Gustav Landauer : un appel au socialisme


Texte inédit pour le site de Ballast

Gustav Landauer est l’une des voix majeures du socia­lisme liber­taire alle­mand. Face aux dégâts pro­vo­qués par l’in­dus­tria­li­sa­tion, il a fait l’é­loge des com­mu­nau­tés fédé­rées ancrées dans le monde rural et vil­la­geois ; face à la guerre mon­diale, il a appe­lé, en non-violent, à la grève géné­rale ; face au par­le­men­ta­risme, il a loué la démo­cra­tie directe et les conseils ouvriers auto-admi­nis­trés. En 1919, celui qui tenait le socia­lisme pour « l’expression de la véri­table et authen­tique union des hommes » s’en­ga­gea dans la Révolution alle­mande, jus­qu’à deve­nir com­mis­saire du peuple et tom­ber, quatre mois après la mar­xiste Rosa Luxemburg, sous les coups de l’ar­mée. Les édi­tions La len­teur ont récem­ment tra­duit et publié son Appel au socia­lisme : le phi­lo­sophe Renaud Garcia l’a lu, et livre ici ses impres­sions.


Il est peu de textes alliant au même degré pro­fon­deur phi­lo­so­phique, acui­té poli­tique et beau­té sty­lis­tique. Joyau de la lit­té­ra­ture socia­liste, l’Appel au socia­lisme de Gustav Landauer est de ceux-là. Né en 1870 à Karlsruhe, en Allemagne, Landauer fut un révo­lu­tion­naire sa vie durant, tou­jours à contre­temps des ten­dances idéo­lo­giques de son époque. Lecteur de Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche, il est exclu de l’université à 23 ans et consi­dé­ré par les ser­vices de l’empire comme l’« agi­ta­teur le plus impor­tant du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire radi­cal ». Il col­la­bore à plu­sieurs jour­naux, par­ti­cipe à la fon­da­tion de théâtres popu­laires, essuie des peines de pri­son au tour­nant du siècle pour inci­ta­tion à l’action révo­lu­tion­naire — temps pen­dant lequel il se livre notam­ment à la tra­duc­tion des écrits du mys­tique médié­val Maître Eckhart. Par la suite, il se fera pas­seur déci­sif en langue alle­mande de textes de Proudhon, Kropotkine, Mirbeau, La Boétie, avant d’être à l’origine de mul­tiples expé­ri­men­ta­tions (notam­ment le jour­nal Der Sozialist) et grou­pe­ments socia­listes, dont le plus connu fut l’Alliance socia­liste (qui aurait comp­té à son apo­gée une quin­zaine de groupes de 10 à 20 membres cha­cun). Commissaire à l’Instruction publique et à la Culture for­te­ment impli­qué dans la révo­lu­tion des conseils de Bavière, Landauer meurt lyn­ché par un grou­pe­ment de corps francs en mai 1919.

« La pré­sente tra­duc­tion de l’Appel au socia­lisme confirme d’une manière écla­tante la per­ti­nence actuelle de la pen­sée du révo­lu­tion­naire alle­mand. »

Publié en 1911, l’Appel au socia­lisme est plus pré­ci­sé­ment une réécri­ture de deux allo­cu­tions pro­non­cées en 1908, qui mar­quèrent la fon­da­tion de l’Alliance socia­liste. Landauer lui-même le tenait pour le meilleur de ses écrits, rédi­gé dans une langue s’efforçant de conser­ver les marques de l’oralité. Il était donc grand temps que le lec­to­rat fran­co­phone dis­pose d’une édi­tion à la hau­teur de la com­plexi­té du texte1. Comme on l’apprend du reste à la lec­ture de la monu­men­tale thèse de doc­to­rat qu’Anatole Lucet a consa­crée au pen­seur allemand2, l’œuvre de Landauer, cor­res­pon­dance com­prise, est com­po­sée d’innombrables volumes aux­quels l’accès en France était alors encore fort limité3. La pré­sente tra­duc­tion de l’Appel au socia­lisme confirme d’une manière écla­tante la per­ti­nence actuelle de la pen­sée du révo­lu­tion­naire alle­mand. Qu’y a‑t-il donc de si nova­teur dans ce texte vieux de plus de 100 ans ? Voici quelques élé­ments sus­cep­tibles d’attiser la curio­si­té des lec­teurs.

