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Gaston Da Costa : se défier des endormeurs


Texte inédit pour le site de Ballast

La Commune détient 74 otages. Elle pro­pose au gou­ver­ne­ment de les lui res­ti­tuer en échange du seul Auguste Blanqui, alors incar­cé­ré. C’est que l’homme a déjà tout du « mythe » : bien­tôt trois décen­nies der­rière les bar­reaux et une oppo­si­tion inlas­sable aux pou­voirs en place. Adolphe Thiers refuse — libé­rer Blanqui, c’est ris­quer de décu­pler les forces de l’in­sur­rec­tion. Gaston Da Costa, 20 ans, compte par­mi les dis­ciples de ce stra­tège de l’a­vant-garde révo­lu­tion­naire. Condam­né aux tra­vaux for­cés à per­pé­tui­té après l’é­cra­se­ment de la Commune de Paris, Da Costa, sub­sti­tut du pro­cu­reur durant les évé­ne­ments, revien­dra, 30 ans après, sur ces semaines de « drame » avec son livre La Commune vécue. Portrait de l’au­teur et fresque d’un cou­rant aty­pique du socia­lisme fran­çais, le blan­quisme, désa­voué, depuis, par la plu­part des cou­rants mar­xistes et liber­taires. ☰ Par Tristan Bonnier


[lire le qua­trième volet de notre semaine « La Commune a 150 ans »]


À la veille de l’in­sur­rec­tion du 18 mars 1871, la com­mu­narde Victorine Brocher décrit les rues d’Orléans, arpen­tées par des bataillons de Prussiens, bat­tant les pavés de leurs sabres. Partout des sen­ti­nelles et des patrouilles. Le couvre-feu, qui impose la fer­me­ture des cafés et maga­sins à 17 heures, donne à la ville une phy­sio­no­mie « étrange1 ». À Paris, la colère gronde depuis plu­sieurs mois contre les « capi­tu­lards », ces notables qui ont accep­té la défaite face à l’ennemi prus­sien ; le peuple se sent tra­hi. Soudain, les mai­sons se hérissent de dra­peaux rouges ou tri­co­lores ; 20 000 gardes natio­naux s’agitent dans les rues et pla­cardent les murs. On pré­pare la « Fête révolutionnaire2 ». La Commune, après cinq mois de siège, de famine et de honte, c’est le moment de joie. Mais ce qui a com­men­cé par une mani­fes­ta­tion va s’achever par un massacre.

« La Commune, après cinq mois de siège, de famine et de honte, c’est le moment de joie. »

Après la guerre exté­rieure vient la guerre civile en plein Paris, sui­vie d’émeutes à Lyon, à Toulouse, et ailleurs — le bruit des canons qui tonnent sur les col­lines de la capi­tale, le 18 mars, reten­tit à la Guillotière, au Capitole ; la pro­vince se sou­lève et la France fait par­ler d’elle dans le monde entier3. C’est la fameuse « Année ter­rible » : le roi de Prusse, mitraillant la France, vise la cou­ronne impé­riale et l’obtient à Versailles ; à son tour, Adolphe Thiers, fusillant Paris, vise la pré­si­dence et l’obtient au même endroit — de jan­vier à août 1871, voi­là deux appé­tits satis­faits, au milieu des dégâts maté­riels de la guerre fran­co-prus­sienne. Entretemps, la Commune de Paris bat son plein : en mars, c’est sa pro­cla­ma­tion, à coup de bro­chures, place de l’Hôtel de Ville ; en mai, c’est l’effusion de sang, à coups de baïon­nettes, dans le cime­tière du Père-Lachaise. On connaît le bilan : envi­ron 20 000 fusillés4, presque autant de mises en pro­cès ; des exé­cu­tions pour quelques condam­nés ; pour les autres, par mil­liers : la pri­son, la dépor­ta­tion, les tra­vaux forcés.

Itinéraire d’un bagnard

Parmi les 270 condam­nés à mort de 1872, on trouve un dénom­mé Gaston Da Costa. Le 3e conseil de guerre lui impute l’incendie du Palais de jus­tice. Son nom appa­raît dans une bio­gra­phie sati­rique, Le Pilori des Communeux, com­po­sée par le plu­mi­tif anti­so­cia­liste Henry Morel : « Ses amis l’appellent com­mu­né­ment Coco. N’étant pas nous-mêmes de ses intimes, nous igno­rons l’étymologie de ce sur­nom, mais nous sup­po­sons qu’il fut don­né à Da Costa parce que celui-ci était l’alter ego et l’imitateur de Raoul. — Coco, jac­quot, per­ro­quet. Da Costa a long­temps pro­me­né au quar­tier Latin ses longs che­veux blonds et ses petites lunettes, qu’il ne quit­tait jamais, comme s’il eût craint que l’on ne lût dans ses yeux ce qui bouillon­nait dans son cer­veau ambi­tieux. Quand il était étu­diant, Da Costa, alors âgé de vingt-trois ans à peine, pro­non­ça, au congrès de Liège, un dis­cours ten­dant à démon­trer que Dieu n’existait pas, qu’il n’avait jamais exis­té et qu’il n’existerait jamais. Le caté­chisme ren­ver­sé, quoi ! Cette petite plai­san­te­rie fit ren­voyer Coco de l’École de droit par M. Duruy, ministre de l’instruction publique. Mais Da Costa avait orga­ni­sé, en vue de son expul­sion, une émeute en règle qui ne man­qua pas d’éclater en effet et que l’on dut répri­mer par la force5. » Da Costa à l’école de droit, déclen­chant une émeute — voi­là un des­tin tout tracé.

