Zola contre la Commune


Texte inédit pour le site de Ballast

Les éditions Nouveau monde ont publié en juillet 2018 les articles d’Émile Zola, alors journaliste et jeune romancier, sur la Commune de Paris. Si la haine que vouèrent Flaubert, George Sand, Anatole France ou Edmond de Goncourt à cette séquence essentielle du socialisme européen est bien connue1On lira notamment Les Écrivains contre la Commune de Paul Lidsky (La Découverte, 2010)., celle de Zola, figure incontournable du panthéon progressiste, l’est assurément moins. En bon républicain libéral de gauche, Zola a pourtant opposé le « majestueux Paris » à « l’ordure révolutionnaire » et passé les 72 jours qu’a duré cette révolution — ennemie, selon les propres mots de son Conseil, « de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges » — à trépigner : que l’armée fasse place nette, vite ! ☰ Par Émile Carme


« Le mot de gauche a donc un contenu certain.
Mais ce contenu signifie dabord non-révolutionnaire2Sur le sens et l’usage du mot « gauche », Éditions Lignes, 2011.. »
Dionys Mascolo

Émile Zola vient de fêter ses 31 ans. Il publie, sous forme de feuilleton dans la presse, les chapitres qui constitueront, dans quelques mois, le volume inaugural des Rougon-Macquart. Le jeune écrivain connaîtra son premier succès de librairie dans six ans, avec L’Assommoir — pour l’heure, il multiplie les contes, les nouvelles, les chroniques et les articles, entre un premier roman et une étude sur le peintre Manet. Nous sommes au mois de mars 1871 et la France sort vaincue d’une guerre contre la Prusse. L’Empire, second du nom, a rendu l’âme à Sedan et Napoléon, troisième du nom, s’en est allé en exil ; la République a été proclamée voilà six mois et les dernières élections ont vu les bancs de l’Assemblée se remplir de monarchistes — le groupe parlementaire situé le plus à gauche, l’Union républicaine, n’a remporté que 6 % des suffrages. Zola œuvre alors comme journaliste pour deux périodiques : La Cloche et Le Sémaphore de Marseille. Du 22 mars au 18 avril, il se trouve à Versailles, siège de l’Assemblée depuis qu’elle a quitté la toute républicaine capitale ; du 19 avril au 7 juin, il séjourne dans cette dernière, en plein écrasement des communards par l’armée du régime.

D’aucun côté, sinon celui de l’ordre

« Le drapeau rouge a été vu, flottant place de la Bastille. Une prison a été attaquée pour libérer des détenus politiques. »

Le drapeau rouge a été vu, flottant place de la Bastille. Une prison a été attaquée pour libérer des détenus politiques. Des armes et des munitions ont été volées. Le pouvoir a annoncé de nouvelles lois, vécues par l’humble peuple de Paris comme autant de provocations : la solde journalière des gardes nationaux a été supprimée et le moratoire sur les loyers impayés et les échéances des petits commerces, instauré durant le siège de la ville par les forces allemandes, n’a pas été prolongé. Adolphe Thiers, chef de l’État et du gouvernement, a exigé des Parisiens qu’ils rendissent les canons et envoyé ses soldats pour ce faire ; les travailleurs ont refusé, les tenant pour leurs, et sont parvenus à les repousser hors de Montmartre. Et voilà que des barricades s’érigent ! Blanqui se voit sitôt embastillé, de crainte, par trop légendaire qu’il est déjà, qu’il ne prenne la tête de la révolte ; la troupe investit Paris ; des soldats refusent d’obéir et baissent les armes ; deux généraux sont fusillés ; la troupe se replie à Versailles et Jules Vallès, de sept ans l’aîné de Zola, se félicite dans Le Cri du peuple, son journal, que Paris se soit ainsi « reconquis ».

Thiers s’enfuit dans l’ancienne ville royale, emportant dans sa traîne son lot de bourgeois ; les faubourgs se dépavent ; l’Hôtel de Ville — lieu central du pouvoir parisien — tombe entre les mains des insurgés : le drapeau rouge est hissé le 18 mars. Le Comité central annonce que la cité accomplit là une révolution. Le 21, il fait savoir que les propriétaires ne peuvent plus expulser leurs locataires jusqu’à nouvel ordre, proroge d’un mois les échéances des petits commerces et suspend la vente des objets engagés au mont-de-piété. Le 26, il organise des élections : les Parisiens choisissent ainsi les membres du Conseil de la Commune. Trois jours plus tard sont formées neuf commissions, chapeautées par la Commission exécutive : Jules Vallès et Gustave Courbet (dont Zola tourne en ridicule sa peinture grasse de paysan et promet que « dans cent ans, les ateliers en riront encore3Toutes les citations de Zola, sauf mention, sont extraites du recueil d’articles La Commune, Éditions Nouveau monde, 2018. ») y siègent. Le 2 avril, la Commune actera la séparation de l’Église et de l’État.