L’anarchisme : un socialisme culturel

Landauer appar­tient clai­re­ment à la tra­di­tion anar­chiste par son rejet de l’État, un atta­che­ment au modèle fédé­ra­liste d’organisation de la socié­té ain­si qu’une cri­tique constante de la pro­prié­té pri­vée, au pre­mier chef celle de la terre. La figure sans nul doute la plus impor­tante pour lui reste Proudhon, qu’il consi­dère dans La Révolution comme « le plus grand de tous les socia­listes ». Précisément, le terme « socia­lisme » est domi­nant dans le registre lexi­cal employé par Landauer. L’anarchie, dit-il dans le dixième des douze articles de l’Alliance socialiste4, n’est « qu’un autre nom pour le socia­lisme, moins bon du fait de sa néga­ti­vi­té et de son équi­vo­ci­té par­ti­cu­liè­re­ment forte ». Or ce socia­lisme anar­chiste, sans nier en aucune façon les ques­tions éco­no­miques, est en grande par­tie cultu­rel. Là réside sa pre­mière spé­ci­fi­ci­té.

Viet Huynh

Pour Landauer, les grandes ins­ti­tu­tions de la moder­ni­té indus­trielle que sont l’État cen­tra­li­sé bureau­cra­tique et le capi­ta­lisme induisent des formes de vie col­lec­tive dénuées d’esprit. Elles ne consti­tuent pour l’essentiel que des néants que l’on prend pour des choses et ne réunissent le sépa­ré qu’en tant que sépa­ré (pour le dire à la façon de Debord). Leur fait défaut ce que le pen­seur nomme donc « esprit », l’un des concepts les plus dif­fi­ciles et exi­geants du texte. Pour en appro­cher la défi­ni­tion, on note­ra que « l’esprit est quelque chose qui vit de la même manière dans les cœurs et dans les corps ani­més des indi­vi­dus ; quelque chose qui jaillit de tous comme pro­prié­té fédé­ra­trice avec une néces­si­té natu­relle et les conduit tous à l’alliance. » Sans ce ciment com­mu­nau­taire, dont les germes résident dans les pro­fon­deurs de l’individualité se redé­cou­vrant liée fon­da­men­ta­le­ment à la com­mu­nau­té humaine, il n’est pas de socié­té viable : uni­que­ment ses contre­fa­çons, ses suc­cé­da­nés. Pour Landauer, lorsque l’es­prit fait défaut s’é­lève, depuis le vide ain­si creu­sé, son simu­lacre : l’État. En d’autres termes, une mise en com­mun for­cée, arti­fi­cielle, ne dis­po­sant d’au­cun élan authen­tique vers la com­mu­nau­té (que l’État repose sur la force, l’habitude de la sou­mis­sion ou un pré­ten­du assem­blage de liber­tés indi­vi­duelles en fonc­tion d’un contrat social, comme dans le mythe libé­ral, ne change rien à l’affaire).

« C’est donc en visant l’idéal d’un mode de vie radi­ca­le­ment autre que celui qui, chaque jour, entre­tient le capi­ta­lisme, que la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale res­te­ra ména­gée. »

Le révo­lu­tion­naire alle­mand fus­tige ici les formes de vie par­ta­gée appau­vries qu’il décèle dans son époque. Sa cri­tique du phi­lis­ti­nisme, autre­ment dit de l’individu obtus, aux inté­rêts prag­ma­tiques étroits, inca­pable d’élans spi­ri­tuels et esthé­tiques, quelle que soit sa classe sociale d’appartenance, retra­vaille à l’évidence des motifs nietz­schéens et retrouve les accents du dra­ma­turge Ibsen (on songe par exemple à sa pièce Un enne­mi du peuple, mon­tée en 1883, qui ins­pi­ra for­te­ment Emma Goldman). Cette cri­tique n’épargne per­sonne, depuis la bour­geoi­sie domi­nante jusqu’au pro­lé­ta­riat indus­triel. À ce sujet, cer­taines outrances incom­mo­de­ront sans doute quelques lec­teurs, mais il convient de rap­pe­ler qu’elles pro­cèdent du registre d’expression choi­si, celui de l’appel : une exhor­ta­tion puis­sante qui vise à pro­vo­quer un effet bou­le­ver­sant. Ainsi, sans pour autant exclure le voca­bu­laire de la conscience de classe, de la pau­vre­té et de la lutte orga­ni­sée contre l’exploitation, Landauer le subor­donne à celui du déclin cultu­rel des peuples, du mal­heur et de l’ennui au tra­vail, les­quels ne pour­ront être contrés que par le réveil de la volon­té d’incarner un idéal com­mu­nau­taire. D’où un ensemble de défi­ni­tions pro­pre­ment cultu­relles du socia­lisme, telles que celle-ci : le socia­lisme est un « mou­ve­ment de culture, une lutte pour la beau­té, la gran­deur et la plé­ni­tude des peuples ». C’est donc en visant l’idéal d’un mode de vie radi­ca­le­ment autre que celui qui, chaque jour, entre­tient le capi­ta­lisme, que la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale res­te­ra ména­gée.

