Louise Michel : tenir la lutte en pays colonisé


Plus de quatre mille com­mu­nards et com­mu­nardes sont envoyés en Nouvelle-Calédonie, colo­nie de l’État fran­çais depuis le milieu du XIXe siècle, afin d’y pur­ger leur peine — au bagne. Les révo­lu­tion­naires y retrouvent les « dépor­tés » de l’in­sur­rec­tion kabyle : un vaste sou­lè­ve­ment anti­co­lo­nia­liste qui écla­ta deux jours avant celui de la Commune de Paris. En 1878, les popu­la­tions indi­gènes méla­né­siennes — les « Canaques », écrit-on alors — se sou­lèvent à leur tour contre le sort qui leur est fait. La plu­part des com­mu­nards se ral­lient au pou­voir qui les a expé­diés à l’autre bout du monde ; plu­sieurs prennent même les armes pour mater la révolte : au nom de « la pro­tec­tion des Blancs », argue un membre de l’Internationale. Louise Michel est l’une des rares à s’op­po­ser à cette insup­por­table tra­hi­son de l’i­déal socia­liste ; mieux : elle prend fait et cause pour celles et ceux qui, comme elle, aspirent à la liber­té. « Qu’on en finisse avec la supé­rio­ri­té qui ne se mani­feste que par la des­truc­tion ! » Deux décen­nies plus tard, elle revient sur ces évé­ne­ments dans son livre La Commune : en voi­ci un extrait.


[lire le sixième volet de notre semaine « La Commune a 150 ans »]


« Comment n’êtes-vous pas avec eux, vous, les vic­times de la réac­tion, vous qui souf­frez de l’op­pres­sion et de l’in­jus­tice ! Est-ce que ce ne sont point nos frères ? Eux aus­si lut­taient pour leur indé­pen­dance, pour leur vie, pour la liber­té. Moi, je suis avec eux, comme j’é­tais avec le peuple de Paris, révol­té, écra­sé et vain­cu1. » Louise Michel

[Les Canaques] ne purent sup­por­ter les vexa­tions qu’on leur fai­sait endu­rer et enga­gèrent une révolte qui com­pre­nait plu­sieurs tribus.

Les colons (ceux que pro­té­geait l’adminis­tration, s’entend) avaient enle­vé une femme canaque. Leurs bes­tiaux allaient pâtu­rer jusque sur la porte des cases, on leur dis­tri­buait des terres ense­men­cées par les tri­bus — la plus brave de ces tri­bus, celle du grand chef Ataï, entraî­na les autres.

On envoya les femmes por­ter des patates, des taros, des ignames, dans les cavernes, la pierre de guerre fut déter­rée et le sou­lè­ve­ment com­mença ; du côté des Canaques, avec des frondes, des sagaies, des casse-tête ; du côté des Blancs, avec des obu­siers de mon­tagne, des fusils, tou­tes les armes d’Europe.

« Du côté des Canaques, avec des frondes, des sagaies, des casse-tête ; du côté des Blancs, avec des obu­siers de mon­tagne, des fusils, tou­tes les armes d’Europe. »

Il y avait près d’Ataï un barde d’un blanc oli­vâtre, tout tor­du, et qui chan­tait dans la bataille ; il était taka­ta, c’est-à-dire méde­cin, sor­cier, prêtre. Il est pro­bable que les préten­dus Albinos vus par Cook2 dans ces parages étaient quelques repré­sen­tants d’une race à sa fin, peut-être Arias, éga­rés au cours d’un voyage, ou sur­pris par une révo­lu­tion géo­lo­gique et dont Andia était le dernier.

Andia le taka­ta, qui chan­tait près d’Ataï, fut tué dans le com­bat ; son corps était tor­du comme les troncs de niaou­lis, mais son cœur était fier.

Circonstance étrange ! Une cor­ne­muse avait été faite par Andia, d’après les tra­di­tions de ses ancêtres. Mais sau­vage comme ceux avec qui il vivait, il l’avait faite de la peau d’un traître. Andia, ce barde à la tête énorme, à la taille de nain, aux yeux bleus pleins de lueurs, mou­rut pour la liber­té de la main d’un traître.

Ataï lui-même fut frap­pé par un traître.

Suivant la loi canaque, un chef ne peut être frap­pé que par un chef ou par procuration.

Nondo, chef ven­du à l’administration, don­na sa pro­cu­ra­tion à Segon en lui remet­tant l’arme qui devait tuer Ataï.

[Carte postale coloniale, 1900]

Entre les cases nègres et Amboa, Ataï avec quelques-uns des siens rega­gnait son cam­pe­ment quand se déta­chant de la colonne des Blancs, Segon indi­qua le grand chef recon­nais­sable à la blan­cheur de neige de ses cheveux.

Sa fronde rou­lée autour de sa tête, tenant de la main droite un sabre conquis sur les gen­darmes, de la gauche un toma­hawk, ses trois fils autour de lui et avec eux le barde Andia, qui se ser­vait de la sagaie comme d’une lance, Ataï fit face à la colonne des Blancs.

Il aper­çut Segon. — Ah ! dit-il, te voilà.

Le traître chan­ce­la sous le regard du vieux chef, mais vou­lant en finir, il lui lance une sagaie qui lui tra­verse le bras droit, Ataï alors lève le toma­hawk qu’il tenait du bras gauche. Ses fils tombent : l’un mort, les autres blessés.

