Penser depuis l’oiseau


Texte inédit pour le site de Ballast

Études et rap­ports pleuvent pour consta­ter le déclin violent de la faune sau­vage. En son sein, les oiseaux sont par­ti­cu­liè­re­ment concer­nés. Si ce désastre éco­lo­gique fait consen­sus, peu sont les auteurs et les autrices ayant pris les oiseaux comme objet avec lequel pen­ser le monde contem­po­rain. Pourtant, depuis qu’on les observe, compte, décime ou pro­tège, les oiseaux n’ont ces­sé de faire par­ler. Récemment, trois livres se sont empa­rés des rap­ports poli­tiques, exis­ten­tiels et sani­taires que nous tis­sons avec les oiseaux : l’un adopte un angle géo­gra­phique (Politiques du fla­mant rose) ; un autre phi­lo­so­phique (Habiter en oiseau) ; un der­nier anthro­po­lo­gique (Les Sentinelles des pan­dé­mies). La pré­sente lec­ture croi­sée de ces ouvrages invite à inter­ro­ger ce que nous fai­sons des ani­maux, et ce qu’ils font de nous. Une publi­ca­tion en par­te­na­riat avec la revue Terrestres. ☰ Par Roméo Bondon


Pourquoi l’oi­seau ? Voilà une ques­tion que l’on peut poser au temps pré­sent, lorsque celui-ci demande d’ob­ser­ver, comp­ter et inven­to­rier les espèces des champs et jar­dins, alors que les popu­la­tions de ces mêmes espèces déclinent irré­mé­dia­ble­ment. Cependant, qu’une vir­gule se glisse entre les deux termes et le sens change sou­dai­ne­ment : d’abs­traite, la demande se pré­cise, et s’a­dresse à cet oiseau-là, que l’on regarde comme le fai­sait l’au­gure qui cher­chait un sens dans son vol, sens qui en excé­dait les bat­te­ments. S’il est tou­jours affaire de courbes, ce ne sont désor­mais plus les tra­jec­toires de l’a­ni­mal qui donnent une idée de l’a­ve­nir, mais les ten­dances déli­vrées par les modèles mathé­ma­tiques et les don­nées qui y sont insé­rées. L’interrogation est avan­cée ain­si selon deux modes, et c’est comme tels que s’en emparent, cha­cun à leur manière, trois essais parus récemment.

« Les oiseaux mobi­lisent depuis peu des sciences humaines et sociales enga­gées dans une par­tielle déshu­ma­ni­sa­tion — au risque, par­fois, du paradoxe. »

Pourquoi les oiseaux, donc (le plu­riel importe), et ces ouvrages de répondre en chœur, et tout à la fois : parce que ter­ri­ble­ment concer­nés par l’é­ro­sion de la bio­di­ver­si­té ; parce que source de réflexion inépui­sable et puis­sance ico­no­gra­phique indé­pas­sable ; parce qu’in­té­grés à tous les aspects d’une mon­dia­li­sa­tion de l’in­for­ma­tion et des pra­tiques — sur­veillance, sui­vi, abat­tage, soin, réin­tro­duc­tion, pro­tec­tion, etc. Les rai­sons se bous­culent mais aucune ne semble cir­cons­crire la ques­tion. Les oiseaux mobi­lisent depuis peu des sciences humaines et sociales enga­gées dans une par­tielle déshu­ma­ni­sa­tion — au risque, par­fois, du para­doxe. Trois ouvrages illus­trent cette inflexion : Les Sentinelles des pan­dé­mies, de Frédéric Keck, étude d’an­thro­po­lo­gie sociale appli­quée à une san­té glo­ba­li­sée, qui arti­cule pers­pec­tive his­to­rique, étude de ter­rain et ana­lyse de contro­verses sur les désor­mais com­munes et connues zoo­noses. Habiter en oiseau, de Vinciane Despret, se veut enquête phi­lo­so­phique et phi­lo­lo­gique par­mi les écrits ter­ri­to­riaux des orni­tho­logues. Territoire, espace, milieu, autant de notions géo­gra­phiques appli­quées ici à un rai­son­ne­ment éco­lo­gique, et inter­ro­gées en phi­lo­sophe. Enfin, Politiques du fla­mant rose, de Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, entend dis­cu­ter le « pro­blème de géo­gra­phie ani­male et poli­tique1 » que pose la pré­sence du fla­mant rose en Camargue. Mêlant his­toire natu­relle, éco­lo­gie de la conser­va­tion et géo­po­li­tique locale, les fla­mants roses sont don­nés à voir comme des acteurs de la construc­tion de la Camargue.

Trois livres issus d’ho­ri­zons dif­fé­rents, mais dont les lignes de fuite convergent. Non seule­ment tous sont atten­tifs à « ce que disent et nous disent les oiseaux », comme le notait Marielle Macé prê­tant l’o­reille aux poètes qui prêtent la leur aux oiseaux2. Mais des thèmes com­muns sont éga­le­ment convo­qués, et ce sont eux que nous allons dis­cu­ter : quelle atten­tion accor­der aux oiseaux ? pour­quoi per­sis­ter dans la recherche d’une illu­soire iden­ti­fi­ca­tion à soi ? pour­quoi le ter­ri­toire (lequel ? à qui ? selon quelles échelles ? son accep­tion devra être pré­ci­sée) est-il la forme spa­tiale pri­vi­lé­giée de l’ob­ser­va­tion et du sui­vi ? quelles poli­tiques et géo­po­li­tiques émergent des ren­contres inter­spé­ci­fiques, entre humains et autres ani­maux ? Rien d’af­fir­ma­tif ne sera pro­po­sé. Seulement, une invi­ta­tion à pen­ser avec celles et ceux qui parlent des oiseaux et pro­posent de prendre au sérieux leurs gestes.

[Umetaro Azechi]

De différents points de vue

Perspectives

Battements feu­trés et vifs, toiles légères ten­dues puis repliées puis ten­dues encore et ce à l’in­fi­ni dans le ciel pro­fond d’un soir d’é­té. Pelote fra­gile pen­due au gre­nier, le jour, par­mi les restes de vie qui s’en­tassent. Existence noc­turne de la chauve-sou­ris, au sonar.