Extrait de la toile La Barricade ou l’Attente, André Devambez, 1911 (© RMN-Grand Palais - G.Blot)

Zola revendique sans délai sa position : il ne soutient ni « les factieux », ni « les intolérants aveugles de l’Assemblée ». La situation relève à ses yeux « de la folie pure ». Versailles, déplore-t-il, considère Paris comme un repaire de bandits, un ensemble homogène juste bon à passer par les armes — et Zola ne se prive pas de dénoncer « la folie furieuse de la droite » et la « joie délirante » qui est sienne à l’idée d’écraser la capitale. L’Assemblée, à laquelle il se rend en vue de restituer les débats, ressemble, estime-t-il, à une bête qui ne raisonne pas et qu’il conviendrait de dompter. Instinctivement, il avoue se montrer plus favorable à « cette grande et noble ville » qu’est la capitale et confie même qu’il « ne [lui] déplaît pas que Paris ait affirmé par une insurrection ses volontés ». Mais le projet révolutionnaire porté par la Commune le révulse, et c’est à grand renfort d’injures qu’il en fait le portrait de jour en jour. Une sottise, une ordure, une immondice, un « rêve malsain », « grotesque et odieux, ridicule et terrifiant », qui n’a qu’un mérite : être voué à la malédiction future. L’écrivain affiche dès lors la même obsession : que « l’ordre [soit] rétabli ». Et cela, seule l’Assemblée nationale, fusse-t-elle largement de droite, le peut.

Folie contre bon sens

« L’écrivain affiche dès lors la même obsession : que l’ordre [soit] rétabli. »

La folie : motif de cette série d’articles. Celle des protestataires parisiens, abondamment décrits sous sa plume comme autant de « misérables fous », « têtes folles », « têtes mal construites », cerveaux « détraqués », « pauvres fous » ou « pauvres hallucinés » (quand ils ne sont pas des « dictateurs », des « nains imitateurs », des « pygmées », des « brutes », des « bouffons », des « bandits », des « moralistes de doctrine nuageuse » ou des « intrigants éhontés »). Face à cette horde, le peuple anonyme, silencieux, otage des « mensonges » et des « mesures odieuses » du nouveau pouvoir révolutionnaire. Une « population saine », composée de « gens de bon sens », en proie au règne de terreur de la Commune. Celle-ci, accuse Zola, viole la propriété, outrage la conscience et la liberté individuelle. Épaulés par des « mercenaires cosmopolites », les révolutionnaires répandent leurs « doctrines fausses » : parodie de 1793 que voici, « anarchie sépulcrale », « révolution mélancolique et funèbre ». Zola ne se prive pas d’ironiser sur les passions humanitaires du soulèvement : à quand la proclamation de l’abolition du bagne ?

Thiers : « le génie français »

Adolphe Thiers va sur ses 74 ans. Avocat, journaliste et historien, l’ancien ministre de l’Intérieur occupe le siège 38 de l’Académie française (l’Immortel n’avait pas démérité, écrasant les canuts révoltés, à Lyon, en 1834). L’homme, surnommé « Foutriquet » par Paris, a troqué ses vues monarchistes de jeunesse pour celles de la gauche dite « modérée ». Si Vallès le dépeint en « vautour à tête de perroquet, taupe à lunettes, polichinelle tricolore », Zola loue, à longueur de feuillets, son « influence conciliatrice » et sa « calme et froide figure ». Plus encore : « Je n’ai plus d’espérance qu’en lui. Pour ma part, je crois que M. Thiers se contentera de se montrer tolérant et pratique, et qu’il prendra tout simplement Paris d’assaut par son bon sens et son esprit de liberté. » Le 16 mai, soit cinq jours avant que ne débute la Semaine sanglante — entendre le massacre de 7 à 30 000 communards, selon les sources historiques —, Zola informe son lecteur des émotions qui le submergent : la Commune a annoncé par décret la démolition de la demeure de Thiers, et c’est là « une grande désolation ». Pour cause : elle venait d’être réparée et les déblais s’entassent à présent sur les gazons et perturbent les feuillages en cette « fraîcheur printanière ». Un émoi confirmé dans son dernier article, en date du 3 juin : « Je me suis inquiété de la maison de M. Thiers. »

Une rue à Paris en Mai 1871 ou La Commune, Maximilien Luce, 1903 (© RMN-Grand Palais - H. Lewandowski)

