Mexique : sur les pas de Frida Kahlo

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Comme de juste, l’i­cône voile la per­sonne. Frida Kahlo décore désor­mais des sacs à main, ins­pire des cou­tu­riers et colore des tasses à thé : triste sort. Revendiquée par toutes les causes pos­sibles et ima­gi­nables, cha­cun voit « Frida » (un pré­nom, comme tou­jours lors­qu’il s’a­git de par­ler d’une femme) à sa porte. Nous n’en ferons pas le por­trait mais sommes par­tis au Mexique pour ten­ter de retrou­ver un peu de la peintre, de sa vie et de ses toiles, de Mexico à l’isthme de Tehuantepec, dans l’État de Oaxaca, là où les femmes revêtent encore les tenues que Kahlo don­nait à décou­vrir dans ses pein­tures. « Je ne peux plus sup­por­ter ces mau­dits intel­lec­tuels de mes deux. C’est vrai­ment au-des­sus de mes forces. Je pré­fé­re­rais m’assoir par terre pour vendre des tor­tillas sur le mar­ché de Tolúca plu­tôt que de devoir m’associer à ces putains d’artistes pari­siens », jurait-elle : pre­nons-la au mot et pré­fé­rons, pour évo­quer son sou­ve­nir, les ruelles de son pays natal aux gale­ries de nos musées. ☰ Par Maya Mihindou


vignettefridÉtrange raille­rie de l’Histoire : Diego Rivera tra­verse sa mort à l’ombre de celle de sa femme, Frida Kahlo, la peintre des « petits tableaux », quand le mura­liste rayon­nait de par le monde de son vivant. C’est un des­tin qui, dans les années 1930, eût été impré­vi­sible pour ce mor­ceau d’homme de deux mètres et d’une bonne cen­taine de kilos, for­mé à l’école euro­péenne de la pein­ture et col­lègue de Modigliani, Klee et Picasso. Au Mexique, avec les peintres Orozco et Siqueiros, Rivera fut un chantre de l’art révo­lu­tion­naire, pour avoir peint, sans relâche, des fresques sur des kilo­mètres de murs — révé­lant ain­si au peuple qu’il ché­ris­sait les artères oubliées du pas­sé et des luttes mexi­caines. Le Mexique, le voi­ci, le liant prin­ci­pal de notre duo indo­cile : pays qui vient d’entrer dans le siècle en lui offrant sa pre­mière grande insur­rec­tion sociale, por­tée par les figures désor­mais bien connues de Zapata, Madero et Pancho Villa… Un Mexique qui, dès 1910, s’époumonait à vou­loir res­pi­rer un air neuf en remet­tant les terres et l’histoire des Indiens au cœur de son ima­gi­naire. L’idée fut belle, mais le temps a le don de déna­tu­rer les plus nobles espoirs : le pays fut assom­mé par les luttes intes­tines. « Ce sont les mura­listes qui ont géné­ré cet amal­game de culture. Pourquoi les mura­listes ? Parce qu’il y avait 80 % de la popu­la­tion qui ne savait pas lire ni écrire au Mexique, parce qu’il n’y avait aucun accès à l’école pour la plu­part des gens… Peindre l’histoire du peuple, dehors, c’était rendre à ceux qui ne savaient pas lire une iden­ti­té, mais c’était une iden­ti­té qui s’inventait en même temps qu’elle se décou­vrait au début du XXe siècle », nous confia Pédro Diego Alvarado, le petit-fils de Rivera.

« Il entraî­na dans sa ronde la jeune Frida, métisse alle­mande par son père, qui pré­ten­dait être née l’année de la Révolution — un mètre cin­quante à peine, de vingt ans sa cadette. »

