Christian Salmon : « Il faudrait retrouver la notion de guerre littéraire »


Entretien inédit pour les sites de Ballast et d’Ehko

En ce temps, les intel­lec­tuels pro­gres­sistes algé­riens tom­baient sous les balles. C’était en 1993 et une soixan­taine d’é­cri­vains lan­çaient un appel inter­na­tio­nal afin de prendre en charge la pro­tec­tion des auteurs per­sé­cu­tés. Ainsi est né le Parlement inter­na­tio­nal des écri­vains, fon­dé par Christian Salmon — à sa tête, on comp­tait Derrida, Glissant, Rushdie ou encore Bourdieu. Il annon­ce­ra son auto-dis­so­lu­tion à l’oc­ca­sion de ses 10 ans d’exis­tence. Salmon a publié une quin­zaine de livres. Son der­nier, La Tyrannie des bouf­fons, ques­tionne, au terme d’une enquête au long cours, le « pou­voir gro­tesque » qui va s’im­po­sant aux quatre coins du monde — dit autre­ment : le triomphe de l’ir­ra­tio­na­li­té sur fond de ratio­na­li­té machi­nique. Délabrement démo­cra­tique, empire des méga­don­nées et lit­té­ra­ture de com­bat : ren­contre avec l’é­cri­vain et cher­cheur, aux côtés de la revue Ehko.


Avec La Tyrannie des bouf­fons, vous dites être arri­vé à la fin d’un cycle consa­cré aux muta­tions de l’ordre poli­tique. Est-ce une forme de rési­gna­tion devant une décom­po­si­tion iné­luc­table du politique ?

Quand j’ai ter­mi­né ce livre, je me suis ren­du compte que j’en avais fini avec un cer­tain type d’analyse qui m’avait occu­pé pen­dant quatre livres. Dans Storytelling, j’avais ana­ly­sé les usages du récit à des fins stra­té­giques — qu’il s’agisse de mana­ge­ment, de mar­ke­ting ou de com­mu­ni­ca­tion poli­tique. Au-delà de la socié­té du spec­tacle, si bien décrite par Guy Debord, il s’agissait de mettre en évi­dence com­ment les fic­tions poli­tiques captent l’at­ten­tion. La mise en récit de la poli­tique non pas sim­ple­ment comme mise en spec­tacle mais comme mobi­li­sa­tion, avec ces nou­veaux méca­nismes de cap­ta­tion et de dévo­ra­tion des atten­tions que les GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft] ont depuis éle­vé au rang d’un méca­nisme auto­ma­tique de conduite des conduites. Ainsi je suis pas­sé, d’un livre à l’autre, de la décons­truc­tion des récits poli­tiques à une sorte d’an­thro­po­lo­gie concrète de la vie poli­tique. Du por­trait col­lec­tif d’une nou­velle géné­ra­tion d’hommes poli­tiques — Bush, Blair, Sarkozy —, j’en suis venu à étu­dier la scène de leurs exploits : ce que j’ai appe­lé à l’époque « la céré­mo­nie can­ni­bale », laquelle ana­lyse la vie poli­tique comme une scène et un rituel de dévo­ra­tion. L’incarnation de la fonc­tion poli­tique cède la place à l’exhibition de la per­sonne. Une exhi­bi­tion et une mise en récit de soi qui va de pair avec la dis­pa­ri­tion comme le signale le turn-over accé­lé­ré des hommes poli­tiques au pouvoir.

« Toutes les sources d’énonciation sont viciées, tous les auteurs — qu’ils soient poli­tiques, scien­ti­fiques ou reli­gieux — sont frappés de discrédit. »

