Pour une lutte de classes intersectionnelle


Traduction d’un article de Roar pour le site de Ballast

« Moi ce qui m’ef­fraie encore plus que Zemmour, c’est les dis­cours inter­sec­tion­nels du moment », décla­rait récem­ment l’une des porte-parole du gou­ver­ne­ment Macron. Quelques mois plus tôt, le ministre de l’Éducation natio­nale dénon­çait l’in­ter­sec­tion­na­li­té comme com­plice du ter­ro­risme isla­miste. Ce quin­quen­nat ne nous aura rien épar­gné. Ce mot com­pli­qué désigne pour­tant quelque chose d’élé­men­taire : cer­taines per­sonnes font l’ex­pé­rience de domi­na­tions mul­tiples dans la socié­té. Ce concept entend, dès lors, révé­ler et pen­ser la plu­ra­li­té et l’im­bri­ca­tion des dis­cri­mi­na­tions de classe, de sexe et de race. Sur fond de pan­dé­mie de Covid-19, l’his­to­rien éta­sunien Michael Beyea Reagan s’empare de cette notion — pro­mue par la cher­cheuse afro­fé­mi­niste Kimberlé Williams Crenshaw à la fin des années 1980 — et défend l’i­dée d’une « lutte de classes inter­sec­tion­nelle ». Autrement dit, d’œuvrer, depuis le mou­ve­ment ouvrier, à la des­truc­tion du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en inté­grant les « expé­riences variées, diverses et contra­dic­toires » des tra­vailleurs et des tra­vailleuses.


L’histoire et la pra­tique d’une lutte de classes inter­sec­tion­nelle recèle une riche tra­di­tion de résis­tance de la classe labo­rieuse contre la supré­ma­tie blanche, le patriar­cat et l’im­pé­ria­lisme. Alors qu’un cin­quième du XXIe siècle s’est écou­lé, que notre monde est déchi­ré par des conflits et des catas­trophes, le Covid-19 n’en finit pas d’ac­cé­lé­rer les crises que nous tra­ver­sons. La pan­dé­mie mon­diale a tué des mil­lions de per­sonnes — la race, la pau­vre­té et le sexe étant les prin­ci­paux déter­mi­nants sociaux de la mor­ta­li­té. À l’é­chelle mon­diale, les écarts de reve­nus conti­nuent de se creu­ser, tan­dis qu’une petite mino­ri­té — des finan­ciers et des titans de l’in­dus­trie — amasse une richesse sans pré­cé­dent sur le dos des travailleurs.

« La pan­dé­mie de Covid-19 met en pleine lumière la nature inter­sec­tion­nelle des inéga­li­tés et de la lutte de classes. »

Un seul indi­vi­du, Jeff Bezos, le patron d’Amazon, contrôle plus de 200 mil­liards de dol­lars, et la classe des mil­liar­daires éta­su­niens a col­lec­ti­ve­ment gagné plus de 1,8 bil­lion de dol­lars durant la pandémie1, créant plu­sieurs nou­veaux mil­liar­daires — dont beau­coup sont issus de l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. Wall Street, à tra­vers des spé­cu­la­tions en série, a enri­chi cer­taines entre­prises des sec­teurs tech­no­lo­gique et logis­tique, tan­dis que les « tra­vailleurs essen­tiels » de ces mêmes indus­tries connaissent un risque accru d’ex­po­si­tion au virus, et en suc­combent plus rapi­de­ment. Les tra­vailleurs de la san­té, les ouvriers agri­coles, les embal­leurs de viande et les employés des com­merces sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés. La pan­dé­mie de Covid-19 met en pleine lumière la nature inter­sec­tion­nelle des inéga­li­tés et de la lutte de classes, mais, nous, acti­vistes et uni­ver­si­taires, pei­nons à l’ap­pré­hen­der et à agir à la hau­teur de la situa­tion. Ni le dis­cours domi­nant, ni celui de la gauche ne par­viennent à sai­sir la com­plexi­té et la diver­si­té de la lutte des classes du XXIe siècle, telle qu’elle a été révé­lée par la pan­dé­mie. Pour faire avan­cer les mou­ve­ments de libé­ra­tion face à cette crise mon­diale sans pré­cé­dent, nous avons besoin de mou­ve­ments issus de la classe labo­rieuse qui puissent affron­ter direc­te­ment le pou­voir de la pro­prié­té et les oppres­sions croi­sées aux­quelles sont confron­tées l’en­semble de nos luttes. La pan­dé­mie mon­diale est un signal d’a­larme : il nous faut recon­naître la nature de notre monde, construire des mou­ve­ments inter­sec­tion­nels à la fois popu­laires et puis­sants dans le but d’in­ver­ser la tendance.