[Umberto Boccioni]

De ce bache­lier, de cet insur­gé, on sait que c’est le fils d’un qua­rante-hui­tard ; qu’il est né à Paris en 1850, ce qui lui donne tout juste 20 ans en mars 1871 ; on sait qu’il logeait rue Thénard, chez son ami et futur pro­cu­reur de la Commune Raoul Rigault, et qu’il écri­vait dans des revues socia­listes. Pendant l’in­sur­rec­tion, il sou­tient le groupe des blan­quistes, ces pro­fes­sion­nels de l’é­meute et de la conspi­ra­tion qui reprennent les mots d’ordre du grand révo­lu­tion­naire Auguste Blanqui, alors en prison6. Son par­cours bio­gra­phique peut être retra­cé en quelques dates : en 1867, il fait quinze jours de pri­son après avoir mani­fes­té, place de l’Hôtel de Ville, au pas­sage de l’Empereur Napoléon III ; en 1870, il s’engage comme offi­cier dans le 118e bataillon de la Garde natio­nale ; condam­né à mort en juin 1872, il voit sa peine com­muée six mois après en tra­vaux for­cés à per­pé­tui­té, qu’il va pas­ser au bagne de Nouvelle-Calédonie ; après l’amnistie de 1881, il gagne­ra sa vie comme répé­ti­teur, écri­vant des manuels de péda­go­gie et col­la­bo­rant à la revue blan­quiste Ni Dieu ni Maître.

« Certains faits divers sont deve­nus sous la plume des écri­vains bour­geois et aris­to­crates de l’époque des récits sen­sa­tion­nels, des délires car­na­va­lesques sor­tis de leur contexte insurrectionnel. »

Comme des mil­liers de condam­nés, il a connu le bagne de Toulon et la Nouvelle-Calédonie. Là-bas, il y avait ceux de l’île des Pins, assi­gnés à rési­dence, et ceux de l’île de Nou, condam­nés aux tra­vaux for­cés — Da Costa appar­tient aux seconds. Pendant son voyage de trois mois à bord du « Rhin », 60 com­mu­nards comme lui sont mêlés à 420 cri­mi­nels de droit com­mun. Il faut sup­por­ter la dépor­ta­tion en train et en bateau, les repas au pain et à l’eau, les nuits dans les cases et les demi-jour­nées de tra­vaux for­cés — ter­rasses, routes, mines, etc. —, mais aus­si l’angoisse de la guillo­tine, les lettres d’adieu à sa mère, les mala­dies et les puni­tions — le mar­ti­net à lanières de cuir, qui fait gicler le sang après le troi­sième coup. Le voyage donne le scor­but, la cel­lule entre­tient la phti­sie ; sur place, au péni­ten­cier, on risque d’être dénon­cés par les codé­te­nus si la rumeur court qu’on cache de l’argent ou des pro­vi­sions ; il arrive aus­si qu’on soit ins­pec­té par le garde-chiourme, c’est-à-dire désha­billé et bas­ton­né par un offi­cier de la marine. Voilà ce qui se passe pen­dant la décen­nie où Paris, vidée de sa popu­la­tion ouvrière, se réarme et, si l’on peut dire, se réembourgeoise.

C’est pen­dant ses années de déten­tion que Da Costa com­mence de rédi­ger sa Commune vécue ; elle ne paraî­tra qu’en 1903. Le pre­mier tome s’ouvre sur « Le drame de la rue des Rosiers » et le der­nier se clôt sur « La Semaine san­glante ». Du 18 mars au 28 mai, les épi­sodes défilent un à un, dans l’ordre chro­no­lo­gique. Abstraction faite des cha­pitres sur le bagne et la « Confession » finale, l’auteur ne donne que des impres­sions rapides de sa propre vie. Il se moque d’ailleurs des autres com­mu­nards qui, en publiant leurs Mémoires, se sont don­nés en spec­tacle, cher­chant avant tout à « inté­res­ser le lec­teur à leur seule per­son­na­li­té7 ». Son objec­tif consiste plu­tôt à réta­blir la véri­té des faits dont il a été témoin et qui ont fait l’objet, dans les décen­nies qui ont sui­vi, de défor­ma­tions hon­teuses. Car cer­tains faits divers sont deve­nus sous la plume des écri­vains bour­geois et aris­to­crates de l’époque des récits sen­sa­tion­nels, des délires car­na­va­lesques sor­tis de leur contexte insur­rec­tion­nel. Ainsi de l’arrestation du géné­ral Chanzy par des insur­gés du 13e arron­dis­se­ment, ou de l’attaque de la mai­son de Thiers — ces actes ayant ser­vi de pré­texte pour assi­mi­ler les com­mu­nards à des sauvages.

[Umberto Boccioni]

Les mensonges de Maxime Du Camp

Da Costa revient d’abord sur quelques légendes et pro­cé­dés typiques de la réac­tion, dont les écri­vains ont com­plai­sam­ment usé, et notam­ment Maxime Du Camp, l’ami de Flaubert et l’auteur des Convulsions de Paris. Cet ouvrage en quatre volumes est le plus violent réqui­si­toire écrit contre la Commune. Dès 1872, iro­nise Da Costa, on bat­tait déjà des records lit­té­raires : beau­coup de « syco­phantes » ont souillé la mémoire des com­mu­nards à force d’opuscules et d’articles à charge, sem­blables à des vau­tours pla­nant au-des­sus du char­nier des vain­cus. L’auteur de La Commune vécue relève les invrai­sem­blances et les injures que Du Camp, le plus tenace de ces cha­ro­gnards, assène dans ses écrits. Ce « mou­chard de lettres », comme le rebap­tise Da Costa, n’hésite pas à réha­bi­li­ter un agent secret de la police impé­riale, à inven­ter une cour mar­tiale per­ma­nente à la mai­rie du XIe arron­dis­se­ment, à gros­sir le nombre des vic­times ver­saillaises, à faire pas­ser les fédé­rés pour des insen­sés. Selon Du Camp, Flaubert avait rai­son : ce qui domine dans la Commune, « c’est la bêtise, au sens ori­gi­nel du mot8 » — le com­mu­nard, c’est la bête humaine. L’écrivain prend, à l’opposé, la défense du gou­ver­ne­ment de Versailles et fait l’apologie de Thiers, sym­bole de la civi­li­sa­tion qui se défend contre une attaque à main armée, ou encore de la Banque de France et de l’Église de Rome, autres vic­times de la révolte. La fusillade à la Grande-Roquette, l’incendie du palais des Tuileries — tel est à ses yeux le der­nier mot de la Commune. Le reste n’est que pillage de ton­neaux d’eau-de-vie chez les cavistes et de bon­bonnes d’éther chez les pharmaciens.

