Philippe Pelletier : « L’émancipation individuelle n’est possible que par l’émancipation collective »


Entretien inédit pour le cienite de Ballast

« Géographie et anar­chisme sont his­to­ri­que­ment reliés par une his­toire peu connue mais essen­tielle », avance Philippe Pelletier, auteur de vingt livres et membre de la Fédération anar­chiste. Nous retrou­vons le géo­graphe dans un café de la capi­tale. Cheveux blan­chis par une petite soixan­taine d’an­nées et blou­son en cuir noir. L’homme, fami­lier du Japon et lec­teur atten­tif du com­mu­nard Élisée Reclus, cultive quelque méfiance à l’en­droit des décrois­sants, des tech­no­cri­tiques et des mili­tants anti­spé­cistes ; notre rédac­tion héberge plu­sieurs d’entre eux : l’oc­ca­sion d’en dis­cu­ter.


Pourrait-on dire que la géo­gra­phie est une dis­ci­pline anar­chiste ?

Si je me consi­dère comme géo­graphe liber­taire, ou géo­graphe anar­chiste, je conteste en revanche l’i­dée d’une géo­gra­phie liber­taire en tant que dis­ci­pline. C’est un objet de dis­cus­sion entre nous au sein du Réseau des géo­graphes liber­taires. La fina­li­té et l’usage qu’on fait de cette géo­gra­phie est liber­taire — elle essaie de l’être, en tout cas. Mais comme la plu­part des savoirs, d’un point de vue épis­té­mo­lo­gique et métho­do­lo­gique, elle a un fond dis­ci­pli­naire uti­li­sable par tous. Imagine-t-on une chi­mie mar­xiste ? Cela n’au­rait pas de sens. Ceux qui ont essayé la géné­tique mar­xiste, Lyssenko et com­pa­gnie, se sont plan­tés. Ce qui veut dire qu’il y existe aus­si le risque de sur-idéo­lo­gi­ser le savoir. C’est une vraie ques­tion, pas facile, car on sait bien qu’il y a de l’idéologie par­tout… Par exemple la ques­tion de l’objectivité/subjectivité — qui est une vieille tarte à la crème : je pré­fère par­ler d’honnêteté/malhonnêteté. On peut affir­mer des convic­tions, un cadre ou un héri­tage sans tou­te­fois être dans la fer­me­ture auto­ma­tique. Penser libre­ment, c’est cela. Si on revient à la géo­gra­phie faite par les géo­graphes liber­taires, cela veut dire qu’il peut par­fai­te­ment y avoir des choses qui nous déplaisent, sur un plan his­to­ri­co-poli­tique, mais il nous faut mal­gré tout en par­ler.

Vous avez des acti­vi­tés d’écriture qui s’apparentent à de la vul­ga­ri­sa­tion poli­tique : est-ce que vous liez celles-ci à votre acti­vi­té de cher­cheur ?

« On accole tou­jours à la figure de l’a­nar­chiste les qua­li­fi­ca­tifs violent, chao­tique, pour le rendre illé­gi­time à por­ter un pro­jet humain et social éman­ci­pa­teur. »

Ce n’est pas facile ; c’est une alchi­mie. Tout dépend des per­sonnes et donc de leurs carac­tères et tem­pé­ra­ments, mais aus­si, sur un autre plan, des situa­tions ins­ti­tu­tion­nelles, de l’é­poque et des pays… Ici, on ne fait pas la même chose qu’au Japon, par exemple. Aucune recette n’é­tant éta­blie, il y a une forme de bri­co­lage, un bri­co­lage de plus en plus reven­di­qué dans cer­taines dis­ci­plines : en socio­lo­gie, en anthro­po­lo­gie, mais aus­si en géo­gra­phie. En ce qui me concerne, je suis enga­gé depuis très long­temps dans le mou­ve­ment liber­taire, mais je suis aus­si connu pour tra­vailler sur le Japon. Comme géo­graphe, lors­qu’on tra­vaille sur un pays comme ce der­nier, on s’in­té­resse à dif­fé­rents aspects qui ne sont pas for­cé­ment poli­tiques ni mili­tants, bien que cela implique de s’in­té­res­ser à des pro­blé­ma­tiques très poli­tiques : les risques, le rap­port à la nature, le nucléaire, le rap­port à l’his­toire… Un cer­tain nombre de per­sonnes ont été sur­prises de me voir m’in­té­res­ser à Reclus et à l’a­nar­chisme. Je pense qu’elles m’ont mal lu ! (rires)

