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Rosa Luxemburg et l’ombre de la Commune


Texte inédit pour le site de Ballast

Cette année, voi­ci qu’on célèbre les 150 ans de la Commune et de Rosa Luxemburg. Juste avant d’être assas­si­née par la répres­sion social-démo­crate alle­mande, le 15 jan­vier 1919, la Polonaise de nais­sance publiait, dans le jour­nal de la Ligue spar­ta­kiste, un article ciblant les par­ti­sans de « l’ordre ». Ceux qui venaient d’é­cra­ser par la force armée le sou­lè­ve­ment popu­laire alle­mand ; ceux qui, un demi-siècle plus tôt, avaient réduit la Commune de Paris à néant. Cette réfé­rence semble han­ter l’œuvre de la mili­tante, théo­ri­cienne et éco­no­miste mar­xiste. « L’héritage de Rosa Luxemburg peut être impor­tant pour notre mou­ve­ment à bien des égards », a récem­ment avan­cé le socio­logue et phi­lo­sophe Michael Löwy. Saisissons ici ce double héri­tage. ☰ Par Émile Carme


[lire le cin­quième volet de notre semaine « La Commune a 150 ans »]


De ses grosses mains, l’Europe a mis en terre ses reje­tons. Les tra­vailleurs, a‑t-on dit, n’a­vaient pas de patrie ; les patries jetèrent pour­tant les tra­vailleurs les uns contre les autres : leurs crânes firent en se cognant des bruits qu’on enten­dit aux quatre coins du monde. Dans une forêt de hêtres et de chênes que le soleil n’é­claire pas encore, un trou de ver­dure voit le bas d’une page s’as­som­brir de signa­tures. Dans l’encre noire, l’Allemagne avoue sa défaite. On écoute cloches et clai­rons rem­plir de joie la France entière. L’empereur alle­mand vient d’ab­di­quer et, à Berlin, on vient de pro­cla­mer la République depuis un bal­con du palais du Reichstag — par « on », il faut se figu­rer le porte-voix du Parti social-démo­crate : c’est qu’il s’a­gis­sait pour Scheidemann de repous­ser les sirènes de la Révolution russe nais­sante, donc d’en­rayer les muti­ne­ries, les grèves, les occu­pa­tions, les colonnes d’ou­vriers, les comi­tés et les conseils qui allaient gran­dis­sant dans le pays. Tout ce raf­fut, en pleine défaite, ne lui disait rien qui vaille. Pis : voi­là que, ici, là, les dra­peaux rouges pre­naient le vent à témoin. Alors, à la hâte, le social-démo­crate a oppo­sé au peuple révol­té la République — de bonne famille, s’en­tend : Parlement, dépu­tés, cos­tumes trois pièces.

« Alors, à la hâte, le social-démo­crate a oppo­sé au peuple révol­té la République. »

Deux heures plus tard, l’an­cien dépu­té Karl Liebknecht annon­çait à son tour l’a­vè­ne­ment de la République. Il a 47 ans ; il a connu la pri­son pour avoir refu­sé de se battre contre les tra­vailleurs fran­çais ; il a cofon­dé la Ligue spar­ta­kiste quatre ans plus tôt, en sa qua­li­té de social-démo­crate défro­qué et aux côtés de Rosa Luxemburg. « Camarades, je pro­clame la République socia­liste alle­mande libre qui réuni­ra tous les Allemands dans laquelle il n’y aura plus de bour­geoi­sie, ni de chefs, ni de ser­vi­teurs ; dans laquelle tout tra­vailleur rece­vra un salaire juste pour son tra­vail. Le règne du capi­ta­lisme qui a trans­for­mé le conti­nent euro­péen en un marais de sang est bri­sé1. » Assurément, le ton était bien dif­fé­rent. On a alors aper­çu l’empereur ficher le camp à bord de quelque train à des­ti­na­tion de la Hollande — puis on a jeté des pierres sur l’empereur. Un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire a pris place ; les spar­ta­kistes ont refu­sé d’y sié­ger ; et voi­là que la République, celle-là de bonne famille, signe l’ar­mis­tice dans le trou de ver­dure le lun­di 11 novembre 1918.

