Rencontre avec le Collectif Œil


Entretien inédit pour le site de Ballast

Nous croi­sons régu­liè­re­ment leurs pho­tos sur les réseaux sociaux : pour cause, elles escortent les luttes sociales fran­çaises depuis plu­sieurs années. NnoMan Cadoret et Julien Pitinome ont mon­té le Collectif Œil en 2012. Ces deux pho­to­graphes auto­di­dactes, issus des quar­tiers popu­laires des régions pari­sienne et lil­loise, reven­diquent une éthique du pho­to­jour­na­lisme : que leurs images puissent rendre digni­té et voix à celles et ceux qui n’ont pas leur place, ou peu, ou mal, dans le pay­sage média­tique. « Si tu te sens pas repré­sen­té dans les médias, il faut créer le tien », encou­rage Pitinome — ce qu’ils ont appris de leur enga­ge­ment, de leur expé­rience du monde asso­cia­tif et de celle de jour­na­listes indé­pen­dants, ils s’en font des pas­seurs : dans les colonnes de leur maga­zine Fumigène, dans les écoles, les mai­sons de quar­tier, dans les pri­sons ou les pages de la revue États d’ur­gence. Nous les ren­con­trons autour d’un thé, entre six yeux.


« Ce que nous voyons, ce que nous cap­tu­rons, ce que nous mon­trons, est ce que nous pou­vons et devons chan­ger », dites-vous : voir pour agir, donc ?

Julien Pitinome : Les luttes qu’on couvre nous touchent tou­jours indi­rec­te­ment. On vient tous deux de milieux popu­laires : quand les pos­tiers se mobi­lisent, c’est quelque chose que nous pou­vons vivre. On ins­crit notre tra­vail dans un temps long, le docu­men­taire ; pen­dant un cer­tain nombre d’années, on est pré­sents sur un sujet : ce tra­vail est une trace de ce qu’il se sera pas­sé. « Notre œil est la vie » [leur slo­gan, ndlr], ça signi­fie redon­ner la parole aux per­sonnes qui ne l’ont pas, ou ne l’ont plus.

NnoMan Cadoret : Avec Fumigène, on fait beau­coup d’ateliers avec des jeunes dans des mai­sons de quar­tier, dans des lycées ou en milieu car­cé­ral. Ça per­met de prendre du recul : quand on pré­sente un tra­vail, ce sera rare­ment les pho­tos de la manif’ du matin ! Il nous faut alors réflé­chir aux images qu’on montre : à qui elles vont ser­vir, et pour­quoi.

« On parle aujourd’hui de médias mili­tants ou enga­gés, mais le fon­de­ment du jour­na­lisme, ce n’est pas la neu­tra­li­té ! »

Julien Pitinome : La spé­ci­fi­ci­té de notre tra­vail, c’est de pou­voir être dans des endroits où il n’est pas simple d’être. Ce prisme jour­na­lis­tique qui nous met­trait dans une posi­tion de non « neu­tra­li­té » ou de trop forte impli­ca­tion, on n’y croit fon­da­men­ta­le­ment pas. On parle aujourd’hui de médias « mili­tants » ou « enga­gés », mais le fon­de­ment du jour­na­lisme, ce n’est pas la neu­tra­li­té !

Pour vous, « cha­cun est légi­time de sa réa­li­té ».

Julien Pitinome : Comment per­mettre à des per­sonnes d’exprimer ce qu’elles vivent ? Comment créer des espaces pour que ces per­sonnes s’expriment par elles-mêmes ? Comment per­mettre que cette parole soit dif­fu­sée, dif­fu­sable et réa­li­sable par les habi­tants eux-mêmes ? C’est la ques­tion de l’éducation popu­laire, fina­le­ment. Si on veut don­ner la parole aux gens, il ne faut pas la trans­for­mer : quand les deux pro­ta­go­nistes, le pho­to­gra­phié et le pho­to­graphe, sont satis­faits, cette pro­duc­tion peut vivre n’importe où.

NnoMan Cadoret : On a pris la mau­vaise habi­tude d’écouter les médias comme une parole sacrée. Sur les chaînes d’infos en conti­nu, on nous ramène sys­té­ma­ti­que­ment des experts — sou­vent auto­pro­cla­més, mais quand tu vois « expert » ou « doc­teur », c’est-à-dire quelqu’un qui se pré­sente comme supé­rieur à toi, tu vas l’écouter et obéir. Ça rap­pelle l’expérience de Milgram. Nous, on inverse ce truc en affir­mant que cha­cun est légi­time de sa réa­li­té. Qui est plus légi­time pour par­ler de la situa­tion des élèves au lycée que des élèves de lycée ? Sur des enjeux qui concernent les femmes, ce sont des hommes blancs qui seront sur les pla­teaux télé pour en par­ler. Sur la ques­tion de la pré­ca­ri­té, ce sont des jour­na­listes non pré­caires qui s’expriment ; c’est ain­si à tous les niveaux. Sans for­cé­ment faire du repor­tage ou cher­cher à être publié, on a tous un sty­lo, de quoi faire des pho­tos : on peut racon­ter.