Ils ne s’y atten­daient pas en lisant vos tra­vaux géo­gra­phiques…

Voilà ! Effectivement, il n’y avait pas le dra­peau noir sur toutes les pages ! (rires) En revanche, on y trou­vait une sen­si­bi­li­té, un cer­tain regard… Mais aller plus loin en bran­dis­sant une éti­quette, c’est s’en­fer­mer plus qu’autre chose ; l’ob­jec­tif, c’est l’é­man­ci­pa­tion, donc une forme de libé­ra­tion. Mon inté­rêt pour Elisée Reclus s’est déve­lop­pé dans un contexte de sor­tie du mar­xisme, de crise des grands récits, de nou­velles pro­blé­ma­tiques liées à l’é­co­lo­gie et un ensemble d’impasses tant sur le plan intel­lec­tuel que poli­tique — je l’ai fait de manière déli­bé­rée. Un nou­veau champ s’ou­vrait pour les géo­graphes liber­taires, qui pou­vaient reprendre cet héri­tage pour deve­nir pas­seurs. C’est mar­rant : dans l’académie, il faut rendre des rap­ports sans arrêt, sur­tout pour la recherche ; par­fois, je men­tionne mes contri­bu­tions sur la géo­gra­phie des anar­chistes, par­fois pas. Je m’en fous. Il y a des col­lègues qui me disent « Tu as sor­ti ça, tu devrais le mettre ! ». Prêcher dans le désert ne m’intéresse pas. C’est éga­le­ment une volon­té de créer les condi­tions d’une écoute. L’autre dif­fi­cul­té est que j’ai des posi­tions assez fermes sur un cer­tain nombre de points qui sou­lèvent la dis­cus­sion, par­fois le rejet.

Est-ce qu’être un cher­cheur enga­gé mais sur­tout expli­ci­te­ment anar­chiste peut créer des dif­fi­cul­tés dans le monde aca­dé­mique ?

Personnellement, non. Je ne l’ai jamais caché, mais ne l’ai jamais bran­di. Surtout, je pense que j’ai été extrê­me­ment sérieux et rigou­reux dans mon tra­vail sur le Japon, qui m’a fait recon­naître. L’exigence per­son­nelle de sérieux donne une légi­ti­mi­té. C’est ce qui importe, sur­tout qu’on accole tou­jours à la figure de l’a­nar­chiste les qua­li­fi­ca­tifs « violent », « chao­tique », pour le rendre illé­gi­time à por­ter un pro­jet humain et social éman­ci­pa­teur. C’est quelque chose qu’il faut com­battre — pour ça, il faut s’en don­ner les moyens. L’engagement ne suf­fit pas. Il est dif­fi­cile d’être à la fois hon­nête intel­lec­tuel­le­ment et avec soi-même. La psy­cho­lo­gie a mon­tré que l’en­ga­ge­ment, aus­si sin­cère et dés­in­té­res­sé qu’il soit, char­rie des res­sorts plus com­plexes — notam­ment ce que la psy­cho­lo­gie appelle des « béné­fices secon­daires ». Contrairement à ma géné­ra­tion qui suit celle de Mai 68, l’ac­tuelle a moins d’états d’âme sur le fait de savoir si c’est vrai­ment de l’engagement, ou non…

Extrait d’une estampe d’Utagawa Hiroshige

Reclus est par­fois cité comme pré­cur­seur de l’é­co­lo­gie poli­tique, comme un éco­lo­giste avant l’heure1. Qu’en pen­sez-vous ?