L’homme public dis­pa­raît au comble de son exhi­bi­tion, au vu et au su de tous, il dis­pa­raît à la Une. L’Ère du clash décrit un autre stade de ce pro­ces­sus de dévo­ra­tion qui atteint cette fois le débat public lui même empor­té dans la spi­rale du dis­cré­dit qui frappe la parole poli­tique. La seule manière d’« exis­ter » dans les médias, c’est d’enchaîner les pro­vo­ca­tions et les trans­gres­sions. Désormais, vira­lité et riva­lité vont de pair, viru­lence et vio­lence, clash et guerre des récits. Toutes les sources d’énonciation sont viciées, tous les « auteurs » — qu’ils soient poli­tiques, scien­ti­fiques ou reli­gieux — sont frappés de discrédit. Dans le brou­ha­ha des réseaux, place au buzz-maker plutôt qu’au myth­ma­ker. Trump après Obama, en quelque sorte. Avec La Tyrannie des bouf­fons, j’ai ten­té de décrire la phase ultime de la dévo­ra­tion de l’Homo poli­ti­cus qui se sur­vit dans la figure du « clown ». Disparition de l’Homme et des­truc­tion du lan­gage poli­tique. J’observe d’ailleurs une arti­cu­la­tion entre Donald Trump et le dis­cré­dit du langage.

Mais vous pas­sez aus­si der­rière la scène du pou­voir pour glis­ser côté coulisses…

Ce livre est effec­ti­ve­ment une sorte d’ex­plo­ra­tion des cou­lisses. Sur la scène, le bouf­fon mul­ti­plie les bra­vades et les pro­vo­ca­tions et, dans les cou­lisses, s’affairent les infor­ma­ti­ciens, les experts de l’engagement, les mar­ke­teurs des big data. Le couple du clown et de l’ingénieur. Mais dans leur dos, ce sont déjà les GAFAM et leurs algo­rithmes qui mènent la danse.

[Umetaro Azechi]

Vous mon­trez aus­si que c’est toute la nar­ra­tion qui est retra­vaillée par les algo­rithmes et les GAFAM. Allons-nous vers une nou­velle forme de domi­na­tion, où les domi­nants auront gar­dé, via les mots, un accès plein au monde tan­dis que les domi­nés seraient pri­vés de mots ?

Les GAFAM enre­gistrent et ana­lysent en per­ma­nence l’inconscient indi­vi­duel et col­lec­tif. À tra­vers l’accumulation de don­nées brutes, les traces que nous lais­sons quand nous navi­guons sur le Web, les réseaux sociaux et les algo­rithmes des GAFAM peuvent modé­li­ser nos pul­sions, nos rêves, nos pro­jets. Tout est l’objet de cal­culs. Nous igno­rons tout de ces algo­rithmes qui nous observent et nous informent en per­ma­nence. Pourtant, les algo­rithmes sont par­tout, ils veillent sur nous, nous assistent en toute occa­sion et, sur­tout, nous relient aux autres indi­vi­dus dotés de sem­blables appa­reils (iPhone, iPad, GPS, smart­phones et ordi­na­teurs). Ils contrôlent le pos­sible, nous confinent dans des régions étroites de l’expérience, de l’imaginaire et fina­le­ment du lan­gage. Les bataillons de cette guerre qui nous est menée se consti­tuent à par­tir du lan­gage. Nous affron­tons de puis­santes machines de nar­ra­tion menées par les GAFAM. Ces machines sélec­tionnent les mots, tra­vaillent la syn­taxe. Tout est ampli­fié par des méca­niques qui relèvent de l’al­go­rith­mique et non pas de la lin­guis­tique. Je décèle là une sorte de catas­trophe éco­lo­gique qui frappe le lan­gage dans la mesure où il n’y a per­sonne der­rière les algo­rithmes. Ils fonc­tionnent tout seuls. Notre réa­li­té n’est pas seule­ment cadrée par ces GAFAM, elle est tra­cée et fer­mée. Les algo­rithmes, c’est Mappy. Vous allez là où on vous dit d’al­ler. Chacun suit une voie qui est actua­li­sée en temps réel en fonc­tion des traces qu’il laisse sur le Web. Chacun a son pro­gramme et sa carte. C’est donc aus­si une guerre contre soi qu’il faut mener. Une guerre libé­ra­trice en cela.

Comment résis­ter à cette perte de sub­stance des mots, leur embri­ga­de­ment, com­ment conser­ver leur capa­ci­té à dire les choses ?