Vous évo­quiez un jour le sen­ti­ment de prise en otage vécu par les gens qui appa­raissent dans les repor­tages consa­crés aux quar­tiers popu­laires mais ne béné­fi­cient que rare­ment d’un droit de réponse. Comment la pho­to intègre-t-elle cette notion ?

Julien Pitinome : La ques­tion du droit de réponse se pose car ce que tu dis ou montres reste tou­jours une inter­pré­ta­tion de la réa­li­té : il faut lui lais­ser la place de s’organiser. Quand on forme des gens à la pro­duc­tion jour­na­lis­tique, on doit le pré­voir, et ceux qui apprennent doivent le prendre en compte. C’est affaire de confiance — si ton tra­vail est réglo, ça ne sera pas néces­saire ; c’est un cercle ver­tueux. Ça per­met aus­si de démys­ti­fier le rôle du jour­na­liste.

« La Jungle de Calais, la vie s’en est allée », 2016 (Julien Pitinome/Collectif Œil)

Concrètement, le Collectif Œil fonc­tionne comme une agence de presse ?

NnoMan Cadoret : On avait d’abord voca­tion à tra­vailler entre nous : on fai­sait nos repor­tages sans faire de dif­fu­sion presse ; on était quatre pho­to­graphes (deux sont par­tis, deux sont rentrés1Les pho­to­graphes Léo KS et Maxwell Aurélien James sont éga­le­ment membres du Collectif Œil.). On a aujourd’hui un sta­tut asso­cia­tif et un site Internet. Quand on a relan­cé Fumigène, c’est le Collectif Œil qui l’a por­té comme édi­teur. À un moment s’est posée la ques­tion d’intégrer, à titre indi­vi­duel, de grosses agences de presse : pour ça, il faut prou­ver la valeur de ton tra­vail, il faut prendre ren­dez-vous avec quelqu’un ; en un mot : qué­man­der. On n’en a pas envie. Je n’ai jamais sup­plié per­sonne pour bos­ser ou avan­cer dans la vie — on a des potes qui peuvent attendre des mois qu’on daigne regar­der leur tra­vail, et on leur demande de rap­pe­ler dans 6 mois… Au lieu d’intégrer une agence qui dis­tri­bue via une pla­te­forme, on paie un abon­ne­ment men­suel direc­te­ment à la pla­te­forme de dis­tri­bu­tion — Pixpalace —, où on met nos pho­tos. On s’est donc lan­cés en agence de presse : on a gar­dé les mêmes sta­tuts mais on dis­tri­bue nos images. L’idée était d’éviter de faire un fourre-tout idéo­lo­gique, comme par exemple chez Hans Lucas — on a plein de potes chez eux, et c’est très bien, mais on vou­lait gar­der une iden­ti­té forte, avoir une cohé­rence jusqu’à ce que notre col­lec­tif soit recon­nu comme une agence de pho­to­graphes enga­gés. On refuse de cou­vrir les mee­ting du FN, comme c’est le cas de cer­tains, qui n’ont aucun scru­pule idéo­lo­gique avec ça. Ce sont des choses non négo­ciables.

Julien, vous avez une série de pho­tos du camp de Calais. Le lieu est fan­to­ma­tique, les ciels sont très pré­sents. On ne se croi­rait pas en France. Pouvez-vous nous racon­ter ces images ?

« On refuse de cou­vrir les mee­ting du FN. »

Julien Pitinome : Nous sommes plu­sieurs pho­to­graphes, et c’est la fin du déman­tè­le­ment de la « jungle » de Calais. Il doit res­ter un jour ou deux avant que tout ne soit rasé. C’est un lieu que nous connais­sons bien car nous y venons depuis long­temps. Nnoman me sug­gère de faire des poses longues. Au bout de deux essais, les lumières du ciel se révèlent vrai­ment bien gra­phi­que­ment. Montrer la « jungle » de Calais, habi­tuel­le­ment peu­plée de mil­liers de per­sonnes, dans un moment sans vie… Car ce sont des lieux de vie : il y a un res­tau­rant, une bou­tique… Ça bou­geait encore le jour-même. De la vie, puis plus rien, suite à la déci­sion de l’État de raser. C’est dif­fi­cile de figer ce type de moment. Tout ce tra­vail sur Calais était sou­vent fait dans l’urgence. Et là, c’est le no man’s land. C’est aujourd’hui que je peux le conscien­ti­ser ain­si : il impor­tait de faire des images à contre-cou­rant de la mas­ca­rade média­tique orga­ni­sée par la pré­fec­ture et le gou­ver­ne­ment, lequel a accré­di­té des pho­to­graphes — nous en fai­sions par­tie. Cette série de pho­tos a peu vécu car on n’y voit per­sonne, mais elle est impor­tante dans mon tra­vail. Ce sont presque des traces anthro­po­lo­giques qui docu­mentent un type d’habitat — des cabanes de bois qui, for­cé­ment, pou­vaient brû­ler très vite.

Vous êtes allés ensemble faire un repor­tage dans un autre camp de réfu­giés, celui des Rohingya au Bangladesh. Une expé­rience que vous com­pa­rez à ce que vous avez vécu à Calais.