C’est en 1928 que Diego Rivera et Frida Kahlo se ren­con­trèrent, dans une effer­ves­cence poli­tique et intel­lec­tuelle encore impré­gnée des idéaux révo­lu­tion­naires et du désir de se délier des ten­ta­cules artis­tiques et cultu­relles de l’Europe — l’in­fluence prin­ci­pale, jus­qu’a­lors, de la nation. Diego, l’am­bas­sa­deur du mou­ve­ment mura­liste et de la mexi­ca­ni­dad, connu inter­na­tio­na­le­ment pour son verbe toni­truant, ses par­jures au Parti et son pis­to­let en poche, tou­jours prêt à débattre ; Diego, qui his­sa l’art pré­co­lom­bien et l’Indienne zapo­tèque au rang de patri­moine et d’œuvre d’art, qui des­si­na, inta­ris­sable, la lutte des classes dans la mémoire métis­sée du Mexique. Celui que l’on qua­li­fiait d’ogre fut tour à tour men­tor, pré­sident du Parti com­mu­niste local (non sans quelques coups d’éclat) puis trots­kyste de confort. Il entraî­na dans sa ronde la jeune Frida, métisse alle­mande par son père, qui pré­ten­dait être née l’année de la Révolution — un mètre cin­quante à peine, de vingt ans sa cadette.

Déjà fron­deuse et grande gueule, elle était venue à lui déter­mi­née et prête à suivre les pas du peintre qu’elle admi­rait. Une Frida tour à tour pitre et pirate, boi­tant depuis l’en­fance, osant le pan­ta­lon pour mieux plan­quer des os malingres. Des mois de conva­les­cence avaient ache­vé en elle toute ingé­nui­té mais affir­mé un fort esprit de déri­sion. Elle s’é­tait mise à peindre. Diego figea Frida sur l’une de ses fresques, che­mise rouge et fusil en main. Ils s’ai­mèrent. Et la liber­té qu’arrachait constam­ment ce mari hors-norme for­ça son audace et ren­for­ça une vie d’épreuves et de soli­tude — elle pous­sa tou­jours plus loin la pro­vo­ca­tion et ses propres limites. À l’intérieur d’une urne ayant la forme d’un cra­paud, à Coyoacán, les cendres de la peintre reposent à pré­sent dans la mai­son bleue qui l’a vue naître. À Mexico, cer­tains osent dire, encore, que Frida Kahlo ne serait qu’une autre créa­tion de Diego Rivera : on aurait tort de ne pas la lais­ser sor­tir du ventre de son époux.

Frida Kahlo de Coyoacán des coyotes

Art & Révolution. Révolution & Art… On se sou­vient du mani­feste « Pour un art révo­lu­tion­naire indé­pen­dant », paru en 1938 : signé par André Breton et Diego Rivera, mais com­po­sé aux côtés de Trotsky lors de leurs réunions dans la mai­son fami­liale des Kahlo. L’art, avan­çait le texte, devrait viser la « recons­truc­tion com­plète et radi­cale de la socié­té » tout en « se rassembl[ant] pour la lutte contre les per­sé­cu­tions réac­tion­naires ». Durant toutes ces années, Frida Kahlo n’avait ces­sé de peindre, éla­bo­rant au fil de ses toiles son propre alpha­bet visuel, pui­sant spon­ta­né­ment dans l’i­co­no­gra­phie popu­laire (notam­ment dans la tra­di­tion des ex-voto) autant que dans cet incons­cient tant pri­sé par le sur­réa­lisme euro­péen (mou­ve­ment qu’elle regar­da tou­te­fois avec scep­ti­cisme), tor­dant les repré­sen­ta­tions des reli­gions abra­ha­miques. Frida Kahlo fit une célé­bra­tion de ses dif­fé­rents masques, des lan­gages mul­tiples qui forment la per­cep­tion humaine. À sa mesure, elle fut soli­daire d’un pays en pleine prise de conscience de l’his­toire des vain­cus. « Je n’ai jamais peint de rêves. Je peins ma réa­li­té. »

« Il n’y a que des hommes pour s’imaginer inves­tis du droit d’élire et de pro­cla­mer les génies. On ima­gine mal monde moins machiste que celui-là. »