Sitôt, le gou­ver­ne­ment négo­cie avec le patro­nat de quoi tem­pé­rer la rue ouvrière. À croire que cela ne suf­fit pas : des marins se mutinent par mil­liers, le palais de la Chancellerie est assié­gé, des coups de feu sont échan­gés. « Socialisme ou retom­bée dans la bar­ba­rie2 ! », lance Luxemburg par voie de presse. Le 1er jan­vier 1919, le Parti com­mu­niste est fon­dé en vue de pro­lon­ger la Ligue : elle en a rédi­gé le pro­gramme et, dans la droite ligne de ses écrits anté­rieurs contre le « règne de la ter­reur3 » léni­niste4, fait col­lec­ti­ve­ment enté­ri­ner l’i­dée que « La révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne n’a nul besoin de la ter­reur pour réa­li­ser ses objec­tifs. Elle hait et abhorre l’as­sas­si­nat5 ». Ainsi la République des Conseils sera-t-elle la forme à bâtir. Des rédac­tions de jour­naux sont occu­pées, un demi-mil­lion de tra­vailleurs se mettent en grève, Liebknecht appelle à ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment tran­si­toire (contre l’a­vis ini­tial de Luxemburg, jugeant la chose par trop pré­ma­tu­rée et urbaine6). Dans les rues, la lutte est désor­mais à mort. Les sociaux-démo­crates ont mobi­li­sé les Corps francs — une milice para­mi­li­taire qui gros­si­ra les rangs nazis — pour anéan­tir le sou­lè­ve­ment : on compte une cen­taine de morts, côté insur­gés ; une petite dizaine, côté armée. Le 12 jan­vier, l’ordre règne.

[Poste de commandement dans la Frankfurter Allee, à Berlin, pendant le soulèvement spartakiste de janvier 1919 (Imago)]

Deux jours plus tard, dans le qua­tor­zième numé­ro du jour­nal spar­ta­kiste Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), on lit sous la plume de Rosa Luxemburg : « Qui n’é­vo­que­rait l’i­vresse de la meute des par­ti­sans de l’ordre, la bac­cha­nale de la bour­geoi­sie pari­sienne dan­sant sur les cadavres des com­bat­tants de la Commune, cette bour­geoi­sie qui venait de capi­tu­ler lâche­ment devant les Prussiens et de livrer la capi­tale à l’en­ne­mi exté­rieur après avoir levé le pied ? Mais quand il s’est agi d’af­fron­ter les pro­lé­taires pari­siens affa­més et mal armés, d’af­fron­ter leurs femmes sans défense et leurs enfants, ah comme le cou­rage viril des fils de bour­geois, de cette jeu­nesse dorée, comme le cou­rage des offi­ciers a écla­té ! Comme la bra­voure de ces fils de mars, qui avaient cas­sé devant l’en­ne­mi exté­rieur, s’est don­né libre cours dans ces atro­ci­tés bes­tiales, com­mises sur des hommes sans défense, des bles­sés et des pri­son­niers7 ! » Le len­de­main, Liebknecht est abat­tu ; Luxemburg reçoit une balle dans la tempe avant d’être jetée dans un canal de la capi­tale. Son meur­trier devien­dra ban­quier en Finlande puis Hitler indem­ni­se­ra les dif­fé­rents res­pon­sables de leur exé­cu­tion — il sera pro­mu colo­nel durant la Seconde Guerre mon­diale et mour­ra en 1982.

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« Son meur­trier devien­dra ban­quier en Finlande puis Hitler indem­ni­se­ra les dif­fé­rents res­pon­sables de leur exécution. »

À la veille d’être assas­si­née, l’é­chec de la Révolution alle­mande consom­mé, c’est donc à la Commune que songe encore Rosa Luxemburg. « Encore », oui, car ce n’est pas, tant s’en faut, la pre­mière fois qu’elle en convie le sou­ve­nir : on peut même faire état d’un fil d’Ariane, jamais rom­pu au long d’une abon­dante œuvre écrite.