« La fonc­tion écri­vain est une domes­ti­ca­tion avec ses hon­neurs, ses pri­vi­lèges, ses prix et ses pas­sages à la télé, ses droits de cuis­sage dont Matzneff est un peu la figure clownesque. »

Il faut libé­rer des zones d’expériences nou­velles. La balle n’est plus dans le champ média­tique. Elle est dans la socié­té, là où l’expérience des hommes cherche son récit. C’est une guerre de libé­ra­tion du lan­gage et de l’imaginaire. Aujourd’hui, c’est le ter­ri­toire de la lit­té­ra­ture qui est occu­pé. La lit­té­ra­ture au sens large, pas seule­ment celle qui est dépo­sée dans les livres de la ren­trée lit­té­raire, la lit­té­ra­ture comme puis­sance ima­geante, réap­pro­pria­tion de son ima­gi­naire, refus de répondre aux ordres de mobi­li­sa­tion que nous lance la socié­té numé­rique à chaque heure du jour et de la nuit. Déserter les espaces média­tiques et cher­cher ailleurs, comme le disait Jean Genet, « là où il y a du désert ». Pour cela il faut démi­ner les bombes sur notre che­min, dénouer les nœuds cog­ni­tifs, les auto­ma­tismes de pen­sée et de lan­gage. Ce que Deleuze appe­lait la prag­ma­tique lit­té­raire, c’est de la stra­té­gie. C’est par la lit­té­ra­ture qu’on redonne aux gens les moyens d’imaginer leur vie.

La lit­té­ra­ture comme pierre phi­lo­so­phale ou panacée ?

La lit­té­ra­ture, comme le disait Kafka, c’est un com­bat. C’est une guerre de mou­ve­ment qui déplace sans cesse le théâtre des opé­ra­tions pour échap­per à tout ce qui enferme et arrête, pour déjouer la ruine des mots et la mort du récit. La lit­té­ra­ture a ses propres armes, ses propres tac­tiques de diver­sion et de décep­tion, la répé­ti­tion, le bégaie­ment de la langue, la mise en abîme du nar­ra­teur. Autant de pos­si­bi­li­tés qui sont une forme de bras d’hon­neur lit­té­raire aux lan­gages du pou­voir. (il sou­rit) Non pas suivre le che­min pour deve­nir un écri­vain de ren­trée lit­té­raire mais prendre la bande d’ur­gence et filer, faire filer le lan­gage sur les che­mins de tra­verse. La fonc­tion écri­vain est une domes­ti­ca­tion avec ses hon­neurs, ses pri­vi­lèges, ses prix et ses pas­sages à la télé, ses droits de cuis­sage dont Matzneff est un peu la figure clow­nesque. Vous voyez, on retrouve le clown : poli­tique, lit­té­raire ou média­tique, quelle est la dif­fé­rence ? C’est au fond la forme ter­mi­nale de toutes les figures d’autorité. Je tra­vaille désor­mais à un livre dans lequel je vou­drais poser la ques­tion de la lit­té­ra­ture. La lit­té­ra­ture non pas comme her­mé­neu­tique, pas plus que la lit­té­ra­ture comme lieu de résis­tance. Mais la lit­té­ra­ture comme lieu d’ex­pé­ri­men­ta­tion. On n’est pas là pour inter­pré­ter le réel, même pas pour le décrire ou le fantasmer.

[Umetaro Azechi]

Pour quoi, alors ?

« Expérimentez, disait Deleuze, ne fan­tas­mez jamais1. » Le mot « expé­rience » vient du latin expre­ri­ri, qui signi­fie « tra­ver­ser les périls ». C’est aus­si vrai de l’expérience lit­té­raire, qui cherche à déjouer nos petits sur­mois lit­té­raires qui passent à côté de l’essentiel. Pourquoi écrit-on sinon pour mener une vie plus réelle ? C’est une mala­die bien fran­çaise que de tour­ner autour du « petit secret » des familles, les névroses d’ héri­tages, les appar­te­nances de clan, les clo­se­ries — to be close : être proche, être invi­té. Littérature de proxi­mi­té. Cette ren­trée lit­té­raire le démontre. La lit­té­ra­ture fran­çaise enfer­mée dans quelques arron­dis­se­ments pari­siens n’est sou­vent qu’un éloge éhon­té de la névrose. Or Deleuze disait que l’é­cri­vain est un « medi­cine man ».