« What is like to be a bat? » ques­tion­nait voi­ci presque 50 ans le phi­lo­sophe éta­su­nien Thomas Nagel3. Il s’a­gis­sait alors de démon­trer que le réduc­tion­nisme phi­lo­so­phique s’ap­puyant sur les sciences cog­ni­tives ne pou­vait rendre compte de la conscience, com­prise comme le « carac­tère sub­jec­tif de l’ex­pé­rience ». Nagel convo­quait alors les chi­ro­ptères pour appuyer son pro­pos : s’il est pos­sible d’i­ma­gi­ner ce que pour­rait être une vie de chauve-sou­ris depuis notre point de vue, il n’est pas pos­sible de le faire depuis le sien. C’est pour­tant de telles pro­po­si­tions qui sont avan­cées récem­ment par des phi­lo­sophes empreints de bio­lo­gie, d’é­co­lo­gie scien­ti­fique et d’é­tho­lo­gie. Parmi eux, Vinciane Despret et Baptiste Morizot en sont les repré­sen­tants les plus en vue, ce der­nier allant jus­qu’à pro­po­ser comme mode d’ap­pré­hen­sion des ani­maux une « étho­lo­gie pers­pec­ti­viste4 » aux pré­misses métho­do­lo­giques dis­cu­tables, mais à l’in­dé­niable pou­voir évo­ca­teur. Cette pro­po­si­tion s’ap­puie sur les tra­vaux de l’an­thro­po­logue bré­si­lien Eduardo Viveiros de Castro, et rap­pelle à quel point étho­lo­gie et anthro­po­lo­gie sont mobi­li­sées, conjoin­te­ment, pour abor­der des points de vue « autres », jus­qu’à brouiller une néces­saire pré­ci­sion épis­té­mo­lo­gique. « Être pierre, être fleuve, être machine, être bête : autant de modes d’être désor­mais ras­sem­blés sur une même scène onto­lo­gique et poli­tique5 » affirme ain­si en un seul élan Marielle Macé — et nous de rétor­quer que l’é­vo­ca­tion est belle, mais reste vaine dès lors que le poli­tique est impré­cis et l’on­to­lo­gie un mot-clé vidé de sa sub­stance. Mettre toute vie sur une même sur­face plane bat en brèche les hié­rar­chies, certes, mais les dif­fé­rences, aus­si, et la rigueur du rai­son­ne­ment en perd. Despret com­mente ain­si cette col­lu­sion dis­ci­pli­naire : « L’éthologie et l’or­ni­tho­lo­gie ont, à mes yeux, la même fonc­tion que l’an­thro­po­lo­gie : mon­trer la diver­si­té des façons d’être, de faire, d’ha­bi­ter, bous­cu­ler ce que l’on tenait pour évident, en un mot, com­plexi­fier le rap­port au monde6. » En somme, conju­guer l’é­tude des com­por­te­ments ani­maux et des socié­tés humaines pour se por­ter au-delà d’un quo­ti­dien par trop remâ­ché. Mais, si l’é­tho­lo­gie et l’an­thro­po­lo­gie nous bou­le­versent, il convient de res­pec­ter le pro­pos des sujets concernés7 — les mots des peuples inter­ro­gés, les chants et les gestes des oiseaux obser­vés. Le point de vue par­ta­gé ne peut être mis en équi­va­lence avec celui de l’observateur⋅ice, même si l’en­vie de « se mettre à la place de » est forte : « Il s’a­git de mul­ti­plier les mondes, pas de les réduire aux nôtres8. »

« Si, pour nombre d’or­ni­tho­logues, le ter­ri­toire des oiseaux est à ce point régi par l’a­gres­si­vi­té, la parade, les com­por­te­ments ali­men­taires, c’est que ce sont là les manières d’être les plus faciles à observer. »

Les Sentinelles des pan­dé­mies évoque le par­tage de pers­pec­tives, et ce à double titre. Le par­ti pris de Frédéric Keck est non seule­ment métho­do­lo­gique — côtoyer et adop­ter le juge­ment de viro­logues, épi­dé­mio­lo­gistes, éle­veurs et orni­tho­logues ama­teurs — mais tient éga­le­ment, en deçà, des objets que ces der­niers sont ame­nés à étu­dier — les oiseaux, les virus. Il s’a­git en effet de prendre au sérieux l’ex­pres­sion « chas­seurs de virus », pour étu­dier ce que cette pos­ture cyné­gé­tique a de per­ti­nent chez les acteurs concer­nés, et, en der­nier lieu, de com­prendre « com­ment les tech­niques de pré­pa­ra­tion en vue d’une pan­dé­mie de grippe ont trans­for­mé nos rela­tions aux oiseaux9 » — la pré­pa­ra­tion étant une pra­tique ges­tion­naire repo­sant sur l’i­ma­gi­na­tion de catas­trophes à venir, à par­tir d’ex­pé­ri­men­ta­tions sur des souches virales, suc­cé­dant ou se cou­plant avec les tech­niques de pré­ven­tion et de pré­cau­tion. Le tra­vail de l’au­teur porte, comme l’é­noncent éga­le­ment Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, sur « ce que cet oiseau nous fait faire10 » — le fla­mant rose pour leur part, les « réser­voirs aviaires » (pou­lets, oiseaux migra­teurs, objets d’é­tudes épi­dé­mio­lo­giques) pour le compte de Keck. Si de prime abord il sem­blait que les trois textes men­tion­nés ici enten­daient prendre la pers­pec­tive des oiseaux, il n’en est que par­tiel­le­ment ques­tion : c’est le point de vue de celles et ceux s’y iden­ti­fiant qui est recher­ché. Qu’arrive-t-il au bird­wat­cher obser­vant un oiseau infec­té par un virus trans­mis­sible aux humains, se demande Keck ? Et qu’en est-il des viro­logues qui étu­dient ce même virus par la len­tille de son micro­scope ? Que pen­saient les orni­tho­logues du siècle pas­sé qui obser­vaient des jours durant les oiseaux de leurs jar­dins, se ques­tionne Despret ? Et en quoi les condi­tions de l’ob­ser­va­tion, le contexte social dans lequel évo­luaient les observateur⋅ices, les oiseaux concer­nés eux-mêmes ont-ils influen­cé les dis­cours por­tant sur ces oiseaux là ? Enfin, qu’ont en tête ces acteur⋅ices si divers⋅es (ges­tion­naires d’es­paces natu­rels, riziculteur⋅ices, professionnel⋅les du tou­risme, natu­ra­listes, orni­tho­logues amateur⋅ices) qui tous sont mobilisé⋅es, de diverses manières, par le fla­mant rose en Camargue ? L’intensité du ques­tion­ne­ment est variable, mais celui-ci porte tou­jours sur ce que vivent et expé­ri­mentent celles et ceux qui pensent et agissent sur les oiseaux, voire tentent de pen­ser et agir à leur place. Ainsi que l’ex­prime l’an­thro­po­logue Vanessa Manceron, l’at­ten­tion aigui­sée, pas­sion­née, « trouble les inten­tions11 » de celles et ceux sou­hai­tant faire place au pou­voir d’ac­tion, ou à l’« agen­ti­vi­té » (agen­cy) des animaux.

