Michèle Audin raconte Eugène Varlin


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Tant qu’un homme pour­ra mou­rir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les ins­ti­tu­tions humaines », jurait Eugène Varlin. Les édi­tions Libertalia viennent de publier une antho­lo­gie com­men­tée des écrits de cet ouvrier relieur, membre de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs et élu de la Commune tom­bé lors du mas­sacre des com­mu­nards par les troupes de la Troisième République. L’écrivaine Michèle Audin — auteure, notam­ment, du récit Une vie brève, consa­cré à son père, Maurice, mathé­ma­ti­cien et mili­tant indé­pen­dan­tiste assas­si­né par l’ar­mée colo­niale en Algérie — est à l’o­ri­gine de ce livre. Nous tenions à en dis­cu­ter avec elle.


Il a été dit que Varlin était « une des gloires du pro­lé­ta­riat fran­çais » : pour­quoi ne le connaît-on pas mieux ?

Voilà qui donne envie de vous deman­der : quelles sont les gloires du pro­lé­ta­riat fran­çais que l’on connaît bien aujourd’­hui ?

Certes…

Varlin est né en 1839 dans une famille de pay­sans pauvres de Claye-Souilly. Il va à l’é­cole jus­qu’à l’âge de 13 ans, puis fait un appren­tis­sage à Paris où il devient ouvrier relieur. Il suit des cours du soir, par­ti­cipe aux pre­mières grèves auto­ri­sées en 1864, devient membre et rapi­de­ment res­pon­sable de la toute jeune Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, ce qui lui vaut trois mois de pri­son en 1868. Il mène une inlas­sable acti­vi­té d’or­ga­ni­sa­tion des ouvriers à Paris et en pro­vince. Il est élu à la Commune en 1871 et il y est confi­né dans des acti­vi­tés d’ad­mi­nis­tra­tion. Il par­ti­cipe acti­ve­ment à la défense de Paris pen­dant la Semaine san­glante et est assas­si­né le 28 mai 1871. Son his­toire est celle de l’in­ven­tion d’un mou­ve­ment ouvrier com­ba­tif et révo­lu­tion­naire à la fin du Second Empire. Il n’est peut-être pas inutile de nous la réap­pro­prier aujourd’­hui !

Vous faites savoir que c’est l’un de ses articles, « Notre for­mat », qui vous a don­né envie de com­po­ser ce livre. Il paraît pour­tant anec­do­tique, à pre­mière vue !

« Eugène Varlin est sur­tout, et tou­jours, dans l’ac­tion, et du côté de la pra­tique. Et très effi­ca­ce­ment. »

« Notre for­mat » est le tout pre­mier article du jeune Eugène Varlin. Il y explique pour­quoi les ouvriers qui publient ce nou­veau — et éphé­mère, mais il ne le sait pas encore — jour­nal, La Tribune ouvrière, ont choi­si un petit for­mat, dans une époque où les jour­naux sont très grands. La ques­tion peut sem­bler étrange. Anecdotique, comme vous dites ! Mais c’est l’oc­ca­sion pour lui d’af­fir­mer, plu­sieurs fois, avec beau­coup de digni­té, les com­pé­tences des ouvriers. Parmi ses rai­sons, il relève le fait qu’un petit jour­nal est plus facile à relier, et donc à relire. Il est clair, pré­cis, rigou­reux, il s’a­dresse direc­te­ment à ses lec­teurs et il pense aux lec­teurs du futur, nous, qui lirons le jour­nal relié. J’ai trou­vé le style et les aspects humains de cet article, la digni­té de ce jeune ouvrier, ce qu’il appelle dans un autre article « la timi­di­té ordi­naire du tra­vailleur » et en même temps sa confiance en ses com­pé­tences, très sédui­sants. Je n’ai pas lu beau­coup d’ar­ticles où un ouvrier parle de ses connais­sances et de son goût, avant de les appli­quer au sujet. Pourquoi, donc, cet article m’a déci­dée à com­po­ser ce livre ? Disons que ses qua­li­tés m’ont per­mis de dépas­ser la légère gêne que m’ins­pi­rait le côté « gloire du pro­lé­ta­riat »… J’ai trou­vé ensuite bien d’autres articles ou textes tout à fait pas­sion­nants sur des sujets moins « anec­do­tiques », ain­si que des détails bio­gra­phiques pas très connus… et voi­là le livre !