Julien Pitinome : Ce qu’on a vu à Calais, même si c’est évi­dem­ment très dif­fé­rent, était « pire ». Au Bangladesh, les réfu­giés sont accueillis dans des camps mili­taires : il y a des ONG par­tout, les camps sont orga­ni­sés, il y a des rues. Le drame est proche, c’est vrai : ils sont à 30 minutes du lieu de cer­tains mas­sacres. Ce ne sont pas les mêmes par­cours de migra­tion (à Calais, il y a des per­sonnes qui peuvent avoir par­cou­ru 3 à 6 000 kilo­mètres !), mais il y a des infra­struc­tures au Bangladesh ; en France, c’est une poli­tique de non-accueil, même par – 5 °C. Dans le camp de Grande-Synthe, un couple de Kurdes nous disait qu’il ne vou­lait pas res­ter car « la France les accueille dans 20 cen­ti­mètres de boue »…

NnoMan Cadoret : Un matin, à Calais, très tôt — l’un de ces matins de l’ex­pul­sion de la zone Sud —, j’ai croi­sé un jeune Syrien de 17 ans. Je lui demande com­ment il va, dans nos anglais res­pec­tifs com­pli­qués ; il m’ex­plique de but en blanc qu’il va tout faire pour retour­ner en Syrie : « Je pré­fère mou­rir sous les bombes dans mon pays que mou­rir de froid ici, ou sous les coups de vos CRS. » Cette phrase m’a mar­qué. En arri­vant au Bangladesh, j’appréhendais vache­ment. On a mis du temps à mettre des mots : ça me gênait presque de me dire que les camps rohin­gya ne me cho­quaient plus tant… J’étais conscient d’être dans l’un des pays les plus pauvres du monde, dans l’un des camps les plus grands du monde, et de n’être pas sous le choc. J’ai til­té plus tard : à Calais, où on s’est énor­mé­ment inves­tis, où on a ren­con­tré beau­coup de monde, tout nous appa­rais­sait bien pire, oui. Rencontrer des Rohingya qui vivent qua­si­ment dans la même situa­tion que les pay­sans locaux des cam­pagnes alen­tour et savoir qu’à Calais, les habi­tants méprisent les réfu­giés… En France, on aurait l’argent pour accueillir autre­ment !

Dans le camp des réfu­giés rohin­gya, décembre 2017 (NnoMan/Collectif Œil)

Pour nombre de vos repor­tages, vous avez un lien de proxi­mi­té avec les per­sonnes que vous sui­vez ; pas au Bangladesh. Cela explique peut-être éga­le­ment ce déca­lage dont vous par­lez.

NnoMan Cadoret : C’est sur­tout qu’on n’a pas la main sur ce qu’il se passe dans les camps rohin­gya. Alors qu’à Calais… Les flics qu’on croise, le pré­sident que la France a élu : s’il fal­lait chan­ger cette situa­tion, on serait en capa­ci­té de le faire. Ça me rap­pelle mon pas­sage en Palestine : toutes les atro­ci­tés qu’on voit et le peu de pou­voir qu’on a sur l’information ! Je n’ai aucun pou­voir sur l’armée israé­lienne et, dans les camps rohin­gya, on ne peut que mon­ter une asso­cia­tion, comme le font Moussa2Moussa Ibn Yacoub est un huma­ni­taire, incar­cé­ré au Bangladesh en 2015 et libé­ré en 2016. et d’autres… Mais le lien émo­tion­nel se crée aus­si à l’é­tran­ger, même si on reste moins long­temps : un enfant rohin­gya qui raconte qu’il a vu l’hélicoptère arri­ver au-des­sus de son vil­lage et tirer sur tout le monde ; un ancien, venu me voir avec sa carte d’identification — il s’appelait Nouman —, qui m’a deman­dé de le fil­mer pour racon­ter ce qu’il avait vécu, de trans­mettre son his­toire.

Julien Pitinome : Quand on arrive dans les camps de Rohingya, les mili­taires nous disent de les pré­ve­nir de nos entrées et sor­ties. Avec Moussa, à l’hôtel, le com­mis­saire a débar­qué pour véri­fier nos iden­ti­tés : on est sous sur­veillance. On a tenu à y aller sans repro­duire les images Unicef — il y a d’ailleurs un spon­so­ring Unicef de fou. On a été ren­con­trer les pêcheurs qui vivent autour, qui sont pour la plu­part rohin­gya mais ne le reven­diquent pas. Un repor­tage comme ça, c’est 3 000 euros, sur lequel on ne ven­dra rien. Il y a plu­sieurs expli­ca­tions à ça : ça avait été très cou­vert pen­dant la crise des réfu­giés et on est arri­vés après.

Depuis quatre ans, vous cou­vrez les luttes sociales ensemble. L’année 2016 est une année impor­tante : mobi­li­sa­tions contre la loi Travail, déman­tè­le­ment de Calais et meurtre d’Adama Traoré. Avez-vous noté une évo­lu­tion, comme pho­to­graphes, sur le ter­rain ?