Il n’y a que des hommes pour s’imaginer inves­tis du droit d’élire et de pro­cla­mer les génies. On ima­gine mal monde moins machiste que celui-là. Frida Kahlo jeta ses pein­tures dans le siècle et mar­te­la : tous les motifs de la grande Histoire ne sont qu’une ver­sion dupli­quée, à large échelle, de la guerre inté­rieure qui entaille l’homme soli­taire. Handicapée et sou­vent ali­tée, elle pei­gnit, sou­vent, avec un miroir au-des­sus de son lit et fit de son reflet un théâtre. Le sang qu’elle ver­sa dans ses toiles n’avait rien du roman­tisme ni de la gran­di­lo­quence guer­rière propre à l’é­poque : il était celui des femmes, sou­vent indiennes, celui des mens­trua­tions, des bles­sures et des fœtus avor­tés. Les fémi­nistes des années 1970 – son­geons par exemple à Gloria Orenstein, dans un article du Feminist Art Journal – ne man­quèrent pas de voir en elle une artiste d’avant-garde : sa pein­ture sor­tait les femmes du regard idéa­li­sé par des géné­ra­tions de peintres, pas­sant outre les tabous asso­ciés au corps fémi­nin.

À dix-sept ans, Frida est une jeune fille indé­pen­dante et déjà très théâ­trale. Elle boîte depuis l’en­fance. Le regard des autres lui importe. Son père pho­to­graphe, dont elle a sui­vi le tra­vail, lui a don­né le goût du por­trait et de l’autoportrait. Elle n’hésite pas à s’habiller en homme, jouant de l’am­bi­guï­té bien connue de son visage. À la Preparatoria de Mexico, elle vit une aven­ture avec la biblio­thé­caire de son éta­blis­se­ment. Elle est membre de l’élite intel­lec­tuelle et phi­lo­so­phique de son école (les cachu­chas) lorsqu’elle est arra­chée à cette effer­ves­cence col­lec­tive : l’accident de tram­way qui la mutile à de mul­tiples endroits, en 1925, la contraint à res­ter cou­chée toute l’année sui­vante, en proie à des opé­ra­tions et des expé­riences sur sa colonne ver­té­brale, qu’elle subi­ra tout au long de sa vie. Une année char­nière au cours de laquelle elle doit affron­ter sa car­casse entre les quatre murs de sa chambre ; ses cama­rades et son fian­cé s’éloignent. Réclusion dou­lou­reuse. Trop lucide pour son âge, il lui est impos­sible de par­ta­ger l’amas de dou­leurs et d’angoisses qui écrasent les jour­nées de cette année à l’ho­ri­zon­tal.

Le drame n’eut pas rai­son de son éner­gie : la voi­ci qui entame, seule, une conver­sa­tion pic­tu­rale. Elle se lance dans le por­trait, des­sine ce qui l’en­toure. La soli­tude lui offre d’autres cou­leurs et d’autres ques­tion­ne­ments, qu’elle par­tage dans ses nom­breuses cor­res­pon­dances, et qui trou­ve­ront des réponses, plus tard, dans la ren­contre artis­tique et poli­tique avec Diego Rivera. Pendant ce temps, à l’extérieur de sa chambre, on compte encore les morts de la Révolution. À Mexico, nous deman­dons à un dra­ma­turge mexi­cain, Guillermo Leon, les rai­sons pour les­quelles Kahlo a aujourd’­hui pris le pas sur Rivera : « Frida parle de l’âme de l’être humain. Diego a tué pas mal de choses pour se sou­mettre au social, c’est un peintre idéo­lo­gique. L’histoire de la pein­ture murale, c’est un méca­nisme idéo­lo­gique payé par le gou­ver­ne­ment, et il a peint une pla­nète qui n’existe plus. La croyance au Progrès et au socia­lisme, ce n’est plus ça. Mais Frida a par­lé des contra­dic­tions de l’être humain, des pas­sions de l’être humain, c’est une pein­ture plus habi­tée. »

« La jeune esclave du XVIe siècle, vio­lée par la colo­ni­sa­tion espa­gnole, est aujourd’­hui consi­dé­rée comme la mère des Mexicains pour avoir mis au monde, avec Cortès, le pre­mier enfant métis. »