Le mou­ve­ment anar­chiste se réclame volon­tiers de Varlin. Il en appe­lait tou­te­fois, dans un article paru dans La Marseillaise, à un « com­mu­nisme non auto­ri­taire ». Peut-on le situer dans un cou­rant pré­cis ?

Je suis un peu gênée par l’é­pi­thète « anar­chiste », et d’ailleurs par les épi­thètes d’au­jourd’­hui en géné­ral. Les mots ont pas mal chan­gé de sens. Eugène Varlin dit « com­mu­nisme non auto­ri­taire » et pré­cise que c’est syno­nyme de « socia­lisme col­lec­ti­viste ». Il est clair que « com­mu­nisme » et « socia­lisme » n’ont pas là le sens qu’on y entend aujourd’­hui : il emploie ces expres­sions dans une phrase où il fait réfé­rence aux dis­cus­sions qui ont eu lieu lors du Congrès de l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs à Bâle, en sep­tembre 1869, où il a voté « avec » Bakounine. Le « non auto­ri­taire » le place lui aus­si du côté de Bakounine et donc, si on veut, du mou­ve­ment anar­chiste. On pense bien sûr à l’af­fron­te­ment des idées de Marx et de Bakounine dans l’Internationale. Eugène Varlin conti­nue à avoir des rela­tions cor­diales avec le conseil géné­ral de l’Association à Londres (le côté Marx) ; il me semble que l’al­ter­na­tive Bakounine-ou-Marx n’est pas vrai­ment son pro­blème. D’ailleurs, pen­dant la Commune, tous les deux, Bakounine et Marx, lui écrivent — la lettre de Marx est adres­sée à Frankel et à Varlin. On ne sait pas s’il a reçu l’une ou l’autre. S’il réflé­chit aux aspects théo­riques, Eugène Varlin est sur­tout, et tou­jours, dans l’ac­tion, et du côté de la pra­tique. Et très effi­ca­ce­ment.

Par exemple ?

Au cours d’une grande grève du bâti­ment à Genève en 1868, il a réus­si à col­lec­ter et à envoyer 10 000 francs aux gré­vistes suisses. Cette somme impor­tante a été col­lec­tée sou à sou auprès de tra­vailleurs gagnant envi­ron 3 francs par jour. Elle a per­mis aux gré­vistes de « tenir » et a contri­bué à la légende selon laquelle l’Internationale avait des mil­lions ! La réflexion théo­rique d’Eugène Varlin s’en­ra­cine dans les luttes. Les grèves sont le plus sou­vent des batailles « per­dues » par les tra­vailleurs, mais ils y apprennent la soli­da­ri­té et l’or­ga­ni­sa­tion, com­prend-il vite, alors que la « théo­rie » prou­dho­nienne était contre la grève. Les années 1860, en France, sont une sorte de début, d’ap­pren­tis­sage du mou­ve­ment ouvrier orga­ni­sé. Ils ont tout à apprendre, et Eugène Varlin apprend.

Louise Michel (DR)

Dans L’Imaginaire de la Commune, Kristin Ross avance qu’on ne peut qu’être frap­pé « du peu d’attention qu’a reçue la pen­sée com­mu­narde », y com­pris chez ses sym­pa­thi­sants. Les canons, les bar­ri­cades, les com­bats et le mas­sacre de la Semaine san­glante expliquent-ils ce défi­cit ?

