Sandra Lucbert : « L’art peut participer à la guerre de position »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Son troi­sième livre, Personne ne sort les fusils, a racon­té de l’in­té­rieur le pro­cès de France Télécom-Orange, qui s’est tenu durant l’an­née 2019. On se sou­vient : suite à la pri­va­ti­sa­tion de la socié­té de télé­com­mu­ni­ca­tions et à son ouver­ture à la concur­rence, les sala­riés, mal­trai­tés, har­ce­lés et ter­ro­ri­sés par les nou­velles formes de mana­ge­ment, se sont mas­si­ve­ment sui­ci­dés — trente-cinq cas au cours des seules années 2008 et 2009. Le PDG, Didier Lombard, avait alors par­lé d’« une mode ». Avec son nou­vel ouvrage, Le Ministère des contes publics, lécri­vaine Sandra Lucbert ajoute une pierre à son entre­prise de ren­ver­se­ment lit­té­raire du capi­ta­lisme : elle vise, cette fois, la sacra­li­sa­tion de la dette publique et l’im­pact du lan­gage sur la per­cep­tion du monde de la finance. Littérature et poli­tique : une dis­cus­sion affilée.


À la ques­tion que George Orwell se pose quant aux rai­sons qui le poussent à écrire, il répond qu’il aspire à « faire de l’écriture poli­tique un art à part entière ». Vous ratifiez ?

Absolument. Avec cepen­dant une pré­ci­sion : je ne consi­dère pas du tout que la lit­té­ra­ture ait essen­tiel­le­ment à être poli­tique. Comme tout art, elle jouit d’une pleine auto­no­mie dans le choix de ses objets ou de ses pro­pos, et tous sont éga­le­ment éli­gibles. Ce que je crois en revanche, c’est qu’il y a des périodes par­ti­cu­lières où per­sis­ter à tour­ner le dos aux objets poli­tiques quand on est auteur ou artiste est un pro­blème. En cer­taines conjonc­tures, la hau­teur des enjeux, des urgences et même des périls nous requiert. Je ne veux pas dire qu’il est inad­mis­sible, pour une auteure ou une artiste, même dans ces conjonc­tures, de conti­nuer à tra­vailler sur des ques­tions ou des objets non poli­tiques, mais si tous les sec­teurs de l’art demeurent dans ce type de ques­tion­ne­ment et dans ce type seule­ment, alors ils col­la­borent objec­ti­ve­ment à ne rien ten­ter du tout pour enrayer les des­truc­tions en cours. Or je pense que nous vivons pré­ci­sé­ment une de ces époques où nous sommes requis. L’art ne peut plus se com­plaire dans la seule pré­oc­cu­pa­tion de l’innovation for­melle : il faut le tran­si­ti­ver1, en l’occurrence poli­ti­que­ment. Le sen­ti­ment d’urgence poli­tique m’est venu hors de la lit­té­ra­ture, mais c’est par elle et par ses exi­gences for­melles que j’arrive à faire quelque chose de ce sen­ti­ment d’urgence.

« Hors de la lit­té­ra­ture », c’est-à-dire où ?

« Nous vivons pré­ci­sé­ment une de ces époques où nous sommes requis. L’art ne peut plus se com­plaire dans la seule pré­oc­cu­pa­tion de l’innovation formelle. »

La herse néo­li­bé­rale, je l’ai sen­tie au tra­vail (dans l’éducation natio­nale et l’hôpital public) comme beau­coup de gens — et, par la lit­té­ra­ture, je cherche les moyens de (me) figu­rer ce qui nous tient, sans quoi je risque la dis­lo­ca­tion. J’ajoute main­te­nant que « faire de l’écriture poli­tique un art à part entière » com­mence par congé­dier l’opposition inepte entre art « à thèse » et art tout court. Si on peut dire d’un roman à sujet poli­tique : roman à thèse, c’est sim­ple­ment que le tra­vail for­mel est insuf­fi­sant à méta­bo­li­ser la matière ana­ly­tique qu’il entend tra­vailler. C’est que ce roman échoue à en faire de la lit­té­ra­ture : pro­duit un suc­cé­da­né d’essai, ou de tract, dégui­sé en roman. L’art poli­tique véri­ta­ble­ment art pose donc une double exi­gence : ana­ly­tique et for­melle. Exigence ana­ly­tique d’abord, car, par défi­ni­tion, l’art requis, l’art poli­ti­que­ment tran­si­ti­vé, se donne pour but de dire quelque chose des objets du social-his­to­rique poli­tique. Pour dire quelque chose d’un objet, il faut l’avoir pen­sé — contrai­re­ment à ce que sou­tiennent les hérauts de l’art du sen­sible-inef­fable, de l’art qui ne réflé­chit pas. Et quand il s’agit des objets du social-his­to­rique capi­ta­liste, la barre ana­ly­tique est pla­cée très haut — il est certes moins fati­guant de s’abandonner à ses pentes asso­cia­tives. Mais ça n’est pas tout : un art poli­tique doit « par­ler » des objets, mais il doit en par­ler à sa manière : avec l’intransigeance de ses exi­gences propres. Travailler les objets poli­ti­co-éco­no­miques, oui, mais dans la gram­maire de l’art. C’est ici qu’il faut sou­li­gner les mérites de l’autonomie du champ — lorsqu’elle ne se dégrade pas en une forme de céci­té poli­tique. Car c’est l’indépendance rela­tive des logiques de l’art qui est garante de l’exigence for­melle dont je parle.

Il faut donc insis­ter sur l’effort que demande de tenir com­plè­te­ment le syn­tagme « art poli­tique », sans qu’aucun de ses deux termes ne pâtisse de l’autre et ne vienne à céder le ter­rain. À cet égard, il faut noter que la révo­lu­tion sym­bo­lique de « l’art pour l’art », celle que Bourdieu ana­lyse, pou­vait revê­tir un carac­tère d’emblée poli­tique à seule­ment tra­vailler dans le plan for­mel, et ceci du fait qu’une révo­lu­tion pure­ment for­melle suf­fi­sait pour dégon­der la classe bour­geoise. Ce contre quoi Manet et Baudelaire étaient vent debout, c’était la forme de vie bour­geoise et son cor­ré­lat de juge­ments esthé­tiques stu­pides — et plus encore le fait que c’est ce juge­ment bour­geois, l’œil bour­geois, qui régnaient sur l’attribution de la valeur artis­tique. Nous n’en sommes plus là. La rup­ture sym­bo­lique de « l’art pour l’art » était ipso fac­to une rup­ture poli­tique puisqu’elle était entiè­re­ment diri­gée contre la bour­geoi­sie. Mais la bour­geoi­sie deve­nue bour­geoi­sie cultu­relle, c’est-à-dire d’emblée acquise à l’idée de la révo­lu­tion for­melle per­ma­nente, la répul­sion axio­lo­gique2 ne peut plus suf­fire. Porter un coup poli­tique par l’art sup­pose de s’en prendre non plus seule­ment à l’axiologie bour­geoise mais à son ordre social : d’en déga­ger dans la gram­maire de l’art les méca­nismes struc­tu­rels, ceux qui font et la domi­na­tion de la classe bour­geoise et la des­truc­tion des autres.