Covid-19, race et classe

La pan­dé­mie de Covid-19 a exa­cer­bé les crises liées aux inéga­li­tés exis­tantes dans les­quelles la classe et la race se ren­forcent mutuel­le­ment. Observons les chiffres : au Royaume-Uni, les Noirs pos­sèdent envi­ron un hui­tième de la richesse des Blancs, tan­dis que moins de la moi­tié des rési­dents noirs ori­gi­naires des Caraïbes, d’Afrique ou du Bangladesh ont de coté l’é­qui­valent de 1 000 £ d’é­co­no­mies [envi­ron 1 160 €, ndlr]. Aux États-Unis, la richesse moyenne totale des familles noires est de 17 150 $ [envi­ron 15 000 €, ndlr], soit un dixième de celle des familles blanches. Au Brésil, les six mil­liar­daires les plus riches du pays — tous blancs — sont aus­si riches que les 50 % les plus pauvres de la popu­la­tion, soit envi­ron 100 mil­lions de per­sonnes, avec un taux de pau­vre­té afro-bré­si­lien deux fois plus éle­vé que celui des Blancs. Lorsque la pan­dé­mie a frap­pé, ceux qui étaient consi­dé­rés comme des « tra­vailleurs essen­tiels » n’ont eu d’autre choix que d’al­ler tra­vailler mal­gré les risques, s’ex­po­sant à la mala­die dans les emplois de ser­vice et de logis­tique de pre­mière ligne.

[Face au Capitole de l'État du Massachusetts durant un cortège funèbre pour les travailleurs essentiels qui ont été malades ou sont décédés du Covid-19, le 25 mai 2020 | Blake Nissen | The Boston Globe | Getty Images]

Nous consta­tons une cor­ré­la­tion entre la pau­vre­té, la race et la mor­ta­li­té due au Covid-19. Partout dans le monde, les pauvres vivent dans des loge­ments sur­peu­plés, ont un accès réduit aux soins, peu de congés mala­die et moins de res­sources en cas d’ur­gence. Tout cela entraîne une plus grande mor­ta­li­té. En Amérique latine, les per­sonnes d’as­cen­dance afri­caine sont tou­chées de manière dis­pro­por­tion­née par le Covid-19 : citons à nou­veau l’exemple du Brésil, où les Noirs sont expo­sés à un risque de mor­ta­li­té 30 % supé­rieur à celui des Blancs. Aux États-Unis, les autoch­tones, les Noirs et les insu­laires du Pacifique connaissent des taux de mor­ta­li­té de un et demie à deux fois supé­rieurs à ceux des popu­la­tions blanches et asia­tiques. Au Royaume-Uni, les com­mu­nau­tés noires et plus géné­ra­le­ment raci­sées sont des popu­la­tions plus sujettes à être infec­tées par le virus. Mais il n’y a sans doute pas de plus grande inter­sec­tion de classe, de race et de pan­dé­mie qu’au sujet des droits de pro­prié­té des vac­cins et du main­tien des bre­vets mon­diaux. Alors que les pays occi­den­taux — dont l’Allemagne, la France et les États-Unis — accu­mulent des stocks excé­den­taires et connaissent d’im­por­tants mou­ve­ments de résis­tance à la vac­ci­na­tion, une grande par­tie des pays en déve­lop­pe­ment lutte pour vac­ci­ner ne serait-ce qu’1 % de sa popu­la­tion. Sur l’en­semble du conti­nent afri­cain, seul 1 % de la popu­la­tion est vac­ci­né et le modeste objec­tif de l’Union afri­caine de 20 % de vac­ci­nés d’i­ci la fin de l’an­née sera dif­fi­cile à atteindre. Le Tchad, le Burkina Faso et la République du Congo ont des taux de vac­ci­na­tion de 1 % ; ailleurs dans le monde, le Pakistan est à 2 %, la Jamaïque à 4 % et, en Inde, un peu plus de 7 % de la popu­la­tion est vaccinée.