« Nos pra­tiques ont évo­lué puisqu’il y a une judi­cia­ri­sa­tion et une répres­sion plus impor­tantes sur les mani­fes­tants comme sur les pho­to­jour­na­listes. »

NnoMan Cadoret : On a dû adop­ter des réflexes de pro­tec­tion et de défense qu’on avait un peu moins avant. On a vu arri­ver plein de jour­na­listes cas­qués — nous por­tions les nôtres depuis 2013 car il y avait déjà ponc­tuel­le­ment des mani­fes­ta­tions qui dégé­né­raient. À Calais, en 2016, on était équi­pés car on savait que dans des situa­tions de grandes ten­sions et d’ex­trême détresse, l’affrontement est sou­vent inévi­table. Mais on a un peu chan­gé notre manière de tra­vailler par la suite : avant, je pre­nais tout en pho­to (en sachant qu’il y aurait des trucs un peu chauds à dif­fu­ser) ; main­te­nant, il y a un tas de choses que je ne prends plus du tout car trop ris­qué dès la cap­ture d’image : si tu te fais arrê­ter par les flics deux mètres plus loin, ils pour­ront te confis­quer ta carte mémoire sans aucun scru­pule. En 2015, après les atten­tats, a eu lieu l’une des pre­mières mani­fes­ta­tions inter­dites dans Paris ; la manif’ se fait, on passe en force le bar­rage des gen­darmes sous les applau­dis­se­ments. Je me sou­viens avoir fait une vidéo live des gens pré­sents, heu­reux : plus tard, des per­sonnes ont été iden­ti­fiées et inter­pel­lées par les gen­darmes à cause de camé­ras… Aujourd’hui, c’est impen­sable pour moi de faire un live pen­dant une mani­fes­ta­tion inter­dite. Notre tra­vail évo­lue avec cette notion de sécu­ri­sa­tion des mani­fes­tants et des mani­fes­tantes : mes disques durs ne sont plus chez moi et quand j’en uti­lise un, je prends des pré­cau­tions, je me décon­necte d’Internet.

Julien Pitinome : Nos pra­tiques ont évo­lué puisqu’il y a une judi­cia­ri­sa­tion et une répres­sion plus impor­tantes sur les mani­fes­tants comme sur les pho­to­jour­na­listes — encore plus quand ils sont indé­pen­dants. Ça force à se deman­der : com­ment tu peux faire des images en étant le plus safe pos­sible ? Dans le Nord, j’ai presque carte blanche car les gens savent que je ne vais pas les mettre en galère. Et ça sert aus­si quand cer­tains se font défon­cer par les flics. Le 31 mars 2016, pen­dant la loi Travail, un mec qui s’appelle Florian est allé à la manif’ le matin ; tom­bé dans un coupe-gorge, tout le monde se met à cou­rir et lui se fait défon­cer par quatre poli­ciers locaux. Les pho­tos que j’ai faites ont tour­né par­tout car c’était de la vio­lence à l’état pur. Mais l’enquête de l’IGPN ne les a condam­nés à rien du tout parce qu’il n’y avait pas la pho­to avec la matraque qui tou­chait la tête… Se sécu­ri­ser, donc, mais aus­si sécu­ri­ser nos pro­duc­tions, et se sécu­ri­ser entre nous : on a Œil, on a Fumigène, mais on connaît, pro­fes­sion­nel­le­ment ou ami­ca­le­ment, plein d’autres pho­to-jour­na­listes indé­pen­dants — et pas seule­ment. Si un pho­to­graphe de la Meute est en galère, on va le cher­cher ! Le 14 juin de la même année, lors de la mani­fes­ta­tion qui a com­plè­te­ment dégé­né­ré à Paris (la presse n’a par­lé que de l’hô­pi­tal Necker), un mec se prend quelque chose dans la nuque et tombe, un autre se fait taper par les flics et tombe : qui s’occupe de ces bles­sés ? Ce sont les quelques pho­to­graphes indé­pen­dants qui étaient là ! Jusqu’à ce que d’autres prennent le relais.

Marge d’une mani­fes­ta­tion à Lille, 31 mars 2016 (Julien Pitinome/Collectif Œil)

NnoMan Cadoret : Quand on ramène des pho­tos de vio­lences poli­cières et qu’on entend le soir à la TV qu’il y a eu cinq poli­ciers bles­sés contre un mani­fes­tant, on sait que ces chiffres ne sont pas pos­sibles : nous, on a les pho­tos. On peut nous répondre que notre posi­tion de pho­to­graphes mili­tants et « enga­gés » biaise. Mais quand, à nos pho­tos, s’ajoutent le live apo­li­tique de Brut et les pho­tos de tout le monde… La mul­ti­pli­ca­tion des sources est impor­tante — même si ça ouvre aus­si la porte à plein de médias conspi­ra­tion­nistes d’ex­trême droite, qui filment le chaos et dépo­li­tisent la ques­tion pour mon­trer des débor­de­ments…

Ce sou­ci constant de pro­té­ger les mani­fes­tants doit gran­de­ment res­treindre la pos­si­bi­li­té de vendre vos cli­chés. Comment conci­lier l’é­thique mili­tante et la néces­si­té de gagner son pain ?