« Voilà donc ce que sont les com­mu­nards aux yeux des écri­vains réac­tion­naires : des alié­nés, des cas psychiatriques. »

Le récit de Du Camp res­semble à une col­lec­tion de faits, tous pré­sen­tés comme des actes arbi­traires, odieux, bar­bares, du moment qu’ils sont com­mis par les fédé­rés. Les pré­ten­dus « crimes » de Versailles, ajoute-t-il, sont de la légi­time défense. Pour Da Costa, une telle effron­te­rie ne pou­vait pas res­ter sans réponse : « Tels furent constam­ment les pro­cé­dés de ce calom­nia­teur d’élite qui, pen­dant notre exil, empoi­son­nait l’opinion publique. La plume ven­ge­resse me tombe des mains quand, au moment de réfu­ter toutes ces igno­mi­nies, je lis dans la pré­face des Convulsions de Paris : “Je n’ai rien avan­cé qui ne fût démon­tré, par pièces authen­tiques (!) Malgré l’indignation qui m’a sou­vent débor­dé, j’ai été impar­tial ; la plus simple loyau­té m’en impo­sait le devoir”. Quand la déla­tion s’accompagne de pareille hypo­cri­sie, on a vrai­ment honte d’être contraint de la réfu­ter à la barre du tri­bu­nal de l’Histoire9. »

Da Costa, en somme, fait œuvre d’historien. Il se veut réel­le­ment impar­tial dans sa méthode : mal­gré les redites et les saillies, ses sou­ve­nirs per­son­nels se fondent dans une masse de docu­ments et témoi­gnages. À l’opposé, que trouve-t-on dans Les Convulsions de Paris ? Des cli­chés sur la ville et ses habi­tants : la Garde natio­nale dépeinte comme une popu­la­tion d’ivrognes et de fai­néants, s’armant d’un chas­se­pot pour tou­cher les indem­ni­tés, fré­quen­tant les caba­rets pour s’adonner à la par­lotte comme dans les clubs ; des francs-tireurs démo­ra­li­sés, au len­de­main de la défaite, errant dans les rues de Paris, le long de l’avenue d’Italie, les mains dans les poches, le fusil en ban­dou­lière. Des juge­ments de valeur foi­sonnent à chaque page, qu’on pour­rait rele­ver au hasard. Les Communards ? Des « fabri­cants de conspi­ra­tion per­ma­nente », des « ora­teurs de caba­ret », des « poli­ti­ciens de car­re­four », des « illet­trés », des « envieux alcoo­li­sés ». Le peuple du 18 mars ? Une « bande d’énergumènes », « 6 000 per­sonnes, femmes, enfants, ouvriers, gardes fédé­rés, hur­lant, ges­ti­cu­lant ». La Commune ? Des « transes per­pé­tuelles », 3 600 incarcérations10. De cha­pitre en cha­pitre, de tome en tome, Du Camp peint de sombres bac­cha­nales : lors d’un tir d’obus, écrit-il, deux indi­vi­dus, pour don­ner le signal, se mettent à dan­ser ; aus­si­tôt, « toute la bande entre en branle » ; on voit des hommes et des femmes aux vête­ments débraillés, à la poi­trine presque nue, hur­lant : « à boire ! » C’est le début des incen­dies : « cette troupe d’aliénés » chante, voci­fère, mul­ti­plie les gestes obs­cènes, à la lueur des mai­sons qui brûlent11. Voilà donc ce que sont les com­mu­nards aux yeux des écri­vains réac­tion­naires : des « alié­nés », des cas psychiatriques.

[Umberto Boccioni]

L’agitation dans le quartier latin

Dans cette danse macabre de la Commune, le groupe des blan­quistes auquel appar­tient Da Costa se voit affu­blé des traits psy­cho­pa­tho­lo­giques les plus graves12, tan­dis que les modé­rés font figure d’« aliéné[s] tranquille[s] » et de « maniaque[s] » inof­fen­sifs. Écrire l’histoire de 1871, pour les écri­vains réac­tion­naires de l’époque, c’est des­cendre dans un bour­bier grouillant d’êtres à demi hal­lu­ci­nés, pour y trou­ver des jeunes à la tête far­cie d’utopies, dévo­rant des trai­tés d’économie sans les com­prendre, admi­rant des œuvres roman­tiques sans les juger, des livres d’histoire ou des romans invrai­sem­blables — l’imagination sans l’instruction, voi­là le délire assu­ré ! Ces polé­mistes et his­to­riens croient fer­me­ment que der­rière chaque révo­lu­tion­naire se trouve un phi­lo­sophe pour lui souf­fler à l’oreille ses idées fausses. Les com­mu­nards passent pour l’incarnation des théo­ries de Proudhon, et leurs atteintes à la pro­prié­té pri­vée réveillent chez leurs enne­mis des visions d’horreur.

« Les com­mu­nards passent pour l’incarnation des théo­ries de Proudhon, et leurs atteintes à la pro­prié­té pri­vée réveillent chez leurs enne­mis des visions d’horreur. »

Chez les contem­po­rains, déjà, et dans la grande presse de l’époque, on appelle au coup de force, on prie la pré­fec­ture de police de nous débar­ras­ser de cette bande de scé­lé­rats. Au témoi­gnage de la poé­tesse Malvina Blanchecotte, la seule évo­ca­tion de « Paris » épou­van­tait tout le monde. La ville était en qua­ran­taine : « C’était un grand malade, pris de fièvre ; il fal­lait évi­ter la conta­gion13 ». Pourquoi une telle crainte ? 1789, 1830, 1848 avaient pour­tant habi­tué la France au ren­ver­se­ment de la royau­té. Mais 1871 a sur­pris tout le monde. La bataille de Sedan avait certes écœu­ré l’opinion publique, qui ne vou­lait plus ni de l’Empire ni de la monar­chie, mais elle ne s’attendait pas à un tel cri de guerre contre l’État, l’armée, le cler­gé, la finance. Les bour­geois de Paris n’avaient qu’une expli­ca­tion plau­sible : les qua­rante-hui­tards s’étaient endor­mis, depuis leur exil, à l’ombre du man­ce­nillier révo­lu­tion­naire… et venaient de se réveiller, au len­de­main de la guerre, empoi­son­nés pour tou­jours par la doc­trine fédéraliste.