Individualisation et récit

Cette confu­sion tient pour beau­coup d’une volon­té de recon­naître l’être sin­gu­lier d’oi­seaux par­ti­cu­liers, que l’on retrouve dans les récits de celles et ceux les ayant obser­vés. Ainsi, la vie des orni­tho­logues élu⋅es par Despret a été sou­vent trans­for­mée par leurs obser­va­tions pro­lon­gées. C’est le cas d’Eliot Howard, orni­tho­logue ama­teur, adepte d’une obser­va­tion métho­dique, qui a consi­gné les moindres faits et gestes des bruants des roseaux de son voi­si­nage. Il est l’un des pre­miers à don­ner une valeur scien­ti­fique à l’in­di­vi­dua­li­té d’un groupe d’oi­seaux. De même, Margareth Nice, lon­gue­ment citée par Despret, découvre, « avec l’i­den­ti­fi­ca­tion de chaque oiseau, […] que les rela­tions per­son­nelles pour­raient comp­ter12 ». Cette der­nière sys­té­ma­tise la pra­tique du baguage au-delà du sui­vi migra­toire, afin « d’ac­cor­der aux oiseaux des bio­gra­phies qui per­mettent de mieux com­prendre ce qui compte pour eux lors­qu’ils éta­blissent un ter­ri­toire ». Les bagues, dès lors, sont autant de « dis­po­si­tifs d’at­ten­tion, c’est-à-dire des dis­po­si­tifs qui rendent per­cep­tibles des choses que jus­qu’a­lors on ne remar­quait pas. » Une manière de com­plexi­fier la vie des oiseaux obser­vés. Despret le note à plu­sieurs reprises : si, pour nombre d’or­ni­tho­logues, le ter­ri­toire des oiseaux est à ce point régi par l’a­gres­si­vi­té, la parade, les com­por­te­ments ali­men­taires, c’est que ce sont là les manières d’être les plus faciles à obser­ver. Les bagues, conju­guées au sui­vi minu­tieux d’oi­seaux indi­vi­duels, conduit à ce que Stéphanie Chanvallon a pro­po­sé d’ap­pe­ler une « étho­lo­gie de l’in­vi­sible », afin de « faire une autre lec­ture de ce qui fait évé­ne­ment dans la rela­tion au « monde » ani­mal, aux fron­tières de ce que nous pou­vons en per­ce­voir, de consi­dé­rer en consé­quence l’animal comme agis­sant selon des inten­tions et des dési­rs qui ne sont pas que des néces­si­tés com­por­te­men­tales mais aus­si ouver­tures et curio­si­tés sur le monde13 ». Éthosophie plus qu’é­tho­lo­gie, recon­naît l’an­thro­po­zoo­logue. Mais, dès l’ins­tant où l’on sou­tient qu’une obser­va­tion est tou­jours située et dépend du point de vue de celui ou qui la mène, faire place à la sub­jec­ti­vi­té de l’observateur⋅ice peut défaire les atten­dus et lais­ser les oiseaux trans­for­mer celui ou celle les regar­dant. Ce fut ain­si le cas de l’or­ni­tho­logue (et eugé­niste) Julian Huxley, ren­dant visite à son col­lègue Eliot Howard un hiver du siècle pas­sé. Despret conte la manière dont leur obser­va­tion com­mune de foulques macroules, sur un étang proche, les a ame­nés à échan­ger au-delà de leurs cer­ti­tudes. Cette anec­dote témoigne selon elle « du fait que les oiseaux socia­lisent les humains14 ».

[Umetaro Azechi]

Les formes de vie per­son­na­li­sées — indi­vi­du, groupe, espèce — sont néan­moins ame­nées à varier. Dans Politiques du fla­mant rose, c’est l’es­pèce Phoenicopterus roseus à qui l’on recon­naît une his­toire : celle, sur le temps long, de son évo­lu­tion ; celle, plus courte, de ses rap­ports avec le lit­to­ral nord de la Méditerranée ; celle, récente, poli­tique et géo­po­li­tique, de son sau­ve­tage dans le ter­ri­toire camar­guais. Géographe et éco­logue se concertent pour « mon­trer que les fla­mants roses ont une his­toire et un rôle actif, au même titre que les humains, dans les dyna­miques ter­ri­to­riales15 ». Comme l’af­firment de nom­breux tra­vaux, la géographie16, de même que l’anthropologie17 et la sociologie18 s’ouvrent à l’é­tude des ani­maux, et ouvrent dans un même élan leur cadre concep­tuel à l’ac­tion des autres qu’­hu­mains. Politiques du fla­mant rose pré­sente des oiseaux acteurs de l’é­vo­lu­tion d’un ter­ri­toire don­né, au même titre que des ins­ti­tu­tions ou des usager⋅es. C’est d’ailleurs l’es­pèce, comme indi­vi­dua­li­té his­to­rique, qui occupe les pre­mières pages de l’ou­vrage, repre­nant ain­si les codes de l’his­toire natu­relle pour don­ner du relief à la contro­verse qui occupe les cha­pitres sui­vants. Car les com­por­te­ments ter­ri­to­riaux, nup­tiaux, migra­toires et ali­men­taires des fla­mants roses défi­nissent en grande par­tie les réac­tions sus­ci­tées par­mi les socié­tés humaines vivant à son contact. Un récit com­mun se des­sine, et c’est en ce sens que les auteurs entendent déli­vrer les « leçons du sau­ve­tage du fla­mant rose », son « épo­pée », « aven­ture » et « his­toire »19.