Landauer va cer­tai­ne­ment le plus loin dans ce sens dans ses adresses au pro­lé­ta­riat, dont la poten­tia­li­té polé­mique mérite d’être lon­gue­ment médi­tée : « Il n’y a de libé­ra­tion que pour ceux qui se mettent inté­rieu­re­ment et exté­rieu­re­ment en état de sor­tir du capi­ta­lisme, qui cessent de jouer un rôle et com­mencent à être des humains. » Position grosse de contro­verses, en effet. En pre­mier lieu face à tout dis­cours prô­nant la cen­tra­li­té de la lutte des classes, aujourd’hui comme hier. À l’époque de Landauer, le mar­xisme « ortho­doxe », celui de Karl Kautsky, est l’idéologie offi­cielle du SPD [Parti social-démo­crate d’Allemagne], le plus puis­sant par­ti socia­liste en Europe au sein de la IIe Internationale. Cette doc­trine, résu­mant les erre­ments d’une science inféo­dée à une acti­vi­té par­ti­sane, est sou­mise à un feu nour­ri tout au long de l’Appel. Les concep­tions de Landauer s’en retrouvent pré­ci­sées comme en creux, et avec elles celles de l’anarchisme dans son oppo­si­tion à la phi­lo­so­phie de l’histoire mar­xiste.

Viet Huynh

Le marxisme, une philosophie de l’inaction ?

La vigueur des cri­tiques adres­sées par Landauer au mar­xisme de son temps ne se com­prend véri­ta­ble­ment qu’à l’aune des bou­le­ver­se­ments sociaux et éco­no­miques endu­rés par l’Allemagne dans les 40 années pré­cé­dant la paru­tion de l’Appel. Sous l’impulsion du chan­ce­lier Bismarck, l’Allemagne passe rapi­de­ment d’un État agraire à un stade indus­triel avan­cé, sous l’effet d’une moder­ni­sa­tion accé­lé­rée des struc­tures éco­no­miques. L’urbanisation explose, la mar­chan­di­sa­tion gagne de plus en plus de ter­rain, les inéga­li­tés de richesse se creusent, entraî­nant la dégra­da­tion des condi­tions de vie des classes pauvres. Dans ce contexte, alors que des auteurs comme Ferdinand Tönnies (Communauté et Société, 1887) ou Georg Simmel (Philosophie de l’argent, 1900) s’intéressent à ce qu’une civi­li­sa­tion méca­nique féti­chi­sant l’argent fait aux rap­ports humains (voire à l’« âme » humaine), la cri­tique majo­ri­taire à l’époque reste por­tée par la social-démo­cra­tie d’inspiration mar­xiste, dont Karl Kautsky est l’idéologue prin­ci­pal. Interprétation clé en main du mar­xisme (en dépit de la cri­tique interne éma­nant du cou­rant révi­sion­niste por­té par Eduard Bernstein), le pro­gramme socia­liste pro­pose à ses adhé­rents une vision du monde fon­dée sur l’antagonisme de classes et l’approfondissement his­to­rique des contra­dic­tions du capi­ta­lisme sous l’effet du déve­lop­pe­ment des moyens de pro­duc­tion.

« L’urbanisation explose, la mar­chan­di­sa­tion gagne de plus en plus de ter­rain, les inéga­li­tés de richesse se creusent, entraî­nant la dégra­da­tion des condi­tions de vie des classes pauvres. »