Il y a une dif­fi­cul­té, celle de l’i­den­ti­fi­ca­tion de pré­cur­seurs. En socio­lo­gie comme en phi­lo­so­phie, ça a été tra­vaillé : c’est une notion extrê­me­ment glis­sante, ris­quée. Définir des pré­cur­seurs est une forme de téléo­lo­gie de la pen­sée : tout ce qui en relève est extrê­me­ment pro­blé­ma­tique, pour ne pas dire dan­ge­reux. Le mou­ve­ment social se condamne alors dans l’ici et main­te­nant, puis­qu’il y aurait logi­que­ment une pré­fi­gu­ra­tion d’un futur quelque part. Or ce n’est pas vrai ; tout est à construire. C’est tou­jours dif­fi­cile de reve­nir en arrière, de savoir quelles per­sonnes seraient de poten­tiels pré­cur­seurs ou pas. On peut le faire, mais il y a un risque. En plus, il est encou­ru à mau­vais escient dans le cas de Reclus. J’ai tra­vaillé là-des­sus, notam­ment lorsque John Clark a sor­ti un livre sur Reclus : il m’est tom­bé des mains tant il sort des énor­mi­tés. Il y a des choses qu’il ne com­prend pas. Ce qu’est le socia­lisme, notam­ment le socia­lisme en France au milieu du XIXe siècle. Il décon­tex­tua­lise, il pro­jette la socié­té du XXe siècle sur ce qu’on pou­vait pen­ser à l’époque de Reclus. Ce n’est pas per­ti­nent. Comme Reclus a tra­vaillé sur les ques­tions non pas d’envi­ron­ne­ment mais de milieu, de nature, et sur ce qu’on n’appelait pas encore des pol­lu­tions mais des dégâts de la défo­res­ta­tion, on pour­rait se dire assez faci­le­ment, par paresse intel­lec­tuelle voire par récu­pé­ra­tion poli­tique consciente ou incons­ciente, que « c’est un éco­lo­giste », un « pré-éco­lo­giste » ou un « pro­to-éco­lo­giste ». Sauf que Reclus est de la même géné­ra­tion qu’Ernst Haeckel, le fon­da­teur de l’écologie. Reclus l’a lu, le connaît bien, et n’adopte pas l’écologie de Haeckel. Il adopte en revanche la méso­lo­gie — la science des milieux — et la géo­gra­phie sociale. Au moment où la géo­gra­phie vida­lienne parle de géo­gra­phie humaine, il décide de par­ler de géo­gra­phie sociale — alors que tous les natu­ra­listes bas­culent vers l’é­co­lo­gie de type bio­lo­gique d’Haeckel, Reclus n’u­ti­lise pas ce terme et le cri­tique. On est obli­gé de tenir compte de ces choix. La ques­tion est donc : l’écologie de Haeckel a‑t-elle à voir avec l’écologisme contem­po­rain ? Ma réponse est oui, et je compte le démon­trer à nou­veau. Sauf que cette rela­tion est com­pli­quée et n’est pas linéaire. Sur ces ques­tions envi­ron­ne­men­tales — les res­sources, le cli­mat, les pol­lu­tions, etc. —, qui sont à mon avis les grandes ques­tions du XXIe siècle autant qu’un enjeu pour le capi­ta­lisme, il y a fata­le­ment un les­tage idéo­lo­gique extrê­me­ment fort. Tout est pos­sible dans les inter­pré­ta­tions, les relec­tures de l’Histoire et les oublis. Ce qui est assez affo­lant, en par­ti­cu­lier chez les mili­tants qui s’intéressent à ces ques­tions, c’est qu’ils ne connaissent pas vrai­ment l’écologie urbaine — abu­si­ve­ment nom­mée, en fait, parce que c’est de l’écologie humaine — ni l’école de Chicago… Est-ce que ça a un rap­port ou pas ? La réponse est encore oui ! L’écologie fac­to­rielle2, des années 1960, est-ce que ça a un rap­port ? C’est oui à nou­veau. Pourquoi Jouvenel parle d’écologie poli­tique dans les années 1950 ? Est-ce que ça a un rap­port avec l’écologie bio­lo­gique ? C’est oui, à nou­veau.