C’est que les com­mu­nards étaient en porte-à-faux sur deux géné­ra­tions. D’un côté, ceux qui avaient connu la révo­lu­tion de 1848 (sexa­gé­naires en 1871) ; de l’autre, ceux qui, étant nés sous la monar­chie de Juillet, avaient alors la tren­taine. La dif­fé­rence de sen­si­bi­li­té est grande. Contrairement à la pré­cé­dente, la nou­velle géné­ra­tion à laquelle appar­tient Da Costa a lu et appré­cié les auteurs maté­ria­listes du XIXe siècle : les Feuerbach, les Büchner, les athées d’outre-Rhin ; mais aus­si, outre-Manche, le grand Darwin, tra­duit en fran­çais par la fémi­niste Clémence Royer. Durant les années qui pré­cèdent la Commune, les futurs Gavroches de 1871, étu­diants de droit et de méde­cine, se cachent dans l’arrière-salle des cafés pari­siens, dis­cu­tant des articles de la revue Candide, fon­dée par Blanqui. C’est l’ébullition intellectuelle.

[Umberto Boccioni]

Puis vient le Congrès de Liège. Les 29, 30 et 31 octobre 1865, les plus farouches oppo­sants au régime impé­rial, des dis­ciples de Marx, de Proudhon et de Blanqui, se rejoignent en Belgique, espé­rant scel­ler l’alliance entre étu­diants et ouvriers. Da Costa est l’un d’eux, et le plus jeune de cette nou­velle intel­li­gent­sia socia­liste et révo­lu­tion­naire, qui allait s’engager dans la Commune de 1871. Hugo et Littré déclinent l’invitation ; les cadets se pas­se­ront donc de leurs aînés. Pendant ces trois jour­nées, on vit des défi­lés, on écou­ta des pro­fes­sions de foi. Les jeunes décla­maient contre le césa­risme, contre l’obscurantisme, contre le capi­ta­lisme. La pro­pa­gande sou­ter­raine se mon­trait au grand jour. Blanqui, que ses dis­ciples appe­laient « le Vieux », cet héroïque conspi­ra­teur de 1830 et de 1848, finis­sant de pur­ger sa peine de pri­son, allait sus­ci­ter des éner­gies nou­velles dans le Quartier latin. Bientôt, la libre pen­sée allait gagner les fau­bourgs. Et le Sénat s’affola : le ministre Duruy prit des mesures dis­ci­pli­naires à l’encontre des trouble-fête — c’est là que Da Costa fut ren­voyé de l’École de droit.

Les blanquistes devant 1793

« L’hébertisme est la lutte achar­née contre le vieux monde ; c’est la soif enfié­vrée de jus­tice de celui qui se dresse en face du des­po­tisme et crie : l’égalité ou la mort ! »

Mais Da Costa et les étu­diants de 1865 se sont sur­tout fait remar­quer pour la radi­ca­li­té de leurs idées poli­tiques. Dévorant les livres des his­to­riens de la Révolution fran­çaise, ils réha­bi­litent les noms de Hébert et de Chaumette, jusque-là recou­verts par un amas d’injures. Jacques Hébert, à lui seul, incarne dans les his­toires de la Révolution fran­çaise du XIXe siècle l’idée de radi­ca­li­sa­tion : membre du Club des cor­de­liers de 1791 (an II), il est accu­sé par le camp de Robespierre d’avilir la Convention, d’exciter la haine entre cam­pa­gnards et cita­dins, de por­ter atteinte au droit de pro­prié­té. Dans son jour­nal, Le Père Duchesne, ce jeune révo­lu­tion­naire tourne en déri­sion la scé­lé­ra­tesse des prêtres, les tar­tuf­fe­ries de la cour de Versailles, ain­si que Louis XVI et Marie-Antoinette. Hébert est connu pour le lan­gage de char­re­tier dont il use volon­tiers ; ses phrases sont ponc­tuées de « foutre ! », comme dans cette décla­ra­tion, qu’il écrit en octobre 1793, se plai­gnant que les traîtres n’aient pas peur de la guillo­tine : « Je ne suis pas san­gui­naire, foutre, mais je vou­drais qu’on réta­blît les gibets et la ques­tion pour des monstres, qui, de sang froid, ont fait égor­ger des mil­liers d’hommes14. » Les blan­quistes de 1865 per­çoivent chez Hébert des choses qui font écho à leur temps : Hébert déplore que la France ait si peur de faire tom­ber sur l’échafaud une tête cou­ron­née, à cause du pré­cé­dent anglais de 1649 ; de même, au temps de Blanqui, la France a peur de prendre les armes, à cause de 1793. Là où les Jacobins adop­taient une pos­ture déma­go­gique — « la poule au pot pour tout le monde ! » —, les Hébertistes rétor­quaient : « Défiez-vous des endor­meurs et soyez tou­jours l’avant-garde cou­ra­geuse ! » Les blan­quistes avaient choi­si leur ligne d’action.