« L’industrie phar­ma­ceu­tique a per­mis à sept per­sonnes d’en­trer dans le cercle des mil­liar­daires depuis le début de la pandémie. »

Cette crise de la dis­tri­bu­tion est en par­tie cau­sée par les socié­tés phar­ma­ceu­tiques, en Allemagne et aux États-Unis, qui refusent de lever les res­tric­tions de bre­vet sur la pro­duc­tion. L’OMC n’est par­ve­nue à aucun accord sur la levée des bre­vets en rai­son de l’obs­ti­na­tion du sec­teur pri­vé, et ce tan­dis que ces entre­prises récoltent des béné­fices excep­tion­nels. Pfizer pré­voit des dizaines de mil­liards de dol­lars de reve­nus sup­plé­men­taires — ses chiffres du pre­mier tri­mestre 2021 sont déjà en hausse de plus de 14 mil­liards de dol­lars, soit une aug­men­ta­tion de 45 % par rap­port à 2020. L’industrie phar­ma­ceu­tique a per­mis à sept per­sonnes d’en­trer dans le cercle des mil­liar­daires depuis le début de la pan­dé­mie, et des entre­prises comme Pfizer et Moderna aug­mentent désor­mais le coût des vac­cins contre le Covid-19 pour les pays euro­péens. OXFAM International rap­porte que les pro­fits réa­li­sés sur les vac­cins ont ren­du les ini­tia­tives mon­diales de san­té publique Covid cinq fois plus coû­teuses qu’au­pa­ra­vant. Dans les pays du Sud, d’in­nom­brables per­sonnes mour­ront pour satis­faire des droits de pro­prié­té et pour l’en­ri­chis­se­ment du sec­teur privé.

Une analyse incomplète des classes

Alors que nous ten­tons de com­prendre ce qui nous a ame­nés jus­qu’i­ci, il semble désor­mais clair — et plus que jamais — que la classe sociale est un fac­teur cen­tral de notre socié­té, et qu’elle compte par­mi les causes ori­gi­nelles des crises que nous tra­ver­sons. Pourtant, les idées concer­nant la classe font défaut au sein de la gauche inter­na­tio­nale : dans le dis­cours domi­nant, gauche com­prise, la classe, comme phé­no­mène social, n’est pas bien com­prise. Les idées majo­ri­taires l’as­so­cient aux ques­tions de reve­nu ou d’é­du­ca­tion, tan­dis que cer­tains pen­seurs de gauche la lient stric­te­ment aux « moyens de pro­duc­tion ». Dans cer­tains cercles mili­tants contem­po­rains, la classe sociale est consi­dé­rée comme une simple iden­ti­té et le « clas­sisme » comme une forme de dis­cri­mi­na­tion com­pa­rable au racisme ou au sexisme. Ces idées ne sont pas fausses, mais elles sont incomplètes.

[Marburg (Allemagne), le 27 mars 2021 : un laboratoire BioNTech travaillant sur le vaccin anti-Covid à base d’ARN messager | Alex Kraus | Bloomberg]

Les États-Unis et le Royaume-Uni sont peut-être les pires à cet égard. Le dis­cours domi­nant sur la classe amal­game de nom­breuses per­sonnes de la classe labo­rieuse à la « classe moyenne », un groupe aux contours mal défi­nis qui se contente de ras­sem­bler ceux qui ne sont ni riches, ni pauvres. Cette notion de « classe moyenne » dis­si­mule la réa­li­té de la lutte de classes dans la vie quo­ti­dienne, pour­tant si facile à dis­tin­guer dès lors que nous y prê­tons atten­tion. À gauche, des maga­zines comme Jacobin tiennent un dis­cours dif­fé­rent, tout en offrant une pers­pec­tive limi­tée : ils ont ten­dance à sou­te­nir que la classe est à la base une condi­tion « maté­rielle », dif­fé­rente des autres formes de lutte sociale et plus fon­da­men­tale que les autres. En liant stric­te­ment la classe aux condi­tions maté­rielles, à un cer­tain rap­port aux moyens de pro­duc­tion, ces idées restreignent inuti­le­ment la lutte de la classe labo­rieuse. Ainsi que l’a démon­tré il y a soixante ans l’his­to­rien bri­tan­nique E.P. Thompson, la lutte de classes est un pro­duit de la conscience de classe, laquelle peut pro­ve­nir de nom­breux vec­teurs dif­fé­rents d’i­den­ti­té, d’ex­pé­rience et de conflit.

