti­chismes poli­tiques, comme une iden­ti­té figée, et finit par faire de la morale plu­tôt que de la poli­tique. »

La catas­trophe éco­lo­gique est déjà là. Les maux du capi­ta­lisme s’intensifient et le tour­nant auto­ri­taire actuel du néo­li­bé­ra­lisme, à l’échelle mon­diale, ne devrait pas favo­ri­ser les résis­tances futures. Face à ça, l’alternative est peut-être la sui­vante : ou bien on dit que le temps court relève de la tac­tique et le temps long, de la stra­té­gie (c’est une réponse clas­sique et, d’une cer­taine manière, de faci­li­té : les tac­tiques des socia­lismes s’élaborent dans l’horizon de l’urgence, mais ça laisse entier la ques­tion de leurs effets à plus long terme, dont la connais­sance relève de la pen­sée stra­té­gique) ; ou bien — mais c’est peut-être la même chose — on sépare lhori­zon ana­ly­tique pro­po­sé par Wright, qui implique, en effet, un tra­vail de longue haleine et une réflexion dif­fi­cile, col­lec­tive, sur l’Histoire pas­sée et pré­sente, et l’horizon de lenga­ge­ment poli­tique. Il faut sou­li­gner qu’il ny a aucune pres­crip­tion mili­tante chez Wright, aucun appel à la conver­sion, aucune pré­di­lec­tion affi­chée entre les manières d’être socia­liste. C’est comme ça que je le lis. Chacune et cha­cun de ses lec­teurs déjà anti­ca­pi­ta­listes peut res­ter dans son milieu ou sa « famille » poli­tique tout en inté­grant les vues que pro­pose l’ouvrage. En défi­ni­tive, le livre pro­pose d’ajouter à l’expérience mili­tante ou intel­lec­tuelle anti­ca­pi­ta­liste une exi­gence sup­plé­men­taire de réflexi­vi­té et de tolé­rance vis-à-vis des autres tra­di­tions héri­tées du socia­lisme. Sans une telle évo­lu­tion au sein des gauches, le risque de leur décom­po­si­tion aug­men­te­ra. Comme c’est le cas aujourd’hui, cha­cun bran­dit ses pra­tiques mili­tantes, ses féti­chismes poli­tiques, comme une iden­ti­té figée, il ou elle y trouve un confort sub­jec­tif et finit par faire de la morale plu­tôt que de la poli­tique. Pour fré­quentes qu’elles soient, de telles atti­tudes défi­nissent ce que nous pour­rions appe­ler un « semi-socialiste ».

Mais Wright était atten­tif à la ques­tion de la morale, des valeurs. Ce qui n’est d’ailleurs pas tou­jours très bien vu dans nos rangs : l’ac­cu­sa­tion de morale (bour­geoise), le rejet des valeurs (répu­bli­caines)…

Ce nest pas parce quil y a un usage ins­tru­men­tal et néfaste de cer­taines valeurs que le mot « valeur » est à ban­nir. Le dis­cours que pro­pose Wright sur les valeurs socia­listes n’a rien d’idéaliste. Il vient au contraire dun rai­son­ne­ment quautre­fois on aurait qua­li­fié de « maté­ria­liste ». Wright observe de manière empi­rique et réa­liste, comme nous, que les socia­lismes sont divi­sés mal­gré l’échec his­to­rique du com­mu­nisme éta­tique. Un regard sur l’histoire poli­tique nous enseigne par ailleurs que plus les socia­listes perdent, plus ils se divisent. Regardez par exemple, même si c’est sans doute anec­do­tique, com­ment les indi­vi­dus de gauche les plus visibles passent un temps fou à s’invectiver sur les réseaux sociaux : ils sont cer­tains de leurs cer­ti­tudes, accro­chés à leurs croyances comme à des totems. En France, cer­tains cri­tiquent ce qu’ils appellent les « gauches iden­ti­taires », mais ne sont-ils pas tout aus­si « iden­ti­ta­ristes » vis-à-vis dabs­trac­tions idéo­lo­giques ou pro­gram­ma­tiques et féti­chistes de cer­tains noms propres et de leurs appar­te­nances ? Peut-être est-ce une exa­gé­ra­tion. Mais je ne le crois pas. Autrement dit, le pro­blème de Wright quand il parle des valeurs socia­listes, que j’ai évo­quées au début de notre entre­tien, ce nest pas de pen­ser une uni­té a prio­ri mais les condi­tions de pos­si­bi­li­té dune uni­té, non pas ex ante, mais ex post, des tra­di­tions socialistes. 