C’est donc une bataille his­to­rio­gra­phique qui pré­cède, sur le plan des idées, la Commune de 1871 : quels sont les élé­ments réel­le­ment socia­listes dans la Révolution fran­çaise, quels sont les vrais efforts pour affran­chir les peuples ? Dans la pen­sée blan­quiste telle qu’exposée par l’un de ses par­ti­sans, Gustave Tridon, l’hébertisme est la lutte achar­née contre le vieux monde, dont le sym­bole est Torquemada, l’inquisiteur sadique ; c’est la soif enfié­vrée de jus­tice de celui qui se dresse en face du des­po­tisme et crie : « l’égalité ou la mort ! » : « La ter­reur catho­lique et royale était un prin­cipe, la ter­reur révo­lu­tion­naire fut une néces­si­té. L’une pro­cède de la néga­tion de la jus­tice, l’autre de sa reven­di­ca­tion. La pre­mière tor­ture, la seconde sup­prime15. » Les vrais révo­lu­tion­naires sont vio­lents parce qu’ils ont vu de près l’Inquisiteur. Ainsi, la réha­bi­li­ta­tion de Hébert est une réponse sar­cas­tique à l’« héber­to­pho­bie » des socia­listes de 1848, qui rechi­gnaient à l’action vio­lente. On peut d’ailleurs suivre la marche de l’esprit public aux juge­ments des his­to­riens sur la Constituante et la Commune de 1793 : Thiers, dans les 10 tomes de son Histoire de 1827, admire Mirabeau, mais ne va pas au-delà ; Lamartine, en 1847, va jusqu’aux Girondins ; Louis Blanc, dans les 12 volumes de son Histoire de 1862, consacre Robespierre… Après lui, il faut tirer l’échelle ! L’hébertisme est donc le fruit d’une sur­en­chère idéo­lo­gique. C’est aus­si le résul­tat d’un pro­fond sen­ti­ment d’insatisfaction : depuis un demi-siècle, la Révolution est deve­nue, dans le dis­cours des hommes de lettres, une sorte de théâtre à phrases, avec ses décla­ma­tions ora­toires et ses épi­sodes tra­giques — les conven­tion­nels sont sur­faits ! Qu’on cesse donc de chan­ter la Fédération et le Jeu de Paume, les pseu­dos prin­cipes de 89, et qu’on des­cende à la Commune du 10 août, qu’on aborde 93 ! — voi­là ce que les blan­quistes réclament.

[Umberto Boccioni]

Dans les milieux clé­ri­caux, on peut prendre la mesure des réac­tions outrées, en lisant par exemple Monseigneur Dupanloup. Au len­de­main de la Commune, cet évêque d’Orléans lance un cri d’effroi en citant une bro­chure des étu­diants du congrès de Liège, lui remet­tant en mémoire quelque mau­vais pres­sen­ti­ment : « Ce congrès […] se ter­mi­na par ces cris : “Guerre à Dieu ! Le pro­grès est là. — La révo­lu­tion c’est le triomphe de l’homme sur Dieu ! — Il faut cre­ver la voûte du ciel comme un pla­fond de papier ! — Il y a une puis­sance qui a l’avenir, c’est l’humanité !” Ceci, c’était du posi­ti­visme. Le socia­lisme répon­dait : “Haine à la bour­geoi­sie ! haine au capi­tal ! Si cent mille têtes font obs­tacle, qu’elles tombent !” Lorsque je signa­lai cette explo­sion de maté­ria­lisme et de socia­lisme, comme une chose grave, un jour­nal let­tré me répon­dit : “Tout cela est sans consé­quence. Ce sont des enfants ! C’est une effer­ves­cence que l’âge cal­me­ra”. Je répon­dis à mon tour : “Dans dix ans, ces enfants peut-être seront les maîtres de la France. Vous avez là les Hébert, les Chaumette des révo­lu­tions à venir”. Dix ans ! Je deman­dais trop16. » Quatre ans plus tard, en effet, les blan­quistes allaient exé­cu­ter des prêtres — ain­si qu’un jour­na­liste prou­dho­nien, Gustave Chaudey, vic­time de sinistres repré­sailles —, enta­chant à jamais la mémoire des com­mu­nards. C’est cet épi­sode que Da Costa a pla­cé au cœur de sa Commune vécue.

La tragédie des otages

« Le 23 mai 1871, sur ordre de Rigault, on exé­cute Georges Darboy, l’archevêque de Paris, et cinq autres otages. La Commune perd sa crédibilité. »

Entre les mois d’avril et mai, la Commune change d’allure. Début avril, c’est la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive : on vote les man­dats révo­cables, les salaires pla­fon­nés, la rému­né­ra­tion des femmes, la laï­ci­sa­tion de l’assistance publique, de l’école et des hôpi­taux, les mora­toires sur les loyers, les échéances, les dépôts d’objet ; on lutte contre le chô­mage, la bureau­cra­tie, le patro­nat, le cler­gé et la cen­sure. En l’espace d’un seul mois, on crée des com­mis­sions, des chambres ouvrières, des syn­di­cats ; on signe des péti­tions ; on décrète la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État. Les artistes, autour de Courbet et Vallès, s’affranchissent de la tutelle des mar­chands d’art ; les femmes, autour de Dmitrieff et Lemel, s’unissent pour le soin des bles­sés. Mais la ten­sion devient extrême à cause des bom­bar­de­ments ; les désac­cords se creusent entre les délé­gués, les déci­sions perdent leur effi­ca­ci­té. Début mai, c’est le Comité de salut public, les bar­ri­cades, les repré­sailles. En trois semaines, la capi­tale est prise par les portes de Saint-Cloud et de Versailles, d’Asnières et de Vanves ; les troupes ver­saillaises gagnent le Champ-de-Mars, la place de l’Étoile, la gare Saint-Lazare, fusillant les fédé­rés sur leur che­min. Les bou­le­vards de Paris sont jon­chés de cadavres.

Cette période, dans la tête de ses oppo­sants, c’est aus­si la « chasse à la sou­tane ». Des pillages à Notre-Dame-de-Lorette, des vitres cas­sées à Saint-Sulpice — par­tout des vic­times de la cruau­té du peuple !, s’écrie-t-on. Mais pour Da Costa, les his­to­riens clé­ri­caux ont, là encore, noir­ci le tableau. Les blan­quistes ont bel et bien orches­tré des per­qui­si­tions : on a arrê­té quelques igno­ran­tins, par­mi ceux qui n’avaient pas fui leur pres­by­tère ; on a fait sai­sir quelques orne­ments d’église, par­mi ceux qui n’avaient pas été mis à l’abri17. Et puis, il y a eu la prise d’otage de Georges Darboy, l’archevêque de Paris. L’affaire a mal tour­né : le 23 mai 1871, sur ordre de Rigault, on exé­cute Darboy et cinq autres otages. La Commune perd sa crédibilité.