Son corps lui prou­vant maintes fois les limites de ses dési­rs (être méde­cin, puis plus tard, être mère), il devient l’allégorie des bles­sures de tous.« L’oubli des mots fera naître le juste lan­gage pour com­prendre le regard de mes yeux clos… » Parfois loin de son pays, et seule au milieu des gratte-ciels de l’Amérique du Nord, elle pein­dra encore. Ses tableaux deviennent l’espace dans lequel elle se recentre, tout en ne pou­vant s’empêcher d’avoir besoin du regard constant des autres et des pro­jec­teurs. Ses cor­res­pon­dances, crues et fleu­ries, montrent d’elle une dimen­sion inexis­tante dans ses tableaux, comme en témoigne, par­mi tant d’autres, cette lettre envoyée de San Francisco, en 1931 : « Diego a don­né une confé­rence dans un club de vieilles, devant un par­terre de 400 épou­van­tails qui devaient avoir dans les deux cents ans, avec le cou bien fice­lé parce qu’il pen­douille en forme de vagues ; bref, une bande de vieilles hideuses mais toutes très aimables ; elles me regar­daient comme une bête rare vu que j’é­tais la seule jeune. Du coup, elles m’ont trou­vée tel­le­ment sym­pa­thique qu’elles m’ont tenu le cra­choir, c’est le cas de le dire : elles pos­tillonnent presque toutes quand elles parlent, comme M. Campos. Et puis si tu avais vu leurs den­tiers qui se débi­naient dans tous les sens. Bref, un paquet d’i­gua­no­dons ances­traux à vous faire pas­ser le hoquet. » Loin de se lais­ser abattre, elle noue dans l’ombre de Diego Rivera – qu’elle aime d’un amour sans borne – des rela­tions fortes avec d’autres hommes et d’autres femmes, au Mexique comme aux États-Unis (rap­pe­lons que son mari, poly­game mais jaloux devant l’éternel, consi­dé­rait le mariage comme une ins­ti­tu­tion fon­ciè­re­ment bour­geoise).

La Malinche

Faire face, pour la pre­mière fois, à un auto­por­trait de Frida Kahlo sus­cite sou­vent une sorte de malaise : on croi­rait voir un masque plus qu’un visage… Traits andro­gynes, défauts exa­gé­rés et magni­fiés ; le regard qui nous toise est dur ou dépres­sif : il lutte. Difficile de res­ter indif­fé­rent. La mort plane tout autour d’elle, à l’intérieur des buis­sons dans les­quels elle s’enferme et dont les racines la tra­versent, lais­sant organes et chairs à décou­vert. La vie est dans ce foi­son­ne­ment végé­tal et ani­mal. En deman­dant à un chauf­feur de taxi de Mexico ce que lui évo­quait Kahlo, l’homme nous répon­dit avec fier­té qu’elle était une ambas­sa­drice natio­nale ayant souf­fert sa vie durant tout en por­tant son pays par-delà ses fron­tières. Même ques­tion posée à un artiste croi­sé dans une rue de Coyoacán, cou­vert de tatouages : il s’agaça aus­si­tôt, rétor­quant que les artistes mexi­cains étouf­faient sous l’aura du couple Kahlo-Rivera et que l’on s’égosillait d’éloges pour une artiste alcoo­lique qui avait été trom­pée et écra­sée trop de fois par un mari volage et car­rié­riste. Ces deux points de vue ramas­sés dans la rue pour­raient faire pen­ser à la figure popu­laire de La Malinche, et à sa charge sym­bo­lique contra­dic­toire : la jeune esclave du XVIe siècle, vio­lée par la colo­ni­sa­tion espa­gnole, est aujourd’­hui consi­dé­rée comme la mère de tous les Mexicains pour avoir mis au monde, avec Hernan Cortès, le pre­mier enfant métis. Mais elle endosse aus­si l’habit de la traî­tresse par son alliance avec le colon qui se ser­vit d’elle comme inter­prète. La femme mexi­caine porte, un jour ou l’autre, ce poids de La Malinche. Une figure pré­sente en miettes dans l’œuvre de Kahlo. « La Conquête du conti­nent amé­ri­cain par les Européens, rap­por­ta Le Clézio dans son essai Le rêve mexi­cain, est sans doute le seul exemple d’une culture sub­mer­geant tota­le­ment les peuples vain­cus, jusqu’à la sub­sti­tu­tion com­plète de leur pen­sée, de leurs croyances, de leur âme. » « Hijo de la Malinche ! » est la pire des insultes au Mexique. À la fois fille mal­me­née par tous (par ses frères, par les mar­chands d’es­claves, puis par les colons), mère et pros­ti­tuée, elle serait née en 1500 dans l’isthme de Tehuantepec, dans l’État de Oaxaca. Nous nous sommes ren­dus dans cette région du Mexique, à Juchitán. Une ville qui était chère à Frida Kahlo, et qui ras­semble, encore aujourd’hui, quoique sous des formes plus modernes, les thèmes pré­sents dans ses pein­tures : le fos­sé entre le monde des mots, de l’ap­pa­rence, et celui des masques ; la place faite à la « matrice » pay­sanne indienne ; la sexua­li­té sans cor­sets ; la vio­lence patriar­cale ; la méfiance de l’industrialisation amé­ri­caine ; le trouble entre les genres fémi­nins et mas­cu­lins.