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De pas­sage à Paris en 1894, la jeune femme, récente cofon­da­trice du SDKP (le par­ti Social-démo­cra­tie du royaume de Pologne), vient de fêter ses 24 ans ; elle assiste à la célé­bra­tion de l’an­ni­ver­saire de la Commune, qu’elle com­mente sans tar­der dans sa cor­res­pon­dance : « très minable8 ». « Leurs dis­cours étaient plu­tôt plats, sur­tout celui de Lafargue9. » L’intéressé, gendre de Marx, est l’une des voix fameuses du Parti ouvrier fran­çais, créé par ses soins aux côtés de Jules Guesde. Elle cor­rige éga­le­ment le manus­crit d’un cama­rade du nom de Boris Kritchevski, consa­cré à la Commune, et, dans une lettre qu’elle lui adresse, tient à noti­fier : « Je pro­pose d’ajouter un petit pas­sage pour dire que la Commune n’a pas pu alors intro­duire le socia­lisme pour des rai­sons internes, sur­tout à cause de la façon dont était posée la ques­tion ouvrière en France, dans toute l’Europe et en Amérique10. » De retour à Paris l’an­née sui­vante, elle prend part à un ban­quet mémo­riel orga­ni­sé par des mili­tants gues­distes ; elle y écoute Zéphirin Camélinat, ancien com­mu­nard exi­lé en Grande-Bretagne au len­de­main de la Semaine san­glante et désor­mais can­di­dat socia­liste indé­pen­dant, faire le récit de ses souvenirs11.

[Conseils de soldats, à Berlin, durant la Révolution allemande (Picture-alliance | akg)]

Quatre ans ensuite paraît son ouvrage Réforme sociale ou Révolution ? : un recueil d’ar­ticles publiés dans un quo­ti­dien socia­liste alle­mand. Propos polé­mique s’il en est, puisque Rosa Luxemburg dis­cute les thèses énon­cées par Eduard Bernstein, figure de la social-démo­cra­tie alle­mande, lui aus­si réfu­gié Outre-Manche. C’est que l’homme fait montre, chaque jour pas­sant, d’une prise de dis­tance tou­jours plus franche d’a­vec le mar­xisme. « Aujourd’hui, aucun socia­liste fai­sant usage de sa rai­son ne rêve d’une vic­toire immi­nente du socia­lisme grâce à une révo­lu­tion vio­lente12 », assure-t-il à pré­sent. En lieu et place, Bernstein loue les réformes ; Luxemburg s’é­lève : il en va là de « l’exis­tence tout entière du mou­ve­ment socia­liste ». La charge se fait non sans piquant : « Il était réser­vé à Bernstein de consi­dé­rer la mare aux gre­nouilles du par­le­men­ta­risme bour­geois comme l’instrument appe­lé à réa­li­ser le bou­le­ver­se­ment social le plus for­mi­dable de l’Histoire, à savoir la trans­for­ma­tion des struc­tures capi­ta­listes en struc­tures socia­listes13. » Mais on lit, quelques lignes plus avant : 

[L]a prise du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat, c’est-à-dire par une grande classe popu­laire, ne se fait pas arti­fi­ciel­le­ment. Sauf en cer­tains cas excep­tion­nels — tels que la Commune de Paris, où le pro­lé­ta­riat n’a pas obte­nu le pou­voir au terme d’une lutte consciente, mais où le pou­voir lui est échu comme un bien dont per­sonne ne veut plus — la prise du pou­voir poli­tique implique une situa­tion poli­tique et éco­no­mique par­ve­nue à un cer­tain degré de matu­ri­té. C’est là toute la dif­fé­rence entre des coups d’État de style blan­quiste, accom­plis par « une mino­ri­té agis­sante », déclen­chés à n’importe quel moment, et en fait, tou­jours inop­por­tu­né­ment, et la conquête du pou­voir poli­tique par la grande masse popu­laire consciente […].