Dans L’Imposture éco­lo­giste ou Climat et capi­ta­lisme vert, vous vous en pre­nez à l’u­sage de la peur et du catas­tro­phisme, l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la science et la com­plai­sance avec le capi­ta­lisme…

« On par­ti­cipe à nou­veau aux élec­tions, on fait des listes, et on sait très bien que pour être élu, il faut édul­co­rer le pro­gramme. Les gens le savent de plus en plus : il suf­fit de voir le taux d’abstention. »

Le plus impor­tant en la matière, c’est que ceux qui s’engagent sur ces thé­ma­tiques prennent conscience de ce dont ils parlent : il est évident qu’il faut se battre pour un meilleur cadre de vie, mais com­ment le défi­nit-on ? Que faut-il mettre en avant ? Des cri­tères bio­lo­giques de type « bio­di­ver­si­té » ou, au contraire, des pro­blé­ma­tiques de type « esthé­tique » (le pay­sage, etc.) ? Est-ce qu’il ne faut pas remettre en avant la ques­tion des pol­lu­tions, celle des sols et de l’at­mo­sphère, dont on parle moins ? Derrière la ques­tion du cli­mat, il y a l’enjeu extrê­me­ment fort du nucléaire — ce que je pense avoir mon­tré dans Climat et capi­ta­lisme vert. Dans les années 1970, quand j’ai com­men­cé mes études de géo­gra­phie, j’étais assez proche du Parti socia­liste uni­fié, dans lequel il y avait déjà une sen­si­bi­li­té éco­lo­giste. Les Amis de la Terre s’étaient mon­tés, il y avait le com­bat anti-nucléaire de Creys-Malville et le mou­ve­ment de la non-vio­lence… J’ai vu beau­coup de copains être atti­rés par le mou­ve­ment éco­lo­giste (mais avec une forme de naï­ve­té, y com­pris sur le plan tac­tique), c’est-à-dire par le choix élec­to­ra­liste, en disant des choses qu’on a déjà enten­dues dans le cadre du mou­ve­ment socia­liste au XIXe siècle : « Nous, on n’est pas comme les autres. » Je cari­ca­ture un peu, mais c’é­tait : « On est ani­més de bonnes inten­tions », « On se fera pas man­ger par l’appareil d’État »…

Il y a peu de bou­quins, et de bou­quins mili­tants, sur un bilan des Grünen en Allemagne — c’est pour­tant la meilleure étude de cas. Tout est par­ti du mou­ve­ment « réalo », les réa­listes, qui disaient, contre les « fun­di », le cou­rant éco­lo­giste fon­da­men­ta­liste : « On veut construire un par­ti anti-par­tis et on est pour la rota­tion des man­dats. » En tant que jeune mili­tant liber­taire, je me disais : c’est d’une naï­ve­té abys­sale, ça ne mar­che­ra pas. Et ça n’a pas mar­ché. On les a tous eus, y com­pris Cohn-Bendit ! Au bout d’un moment, ils te disent « Je maî­trise les dos­siers, ça fait deux ans que je suis des­sus, je ne peux pas pas­ser la main, on va perdre en effi­ca­ci­té… Je reste à ma place, mais ne vous inquié­tez pas, je ne pren­drai pas le pou­voir ». Après, il y a une spi­rale : on par­ti­cipe à nou­veau aux élec­tions, on fait des listes, et on sait très bien que pour être élu, il faut édul­co­rer le pro­gramme. Les gens le savent de plus en plus : il suf­fit de voir le taux d’abstention. La ques­tion du vote ne doit pas être confon­due avec celle des élec­tions, car l’é­lec­to­ra­lisme ne concerne pas seule­ment une ques­tion de tech­nique de déci­sion, il s’a­git d’un mode hié­rar­chique. L’histoire des Grünen a en tout cas par­fai­te­ment mon­tré le résul­tat. Le mou­ve­ment éco­lo­giste dans les années 1970, c’était l’anti-nucléaire et le paci­fisme : qu’est-il deve­nu ? À par­tir du moment où Joschka Fischer, ministre des Affaires étran­gères de l’Allemagne réuni­fiée, a dit oui aux bom­bar­de­ments par l’Otan de Belgrade, c’en était fini du paci­fisme éco­lo. Aujourd’hui, l’armée fran­çaise peut aus­si se déployer par­tout, défendre Areva… Où est le paci­fisme ? Il a dis­pa­ru. Quand ils se sont retrou­vés haut pla­cés dans l’appareil d’État, les Grünen en ont sui­vi la logique. Je n’ai pas trou­vé de tra­vaux en fran­çais qui racontent cela clai­re­ment, qui montrent d’où ils sont par­tis et où ils sont arri­vés. Pourtant c’est extrê­me­ment ins­truc­tif.