Je ne sais pas ce qu’est « la » pen­sée com­mu­narde. Celle de Ferré ? Celle de Delescluze ? Celle de Frankel ? Celle de Theisz ? Ou encore celle de Nathalie Lemel, enga­gée dans la lutte avec l’Union des femmes ? Ce qui rend l’his­toire de la Commune pas­sion­nante, c’est toute cette diver­si­té de pen­sées com­mu­nardes. De mon point de vue, le plus inté­res­sant, c’est ce qui se dit dans les clubs — je pense notam­ment au Club Ambroise et à son jour­nal Le Prolétaire. On y sou­haite voir les élus venir écou­ter le peuple et lui rendre compte : la sou­ve­rai­ne­té popu­laire ne se délègue pas, le peuple est las des sau­veurs, on trouve que les agents de la Commune sont trop payés, que les jour­na­listes font trop de phrases, qu’ils veulent enca­drer le peuple, on pro­teste contre la nomi­na­tion des offi­ciers par les auto­ri­tés mili­taires de la Commune (tous les res­pon­sables doivent être élus)… C’est le « sous-comi­té » dont ce club est issu qui a brû­lé la guillo­tine, un acte sym­bo­lique — au moment même où la Commune vote un décret qui pré­voyait la pos­sible exé­cu­tion d’o­tages. Le déve­lop­pe­ment des idées a été beau­coup étu­dié, notam­ment autour du cen­te­naire de la Commune en 1971, en un temps où l’im­por­tance des par­tis com­mu­niste et socia­liste fai­sait de l’hé­ri­tage de la Commune un enjeu poli­tique, mais on a peut-être un peu négli­gé ce qui se pas­sait dans la vie et dans la tête des Parisiens enga­gés dans le mou­ve­ment. La Commune, c’é­tait la joie, la fête : pour la pre­mière fois, ils ne sont plus la vile mul­ti­tude mais enfin des êtres humains, libres, beau­coup vont vivre cette liber­té et cette joie jus­qu’à se faire tuer.

« Nos plus sérieux enne­mis sont les répu­bli­cains modé­rés, les libé­raux de toutes sortes », avance Varlin en 1869. Quelle était sa concep­tion de la République ?

« La Commune, c’é­tait la joie, la fête : pour la pre­mière fois, ils ne sont plus la vile mul­ti­tude mais enfin des êtres humains, libres. »

Depuis 1789, la classe ouvrière monte au cré­neau, sou­vent aux bar­ri­cades ; elle fait des révo­lu­tions pour le béné­fice unique de la bour­geoi­sie. La Révolution fran­çaise, c’est la loi Le Chapelier qui, en 1791, avant la République, inter­dit grèves, asso­cia­tions, réunions d’ou­vriers. Cette loi reste en vigueur dans tous les régimes qui suivent, République de 1792, Empire napo­léo­nien, Restauration. En 1830, les ouvriers sont sur les bar­ri­cades, encore un coup pour rien, la « révo­lu­tion » abou­tit à la Monarchie de Juillet. La bour­geoi­sie répu­bli­caine de 1848 va encore plus loin, puisque les ouvriers, grâce aux­quels elle a pris le pou­voir après les jour­nées de février, sont mas­sa­crés en juin lors­qu’ils se révoltent pour récla­mer le droit au tra­vail… On com­prend que les ouvriers se méfient des répu­bli­cains bour­geois. D’ailleurs, les répu­bli­cains modé­rés et libé­raux de toute sorte, dont Eugène Varlin parle en 1869, sont effec­ti­ve­ment arri­vés au pou­voir en sep­tembre 1870 : ce sont ceux qui ont orga­ni­sé la guerre contre la Commune. La République, pour Varlin comme pour beau­coup de ses cama­rades, doit être démo­cra­tique et sociale, c’est « La Sociale ». Même si les moyens ne sont pas très pré­cis, il s’a­git de sup­pri­mer l’ex­ploi­ta­tion du tra­vail par le capi­tal. Remplacer la sacro-sainte « liber­té du tra­vail », que la bour­geoi­sie aime tant, par le « droit au tra­vail ». Et, pour imi­ter le slo­gan de l’Association inter­na­tio­nale, ce doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes.

« Bourgeois de la gauche et de la droite se valent », écrit-il encore 1869 : tous sont unis contre les socia­listes. Un an plus tard, il évoque « la déchéance défi­ni­tive de toute la gauche » et la décon­si­dé­ra­tion sou­hai­table « des hommes de la gauche ». On a presque oublié que le socia­lisme et la gauche n’ont pas tou­jours été des syno­nymes !