frid7

La femme sauvage

Il arrive que l’on rat­tache aux mou­ve­ments fémi­nistes les femmes qui affirment inten­sé­ment leur indé­pen­dance : ain­si de Frida Kahlo, qui, plus d’une fois, fut enrô­lée sous la ban­nière de leur éman­ci­pa­tion. Le ral­lie­ment demeure post­hume : si l’artiste a sub­ver­ti de nom­breux inter­dits, le fémi­nisme n’é­tait pas le point cen­tral de son enga­ge­ment. À ce pro­pos, l’essayiste Julie Crenn explique : « L’artiste reven­di­quait la lutte des femmes au moyen d’une iden­ti­fi­ca­tion per­son­nelle et mul­tiple à des figures fémi­nines légen­daires issues de la culture mexi­caine (popu­laire et reli­gieuse). On ne peut pas vrai­ment par­ler de fémi­nisme à pro­pre­ment dit en ce qui concerne Frida Kahlo, il s’agit plu­tôt d’une conscience pré­coce de la situa­tion des femmes dans une socié­té patriar­cale et oppres­sante. »

« C’est aus­si cette mémoire qui attrape le regard de qui se plonge dans un tableau de Frida Kahlo, dont le cha­risme contras­tait avec un corps traître, dépla­çant le sens des mots « force » et « fai­blesse ». »

Ces figures à la « conscience pré­coce », réelles ou ima­gi­naires, peuplent les mythes et les chants de nom­breuses cultures dans le monde : des femmes puis­santes, effrayantes, dif­fi­ciles à domp­ter, des femmes per­çues comme des sor­cières, des infré­quen­tables ou des hys­té­riques. Dans le pan­théon mexi­cain, il y a tout d’abord la déesse aztèque Tlazolteotl, de l’est du pays, dont le nom signi­fie « la man­geuse d’ immon­dices ». Associée à la terre et à la nais­sance, elle incarne aus­si la luxure et l’accouchement. Elle est celle qui absorbe les pêchés des mou­rants. On croi­se­ra aus­si la figure de la loba hue­se­ra, la louve qui fait trem­bler la terre de son chant, ramasse les os et tout « ce qui risque d’être per­du pour le monde ». Ou bien celle de la Llorona, la Médée d’Amérique qui erre en pleu­rant d’avoir tué ses enfants. Allant plus loin, la psy­cha­na­lyste Clarissa Pinkola Estes, influen­cée par la pen­sée de Jung, parle de la « femme sau­vage », qui, pour être com­plète et libre, doit se récon­ci­lier avec son ani­mus — c’est-à-dire la part mas­cu­line d’elle même.