[Jan Schoonhoven]

Casser l’œil, cas­ser la langue de son époque, devient une entre­prise d’une tout autre ampleur, qui passe par un moment d’analyse préa­lable à ce tra­vail for­mel, donc par la méta­bo­li­sa­tion d’une pen­sée de l’objet. Et en effet, atteindre à l’art sur ces objets-là, c’est dif­fi­cile, il faut s’employer et pou­voir pui­ser dans le plus vaste réser­voir de formes. Pour ma part je cherche des induc­tions du côté de ces machines explo­sives que, par exemple, la Renaissance et les Lumières ont mon­tées en lit­té­ra­ture. Voilà des auteurs qui ne venaient pas nous assom­mer d’ineffable. Et des inven­teurs de formes sans pareils — je pense à Montaigne, Rabelais, Montesquieu, Diderot, Swift, etc. Leurs textes sont tel­le­ment mer­veilleux d’intelligence lit­té­raire et poli­tique insé­pa­ra­ble­ment nouées, c’est gal­va­ni­sant. Ces pra­tiques lit­té­raires de com­bat ont fini par être réduites à une simple sty­lis­tique par les époques sui­vantes alors qu’elles furent lit­té­ra­le­ment des stra­té­gies poli­tiques en littérature.

Il est cou­rant de pré­sen­ter la lit­té­ra­ture comme l’espace de la nuance, du clair-obs­cur, du tra­mé. Et il est vrai qu’elle per­met ça. Mais com­ment empê­cher que ce sou­ci de la tex­ture humaine — on sait que vous avez un inté­rêt mar­qué pour la psy­cha­na­lyse — ne sombre pas l’entre-deux inof­fen­sif, le mol­le­ton­né, le refus de prendre les armes au motif que « c’est tou­jours plus com­pli­qué que ça » ?

« C’EstPlusCompliqué ne pro­duit que des consi­dé­ra­tions de psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle, une célé­bra­tion creuse de la com­plexi­té intérieure. »

« C’est tou­jours plus com­pli­qué que ça » consiste à dire : « il y a des motions mul­tiples » à prendre en compte pour être justes avec, par exemple, les anciens diri­geants de France Télécom ou les ins­ti­ga­teurs de la dérè­gle­men­ta­tion finan­cière. On ne peut pas les condam­ner, « après tout ce sont des humains », ils « étaient sous pres­sion », « ce sont des postes où il y a du bruit », « ils croyaient bien faire », sans doute qu’ils « n’ont pas mesu­ré » etc. C’EstPlusCompliqué ne pro­duit que des consi­dé­ra­tions de psy­cho­lo­gie indi­vi­duelle, une célé­bra­tion creuse de la com­plexi­té inté­rieure qui ne pro­duit à mon avis aucune intel­li­gence de la situa­tion et la laisse aller son cours hégé­mo­nique. Parce que C’EstPlusCompliqué est en fait si peu capable de com­plexi­té qu’il n’y est jamais ques­tion des struc­tures capi­ta­listes dans les­quelles sont pris les indi­vi­dus, c’est-à-dire : de la déter­mi­na­tion prin­ci­pale de la situa­tion. La logique de la situa­tion France Télécom, c’est celle-ci : une fois la dérè­gle­men­ta­tion ins­ti­tuée en France et le capi­tal ouvert par Jospin, ça joue selon les struc­tures. C’EstPlusCompliqué n’a aucune idée de ce cadre capi­ta­liste, qui est son cela va de soi indis­cu­té, et par consé­quent C’EstPlusCompliqué ne s’applique qu’aux dif­fé­rences secondes, inté­rieures au cadre lui-même : les états d’âme des indi­vi­dus. Se croyant à l’équilibre axio­lo­gique, C’EstPlusCompliqué est donc indexé sur le C’est comme ça : il ne voit pas la dif­fé­rence pre­mière et reste col­lé aux dif­fé­rences secondes : les convo­lu­tions de l’âme des diri­geants (humains, si humains).

Si la situa­tion de France Télécom est « com­plexe », ça n’est parce que Michel Bon [PDG de France Télécom de 1995 à 2002, ndlr] est catho­lique ou que Didier Lombard [PDG de France Télécom de 2005 à 2011, ndlr] aime les ani­maux : c’est parce qu’il faut déplier les effets de la déter­mi­na­tion pre­mière, et ça, oui, c’est dif­fi­cile — sur­tout en lit­té­ra­ture. La déter­mi­na­tion prin­ci­pale des plans NExT et ACT3 est facile à énon­cer : les rap­ports sociaux du capi­ta­lisme finan­cia­ri­sé. Mais elle est ana­ly­ti­que­ment com­plexe à déplier : il faut res­ti­tuer tous les méca­nismes struc­tu­rels par les­quels la situa­tion est de toute façon confi­gu­rée pour que son dérou­le­ment violent soit inévi­table. À défaut de poser la struc­ture capi­ta­liste, C’EstPlusCompliqué ne voit plus que le conflit des motions affec­tives secon­daires, sans voir qu’en réa­li­té ces déter­mi­na­tions secon­daires sont écra­sées par la déter­mi­na­tion prin­ci­pale des rap­ports capi­ta­listes. Vous le disiez, je suis impré­gnée de psy­cha­na­lyse. Et, n’en déplaise aux sim­pli­fi­ca­tions du C’EstPlusCompliqué, je consacre la même qua­li­té d’attention aux ques­tions psy­chiques et aux déter­mi­na­tions struc­tu­relles — en fait c’est même leur arti­cu­la­tion qui m’intéresse. Et c’est jus­te­ment pour­quoi je crois qu’une ana­lyse de la situa­tion dans toute sa com­plexi­té oblige à consta­ter que les com­plexi­tés internes des indi­vi­dus ne sont pas de taille à lut­ter contre des déter­mi­na­tions externes aus­si puis­santes que les rap­ports capi­ta­listes. Manière jus­te­ment de mesu­rer la force de ces der­nières et l’urgence de s’y atta­quer. Cette ques­tion me pré­oc­cupe tel­le­ment que je l’ai tra­vaillée en propre, dans un texte inti­tu­lé « Saint-Patron ».

[Jan Schoonhoven]

C’est un mono­logue en trois par­ties d’Emmanuel Faber, PDG de Danone de 2017 à 2021. Qu’a-t-il donc de par­ti­cu­lier, ce monsieur ?

Faber est un indi­vi­du tout à fait pas­sion­nant. Il a cher­ché aus­si sin­cè­re­ment que pos­sible, je crois, à accom­mo­der ses aspi­ra­tions (chré­tiennes) à l’harmonie dans le monde et sa posi­tion à la tête d’un groupe du CAC 40. J’ai conçu mon texte pour attra­per cette ten­sion entre ses néces­si­tés psy­chiques et les logiques struc­tu­relles, et la faire jouer jusque dans ses der­nières consé­quences. Il se trouve que le dénoue­ment que j’ai don­né au texte s’est véri­fié dans la réa­li­té quelques semaines après l’envoi aux édi­teurs, lorsque Faber a été limo­gé. Aucun don de divi­na­tion, aucun inef­fable là-dedans : seule­ment le dépli d’un com­bat gagné d’avance entre des motions indi­vi­duelles et les logiques struc­tu­relles sur­puis­santes du capi­ta­lisme action­na­rial. Je trouve pour ma part que l’échec de Faber est une démons­tra­tion sans ambages de ce qu’un indi­vi­du, fût-il PDG d’un groupe du CAC 40, fût-il ani­mé d’une très forte iden­ti­fi­ca­tion au Christ, ne peut à lui seul faire bou­ger les rap­ports capi­ta­listes tant que les struc­tures res­tent intactes. Tant que Danone a effec­ti­ve­ment été pro­fi­table pour ses action­naires, ils l’ont lais­sé jouer les saint-patrons. À comp­ter des pertes dues au Covid, les action­naires ont rac­cour­ci la longe, on a vu Emmanuel renon­cer à toutes ses sain­te­tés les unes après les autres — pour finir il a été remer­cié. Il n’y a abso­lu­ment pas à oppo­ser la sai­sie des finesses psy­chiques et la mise en évi­dence des struc­tures. Elles se pensent ensemble, elles se nouent inex­tri­ca­ble­ment. En réa­li­té, non seule­ment cette oppo­si­tion tra­duit l’angle mort de qui la pro­fesse, mais elle consacre les men­songes hégé­mo­niques. Car occu­per tout l’espace des œuvres avec les tour­ments des indi­vi­dus sans jamais mon­trer l’effet des struc­tures, c’est par­faire la pré­sen­ta­tion que l’ordre hégé­mo­nique donne de lui-même quand il nous détruit : « On n’y peut rien madame la pré­si­dente, c’est pas personnel. »

