Mona Chollet : « Construire une puissance au féminin »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Nous la retrou­vons dans les locaux du Monde diplo­ma­tique, à dix minutes de marche de la place d’Italie. Non pas pour par­ler du jour­nal, pour lequel Mona Chollet tra­vaille comme cheffe d’é­di­tion, mais de son der­nier livre, un essai : Sorcières — La Puissance invain­cue des femmes, en librai­rie le 13 sep­tembre. Ses pre­miers ouvrages1La Tyrannie de la réa­li­té ; Rêves de droite — Défaire l’i­ma­gi­naire sar­ko­zyste ; Les Éditocrates, ou com­ment par­ler de (presque) tout en racon­tant (vrai­ment) n’im­porte quoi. por­taient sur l’u­ni­vers média­tique et poli­tique. Une ana­lyse sociale pour­sui­vie, en la croi­sant au com­bat fémi­niste, avec Beauté fatale, en 2012, et Chez soi, trois ans plus tard. Pourquoi les femmes indé­pen­dantes, âgées ou sans enfants conti­nuent-elles de faire ques­tion ?


En dépit de son titre, votre nou­veau livre ne parle que peu de sor­cières. La sor­cière semble être avant tout une image, un sup­port pour pen­ser des types de femmes stig­ma­ti­sées…

Je ne suis pas his­to­rienne et je ne pou­vais pas pré­tendre faire l’his­toire de la chasse aux sor­cières. J’ai lu des tra­vaux d’his­to­riens et d’his­to­riennes mais, effec­ti­ve­ment, ce qui m’in­té­res­sait, c’é­tait de déga­ger des grands types — qu’on peut déga­ger après coup — de femmes pour­chas­sées à l’é­poque : les céli­ba­taires, les veuves, les femmes qui maî­tri­saient leur pro­créa­tion, les femmes âgées. En stig­ma­ti­sant ces types, on a refa­çon­né ce que devaient être les femmes dans leur ensemble. La chasse aux sor­cières a posé un inter­dit très fort sur cer­tains types de com­por­te­ments, répri­més avec la vio­lence la plus extrême. Les effets de ces chasses ont pesé sur toutes les femmes de la socié­té : au-delà des enquêtes, des sup­plices, les femmes ont subi une menace per­ma­nente, comme une injonc­tion à se tenir à car­reau. Je pense que tout cela a eu un effet dis­ci­pli­naire puis­sant dans les repré­sen­ta­tions de ce qui est cen­sé être accep­table ou inac­cep­table pour une femme. Cet inter­dit a d’a­bord été impo­sé par la vio­lence et la répres­sion puis, à par­tir du XIXe siècle, par une sorte de flat­te­rie. La domes­ti­ca­tion des femmes a pris une autre tour­nure, avec des jus­ti­fi­ca­tions morales, médi­cales. C’était une manière plus douce de pour­suivre un tra­vail de domes­ti­ca­tion com­men­cé de manière très vio­lente par la chasse aux sor­cières.

Il y a donc une his­toire, celle de la chasse aux sor­cières, qu’il importe de mieux connaître ?

« Les effets de ces chasses ont pesé sur toutes les femmes de la socié­té : une injonc­tion à se tenir à car­reau. »

Oui. C’est une his­toire qu’on refoule beau­coup. Moi-même, j’ai réa­li­sé que je ne la connais­sais pas. Quand on pense au sab­bat, au pacte avec le diable, ces élé­ments nous paraissent fan­tai­sistes ; ils nous amènent à pen­ser que les chasses aux sor­cières elles-mêmes étaient fan­tai­sistes, irréelles, alors que c’é­taient des crimes de masse. Il y a un refus de regar­der cette his­toire en face et une bataille d’in­ter­pré­ta­tion autour d’elle. Beaucoup d’his­to­riens n’ac­ceptent pas le fait qu’il s’est agi d’un crime de masse miso­gyne. C’est donc une his­toire à la fois refou­lée et très pré­sente dans notre incons­cient et nos ima­gi­naires puisque l’i­mage de la sor­cière s’est per­pé­tuée par les films, les pein­tures, etc.

Vous dites que ce pro­ces­sus de stig­ma­ti­sa­tion a pris une autre tour­nure au XIXe siècle. Mais des camps de sor­cières existent encore. Dans son film I Am Not a Witch, la réa­li­sa­trice Rungano Nyoni parle des camps de sor­cière de Zambie…

Oui, il y a des camps en Afrique — au Ghana ou en Zambie —, mais aus­si en Inde… Il y a tou­jours des femmes qui sont lyn­chées parce qu’on les accuse d’être des sor­cières. Federici s’in­té­resse à ces cas et à la sor­cel­le­rie contem­po­raine, mais mon livre en parle peu.