[Raul Lazaro]

Pour lan­cer cette inter­ro­ga­tion, son réflexe ini­tial nétait pas de com­men­cer par les « valeurs », mais par lana­lyse de classes. Wright a com­men­cé avec des recherches qui, d’une cer­taine manière, repo­saient la ques­tion du « sujet his­to­rique » sus­cep­tible de por­ter la flamme du dépas­se­ment de lHistoire. Mais il en a conclu, après plu­sieurs décen­nies d’observation, que la frag­men­ta­tion des exploi­tés est deve­nue trop grande pour qu’une telle sub­jec­ti­va­tion émerge, que les condi­tions sociales dun par­tage de lexpé­rience vécue au tra­vail ne sont pas ou plus rem­plies. Dès lors, se demande-t-il, quelles sont les autres condi­tions éven­tuelles de for­ma­tion d’une force sociale anti­ca­pi­ta­liste ? Pour lui, et cest peut-être dis­cu­table, cest dans lordre de lima­gi­naire et sur­tout de l’éthique que cette uni­té peut appa­raître. Cest-à-dire autour dun sys­tème de valeurs et de dis­po­si­tions par­ta­gé. Pas de recherche, donc, dun « signi­fiant-maître » qui, comme chez Laclau et Mouffe, par exemple, aurait pour fonc­tion d’unifier des groupes domi­nés autour du mot « peuple », avec un lea­der en plus… Pas de fan­tasme, non plus, du « pro­gramme com­mun » qui vien­drait récon­ci­lier les gauches et les por­ter au pou­voir. Pour moi, ces valeurs com­munes des socia­listes relèvent plus pré­ci­sé­ment d’un ethos. Le mot est sans doute moins trom­peur que celui de « valeurs ». 

Comment se mani­feste cet ethos socia­liste qui pour­rait per­mettre la consti­tu­tion d’un bloc, d’un front ?

« Égalité, liber­té, soli­da­ri­té : ce ne sont pas tant des valeurs à reven­di­quer que des valeurs qui sont déjà là et qu’il est pos­sible, néces­saire, de faire gran­dir. »

Ce sont des dis­po­si­tions incar­nées qui existent dans le monde social. Elles sont le pro­duit dune très longue his­toire, dont les vic­toires anciennes ou pas tou­jours appa­rentes des gauches au siècle der­nier ont four­ni, à tra­vers cer­taines poli­tiques, les condi­tions de pos­si­bi­li­té. Il y aurait aujourd’hui, autre­ment dit, grâce à cet héri­tage his­to­rique de longue durée des gauches, et mal­gré les décen­nies de néo­li­bé­ra­lisme, plus de dis­po­si­tions à l’égalité, à lauto­no­mie et à lentraide dans le monde social qu’il y a un siècle — et ce même si celles-ci sont dis­tri­buées socia­le­ment de manière tout à fait inégale. La socio­lo­gie du socia­lisme passe donc par une socio­lo­gie des dis­po­si­tions éthiques. Ce serait, en tout cas, une manière de pro­lon­ger le pro­gramme de Wright en adjoi­gnant à une enquête sur les uto­pies réelles, une recherche sur l’ethos socialiste.

Il ne s’a­git pas de bran­dir ces valeurs sur une pancarte…

Égalité, liber­té, soli­da­ri­té : on les fera gran­dir en les incar­nant, en les pra­ti­quant, là où cha­cun est situé. C’est aus­si comme ça qu’il faut com­prendre l’image de l’érosion du capitalisme. 