Le cinéaste Gérard Mordillat nous avait dit un jour : « Filmer la pau­vre­té, la misère, l’exclusion, le han­di­cap, la mala­die, la détresse… cela peut être néces­saire et utile, mais, de mon point de vue, c’est se trom­per d’axe, pla­cer le spec­ta­teur dans une place impos­sible où il ne peut que mesu­rer son impuis­sance, com­pa­tir, être comme dans La Nature des choses de Lucrèce, celui qui prend plai­sir à regar­der un nau­frage en res­tant sur la falaise. Plus utile et plus néces­saire me paraît de fil­mer le pou­voir. » N’est-ce pas la démarche qui est la vôtre en cam­pant les cadres de France Télécom-Orange davan­tage que leurs victimes ?

« L’urgence va à quit­ter la place de vic­times qu’on nous assigne, à pou­voir enfin diri­ger une légi­time colère contre qui cause la déré­lic­tion que nous expérimentons. »

Très exac­te­ment : le c’est ain­si nous laisse la vacuole4 de la déplo­ra­tion — tout le spectre lyrique : indi­gna­tion, lamen­to, inter­pel­la­tions, etc. —, rai­son suf­fi­sante pour refu­ser de s’y adon­ner. L’urgence va à quit­ter la place de vic­times qu’on nous assigne, à pou­voir enfin diri­ger une légi­time colère contre qui (et quoi) cause la déré­lic­tion que nous expé­ri­men­tons : à construire des dis­po­si­tions bel­li­queuses. Je dis construire, parce que l’efficace hégé­mo­nique consiste pré­ci­sé­ment à inhi­ber toute capa­ci­té réac­tion­nelle en effa­çant les rap­ports de force, les méca­nismes d’exploitation et les dif­fé­rences d’autorisations au pro­fit de la fic­tion de l’intérêt géné­ral. En cas de per­sis­tance du sen­ti­ment d’exploitation, on est prié de se faire soi­gner — les pro­blèmes sont le fait de ceux qui souffrent, puisqu’il n’y a aucune cause visible de leur souf­france. Et puisque le C’est comme ça efface la domi­na­tion, il faut la rame­ner dans le dicible et l’imaginable : exit la plainte, entrée des formes inci­sives ; ne plus détailler à l’infini la mesure de nos peines, mais por­ter la lumière sur les struc­tures qui les causent et sur l’extension des plai­sirs qu’elles valent aux domi­nants. Faire appa­raître la dif­fé­rence de condi­tion des domi­nants, l’étendue de leurs satis­fac­tions pul­sion­nelles et sur­tout sa par­faite congruence avec les struc­tures du capi­ta­lisme. L’invisibilisation de la domi­na­tion est si réus­sie qu’au pro­cès France Télécom, dix ans après les faits, les pré­ve­nus res­taient ravis, et les sala­riés sidé­rés du ravis­se­ment de leurs bour­reaux — comme si, déci­dé­ment, les domi­nés ne par­ve­naient pas à se repré­sen­ter dans quel sys­tème d’évidences se trouvent les domi­nants. Si donc per­sonne ne le voit, je rejoins Mordillat : il est urgent de le faire voir. Et, comme le dit Spinoza : on se révolte contre des maux dont la cause est ima­gi­née libre. Tant que l’on n’identifie pas les convic­tions, les appé­tits, l’entre-soi des domi­nants tels que les struc­tures les auto­risent, on ne com­prend pas, au sens de « prendre en soi », sen­tir dans son corps, qu’ils œuvrent logi­que­ment à nous détruire, puisque tel est le che­min frayé à leur per­sis­tance. Sans l’imagination vive de leur condi­tion, on ne sai­sit pas qu’ils ne s’arrêteront jamais — pour­quoi se pri­ve­raient-ils de ce qui est dans l’ordre des choses ? Ce n’est pas une affaire de ver­tus man­quantes, mais de struc­tures pour impo­ser une régu­la­tion des appé­tits. J’ajoute qu’à mieux les connaître, on sent méca­ni­que­ment gran­dir la colère contre eux, parce qu’ils ne pensent pas à nous comme à des sem­blables : ils pensent à nous comme à des choses à faire entrer dans leurs cal­culs de pro­fit ou de carrière.

L’avez-vous vu de vos yeux lors du pro­cès, en 2019 ?

Oui, et je ne suis pas à la veille d’oublier. Ce qui me semble indis­pen­sable, c’est donc de figu­rer les méca­niques inexo­rables que les struc­tures finan­cières ins­tallent et de les mettre en rap­port avec la gamme des féli­ci­tés qu’elles offrent aux domi­nants. Ce sont ces deux aspects que j’ai essayé de tenir ensemble dans Les Fusils et Le Ministère : mettre en évi­dence les struc­tures de la finance et celle de l’avidité qu’elles libèrent. Par exemple, dans Les Fusils, le pas­tiche de Rabelais raconte l’invention de la bourse en mobi­li­sant l’inconscient tex­tuel du début de Gargantua — les appé­tits d’ogre pris pour seuls guides. Et dans Le Ministère, j’utilise l’analogie du rêve. Si le rêve exprime des satis­fac­tions de désir répri­mées à l’état de veille, alors le néo­li­bé­ra­lisme est le rêve des capi­ta­listes — puisque toutes les contra­rié­tés sociales sont une à une enfon­cées, lais­sant libre cours à une pul­sion de pro­fi­ta­bi­li­té déchaî­née. Les struc­tures finan­cières et la socié­té néo­li­bé­rale qu’elles déter­minent, c’est le résul­tat d’une pul­sion qui s’est don­née pour expres­sion toute une orga­ni­sa­tion sociale : le capi­ta­lisme finan­cia­ri­sé. Tout : humains, nature, est plié à la pul­sion fon­da­men­tale, deve­nue pul­sion direc­trice : l’extraction for­ce­née et illi­mi­tée du pro­fit. Et ça donne des domi­nants voraces, des ins­ti­tu­tions comme celles-là. Montrons-les donc, affai­rés à la dévo­ra­tion géné­rale du Monde Vivant — qui inclut les tra­vailleurs et tra­vailleuses, et pas seule­ment la nature. Quand l’étendue des gains pul­sion­nels struc­tu­rel­le­ment per­mis est clai­re­ment aper­çue, les conclu­sions s’imposent d’elles-mêmes. D’un monde struc­tu­ré pour la réa­li­sa­tion d’un pro­fit sans cesse accru, il n’y a pas à espé­rer de jus­tice sociale.

[Jan Schoonhoven]

Et si, pré­ci­sé­ment, on la recherche ?