Lutte de classes internationale

« Une ana­lyse inter­sec­tion­nelle signi­fi­ca­tive inclut la race, le genre et la lutte de classes en tant que parts variables mais coégales de la lutte sociale. »

Mais, sous nos yeux, se trouve une autre tra­di­tion de poli­tique de classes : je l’ap­pelle « lutte de classes inter­sec­tion­nelle ». Elle est à la fois pré­sente dans les mou­ve­ments ouvriers et dans les idées nées de ces luttes. Elle est tout sim­ple­ment la tra­di­tion des mou­ve­ments ouvriers anti­ca­pi­ta­listes oppo­sés à la supré­ma­tie blanche, au patriar­cat, à l’im­pé­ria­lisme et aux autres formes d’op­pres­sion sociale. C’est que, au vu des vec­teurs de race, de genre, de sexua­li­té, de capa­ci­té, de citoyen­ne­té ou encore d’eth­ni­ci­té qui carac­té­risent nos socié­tés et nos lieux de tra­vail, il serait conster­nant que la lutte ouvrière ne se carac­té­rise pas par son intersectionnalité.

Si nous regar­dons du coté de la lutte anti-apar­theid en Afrique du Sud, du Printemps arabe en 2011 ou du sou­lè­ve­ment fémi­niste chi­lien de 2019, nous voyons que toutes ces luttes de classes sont mani­fes­te­ment inter­sec­tion­nelles — qu’il s’a­gisse de la com­po­si­tion même des mou­ve­ments, de la nature de leurs reven­di­ca­tions et des forces contre les­quelles ils s’op­po­sèrent pen­dant le conflit. L’histoire et les formes actuelles de la lutte ouvrière démontrent que lorsque nous résis­tons, cette résis­tance est néces­sai­re­ment inter­sec­tion­nelle. Vers la fin du XXe siècle et durant le XXIe siècle, les uni­ver­si­taires et les théo­ri­ciens ont com­men­cé à rat­tra­per leur retard sur l’ex­pé­rience des gens de la classe labo­rieuse ; beau­coup de ces pen­seurs ont étof­fé et rema­nié l’a­na­lyse maté­rielle et struc­tu­relle mar­xiste du capi­ta­lisme pour y incor­po­rer les notions de culture, de genre, de race, d’op­pres­sion sociale et de pou­voir. Les théo­ries du capi­ta­lisme racial de Cédric Robinson, le fémi­nisme maté­ria­liste de pen­seuses comme Silvia Federici et Selma James, le fémi­nisme noir de théo­ri­ciennes comme Patricia Hill Collins et le Collectif Combahee River ont, toutes et tous, contri­bué à une ana­lyse inter­sec­tion­nelle signi­fi­ca­tive incluant la race, le genre et la lutte de classes en tant que parts variables mais coégales de la lutte sociale. Alors que les cher­cheurs contem­po­rains conti­nuent de tra­vailler dans le cadre de ces tra­di­tions dis­tinctes, la lutte de classes inter­sec­tion­nelle est une syn­thèse de toutes ces idées, évi­dentes dans la pra­tique des mou­ve­ments de la classe labo­rieuse, qui ras­semble la pen­sée fémi­niste, anti­ra­ciste et anticapitaliste.

[Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, à Santiago (Chili), le 25 novembre 2020 | Martin Bernetti | AFP | Getty Images]

De cette façon, elle s’ap­puie sur un héri­tage d’i­dées anar­chistes et de mou­ve­ments sociaux, depuis des écri­vains yid­dish comme Rudolf Rocker jus­qu’à des orga­ni­sa­tions comme les Industrial Workers of the World, qui ont orga­ni­sé « un grand syn­di­cat » pour tous les tra­vailleurs et quelles que soient les divi­sions sociales. Les anar­chistes ont cher­ché à faci­li­ter la soli­da­ri­té de la classe labo­rieuse au-delà des fron­tières, entre les peuples de races et d’eth­nies dif­fé­rentes, pour tous les genres, dans l’in­té­rêt géné­ral d’une huma­ni­té libé­rée. Issue des tra­di­tions com­bi­nées des luttes ouvrières et d’une varié­té de théo­ries sociales, la lutte de classes inter­sec­tion­nelle met en évi­dence la com­po­si­tion maté­rielle et cultu­relle de la poli­tique de classe. Elle démontre que les indi­vi­dus et les iden­ti­tés se forment dans un pro­ces­sus de conflit social col­lec­tif, en lien avec les piliers clés de la struc­ture sociale — la pro­prié­té, la vio­lence blanche et le patriar­cat ; elle affirme que mal­gré des dif­fé­rences, nous par­ta­geons des inté­rêts com­muns en lut­tant contre le capi­tal et l’op­pres­sion. Enfin, la lutte de classes inter­sec­tion­nelle démontre qu’il existe une voie pour la résis­tance et une manière de s’or­ga­ni­ser et de lut­ter pour un ave­nir plus humain et éman­ci­pa­teur. De cette façon, elle peut nous aider à mieux com­prendre — et, plus impor­tant encore, à faci­li­ter — la lutte sociale de libération.

De la Colombie à l’Alabama

« Malgré des dif­fé­rences, nous par­ta­geons des inté­rêts com­muns en lut­tant contre le capi­tal et l’oppression. »

Le meilleur exemple contem­po­rain de lutte des classes inter­sec­tion­nelle est peut-être la grève géné­rale natio­nale en Colombie. Ce pays d’Amérique du Sud a été rava­gé par le Covid-19, avec un pic de décès début juillet 2020, en plus d’a­voir enre­gis­tré une aug­men­ta­tion de la pau­vre­té de 7 % en 2020. Lorsque le gou­ver­ne­ment du pré­sident Duque a ten­té d’a­dop­ter des réformes fis­cales qui pèse­raient lour­de­ment sur les Colombiens ordi­naires, les mili­tants ont pris les rues de Cali, où ils ont été confron­tés à une réponse bru­tale de la police : elle a tué cin­quante-trois per­sonnes à tra­vers le pays. L’émergence d’une grève géné­rale mas­sive a per­mis que la pro­po­si­tion fis­cale soit rapi­de­ment reti­rée et que les ministres soient contraints à la démis­sion. La grève s’est néan­moins pour­sui­vie, fai­sant pres­sion pour obte­nir une cou­ver­ture de san­té pour tous, un for­fait de paie­ment uni­ver­sel, un arrêt des vio­lences poli­cières ain­si que d’autres réformes. Plus impres­sion­nant encore, la struc­ture de coor­di­na­tion de la grève géné­rale s’est com­po­sée à la fois de syn­di­cats, de groupes étu­diants et d’or­ga­ni­sa­tions issues du mou­ve­ment social avec des contri­bu­tions de groupes mili­tants noirs, autoch­tones, de ruraux et de jeunes. Lorsque les groupes d’au­to­dé­fense autoch­tones se sont mani­fes­tés pour sou­te­nir la grève, ils ont recon­nu que leurs inté­rêts — mettre fin à l’ef­fon­dre­ment envi­ron­ne­men­tal et à la vio­lence de l’État envers leurs peuples — étaient ali­gnés sur ceux des gré­vistes. Ces deux groupes se sont bat­tus contre l’État et contre le capi­tal, et les mou­ve­ments indi­gènes sont deve­nus indis­so­ciables des luttes des tra­vailleurs contre les hausses d’im­pôts et pour une méde­cine socia­li­sée. À mesure que le mou­ve­ment a pris de l’am­pleur, la nature inter­sec­tion­nelle de la lutte s’est reflé­tée à la fois dans ses reven­di­ca­tions et sa composition.