Le pre­mier texte de l’Association inter­na­tio­nale au bas duquel la signa­ture d’Eugène Varlin appa­raît, au milieu de beau­coup d’autres signa­tures, est un texte fran­che­ment ouvrié­riste. Il y est dit : « Les efforts [des tra­vailleurs] pour conqué­rir leur éman­ci­pa­tion ne doivent pas tendre à créer de nou­veaux pri­vi­lèges, mais à éta­blir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoirs, […] ils acceptent avec recon­nais­sance le concours dés­in­té­res­sé de tous les démo­crates ; mais que, vou­lant conser­ver à l’Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs et au futur congrès son carac­tère essen­tiel­le­ment ouvrier, [ils] déclarent en outre qu’aucun autre qu’un ouvrier ne pour­ra pour Paris exer­cer de fonc­tions nomi­na­tives dans ladite Association. » Ce que Marx a com­men­té ain­si : « Les ouvriers semblent s’être mis en tête d’exclure tout lite­ra­ry man1Homme de lettres., etc., ce qui est absurde, parce qu’ils en ont besoin pour la presse, mais ce qui est aus­si par­don­nable, vu les tra­hi­sons per­ma­nentes de ces lite­ra­ry men.2Marx et Engels, Correspondance, tome VIII, Éditions sociales, 1981. »

Émile Zola (DR)

Varlin n’a cer­tai­ne­ment jamais vu ce com­men­taire, mais je crois qu’en 1869 il avait déjà assez d’ex­pé­rience pour savoir que ces mes­sieurs de gauche ne vou­laient uti­li­ser les ouvriers que pour arri­ver au pou­voir. Et qu’ils allaient encore une fois les tra­hir. Les réunions publiques sont désor­mais auto­ri­sées ; socia­listes et répu­bli­cains bour­geois y par­ti­cipent et il est facile de voir ce que les uns et les autres veulent. Il me semble que le mot « gauche » est alors exclu­si­ve­ment par­le­men­taire. Un an après, en février 1870, les dépu­tés « de gauche », tels Jules Favre, sont bien aco­qui­nés avec le pou­voir impé­rial, comme le montre leur atti­tude au Corps légis­la­tif à pro­pos de l’as­sas­si­nat de Victor Noir et de l’ar­res­ta­tion d’Henri Rochefort3En jan­vier 1870, une polé­mique éclate entre Pierre Bonaparte, parent de l’Empereur, et un jour­nal corse. Reprise par le jour­na­liste Henri Rochefort dans La Marseillaise, elle enfle jus­qu’à ce que Rochefort envoie ses témoins pro­vo­quer Bonaparte en duel. Paul Grousset, jour­na­liste, s’en prend lui aus­si au proche de l’Empereur et envoie deux témoins, dont Victor Noir, jour­na­liste éga­le­ment. L’entrevue tourne mal ; Noir est mor­tel­le­ment bles­sé par Bonaparte. Le 12 jan­vier, ses obsèques sont sui­vies par 100 000 per­sonnes : Louise Michel et Eugène Varlin sont pré­sents. Pierre Bonaparte n’est pas inquié­té par la jus­tice, tan­dis qu’Henri Rochefort est arrê­té.. S’ajoute un com­men­taire un peu radi­cal sur la for­mu­la­tion de votre ques­tion : il me semble que « socia­lisme » est deve­nu syno­nyme de « gauche » quand « socia­liste » est entré dans le nom d’un par­ti poli­tique… En lisant Varlin, il faut entendre « socia­liste » au sens de « pour la révo­lu­tion sociale ».

Émile Zola a cou­vert la Commune en tant que jour­na­liste. Il n’en finit pas d’injurier les com­mu­nards et de sou­hai­ter que « l’ordre » soit réta­bli, entendre que l’armée ouvre le feu, et de répé­ter que la Commune ne légue­ra rien à la pos­té­ri­té, à part de « la boue ». Zola passe pour­tant pour le chantre du pro­gres­sisme : la Commune est-elle à ce point négli­gée pour que sa posi­tion ne lui fasse pas ombrage et, plus encore, soit igno­rée de la plu­part des gens ?