Si on veut une jus­tice sociale, on défait les struc­tures qui la rendent inen­vi­sa­geable. Tant que la colo­nie est orga­ni­sée selon les gri­bouillis de l’ancien com­man­dant, la herse lacère, l’officier jouit de la faire fonc­tion­ner, le condam­né crève dans des souf­frances inex­pli­quées. Dès lors que le nou­veau com­man­dant défait l’organisation conçue par son pré­dé­ces­seur, la herse fait hor­reur, elle se déglingue, l’officier est cou­vert d’opprobre à la faire fonc­tion­ner. L’opprobre suc­cède à la sacra­li­sa­tion, et c’est aus­si en quoi consiste la figu­ra­tion cri­tique des domi­nants. J’ai par­lé de formes inci­sives visant à rendre nets les contours de leurs joies et de leurs déter­mi­na­tions : ce sont des formes d’accusation qu’il s’agit d’inventer. Accuser en cer­nant les contours des ins­ti­tu­tions et de ce qu’elles per­mettent : outrances, avi­lis­se­ments, déshu­ma­ni­sa­tion des subal­ternes — alors des rages se lève­ront. L’une des forces du pou­voir, c’est la pel­li­cule de pro­tec­tion que l’hégémonie lui confère. Dans le C’est comme ça, comme dirait le père de Michel Bon : les grands sont en haut et les petits en bas — cha­cun sa place légi­time. Il est donc impé­ra­tif de cor­ro­der ces cadres per­cep­tifs : dépouiller les domi­nants de leurs atours pour les rendre à leurs peti­tesses insignes. Il existe une tra­di­tion lit­té­raire de ces ren­ver­se­ments sym­bo­liques : des tra­di­tions for­melles qui four­bissent leurs armes contre les mythes du pou­voir depuis des siècles.

Qu’avez-vous pui­sé, dans vos deux der­niers livres, de cette tradition ?

« Pour peu qu’il se fasse une idée moins bour­sou­flée de ses effets, l’art peut par­ti­ci­per à ce que Gramsci appelle la guerre de position. »

Dans Les Fusils, Michel Bon est sai­si à mi-che­min des démo­li­tions de toute auto­ri­té sociale (à quoi excelle Gombrowicz — la cucu­li­sa­tion5) et de la tra­di­tion sati­rique des faux dévots du XVIIe. Dans Le Ministère, j’ai eu recours aux tech­niques de La Bruyère, parce qu’il me per­met­tait de déga­ger des types, non pas natu­rels, mais sociaux. Des types humains (média­tiques et poli­tiques) pro­duits par le néo­li­bé­ra­lisme dont j’essaye de déga­ger les mines et les tours. Il s’agissait de rendre évident sty­lis­ti­que­ment que les parures d’autorité sont en fait des com­po­si­tions de visage, des gri­maces. Et ren­dus à leur appa­reil gri­ma­çant, les Trichet [pré­sident de la Banque cen­trale euro­péenne de 2003 à 2011, ndlr], les Darmanin ou les Balladur sont tout à coup vidés de leur aplomb sym­bo­lique. Ils appa­raissent pour ce qu’ils sont : inlas­sa­ble­ment affai­rés à satis­faire leur petite per­sonne gou­lue, ridi­cules — néfastes.

Un dilemme semble se poser à tout écri­vain dési­reux d’attaquer l’ordre domi­nant : la lit­té­ra­ture, c’est une per­tur­ba­tion dans la langue usuelle ; or per­tur­ber isole. Tout écri­vain hos­tile aux forces du capi­tal paraît pris au piège : s’il rédige un com­mu­ni­qué, il sera pos­si­ble­ment enten­du mais il aura écon­duit l’épreuve artis­tique ; s’il cham­barde la langue, seul un petit cercle s’en sai­si­ra — effets poli­tiques : zéro. Bref, Pierre Michon res­sus­cite la Révolution fran­çaise mais il ne rem­plit pas la place de la Bastille. Est-il pos­sible de résoudre cette tension ?

Je crois que oui : à condi­tion de renon­cer au mythe des effets pro­di­gieux de l’art. Un mythe que l’on traîne comme une cas­se­role depuis les « mages roman­tiques » — qui nous parlent sur­tout de leur ego sur­di­men­sion­né quand ils entendent « gui­der le peuple ». Pour peu qu’il se fasse une idée moins bour­sou­flée de ses effets, l’art peut par­ti­ci­per à ce que Gramsci appelle la guerre de posi­tion : ce lent tra­vail de pré­pa­ra­tion par lequel peut adve­nir la guerre de mou­ve­ment contre l’ordre domi­nant. « Nous aurons besoin de toutes nos forces », disait L’Ordine nuo­vo : vidéos d’activistes sur les réseaux, actions et tracts mili­tants, médias indé­pen­dants, confé­rences dans les uni­ver­si­tés, réunions dans les cafés, blogs, sciences sociales — et la lit­té­ra­ture (l’art), à sa manière. Une manière qui de toutes est peut-être la plus invi­sible — ce qui n’en fait pas la moins utile, loin s’en faut. C’est par de lentes trans­for­ma­tions que se refont les for­ma­tions de sens, d’imaginaire et de pul­sion­na­li­té. Elles nous archi­tec­turent corps et psy­ché, com­ment en serait-il autrement ?

[Jan Schoonhoven]

La lit­té­ra­ture tra­vaille les prises sur le réel les plus fon­da­men­tales : les sai­sies dans la langue, celles que nous ne per­ce­vons même plus quand elles sont ins­tal­lées — pour le plus grand pro­fit de l’hégémonie. Quand la lit­té­ra­ture refait les conca­té­na­tions lan­ga­gières, elle manie à la fois la maté­ria­li­té des signi­fiants, leur force figu­rale, et leur rap­port aux signi­fiés. Les trois jouent ensemble mais dans des direc­tions pas si sou­vent super­po­sables. C’est sa force : la lit­té­ra­ture peut mobi­li­ser plu­sieurs chaînes psy­chiques, pro­duire de lentes déri­va­tions asso­cia­tives, jusqu’à conver­sion du regard. C’est aus­si son étran­ge­té : vous le disiez, le tra­vail for­mel isole. D’abord parce qu’il fait jouer ces trois dimen­sions (matière résis­tante, force figu­rale, outil signi­fiant) contre la croyance si chère aux humains que la langue serait trans­pa­rente et qu’elle leur obéit. Ensuite parce que le tra­vail for­mel consiste pré­ci­sé­ment à rompre les habi­tudes signi­fiantes, les manières fami­lières de mettre le monde en sens, pour en inven­ter d’autres. À fré­quen­ter la lit­té­ra­ture, on s’habitue à sans arrêt modi­fier les cir­cu­la­tions dans l’épaisseur de la langue : et même, on y car­bure. Quand un texte suit des routes déjà bali­sées, c’est l’ennui mor­tel. Donc la lit­té­ra­ture a des dis­po­si­tions à faire valoir quand il est ques­tion de dis­tendre un maillage signi­fiant et d’ouvrir d’autres pos­si­bi­li­tés de liai­son. Elle est pro­pice à un tra­vail pro­pé­deu­tique6 : elle sait rou­vrir des espaces où puissent se réamor­cer d’autres enchaî­ne­ments signi­fiants-ima­gi­naires. C’est-à-dire de nou­veaux sys­tèmes de liai­sons. C’est tout à fait cru­cial, car un énon­cé qui ne se lie pas à ceux dont on dis­pose déjà, « n’entre pas ». La force de l’hégémonie c’est aus­si — sur­tout — celle-ci : son filet signi­fiant enserre nos esprits au point qu’une autre vision du monde ne peut trou­ver à s’y accro­cher. Pour qu’elle le puisse, il faut patiem­ment ins­tal­ler d’autres amorces de liai­sons dans la langue (maté­rielle, figu­rale et signi­fiante) — ce qu’une psy­cha­na­lyse accom­plit à l’échelle d’un indi­vi­du, mais ici por­té à l’échelle d’un lec­to­rat. Et si res­treint soit celui-ci, c’est déjà collectif.