NnoMan Cadoret : On n’en vit pas. Deux jours par semaine, je suis sur­veillant en lycée. La der­nière fois que j’ai ven­du une pho­to, ça remonte… On ne veut pas vendre à n’importe quel prix. Surtout que le prix de la presse aujourd’hui, sur le Web, c’est 30 euros ! Il est hors de ques­tion de me faire 30 euros bruts sur une pho­to qui va à l’encontre de mes valeurs. Avec le Collectif Œil, on a fait le choix de limi­ter cer­tains médias à la dif­fu­sion ; avec une seule pho­to, tu peux dire tout et son contraire : quand tu fais une pho­to du seul point d’eau à Calais où plus de 5 000 per­sonnes s’abreuvent, que tu la fais pour dénon­cer et que cette pho­to arrive dans un jour­nal qui pour­rait titrer « De quoi se plaignent les réfu­giés, ils ont de l’eau cou­rante dans la jungle ! », c’est inen­vi­sa­geable. Alors on ver­rouille et ça a un coût finan­cier évident. Je connais des pho­to­graphes de presse qui me disent en off : « On adore ce que vous faites, la ligne est claire, on aime le ton et vos pho­tos, mais on ne peut pas vous liker sur Facebook pour ne pas lais­ser de trace de notre sou­tien à votre tra­vail. » Ce sont par­fois des per­sonnes que j’estime qui peuvent me dire ça, mais qui ont peur que leur « neu­tra­li­té » soit remise en cause. On en est là. Mais on a la conscience tran­quille : je n’ai jamais eu peur de croi­ser quelqu’un qui me dise « Tu m’as pris en pho­to, il y a un pro­blème ». Ce prix qu’on paie, c’est aus­si pour ça qu’on peut se bala­der dans un bloc de 1 000 per­sonnes cagou­lées sans l’être nous, et qu’il nous arrive peu de choses.

Nnoman, vous sui­vez depuis le début la lutte du comi­té Adama, per­son­ni­fiée par sa sœur, Assa Traoré. Comment envi­sa­gez-vous le com­bat que porte cette femme que l’on voit s’af­fir­mer poli­ti­que­ment dans vos pho­tos ?

« Nuit Debout aura per­mis à cer­tains de com­prendre dans leur chair ce que c’est que de prendre un coup de ton­fa. »

NnoMan Cadoret : Un soir, à Nuit Debout, Amal Bentounsi était venue s’exprimer — son frère a été tué par une balle de poli­cier tirée dans le dos, en 2012 : quand elle par­lait en évo­quant les vio­lences poli­cières, des gens — des mili­tants blancs de Paris, de gauche — fai­saient le geste de tour­ner les mains afin que la parole soit abré­gée. C’était rare d’en­tendre une his­toire comme la sienne : on était cho­qués. Depuis la mort d’Adama, des cen­taines, voire des mil­liers de gens, ont réus­si à mettre des images sur les vio­lences poli­cières dont on n’en­ten­dait pas par­ler, qui étaient un mythe pour les mani­fes­tants pari­siens. Nuit Debout aura per­mis à cer­tains de com­prendre dans leur chair ce que c’est que de prendre un coup de ton­fa, de réa­li­ser que ça touche les quar­tiers depuis des années. Si j’étais un peu mau­vais, je dirais : tant mieux — ton bleu va dis­pa­raître, mais la vio­lence, elle, reste. Assa a fait ce tra­vail extra­or­di­naire de par­ler à presque tout le monde, de s’adresser à toutes les ins­tances ; aujourd’hui, quand tu parles à des syn­di­ca­listes, ils ne peuvent plus igno­rer cette vio­lence-là.

Julien Pitinome : C’est qu’elle s’impose aus­si ! Le comi­té a pris la tête du cor­tège en mai 2018, lors d’un mou­ve­ment social impor­tant. Les quar­tiers n’é­taient plus relé­gués ! On ne peut donc plus igno­rer ce qu’il s’y passe ! Le mal­heur de la mort d’Adama a fait pas­ser quelque chose média­ti­que­ment et dans la conscience col­lec­tive — il n’y a pas que le comi­té Adama qui a per­mis ça, évi­dem­ment, mais ça a été un tour­nant.

Marche à Beaumont, une année après la mort d’Adama Traoré, 2017 (NnoMan/Collectif Œil)

NnoMan Cadoret : Historiquement, quand des groupes essayaient de prendre la tête de cor­tège, les syn­di­cats et les par­tis de gauche se bat­taient pour l’empêcher. Quand le comi­té Adama a annon­cé qu’il pren­drait la tête, per­sonne n’a osé le remettre en ques­tion. Il y avait cette ban­de­role « C’est nous le grand Paris », phrase tirée d’une chan­son de Médine, et c’était vrai­ment ça. Assa a cette force. Malheureusement, on voit que, deux ans après, mal­gré tout le tra­vail extra­or­di­naire qu’elle fait, ça n’avance pas assez vite. On aime­rait voir tout le mou­ve­ment social se mobi­li­ser quand un CRS touche un jeune des quar­tiers ou un étu­diant. Et Gaël Quirante [secré­taire dépar­te­men­tal de SUD Poste 92, ndlr] a rai­son : quand des flics viennent délo­ger des étu­diants de Nanterre qui veulent juste avoir une place en fac, ce sont des ouvriers de par­tout qui devraient venir. Dans les usines, il y a beau­coup de gens des quar­tiers. Il suf­fit de fré­quen­ter les piquets de grève pour réa­li­ser com­bien on est loin de l’imaginaire que j’avais moi-même il y a encore quelque temps : une gauche blanche et mas­cu­line. Sur les piquets de La Poste, de la SNCF ou d’Air France, on voit des gens des quar­tiers, des Arabes, des Noirs, des femmes. Le mou­ve­ment syn­di­cal repré­sente aus­si les quar­tiers. Mais tout ça devrait s’imbriquer avec beau­coup plus de force — ce que fait Assa ne marche pas à cause de ceux qui freinent en face.