« Au nom d’un amphi­bien on dresse des bar­ri­cades de pneus, d’im­mon­dices et de bran­chages. »

Enfin, les échelles spa­tiales, mais aus­si les col­lec­tifs de dif­fé­rentes natures concer­nés, se confrontent et sont ame­nés à se super­po­ser, mal­gré leurs tailles et conte­nus variables. Ainsi Keck mêle-t-il récits eth­no­gra­phiques, généa­lo­gie des rap­ports de l’an­thro­po­lo­gie aux épi­dé­mies et his­toire des rela­tions humaines aux ani­maux, en par­ti­cu­lier aux oiseaux. Le compte-ren­du d’une réunion stra­té­gique d’une auto­ri­té sani­taire pré­cède l’his­toire de la pra­tique orni­tho­lo­gique depuis le XVIIIe siècle, auquel fait suite le retour sur le par­cours sin­gu­lier d’un viro­logue offi­ciant à Honk-Kong, Taïwan ou Singapour. De même que les évé­ne­ments, les espaces consi­dé­rés sont abor­dés par­fois pêle-mêle. C’est le cas de la notion de « sen­ti­nelle », clé de l’ou­vrage, tour à tour acco­lée à des cel­lules infec­tées par un virus, aux espèces d’oi­seaux com­pris comme des « réser­voirs aviaires », qu’ils soient sau­vages ou domes­tiques, aux ter­ri­toires poli­tiques fron­ta­liers à la Chine ou encore aux observateur⋅ices d’oi­seaux eux-mêmes. L’auteur s’en explique : bien qu’elles soient hété­ro­gènes, toutes ces enti­tés « sont aptes […] à envoyer des signaux d’a­lerte pré­coces20 » aux dis­po­si­tifs de sur­veillance et de sui­vi asso­ciés. Par ana­lo­gie se des­sine alors « une onto­lo­gie com­mune aux dis­po­si­tifs sen­ti­nelles ». Quel que soit le mode d’ap­proche pri­vi­lé­gié, il appa­raît qu’une approche spa­tiale est déter­mi­nante pour cha­cune des trois réflexions pré­sen­tées. Que l’angle adop­té soit éco­lo­gique, ges­tion­naire, sani­taire ou phi­lo­so­phique, le ter­ri­toire, dès lors, joue un rôle cen­tral. On peine tou­te­fois à s’ac­cor­der sur une accep­tion unique de celui-ci — et les ani­maux viennent un peu plus com­plexi­fier son appréhension.

Des territoires à géométrie variable

Imposante propriété

Au nom d’un amphi­bien on dresse des bar­ri­cades de pneus, d’im­mon­dices et de bran­chages. Le tri­ton crê­té, lui, ne sait que la zone défen­due est la sienne et pour­tant : c’est bien d’un ter­ri­toire qu’il habite, lui aus­si, dont il s’a­git. Corps liquide dans une eau boueuse, il sou­tient la lutte, on le sait ou le sou­haite, en bat­tant sa mare de ses pattes aux doigts reliés. Des zones par­ta­gées à défendre.

Alors que son his­toire est assez récente, la notion de ter­ri­toire s’emploie désor­mais pour dési­gner mal­adroi­te­ment l’an­cienne « pro­vince », les espaces ruraux qu’on ne sou­haite nom­mer ain­si, ou, plus adé­qua­te­ment, un espace appro­prié par un pou­voir — pou­voir bureau­cra­tique, pou­voir d’a­gir —, le plus sou­vent éta­tique. Ainsi le ter­ri­toire étu­dié par Mathevet et Béchet cor­res­pond-il à une zone géo­gra­phique reven­di­quant une culture com­mune, aus­si récente soit-elle, et est l’ob­jet d’ap­pro­pria­tions diverses. Les acteur⋅ices éco­no­miques, mais aus­si les usager⋅es (habitant⋅es, natu­ra­listes, chasseur⋅esses) reven­diquent tous⋅tes une par­celle plus ou moins conti­nue et éten­due du ter­ri­toire pour qu’y soient recon­nues leurs pra­tiques. Les appro­pria­tions et les usages cor­res­pondent par­fois, mais changent dans le temps — et les titres de pro­prié­té, par ailleurs, s’é­changent. C’est une telle situa­tion qu’en­tendent exploi­ter les auteurs : l’ac­qui­si­tion d’an­ciens salins par le Conservatoire du lit­to­ral ouvre sur un pro­jet de res­tau­ra­tion éco­lo­gique sans com­mune mesure en Europe, avec pour prin­ci­paux acteurs les fla­mants roses. Des consi­dé­ra­tions fon­cières sont ain­si défi­nies, en par­tie, par les ter­ri­toires des animaux.

[Umetaro Azechi]

Despret, elle, met à dis­tance une concep­tion res­treinte du ter­ri­toire, cen­trée sur son occu­pa­tion. Si elle recon­naît que « le « ter­ri­toire » est un terme qui n’a rien d’in­no­cent et dont je ne dois pas oublier les vio­lences appro­pria­tives et les des­truc­tions qui ont confi­gu­ré cer­taines de ses signi­fi­ca­tions actuelles21 », elle note éga­le­ment que l’ac­cep­tion qu’en ont bon nombre d’or­ni­tho­logues est bien plus com­plexe. Si quelques pionnier·es font du ter­ri­toire un enjeu aviaire de pre­mier ordre, les condi­tions de l’ob­ser­va­tion, et plus encore lorsque cette der­nière est sys­té­ma­ti­sée en labo­ra­toire, font que les expli­ca­tions com­por­te­men­tales sont peu ori­gi­nales. Des pro­po­si­tions métho­do­lo­giques, sou­vent lais­sées de côté, sont tou­te­fois fécondes. Ainsi Romain Bertrand a‑t-il lui aus­si sou­li­gné le chan­ge­ment de pers­pec­tive issu des obser­va­tions situées qu’Eliot Howard a mis en œuvre : « [I]l ne s’a­git plus de pen­ser à pro­pos des oiseaux, donc à leur place, mais avec eux ; non plus de les regar­der mais de voir le monde tel qu’ils le voient ; d’é­crire comme ils éprouvent et ain­si d’a­bo­lir toute dis­tance, tout déni­ve­lé entre le lan­gage de la des­crip­tion et celui de l’ex­pé­rience22. » Les natu­ra­listes amateur⋅ices d’au­jourd’­hui, mas­si­ve­ment mobilisé⋅es pour contri­buer aux inven­taires par­ti­ci­pa­tifs, en sont les direct⋅es héritier⋅es. Territoires humains et ani­maux tendent à se confondre dans la pra­tique du sui­vi, de la col­lecte, de l’in­ven­taire. Vanessa Manceron le note à pro­pos des bird­wat­chers anglais : « Au niveau spa­tial, le recor­ding consiste à explo­rer, dans ses moindres recoins, un ter­ri­toire de vie par­ta­gé avec d’autres vivants23. » Si les géné­ra­tions sui­vantes d’or­ni­tho­logues livrent des modé­li­sa­tions mathé­ma­tiques qui se géné­ra­lisent par ailleurs dans de nom­breuses sciences, quelques pro­fils sin­gu­liers per­sistent, pla­çant la mobi­li­té, plus que l’oc­cu­pa­tion, au cœur de leur rai­son­ne­ment territorial.