« Zola a écrit la chose la plus ignoble que j’ai lue sur les com­mu­nards — il y en a pour­tant eu de belles ! »

Il a même écrit la chose la plus ignoble que j’ai lue sur les com­mu­nards — il y en a pour­tant eu de belles ! Juste après la Semaine san­glante, des mil­liers de cadavres jonchent les rues de Paris : « […] les ban­dits vont empes­ter la grande cité de leurs cadavres — jusque dans leur pour­ri­ture ces misé­rables nous feront du mal […]4Dans un recueil d’articles, parus dans les jour­naux La Cloche et Le Sémaphore de Marseille au prin­temps 1871. ». Émile Zola a été un incon­tes­table et cou­ra­geux défen­seur des droits de l’Homme, en par­ti­cu­lier grâce au rôle de son « J’accuse » dans la défense de Dreyfus. Je ne sais pas si cela en fait un chantre du pro­gres­sisme, mais il n’a cer­tai­ne­ment jamais été un chantre de la classe ouvrière ! Sa posi­tion sur la Commune est très cohé­rente avec ce qu’il écrit sur la classe ouvrière, par exemple dans ce « roman anti­peuple », comme disait Paule Lejeune, qu’est Germinal : « C’était la vision rouge de la révo­lu­tion qui les empor­te­rait tous, fata­le­ment, par une soi­rée san­glante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débri­dé, galo­pe­rait ain­si sur les che­mins ; et il ruis­sel­le­rait du sang des bour­geois, il pro­mè­ne­rait des têtes, il sème­rait l’or des coffres éven­trés. Les femmes hur­le­raient, les hommes auraient des mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. Oui, ce seraient les mêmes gue­nilles, le même ton­nerre de gros sabots, la même cohue effroyable, de peau sale, d’haleine empes­tée, balayant le vieux monde sous leur pous­sée débor­dante de bar­bares. Des incen­dies flam­be­raient, on ne lais­se­rait pas debout une pierre des villes, on retour­ne­rait à la vie sau­vage dans les bois, après le grand rut, la grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflan­que­raient les femmes et vide­raient les caves des riches. Il n’y aurait plus rien, plus un sou des for­tunes, plus un titre des situa­tions acquises, jusqu’au jour où une nou­velle terre repous­se­rait peut-être.5Paule Lejeune, Germinal : un roman anti­peuple, L’Harmattan, 2003. »

Dans ses Souvenirs d’un révo­lu­tion­naire, Gustave Lefrançais parle de « l’abominable exé­cu­tion de notre brave Varlin ». Vous res­tez très sobre sur le sujet — tout comme vous avan­cez, sur votre site consa­cré à la Commune, que vous ne ferez pas le récit de tel ou tel assas­si­nat. Tout comme, dans le récit que vous consa­crez à votre père, Une vie brève, vous ne sou­hai­tez pas abor­der « ni le mar­tyr, ni sa mort »…

De même que dans Comme une rivière bleue… Dans l’his­toire de la Commune, ce qui m’in­té­resse, c’est le mou­ve­ment, la vie, la révo­lu­tion qui passe, tran­quille et belle comme une rivière bleue — ce qu’é­crit Vallès le jour des élec­tions com­mu­nales —, la joie, la fête, le désir de chan­ger le monde. Dans le cas d’Eugène Varlin, le prêtre qui l’a dénon­cé, le lieu­te­nant qui vole sa montre, les bonnes gens qui lui lancent des pierres dans les rues escar­pées de Montmartre qui lui forment comme un che­min de croix, plus le « beau visage d’a­pôtre », c’est trop. On ne peut pas réduire son his­toire, ni celle de la Commune, ni celle de qui que ce soit, à sa mort, aus­si hor­rible et glo­rieuse qu’elle ait été. C’est la vie que j’ai lue et la per­son­na­li­té que j’ai devi­née dans l’ar­ticle « Notre for­mat », dont nous par­lions, qui m’a per­mis de dépas­ser cette image de Christ laïque et de m’in­té­res­ser à l’ou­vrier relieur, au gré­viste, au cor­res­pon­dant de l’Internationale, à l’homme, enfin, très secret, puisque on sait fina­le­ment très peu de choses de lui.