« Sous le nom d’Anna Matschke, Rosa Luxemburg a ten­té de prendre part au sou­lè­ve­ment — en vain. »

Il s’a­git donc, dans le sillage d’Engels, de récu­ser la stra­té­gie blan­quiste (des idées « net­te­ment péri­mées14 », assu­rait ce der­nier en 1874) et d’op­po­ser, à l’ac­tion mino­ri­taire avant-gar­diste, le grand nombre comme seule force révo­lu­tion­naire. Une décen­nie passe ; son nom s’im­pose comme l’un de ceux qui font le socia­lisme euro­péen. Luxemburg mul­ti­plie les inter­ven­tions dans la presse et dis­pense des cours au nom du Parti social-démo­crate alle­mand. Dans un texte inti­tu­lé « Martinique », paru le 15 mai 1902, elle revient sur l’é­rup­tion vol­ca­nique de la mon­tagne Pelée, à Saint-Pierre, que ce début de mois a connue. Environ 30 000 morts. La socia­liste, cri­tique réso­lue du colo­nia­lisme, retrace pour l’oc­ca­sion la prise de pos­ses­sion des Antilles par l’État impé­ria­liste fran­çais : « Nul vol­can n’y a ouvert son cra­tère, ce sont les bouches des canons fran­çais qui ont semé la mort et la déso­la­tion. Les tirs de l’artillerie fran­çaise ont balayé des mil­liers de vies humaines de la sur­face de la terre jusqu’à ce que ce peuple libre se pros­terne face contre terre et que la reine des sau­vages soit traî­née, comme tro­phée, dans la Cité des Lumières15. » Elle iro­nise — c’est même tout l’ob­jet de son article — contre les larmes sou­daines d’une République qui, pour­tant, conquit tant et plus sans en ver­ser jamais ; qui, pour­tant, mas­sa­cra le peuple com­mu­nard sans en ver­ser non plus.

Et nous vous avons vus, vous aus­si, oh République, en larmes ! C’était le 23 mai 1871, quand le soleil glo­rieux du prin­temps brillait sur Paris, des mil­liers d’êtres humains pâles dans des vête­ments de tra­vail étaient enchaî­nés ensemble dans les rues, dans les cours de pri­son, corps contre corps et tête contre tête ; les mitrailleuses fai­saient cré­pi­ter par les meur­trières leurs museaux san­gui­naires. Aucun vol­can n’a­vait écla­té, aucun jet de lave n’a­vait été ver­sé. Vos canons, République, ont tiré sur la foule com­pacte, pous­sant des cris de dou­leur — plus de 20 000 cadavres ont recou­vert les trot­toirs de Paris !

Huit ans après. Le peuple s’est sou­le­vé en Russie et la troupe a fait feu : des mil­liers de morts ; sous le nom d’Anna Matschke, Rosa Luxemburg a ten­té de prendre part au sou­lè­ve­ment — en vain ; elle fut arrê­tée, frô­la la peine capi­tale et, reve­nue en Allemagne, pas­sa deux mois en pri­son pour avoir enjoint les pro­lé­taires alle­mands à suivre leurs frères et sœurs russes ; sou­cieuse de tirer les leçons de la révo­lu­tion man­quée de 1905, elle a publié Grève de masse, Parti et syn­di­cat, cri­ti­quant tout à la fois les anar­chistes (un « Lumpenproletariat » inca­pable de pen­ser « la triste réa­li­té mépri­sée16 ») et le rejet social-démo­crate de l’i­dée de grève géné­rale (qu’elle pro­meut, donc, sous l’ap­pel­la­tion de « grève de masse »). Nous voi­ci le 17 avril 1910 et la native de Zamość donne un dis­cours dans quelque théâtre de Francfort :

Combien de fois y ont-ils essayé de noyer dans le sang le pro­lé­ta­riat nais­sant, le socia­lisme ! Dans le ter­rible mas­sacre de juin 1848, l’ap­pel du pro­lé­ta­riat pour une « République sociale » devait être étouf­fé. Mais vingt-deux ans plus tard, le dra­peau du socia­lisme était à nou­veau vic­to­rieux dans la Commune de Paris. Puis vint la revanche du sou­lè­ve­ment de la Commune, la cruelle bou­che­rie de mai 1871. Des dizaines de mil­liers de morts17 et de vivants furent enter­rés dans une fosse com­mune, dans le grand cime­tière pari­sien du Père-Lachaise. Une grande pelouse nue et usée au fond du cime­tière, un mur nu sur lequel pendent aujourd’­hui quelques simples cou­ronnes rouges, blan­chies par la pluie comme empor­tées par des ruis­seaux de larmes, voi­là tout ce qui res­tait de la Commune de Paris dans un pre­mier temps18.