Il y a chez Wright une logique de conca­té­na­tion, d’en­chaî­ne­ment, d’effet domino. Ça peut par­tir de choses par­fois minimes : la gra­tui­té des trans­ports en com­mun, par exemple. Malgré toutes vos mises en garde, en quoi n’est-ce pas… du réformisme ?

Il y a chez lui une atten­tion aux chan­ge­ments que jai appe­lés « incré­men­taux », aux petites dif­fé­rences his­to­riques. Il pro­pose de com­pa­rer les méca­nismes de la tran­si­tion socia­liste à ceux qui ont pré­va­lu lors d’une autre des tran­si­tions his­to­riques thé­ma­ti­sées par le mar­xisme : le pas­sage du féo­da­lisme au capi­ta­lisme. En uti­li­sant les caté­go­ries de la trans­for­ma­tion his­to­rique qu’il a pro­po­sée — inter­sti­tielle, sym­bio­tique, rup­tu­riste — et en essayant de voir comme elles ont inter­agi pour pro­vo­quer cette muta­tion qui ne s’est pas faite en un jour, qui est une somme de petites dif­fé­rences accu­mu­lées, de réformes, et aus­si de moments de rup­ture. Pensons aus­si à Max Weber. Cest quoi, l’éthique pro­tes­tante ? Des petites sectes qui ont modi­fié quelques règles dans leur vie col­lec­tive par rap­port à celles de l’Église romaine. Weber na jamais eu la folie de pen­ser que ces trans­for­ma­tions avaient pro­duit à elles seules le capi­ta­lisme. Il disait que c’était un para­mètre — inter­sti­tiel ! Un chan­ge­ment molé­cu­laire et extra-éco­no­mique qui se fait sui­vant une tem­po­ra­li­té à peine per­cep­tible. Quoi qu’on pense de la vali­di­té empi­rique des thèses de Weber, c’est un exemple de théo­ri­sa­tion, sem­blable à celle de Wright, où des chan­ge­ments incré­men­taux se com­binent pour pro­duire des chan­ge­ments struc­tu­raux. La sor­tie du capi­ta­lisme ne se fera pas en trois jours. Si elle peut se faire…

[Raul Lazaro]

Il n’y a donc pas de « petits » chan­ge­ments voués à res­ter… petits ?

On peut tou­jours dire : « l’économie sociale et soli­daire, cest l’idiot utile du capi­ta­lisme », « les réformes social-démo­crates de la fis­ca­li­té ou des conseils d’administration des entre­prises, ce ne sont que des rus­tines », etc. Tout ceci est à la fois vrai et faux. Le pro­blème, pour Wright, est de mieux connaître les effets anti­ci­pables de telles mesures et, d’une manière plus géné­rale, la nature exacte des agen­ce­ments sociaux afin d’apprendre à les faire bas­cu­ler du côté du socia­lisme. On peut, selon lui, aug­men­ter la part de socia­lisme dans tous les contextes. Par l’État, la révo­lu­tion et les alter­na­tives. Petites — les coopé­ra­tives, l’économie sociale et soli­daire —, ou plus à l’écart du monde capi­ta­liste. Il ny a pas de rai­son davoir un juge­ment a prio­ri néga­tif sur ces expé­ri­men­ta­tions inter­sti­tielles : il faut quil y en ait plus, quelles se relient plus, quelles sacceptent plus, qu’elles soient plus socia­listes. Cest un pro­gramme mini­mal et pour­tant exor­bi­tant. Cest pour ça que je suis scep­tique envers les constats hos­tiles aux alter­na­tives exis­ten­tielles, com­mu­nau­taires ou uto­piques qui fleu­rissent chez des néo­lé­ni­nistes ou des paléo-com­mu­nistes. Ça ne me paraît pas seule­ment une erreur ana­ly­tique, du point de vue des sources du chan­ge­ment his­to­rique, mais aus­si une erreur poli­tique, du point de vue de l’attrait que peuvent ren­con­trer aujourd’hui ces pra­tiques alter­na­tives, qu’elles soient socia­listes ou écologiques.