Extrait d’une estampe d’Utagawa Hiroshige

Vous par­lez là de l’écologie de gou­ver­ne­ment, mais bien des mili­tants éco­lo­gistes défendent des formes de radi­ca­li­té en rup­ture : la décrois­sance, les ini­tia­tives locales, l’en-dehors !

Qu’est-ce qu’on veut ? Quelle est la fina­li­té ? Je ne suis pas pri­mi­ti­viste ; je me méfie tou­jours des groupes qui sont vis­cé­ra­le­ment oppo­sés à une forme du monde moderne, et en par­ti­cu­lier à la tech­nique, à la tech­no­lo­gie. Lors d’une table ronde au cours d’un récent salon du livre alter­na­tif à Saint-Etienne, ceux qui par­taient en guerre contre la tech­no­lo­gie étaient bar­dés ou entou­rés de maté­riel der­nier cri (micros, table de mixage, enre­gis­treurs, i‑phones…). Cette contra­dic­tion pose ques­tion et rap­pelle irré­sis­ti­ble­ment le lan­gage des curés sur le mode « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». Fonder un com­bat social là-des­sus, c’est le faire sur une hypo­cri­sie et une contra­dic­tion majeure. Bien sûr que la tech­no­lo­gie pose pro­blème. Mais quelle socié­té veut-on ? Prenons la décrois­sance : de quoi parle-t-on ? Certains pays, par exemple, ont besoin d’adduction d’eau, de tout-à‑l’égout, d’assainissement, peut-être de faire croître la pro­duc­tion. On me rétor­que­ra « Oui, mais ce n’est pas la même crois­sance ». On rentre dans la confu­sion…

Un fab lab [de l’an­glais « labo­ra­toire de fabri­ca­tion », ndlrgre­no­blois a été incen­dié il y a quelques mois : l’in­cen­die a été reven­di­qué comme un acte anti­tech­nique via un site Internet. Des textes de la part de groupes anar­chistes ont, par la suite, condam­né l’o­pé­ra­tion. Comment l’en­ten­dez-vous ?

« L’idée qu’une addi­tion de micro-révo­lu­tions indi­vi­duelles va mener à la révo­lu­tion, c’est du libé­ra­lisme. Je défends un socia­lisme liber­taire : c’est le mou­ve­ment col­lec­tif, social, qui fait la force et amène le chan­ge­ment. »

Il faut se deman­der à quoi cor­res­pond ce type de mou­ve­ment. Est-ce que ce sont des formes de réac­tion pure ? Souhaite-t-on un retour, mais un retour vers quoi ? Vers l’idée un peu arca­dienne d’un âge d’or qui aurait été per­du ? Ce sont des pos­tures qu’on peut aus­si obser­ver par­fois dans le mou­ve­ment anar­chiste. Prenons François Jarrige, his­to­rien et auteur d’un livre sur les milieux natu­riens un peu anar­chistes de la fin du XIXe siècle : son intro­duc­tion est assez signi­fi­ca­tive puis­qu’il y com­pare le mou­ve­ment natu­rien de la France de la fin du XIXe et du début du XXe avec la décrois­sance actuelle. Très vite, on ne peut qu’ac­ter l’é­chec du mou­ve­ment natu­rien, qui s’est bor­né à des com­mu­nau­tés avec leurs rites culi­naires et leurs modes de socia­li­sa­tion par­ti­cu­liers. Aujourd’hui, si des gens ont envie de faire une com­mu­nau­té, de man­ger cer­taines choses et pas d’autres, de médi­ter, ce n’est pas un pro­blème : je suis pour la liber­té. Mais quel est le sens de ces pra­tiques en tant que pro­jet social ? Est-ce que ma voi­sine de palier est inté­res­sée par ça ? Je ne sais pas.

Il se trouve que ce sont notam­ment dans ces mou­ve­ments natu­riens du XIXe qu’on aper­çoit l’apparition des pre­mières com­mu­nau­tés végé­ta­riennes, voire végé­ta­liennes. Vous avez coor­don­né deux ouvrages sur la cause ani­male et l’anarchisme : étran­ge­ment, ils ne louent pas le véga­nisme ni l’an­tis­pé­cisme !