[Umberto Boccioni]

Da Costa revient lon­gue­ment sur cet épi­sode sinistre, dans lequel il a joué un petit rôle. Au moment où elle a lieu, deux mois plus tôt, l’arrestation de l’archevêque passe inaper­çue. Da Costa, alors secré­taire du Comité de sûre­té géné­rale, par­ti­cipe à l’application du décret du 2 avril : la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État. On sup­prime le bud­get des cultes et les biens de main­morte, appar­te­nant aux congré­ga­tions reli­gieuses, deviennent pro­prié­té natio­nale. Aussitôt, les rap­ports de police signalent une agi­ta­tion dans Paris : on observe des allées et venues entre l’archevêché et les paroisses ; c’est le départ de dizaines de prêtres pour Versailles. S’ensuit une alter­ca­tion entre un com­mis­saire du Ve arron­dis­se­ment et un père jésuite de la rue Lhomond, sus­ci­tant la colère de Rigault. C’est alors que Darboy est arrê­té et conduit à la pré­fec­ture. Mais au lais­ser-faire des pre­miers temps suc­cède la panique — face à l’horreur de la situa­tion. L’assassinat de deux lea­ders de la Commune, Gustave Flourens et Émile-Victor Duval, et la mort de cen­taines d’autres fédé­rés, sabrés ou fusillés à Gennevillers, sus­cite l’exaspération géné­rale. Les choses se pré­ci­pitent : on entend sou­dain dans les fau­bourgs des cris de rage et de ven­geance contre les enne­mis de la Commune, retran­chés à Versailles.

« Blanqui était ren­du a prio­ri res­pon­sable de tous les actes révo­lu­tion­naires qui se dérou­laient pour­tant en dehors de son autorité. »

Quand Da Costa décide de prendre la plume, des années plus tard, per­sonne ne connaît vrai­ment les cir­cons­tances de ce qui, en cette époque fébrile, avait fina­le­ment conduit au meurtre de ces prêtres arrê­tés, deve­nus otages. Des rumeurs cir­culent sur des caisses empor­tées dans des voi­tures par des curés dégui­sés en gardes natio­naux ; la com­mis­sion exé­cu­tive de la Commune veut y voir les indices d’un com­plot et décide d’interroger Darboy. Da Costa raconte cette scène d’à peine un quart d’heure, deve­nue légen­daire. L’interrogatoire se déroule dans le cabi­net de Rigault, en pré­sence des blan­quistes Jean-Baptiste Chardon, Théophile Ferré et lui. Darboy, en entrant dans la pièce, ouvre les bras et s’exclame : « Mes enfants !... » Et Rigault de l’interrompre sèche­ment : « Il n’y a pas d’enfants ici, mais des citoyens et des magis­trats de la Commune18. » L’archevêque, après un silence, cherche tant bien que mal à se défendre des accu­sa­tions qu’on lui porte — quelle part de res­pon­sa­bi­li­té a‑t-il, en tant que pré­lat, dans les exé­cu­tions som­maires com­mise par Versailles les 2, 3 et 4 avril ? Rigault l’interrompt à nou­veau : « C’est bon, voi­là dix-huit siècles que vous nous la faites, celle-là ; elle ne prend plus. » Et Darboy est trans­fé­ré à la pri­son de Mazas. Da Costa, le 6 avril, est char­gé de lui rendre visite et d’obtenir de sa main une « pro­tes­ta­tion écrite » contre Versailles, et de convaincre Thiers de l’échanger contre Blanqui.

L’attitude de l’archevêque, note Da Costa, est remar­quable. Dans ces deux mis­sives, il ne laisse entendre à aucun moment qu’il tient à sau­ver sa peau. La pre­mière lettre insiste sur la gra­vi­té des « actes bar­bares » et les « atroces excès » com­mis par les troupes ver­saillaises. La réponse de Thiers est laco­nique : « Les faits sur les­quels vous appe­lez mon atten­tion sont ABSOLUMENT FAUX […]. Jamais l’armée n’a com­mis ni ne com­met­tra les crimes odieux que lui imputent des hommes, ou volon­tai­re­ment calom­nia­teurs, ou éga­rés par le men­songe au sein duquel on les fait vivre19. » Darboy envoie une seconde lettre, à laquelle Thiers ne prend pas la peine de répondre : il le pré­vient des risques de repré­sailles, signa­lant com­bien la situa­tion à Paris est déli­cate ; enfin, il en appelle à l’humanité du pré­sident, deman­dant la grâce de Blanqui — en vain. Blanqui était ren­du a prio­ri res­pon­sable de tous les actes révo­lu­tion­naires qui se dérou­laient pour­tant en dehors de son auto­ri­té. La Commune ne devait, à aucun prix, retrou­ver son chef… Ainsi, le 24 mai 1871, à 7 heures du soir, six otages sont conduits, en silence. Puis on ordonne la fusillade. C’est ce qui s’appelle, dans le lan­gage des hommes d’action, frap­per un grand coup — mais un coup de trop.