Les grèves mon­diales contre Amazon, qui a mis ses tra­vailleurs en dan­ger pen­dant la pan­dé­mie, en sont un autre exemple. À Bessemer, en Alabama, une ville majo­ri­tai­re­ment noire du sud des États-Unis, une cam­pagne de syn­di­ca­li­sa­tion a échoué ce prin­temps [2021] face à l’op­po­si­tion d’Amazon : elle fut vive et vio­la au grand jour la loi. Au cœur de la cam­pagne se trou­vait la défense de la digni­té et de la jus­tice raciale pour la main-d’œuvre majo­ri­tai­re­ment noire — 85 % des tra­vailleurs d’Amazon sont noirs à Bessemer. Les orga­ni­sa­teurs syn­di­caux ont été la cible d’in­sultes racistes alors que les tra­vailleurs consi­dé­raient cette cam­pagne pour la syn­di­ca­li­sa­tion comme un moyen d’être trai­té plus humai­ne­ment. Au moment même où les tra­vailleurs de Bessemer s’or­ga­ni­saient, les tra­vailleurs d’Amazon en Italie se sont éga­le­ment mis en grève. Au cours d’une jour­née de grève et de boy­cott, ils ont défen­du la même cause, ont exi­gé un « temps de tra­vail plus humain » et sou­li­gné la nature inter­na­tio­nale de leur lutte, en bran­dis­sant des pan­cartes indi­quant : « De Plaisance à l’Alabama — un seul grand syn­di­cat ». Malgré l’é­chec en Alabama et l’ac­tion limi­tée d’une jour­née en Italie, la lutte se pour­suit pour la digni­té et l’au­to­dé­ter­mi­na­tion des tra­vailleurs d’Amazon.

[Manifestation à Bessemer (Alabama) contre la direction d'Amazon | Elijah Nouvelage | Bloomberg | Getty Images]

En guerre contre l’oppression

Lorsque les tra­vailleurs entrent en conflit avec l’État et le capi­tal, ces conflits deviennent inter­sec­tion­nels. Les luttes contre les patrons deviennent des luttes contre les fron­tières, le racisme et les autres formes d’op­pres­sion ; à mesure que les mou­ve­ments avancent, ils doivent lut­ter simul­ta­né­ment contre de mul­tiples formes de pou­voir. Un exemple d’i­dées per­ti­nentes, tiré du pas­sé, nous vient de Clarence Coe, un tra­vailleur noir pen­dant la Grande Dépression. Coe a gran­di dans le Tennessee rural, où il a été vic­time de vio­lence raciale. Pour y échap­per, il s’est ins­tal­lé à Memphis où il a tra­vaillé dans de mau­vaises condi­tions dans des usines de mate­las et de pneus. Lorsqu’il a orga­ni­sé des cam­pagnes syn­di­cales, il a été poin­té du doigt et atta­qué par des supré­ma­cistes blancs — à la fois pour son acti­vi­té syn­di­cale et parce qu’il était noir. Son orga­ni­sa­tion lut­tait d’un même élan contre le racisme et l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste ; en for­mant des syn­di­cats contre la supré­ma­tie blanche, il a ain­si essayé de ras­sem­bler l’en­semble des tra­vailleurs. « Tout le monde était dans le même bateau et s’en est ren­du compte », a‑t-il décla­ré à un intervieweur.

« Bien que ces femmes aient été à la pointe de la lutte de classes, de nom­breux syn­di­cats, domi­nés par les hommes, ne leur ont accor­dé aucun soutien. »

Un autre exemple est celui des femmes de la classe labo­rieuse de Lowell, au Massachusetts, aux ori­gines du capi­ta­lisme indus­triel. Les « filles de l’u­sine », comme elles s’ap­pe­laient elles-mêmes, tra­vaillaient douze heures par jour, avec une exi­gence de pro­duc­ti­vi­té de plus en plus grande et des salaires de plus en plus bas. Pour pou­voir s’ex­pri­mer sur les pro­blèmes ren­con­trés dans leur tra­vail, elles ont dû lut­ter contre les normes patriar­cales qui les rédui­saient au silence et les relé­guaient à la sphère domes­tique. Les filles de l’u­sine ont fini par s’a­per­ce­voir que « nous sommes une bande de sœurs » et que cha­cune doit éprou­ver « de la sym­pa­thie pour les mal­heurs de l’autre ». Elles ont orga­ni­sé des grèves, des péti­tions et adres­sé des cri­tiques publiques visant les oppres­sions à l’in­ter­sec­tion de leur exploi­ta­tion — le capi­ta­lisme et le patriar­cat. Leurs voix les plus mili­tantes l’ont expli­ci­te­ment recon­nu et sont entrées dans « la guerre contre l’op­pres­sion sous toutes ses formes, contre toute posi­tion hié­rar­chique sauf celle que donne le mérite ». Bien que ces femmes aient été à la pointe de la lutte de classes dans les années 1840, de nom­breux syn­di­cats, domi­nés par les hommes, ne leur ont accor­dé aucun sou­tien. Elles ont été ridiculisées.