Ces per­son­nages sym­bo­liques pos­sé­de­raient une sen­si­bi­li­té très intui­tive et proche de la terre – sub­stance pré­ten­du­ment inhé­rente au genre fémi­nin… Il s’agit pour­tant d’une spé­ci­fi­ci­té liée à l’obligation sociale, pour les femmes, d’être relé­guées entre les murs des foyers, là où ces his­toires se déploient. Loin de la place publique, où les hommes orga­nisent la « vie poli­tique », il y eut, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, une richesse de mots et de mythes nés puis trans­mis dans ces espaces gen­rés. C’est aus­si cette mémoire qui attrape le regard de qui se plonge dans un tableau de Frida Kahlo, dont le cha­risme impo­sant contras­tait avec un corps traître, dépla­çant le sens des mots « force » et « fai­blesse ». Portant leurs robes et leurs regards, elle aurait sûre­ment pris les rides des Indiennes de l’isthme de Tehuantepec si elle n’était pas morte si jeune. Après son mariage, mue par la valo­ri­sa­tion du patri­moine cultu­rel mexi­cain, alors en vogue dans la gauche radi­cale du pays, elle devint une ambas­sa­drice remar­quée de l’artisanat indien. Des tenues qui lui per­mirent du reste, plus offi­cieu­se­ment, de cacher ses cor­sets ortho­pé­diques et, plus tard, la jambe qu’on dut lui enle­ver (ain­si que quelques bou­teilles de cognac…).


Les robes indiennes qu’elle repré­sen­tait dans ses pein­tures fai­saient par­tie de son lan­gage sym­bo­lique, au même titre que la végé­ta­tion et les ani­maux qui peu­plaient sa mai­son bleue. Dans cer­taines, elle se peint arbo­rant le hui­pil popu­laire de l’isthme pour mieux s’opposer à la moder­ni­té indus­trielle. Dans Les Deux Frida, le sang d’un cœur ouvert coule sur la robe de mariage d’une Frida au regard triste, tan­dis qu’un autre, entier, trône sur la robe tra­di­tion­nelle de Juchitán, la tehua­na, por­tée par une autre Frida aux yeux de fer. Nous l’avons dit : tous les che­mins de Kahlo y mènent, là-bas, à Juchitán, bour­gade d’irréductibles rétifs à l’ère capi­ta­liste, célèbres pour une matri­li­néa­ra­li­té rare que rien ne fit trem­bler. Le Mexique de Vasconcelos, de Rivera, de Tina Modotti, de Maria Izquierdo, de Orozco, de Siqueiros et de Kahlo, ce Mexique qui vou­lait inver­ser quatre siècles de colo­ni­sa­tion euro­péenne, n’a aujourd’hui plus vrai­ment de sens. Sauf, peut-être, dans l’isthme de Tehuantepec…

Juchitán de Zaragoza

« Leur coif­fure est ornée de tresses, par­fois agré­men­tées de fleurs. Dans le mar­ché cen­tral de la ville, leurs voix semblent réson­ner par échos dans le torse des unes et des autres. »

« À Juchitán, les hommes ne savent plus où se mettre sinon dans les femmes, les enfants se pendent à leurs seins, les iguanes regardent le monde du som­met de leur tête. À Juchitán, les arbres ont du cœur, les hommes ont la qué­quette douce ou salée selon l’envie et les femmes sont fières d’être des femmes, parce qu’elles détiennent le salut entre leurs jambes et peuvent don­ner la mort à n’importe qui. « La petite mort », appelle-t-on l’acte amou­reux. » Ce sont les mots d’Elena Poniatowska, écri­vaine et jour­na­liste mexi­caine. Lorsque l’on pénètre dans cette ville de 80 000 habi­tants à 400 kilo­mètres au sud d’Oaxaca, le voca­bu­laire se rac­cour­cit. Un matriar­cat tra­di­tion­nel sans femmes aux manettes des hautes admi­nis­tra­tions ; un fémi­nisme qui prône la vir­gi­ni­té des jeunes filles chré­tiennes ; une homo­sexua­li­té fes­tive mais visible uni­que­ment chez les hommes…La fier­té prend ses marques au ber­ceau : dans l’isthme, on parle le zapo­tèque, cette langue indienne vieille de deux mille ans qui a su tenir tête à l’espagnol. Le zapo­tèque est un idiome que l’on dit sans bar­rière. Les iden­ti­tés se confondent et embrouillent nos défi­ni­tions. Déroutant, pour celui qui découvre le pays : les femmes y portent les mêmes robes qu’il y a un siècle. Certains, dans la capi­tale, les appellent les « femmes mon­tagnes » du fait de leurs larges corps qu’épouse la forme tri­an­gu­laire de la longue robe tehua­na et du hui­pil, des parures aux motifs anciens por­tés par des regards solides et volon­tiers gri­vois. Leur coif­fure est ornée de tresses, par­fois agré­men­tées de fleurs. Dans le mar­ché cen­tral de la ville, leurs voix semblent réson­ner par échos dans le torse des unes et des autres. Elena Poniatowska consigne, en pré­face du livre de Graciela Iturbide, Juchitán de las mujeres : « Ce sont des mas­sives, des pon­ti­fiantes, dont la sueur coule sur tous le corps ren­dant leurs bras dan­ge­reu­se­ment glis­sants, des femmes dont la bouche est en par­fait accord avec leur sexe, dont les yeux sont un double aver­tis­se­ment. » L’ambiance est plan­tée.