[Umberto Boccioni]

Confessions d’un révolutionnaire

Da Costa n’a jamais renié la doc­trine blan­quiste, comme le prouve cette pro­fes­sion de foi : « La Force ! elle ne prime pas néces­sai­re­ment le Droit, mais elle en est l’inéluctable auxi­liaire20. » Pas de conquête sociale au nom de la seule rai­son, en somme. Le phé­no­mène de l’évolution, qui change le droit en devoir, se subor­donne néces­sai­re­ment au phé­no­mène de la révo­lu­tion, qui affirme le droit par la force ; chaque chose vient en son temps. C’est pour cela que Da Costa choi­sit de réha­bi­li­ter Rigault et Ferré dans son entre­prise his­to­rio­gra­phique. Malgré leur carac­tère fana­tique, ces deux-là ont ser­vi la cause révo­lu­tion­naire. Mais c’est tou­jours la vic­toire qui décide, en der­nier lieu, si tel acte de pro­tes­ta­tion est un acte de désordre. Comme Hébert après la Révolution fran­çaise, les blan­quistes après la Commune sont ces hommes d’action qui ont aban­don­né leur pos­té­ri­té à la calom­nie : « Il semble qu’elles aient été écrites pour les défendre, ces lignes super­be­ment dou­lou­reuses que le sou­ve­nir de Saint-Just ins­pi­rait à Louis Blanc : “Le nom des vain­cus, qui l’ignore ?, est expo­sé à la souillure de bien des men­songes, quand ce sont les vain­queurs qui règnent, qui ont la parole ou qui tiennent la plume. Malheur à qui suc­combe après avoir fait tout trem­bler ! […]”. La réac­tion triom­phante et impi­toyable nous a lais­sé de ces deux hommes, Ferré et Rigault, nombre de bio­gra­phies fan­tai­sistes et hai­neuses21. » L’épisode de la « tra­gé­die des otages » consti­tue une illus­tra­tion par­faite de cette manière édul­co­rée d’é­crire l’Histoire : pour Da Costa, l’erreur de Rigault et Ferré, c’est avant tout d’avoir fait des mar­tyrs dans le camp des Versaillais — c’est-à-dire des vain­queurs — et d’a­voir endos­sé à leur tour la répu­ta­tion de tortionnaires22.

« Le blan­quisme est mort avec l’aventure bou­lan­giste, dans laquelle trop de gens — y com­pris Da Costa — se sont fourvoyés. »

Certes, la Commune ne se réduit pas à son Comité de salut public, à ceux qui ont voté l’exé­cu­tion des prêtres. Les dis­ciples de Blanqui, dépeints comme des excen­triques sor­tis des clubs révo­lu­tion­naires pour jeter bas tous les prin­cipes de la bour­geoi­sie, sont une mino­ri­té. En fait, l’assemblée révo­lu­tion­naire compte, par­mi ses élus, bour­geois et pro­lé­taires confon­dus, toutes les sen­si­bi­li­tés de la gauche : modé­rés, radi­caux, démo­crates-socia­listes, inter­na­tio­na­listes — tous ces mili­tants n’ont pas le même âge et ont une concep­tion dif­fé­rente de l’action poli­tique. Les aînés reprochent notam­ment à leurs cadets leur ten­dance aux récri­mi­na­tions vio­lentes. De là des dis­sen­sions internes. De là, aus­si, aux yeux de Da Costa, l’é­chec de la Commune. Le pro­blème de l’insurrection de mars, selon lui, c’est qu’elle a vou­lu être par­le­men­taire ; elle a pris des « allures de Constituante » pour faire contre­poids avec Versailles. Or, pour vaincre Thiers, il fal­lait plus qu’un « pou­voir pseu­do-exé­cu­tif », plus que des « phra­seurs de l’Internationale23 ». L’auteur de La Commune vécue se montre sévère pour ses anciens cama­rades de lutte : quels que soient leurs mérites, ils n’ont eu qu’un tem­pé­ra­ment de bour­geois déclassés.

C’est pour­quoi l’ouvrage se clôt sur l’évocation des noms de Victor Hugo, de Louise Michel et d’Élisée Reclus. Il salue le poète qui, dans sa lettre ouverte du 26 mai, a offert le droit d’asile dans sa mai­son aux 1 500 réfu­giés de Belgique ; hono­rant la bra­voure de l’institutrice, il la défend contre les accu­sa­tions qu’on lui impute d’avoir exci­té les pas­sions de la foule et pro­vo­qué la mort des otages ; il dit enfin son admi­ra­tion pour le grand géo­graphe. Néanmoins, il se montre moins opti­miste que ces trois-là ; il doute que la fin des pri­vi­lèges de titre, de caste ou d’argent, soit com­pa­tible, un beau jour, avec la pos­si­bi­li­té d’abolir les fron­tières. En cette fin de siècle, le socia­lisme n’est déjà plus qu’un par­le­men­ta­risme. Le blan­quisme est mort avec l’aventure bou­lan­giste24, dans laquelle trop de gens — y com­pris Da Costa — se sont four­voyés. Les der­niers révo­lu­tion­naires se sont repliés dans l’anarchisme, dési­rant faire sau­ter la Chambre plu­tôt que d’y être élu. En fin de compte, les ex-bagnards se consolent d’une vic­toire pla­to­nique. La République du 18 mars a som­bré ; les hommes et les femmes de 1871 n’ont lais­sé der­rière eux que l’exemple de leur cou­rage. Il reste encore à accom­plir l’idée de la Révolution.


[lire le sixième volet]