[Combats de rue entre spartakistes et Corps francs, Berlin, janvier 1919]

Le 18 mars 1912, jour anni­ver­saire du sou­lè­ve­ment de Paris, elle publie dans les colonnes du jour­nal Die Gleichheit (L’Égalité), fondé par la fémi­niste mar­xiste Clara Zetkin, une ode à la Commune — laquelle reprend pour par­tie son dis­cours. Comme de cou­tume, la plume est épique.

L’Histoire déli­vra, au mois de mars, un autre ensei­gne­ment impor­tant aux pro­lé­taires en lutte. Le 18 mars 1871, le pro­lé­ta­riat pari­sien s’empara du pou­voir dans la capi­tale fran­çaise, aban­don­née par la bour­geoi­sie et mena­cée par les Prussiens ; il ins­tau­ra le gou­ver­ne­ment de la glo­rieuse Commune. La direc­tion paci­fique et bien­fai­sante des tra­vailleurs aux com­mandes de l’État, après que ses classes domi­nantes l’avaient jeté dans la tour­mente d’une guerre cri­mi­nelle et de défaites dévas­ta­trices, ne dura que deux mois. La lâche bour­geoi­sie fran­çaise, qui avait fui devant l’ennemi étran­ger, se res­sai­sit dès le mois de mai et fit alliance avec lui pour mener un com­bat à mort contre “l’ennemi inté­rieur”, contre les tra­vailleurs pari­siens. Au cours de la “Semaine san­glante”, la Commune pro­lé­ta­rienne s’acheva dans un mas­sacre effroyable, sous des ruines fumantes, sous des mon­tagnes de cadavres, sous les gémis­se­ments des vivants enter­rés avec les morts, sous les orgies de la bour­geoi­sie ivre de ven­geance19.

« À l’ins­tar des capi­ta­listes et des natio­na­listes, les sociaux-démo­crates alle­mands ont voté les cré­dits nécessaires. »

Et voi­ci « la ter­rible catas­trophe20 » : la guerre. À l’ins­tar des capi­ta­listes et des natio­na­listes, les sociaux-démo­crates alle­mands ont voté les cré­dits néces­saires ; ain­si la Ligue spar­ta­kiste, scis­sion de l’aile gauche du Parti, est-elle née. « Si on attend de nous que nous bran­dis­sions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : Nous ne le ferons pas21 », jure Rosa Luxemburg. Elle est donc empri­son­née. Au prin­temps 1915, elle mul­ti­plie du fond de sa cel­lule les réfé­rences aux 72 jours pari­siens dans ce qui devien­dra bien­tôt l’o­pus­cule La Crise de la social-démo­cra­tie. Elle pren­dra le nom de plume Junius ; Lénine, mal­gré quelques réserves, qua­li­fie­ra la publi­ca­tion clan­des­tine d’« excellent ouvrage mar­xiste22 ».

La chute de la Commune de Paris avait scel­lé la pre­mière phase du mou­ve­ment ouvrier euro­péen et la fin de la Première Internationale. À par­tir de là com­men­ça une phase nou­velle. […] La guerre de 1870 et la défaite de la Commune de Paris avaient dépla­cé vers l’Allemagne le centre de gra­vi­té du mou­ve­ment ouvrier euro­péen. […] Les com­bat­tants des jour­nées de Juin, les vic­times de la Commune, les mar­tyrs de la Révolution russe — quelle ronde sans fin de spectres san­glants ! Mais ces hommes-là sont tom­bés au champ d’hon­neur, ils sont, comme Marx l’é­cri­vit à pro­pos des héros de la Commune, « ense­ve­lis à jamais dans le grand cœur de la classe ouvrière ». Maintenant, au contraire, des mil­lions de pro­lé­taires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fra­tri­cide, de l’au­to­mu­ti­la­tion, avec aux lèvres leurs chants d’es­claves. Il a fal­lu que cela aus­si ne nous soit pas épar­gné. Vraiment nous sommes pareils à ces Juifs que Moïse a conduits à tra­vers le désert23.