Nnoman, par­mi les nom­breuses pho­tos que vous avez prises du comi­té Adama, il y a celle de la mère d’Adama Traoré, « Tata ». Racontez-nous cette image.

« On n’in­vente pas la pho­to enga­gée ni la pho­to mili­tante : notre tra­vail a été nour­ri par des plus anciens. »

NnoMan Cadoret : C’est à la marche, un an après la mort d’Adama. On est entre Champagne et Beaumont, où il habi­tait. Tout devant, en vio­let, la maman d’Adama a le poing levé. On a quelques pho­tos des proches qui sont en larmes, en deuil, mais les images qu’on veut véhi­cu­ler sont plu­tôt celles de la force qui se dégage des quar­tiers popu­laires, la force de ceux qui se mettent en mou­ve­ment. Dans 10, 20 ou 30 ans, elle ne sera plus une simple pho­to de presse, elle pour­rait deve­nir sym­bo­lique — comme cette pho­to de Winnie Mandela qui lève le poing devant la pri­son. Une maman qui arrive, mal­gré l’assassinat de son fils, mal­gré l’emprisonnement d’un autre fils, mal­gré les per­qui­si­tions, à être au-devant d’une mani­fes­ta­tion le poing levé, c’est fort. À vivre, c’était tout aus­si intense. Quand j’é­tais plus jeune, je me fai­sais sou­vent contrô­ler par les flics dès que je mon­tais sur Paris. Ça ne me parais­sait pas nor­mal, mais en y fai­sant atten­tion, beau­coup de contrôles aux­quels j’assistais concer­naient des Noirs ou des Maghrébins. On n’in­vente pas la pho­to enga­gée ni la pho­to mili­tante : notre tra­vail a été nour­ri par des plus anciens. En fré­quen­tant des per­sonnes comme Almamy Kanouté ou Samir Baaloudj, le cofon­da­teur du MIB, on prend conscience d’un héri­tage colo­nial. Dans les années 1980, tu trou­ve­ras les mêmes pho­tos de manif’ contre les vio­lences poli­cières, pour l’exigence de loge­ments décents pour tous… C’est là qu’on regrette que le MIB n’ait pas réus­si à faire cette trans­mis­sion si impor­tante : ça explique le désert poli­tique sur ces ques­tions.

Kapuscinski, le repor­ter polo­nais, convo­quait « les faits authen­tiques, les per­sonnes authen­tiques, les évé­ne­ments authen­tiques ». Et ajou­tait : « Puisque la langue jour­na­lis­tique ne peut pas nous racon­ter les cou­leurs, les ambiances, la lumière, j’ai déci­dé d’é­crire ce que l’on pour­rait appe­ler la limite du des­crip­tible en uti­li­sant tous les moyens lit­té­raires qui nous per­mettent d’ap­pro­cher la réa­li­té en nous mon­trant sa richesse. » Comment ceci se tra­duit-il en pho­to ?

Julien Pitinome : En accep­tant l’esthétisation du tra­vail qu’on peut faire. Mais les luttes aus­si s’es­thé­tisent ! Quand t’as des fumi­gènes qui crament, ce n’est pas tou­jours pour aler­ter des gens ! Le pas de côté, c’est aus­si, pour nous qui ten­tons de vivre de nos pro­duc­tions, d’accepter qu’on fait de l’art.

Dans le der­nier numé­ro de la revue États d’urgence, vous ren­con­trez une femme âgée qui s’occupe d’animaux en dif­fi­cul­té, cela mal­gré ses maigres moyens. Ce repor­tage est un peu à part dans le numé­ro. Comment êtes-vous arri­vés à ce sujet ?

Julien Pitinome : Cette dame, Christine, m’a dit : « C’est moi, l’état d’urgence. » Il y a des gens qui mettent leur vie en bas­cule : c’est son cas. Elle a été obli­gée de vendre la ferme suite au sui­cide de sa demi-sœur, et les droits de suc­ces­sion sont fara­mi­neux… Elle vit dans des condi­tions maté­rielles des années 1950. J’ai des pho­tos de la chambre de sa demi-sœur : il y a 25 urnes de chiens ! Pendant presque un an, je suis venu la voir tous les mois — et je vais y retour­ner encore. Des liens forts se sont créés. C’est une lutte indi­vi­duelle qui se greffe à une lutte plus glo­bale : il y a peut-être des cen­taines d’autres per­sonnes qui viennent en aide à des ani­maux en France. La tem­po­ra­li­té de ce repor­tage est autre, il y a quelque chose qui pour­rait paraître plus léger mais qui ne l’est pas.