« Être anti­con­for­miste dans le champ de l’art, c’est ce à quoi tout le monde s’efforce — et telle est bien la défi­ni­tion d’un conformisme. »

On voit donc pour­quoi les bou­le­ver­se­ments signi­fiants que pro­pose la lit­té­ra­ture sont néces­sai­re­ment por­tés par des bou­le­ver­se­ments for­mels. Mais, par construc­tion, les bou­le­ver­se­ments for­mels opposent leur dif­fi­cul­té propre à la lec­ture — et au lec­teur. Or, dans la conjonc­ture qui est la nôtre, on pour­rait trou­ver qu’une trop grande dif­fi­cul­té d’accès aux pro­po­si­tions for­melles est plus qu’une bar­rière : un pro­blème, un pro­blème poli­tique. C’est ici pré­ci­sé­ment que tra­vaille la ten­sion propre au syn­tagme « lit­té­ra­ture poli­tique ». « Politique » exige la lisi­bi­li­té, « lit­té­ra­ture » fait pri­mer le tra­vail for­mel avec ses pos­sibles inac­ces­si­bi­li­tés. Maintenir les deux termes dans « lit­té­ra­ture poli­tique », évi­ter que le syn­tagme s’effondre sur l’un seule­ment, oblige donc à des com­pro­mis. Par défi­ni­tion un com­pro­mis est un agen­ce­ment dans lequel cha­cune des exi­gences contra­dic­toires cède quelque chose.

Laquelle et jusqu’où ?

C’est une ques­tion que cha­cun ou cha­cune tranche à sa manière, en alter­nant éven­tuel­le­ment les pro­duc­tions d’accessibilités dif­fé­rentes, en n’oubliant pas non plus que des pro­po­si­tions dif­fi­ciles à court terme peuvent avoir plus d’effets à long terme, etc…

Personne, dans les champs créa­tif et intel­lec­tuel, ne se réclame du confor­misme. Tout le monde se dit franc-tireur, sub­ver­sif, poil à grat­ter ; tout le monde rêve de semer « le trouble » et de « cas­ser les codes ». Comment pro­duire un dis­cours poli­tique quand la norme se prend pour la marge ?

Anticonformiste, franc-tireur, sub­ver­sif, poil à grat­ter, semeur de troubleinso­lence, imper­ti­nence : autant de for­mules qui ont fait l’ordinaire de Canal+ dès les années 1990 et appar­tiennent de droit à ce que j’ai nom­mé la LCN (Langue du Capitalisme Néolibéral). Une ver­sion paillettes, sup­po­sé­ment cultu­relle, du mythe capi­ta­liste de l’innovation concur­ren­tielle. Ce que j’appelle dans Personne ne sort les fusils : la « concun­no­va­tion ». Son der­nier visage séman­tique, c’est la dis­rup­tion, qui se porte indif­fé­rem­ment dans les start-ups et dans les mondes « de la culture ». Il y a quelque chose à com­prendre dans cette congruence : car le pro­blème ne sau­rait être celui de l’anticonformisme au sin­gu­lier. Il faut dis­tin­guer deux confor­mismes (et les anti­con­for­mismes qu’ils déter­minent) : le confor­misme dans le champ de l’art et celui à l’extérieur du champ (dans le corps social en son entier). Le confor­misme dans le corps social entier serait l’équivalent de la direc­tion chez Gramsci — c’est-à-dire la norme cog­ni­tive et dis­cur­sive de l’hégémonie. Être confor­miste dans le champ social-his­to­rique — en poli­tique —, c’est par­ler la LCN. Le confor­misme dans le champ de l’art, lui, est net­te­ment plus para­doxal. Quand ce champ conquiert son auto­no­mie — rela­tive, j’y revien­drai —, il se consti­tue comme uni­vers clos où s’intensifient les méca­nismes auto­ré­fé­ren­tiels. Toute pro­po­si­tion artis­tique réagit avec et contre les œuvres, les genres, les topoï7, les tech­niques qui la pré­cèdent et qui lui sont contem­po­raines. Comme dit Bourdieu, l’activité dans le champ s’organise selon un nomos, une « loi », de déca­lage, de dif­fé­ren­cia­tion néces­saire, et même de trans­gres­sion per­ma­nente. De sorte que l’anticonformisme devient un impé­ra­tif du champ… c’est-à-dire son confor­misme prin­ci­piel. Être anti­con­for­miste dans le champ de l’art, c’est ce à quoi tout le monde s’efforce — et telle est bien la défi­ni­tion d’un confor­misme. Pourtant, si l’anticonformisme dans le champ est la chose la mieux por­tée du monde, il s’en faut de beau­coup qu’il fasse des anti­con­for­mistes tout court, c’est-à-dire des agents éga­le­ment prêts à aller défier le confor­misme externe, social-his­to­rique et poli­tique, le confor­misme de l’hégémonie. Cet anti­con­for­misme-là reste aux abon­nés absents. Alors, pour­quoi ça ?

[Jan Schoonhoven]

On vous le demande !

Historiquement par­lant, pour reprendre les ana­lyses du Manet de Bourdieu, lorsque les tenants de « l’art pour l’art » ont réus­si à impo­ser cette idée de l’autonomie de fonc­tion­ne­ment, il s’agissait de per­mettre des sai­sies du réel ortho­go­nales à celles de l’hégémonie (capi­ta­liste). Condition sine qua non, pour des Baudelaire ou des Manet, d’un art puis­sant : qu’il cherche selon d’autres che­mi­ne­ments que ceux du ravis­se­ment bour­geois — que j’appelle dans Le Ministère : le PFLB (le PourFaireLeBourgeois). Un siècle et demi plus tard, tout cet élan de refus a dis­pa­ru. Une pre­mière cause tient à la muta­tion de la bour­geoi­sie, qui n’est plus sim­ple­ment cette classe repue et obtuse, et sur­tout axio­lo­gi­que­ment, esthé­ti­que­ment, sépa­rée, à laquelle le monde de l’art était radi­ca­le­ment exté­rieur. La bour­geoi­sie est deve­nue bour­geoi­sie cultu­relle ; elle se veut la meilleure amie de « l’art » ; la pra­tique cultu­relle lui est une évi­dence sociale et exis­ten­tielle ; elle révère le monde de l’art, essaye même d’y par­ti­ci­per fan­tas­ma­ti­que­ment — pour détour­ner un mot de Freud : le monde de l’art est « l’idéal du moi » de la bour­geoi­sie cultu­relle. Comme on sait, « cho­quer le bour­geois (cultu­rel) » est deve­nu une entre­prise presque impos­sible, et c’est le symp­tôme d’une sorte de coex­ten­si­vi­té de la bour­geoi­sie cultu­relle et du monde de l’art. De sorte que l’anticonformisme artiste n’est pas uni­que­ment le confor­misme des artistes mais aus­si celui de la bour­geoi­sie culturelle.

