Rencontre avec Madame Rap


Entretien inédit pour le site de Ballast

Premier média français dédié aux femmes dans le hip-hop, Madame Rap a vu le jour en 2015. Un espace « entre éducation populaire et lutte pour l’égalité » fondé par la journaliste indépendante et activiste féministe Éloïse Bouton : on y trouve des noms connus et d’autres non, patiemment dénichés aux quatre coins du monde. Le rap, jure celle qui organise également des concerts, des conférences et des débats, est « un bouc émissaire bien pratique » : se focaliser à ce point sur son rapport aux femmes, sans rien saisir de la diversité de ce genre musical, dédouane peu ou prou le reste de la société de son sexisme… À l’heure où le rappeur Damso — accusé de « violence verbale envers les femmes1Communiqué de l’association féministe belge Le Conseil des femmes. » — s’est vu retirer la création d’un hymne par l’Union belge de football pour la Coupe du Monde 2018, nous discutons avec la fondatrice du site de ces voix émancipatrices qui bousculent la scène rap.


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Madame Rap est né en réaction aux critiques formulées par certaines militantes féministes, qui considèrent ce genre musical comme une courroie essentielle du sexisme. Mais « le rap est la musique la plus inclusive » que vous connaissez, affirmez-vous !

Oui. C’est dommage, on ne parle jamais de cet aspect. Dans les médias traditionnels, le rap est en effet présenté comme la musique la plus sexiste qui existe — et dans l’imaginaire collectif, ce n’est pas mieux. Pourtant, quand le hip-hop est né dans les années 1970, aux États-Unis, l’idée était de revendiquer le respect d’autrui, l’unité des peuples et le fameux « Peace, Love, Unity and Having fun » porté par la Zulu Nation. Fondée par Afrika Bambaataa à New York en 1973, cette organisation, qui a émergé en réponse aux guerres de gangs, prônait la non-violence et l’inclusion. C’est en partie sur ces bases que le hip-hop s’est développé. Aujourd’hui, c’est dans le rap que l’on trouve le plus de diversité en termes de race, de classe, de religion et d’identité. On peut être noir, blanc (même si, apparemment, c’est plus facile à un homme blanc qui fait du rap d’être nommé aux Victoires de la musique2Allusion au rappeur Orelsan.), femme, homme, trans, non binaire, gros, moche, musulman, lesbienne… et rapper. Les autres genres musicaux sont beaucoup plus uniformes : ce serait bien de le rappeler.

Vous ne vous sentez pas un peu seule, sur ce terrain ?

« Aujourd’hui, c’est dans le rap que l’on trouve le plus de diversité en termes de race, de classe, de religion et d’identité. »

Nous étions deux ! J’ai fondé Madame Rap fin 2015 et la DJ Emeraldia Ayakashi s’est greffée au projet pendant un an et demi, avant de poursuivre sa route de son côté. Je suis donc désormais seule contre toutes et tous ! Mais je suis habituée. Et je ne suis pas vraiment seule puisque je collabore ponctuellement avec différentes personnes, comme le sociologue Karim Hammou, le collectif Rap’Elles, le rappeur Ismaël Métis, de nombreuses rappeuses, et aussi des personnes « satellites » qui partagent la même vision du hip-hop et des féminismes que moi.

Madame Rap participe cette année à la programmation du festival Les Femmes s’en mêlent