« Les écu­ries du der­nier recours », 2018 (Julien Pitinome/Collectif Œil)

Nous sommes actuel­le­ment en plein mou­ve­ment social, celui des gilets jaunes. Un mou­ve­ment, on le sait, qui tranche avec les cor­tèges habi­tuels… Vous avez cou­vert des mani­fes­ta­tions pari­siennes ain­si que des piquets de grève dans le nord de la France. Vos res­sen­tis ?

NnoMan Cadoret : Je ne suis pas encore très à l’aise dans les mani­fes­ta­tions des gilets jaunes. C’est hors cadre, ça bou­le­verse beau­coup de codes et ras­semble des gens tel­le­ment dif­fé­rents que, mal­gré le bor­del que ça crée, je ne me suis jamais sen­ti ni en confiance, ni exal­té par ce que je voyais se dérou­ler devant moi. Je me suis sen­ti neutre dans ce que je pre­nais en pho­to, entou­ré de gens habillés en treillis mili­taire et chan­tant la Marseillaise. Je fai­sais mes pho­tos en me concen­trant sur mes réglages, en réflé­chis­sant à mes angles. Le seul moment où je me suis sen­ti en confiance, c’est sur la der­nière que j’ai cou­verte, quand un cor­tège de l’intergare des che­mi­nots s’est mis à cla­mer des chants en réfé­rence à la lutte des classes, aux inéga­li­tés… La pré­sence de l’extrême droite est forte et réelle : on entend de nom­breuses réfé­rences patrio­tiques. Chez les vieux, chan­ter la Marseillaise signi­fie autre chose, de plus fort peut-être, de dif­fé­rent, mais quand tu as une tren­taine de jeunes à moi­tié cagou­lés qui ont les bras en l’air et la chantent, tu com­prends bien que ce ne sont pas des cama­rades. En dis­cu­tant, beau­coup se disent apo­li­tiques… mais s’interrogent sur la per­ti­nence de Marine Le Pen.

« Il y a donc de tout : des chô­meurs, des pré­caires, des étu­diants, des retrai­tés, des cadres, mais aus­si des gens avec des affi­lia­tions poli­tiques extrê­me­ment louches — des roya­listes, etc. »

On n’est pas face à des fron­tistes achar­nés, mais, par exemple, j’ai dis­cu­té avec des jeunes blancs de quar­tier, pro­los, du 91 : c’é­tait leur pre­mière manif’, ils n’avaient pas sui­vi celles sur la loi Travail, mais là, c’en était trop pour eux, ils sont des­cen­dus dans la rue. J’ai trou­vé leur dis­cours plu­tôt bien. Mais juste avant de se dire au revoir, je leur ai deman­dé s’ils avaient voté ; l’un d’eux me répond : « On s’en fout un peu, mais tu connais, Marine for life. » En tapant sur son cœur. Son pote enchaîne avec « Quitte à se faire encu­ler, autant se faire encu­ler par elle ». On retrouve chez cer­tains ce champ lexi­cal hyper homo­phobe et viri­liste. Malgré tout ça, il y a une force chez les gilets jaunes qui est indé­niable. Mais j’ai pour le moment du mal à me posi­tion­ner… Je garde l’espoir que les gens en souf­france se connectent au mou­ve­ment social actuel, et réa­lisent que leur souf­france au tra­vail est liée à un sys­tème de domi­na­tions qu’ils pour­raient rompre par la grève géné­rale.

Julien Pitinome : Je suis par­ti en repor­tage pour L’Huma à Dunkerque, sur un piquet, puis j’ai cou­vert deux mobi­li­sa­tions à Lille. Pour une fois, ce n’est pas por­té par un syn­di­cat ou un par­ti, donc plus de gens peuvent s’identifier. Il y a de tout : des chô­meurs, des pré­caires, des étu­diants, des retrai­tés, des cadres, mais aus­si des gens avec des affi­lia­tions poli­tiques extrê­me­ment louches — des roya­listes, etc. Ils coha­bitent en se disant qu’après tout, peu importe d’où ils viennent, ils se mettent ensemble. Ça ques­tionne, ça a ses limites. Un mou­ve­ment qui part du « peuple » au sens large, c’est inté­res­sant. Maintenant, on doit être super vigi­lants. Tu ne sais pas à qui tu as affaire en fai­sant ton tra­vail de pho­to­graphe. La situa­tion que les classes moyennes vivent, et expriment à tra­vers les reven­di­ca­tions des gilets jaunes, c’est une ques­tion qui se pose depuis 20 ou 30 ans dans les quar­tiers — où la ques­tion de la sur­vie s’est déjà ins­tal­lée. Quelque chose qui part des centre-villes ne tou­che­ra pas for­cé­ment des gens des quar­tiers popu­laires dans cette forme de mobi­li­sa­tion. Dans les quar­tiers, les gens sou­tiennent mais se mobi­lisent peu.

Mobilisation des Gilets Jaunes à Paris, 2018 (NnoMan Cadoret/Collectif Œil)

Pour finir : quelles images, croi­sées durant lenfance ou l’adolescence, ont pu contri­buer à nour­rir le tra­vail pho­to­gra­phique que vous menez ?