Face à cette stra­té­gie d’attente (la révo­lu­tion n’adviendra que lorsque les condi­tions sociales et éco­no­miques seront mûres, tous les tra­vailleurs se tenant alors en masse sur la même ligne de front), Landauer n’a pas de mots assez durs. On pour­rait se conten­ter ici de quelques-unes de ses plus cin­glantes impré­ca­tions et rejouer le vieux motif de l’opposition entre anar­chisme et mar­xisme. Le mar­xisme serait, dit-il, « le sens phi­lis­tin éri­gé en sys­tème », la « peste de notre temps » et la « malé­dic­tion du mou­ve­ment socia­liste ». Ou encore la « fleur de papier sur la ronce ado­rée du capi­ta­lisme ». Marx lui-même ne sort pas indemne de tels feux, tan­cé pour sa fas­ci­na­tion à l’égard du pro­grès tech­nique : « Les vieilles femmes pro­phé­tisent à par­tir du marc de café. Karl Marx pro­phé­ti­sait à par­tir de la vapeur. » Mais il y a plus. En réa­li­té, expri­mer ce que le socia­lisme ne devrait pas être per­met à Landauer de pré­ci­ser sa propre concep­tion. Il ne s’agira cer­tai­ne­ment pas, comme dans les théo­ries des stades de l’Histoire, de s’en remettre à un quel­conque déter­mi­nisme lais­sant libre cours à la des­truc­tion des ves­tiges du pas­sé sous le rou­leau com­pres­seur du pro­grès des forces pro­duc­tives. Comme si, par une magie quel­conque, devait se for­mer ain­si la base maté­rielle du socia­lisme. À l’inverse, montre Landauer, un mou­ve­ment pro­fon­dé­ment sou­cieux du sort des tra­vailleurs devrait les exhor­ter non pas à s’immerger plus avant encore dans l’antagonisme de classes (en deman­dant des droits, de meilleurs salaires, des condi­tions de tra­vail pro­té­gées par l’État social), mais bel et bien à ces­ser de se pen­ser et de se vivre seule­ment en tant que tra­vailleurs.

On touche ici au point le plus dif­fi­cile, et sans doute le plus pas­sion­nant, du dis­cours de Landauer : les luttes syn­di­cales, les reven­di­ca­tions qui s’y font jour, s’avèrent abso­lu­ment néces­saires et sont sou­vent défen­dues d’une façon héroïque émi­nem­ment res­pec­table, dit-il. Pourtant, « tout cela ne conduit jamais qu’à faire tour­ner en rond dans les cercles contrai­gnants du capi­ta­lisme ; cela ne peut jamais qu’approfondir le fonc­tion­ne­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste, jamais en faire sor­tir. » Actions syn­di­cales, grèves, mani­fes­ta­tions pour des hausses de salaire : tout cela peut être incar­né avec bra­voure par des tra­vailleurs, des délé­gués sin­cères et com­ba­tifs ou encore des « cols blancs » en voie de pré­ca­ri­sa­tion, dont le rôle au sein des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme demeure tou­te­fois vil. À la lec­ture de tels déve­lop­pe­ments, il est dif­fi­cile de résis­ter à leur actua­li­sa­tion sau­vage, si l’on songe aux reven­di­ca­tions les plus com­munes du mou­ve­ment contre la réforme des retraites : taxa­tion des reve­nus finan­ciers, relance de l’emploi pour pré­ser­ver le « pou­voir d’achat », modi­fi­ca­tions du mode de coti­sa­tion. Le pro­blème, d’un point de vue lan­daue­rien, tient à ce qu’en fai­sant dépendre le finan­ce­ment des pen­sions de retraite sur les gains de pro­duc­ti­vi­té, on enté­rine l’aliénation sub­jec­tive, la dépos­ses­sion des métiers et la des­truc­tion des milieux néces­saires au déve­lop­pe­ment de la croissance5.

Viet Huynh

Éloge des syn­di­cats se por­tant au secours de l’État social, à l’intérieur du cadre. Mais appel réso­lu à sor­tir du cadre en sapant la sou­mis­sion aux idoles éco­no­miques, en pre­mier lieu le fétiche-argent, le « sens deve­nu insen­sé de notre vie ». Dans ces pages, Landauer semble arti­cu­ler avec une éton­nante acui­té un dis­cours que les théo­ri­ciens du cou­rant de la cri­tique de la valeur6 (Robert Kurz, Anselm Jappe) repren­dront à par­tir des années 1990, en pré­sen­tant quant à eux comme tout à fait nova­trice une lec­ture d’un Marx « éso­té­rique » (cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise et de la for­ma­tion de la valeur par le tra­vail abs­trait) contre un Marx « exo­té­rique » (phi­lo­sophe déter­mi­niste des stades de l’Histoire et de la lutte des classes). Ce cou­rant cri­tique ne dit en effet pas autre chose : dans une socié­té capi­ta­liste plei­ne­ment déve­lop­pée, la lutte des classes ne se déroule pas entre une caté­go­rie d’individus pro­prié­taires du capi­tal et une autre située en dehors du capi­tal. En réa­li­té, le capi­tal devient un rap­port social dans lequel tout le monde ou presque par­ti­cipe de la trans­for­ma­tion glo­bale du tra­vail en argent, puis en capi­tal accu­mu­lé. Si les rôles sont dif­fé­rents, il n’y a pas, aux yeux de Kurz par exemple7, de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les capi­ta­listes, que Marx appelle les « sous-offi­ciers » du capi­tal, et les ouvriers, qui trouvent éga­le­ment leur inté­rêt à la repro­duc­tion de ce sys­tème.