« La bour­geoi­sie est deve­nue bour­geoi­sie cultu­relle ; elle se veut la meilleure amie de l’art ; la pra­tique cultu­relle lui est une évi­dence sociale et existentielle. »

Seulement voi­là : si la bour­geoi­sie cultu­relle com­mu­nie plei­ne­ment dans les valeurs de l’art de son temps, c’est bien que cet art ne la dérange plus en rien dans sa posi­tion de classe. La méta­mor­phose ne s’est donc pas faite uni­que­ment du côté des bour­geois, mais aus­si du côté des artistes. S’éloignant de sa détes­ta­tion ori­gi­nelle du règne bour­geois, le champ de l’art a glis­sé dans l’ignorance de ce qui l’environne et le déter­mine. C’est là un des effets du refer­me­ment auto­ré­fé­ren­tiel du champ : moins d’incitation à regar­der au dehors. Pourtant il y a pire : car, mal­gré tout, oui, les artistes, bien for­cés par les crises, ont fini par se sai­sir des objets du social-his­to­rique. Mais d’une manière où, cette fois, éclate l’ignorance de ce que le dehors fait au-dedans, des effets qu’entraîne pour le champ le fait d’être plon­gé dans un monde capi­ta­liste qui déter­mine lar­ge­ment les condi­tions de la repro­duc­tion maté­rielle et sym­bo­lique dans le champ. De sorte que l’anticonformisme dont vous par­lez, celui d’un champ qui confond désor­mais auto­no­mie et mécon­nais­sance du dehors, se retrouve de fait indexé sur la direc­tion hégé­mo­nique. Ce qui fait qu’un tel anti­con­for­misme pris comme bous­sole est à mes yeux le plus sûr moyen de ne pas tenir de dis­cours poli­tique — de par­ti­ci­per au C’est ain­si.

Vous avez un exemple à l’esprit ?

Un exemple-type, même : la manière dont la ques­tion pour­tant émi­nem­ment poli­tique du « Monde vivant » est trai­tée. Faire par­ler la nature pour la rendre sen­sible, c’est nor­ma­le­ment une démarche dic­tée par la menace qui pèse sur elle. Mais d’où vient cette menace, sinon du capi­ta­lisme en ses struc­tures, ses ins­ti­tu­tions et ses méca­nismes ? Or les pro­po­si­tions artis­tiques sur le Monde vivant s’appliquent à faire sur­gir du vivant invi­sible mais jamais l’invisible des struc­tures capi­ta­listes — qui détruisent l’invisible du vivant. Une céci­té effa­rante frappe nombre d’artistes-auteures quand ils ou elles s’aventurent dans un hors-champ qu’ils réduisent à la nature exclu­si­ve­ment — lors même que c’est le hors-champ social his­to­rique, capi­ta­liste, qui mas­sacre ce hors-champ natu­rel. Les bons sen­ti­ments ne suf­fisent pas, et il n’est pas exclu que cela demande un cer­tain effort de sau­ver les vies invi­sibles. S’émerveiller de la vie des poulpes avec Vinciane Despret ou de l’ancêtre replié dans l’éponge avec laquelle Baptiste Morizot prend sa douche8 est sans doute un heu­reux réveil de nos sen­si­bi­li­tés, mais c’est un peu léger contre le déman­tè­le­ment pur et simple de l’ONF ou les creu­se­ments de nou­veaux pipe­lines de Total. En l’absence d’une pro­blé­ma­ti­sa­tion for­melle mini­male de ce que fait effec­ti­ve­ment le capi­ta­lisme fos­sile, on finit par rendre à Total et ses amis un grand ser­vice : on fait cir­cu­ler de bien belles émo­tions concer­nant les morses — pen­dant que les causes de leur exter­mi­na­tion, jamais déga­gées, conti­nuent d’opérer.

[Jan Schoonhoven]

On voit ici les effets conju­gués des deux méca­nismes dont je par­lais. D’abord, le fait que la fer­me­ture sur soi du champ, très absor­bé par les pro­blé­ma­tiques de la dif­fé­ren­cia­tion for­melle, lui a fait oublier la construc­tion d’une pen­sée consé­quente de son dehors. Il est vrai que, quand cette pen­sée doit prendre pour objet les cau­sa­li­tés struc­tu­rales du capi­ta­lisme, l’effort à pro­duire est très lourd (j’en sais quelque chose)… et sur­tout très éloi­gné des « dis­po­si­tions » des artistes. La ten­dance — et depuis un moment — est à consi­dé­rer la créa­tion comme le domaine de l’ineffable, et donc anti­no­mique de toute visée d’intelligibilité. Tendance du reste encou­ra­gée par le sys­tème d’incitations et de recon­nais­sance du champ cultu­rel lui-même — le second méca­nisme. Si on ne se pré­oc­cupe pas de l’organisation éco­no­mi­co-poli­tique de l’univers où l’on se meut et de ce par quoi son sys­tème de recon­nais­sance « interne » est lui-même en majeure par­tie sous la déter­mi­na­tion de l’ordre géné­ral du capi­ta­lisme, alors le risque est grand de deve­nir, en toute mécon­nais­sance, la cour­roie de dis­tri­bu­tion de l’hégémonie. Car bizar­re­ment, les grandes for­tunes capi­ta­listes se font mécènes de l’art du Monde vivant (qui ignore l’existence du capi­ta­lisme) : elles aus­si, elles veulent sau­ver la nature en inten­tion — en inten­tion seule­ment. Le pro­blème est ce qu’elles conservent en réa­li­té : les causes struc­tu­relles de la destruction.

« Les grandes for­tunes capi­ta­listes se font mécènes de l’art du Monde vivant : elles aus­si, elles veulent sau­ver la nature en inten­tion — en inten­tion seulement. »

Il n’est que de voir la débauche d’argent dépen­sée à Arles par Maja Hoffmann — héri­tière des labo­ra­toires Hoffmann La Roche —, où vient d’être éri­gé un bâti­ment par­fai­te­ment éco­cide, la Tour Luma, pour accueillir toutes sortes d’expériences « sou­cieuses de l’environnement ». Cet amas d’inox conçu par Frank Gehry en s’inspirant sup­po­sé­ment d’une falaise des Alpilles est presque une cari­ca­ture de ce que je suis en train d’expliquer : hom­mage à la splen­deur natu­relle qui par­ti­cipe acti­ve­ment à son éra­di­ca­tion, et au blan­chi­ment de ce qui l’éradique. Contrevenant à tout ce qu’elle pré­tend défendre, mais conforme à ce qu’elle fait vrai­ment, la fon­da­tion Luma accueille par exemple Bruno Latour le der­nier week-end de sep­tembre, qui vien­dra expli­quer qu’il faut SauverLeMondeVivant mais pour qui « le capi­ta­lisme n’existe pas » — comme c’est com­mode. Voici donc com­ment des artistes et des auteurs en viennent à offrir un blanc-seing aux causes mêmes du désastre qu’ils pré­tendent vou­loir com­battre. Et l’anticonformisme, celui de l’intérieur du champ de l’art, se trouve deve­nir d’un par­fait confor­misme au sens de son exté­rieur capi­ta­liste — com­bi­nai­son idéale pour être célé­brée dans tous les uni­vers. Objectivement, l’argent va à ceux qui per­mettent à la finan­cia­ri­sa­tion de conti­nuer son ouvrage bien tran­quille­ment. Contraintes que l’entre-soi du champ accom­mode dans un mélange de déni et de com­po­si­tion avec les néces­si­tés maté­rielles — à de rares mais flam­boyantes excep­tions près : témoin le recueil Manger Luma, ensemble de textes qui démo­lit bien pro­pre­ment l’enchantement arlésien.