Andia s’élance, criant : Tango ! tan­go ! Maudit ! mau­dit ! et tombe frap­pé à mort.

« Ataï aujourd’hui est ven­gé ; le traître qui prit part à la révolte avec les Blancs, dépos­sé­dé, exi­lé, com­prend son crime. »

Alors à coups de hache comme on abat un chêne, Segon frappe Ataï. Le vieux chef porte la main à sa tête à demi-déta­chée, et ce n’est qu’après plu­sieurs coups encore qu’il devient immobile.

Le cri de mort fut alors pous­sé par les Ca­naques, allant comme un écho à tra­vers les montagnes.

À la mort de l’officier fran­çais Gally Passebosc3, les Canaques saluèrent leur enne­mi de ce même cri de mort parce qu’avant tout, ils aiment les braves.

La tête d’Ataï fut envoyée à Paris ; je ne sais ce que devint celle d’Andia.

Que sur leur mémoire chante ce bardit4 d’Ataï.

Le taka­ta dans la forêt a cueilli l’adouéke, l’herbe de guerre, la branche des spectres.

Les guer­riers se par­tagent l’adouéke qui rend ter­rible et charme les blessures.

Les esprits soufflent la tem­pête, les esprits des pères, ils attendent les braves amis ou enne­mis ; les braves sont les bien­ve­nus par-delà la vie.

Que ceux qui veulent vivre s’en aillent. Voilà la guerre, le sang va cou­ler comme l’eau ; il faut que l’adouéke aus­si soit rouge de sang.

Ataï aujourd’hui est ven­gé ; le traître qui prit part à la révolte avec les Blancs, dépos­sé­dé, exi­lé, com­prend son crime.

[Carte postale coloniale, 1887]

Parmi les dépor­tés les uns pre­naient par­ti pour les Canaques, les autres contre. Pour ma part j’étais abso­lu­ment pour eux. Il en résul­tait entre nous de telles dis­cus­sions qu’un jour, à la baie de l’Ouest, tout le poste des­cen­dit pour se rendre compte de ce qui arri­vait. Nous n’étions que deux criant comme trente.

Les vivres nous étaient appor­tés dans la baie par les domes­tiques, des sur­veillants qui étaient Canaques ; ils étaient très doux, se dra­paient de leur mieux dans de mau­vaises gue­nilles et on aurait pu faci­le­ment les confondre pour la naï­ve­té et la ruse avec des pay­sans d’Europe.

Pendant l’insurrection canaque, par une nuit de tem­pête, j’entendis frap­per à la porte de mon com­par­ti­ment de la case. Qui est là ? deman­dai-je. — Taïau, répon­dit-on. Je recon­nus la voix de nos Canaques appor­teurs de vivres (taïau signi­fie ami).

« Parmi les dépor­tés les uns pre­naient par­ti pour les Canaques, les autres contre. Pour ma part j’étais abso­lu­ment pour eux. »

C’étaient eux, en effet ; ils venaient me dire adieu avant de s’en aller à la nage par la tem­pête rejoindre les leurs, pour battre méchants Blancs, disaient-ils.

Alors cette écharpe rouge de la Commune que j’avais conser­vée à tra­vers mille dif­fi­cul­tés, je la par­ta­geai en deux et la leur don­nai en souvenir.

L’insurrection canaque fut noyée dans le sang, les tri­bus rebelles déci­mées ; elles sont en train de s’éteindre, sans que la colo­nie en soit plus prospère.

Un matin, dans les pre­miers temps de la dépor­ta­tion, nous vîmes arri­ver dans leurs grands bur­nous blancs, des Arabes dépor­tés pour s’être, eux aus­si, sou­le­vés contre l’oppression. Ces Orientaux, empri­son­nés loin de leurs tentes et de leurs trou­peaux, étaient simples et bons et d’une grande jus­tice ; aus­si ne com­pre­naient-ils rien à la façon dont on avait agi envers eux.


[lire le hui­tième et der­nier volet]


Illustration de ban­nière : Native Revolt at New Caledonia, par Julian Rossi Ashton, 1878


  1. J. Baronnet, J. Chalou, Les Communards en Nouvelle-Calédonie. Histoire de la dépor­ta­tion, Mercure de France, 1987, p. 321.
  2. Navigateur bri­tan­nique (1728–1779). Il est le pre­mier Européen à se rendre en Nouvelle-Calédonie.
  3. Colonel et gou­ver­neur en Cochinchine en 1861. Il est tué en 1878, lors de l’in­sur­rec­tion kanak.
  4. Chant de guerre des anciens Germains.

REBONDS

☰ Lire notre article « Zola contre la Commune », Émile Carme, mars 2019
☰ Lire notre traduction "Anarchisme et révolution noire — par Lorenzo Kom’boa Ervin", décembre 2017
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais », juin 2017
☰ Lire notre abécédaire de Louise Michel, mars 2017
☰ Lire notre entretien avec Matthieu Renault : "C.L.R. James : révolution socialiste et anticolonialisme", décembre 2016
☰ Lire notre article "Tuer pour civiliser : au cœur du colonialisme", Alain Ruscio, novembre 2014
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