Terre et esprit !

« Le capi­tal devient un rap­port social dans lequel tout le monde ou presque par­ti­cipe de la trans­for­ma­tion glo­bale du tra­vail en argent, puis en capi­tal accu­mu­lé. »

Si Landauer appelle les pro­lé­taires de son temps à res­ter cohé­rents dans leurs reven­di­ca­tions pour de plus hauts salaires, c’est qu’il y voit une contra­dic­tion rela­ti­ve­ment à la cri­tique du capi­ta­lisme. Encore une fois, la lutte pour de meilleurs reve­nus, autre­ment dit pour un par­tage plus équi­table de la survaleur8, est tout à fait légi­time à l’intérieur du capi­ta­lisme. Néanmoins, elle ne conduit pas au-delà, pour la simple et bonne rai­son que les ouvriers qui récla­me­raient d’être mieux trai­tés en tant que pro­duc­teurs se vole­raient eux-mêmes en tant que consom­ma­teurs : la hausse des salaires entraî­ne­rait un ren­ché­ris­se­ment du prix des mar­chan­dises. En réa­li­té, seule la com­bi­nai­son d’une pres­sion syn­di­cale pour aug­men­ter les salaires et de grou­pe­ments de consom­ma­teurs réunis en coopé­ra­tives serait en mesure de mettre en dif­fi­cul­té le sys­tème capi­ta­liste. Comme Kropotkine avant lui9 mais sur des bases concep­tuelles dif­fé­rentes, mar­quées notam­ment par la volon­té de réadap­ter les ins­ti­tu­tions prou­dho­niennes (banque d’échange, cré­dit gra­tuit) à son époque, Landauer pense l’économie depuis la consom­ma­tion. Les com­mu­nau­tés doivent se res­sai­sir du sens de leur tra­vail (car pour l’auteur il n’est pas de socia­lisme conce­vable sans tra­vail, au sens de « faire avec les mains »), et le faire en fonc­tion de leurs besoins. Dans cette mesure, le mou­ve­ment des coopé­ra­tives a éga­le­ment pour charge d’amorcer un tour­nant cultu­rel en ne « tra­vaillant plus pour l’inauthentique, pour le pro­fit et son mar­ché, mais pour le besoin humain authen­tique, et lorsque la rela­tion authen­tique et sous-jacente entre besoin et tra­vail, la rela­tion entre la faim et les mains, est réta­blie ».

On lais­se­ra au lec­teur le soin de décou­vrir sur tous ces points des pages denses et com­plexes. Deux points cru­ciaux méritent néan­moins d’être sou­li­gnés. Par ce chan­ge­ment d’accent depuis la pro­duc­tion vers la consom­ma­tion, Landauer est conduit à révi­ser fon­da­men­ta­le­ment le sens attri­bué à la notion de capi­tal. Cessant de se loger dans la seule sphère de la pro­duc­tion, le capi­tal s’étend à la cir­cu­la­tion et à la consom­ma­tion. Il devrait ain­si lui-même consti­tuer l’esprit au sein duquel le tra­vail prend sens, au lieu d’être mécom­pris sous la forme d’un fétiche, le « fétiche-argent ». Dire cela, c’est pour Landauer repla­cer au centre du socia­lisme la ques­tion de la pos­ses­sion de la terre, en sub­sti­tuant le tra­vail dans la joie sur une terre nôtre à la contrainte au tra­vail sur une terre acca­pa­rée par un pro­prié­taire. Affirmation fon­da­men­tale, qui montre com­bien l’économie ne sau­rait se sous­traire sans funestes consé­quences à son fon­de­ment phy­sique (aux mor­ceaux de nature phy­sique rete­nus et pos­sé­dés en com­mun), au risque de se trans­for­mer en pure spé­cu­la­tion abs­traite, dépen­dante de néants que l’on prend pour des choses. La lutte pour le socia­lisme est donc lutte pour le fon­cier. Autrement dit, en des termes qui réac­tivent l’opposition tra­di­tion­nelle entre anar­chisme et mar­xisme sur la ques­tion pay­sanne, la ques­tion sociale est pour Landauer une ques­tion agraire. Au slo­gan de la révo­lu­tion mexi­caine — qu’il suit avec inté­rêt — « Terre et Liberté », le révo­lu­tion­naire alle­mand ajoute sa vision cultu­relle : « Terre et Esprit ! » sera le cri de ral­lie­ment socia­liste.