Ou bien, plus loin, hui­tième partie :

La sai­gnée de la bou­che­rie de Juin avait para­ly­sé le mou­ve­ment ouvrier fran­çais pour une quin­zaine d’an­nées. La sai­gnée du car­nage de la Commune l’a encore retar­dé de dix ans. Ce qui a lieu main­te­nant est un mas­sacre mas­sif sans pré­cé­dent qui réduit de plus en plus la popu­la­tion ouvrière adulte de tous les pays civi­li­sés qui font la guerre à n’être plus com­po­sée que de femmes, de vieillards et d’in­firmes. C’est une sai­gnée qui risque d’é­pui­ser mor­tel­le­ment le mou­ve­ment ouvrier euro­péen. Encore une guerre de ce genre, et les pers­pec­tives du socia­lisme sont enter­rées sous les ruines entas­sées par la bar­ba­rie impérialiste.

[Combattants spartakistes devant la maison d'édition Rudolf Mosse, à Berlin, en janvier 1919 (Berliner Verlag | Archiv)]

Dans l’Aisne, la bataille a tout d’une bou­che­rie ; Pétain rem­place le géné­ral Nivelle ; les pre­miers actes de déso­béis­sance sur­viennent. Rosa Luxemburg écrit, en ce mois de mai 1917, dans le cin­quième numé­ro de Spartakusbriefe (Les lettres de Spartacus) :

Le sou­ve­nir de la Commune de Paris est encore trop frais. Et sur­tout — chas­sez le natu­rel, il revient au galop. En Allemagne pré­ci­sé­ment, la guerre mon­diale a déchaî­né l’or­gie de la réac­tion, révé­lé la toute puis­sance du mili­ta­risme, démas­qué la force appa­rente de la classe ouvrière alle­mande, démon­tré la fra­gi­li­té et le néant du fon­de­ment de la pré­ten­due « liber­té poli­tique », si bien qu’elle a ren­du les pers­pec­tives de ce côté-là à la fois inquié­tantes et tra­giques24.

L’année sui­vante, elle rédige ce qui devien­dra, après sa mort, « Fragment sur la guerre, la ques­tion natio­nale et la révolution ».

[L]a Révolution russe a com­mu­ni­qué à toutes les classes pos­sé­dantes de tous les pays du monde, la panique, la haine farouche, ful­mi­nante, effré­née du spectre mena­çant de la dic­ta­ture poli­tique, une haine qui ne peut se mesu­rer qu’aux sen­ti­ments de la bour­geoi­sie pari­sienne pen­dant les mas­sacres de Juin et le car­nage de la Commune25.

« Et puis quelque chose comme 30 mil­lions de morts — 20 d’hu­mains, 11 d’animaux. »

L’armistice, enfin, est signé (une République de bonne famille, un trou de ver­dure, des signa­tures au bas d’une feuille). Et puis quelque chose comme 30 mil­lions de morts — 20 d’hu­mains, 11 d’animaux26. Bagatelle capi­ta­liste. Le dimanche 24 novembre 1918, elle dénonce, dans Die Rote Fahne, la poli­tique entre­prise par le pou­voir réfor­miste à l’en­droit de la contes­ta­tion alle­mande qui sur­git en ces jours. Elle convoque pour ce faire les bour­reaux bien connus de la Commune, des jour­nées de Juin et de l’Algérie.