Stéphane Amiel a lancé ce festival le 8 mars 1997 et, depuis vingt-et-un ans, il s’attache à mettre en lumière des artistes féminines indépendantes, de la scène rock, pop, électro et alternative internationale. Madame Rap a collaboré avec lui sur l’édition 2017 du festival, dans le cadre d’un concert de Sônge et Little Simz à La Gaîté Lyrique, à Paris. Le courant est bien passé et nous avons découvert que nous avions une approche commune de la musique, une même passion pour dénicher des talents et le même goût pour l’indé. Stéphane nous a alors confié une partie de la programmation hip-hop du festival 2018. Du coup, cette année, Madame Rap organise une table ronde suivie d’un freestyle à La Machine du Moulin Rouge à Paris le 15 mars. Et nous avons programmé un plateau 100 % rap au féminin le 17 mars, avec la rappeuse suisse KT Gorique et les Américaines Blimes Brixton et Reverie. Nous avons eu envie de mettre en avant des artistes que nous suivions depuis longtemps et avec qui nous avions déjà des liens. C’est le cas de ces trois MCs. Bien sûr, nous apprécions leur musique et leurs qualités scéniques, mais nous avons aussi voulu privilégier l’aspect humain.

Le festival s’ouvre avec Virginie Despentes, qui lira en musique le roman Requiem des innocents de Louis Calaferte : c’était important d’amorcer les choses ainsi ?

Virginie Despentes et ce texte de Calaferte, à la fois ultrapuissant et très dérangeant, voire problématique, ça pose tout de suite le décor. Je pense que l’idée était d’avoir une figure féministe forte et transversale, comme se veut le festival qui, bien qu’il se défende de faire de la politique, en fait forcément. Car le simple fait de programmer des femmes artistes est politique, surtout quand on sait qu’aujourd’hui 97 % des groupes programmés par les grands festivals de musique sont composés exclusivement ou majoritairement d’hommes…

« Hands off », extrait d’un clip de l’artiste indonésienne Yacko

La plupart des artistes mises en avant par Madame Rap envisagent-elles leur travail comme « politique » ? Est-ce seulement un terme pertinent ?

Certaines, oui ; d’autres, pas du tout. Je pense que le label « politique » qui colle au rap est aussi un cliché. Le rap n’est pas forcément « gangsta » ou « conscient ». Il existe plein de formes de raps, parfois sans message. Mais le fait de vouloir à tout prix labelliser ces rappeuses est une manière de leur mettre une pression supplémentaire, comme si elles n’avaient pas le droit de faire de la musique festive ou légère comme n’importe quel autre artiste. Des MCs ouvertement militantes, comme la féministe guatémaltèque Rebeca Lane, le collectif de dix-sept Islandaises Reykjavíkurdætur, qui dénonce le body shaming3Juger quelqu’un (souvent une femme) selon son apparence physique. et la culture du viol, ou la rappeuse togolaise afroféministe Milly Parkeur, qui milite pour l’IVG, revendiquent cette démarche politique. D’autres la réfutent — même si certains de leurs titres sont clairement « engagés » — car elles sont bien plus que ça, et savent que brandir cette étiquette risque de les enfermer.

Des USA à la Guinée, de l’Angleterre à l’Iran, de l’Afrique du Sud à la Birmanie, ça rappe des nords aux suds : c’est ce qu’on découvre en tombant sur Madame Rap. Quelles lignes de force voyez-vous se dessiner parmi tous ces courants, ces pays et ces paroles ?

« Des MCs ouvertement militantes, comme la féministe guatémaltèque Rebeca Lane ou la rappeuse togolaise afroféministe Milly Parkeur, qui milite pour l’IVG, revendiquent cette démarche politique. »

Le point commun entre toutes ces rappeuses, c’est d’abord qu’elles ont des choses à dire. Plein. Et qu’elles ne sont globalement pas (assez) entendues. Même si cela diffère selon les pays, les rappeuses sont généralement peu visibles dans les médias mainstream et contraintes d’évoluer dans des circuits indépendants. Même constat auprès des grandes majors, qui ont tendance à vouloir formater les artistes qui, si elles refusent de se plier à ces diktats, doivent travailler avec les moyens du bord, en autoproduction et avec des structures indépendantes. Ce qui est très bien, mais les empêche parfois de rayonner et de toucher une large audience. Enfin, hormis aux États-Unis, les rappeuses manquent souvent de rôles modèles4De l’anglaise role model, référence. qui convainquent à la fois les puristes et le grand public.