Bien que ces luttes soient dif­fé­rentes en fonc­tion de la race, du sexe, de l’o­ri­gine natio­nale et d’autres fac­teurs, elles font toutes par­tie de la lutte de classes. Dans les années 1860, l’or­ga­ni­sa­teur syn­di­cal amé­ri­cain William Sylvis a qua­li­fié l’ordre social émergent d’« anta­go­nisme sans fin » entre le tra­vail et le capi­tal. Pour lui, la lutte de classes por­tait sur la pro­prié­té ; la richesse et la pro­prié­té ne doivent-elles appar­te­nir qu’à quelques-uns — et ne pro­fi­ter qu’à quelques-uns — ou bien les non-pos­sé­dants peuvent-ils s’or­ga­ni­ser effi­ca­ce­ment pour arra­cher le contrôle des mains des riches, dans l’in­té­rêt d’une huma­ni­té col­lec­tive et pro­gres­siste ? Au nom de la quête du pro­fit indi­vi­duel à court terme, nous avons assis­té à des décen­nies, voire des siècles de mépris des entre­prises envers la vie humaine et le sort même de la pla­nète. L’estimation de Sylvis demeure tout aus­si juste : nous vivons dans un anta­go­nisme per­ma­nent, dans lequel le capi­tal « est, dans tous les cas, l’a­gres­seur ». Mais, bien qu’il le soit, le capi­ta­lisme n’est pas le seul vec­teur de lutte. Depuis l’é­poque de Sylvis, les mou­ve­ments ouvriers et les théo­ri­ciens ont appris que la supré­ma­tie blanche, le patriar­cat et l’État sont autant de formes contre les­quelles il faut s’en­ga­ger simultanément.

[Grève générale à Bogotá (Colombie), en mai 2021 | Guillermo Legaria | Getty Images]

Une tradition de l’organisation

Reconnaître la lutte de classes inter­sec­tion­nelle est une étape, mais nous devons éga­le­ment nous deman­der com­ment construire au mieux des mou­ve­ments basés sur ces inter­ac­tions. La plu­part du temps, les dif­fé­rences de race, de genre, de sexua­li­té, de capa­ci­té, de natio­na­li­té et d’eth­ni­ci­té sont uti­li­sées pour divi­ser les tra­vailleurs plu­tôt que pour les rap­pro­cher. La gauche actuelle joue trop sou­vent le jeu de ces divi­sions ; elle semble obs­ti­né­ment concen­trée sur la frac­ture et la mar­gi­na­li­sa­tion. Mais construire ce types de soli­da­ri­té se dis­tingue du fait de cher­cher à par­ler depuis une posi­tion d’op­pres­sion et d’at­ta­quer, ou d’in­ter­pel­ler celles et ceux qui ne sont pas suf­fi­sam­ment d’ac­cord. De manière tout aus­si néfaste, une autre par­tie de la gauche pri­vi­lé­gie les aspects stric­te­ment maté­riels et éco­no­miques des ques­tions de classe, au détri­ment des aux autres formes de lutte ; elle s’i­sole dès lors de la classe labo­rieuse, pour qui ces pro­blèmes sont cru­ciaux et quotidiens.

« La gauche actuelle joue trop sou­vent le jeu de ces divi­sions ; elle semble obs­ti­né­ment concen­trée sur la frac­ture et la marginalisation. »