On se sent loin des affaires de fémi­ni­cides qui rem­plissent tris­te­ment la presse de Ciudad Juarez, à la fron­tière des États-Unis. Il y a peu d’hommes sur la place publique, aux heures chaudes, dans cette région de Oaxaca : ils tra­vaillent plus tôt dans la jour­née, comme pêcheurs et dans les domaines agri­coles à l’en­tour, pro­fi­tant de la fraî­cheur du matin. Leurs mythes se nour­rissent de la chasse aux iguanes et du sable mouillé. Celui qui débarque – et ce n’est jamais par hasard – sen­ti­ra sans délai cette inver­sion des forces : le fémi­nin l’emporte, dans le sacré comme dans le foyer. Dans ce pays en proie, dans des pro­por­tions déme­su­rées, à la domi­na­tion mas­cu­line, on serait ten­té de croire que tout est mon­té à l’envers dans cette cité. La zone est déses­pé­rante pour les grosses entre­prises qui veulent s’y ins­tal­ler : ici, à l’heure de pro­tes­ter comme à celle de se battre, tout le monde est pré­sent. Les hommes de Juchitán res­tent tou­te­fois dis­crets : ce sont leurs épouses qui gèrent l’économie entière dans leur poche et qui paient la note de la bois­son. C’est exclu­si­ve­ment dans cette région du Mexique que la nais­sance des filles est célé­brée et l’on n’hésite pas à lais­ser se déployer, voire même à nour­rir, la fémi­ni­té des jeunes gar­çons, plon­gés à la source dans l’univers des matriarches. Le troi­sième genre, qu’on appelle les « muxe », désigne les per­sonnes de sexe mas­cu­lin qui font le choix de vivre et de se vêtir comme les femmes, ou qui aiment sim­ple­ment les hommes. Les homo­sexuels de sexe mas­cu­lin font par­tie inté­grante de la socié­té de l’isthme – s’ensuivent, on l’imagine, de com­plexes réper­cus­sions sur les rap­ports sociaux.

frid3

Ma robe est suspendue là-bas

Juchitán ne se lit pas avec les cartes du monde actuel, ses codes sont plus anciens et plus emmê­lés. Les gens du coin s’accrochent à leur bord de mer : le droit à la pro­prié­té des Indiens est un pro­blème depuis l’invasion cor­té­sienne. Dans toute la région, depuis quelques années, les pay­sans se battent contre un mal incu­rable, illus­trant l’absurdité du néo­li­bé­ra­lisme mon­dia­li­sé : la construc­tion de parcs éoliens – les plus impor­tants d’Amérique latine – par des entre­prises pri­vées sur les terres com­mu­nales des Indiens. Celle-ci écorche l’environnement sans appor­ter de réels dédom­ma­ge­ments aux autoch­tones et divise les com­mu­nau­tés, géné­rant des rap­ports de cor­rup­tions sans pré­cé­dent. Les spé­cu­la­tions sur l’oxygène vont bon train et le droit de pour­rir l’air s’achète en construi­sant des kilo­mètres d’éoliennes – l’objectif étant de géné­rer de « l’énergie verte ». Une posi­tion conve­nable pour les signa­taires du pro­to­cole de Kyoto, prêts à spé­cu­ler sur leurs « bons car­bone ».