L’écrivain Édouard Louis décla­rait récem­ment aux Inrocks que, pour rendre compte de sa classe sociale d’origine, il lui faut « écrire contre la lit­té­ra­ture ». Car celle-ci est, his­to­ri­que­ment par­lant, le repaire de la bour­geoi­sie. Alors, la lit­té­ra­ture : dedans, dehors ?

Je vou­drais refor­mu­ler le pro­blème, parce je crains qu’ainsi posé, il ne dégé­nère néces­sai­re­ment en : lais­ser tom­ber la lit­té­ra­ture (« abo­lir l’art ») ou être com­pro­mis. Or j’adhère sans réserve à la posi­tion de Gramsci sur ce qu’il appelle « la culture huma­niste » : hors de ques­tion de lais­ser la lit­té­ra­ture aux domi­nants. Une dis­cus­sion sur « la lit­té­ra­ture » ne nous mène­ra donc pas à grand-chose : il faut pré­di­quer « lit­té­ra­ture » — de laquelle sor­tir ? laquelle pour­suivre ? La lit­té­ra­ture contre laquelle écrire, c’est celle dont nous par­lons depuis le début de l’entretien, la lit­té­ra­ture « anti­con­for­miste » fina­le­ment conforme à la direc­tion hégé­mo­nique : la frac­tion du champ sous emprise maté­rielle et sym­bo­lique inques­tion­née (et sou­vent inaper­çue) du capi­ta­lisme. Cette lit­té­ra­ture est en effet neu­tra­li­sée, arrai­son­née par ce que j’appelle le PFLB, le PourFaireLeBourgeois, ce jeu social mimé­tique qui per­met de se his­ser fan­tas­ma­ti­que­ment au niveau des Grandes Questions. Le PFLB est par soi comme une par­ti­ci­pa­tion ima­gi­naire au pou­voir, à la sphère où se posent ces Grandes Questions, et sur­tout à la manière dont elles sont posées, ce qui ne peut conduire à autre chose qu’à répé­ter sans exa­men ce qui se dit. Et le PFLB a sa pro­jec­tion dans le champ cultu­rel, lato sen­su, j’entends par cette der­nière clause aus­si bien les acteurs inté­rieurs que les dévots extérieurs.

[Jan Schoonhoven]

Là aus­si on s’efforce de se por­ter à la Grandeur, moins d’ailleurs la Grandeur des Grandes Questions que celle des Grandes Causes. C’est typi­que­ment ain­si que la bour­geoi­sie cultu­relle mêle art et poli­tique, et d’une manière qui lui convient idéa­le­ment puisque, par l’art, elle conver­tit la poli­tique en simples pos­tures. Cette bour­geoi­sie cultu­relle je l’ai par consé­quent appe­lée : le PFLB(c). PourFaireLeBourgeois(culturel) — ain­si gra­phié parce que le « c » est aus­si celui du capi­ta­lisme mis entre paren­thèses. Dans le PFLB(c) comme dans le PFLB, il y a des mines, des tons, des façons : des signes à pro­duire pour en être — de ceux à qui n’échappe aucune Grande Cause. Le PFLB(c) se spé­cia­lise dans la recen­sion des injus­tices et des atteintes à la « liber­té » et à « l’égalité » sur une échelle mon­diale et se garde tou­jours d’en pro­duire l’analyse poli­tique. Il y a pour­tant des causes pour les effets liber­ti­cides et inéga­li­taires que recense le PFLB(c), mais il ne semble pas s’en avi­ser. En jouant sur les mots on pour­rait dire que le propre du PFLB(c) c’est de se pas­sion­ner pour les Causes mais en se dés­in­té­res­sant com­plè­te­ment de leurs causes. Il s’abstient plus encore de dési­gner des res­pon­sables, et appelle ça : la sus­pen­sion du juge­ment. Grace à quoi ce jeu-là est par­ti­cu­liè­re­ment rému­né­ra­teur, puisque le juge­ment oppor­tu­né­ment « sus­pen­du » per­met d’éviter toute mise en ques­tion pénible des struc­tu­ra­tions capi­ta­listes, celles-là mêmes qui pro­voquent tous les maux sur les­quels on aime à san­glo­ter avec ostentation.

« Cette lit­té­ra­ture, cet art-là, oui, il faut les com­battre : ils consti­tuent les artistes et les auteures en cau­tion morale du capitalisme. »

Cette lit­té­ra­ture, cet art-là, oui, il faut les com­battre : ils consti­tuent les artistes et les auteures en cau­tion morale du capi­ta­lisme, en lui lais­sant la pos­si­bi­li­té de faire la démons­tra­tion (fac­tice) de son plu­ra­lisme et de son ouver­ture d’esprit. Laisser place à une telle contes­ta­tion ne lui coûte en effet pas grand-chose puisque le PFLB(c) ne pro­duit jamais la moindre cri­tique sérieuse — celle qui s’en pren­drait aux causes des Causes. Il est lyrique : tout en déplo­ra­tions, indi­gna­tions, reven­di­ca­tions et dénon­cia­tions — et rabat toutes les ques­tions poli­tiques sur le plan de la morale. Comment les médias mains­tream ne bat­traient-ils pas des mains ? Ils sont tenus par les puis­sances capi­ta­listes, mais, en tant qu’institutions du PFLB(c), ils tiennent aus­si à leur point d’honneur cultu­rel : la simi­li cri­tique, la cri­tique morale et dépo­li­ti­sée. Cette lit­té­ra­ture PFLB(c) sert idéa­le­ment leurs posi­tions de com­pro­mis. Alors oui, il faut s’en prendre au PFLB(c), vigou­reu­se­ment même, car c’est une com­po­sante sacré­ment retorse du ver­rouillage hégémonique.

Dans Qui je suis, Pasolini pro­pose d’avancer sur deux pieds : « s’engager dans l’écriture » et « dans la vie ». Peut-être est-ce là une clé ? Face à cet « anti­con­for­misme » ambiant, attendre des créa­teurs réel­le­ment radi­caux qu’ils radi­ca­lisent leurs conduites au sein de l’espace qui est le leur ?

Je prends au pied de la lettre votre clause « au sein de l’espace qui est le leur », en la lisant comme une invi­ta­tion faite aux « créa­teurs » (je mets des guille­mets parce qu’il fau­dra reve­nir sur cette appel­la­tion) de com­men­cer par s’occuper des struc­tures de cet espace dans lequel ils s’activent. Il est de bonne méthode de s’interroger sur ce que la confi­gu­ra­tion de cet espace entraîne comme pos­si­bi­li­tés, impos­si­bi­li­tés, biais et cen­sures pour l’activité « de créa­tion ». Car c’est bien une pré­oc­cu­pa­tion poli­tique, ou méta-poli­tique puisqu’elle déter­mine ce qu’il va être pos­sible de faire poli­ti­que­ment avec l’art, par l’art, et depuis le champ de l’art — une ques­tion d’une par­ti­cu­lière impor­tance quand l’art est requis. Or cette ques­tion, celle des ins­ti­tu­tions du champ de l’art et de ce que leur confi­gu­ra­tion déter­mine, com­mence à être sérieu­se­ment posée et tra­vaillée à l’intérieur du champ. Bien sûr ce sont encore des groupes très mino­ri­taires qui réflé­chissent en ce sens — mais très déci­dés à échap­per aux marais du PFLB(c). Je pense au col­lec­tif d’artistes-auteures La Buse, et au livre de l’un d’entre eux : Notre Condition d’Aurélien Catin. Membre du Réseau Salariat, Aurélien Catin plaide pour l’application aux artistes du salaire atta­ché à la per­sonne tel qu’il est conçu par Friot. C’est-à-dire pour que l’artiste soit consi­dé­ré comme un tra­vailleur comme les autres. Faire entrer les artistes dans un régime géné­ral du salaire est fon­da­men­tal. Car pour l’heure, leur sta­tut est dou­ble­ment vicieux : il les fait par­ti­ci­per de la mytho­lo­gie capi­ta­liste de la pro­prié­té en même temps qu’il les exploite et les pau­pé­rise (à quelques raris­simes excep­tions près). En effet le régime des « droits d’auteurs » est ados­sé à un droit moral à la pro­prié­té (pour les artistes-auteurs) tan­dis que des droits d’exploitation sont cédés à des dif­fu­seurs. Ce qui a deux consé­quences majeures.