Illustration de ban­nière : Umberto Boccioni


  1. Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte vivante (1909), Paris, Libertalia, 2017, p. 161.
  2. On a pu com­pa­rer les mani­fes­ta­tions publiques des com­mu­nards à une forme de com­mu­nion poli­tique — au sens d’un arra­che­ment à la mono­to­nie du quo­ti­dien. Cf. Henri Lefebvre, La Proclamation de la Commune. 26 mars 1871, Paris, La Fabrique, 2018.
  3. Certains édi­to­ria­listes de New York ont par­lé d’un « french Ku Klux Klan », crai­gnant que les reven­di­ca­tions com­mu­nardes ne viennent dis­cré­di­ter, de l’autre côté de l’Atlantique, l’idée suprême de démo­cra­tie libé­rale. Cf. Q. Deluermoz, Commune(s) 1870–1871. Une tra­ver­sée des mondes au XIXe siècle, Paris, Seuil, 2020, p. 88.
  4. La bataille des chiffres a long­temps fait rage. La mathé­ma­ti­cienne Michèle Audin a mené en 2021 une étude appro­fon­die aux édi­tions Libertalia : les « éva­lua­tions plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exa­gé­rées », assure-t-elle.
  5. Henry Morel, Le Pilori des Communeux. Biographie des membres de la Commune (1871), p. 8–9.
  6. Blanqui s’est illus­tré lors de l’in­sur­rec­tion de mai 1839 aux côtés de Barbès, à la suite de quoi il est empri­son­né au Mont-Saint-Michel. On le retrouve lors de la révo­lu­tion de février 1848 : il dif­fuse alors ses idées dans les confé­rences du fameux « club Blanqui », aux­quelles assistent phi­lo­sophes et poètes pari­siens. Il dis­pa­raît de nou­veau de la scène poli­tique après le coup d’État de Napoléon III : le régime impé­rial le fait empri­son­ner à Sainte-Pélagie en 1861. C’est alors qu’il exerce une influence sur de jeunes étu­diants, qui admirent la radi­ca­li­té de son action poli­tique et qui s’a­donnent à des acti­vi­tés sub­ver­sives (enter­re­ments civils ou bagarres avec la police). Pendant 50 ans, Blanqui a fina­le­ment alter­né entre l’af­fi­lia­tion à des socié­tés secrètes et la condam­na­tion à per­pé­tui­té.
  7. Da Costa, La Commune vécue, IIII, VIII, IV, p. 282.
  8. Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, III, II, VI, p. 159.
  9. Da Costa, La Commune vécue, II, IV, VIII, p. 71–72.
  10. Maxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, II, VII, I, p. 340.
  11. Maxime Du Camp, Les Convulsions de ParisIII, I, IX, p. 87.
  12. Dans un voca­bu­laire emprun­té aux psy­chiatres du XIXe siècle, Du Camp taxe Rigault, Ferré, Ranvier et Urbain de « mono­ma­nie homi­cide », Pindy de « pyro­ma­nie », Eudes de « clep­to­ma­nie », Delescluze de « mono­ma­nie du pou­voir », Vallès de « mono­ma­nie des gran­deurs », Léo Meillet de « mono­ma­nie rai­son­nante », Millière de « mono­ma­nie dénon­cia­trice », Félix Pyat de « lycan­thro­pie féroce com­pli­quée de lâche­té », Vermeersch de « sca­to­lo­gie furieuse » ou encore Babick de « théo­ma­nie » (M. Du Camp, Les Convulsions de Paris, II, VII, I, p. 340–341).
  13. Malvina Blanchecotte, Tablettes d’une femme pen­dant la Commune (1872), p. 12–13.
  14. Cité par M. Biard, « Des bons avis aux cri­tiques assas­sines. La radi­ca­li­sa­tion d’Hébert mise en scène au fil des visites royales du Père Duchesne », Annales his­to­riques de la Révolution fran­çaise, n° 357, 2009, p. 47–66, note 3, p. 49.
  15. Gustave Tridon, Les Hébertistes, plainte contre une calom­nie de l’Histoire (1864), p. 9.
  16. F. Dupanloup, L’élection de M. Littré à l’Académie fran­çaise (1872), p. 13.
  17. Il ne faut pas exa­gé­rer les per­qui­si­tions : les prêtres de Saint-Eugène et de Saint-Médard ont offi­cié sans heurt jusqu’à la der­nière semaine de mai, et ceux de Montrouge jusqu’à fin avril ; l’église de Saint-Joseph n’a été trans­for­mée en club révo­lu­tion­naire que le 13 mai ; le frère Calixte et les quelques Jésuites, arrê­tés comme espions par les mili­ciens, ont été relâ­chés ; l’aumônier du châ­teau de Vincennes n’a pas été déran­gé ; les cou­vents n’ont pas été mena­cé et dans les hos­pices, la per­sé­cu­tion des reli­gieuses se rédui­sait à l’appellation de « citoyennes » par les bles­sés fédé­rés.
  18. Da Costa, La Commune vécue, I, IV, I, p. 394.
  19. Cité par Da Costa, La Commune vécue, I, IV, II, p. 417.
  20. Da Costa, La Commune vécue, III, VI, III, p. 32.
  21. Da Costa, La Commune vécue, II, IV, XI, p. 121–122.
  22. Ironie de l’his­toire : c’est jus­te­ment Rigault et Ferré qui avaient dis­sua­dé Louise Michel d’al­ler au bout de son inten­tion d’as­sas­si­ner Adolphe Thiers. Cf. : « Pressentant l’œuvre de ce bour­geois au cœur de tigre, je pen­sais qu’en allant tuer M. Thiers, à l’Assemblée, la ter­reur qui en résul­te­rait arrê­te­rait la réac­tion. Combien je me suis repro­ché aux jours de la défaite d’avoir deman­dé conseil, nos deux vies eussent évi­té l’égorgement de Paris. Je confiai mon pro­jet à Ferré qui me rap­pe­la com­bien la mort de Lecomte et Clément-Thomas avait en pro­vince et même à Paris ser­vi de pré­texte d’épouvante, presque même à un désa­veu de la foule ; peut-être, dit-il, celle-là arrê­te­rait le mou­ve­ment. Je ne le croyais pas et peu m’importait le désa­veu si c’était utile à la Révolution, mais cepen­dant il pou­vait avoir rai­son. Rigault fut de son avis. — D’ailleurs, ajou­tèrent-ils, vous ne par­vien­driez pas à Versailles. J’eus la fai­blesse de croire qu’ils pou­vaient être dans le vrai quant à ce monstre » (Louise Michel, La Commune (1898), Paris, La Découverte, 2015, p. 196–197).
  23. Da Costa, La Commune vécue, III, VI, IV, p. 33.
  24. Le bou­lan­gisme est un mou­ve­ment poli­tique anti­par­le­men­taire réunis­sant des « patriotes » d’ex­trême droite comme d’ex­trême gauche, orga­ni­sés autour du géné­ral Georges Boulanger, qui pro­je­tèrent un coup d’État sous le man­dat du pré­sident Sadi Carnot.

REBONDS

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Tristan Bonnier

Enseignant. Il poursuit une thèse sur le romantisme français, à la frontière entre philosophie et littérature.

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