Pour pro­té­ger le pal­la­dium de « l’ordre », à savoir la pro­prié­té pri­vée et le règne des classes, les classes pos­sé­dantes — qui, en mille ans d’Histoire, à la moindre rébel­lion de leurs esclaves, n’ont jamais recu­lé devant aucun acte de vio­lence ou d’in­fa­mie — ont depuis lors crié à la vio­lence et à la ter­reur — celles des esclaves. Les Thiers et les Cavaignac, qui ont tué des dizaines de mil­liers de pro­lé­taires pari­siens, hommes, femmes et enfants, dans la bou­che­rie de juin 1848, ont fait hur­ler le monde sur les pré­ten­dues « atro­ci­tés » com­mises par la Commune de Paris. […] Vous, mes­sieurs les bour­geois et vos ser­vi­teurs du capi­tal mori­bond de Vorwärts [jour­nal du Parti social-démo­crate, ndla], vous spé­cu­lez comme des ban­quiers sur la der­nière carte : sur l’i­gno­rance, sur l’i­nex­pé­rience poli­tique des masses. Vous guet­tez l’ins­tant ; vous convoi­tez les lau­riers des Thiers, des Cavaignac, des Galliffet27. C’est un jeu auda­cieux. Le jour et l’heure appar­tiennent à la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, au socia­lisme28.

[Combattants spartakistes devant la maison d'édition Rudolf Mosse, à Berlin, en janvier 1919 (Berliner Verlag | Archiv)]

Un mois plus tard. Dans la rue, la troupe tire sur les pro­tes­ta­taires ; au congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste alle­mand — du 31 décembre 1918 au 1er jan­vier 1919 —, Rosa Luxemburg cite la pré­face à l’édition alle­mande de 1872 du Manifeste de Marx et Engels, affir­mant que, « pour la pre­mière fois », la Commune remit « aux mains du pro­lé­ta­riat le pou­voir poli­tique », et recon­nais­sant le carac­tère par endroits « vieilli » de leur célèbre texte. « La Commune notam­ment, a démon­tré qu’il ne suf­fit pas que la classe ouvrière s’empare de la machine de l’État pour la faire ser­vir à ses propres fins », ajou­taient les deux théo­ri­ciens alle­mands. Dans quinze jours, Rosa Luxemburg sera tuée. Elle lance à l’as­sis­tance : « Le socia­lisme est deve­nu une néces­si­té, non seule­ment parce que le pro­lé­ta­riat ne veut plus vivre dans les condi­tions maté­rielles que lui réservent les classes capi­ta­listes, mais aus­si parce que nous sommes tous mena­cés de dis­pa­ri­tion si le pro­lé­ta­riat ne rem­plit pas son devoir de classe en réa­li­sant le socia­lisme29. »

Son por­trait a été pla­car­dé aux murs de Berlin. On réclame sa tête ; elle se cache dans un quar­tier cos­su de Wilmersdorf. Son ultime texte, « L’ordre règne à Berlin », paraît dans le jour­nal de la Ligue.

Que nous enseigne toute l’his­toire des révo­lu­tions modernes et du socia­lisme ? La pre­mière flam­bée de la lutte de classe en Europe s’est ache­vé par une défaite. Le sou­lè­ve­ment des canuts de Lyon, en 1831, s’est sol­dé par un lourd échec. Défaite aus­si pour le mou­ve­ment char­tiste en Angleterre. Défaite écra­sante pour la levée du pro­lé­ta­riat pari­sien au cours des jour­nées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une ter­rible défaite. La route du socia­lisme — à consi­dé­rer les luttes révo­lu­tion­naires — est pavée de défaites. Et pour­tant cette his­toire mène irré­sis­ti­ble­ment, pas à pas, à la vic­toire finale30 !

Demain, Rosa Luxemburg sera tuée.


[lire le sep­tième volet]