[Jan Schoonhoven]

Lesquelles ?

La pre­mière : iso­ler les artistes-auteurs des luttes sociales. D’une part, parce qu’ils se battent pour ren­for­cer leur pro­prié­té et non pour des droits de sala­riés. D’autre part, parce que ce sta­tut de sup­po­sé pro­prié­taire-ren­tier faci­lite les confu­sions com­modes aux­quelles les dif­fu­seurs ont inté­rêt. Par exemple : faire croire que leurs inté­rêts et ceux des artistes-auteurs sont les mêmes, alors que les dif­fu­seurs empochent les pro­fits, qui plus est sans ver­ser de coti­sa­tions sociales, c’est-à-dire sans abon­der finan­ciè­re­ment les ins­ti­tu­tions du sala­riat. La seconde consé­quence du sta­tut est la mieux connue : c’est la pré­ca­ri­té des artistes-auteurs qui les livre aux ins­ti­tu­tions capi­ta­listes pour leur repro­duc­tion maté­rielle : quatre groupes d’édition couvrent qua­si­ment tout le mar­ché en lit­té­ra­ture, et pour les arts, les fon­da­tions d’entreprise misent sur des artistes dont elles font leurs pro­duits. Il ne s’agit pas de jeter la pierre par prin­cipe à qui « y va ». On passe les com­pro­mis qu’on peut avec ses néces­si­tés maté­rielles : nul ne peut se pas­ser de rési­dences, de bourses, de dif­fu­sion, d’exposition, etc. Il reste que le manque de réflexion sur ces ques­tions a de ter­ribles effets, et l’illusion de l’indépendance du « créa­teur » est en fait la manière la plus cer­taine de le rendre incroya­ble­ment dépen­dant des puis­sances d’argent.

« Que l’artiste soit un tra­vailleur sala­rié comme les autres n’empêche pas qu’il conti­nue d’avoir une acti­vi­té particulière. »

Ce n’est d’ailleurs pas le moindre mérite de cette pers­pec­tive cri­tique tra­vaillée par La Buse (d’autres groupes aus­si) que de s’en prendre à cette mytho­lo­gie du « créa­teur », en pro­je­tant de le rame­ner à la géné­ra­li­té du sala­riat : un tra­vailleur comme les autres. Ce mythe de sépa­ra­tion sociale, qui fait du « créa­teur » un être à part, n’est pas pour rien dans l’inintelligence poli­tique du champ. Et cette mytho­lo­gie tient très fort les artistes-auteurs puisqu’ils y suc­combent alors même que cette condi­tion sym­bo­lique leur nuit maté­riel­le­ment. Cependant, je pense que la cri­tique de « l’artiste » ne doit pas se méprendre non plus, en tout cas qu’elle va trop loin lorsque vou­lant à juste titre résor­ber la dif­fé­rence sociale de l’artiste, elle finit par annu­ler la spé­ci­fi­ci­té de son acti­vi­té. Je crois qu’il ne faut pas confondre la par­ti­cu­la­ri­té sta­tu­taire de l’artiste et la par­ti­cu­la­ri­té sub­stan­tielle de son acti­vi­té. Que l’artiste soit un tra­vailleur sala­rié comme les autres n’empêche pas qu’il conti­nue d’avoir une acti­vi­té par­ti­cu­lière. On ne dirait pas qu’une prof et un aide-soi­gnant font la même chose, quoiqu’ils soient iden­ti­que­ment sala­riés à la qua­li­fi­ca­tion. Eh bien de même : écrire de la poé­sie, faire une ins­tal­la­tion, ça n’est pas la même chose qu’enseigner, même si tout ça peut par­fai­te­ment rele­ver du même sta­tut. Or cer­taines cri­tiques empruntent la voie de la remise en cause de la par­ti­cu­la­ri­té sta­tu­taire pour aller beau­coup plus loin et sou­te­nir un pro­jet en fait d’une autre nature : d’abolition pure et simple « de l’art » comme pra­tique sociale dis­tincte. « Que tout le monde se sente auto­ri­sé à créer » est leur mot d’ordre.

En fait c’est déjà le cas : nombre de disques durs sont pleins des textes, films et musiques com­po­sées par leurs pro­prié­taires. La dif­fé­rence entre ces créa­teurs-là et ceux du champ, c’est pré­ci­sé­ment… le champ. C’est-à-dire une ins­tance sociale du juge­ment esthé­tique, avec, comme pour tous les champs, ce que Gérard Mauger appelle un « droit d’entrée ». Autant je milite pour l’abolition de la dif­fé­rence sta­tu­taire, autant viser l’abolition de la dif­fé­rence sub­stan­tielle n’a pas de sens. Les avan­cées mathé­ma­tiques sont jugées par les mathé­ma­ti­ciens, et de même les créa­tions sont jugées par les com­mu­nau­tés d’artistes. Les mathé­ma­tiques ne seront pas abo­lies par un « Tout le monde mathé­ma­ti­cien ! », l’art non plus. C’est même en refai­sant les ins­ti­tu­tions du sta­tut, non pas qu’on abo­li­ra l’activité, mais qu’on la fera vivre plus intensément.


Illustration de ban­nière : Jan Schoonhoven
Photographie de vignette : Magali Bragard | www.magalibragard.com


  1. Se dit des causes qui modi­fient ou agissent sur autre chose que l’agent lui-même.
  2. Qui concerne les valeurs.
  3. En sep­tembre 2004, l’État fran­çais cède une par­tie de ses actions ; France Télécom devient alors une entre­prise pri­vée. Dans ce contexte d’ou­ver­ture à la concur­rence, un « plan de redres­se­ment » de l’en­tre­prise est mis en place : dès 2006, le plan NExT et son volet social, ACT, pré­voit 22 000 sup­pres­sions de postes, 10 000 mobi­li­tés internes et 6 000 recru­te­ments.
  4. Cavité, enclave.
  5. Donner un carac­tère « cucul », infan­ti­li­ser.
  6. Préparation néces­saire à l’é­tude plus appro­fon­die.
  7. Motif par­ti­cu­lier qui se retrouve dans plu­sieurs œuvres, lieux com­muns.
  8. « Nous des­cen­dons en droite ligne d’une éponge gor­gée d’eau de mer […]. Songez‑y lorsque vous uti­li­sez une éponge natu­relle sous la douche : vous frot­tez votre corps avec votre ancêtre (l’a­ni­mal actuel qui res­semble le plus à votre ancêtre, puisque bien enten­du les éponges actuelles se sont un peu trans­for­mées depuis, ce sont en fait vos cou­sines). » Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020.

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