« Toute lit­té­ra­ture est assaut contre la fron­tière », disait aus­si Kafka. L’écrivain serait donc un guer­rier ?

« La lit­té­ra­ture fran­çaise enfer­mée dans quelques arron­dis­se­ments pari­siens n’est sou­vent qu’un éloge éhon­té de la névrose. »

Oui, l’é­cri­vain est un guer­rier, pas seule­ment un résis­tant. C’est un stra­tège aus­si. Il fau­drait retrou­ver la notion de guerre lit­té­raire. Quel genre de guerre ai-je envie de mener ? Une guerre de biais, de bifur­ca­tions. Une guerre pour le lan­gage. Je ne parle pas seule­ment des écri­vains, des cote­ries d’auteurs, car tout le monde écrit dans sa tête. Je viens d’une famille modeste d’émigrés grecs. Ils avaient peu de mots mais ils pen­saient beau­coup, à beau­coup de choses. Cela se voyait sur les visages fati­gués le soir après la jour­née de tra­vail. Dans ces familles popu­laires, tout le monde pense, tout le monde cherche ses mots et se raconte, enjam­bant les fautes de fran­çais et les non-dits. Ma mère est une fabu­la­trice extra­or­di­naire. Elle a pas­sé sa vie à l’imaginer, à la réin­ven­ter. Mon grand-père, immi­gré chy­priote, me disait qu’une vie digne est une vie digne d’être racon­tée. Il faut savoir dis­tin­guer les fic­tions du pou­voir et la fabu­la­tion des exclus. Deleuze est le seul Français à avoir com­pris cela : il par­lait du peuple qui manque. Selon lui, il y avait d’un côté les fic­tions du pou­voir et de l’autre côté les fabu­la­tions du peuple qui manque. La fonc­tion fabu­la­trice de Bergson, qu’il poli­ti­sait en l’attribuant aux pauvres, aux femmes, aux mino­ri­tés. D’un côté le roman natio­nal, la lit­té­ra­ture d’État et d’académie qui meurt à chaque géné­ra­tion ; de l’autre côté, les peuples qui cherchent à y échap­per en racon­tant leur histoire.

Kateb Yacine par­lait de la langue fran­çaise comme d’un tri­but de guerre. Ce n’est pas un hasard si la lit­té­ra­ture de langue anglaise a été com­plè­te­ment réin­ven­tée et revi­vi­fiée par les écri­vains des pays du Commonwealth. Les récits alter­na­tifs sont sou­vent por­tés aus­si par des femmes, y com­pris en Occident. Des écri­vains comme Annie Ernaux, qui dans son coin et sans faire de bruit retourne le lan­gage et le récit d’une cer­taine France zem­mou­rienne avant la lettre, pro­vin­ciale, raciste et miso­gyne. La lit­té­ra­ture s’invente dans les marges. Jamais au centre.


Illustration de ban­nière : Umetaro Azechi
Photographie en vignette : Belgaimage
Propos recueillis par Hassina Mechaï.


  1. « Expérimentez, n’in­ter­pré­tez jamais. Programmez, ne fan­tas­mez jamais. » Gilles Deleuze, Dialogues, Flammarion, 1977.

REBONDS

☰ Lire notre article "Des usages littéraires et libertaires de la Lune", Adeline Baldacchino, juillet 2020
☰ Lire notre article "1917 Decameron", Sandra Lucbert, avril 2020
☰ Lire notre traduction "John Berger, la vie du monde", Joshua Sperling, avril 2019
☰ Lire "Sartre est mort — par Daniel Mermet" (Memento), avril 2019
☰ Lire notre entretien avec Mehdi Charef : « Du peuple immigré », avril 2019
☰ Lire notre entretien avec Patrick Chamoiseau : « Il n’y a plus d’ailleurs », février 2019
☰ Lire notre article « Annie Ernaux — ne pas (se) raconter d’histoires », Laélia Véron, novembre 2017

Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.