La liberté contre l’égalité

« Un coup d’audace, pour l’amour de Dieu ! et pas tant de prudence ! », supplie Zola, qui n’en peut mais. « Dieu veuille que demain je puisse vous écrire : tout est fini, on n’a plus qu’à laver le sang des pavés », ajoute-t-il encore. Bien sûr, il en appellera jusqu’au bout à la conciliation et déplorera le sang inutilement versé. S’il espère la bataille finale, s’il la désire, écrit-il même, ce n’est pas sans un frisson d’effroi — son cœur ne se serrera-t-il pas lorsqu’il marchera dans les rues de Paris, au son déplaisant des balles au loin, toutes sanguinolentes de cadavres troués ? Il faut que l’armée intervienne sans plus tarder pour délivrer Paris et sauver l’humanité autant que le salut de la France. Rien moins. Son seul réconfort, face à celle qu’il raille sous le nom de « dame Commune », est que cette expérience tragique sauvera la nation des révolutions futures et « fera maudire » la mémoire des insurgés « dans les siècles ». Zola peste contre les communistes, les « socialistes modernes », le « parti rouge » et l’Association internationale des travailleurs, daube Marx, ce « grand pontife de l’Internationale », dénonce les étrangers désireux de tester sur le corps de la France leurs idéologies égalitaires. « Ce qu’ils laisseront dans l’histoire, eh ! ne le voient-ils pas ? ce sera une tache de sang et de boue », croit prophétiser le romancier — la Commune « ne laissera rien qui marque son passage ». Et l’armée d’entrer par la Porte de Saint-Cloud le 21 mai — la dernière barricade tombera le 28. Zola se félicite de sa « remarquable habileté » et de son « élan admirable ». Pendant que les combats font rage, il note : « L’armée a bien mérité de la patrie » ; puis, bon professeur, se félicite de ce « résultat excellent ». Le massacre achevé, l’ordre rétabli, Zola peut enfin s’enorgueillir que « notre armée a[it] retrouvé sa gloire militaire ». Et, croyant à tort Vallès fusillé, notre homme ne cache pas sa joie : justice a été faite !

« Entre républicains et monarchistes il n’existe de sérieuse dissidence que sur les moyens de tondre le troupeau4Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, tome 2, Éditions Ressouvenance, 2009.», notera le communard Gustave Lefrançais, réfugié en Suisse et condamné à mort par contumace. Fils de la moyenne bourgeoisie et futur propriétaire d’une villa en bord de Seine, Zola restera ce républicain bon teint, libéral et progressiste : « un bourgeois de gauche5Marcel Girard, « Positions politiques d’Émile Zola jusqu’à l’affaire Dreyfus », Revue française de science politique, n° 5, 1955, pp. 503-528. », résumera la Revue française de science politique au mitan des années 1950. 14 ans après l’écrasement de la Commune par la Troisième République paraîtra Germinal ; Zola, qui appellera toutefois à l’amnistie des insurgés, prendra sitôt soin de rassurer les esprits inquiets : ce roman est « une œuvre de pitié, et non une œuvre de révolution6Cité par Marcel Girard, Ibid. ». Cinq ans plus tard, encore, soit huit avant « J’accuse ! », l’écrivain, bientôt chevalier de la Légion d’honneur, confiera à quelque journaliste du New York Herald Tribune que « la spéculation est une bonne chose, sans laquelle les grandes industries du monde s’éteindraient7Entretien conduit le 20 avril 1890, cité par Jean-François Revel, La Grande paradeEssai sur la survie de l’utopie socialiste, Plon, 2000. ». Puis de s’en prendre aux « grognements et [aux] grommellements émanant des centres socialistes », pour mieux conclure : « Alors arrêtez de parler de l’égalité ! La liberté, oui ; la fraternité, oui ; mais l’égalité, jamais ! »


Illustration de bannière : L’Appel, André Devambez, 1907 (© Saint-Denis, musée d’art et d’histoire - I. Andréani)


REBONDS

☰ Lire notre article « Élisée Reclus, vivre entre égaux », Roméo Bondon, septembre 2017
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais » (Memento), juin 2017
☰ Lire notre « Abécédaire de Louise Michel », mars 2017
☰ Lire notre article « Jack London : histoire d’un malentendu », Émile Carme, décembre 2015
☰ Lire notre article « Thoreau, derrière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire notre article « Victor Hugo, la grande prose de la révolte », Alain Badiou, juin 2015

NOTES   [ + ]

1. On lira notamment Les Écrivains contre la Commune de Paul Lidsky (La Découverte, 2010).
2. Sur le sens et l’usage du mot « gauche », Éditions Lignes, 2011.
3. Toutes les citations de Zola, sauf mention, sont extraites du recueil d’articles La Commune, Éditions Nouveau monde, 2018.
4. Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, tome 2, Éditions Ressouvenance, 2009.
5. Marcel Girard, « Positions politiques d’Émile Zola jusqu’à l’affaire Dreyfus », Revue française de science politique, n° 5, 1955, pp. 503-528.
6. Cité par Marcel Girard, Ibid.
7. Entretien conduit le 20 avril 1890, cité par Jean-François Revel, La Grande paradeEssai sur la survie de l’utopie socialiste, Plon, 2000.
Émile Carme
Émile Carme
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