« L’humain demeure l’humain, et ses bles­sures sont les mêmes : c’est pour­quoi la pein­ture de Frida Kahlo conti­nue de faire sens aujourd’hui : elle regar­da très tôt droit dans le siècle. »

C’est ici que l’on rat­trape Frida Kahlo et Diego Rivera. Leurs œuvres res­pec­tives y font encore sens — dans d’autres pro­por­tions. On pense à ce tableau de Kahlo, très énig­ma­tique, ayant pour titre Ma robe est sus­pen­due là-bas : la robe d’une femme de Juchitán est sus­pen­due à une corde à linge, comme per­due au milieu de l’immensité de New York. Dans la capi­tale de l’empire nord-amé­ri­cain peint par Kahlo, les monu­ments brûlent au loin, quatre années après le krach de 1929. Aujourd’hui, l’empire est loin d’avoir brû­lé : les méga­poles du monde sont des répliques les unes des autres et un mur de 130 kilo­mètres sépare le Mexique des États-Unis. Les vieilles his­toires sont enfouies bien loin de la péri­phé­rie des villes, là où tout ce qui s’oppose à leur emprise n’a pas encore été ren­du exo­tique et tou­ris­tique. « Aujourd’hui, nous dit encore le petit-fils de Diego Rivera, les Indiens vont à l’école et sont davan­tage culti­vés, mais ils n’arrivent pas à être inté­grés com­plè­te­ment à la socié­té mexi­caine. Dans la couche supé­rieure du pays, on ne croise pas des gens qui ont un nom indien et une ori­gine indienne. Nous avons au Mexique une classe supé­rieure très éloi­gnée de la popu­la­tion géné­rale : ces gens dominent et ne sont jamais indiens, ils regardent davan­tage vers les États-Unis, sans être liés au vrai Mexique. On vit quand même cette dicho­to­mie ter­rible entre la poli­tique et la réa­li­té mexi­caine. Dans cette couche de gens qui sont au-des­sus de tout, qui ont le pou­voir et l’argent, non, on regarde davan­tage vers la moder­ni­té, vers les États-unis, que vers le peuple. »

L’hymne local, La Llorona, est une lamen­ta­tion que fre­don­na jusqu’à sa mort la chan­teuse Chavella Vargas. On dit qu’elle était aus­si l’amante de Frida Kahlo. C’est une chan­son suave et ronde, au for­mat des femmes de Juchitán. Le soleil haut, le cœur du mar­ché de la ville ne cesse de pul­ser. Tout autour du flâ­neur, des femmes de tout âge com­mercent féro­ce­ment et leurs enfants jouent dans leurs jambes. Elles trient, elles rangent, elles dis­cutent, plient et déplient, évis­cèrent, découpent viandes, fro­mages et tis­sus avec la même dex­té­ri­té. Elles émiettent leurs gestes dans un vacarme qui pour­rait être celui de tous les mar­chés du monde. Les étals pro­posent de la viande d’iguanes et des tamales frais du matin. À Juchitán, ça sent le maïs cuit comme par­tout ailleurs au Mexique. La robe juchi­tèque demeure. L’humain demeure l’humain, et ses bles­sures sont les mêmes : c’est pour­quoi la pein­ture de Frida Kahlo conti­nue de faire sens aujourd’hui : elle regar­da très tôt droit dans le siècle. Ce XXe siècle qui fit autant de morts qu’il ne dépla­ça de popu­la­tions par­tout sur la pla­nète, remuant for­te­ment les exi­lés, mélan­geant les ima­gi­naires, les soli­da­ri­tés, les dési­rs et les mythes.

frid9


Toutes les pho­tos sont de l’ou­vrage de Graciela Iturbide, Juchitan de Las Mujeres 1979–1989.

Maya Mihindou
Maya Mihindou

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.