Je dis­tin­gue­rais l’antispécisme du véga­nisme. On va en res­ter au véga­nisme. Comme beau­coup de causes, il y a de vraies pro­blé­ma­tiques, de vraies pré­oc­cu­pa­tions : tout ce qui relève de l’é­le­vage indus­triel ou des méthodes d’abattage consti­tue un abais­se­ment de la digni­té humaine. Ce sont des méthodes bar­bares. Après, il y a la ques­tion de la consom­ma­tion de la viande — et entre les deux, la ques­tion de tuer. Je res­pecte ceux qui ont fait un choix de vie et qui s’y conforment, même si ce n’est pas for­cé­ment facile. Je ne suis pas puriste, je trouve même ça rela­ti­ve­ment cohé­rent. Je ne suis pas un car­ni­vore, je ne mange pas non plus végé­ta­rien. Comme j’ai vécu long­temps au Japon, le pois­son était incon­tour­nable. J’ai par­lé dans deux de ces livres du « Tu ne tue­ras point ». C’est une vraie ques­tion phi­lo­so­phique qui ramène à des thé­ma­tiques reli­gieuses et poli­tiques : ce « Tu ne tue­ras point » signi­fie que, dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, on est for­cé­ment pour la non-vio­lence — ce qui n’est pas simple… Je ne suis pas sûr que le mou­ve­ment végane se place dans cette inter­ro­ga­tion-là en cas de situa­tion révo­lu­tion­naire : est-ce qu’on tue ou est-ce qu’on ne tue pas ? Ce n’est pas leur pro­blème. Mais pour moi ça l’est. Reclus est effec­ti­ve­ment le plus proche de ces thé­ma­tiques-là ; il est allé assez loin, y com­pris dans sa réflexion sur l’animal. Son texte sur le végé­ta­risme est très clair : il dit qu’il ne s’agit pas d’ériger ce choix en doc­trine, en dogme à impo­ser aux autres. On est dans une démarche liber­taire de res­pect des choix indi­vi­duels des uns et des autres. Si je res­pecte le végé­ta­rien, le végé­ta­rien res­pecte le car­ni­vore. L’autre ques­tion est celle du mode de pro­duc­tion. Pour moi, l’idée que le chan­ge­ment va venir d’une addi­tion de chan­ge­ments indi­vi­duels est une idée libé­rale, pour ne pas dire néo­li­bé­rale. Il est vrai que, contrai­re­ment à ce qu’on peut racon­ter, l’anarchisme — Rudolf Rocker le dit très bien — est un mélange de socia­lisme et de libé­ra­lisme. Spencer, libé­ral bri­tan­nique et évo­lu­tion­niste, pense que la socié­té mature va arri­ver à une socié­té sans État. On peut le cri­ti­quer sur tout un tas d’autres points — je ne suis pas spen­ce­rien du tout —, mais l’idée qu’une addi­tion de micro-révo­lu­tions indi­vi­duelles va mener à la révo­lu­tion, c’est du libé­ra­lisme. Je défends un socia­lisme liber­taire : c’est le mou­ve­ment col­lec­tif, social, qui fait la force et amène le chan­ge­ment.

Extrait d’une estampe d’Utagawa Hiroshige

L’éthique peut paraître indi­vi­duelle, mais si on consi­dère dans cette pers­pec­tive que tous les choix ne se valent pas, cela com­plique les choses : com­ment arti­cu­ler éthique et socia­lisme ? 

Ici, le fon­de­ment le plus impor­tant va au-delà de la simple tolé­rance ; c’est le res­pect d’au­trui qui nous pousse à adop­ter une posi­tion de com­pré­hen­sion pos­sible, y com­pris avec des per­sonnes qui ne par­tagent abso­lu­ment pas nos valeurs. C’est le Japon qui m’a fait com­prendre cela. Je suis né en France, j’ai été éle­vé dans une tra­di­tion catho­lique pas spé­cia­le­ment croyante. Je suis arri­vé au Japon avec des sché­mas dont je n’avais même pas idée qu’ils étaient pré-construits. Il faut être dans l’empathie. Dans le mou­ve­ment social, ça doit être un peu pareil : à par­tir du moment où on dresse des fron­tières entre nous sur un grand nombre de choses, c’est fou­tu. Tout ce qui a trait à l’intime (la nour­ri­ture et le sexe, pour le dire très rapi­de­ment) consti­tue un « agent dis­sol­vant ». J’ai vu trop de groupes ou de per­sonnes se dis­soudre et se faire du mal sur ces sujets-là, en oubliant les points de conver­gence pour pri­vi­lé­gier telles ou telles atti­tudes qui relèvent beau­coup de l’intime. Si la socié­té était mûre pour bras­ser ces sujets, il n’y aurait pas besoin de faire une révo­lu­tion ! Ce n’est pas le cas. On a des poids dans nos têtes et nos com­por­te­ments ; nous pen­sons en être libé­rés : ce n’est pas vrai. C’est pareil pour la nour­ri­ture : si on met des exi­gences, qui sont sou­vent de type qua­si-reli­gieuses, des inter­dits, on se met des bar­rières.