Récemment, le rappeur Vins a composé un morceau intitulé « Metoo », en soutien au mouvement en ligne. Vous dialoguez avec des rappeurs masculins qui se saisissent des problématiques de violences faites aux femmes — songeons aussi à D’ de Kabal. Leur voix porte-t-elle auprès de leurs confrères ?

Oui. Il existe une tendance récente chez certains hommes dans le rap à réfléchir sur ces sujets et à prendre conscience de certaines choses. Peut-être que ce sont les répercussions de #BalanceTonPorc et #MeToo, ou l’avènement d’une nouvelle génération de MCs bien plus gender fluid5Ne pas se reconnaître dans la binarité des genres homme-femme. que leurs aîné.e.s. Si, aux États-Unis, des artistes comme Kendrick Lamar, Common, Lupe Fiasco ou Drake (qui a récemment confronté un frotteur qui sévissait dans la foule en plein concert) se démarquent depuis plusieurs années de l’image de « gangsta », hypertestostéroné, les rappeurs français ont mis plus de temps. Mais pourtant, on voit émerger des Hyacinthe, Eddy de Pretto et Lomepal qui cassent les codes du genre — même Kaaris se met à dézinguer le patriarcat6« Tu pourrais te revendiquer comme féministe ? Oui puisque j’estime que la femme doit être l’égale de l’homme en toutes circonstances. » Entretien avec Les Inrockuptibles, octobre 2017. ! Les mauvaises langues prétendent que c’est pour le buzz et que ces artistes se la jouent féministes à des fins marketing. Mais si le féminisme faisait vendre, ça se saurait, non ? C’est d’ailleurs pour ça qu’aujourd’hui, on voit émerger un rap queer7Qualifie ce qui n’est pas « hétéronormé » : gay, lesbienne, transgenre, allosexuel, altersexuel, pansexuel…, où les artistes LGBT+ ont toute leur place, contrairement à d’autres styles de musique. Le rap est une musique qui vit avec son temps et s’adapte beaucoup plus vite aux évolutions sociétales que les autres.

Rebeca Lane (Guatemala) et KT Gorique (Suisse), par Patrick Muroni

On ne peut pas nier qu’il existe, à l’instar du « greenwashing » écolo, une récupération « pop », libérale et très bien vue d’un certain féminisme, non ?

Oui. Un type de marketing féministe8Ou femvertising, en anglais. a le vent en poupe. Nos sociétés occidentales capitalistes récupèrent tout avec un cynisme décomplexé. Tout est bon pour nous faire consommer n’importe quoi et nous faire croire que si on le fait pas, on n’est vraiment pas « cool ». Il existe bien une récupération marketing du girl power, notamment depuis les Spice Girls. Aujourd’hui, on peut acheter un sac « Féministe » chez Monoprix ou une culotte « FEMINIST » chez Undiz. Dior a osé le t-shirt « We Should All Be Feminists », slogan pompé sur le titre du TEDx et du livre de Chimamanda Ngozi Adichie, le tout pour la modique somme de 550 euros ! Mais comme disait l’écrivaine nigériane dans une interview au Guardian : « S’il vous plaît, est-ce que les gens peuvent arrêter de me dire que le féminisme est sexy ? Parce qu’il ne l’est pas. Honnêtement. Je peux vous dire que je vendrais beaucoup plus de livres si je disais que je n’étais plus féministe. » Je suis peut-être optimiste ou naïve, mais je pense que les gens ne sont pas dupes et savent faire la différence entre un t-shirt et une action politique. En tout cas, à part des bourgeois qui ont envie de s’encanailler avec un sac girl power, je ne vois personne tomber dans le panneau.

Vous êtes également musicienne et danseuse ; vous avez expérimenté le hip-hop, dont les paroles et l’énergie ont été pour beaucoup dans votre parcours militant et féministe ; le site met avant tout en avant des parcours de vie : pourquoi cet axe ?