Des différentes formes de la mobilité animale

« Aux mobi­li­tés humaines et ani­males s’a­joutent celles des virus, qui passent les fron­tières natio­nales ain­si que les limites d’espèces. »

Ainsi de Margaret Morse Nice, Charles Moffat ou Frank Fraser Darling. Ce der­nier avance auda­cieu­se­ment que ça n’est pas la défense d’un ter­ri­toire, conte­nu dans des fron­tières, qui pré­oc­cupe les oiseaux, mais ces fron­tières mêmes, conçues comme des péri­phé­ries où se tissent des rela­tions de voi­si­nage. Entrer et sor­tir d’un ter­ri­toire don­né devient plus inté­res­sant que de l’oc­cu­per. Despret ren­ché­rit : « Il y a ter­ri­toire dès qu’il y a expres­si­vi­té du rythme24. » C’est ce rythme, fai­sant des ter­ri­toires des inter­faces vivants, qui anime éga­le­ment le rai­son­ne­ment géo­gra­phique de Mathevet et Béchet. Ils s’en expliquent au début de leur ouvrage : « Par leur mobi­li­té, les fla­mants et d’autres espèces d’oi­seaux emblé­ma­tiques de ce ter­ri­toire, qu’ils soient migra­teurs, hiver­nants ou repro­duc­teurs, par­ti­ci­pe­ront, que nous le vou­lions ou non, à cette recom­po­si­tion. [L]a mobi­li­té ani­male […] remet en ques­tion le par­tage de l’es­pace. Comment — ou que — faire du sau­vage dans le ter­ri­toire des humains ? La mobi­li­té du fla­mant rose recon­fi­gure les lieux et fait de lui une espèce pré­cieuse pour inter­ro­ger le grand par­tage15. » Les auteurs entendent com­prendre et res­pec­ter la « sou­ve­rai­ne­té ter­ri­to­riale » des fla­mants, plai­der, dans un contexte où le « ré-ensau­va­ge­ment de nos ter­ri­toires s’im­pose aujourd’­hui à la fois comme un constat et comme un pro­jet », pour une sou­ve­rai­ne­té ani­male recon­nue. Celle-ci est néan­moins para­doxale dans le contexte camarguais25. Les acti­vi­tés pro­duc­tives domi­nantes, par­mi les­quelles la rizi­cul­ture et les salins fixent les popu­la­tions sur des sites qui ne leur sont pas dédiés, mais qui leur sont néan­moins favo­rables. Dans le même temps, les ges­tion­naires locaux des espaces natu­rels — Parc natu­rel régio­nal, Tour du Valat — pilotent des pro­jets de res­tau­ra­tion éco­lo­gique ou pro­posent des infra­struc­tures aptes à rece­voir les popu­la­tions de fla­mants roses. Or, « la géo­gra­phie des ani­maux n’est pas sur la carte26 » : les pla­ni­fi­ca­tions sont ame­nées à échouer, pour des rai­sons météo­ro­lo­giques, humaines, ou en rai­son de la pré­sence d’autres espèces.

Au temps pros­pec­tif de l’a­mé­na­ge­ment s’op­pose le temps réac­tif des enjeux sani­taires, tels qu’é­tu­diés par Frédéric Keck. Les média­tions se super­posent, et ter­ri­toires, oiseaux et humains, on l’a vu, se confondent sous la notion de sen­ti­nelle. Aux mobi­li­tés humaines et ani­males s’a­joutent celles des virus, qui passent les fron­tières natio­nales ain­si que les limites d’es­pèces. Les mesures sani­taires, dès lors, s’en trouvent bou­le­ver­sées. La pra­tique que l’an­thro­po­logue qua­li­fie de « pas­to­rale », consis­tant à pré­ve­nir l’é­pi­dé­mie, puis à la trai­ter — abat­tages, qua­ran­taine, vac­ci­na­tion —, est en par­tie par­ta­gée par dif­fé­rentes espèces d’oi­seaux, de mam­mi­fères et les humains. Les observateur⋅ices d’oi­seaux, mobilisé⋅es pour tra­quer dans les indi­vi­dus sui­vis les traces lais­sées par de poten­tiels virus, vivent une double vie de chasseur⋅esse : d’oi­seaux, d’a­bord — les recon­naître, repor­ter leur obser­va­tion, les com­pa­rer — et de virus, désor­mais. Les usages poli­tiques de la chasse et du pas­to­ra­lisme sont mobi­li­sés par Keck pour repen­ser, par-delà les bar­rières d’es­pèce et d’es­pace, les moda­li­tés de la san­té mon­diale contem­po­raine. S’ajoutent à ces ques­tion­ne­ments les enjeux redé­fi­nis, mais tou­jours per­ti­nents, de la coha­bi­ta­tion de sou­ve­rai­ne­tés hété­ro­gènes — éta­tiques, d’es­pèces — par­mi les­quels les ani­maux autres qu’­hu­main prennent éga­le­ment part.