Vous par­lez « inti­mi­té » mais on peut vous répondre « poli­tique ». Pour cer­tains espaces, l’a­nar­chisme est col­lec­ti­ve­ment indis­so­ciable du véga­nisme. Le terme véga­nar­chisme, issu de l’an­glais vega­nar­chism, a d’ailleurs été for­gé sur cette base.

Ce sont des débats qui tra­versent le mou­ve­ment anar­chiste : on peut prendre anar­cha-fémi­nisme, on peut prendre ce qu’avait rele­vé Murray Bookchin avec la mise en balance d’un life­style anar­chism [mode de vie, ndlr] et de l’anarchisme social. Je connais­sais un ancien mili­tant cégé­tiste, anar­chiste, sté­pha­nois et métal­lo (mort depuis), qui avait occu­pé l’usine de Creusot Loire en mai 1968 avec le dra­peau noir. Il avait la moi­tié de sa famille anar­chiste et l’autre com­mu­niste. J’étais étu­diant et je com­men­çais à m’intéresser à l’anarchisme. Il avait lu une revue qui avait fait un numé­ro thé­ma­ti­que « Anarchismes », avec un s, et me disait : « Ça, ce n’est pas pos­sible ! Si on com­mence à décou­per comme ça, on est fou­tus ! » On peut faire anar­cha-quelque chose, véga­no-bidule, mais je pense que c’est une forme de cli­vage.

On est anar­chiste ou on ne l’est pas, alors ?

« Dans le mou­ve­ment social, ça doit être un peu pareil : à par­tir du moment où on dresse des fron­tières entre nous sur un grand nombre de choses, c’est fou­tu. »

Ce n’est même pas ça… Franchement, je m’en fous : on rentre dans une pos­ture reli­gieuse. C’est en termes de doc­trine, pas de dogme. Dans la doc­trine anar­chiste, il y a des choses conver­gentes : la pen­sée libre, une forme de maté­ria­lisme, le refus de l’État et de la domi­na­tion. Après, on peut injec­ter tout ce qu’on veut mais on s’éloigne en cha­pelles, et la cha­pelle se dresse contre l’autre cha­pelle. En réa­li­té — et c’est là qu’on retombe sur la géo­gra­phie —, le cœur du pro­blème est quand-même l’émancipation indi­vi­duelle, qui n’est pos­sible que par l’émancipation col­lec­tive, et réci­pro­que­ment. L’individu est au centre. Or l’individu est situé. Moi, je suis de tel genre, je suis né à tel endroit et à telle époque, j’ai été édu­qué comme-ci, j’ai lu des choses comme ça, je suis dans tel pays. Je ne suis pas la même per­sonne que celui qui est né au nord de la Côte d’Ivoire, par exemple, dans une autre reli­gion, etc. Il ne me vien­drait pas à l’esprit, et ce serait dan­ge­reux, de lui dire : tu fais comme ci et pas comme ça.

Le regard que l’on porte, par ailleurs, sur les tra­di­tions socia­listes, anar­chistes et com­mu­nistes est sou­vent euro­péo-cen­tré, voire fran­co-cen­tré. 