« Julien Clerc, Sardou, Calogero ou Bertrand Cantat… Ces mecs sont censés être des modèles de galanterie, des gentlemen et des références populaires. »

Parce que ces parcours de vie ne sont jamais racontés. Aujourd’hui, en France, les gros labels/médias sont enfermés dans la binarité : ils veulent des rappeuses « chaudasses » à la Lil’ Kim ou Nicki Minaj ou des « tomboys » à la Casey ou Princess Nokia. Au-delà de ces archétypes, ils recherchent des concepts : la rappeuse féministe, lesbienne, pauvre, voilée, végane… Ils n’ont pas d’intérêt pour l’artistique et enferment les MCs dans des cases. Malheureusement, ce phénomène concerne tous les artistes, femmes ou hommes, et les rappeurs sont aussi présentés de manière très caricaturale et condescendante dans les médias. Mais les femmes subissent une double couche de discrimination (avec le sexisme), voire triple (avec le racisme), ou quadruple (avec la lesbophobie ou la LGBT-phobie). Ce qui nous intéresse, c’est l’artistique et l’humain. Nous essayons d’offrir une tribune à ces rappeuses et leur laisser l’opportunité de nous raconter leur cheminement, pour, je l’espère, en inspirer d’autres à faire de même.

« Ton style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul / Ton style c’est ma loi quand tu t’y plies salope » : Léo Ferré, et non Booba, cette fois. Le sexisme, dites-vous, passe mieux dans la voix fleurie de bien des chanteurs de « variété française »…

On ne s’en rend même pas compte. Parce que c’est ancré dans nos cerveaux depuis notre enfance et qu’on a tou.te.s été biberonné.e.s à de grosses daubes sexistes et racistes allant de Claude François à Julien Clerc et son atroce « Mélissa »… Sardou bien sûr, jusqu’à Calogero (avec son affreux clip « En apesanteur », censé être romantique mais qui célèbre en fait le harcèlement sexuel) ou Bertrand Cantat, le « bad boy » à la scène comme à la ville… Ces mecs sont censés être des modèles de galanterie, des gentlemen et des références populaires : pourtant, ils objectivent les femmes et parlent de leur désir pour des filles dont on ignore le degré de consentement, car le tout est enrobé dans de la prétendue chanson d’amour ou du rock’n’roll. Résultat, on nous colle des stéréotypes désastreux dans le crâne et on nous apprend que ces chanteurs sont des musts à « pécho », alors qu’ils ne sont que des purs produits du patriarcat et qu’ils véhiculent une image catastrophique de la séduction et des rapports femmes/hommes. Mais ils le font tout en douceur, l’air de rien, sans « salope », « pute » ou autres injures. Donc ça passe crème, tandis que les rappeurs seraient des brutes bornées, des racailles misogynes, des sauvages capitalistes ou des délinquants illettrés. Ces modèles de masculinité sont caducs, nocifs et rendent toute autre forme de masculinité inaudible. Le seul discours acceptable est le discours dominant de l’homme blanc hétérosexuel bourgeois. C’est le schéma classique du dominant qui rejette la faute sur les catégories qu’il oppresse pour conserver ses privilèges et continuer d’exercer sa domination.

Le duo cubain Krudas Cubensi (DR)

Vous avez dit être dérangée par l’utilisation du terme « musique urbaine ».

« Musique urbaine » ne veut rien dire et c’est de l’appropriation culturelle. C’est un mot fabriqué par la classe dominante, qui a été posé sur une culture méprisée pour l’institutionnaliser, la récupérer et l’abîmer. Dire « cultures urbaines » permet de dédiaboliser le hip-hop aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas et ne le respectent pas. Le hip-hop réunit le rap, le graffiti, la danse, le DJing et le beatboxing, mais dans « musique urbaine », on met tout et n’importe quoi dans le même sac : le RnB, la soul, le reggae et le rap, c’est-à-dire des musiques de non-Blancs, en gros, de jeunes Noirs et d’Arabes violents qui vivraient dans cette fameuse, grande et unique « banlieue kifésipeur ». C’est comme les formules « Black music » ou « musiques du monde ». Il existerait une musique rurale, marine, forestière, blanche, gay ou qui vient d’Uranus ?