Viet Huynh

Il est par ailleurs clair qu’en ren­ver­sant le sens de l’économie et en repar­tant de la néces­si­té de tra­vailler pour des besoins, on se situe dans une pers­pec­tive qui n’a plus rien de pro­gres­siste, si l’on admet comme Landauer que cette « pour­suite neu­ras­thé­nique et essouf­flée du nou­veau pour le nou­veau » que consti­tue le pro­grès est le plus sûr indice de l’inculture qui se répand. Le socia­lisme ain­si pré­sen­té gar­de­ra alors néces­sai­re­ment ses dis­tances à l’égard du déve­lop­pe­ment tech­nique ser­vant une pro­duc­tion de masse sans fin assi­gnable, et sur­tout en grande par­tie inutile. En de remar­quables pas­sages, l’auteur montre à quel point la ratio­na­li­té capi­ta­liste du « tou­jours plus » se confond avec une ratio­na­li­té tech­nique qui culmine en un mons­trueux « auto-engen­dre­ment » de la tech­nique (on ne peut que son­ger à Jacques Ellul à la lec­ture de ces lignes) — enser­rant tout autant les ouvriers que les capi­ta­listes dans sa logique absurde. En ce sens, il n’est pro­ba­ble­ment pas erro­né de voir en Landauer un ins­pi­ra­teur pos­sible pour les thèses les plus radi­cales du cou­rant de la décroissance10.

Expérimentation et sécession

« Landauer, auteur révo­lu­tion­naire s’il en est, n’attend rien des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Ce ne sont pas les révo­lu­tion­naires qui font les révo­lu­tions, mais les situa­tions cri­tiques. »

L’Appel au socia­lisme doit en défi­ni­tive être lu comme un appel à com­men­cer le socia­lisme ici et main­te­nant, à la mesure des pos­si­bi­li­tés de cha­cun, et après s’être assu­ré aupa­ra­vant de l’égale prise de conscience, chez tous les indi­vi­dus concer­nés, de la néces­si­té de rompre avec le déclin cultu­rel et l’esclavage éco­no­mique. Face à l’attentisme mar­xiste, se mani­feste donc un socia­lisme de la volon­té, dont Landauer n’ignore en rien les dif­fi­cul­tés de mise en œuvre, tout en ne renon­çant jamais à l’idéal de trans­for­ma­tion sociale. À ses yeux, le socia­lisme est tout à la fois pos­sible et impos­sible par­tout et en toute époque. Il res­te­ra dans tous les cas impos­sible sans une réso­lu­tion de faire séces­sion, sur le mode de l’expérimentation. Landauer, auteur révo­lu­tion­naire s’il en est, n’attend rien des révo­lu­tion­naires pro­fes­sion­nels. Ce ne sont pas les révo­lu­tion­naires qui font les révo­lu­tions, mais les situa­tions cri­tiques. Lorsque des ins­ti­tu­tions dénuées d’esprit se voient ren­dues à leur ina­ni­té, alors seule­ment se forment des natu­rels révo­lu­tion­naires. Ainsi le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer est-il fon­dé sur la for­ma­tion de com­mu­nau­tés par la sépa­ra­tion, où seront ména­gés de nou­veaux rap­ports humains à l’opposé des méca­nismes d’aliénation capi­ta­liste, du cen­tra­lisme poli­tique et de la bureau­cra­tie.