Jules Vallès (DR)

D’ailleurs, sait-on pour­quoi il est tom­bé, lui, aux mains de la troupe ?

Ceux qui étaient avec lui sur la bar­ri­cade de la rue de la Fontaine-au-Roi ont tous réus­si à s’é­chap­per et à se cacher — même si Ferré a été rat­tra­pé. Pas lui. Un peu de spé­cu­la­tion, pour finir, alors ! Ce livre sur Varlin n’en com­porte pas, même dans ses par­ties bio­gra­phiques. Je vais donc cher­cher un peu de fic­tion ailleurs, dans un roman ; c’est un pas­sage de Comme une rivière bleue. « Il quitte la rue de la Fontaine-au-Roi. Sans doute gagne-t-il la rue des Trois-Bornes par la cité Holzbacher. Lave-t-il ses mains noir­cies de poudre ? Il se change quelque part, ou alors il est recon­nu par un ano­nyme qui lui prête sa veste de velours pour rem­pla­cer sa vareuse de vain­cu pleine de sang. Il est en civil lors­qu’on l’ar­rête. On ne peut même pas dire qu’il erre dans Paris. Peut-être au contraire marche-t-il tout droit, le canal, la rue des Vinaigriers, le pas­sage du Désir, la rue de Paradis — ces noms… Place Cadet, il s’ar­rête. Il ne se cache pas. Il est cer­tai­ne­ment épui­sé. Nous n’a­vons pas été dignes de leur espé­rance et de leur joie, notre échec les a menés au mas­sacre, à qui bon ten­ter de ne pas mou­rir avec eux ? » Eugène Varlin est mort. La Commune n’est pas morte, dit-on. En tout cas, les écrits res­tent, et ceux d’Eugène Varlin sont bien vivants !


Photographie de ban­nière : barri­cade porte Maillot, le 14 mai 1871 à 5 heures du matin, col­lec­tion Serge Kakou
Illustration de vignette : Fred Sochard, 2019


REBONDS

☰ Lire notre article « Zola contre la Commune », Émile Carme, mars 2019
☰ Lire notre article « Élisée Reclus, vivre entre égaux », Roméo Bondon, sep­tembre 2017
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais » (Memento), juin 2017
☰ Lire notre « Abécédaire de Louise Michel », mars 2017
☰ Lire notre article « Gauche & droite : le couple des pri­vi­lé­giés », Émile Carme, février 2016
☰ Lire notre article « Victor Hugo, la grande prose de la révolte », Alain Badiou, juin 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Mathieu Léonard : « Vive la Première Internationale ! », mai 2015

NOTES   [ + ]

1.Homme de lettres.
2.Marx et Engels, Correspondance, tome VIII, Éditions sociales, 1981.
3.En jan­vier 1870, une polé­mique éclate entre Pierre Bonaparte, parent de l’Empereur, et un jour­nal corse. Reprise par le jour­na­liste Henri Rochefort dans La Marseillaise, elle enfle jus­qu’à ce que Rochefort envoie ses témoins pro­vo­quer Bonaparte en duel. Paul Grousset, jour­na­liste, s’en prend lui aus­si au proche de l’Empereur et envoie deux témoins, dont Victor Noir, jour­na­liste éga­le­ment. L’entrevue tourne mal ; Noir est mor­tel­le­ment bles­sé par Bonaparte. Le 12 jan­vier, ses obsèques sont sui­vies par 100 000 per­sonnes : Louise Michel et Eugène Varlin sont pré­sents. Pierre Bonaparte n’est pas inquié­té par la jus­tice, tan­dis qu’Henri Rochefort est arrê­té.
4.Dans un recueil d’articles, parus dans les jour­naux La Cloche et Le Sémaphore de Marseille au prin­temps 1871.
5.Paule Lejeune, Germinal : un roman anti­peuple, L’Harmattan, 2003.
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.