Mais il existe donc une alter­na­tive, jusque dans notre his­toire immé­diate : dans le contexte éta­su­nien, Charles Payne l’ap­pelle « tra­di­tion d’or­ga­ni­sa­tion ». Développée par des gens ordi­naires au cours d’un siècle ou plus de lutte, la « tra­di­tion d’or­ga­ni­sa­tion » consiste à ras­sem­bler les gens autour d’in­té­rêts com­muns, à dis­cu­ter en tête-à-tête avec les tra­vailleurs et à sou­te­nir les orga­ni­sa­tions contes­ta­taires. Son prin­cipe cen­tral est de créer des liens entre les pro­blèmes et les per­sonnes afin de ren­for­cer le pou­voir de la classe labo­rieuse. Cette tra­di­tion met l’ac­cent sur un lent et patient « tra­vail de ter­rain » — comme l’ap­pe­lait l’or­ga­ni­sa­trice des droits civiques Ella Baker—, sur l’é­du­ca­tion popu­laire, la créa­tion d’or­ga­ni­sa­tions de lutte et le dia­logue, par-delà les dif­fé­rences, en vue de construire cette soli­da­ri­té. Le mou­ve­ment mené par les Noirs, les autoch­tones, les étu­diants et les tra­vailleurs en Colombie nous montre la puis­sance de tels ras­sem­ble­ments. Cette grève géné­rale natio­nale a per­mis de rem­por­ter des vic­toires qui pro­fi­te­ront aux tra­vailleurs colom­biens contre les riches et ser­vi­ront les inté­rêts des plus oppri­més. Ainsi se bâtit un pou­voir populaire.

Une résistance intersectionnelle

[…] La dif­fé­rence et la diver­si­té ne signi­fient pas que nous n’a­vons pas éga­le­ment des inté­rêts com­muns en tant que classe : par exemple, l’op­po­si­tion au salaire et à un sys­tème d’ex­ploi­ta­tion qui nous fait tra­vailler au pro­fit d’au­trui ; ou bien les tra­vaux ména­gers non rému­né­rés, qui per­mettent au capi­ta­lisme de nous exploi­ter en même temps qu’il contraint et déva­lo­rise le tra­vail domes­tique, prin­ci­pa­le­ment effec­tué par les femmes. Nous avons toutes et tous nos propres expé­riences avec le capi­ta­lisme et l’op­pres­sion, et nous les vivons toutes et tous de dif­fé­rentes manières. La lutte de classes inter­sec­tion­nelle démontre que la classe labo­rieuse est consti­tuée de nous-mêmes, avec nos expé­riences variées, diverses et contra­dic­toires. Cela nous montre que nous pou­vons lut­ter col­lec­ti­ve­ment contre les forces qui nous divisent et nous oppriment.

[Manifestation à Séoul (Corée du Sud) en soutien au mouvement Black Lives Matter, juin 2020 | EPA]

Dans les mou­ve­ments actuels des tra­vailleurs d’Amazon, des tra­vailleurs de la san­té, des tra­vailleurs agri­coles, des uni­ver­si­taires pré­caires et des tra­vailleurs de l’é­co­no­mie infor­melle, les luttes ne sont pas les mêmes ; mais si nous écou­tons bien, elles portent des échos pro­fonds et fami­liers. Lorsque nous nous orga­ni­sons dans tous les sec­teurs — avec les tra­vailleurs, les étu­diants et les com­mu­nau­tés oppri­mées —, nos luttes sont plus fortes. Il nous appar­tient de recon­naître ces inter­sec­tions. Il n’est pas pos­sible de contour­ner les pro­blèmes fon­da­men­taux qui ont tour­men­té nos socié­tés pen­dant des siècles ; la seule voie à suivre est de lut­ter contre le capi­ta­lisme, la supré­ma­tie blanche et le patriar­cat. Et comme dans la crise pan­dé­mique actuelle, si nous vou­lons sur­vivre, le remède doit nous inclure tous ensemble.

Traduit de l’anglais par la rédac­tion de Ballast | Michael Beyea Reagan, « International class struggle : from shared oppression to unified resistance », Roar, 21 août 2021.
Photographie de ban­nière : Rassemblement le 6 février 2021 près du centre de dis­tri­bu­tion d’Amazon de Bessemer, en Alabama, où une cam­pagne syn­di­cale a atti­ré l’at­ten­tion du pays | Elijah Nouvelage | Bloomberg
Photographie de vignette : des employés allant à leur poste de tra­vail au centre de rem­plis­sage Amazon, à Eastvale (Californie), le 20 mai 2020 | Terry Pierson | Orange County Register | Newscom 


  1. 1 bil­lion est égal à 1 000 mil­liards [ndlr].

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