Les coopé­ra­tives de consom­ma­tion fédé­rées, les expé­riences de mon­naie fon­dante pro­mues par l’économiste Silvio Gesell (bâties sur le prin­cipe d’une déva­lua­tion de l’argent dès lors qu’il ne cir­cule pas, afin d’éviter thé­sau­ri­sa­tion et spé­cu­la­tion), les banques d’échange, la reprise de terres pos­sé­dées en com­mun afin de tra­vailler en fonc­tion des besoins, par la sym­biose entre acti­vi­té indus­trielle et acti­vi­té agri­cole : tout un registre d’expérimentations sociales est concrè­te­ment pré­sen­té dans le texte prin­ci­pal de l’Appel et les trois tracts qui le suivent, afin de don­ner forme à une éco­no­mie morale plu­tôt que pure­ment mar­chande. Autrement dit, à un nou­vel esprit social. On pour­ra néan­moins se deman­der com­ment de tels rap­ports, noués dans la sépa­ra­tion à petite échelle, pour­raient avoir valeur d’exemple et faire retour vers de plus larges com­mu­nau­tés. Comment pour­raient-ils deve­nir les pre­mières pierres d’une « com­mune de com­munes de com­munes » au lieu de s’achever dans un repli indi­vi­dua­liste, à l’image de cer­taines ten­dances sur­vi­va­listes de notre époque ?

Viet Huynh

C’est à ce point que joue à plein la dimen­sion mys­tique (pui­sée chez Maître Eckhart) et inac­tuelle (au sens où elle se meut à contre­temps et contre son temps) de la pen­sée de Landauer. Si les implan­ta­tions com­mu­nau­taires doivent revê­tir une valeur d’exemple et pro­cu­rer un savoir qui « trans­porte avec lui l’envie, la pas­sion et l’imitation », c’est parce qu’en son fond, lorsqu’il s’est déta­ché de la gangue des ins­ti­tu­tions décli­nantes et du rôle qu’il est cen­sé jouer en leur sein (un rôle de rouage), l’individu se ral­lie à la com­mu­nau­té elle-même : « À par­tir du carac­tère humain de l’individu, l’humanité reçoit son exis­tence authen­tique, tout comme le carac­tère humain de l’individu sin­gu­lier n’est que l’héritage des lignées infi­nies du pas­sé et de toutes leurs rela­tions réci­proques. » Ce qui signi­fie, selon un énième para­doxe tem­po­rel, que le socia­lisme à venir ne sera jamais que la reprise dans la dif­fé­rence d’institutions com­mu­nau­taires anciennes (les com­mu­nau­tés de foi jurée du Moyen Âge, l’obsh­chi­na russe, la marche vil­la­geoise alle­mande, l’all­mend suisse11), ces mêmes ins­ti­tu­tions que la concep­tion maté­ria­liste de l’Histoire a sans cesse reje­tées comme des mani­fes­ta­tions d’arriération, au lieu d’y trou­ver les « germes et les cris­taux de vie de la culture socia­liste qui vient ».

« À l’heure où les dis­cours sur l’effondrement ont le vent en poupe, l’Appel au socia­lisme se pose là encore en via­tique. »

Habitants des villes ou des cam­pagnes, tra­vailleurs de l’industrie ou pay­sans, artistes et intel­lec­tuels : à toutes celles et ceux qui déses­pèrent de ce monde-ci et du peuple, l’Appel au socia­lisme conti­nue de s’a­dres­ser. Ce texte majeur oscille entre la des­truc­tion de toute illu­sion conso­lante et un élan joyeux vers l’idéal d’une liber­té réa­li­sée en com­mun. En cer­tains pas­sages pro­vo­ca­teurs (rédi­gés dans une langue bio­lo­gi­sante dou­teuse), Landauer assume, dès 1911, que, par rap­port à d’autres époques his­to­riques, « nous sommes le peuple de la déca­dence, au sein duquel les pion­niers et les pré­cur­seurs sont dégoû­tés de la vio­lence imbé­cile, de l’abandon et de l’isolement infa­mants des êtres humains sin­gu­liers ». Mais, dans le même temps, à ce pro­fond déses­poir social et cultu­rel se mêle l’enthousiasme le plus exal­té pour les com­men­ce­ments qui, tou­jours petits au début, auront valeur de pré­cur­seurs et met­tront le plus de gens pos­sible en mou­ve­ment afin de vivre un autre genre de vie. Typique de ce balan­ce­ment, un pas­sage du texte laisse entendre que le com­men­ce­ment de l’humanité mon­dia­li­sée auquel assiste le révo­lu­tion­naire alle­mand pour­rait aus­si bien signer sa fin. À l’heure où les dis­cours sur l’effondrement ont le vent en poupe et pro­posent, majo­ri­tai­re­ment, d’apprendre à mou­rir à l’ère de l’Anthropocène (comme l’exprime le titre du best-sel­ler outre-Atlantique du vété­ran de la guerre d’Irak Roy Scranton12, l’Appel au socia­lisme se pose là encore en via­tique : si effec­ti­ve­ment « aucune époque n’a eu plus dan­ge­reu­se­ment sous les yeux ce que l’on se plaît à appe­ler la fin du monde », alors, montre Landauer, il faut rétor­quer que « nous ne le savons pas et pour cette rai­son, nous savons que l’essai est notre tâche ».