Madame Rap lève le couvercle sur ce qu’il est usuel d’appeler l’« underground », que l’historien du rock Greil Marcus estime être la base motrice de toute évolution artistique ; à l’ère d’Internet, quelle portée accordez-vous à cette notion ?

« L’underdog, c’est le côté sombre qui, parfois, remue et déstabilise, mais aussi celui qui insuffle la pulsion de vie et de création, qui fait que l’on accepte de s’assumer tel que l’on est, avec nos fragilités et nos vices. »

Le terme « underground » est très galvaudé, un peu comme « engagé » ou « décalé ». Je préfère le terme anglais « underdogs », difficilement traduisible en français, qui signifie à la fois « rebut de la société », « marginal.e », « laissé.e-pour-compte », « non conforme », « loser », « rebelle »… En gros, un underdog est un individu confronté à une forme de discrimination et d’injustice sociale, perçu par la société dominante comme un inadapté. Ce sont ces femmes, ces hommes, ces divergent.e.s, dégenré.e.s, scandaleux, hors normes, imparfait.e.s, ces parias, ces libres penseurs à qui on ne donne pas la parole parce qu’ils ne rentrent pas dans des cases. C’est aussi cette partie de nous tou.te.s que l’on cache parce qu’on sait qu’elle sera mal perçue. L’underdog, c’est notre côté sombre qui, parfois, remue et déstabilise, mais aussi celui qui insuffle la pulsion de vie et de création, qui fait que l’on accepte de s’assumer tel que l’on est, avec nos fragilités et nos vices.

Quels seraient ces underdogs qui jalonnent et nourrissent votre propre parcours ?

Prince, avant tout. Grâce à lui, à l’âge de 7 ans, j’ai découvert la musique, le jazz, le blues, la soul, la funk, le rock, le rap et plein d’artistes qui m’accompagnent depuis. J’ai découvert un touche-à-tout qui transcende les étiquettes, mais aussi la non-binarité, l’androgynie, le trouble dans le genre, le féminisme. Il a toujours mis les femmes en avant, sans les objectiver ou au contraire les désexualiser, en les traitant juste comme des égales, des êtres humains, des artistes à part entière et non des potiches. Par le biais de ses paroles torturées au possible sur des mélodies sautillantes et sirupeuses (ou l’inverse), j’ai découvert son génie et sa médiocrité, la complexité de nos contradictions. C’est aussi « grâce » à lui qu’à l’âge de 13 ans, j’ai emprunté La Bâtarde de Violette Leduc à la bibliothèque municipale de Tours parce que le violet était la couleur de Prince et qu’il avait fait un morceau intitulé « Poor Little Bastard ». Et je ne l’ai pas regretté !

Le collectif Gotal (Sénégal), par Linguerart

Donc Violette Leduc par la suite, mais aussi Angela Davis, Christiane Taubira, Virginie Despentes, Annie Ernaux, Kathleen Hanna, Frida Kahlo, Maya Angelou, Me’shell Ndegeocello, Courtney Love, Jeanette Winterson, bell hooks, Audre Lorde, Sylvia Plath, Monique Wittig, Betty Davis, Virginia Woolf, Kate Chopin, Amanda Palmer, Queen Latifah, Missy Elliott… Hormis ces célébrités, j’ai aussi eu un prof de théâtre, Vincent Martin, quand j’étais petite à Compiègne, dans l’Oise, qui m’a beaucoup marquée car il avait une approche très instinctive, basée sur l’improvisation. En fac d’anglais, j’ai aussi croisé des profs underdogs qui enseignaient à contre-courant, notamment Cécile Coquet, qui avait un cours intitulé Black Protest sur le mouvement des droit civiques aux États-Unis et qui est, en partie, responsable de mes engagements actuels. Merci à eux d’exister.