[Umetaro Azechi]

Géopolitiques animales

Si l’on a vu, avec Despret, que le baguage des oiseaux, et la per­son­na­li­sa­tion de leurs par­cours qui y est asso­ciée, per­met de leur por­ter une atten­tion renou­ve­lée, il convient de prendre en compte la maté­ria­li­té de cette pra­tique. La mas­si­fi­ca­tion des sui­vis à dis­tance — oiseaux et autres ani­maux bagués, équi­pés de balises GPS, voire de puces — et l’im­po­si­tion de pra­tiques sani­taires jus­qu’a­lors réser­vées aux humains, telles la vac­ci­na­tion ou la sté­ri­li­sa­tion d’a­ni­maux sauvages27, font peu à peu dis­pa­raître la part d’in­vi­si­bi­li­té dont jouis­saient pour leur sur­vie ou leur confort nombre d’entre eux. S’ils s’ap­puient en par­tie sur les don­nées ren­dues dis­po­nibles par ce type de dis­po­si­tifs, Mathevet et Béchet n’en sont pas moins cri­tiques sur leurs dif­fé­rentes uti­li­sa­tions, notam­ment bio­po­li­tiques, consis­tant à « contrô­ler le sau­vage pour mieux le conser­ver28 ». Le sau­vage — soit, pour les auteurs, sui­vant la phi­lo­sophe Virginie Maris, la part d’al­té­ri­té auto­nome du vivant — est en effet insé­ré dans des modèles infor­ma­tiques, sous forme de don­nées, afin de pré­voir les évo­lu­tions démo­gra­phiques de popu­la­tions ani­males, les dépla­ce­ments de ces der­nières ou encore leurs pers­pec­tives d’é­vo­lu­tion géné­tique, en fonc­tion d’un ensemble de fac­teurs modi­fiables à l’en­vi. À ces dis­po­si­tifs, et, sur­tout, leur uti­li­sa­tion à des fins de pilotage29, les auteurs pré­fèrent une « varia­bi­li­té natu­relle des condi­tions de milieux30 » res­tau­rée. Ils intro­duisent en sus la notion d’in­ten­dance (ste­ward­ship), cen­sée désa­mor­cer tout contrôle, mais non dénuée de paradoxes31. Insérer dans un éco­sys­tème don­né une insta­bi­li­té consi­dé­rée comme natu­relle — crues, pré­da­teurs, varia­bi­li­té cli­ma­tique — témoigne d’une inten­tion : celle de res­tau­rer un ter­ri­toire, avec des tra­vaux par­fois lourds, afin, à terme, de se défaire de toute ges­tion. Aussi faut-il choi­sir entre la des­truc­tion d’a­mé­na­ge­ments humains pour « rena­tu­rer » un milieu, ou s’ap­puyer sur les amé­na­ge­ments exis­tants, dans le but les détour­ner de leurs usages premiers.

« Se joint à une approche indi­vi­dua­li­sante des oiseaux un désir de fabri­quer du sens à par­tir de ces derniers. »

Pour ce qui est du fla­mant rose, Mathevet et Béchet ont fait leur choix : « Il s’a­git de rendre la popu­la­tion autoch­tone de fla­mants moins dépen­dante d’une ges­tion basée sur les inter­ven­tions humaines et de la rap­pro­cher d’une dyna­mique hydro­lo­gique médi­ter­ra­néenne, riche en aléas et varia­bi­li­té32. » L’approche reste ges­tion­naire, dépen­dante d’une vision éco­sys­té­mique, mais celle-ci s’ins­pire des insta­bi­li­tés inhé­rentes au milieu, plu­tôt qu’elle ne pos­tule un illu­soire équi­libre. « C’est ain­si qu’en pra­tique on pré­ser­ve­rait le poten­tiel évo­lu­tif de l’es­pèce tout en évi­tant que ses effec­tifs croissent au point où ils pour­raient éga­le­ment avoir des effets néga­tifs sur les éco­sys­tèmes. » En agis­sant sur un ter­ri­toire recon­nu comme com­mun avec d’autres espèces, les ges­tion­naires d’es­paces natu­rels tels ceux pré­sents en Camargue œuvrent pour une géo­po­li­tique locale inté­grant des enjeux non-humains. L’intendance — ou, dans cer­tains cas et presque mal­gré eux, l’ingérence — pro­mue par les auteurs trace une ligne qu’il est dif­fi­cile de tenir, entre actions res­tau­ra­trices et laisser-faire33.

À rebours de l’im­po­si­tion, quoique nuan­cée et réduite, d’une sou­ve­rai­ne­té humaine sur les spa­tia­li­tés propres aux autres ani­maux, Vinciane Despret s’ef­force de faire émer­ger du cor­pus orni­tho­lo­gique ce qui échappe à toute ten­ta­tive de contrôle. Les jeux ter­ri­to­riaux pri­vi­lé­giés par l’au­trice sont les plus créa­tifs, les plus éloi­gnés des concep­tions humaines du par­tage de l’es­pace. Se joint à une approche indi­vi­dua­li­sante des oiseaux un désir de fabri­quer du sens à par­tir de ces der­niers. Ainsi, l’in­ven­ti­vi­té des oiseaux a per­mis de « créer des his­toires qui déjouent la ten­ta­tion des modèles », deux approches oppo­sées qui, ensemble, pro­duisent « une ten­sion constante entre la volon­té d’u­ni­fier les faits par une théo­rie, et la recon­nais­sance d’une varia­bi­li­té telle que toute théo­rie ne pour­ra jamais être que locale34. » Dans une géo­po­li­tique ani­male inter­ro­gée à nou­veaux frais, la théo­rie naît de la pra­tique autant que l’in­verse : c’est dans le contexte his­to­rique camar­guais que Mathevet et Béchet font émer­ger leur appré­hen­sion sin­gu­lière de l’en­sau­va­ge­ment de ce ter­ri­toire ; c’est, de même, depuis les récits les plus détaillés et aty­piques — mais non sans lieu don­né — que Despret puise son ins­pi­ra­tion pour rejoindre les conclu­sions diplo­ma­tiques de Baptiste Morizot35. Les échelles spa­tiales des inter­ac­tions et de la créa­tion qui en découlent sont fines. Le tra­vail de Keck offre à cet égard un contre­point qui tient de sa dis­ci­pline de for­ma­tion, fon­ciè­re­ment com­pa­ra­tive, ain­si que du par­ti pris ter­ri­to­rial dans lequel il s’est enga­gé. En plus d’é­chelles spa­tiales mul­tiples et imbri­quées, les ter­ri­toires humains, ani­maux et viraux se super­posent. La géo­po­li­tique de l’Asie du Sud-Est suit les tra­jec­toires des oiseaux migra­teurs ; les réponses des États proches de la Chine aux zoo­noses dépendent, en par­tie, de leur his­toire natio­nale ; la ges­tion des oiseaux d’é­le­vage et sau­vages, de leurs tra­di­tions mul­tiples. Ainsi, les virus appa­raissent comme « une clé d’en­trée au sein des rela­tions entre humains et oiseaux dans le contexte géo­po­li­tique liant la Chine, Hong Kong et Singapour36 ». Si les oiseaux par­ti­cipent des rela­tions de pou­voir entre humains, ils sont éga­le­ment impli­qués dans de com­plexes inter­ac­tions avec des espèces aus­si diverses qu’inattendues.