Ce que le tra­duc­teur Jean-Christophe Angaut a résu­mé ain­si dans un article récent pré­sen­tant le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Landauer : « Dire qu’il n’y a rien à attendre de l’Histoire, ce n’est pas seule­ment révo­quer la ten­ta­tion de s’en remettre à l’Histoire, c’est aus­si ne pas abdi­quer devant le catas­tro­phisme ambiant13. »


Illustrations de ban­nière et de vignette : Viet Huynh


REBONDS

☰ Lire notre article « Proudhon en gilet jaune », Édouard Jourdain, novembre 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Tanuro : « Collapsologie : toutes les dérives idéo­lo­giques sont pos­sibles », juin 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Renaud Garcia : « La tech­no­lo­gie est deve­nue l’objet d’un culte », juin 2019
☰ Lire notre article « Erich Mühsam — la liber­té de cha­cun par la liber­té de tous », Émile Carme, mars 2017
☰ Lire notre abé­cé­daire d’Emma Goldman, novembre 2016

  1. Ce que les édi­tions La Lenteur ont excel­lem­ment accom­pli à l’aide du tra­vail de Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, assis­tés par Aurélien Berlan.
  2. Anatole Lucet, Communauté et Révolution chez Gustav Landauer, ENS de Lyon, 2018.
  3. On dis­po­sait ain­si, chez Sulliver, de l’essai La Révolution (1907) et de deux recueils parus aux édi­tions du Sandre, La Communauté par le retrait et Un appel aux poètes — ces der­niers ayant le mérite d’exister en dépit d’une tra­duc­tion très approxi­ma­tive. Surtout, récem­ment, un regain d’intérêt pour le par­cours et l’œuvre de Landauer s’est mani­fes­té par la paru­tion de l’excellent volume Gustav Landauer, un anar­chiste de l’envers, coédi­té en 2018 par les édi­tions de l’Éclat et la revue À contre­temps, qui mêlait études sur Landauer et tra­duc­tions ori­gi­nales magis­tra­le­ment menées par Gaël Cheptou.
  4. Un texte repro­duit en fin de volume dans la pré­sente édi­tion.
  5. Ce qu’avaient du reste déjà vu Matthieu Amiech et Julien Mattern lorsqu’ils écri­vaient en 2004 Le Cauchemar de Don Quichotte : un livre qui, dans ses grandes lignes, n’a mal­heu­reu­se­ment pas pris une ride.
  6. La cri­tique de la valeur, ou wert­kri­tik, entend aller au-delà de Marx en ce qui concerne la cri­tique de l’é­co­no­mie capi­ta­liste. Ce cou­rant consi­dère le capi­ta­lisme non plus seule­ment comme un rap­port social mais comme « une forme his­to­rique de féti­chisme ». L’acteur cen­tral du capi­ta­lisme y est le capi­tal lui-même (et non le pro­lé­ta­riat ou la bour­geoi­sie), que nos rap­ports sociaux ali­mentent. Il importe dès lors non plus de libé­rer le tra­vail du capi­tal, tenu pour un « fait social total », mais de se libé­rer du tra­vail [ndlr].
  7. Voir la tra­duc­tion récente de La Substance du capi­tal, L’Échappée, 2019.
  8. Ou plus-value [ndlr].
  9. Voir Pierre Kropotkine, Agissez par vous-mêmes, Nada, 2019.
  10. Voir le texte de pré­sen­ta­tion sur Landauer rédi­gé dans cette pers­pec­tive par Anatole Lucet, dans l’ouvrage Aux ori­gines de la décrois­sance, L’Échappée, Le pas de côté, Écosociété, 2017.
  11. Un « all­mend » désigne, pour la Suisse, une terre com­mu­nale, exploi­tée col­lec­ti­ve­ment par des pay­sans [Ndlr].
  12. Learning to Die in the Anthropocene : Reflections on the End of a Civilization, City Lights Publishers, 2016.
  13. Jean-Christophe Angaut, « Le socia­lisme cultu­rel et com­mu­nau­taire de Gustav Landauer », Actuel Marx, n° 66, août 2019, p. 114.
Renaud Garcia
Renaud Garcia

Philosophe anarchiste et décroissant, il est l'auteur de plusieurs essais.

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Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louise Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Maryam Madjidi) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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