Effectivement… Si je prends l’exemple du Japon, que je connais moins mal que les autres, il y a une his­toire extrê­me­ment riche. Tout bête­ment, un gros tra­vail de connais­sance, de tra­duc­tion, de cir­cu­la­tion des savoirs est à faire. Mais le mou­ve­ment anar­chiste japo­nais s’est cas­sé la gueule. Il faut en ana­ly­ser les rai­sons pour en tirer les leçons. Pareil en Argentine : il est extrê­me­ment inté­res­sant parce qu’il était peut-être le plus radi­cal. Ils ont été pié­gés par leur radi­ca­li­té sur le long terme. Au moment du coup d’État de la junte mili­taire, ils ont dit « C’est un pro­blème entre bour­geois, on ne va pas inter­ve­nir. » Ils se sont payés la dic­ta­ture mili­taire puis Perón. Pour le mou­ve­ment anar­chiste japo­nais, c’était encore plus com­pli­qué car ils ont eu le mili­ta­risme, la guerre, les maos, les bol­che­viks… ça fait quand même beau­coup. Surtout, il y a eu 1968 : un réveil de l’anarchisme avec de nou­velles géné­ra­tions, de nou­velles thé­ma­tiques et la créa­tion de l’Internationale des fédé­ra­tions anar­chistes, dont le pre­mier congrès s’est tenu à Carrare, ville ita­lienne de mineurs tra­di­tion­nel­le­ment anar­chiste. Il y avait des délé­ga­tions venues de plu­sieurs pays : Espagne, Argentine, Italie bien sûr, Japon et France. La France avait deux délé­ga­tions en réa­li­té : la Fédération anar­chiste his­to­rique qui sor­tait d’une phase très com­pli­quée (donc affai­blie) et le mou­ve­ment du « 22 mars », avec Cohn-Bendit. Il s’est ren­du (tris­te­ment) célèbre au moins pour deux choses. Premièrement, quand les anar­chistes cubains en exil ont vou­lu prendre la parole, ils se sont fait inter­rompre par Cohn-Bendit et ses cama­rades — il y a des témoi­gnages audio — qui criaient « CIA, CIA, CIA ! ». En gros, ils accu­saient les anar­chistes cubains d’être à la solde de la CIA… C’était à l’époque de Castro, Che Guevara, et « Viva la Revolución »… Deuxième chose, le mou­ve­ment du 22 mars et Cohn-Bendit ont dit « Il y en a marre de ces orga­ni­sa­tions anar­chistes rin­gardes » — ils n’a­vaient pas com­plè­te­ment tort sur ce point —, « Dissolvons les orga­ni­sa­tions anar­chistes » ! Il n’y a qu’une seule délé­ga­tion qui a reçu le mes­sage et a déci­dé de l’appliquer : la japo­naise. Ils ont dis­sout la fédé­ra­tion anar­chiste japo­naise qui se trou­vait à l’époque à peu près dans toutes les villes du pays. Dix ans après, plus rien.

Il n’y a pas de relève ?

Plus rien, le reflux de la vague. Quand le mou­ve­ment post-soixante-hui­tard a com­men­cé a reflué, il n’y avait rien qui fédé­rait un mini­mum — une revue, une radio, n’im­porte quoi. Aucune struc­ture, aucun réseau, peu importe le mot, qui pou­vait lier, orga­ni­ser. Je pense que c’est l’un des enjeux de la nou­velle géné­ra­tion, avec les nou­veaux outils, de repen­ser les choses dif­fé­rem­ment.


Portrait de Philippe Pelletier : Cyrille Choupas, pour Ballast


REBONDS

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  1. Voir Jean-Didier Vincent, Élisée Reclus — Géographe, anar­chiste, éco­lo­giste, Flammarion, 2014.
  2. « Vers la fin des années 1950, l’introduction en géo­gra­phie de l’analyse fac­to­rielle a pro­cu­ré aux cher­cheurs les outils quan­ti­ta­tifs néces­saires à l’obtention d’une inter­pré­ta­tion plus fine et détaillée de cette struc­ture. Appelée éco­lo­gie fac­to­rielle lorsque appli­quée à l’étude spa­tiale de variables tirées du recen­se­ment, cette méthode d’analyse per­met le regrou­pe­ment des variables qui pos­sèdent des carac­té­ris­tiques com­munes. Chaque regrou­pe­ment ain­si consti­tué est consi­dé­ré comme une des mul­tiples expres­sions des ségré­ga­tions socioé­co­lo­gique propres aux espaces dans les­quels nous habi­tons. » Gilles Viaud, Cahiers de géo­gra­phie du Québec, Volume 50, n° 141, décembre 2006.
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Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

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