[Umetaro Azechi]

Relations interspécifiques

En Camargue, le sau­ve­tage des fla­mants roses — inter­ven­tions d’as­so­cia­tions et de natu­ra­listes lors d’hi­vers dif­fi­ciles, créa­tion de sites de nidi­fi­ca­tion, pro­tec­tion régle­men­taire — s’est fait, par­fois, au détri­ment d’autres espèces. À la sur­veillance et au gar­dien­nage des fla­mants s’a­joutent un contrôle des pré­da­teurs — aux pre­miers des­quels le goé­land leu­co­phée, adepte des œufs d’autres oiseaux — et des asy­mé­tries régle­men­taires criantes entre espèces37. Des déran­ge­ments ponc­tuels ont éga­le­ment eu lieu, condui­sant à l’é­chec des mesures mises en œuvre par les ges­tion­naires. C’est le cas répé­té de l’ef­fa­rou­che­ment des fla­mants roses sur une par­tie du lit­to­ral camar­guais par des hiboux grands-ducs, ces der­niers met­tant à mal les efforts des struc­tures locales pour relo­ca­li­ser les sites de nidi­fi­ca­tion sur des sites natu­rels. D’un effa­rou­che­ment à l’autre, ce sont ces mêmes struc­tures locales, asso­ciées aux riziculteur⋅ices qui essayent — en vain — de faire fuir les fla­mants roses des cultures « à l’aide de pis­to­lets à fusée éclai­rante et de car­touches déto­nantes38 », dont les tirs sourds s’en­tendent à inter­valles régu­liers dans la cam­pagne. Les mêmes effets, à des degrés divers, sont pro­duits par des humains amé­na­geurs et par cer­tains pré­da­teurs, pour conve­nir à des inté­rêts diver­gents selon les espaces concer­nés. Dans ce contexte, une géo­po­li­tique inter­spé­ci­fique paraît plus que jamais néces­saire. Peut-on dès lors la joindre à une poé­tique du vivant déjà affir­mée par nombre d’auteur⋅ices, sans désa­mor­cer dans le même temps toute critique ?

Avec perte, sans fracas

Le rapace plane, dra­peau brun ten­du sur la cam­pagne, loin au-des­sus des champs. Il a quit­té pylône, piquet de clô­ture ver­mou­lu ou cime mise à nue par l’hi­ver pour ouvrir ses ailes au vol. Mais fondent sur lui deux cou­sins, dra­pés de noir, croas­se­ments criards sor­tant du bec. Scène fami­lière, les cor­beaux har­cèlent une buse qui, impas­sible, pour­suit sa tra­jec­toire. D’entre les blés, un épou­van­tail perd ses der­niers haillons ; un canon canonne, sans inci­dence aucune. Les oiseaux n’ont pas besoin des humains pour enga­ger des trac­ta­tions — mais les humains n’ont guère l’in­ten­tion de res­ter en retrait. L’épouvantail et les canons témoignent.

« À coup sûr, Bolloré et Niel sont décom­po­sés. Expérience de pen­sée : ima­gi­ner un Lénine lisant ça. »

Une rhé­to­rique de la perte habite essayistes, militant⋅es éco­lo­gistes, natu­ra­listes amateur⋅ices et per­sonnes de tous bords habi­tées par l’ur­gence d’une situa­tion qui leur échappe. Celle-ci s’en tient trop sou­vent à une cri­tique éplo­rée, ou à un inven­taire fré­né­tique de ce qui dis­pa­raît, pour en gar­der numé­ri­que­ment la trace. L’oiseau, dès lors, joue ce rôle de sen­ti­nelle d’un monde qui s’é­tiole, de flam­mèche échap­pée d’un feu rou­geoyant ou bien des braises de ce même feu, que l’on presse par notre inac­tion de s’é­teindre. L’oiseau est aus­si moins que ça, et bien plus.

Pourquoi donc, conti­nuons-nous de nous deman­der ? Les trois essais cités se révèlent impor­tants pour leur dis­ci­pline res­pec­tive, mais aus­si pour toute per­sonne convain­cue qu’il est néces­saire de pen­ser avec les oiseaux, depuis leurs ter­ri­toires et ceux qui les côtoient, en un temps où habi­tats et espèces dis­pa­raissent. Certaines — la poé­tesse et édi­trice Fabienne Raphoz, et après elle Marielle Macé — répondent en chœur, et sim­ple­ment, « parce que39 ». Aussi jubi­la­toire que soit cette évi­dence, nous ne pou­vons nous en tenir à la réponse for­mu­lée ain­si — d’autres en ont d’ailleurs jus­te­ment cri­ti­qué le manque de per­ti­nence dès lors qu’y est jointe une rhé­to­rique poli­tique. Ainsi Frédéric Lordon raille-t-il sans rete­nue les pro­pos de Marielle Macé, qui dans Nos cabanes écrit : « De cette façon un oiseau répond, en don­nant ses rai­sons, même si on ne lui à rien deman­dé […]. Il répond en par­ti­cu­lier à cette ques­tion aujourd’­hui inef­fa­çable : pour­quoi vivre autre­ment ? Parce que l’oi­seau […]. Pourquoi lut­ter ? Parce que l’oi­seau. » Et Lordon de répondre : « [É]chantillon de phi­lo­so­phie des cabanes. À coup sûr, Bolloré et Niel sont décom­po­sés. Expérience de pen­sée : ima­gi­ner un Lénine lisant ça40. » Enfin reste-t-il à trou­ver les pra­tiques qui pro­tègent ce qu’on ne peut défi­nir, ce qu’on peine et pei­ne­ra tou­jours à com­prendre. Et dans cette opa­ci­té, peut-être, réside ce qui motive et empêche tout autant : un mys­tère qu’on se doit de main­te­nir, mal­gré tout, et qui jus­ti­fie bien des actes.