Nous avons beau­coup par­lé de classe, de capi­ta­lisme, mais on sait que dautres fac­teurs doppres­sion existent… 

« On peut, selon Wright, aug­men­ter la part de socia­lisme dans tous les contextes. Par l’État, la révo­lu­tion et les alternatives. »

Si la ques­tion de luni­té des domi­nés, des exploi­tés, de celles et ceux qui aspirent au socia­lisme, est la ques­tion socio­lo­gique pre­mière en vue d’une réflexion empi­rique sur la sor­tie du capi­ta­lisme, alors, dit Wright, oui, il y a plu­sieurs can­di­dats, et pas que les ouvriers dusines ou le pro­lé­ta­riat plus large. Son rai­son­ne­ment est en sub­stance le sui­vant : sil y a des luttes de plus en plus grandes sur le thème du racisme, des vio­lences poli­cières, des dis­cri­mi­na­tions, cest parce que cest une expé­rience non seule­ment com­mune, mais par­ta­geable, plus, peut-être, que ne le sont deve­nues d’autres expé­riences de domi­na­tion pour­tant cen­trales pour la théo­rie cri­tique du capi­ta­lisme. On peut aus­si faire lhypo­thèse, en pro­lon­geant Wright, qu’à par­tir du tour­nant auto­ri­taire du néo­li­bé­ra­lisme que nous tra­ver­sons actuel­le­ment, ces expé­riences risquent bien d’être de plus en plus importantes.

Dans votre post­face, vous ame­nez une réflexion sin­gu­lière, qui pos­tule que Wright, par son refus dune avant-garde éclai­rée, est un remède au « point de vue viri­liste » qui peut per­du­rer dans les cou­rants socialistes !

Si le léni­nisme nest plus la stra­té­gie située au centre de gra­vi­té de la poli­tique de sor­tie du capi­ta­lisme, sil y en a plu­sieurs, ain­si que Wright le pro­pose, alors effec­ti­ve­ment il n’est pas néces­saire de se repré­sen­ter l’Histoire avec des gens qui sont aux avant-postes et d’autres qui suivent. Ce quil en res­sort du point de vue du rap­port gen­ré au monde, cest une déter­mi­na­tion ortho­go­nale ou oppo­sée à ce que la sub­jec­ti­va­tion mas­cu­line a incar­né dans les mou­ve­ments d’émancipation anti­ca­pi­ta­liste : un doute envers la domi­na­tion mas­cu­line et toutes les tra­duc­tions tac­tiques et stra­té­giques du viri­lisme, un doute envers la défi­ni­tion même de la stra­té­gie comme affaire guer­rière ou qua­si-mili­taire et donc essen­tiel­le­ment mas­cu­line. Cest une très bonne nouvelle.


Illustration de ban­nière : Israel. G Vargas
Photographie de vignette : Jean-François Robert | Télérama


  1. Qui com­prend des théo­ri­ciens comme Gérald Allan Cohen, John Roemer, Jon Elster, Philippe Van Parijs, Adam Przeworski [nda].
  2. On peut pen­ser, entre autres, au socia­lisme roman­tique de William Morris, aux anar­chistes natu­riens de la fin du XIXe siècle et à plu­sieurs autres socia­listes : les der­niers livres de Serge Audier lont fort bien démon­tré [nda].

REBONDS

☰ Lire notre article « Gustav Landauer : un appel au socia­lisme », Renaud Garcia, 13 jan­vier 2020
☰ Lire notre entre­tien avec Frédéric Lordon : « Rouler sur le capi­tal », novembre 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Christian Laval : « Penser la révo­lu­tion », 16 mars 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Miguel Benasayag : « Il ne faut pas trai­ter les gens désen­ga­gés de cons », avril 2018
☰ Lire le texte inédit de Daniel Bensaïd, « Du pou­voir et de l’État », avril 2015
☰ Lire notre article « Le socia­lisme de Victor Serge », Susan Weismann, novembre 2014

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 10

Notre dixième numéro est disponible en ligne et en librairie ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.