Comment voudriez-vous voir grandir Madame Rap ?

« Krudas Cubensi sont poètes, performeuses, éducatrices et musiciennes, et ont travaillé à Cuba avec des femmes et des populations queer, non-blanches ou immigrées, afin de favoriser leur intégration et valoriser leurs différences. »

J’aimerais que Madame Rap n’ait plus besoin d’exister. C’est-à-dire que les festivals, programmateurs de salles, médias et maisons de disque visibilisent spontanément des femmes sans qu’il faille le leur rappeler sans cesse. Dans un monde égalitaire, Madame Rap n’aurait jamais eu besoin de voir le jour. À court terme, j’aimerais que Madame Rap puisse monter ses propres initiatives sans dépendre forcément d’autres structures. Pour ça, j’ai besoin d’argent : c’est le nerf de la guerre. Je vais donc devoir partir à la pêche aux financements.

Nous raconteriez-vous trois parcours d’artistes qui vous ont le plus marquée avant qu’on se quitte ?

Krudas Cubensi, un duo de rappeuses queer cubaines. J’ai découvert leur clip « Mi cuerpo es mio » en 2014 : il compile des images de militantes féministes du monde entier. Elles ont mis une image de mon action pro-avortement à l’église de La Madeleine en 2013. J’étais hallucinée ! Elles sont très intéressantes car c’est par leur action sociale que ces deux « artivistes », Odaymara Cuesta et Olivia Prendes, se sont lancées dans le hip-hop. Elles sont poètes, performeuses, éducatrices et musiciennes, et ont travaillé à Cuba avec des femmes et des populations queer, non-blanches ou immigrées, afin de favoriser leur intégration et valoriser leurs différences. Il y aussi le collectif GOTAL, fondé en 2009, composé de quatre artistes sénégalaises, Vénus, Anta Ba, Lady Zee et DJ Zeyna, qui usent du rap pour mener des actions sociales auprès de la population, et notamment des jeunes femmes. Parmi leurs principaux combats, la prévention des cancers du sein et du col de l’utérus et les ravages de la dépigmentation de la peau. Enfin, la rappeuse indonésienne Yacko a un parcours assez étonnant. C’est une star du rap en Indonésie et elle est aussi professeure à l’université, où elle enseigne le commerce et rappe pendant ses cours ! Elle est très investie dans la lutte pour les droits des femmes, notamment contre le harcèlement de rue et le slut-shaming9Le slut-shaming stigmatise la sexualité des femmes et humilie celles dont le comportement serait jugé comme dégradant ou hors de normes arbitrairement délimitées..


En couverture : Rebeca Lane (DR) Portrait : Pmod photographie


REBONDS

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NOTES   [ + ]

1.Communiqué de l’association féministe belge Le Conseil des femmes.
2.Allusion au rappeur Orelsan.
3.Juger quelqu’un (souvent une femme) selon son apparence physique.
4.De l’anglaise role model, référence.
5.Ne pas se reconnaître dans la binarité des genres homme-femme.
6.« Tu pourrais te revendiquer comme féministe ? Oui puisque j’estime que la femme doit être l’égale de l’homme en toutes circonstances. » Entretien avec Les Inrockuptibles, octobre 2017.
7.Qualifie ce qui n’est pas « hétéronormé » : gay, lesbienne, transgenre, allosexuel, altersexuel, pansexuel…
8.Ou femvertising, en anglais.
9.Le slut-shaming stigmatise la sexualité des femmes et humilie celles dont le comportement serait jugé comme dégradant ou hors de normes arbitrairement délimitées.
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