Illustrations de ban­nière et de vignette : Umetaro Azechi (1902–1999)


  1. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, Politiques du fla­mant rose, Wildproject, 2020, p. 14.
  2. Marielle Macé, « Comment les oiseaux se sont tus », Critique, 2019/1, n° 860–861, p. 17.
  3. Thomas Nagel, « What it is like to be a bat ? », The Philosophical Review, n° 83 (4), 1974.
  4. Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, 2020, p. 95. La méthode pro­po­sée par l’au­teur est détaillée dans Les Diplomates, Wildproject, 2016.
  5. Marielle Macé, art. cit., p. 25.
  6. « Confinement : le point de vue des oiseaux », entre­tien avec Vinciane Despret, Le Point, 17 mai 2020.
  7. Pour ce qui est de l’an­thro­po­lo­gie, voir notre entre­tien avec Pierre Déléage, « Si l’an­thro­po­lo­gie a une ver­tu, c’est sa méfiance vis-à-vis de l’u­ni­ver­sa­li­té des lois », Ballast, 4 juin 2020.
  8. Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Actes Sud, 2019, p. 41.
  9. Frédéric Keck, Les Sentinelles des pan­dé­mies, Zones Sensibles, 2020, p. 14.
  10. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 14.
  11. Vanessa Manceron, « Exil ou agen­ti­vi­té ? Ce que l’an­thro­po­lo­gie fabrique avec les ani­maux », L’Année socio­lo­gique, 2016/2, vol. 66, p. 287.
  12. Vinciane Despret, op. cit., p. 49.
  13. Stéphanie Chanvallon, « Pour une étho­lo­gie de l’in­vi­sible », Terrestres, n° 4, 5 mars 2019.
  14. Vinciane Despret, op. cit., p. 118.
  15. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 18–19.
  16. Farid Benhammou, « Une his­toire contem­po­raine de la géo­gra­phie fran­çaise de l’a­ni­mal », Denis Chartier et Estienne Rodary, Manifeste pour une géo­gra­phie envi­ron­ne­men­tale, Presses de Sciences Po, 2016, p. 141–164.
  17. Vincent Leblan et Mélanie Roustan, « Introduction. Les ani­maux en anthro­po­lo­gie : enjeux épis­té­mo­lo­giques », Lectures anthro­po­lo­giques, n° 2, 2017.
  18. Jérôme Michalon, Antoine Doré et Chloé Mondémé, « Une socio­lo­gie avec les ani­maux : faut-il chan­ger de socio­lo­gie pour étu­dier les rela­tions humains/animaux ? », SociologieS, 2016. Sur ces ques­tions, voir éga­le­ment la der­nière livrai­son de la revue Zilsel.
  19. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 85 ; 119.
  20. Frédéric Keck, op. cit., p. 126.
  21. Vinciane Despret, op. cit., p. 26.
  22. Romain Bertrand, Le Détail du monde, Seuil, 2019, p.183.
  23. Vanessa Manceron, « Avant que nature meure… inven­to­rier », Ethnologie fran­çaise, 2015, vol. 45, n° 1, p. 35.
  24. Vinciane Despret, op. cit., p. 109.
  25. Elle l’est éga­le­ment dans des contextes socio-poli­tiques où la sou­ve­rai­ne­té ani­male des­sert les popu­la­tions humaines locales, ani­maux et humains entrant en confron­ta­tion pour satis­faire des objec­tifs conser­va­tion­nistes et/ou ségré­ga­tion­nistes. Voir pour le cas de l’Afrique aus­trale Estienne Rodary, L’Apartheid et l’a­ni­mal, Wildproject, 2019.
  26. Baptiste Morizot, op. cit., p. 91.
  27. Isabelle Mauz et Céline Granjou, « Une expé­ri­men­ta­tion contes­tée de contra­cep­tion de mar­mottes », Natures sciences socié­tés, vol. 16, n° 3, 2008.
  28. Mathevet et Béchet, op. cit., p. 99.
  29. Patrick Blandin, De la pro­tec­tion de la nature au pilo­tage de la bio­di­ver­si­té, Éditions Quæ, 2009.
  30. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 101.
  31. D’origine biblique, cette notion prête à débat. Elle tra­verse le spectre poli­tique, d’un pilo­tage tech­no-scien­ti­fique à l’é­chelle de la Terre (earth ste­ward­ship) à une ges­tion du milieu local où l’in­ten­tion humaine est réduite à son mini­mum. Pour une pré­sen­ta­tion syn­thé­tique, voir Raphaël Mathevet, François Bousquet, et Christopher M. Raymond, « The concept of ste­ward­ship in sus­tai­na­bi­li­ty science and conser­va­tion bio­lo­gy », Biological Conservation, n° 217, 2018.
  32. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 73.
  33. Ce der­nier point est mis en œuvre par ailleurs par le Conservatoire du lit­to­ral ou des asso­cia­tions comme l’ASPAS, grâce à l’ap­pro­pria­tion de fon­cier pour rendre à un ter­ri­toire une pers­pec­tive d’é­vo­lu­tion auto­nome. Lionel Morel, « La Propriété pri­vée au secours des forêts ? », Terrestres, n° 15, 26 juin 2020.
  34. Vinciane Despret, op. cit., p. 155.
  35. Baptiste Morizot, Les Diplomates, Wildproject, 2016.
  36. Frédéric Keck, op. cit., p. 15.
  37. Raphaël Mathevet, Anthony Olivier et Arnaud Béchet, « Nuisibles d’hier et d’aujourd’hui. Le lapin, le san­glier et le fla­mant dans la réserve de bio­sphère de Camargue », Rémi Luglia (dir.), Sales bêtes ! Mauvaises herbes ! « Nuisible », une notion en débat, PUR, 2018.
  38. Raphaël Mathevet et Arnaud Béchet, op. cit., p. 63.
  39. Fabienne Raphoz, Parce que l’oi­seau, José Corti, 2018.
  40. Frédéric Lordon, Vivre sans ?, La fabrique, 2020, p. 217.

REBONDS

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Roméo Bondon
Roméo Bondon

Étudiant en géographie, historien amateur et amateur d'histoires. Il a publié Le Bestiaire libertaire d’Élisée Reclus (2020) aux éditions ACL.

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Au sommaire :
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