  1. Karl Liebknecht, Gesammelte Reden und Schriften, Dietz Verlag, 1971. Traduction : d.HG.
  2. « Que veut la Ligue spar­ta­kiste ? », Die rote Fahne, 14 sep­tembre 1918.
  3. La Révolution russe, cha­pitre 4, « La dis­so­lu­tion de l’Assemblée consti­tuante », publi­ca­tion post­hume.
  4. « Un monde doit être ren­ver­sé, mais chaque larme qui aurait pu être évi­tée est une accu­sa­tion ; et l’homme qui, se hâtant vers une tâche impor­tante, écrase par inad­ver­tance même un pauvre ver de terre com­met un crime », écrit-elle éga­le­ment dans son article « Un devoir d’hon­neur » (Die Rote Fahne, 18 novembre 1918).
  5. « Que veut la Ligue spar­ta­kiste ? », art. cit.
  6. Le 30 décembre 1918, elle déclare à ses cama­rades, lors du congrès fon­da­teur du Parti com­mu­niste alle­mand, que « le che­min à par­cou­rir est plus long que vous ne le sup­po­sez ». Cité par Gilbert Badia, Le Spartakisme, Éditions Otium, 2021, p. 307.
  7. « L’ordre règne à Berlin », Die Rote Fahne, n° 14, 14 jan­vier 1919.
  8. The Letters of Rosa Luxemburg, Georg Adler, Peter Hudis et Annelies Laschitza, Verso, 2013, p. 15. Nous tra­dui­sons.
  9. Ibid.
  10. Lettre publiée dans Vive la lutte ! Correspondance 1891–1914, François Maspero, 1975.
  11. Lettre du 18 mars 1895, The Letters of Rosa Luxemburg, op. cit., p. 25.
  12. Evolutionary Socialism: A Criticism and Affirmation [1899], B.W. Huebsch, 1909. Nous tra­dui­sons.
  13. « La conquête du pou­voir poli­tique », Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, avril 1899.
  14. « Le pro­gramme des émi­grés blan­quistes de la Commune », Der Volksstaat, n° 73, 26 juin 1874.
  15. « Martinique », Leipziger Volkszeitung, 15 mai 1902.
  16. Grève de masse, Parti et syn­di­cat, deuxième par­tie, 1906.
  17. La bataille des chiffres a long­temps fait rage. La mathé­ma­ti­cienne Michèle Audin a mené en 2021 une étude appro­fon­die aux édi­tions Libertalia : les « éva­lua­tions plus hautes, autour de 15 000 ou 20 000 morts, ne sont pas exa­gé­rées », assure-t-elle.
  18. « Der preußische Wahlrechtskampf und seine Lehren », 17 avril 1910. Nous traduisons.
  19. « Märzenstürme », Die Gleichheit, 18 mars 1912. Nous traduisons.
  20. Rosa Luxemburg, lettre à Franz Mehring, 27 février 1916.
  21. Discours devant le tri­bu­nal de Francfort, 20 février 1914.
  22. « À pro­pos de la bro­chure de Junius », juillet 1916.
  23. La Crise de la social-démo­cra­tie (ou Brochure du Junius), pre­mière par­tie, 1915.
  24. « La vieille taupe », Spartakusbriefe, n° 5, mai 1917.
  25. « Fragment sur la guerre, la ques­tion natio­nale et la révo­lu­tion » [1918], tra­duit d’a­près l’é­di­tion alle­mande de Die Russische Revolution, Europäische Verlagsanstalt, 1963
  26. Bilan humain : chiffres du centre Robert Schuman (par­mi les­quels 9,7 mil­lions de morts dans les rangs mili­taires — et, en tota­li­té, 21 mil­lions de bles­sés.) Bilan ani­mal : « Au niveau mon­dial, le conflit aurait fait envi­ron 11 mil­lions de morts chez les équi­dés. Au total, 100 000 chiens et 200 000 pigeons auraient péri. » [source]
  27. En mai 1905, elle l’é­vo­quait déjà dans un article paru dans le jour­nal Czerwony Sztandar : « [L]e géné­ral de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sau­vage et la plus cruelle, avaient écra­sé, en 1871, la glo­rieuse insur­rec­tion des ouvriers : la Commune de Paris ».
  28. « A Daring Game », Die Rote Fahne, n° 9, 24 novembre 1918. Nous tra­dui­sons.
  29. « Notre pro­gramme et la situa­tion poli­tique », dis­cours au congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste alle­mand (Ligue Spartacus), 31 décembre 1918 – 1er jan­vier 1919.
  30. « L’ordre règne à Berlin », art. cit.

REBONDS

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☰ Lire notre abé­cé­daire de Rosa Luxemburg, octobre 2016
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Au sommaire :
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