NnoMan Cadoret : Question dif­fi­cile ! Je me sou­viens d’une pho­to de Robert Capa, celle du sol­dat qui se prend une balle et tombe. Dans la chambre de mon oncle il y avait cette pho­to, avec une phrase qui disait « L’armée recrute ». Ça m’avait mar­qué. Plus tard, j’ai croi­sé les pho­tos de Tian’anmen — l’homme devant le char… Puis une autre pho­to m’a mar­qué, au col­lège : les tours du World Trade Center dans mon manuel d’his­toire-géo­gra­phie. J’avais envi­sa­gé de la décou­per pour la vendre en pen­sant que dans 10 ou 20 ans, cette pho­to allait coû­ter cher puisque les tours n’existeraient plus ! (rires) Après, j’ai com­pris qu’il y avait des images par­tout et que ça ne vau­drait rien…

Julien Pitinome : Je n’ai pas de sou­ve­nirs extrê­me­ment pré­cis, mais j’ai été très mar­qué, gamin, par les cam­pagnes de pub de Benetton ! Des cam­pagnes sou­vent fortes, très pro­voc’. Plus tard, il y a eu la pho­to de la jeune fille, Kim Phuc, qui court nue recou­verte de napalm au Vietnam. Et pour le côté esthé­tique : Jean-Paul Gaultier.

Et vous l’a­vez eu à quel âge, votre pre­mier appa­reil ?

« En 2006, j’étais lycéen, contre le CPE : je me suis aper­çu du déca­lage entre ce que les médias mon­traient et ce que la lutte concrète repré­sen­tait pour nous. »

Julien Pitinome : 12 ans. Puis j’ai mis ça de côté. La pho­to telle que je la pra­tique aujourd’hui s’est construite par mon pas­sé de tra­vailleur social : ani­ma­teur dans le nord de la France, né à Roubaix, gran­di à Tourcoing. On ne nous don­nait pas la parole, il s’agissait donc de créer des espaces pour par­ler. La pho­to était un bon biais. Je tente main­te­nant de vivre seule­ment d’elle, et plus lar­ge­ment de la réflexion et de la pra­tique des médias telles qu’on les aborde avec le Collectif Œil ou le LABO 148, un pro­jet que je coor­donne dans le Nord. L’idée, c’est de se dire qu’on peut faire des images avec n’importe quoi. On a des télé­phones : ce ne sont pas seule­ment des outils de consom­ma­tion. Je fabri­quais mes mode­leurs de lumière de flash avec des bols en inox : c’est comme ça qu’on a appris ! On vient du Do It Yourself — c’est le résul­tat qui va comp­ter.

NnoMan Cadoret : Je fais de la pho­to depuis que j’ai 17 ans — j’en ai 30. J’ai com­men­cé beau­coup plus jeune avec des appa­reils jetables et, avec mon frère, on vou­lait créer un maga­zine sur les graf­fi­tis. On fai­sait des pho­tos dès qu’on voyait des RER graf­fés (on en voyait plus à l’époque que main­te­nant)… On ne l’a jamais fait, ce maga­zine, mais on a tou­jours les pho­tos. À 17 ans, je me suis mis à l’argentique avec un appa­reil que mon grand-père m’avait offert — c’était un pas­sion­né mais assez mau­vais pho­to­graphe. J’ai ensuite vou­lu arti­cu­ler la pho­to avec mon mili­tan­tisme. En 2006, j’étais lycéen, contre le CPE : je me suis aper­çu du déca­lage entre ce que les médias mon­traient et ce que la lutte concrète repré­sen­tait pour nous, notam­ment en termes de vio­lence poli­cière. Puis j’ai ren­con­tré Julien et quelques autres per­sonnes, et plu­tôt que de se pré­ve­nir par tex­tos des ras­sem­ble­ments et mani­fes­ta­tions, on s’est assis autour de la table, on a dit qu’il fal­lait faire plus fort : on a créé le Collectif Œil.

Calais, novembre 2016 (NnoMan/Collectif Œil)


Photographie de ban­nière : Julien Pitinome | Collectif Œil


REBONDS

☰ Lire notre article « Gilets jaunes : car­net d’un sou­lè­ve­ment », décembre 2018
☰ Voir notre port­fo­lio « Jaune rage », Cyrille Choupas, novembre 2018
☰ Lire notre témoi­gnage « La révolte des che­mi­nots », novembre 2018
☰ Lire notre témoi­gnage « Montrer que la lutte paie », juillet 2018
☰ Lire notre entre­tien avec le Comité Adama : « On va se battre ensemble », mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Saïd Bouamama : « Des Noirs, des Arabes et des musul­mans sont par­tie pre­nante de la classe ouvrière », mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Assa Traoré : « Allions nos forces », décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Almamy Kanouté : « Il faut fédé­rer tout le monde », juillet 2015

NOTES   [ + ]

1.Les pho­to­graphes Léo KS et Maxwell Aurélien James sont éga­le­ment membres du Collectif Œil.
2.Moussa Ibn Yacoub est un huma­ni­taire, incar­cé­ré au Bangladesh en 2015 et libé­ré en 2016.
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.
Nous déménageons notre site ! Les commandes et abonnements sont temporairement indisponibles, nos articles restent accessibles.
+