À pro­pos de Federici, jus­te­ment : vous résu­mez sa thèse, expo­sée dans Caliban et la sor­cière, ain­si : « L’asservissement des femmes néces­saire à la mise en place du sys­tème capi­ta­liste est allé de pair avec celui des peuples décla­rés infé­rieurs, esclaves et colo­ni­sés, pour­voyeurs de res­sources et de main‑d’œuvre gra­tuites. » Cette thèse qui cherche à super­po­ser la mise en place du capi­ta­lisme et la domi­na­tion mas­cu­line et colo­niale a sus­ci­té de nom­breuses contro­verses his­to­riques2On peut pen­ser à la cri­tique de Yann Kindo et de Christophe Darmangeat, par exemple.. Est-ce une approche que vous par­ta­gez ?

La thèse de Federici n’est qu’un aspect secon­daire du sujet essen­tiel de mon livre — sauf peut-être dans la par­tie sur l’as­si­gna­tion à la mater­ni­té et l’an­goisse autour de l’a­vor­te­ment dont elle parle beau­coup. Quant à la thèse même de Federici, je pense qu’elle est un peu rapide sur cer­tains points mais qu’elle se tient tout à fait dans l’en­semble. C’est d’ailleurs une thèse qui est par­ta­gée par beau­coup d’autres per­sonnes qui ont tra­vaillé sur la chasse aux sor­cières ! Ce qui me paraît frap­pant, c’est la résis­tance de beau­coup d’his­to­riens à cette thèse : on dirait qu’il leur est impos­sible d’in­ter­pré­ter ce moment de l’his­toire de manière fémi­niste.

Stéphane Burlot

Que répon­driez-vous aux per­sonnes qui vous diraient qu’il n’y a pas assez de vic­times pour qu’on consi­dère cet évé­ne­ment comme un fait his­to­rique majeur ?

On estime qu’il y a eu de 50 à 100 000 vic­times en Europe. Mais le chiffre est très contes­té, et ne compte pas toutes les femmes qui n’ont pas été exé­cu­tées mais lyn­chées, ban­nies, qui se sont sui­ci­dées. Je ne pense pas que c’est le nombre de mortes qui déter­mine l’im­por­tance de l’é­vé­ne­ment. L’exemplarité des sup­plices s’est éten­due bien au-delà des vic­times directes. Cette exem­pla­ri­té a façon­né un ima­gi­naire qui a impré­gné toute une socié­té, sur une aire géo­gra­phique éten­due, pen­dant une longue période.

La sor­cière est pour vous à la fois l’in­car­na­tion du « visage le plus déses­pé­rant de l’hu­ma­ni­té » et « la femme affran­chie de toutes les domi­na­tions, de toutes les limi­ta­tions ». Peut-on dire que la reven­di­ca­tion de l’i­mage de la sor­cière par les mou­ve­ments fémi­nistes dans les années 1970–80 illustre un retour­ne­ment du stig­mate ?

« Retourner le stig­mate, c’est prendre au mot la peur de ces juges : nous allons être aus­si ter­ri­fiantes que vous nous accu­sez de l’être. »

Tout à fait. C’est le retour­ne­ment de l’i­mage de la femme vic­time en femme forte. Les femmes accu­sées de sor­cel­le­rie pen­dant les chasses aux sor­cières étaient des vic­times abso­lues : elles appar­te­naient, dans leur écra­sante majo­ri­té, aux classes popu­laires — elles étaient donc par­ti­cu­liè­re­ment dému­nies face à la machine judi­ciaire. Elles incarnent l’in­jus­tice abso­lue, l’ar­bi­traire le plus total, sans aucune pro­tec­tion pos­sible. Mais dans les fan­tasmes des bour­reaux et des juges, ces femmes étaient toutes-puis­santes ; on leur prê­tait des pou­voirs incroyables. Retourner le stig­mate, c’est prendre au mot la peur de ces juges : nous allons être aus­si ter­ri­fiantes que vous nous accu­sez de l’être.

Comment qua­li­fier le genre de votre ouvrage, empreint d’ex­pé­riences per­son­nelles et même d’hu­mour ?

Cela m’in­té­resse de suivre une ligne entre le déve­lop­pe­ment per­son­nel et le pro­pos poli­tique. Des femmes se sont empa­rées de cette déno­mi­na­tion de sor­cière de manière poli­tique ; j’es­saie de voir com­ment on peut s’en empa­rer dans une optique de déve­lop­pe­ment per­son­nel, comme quelque chose qui peut per­mettre de construire une puis­sance au fémi­nin. Ce qui me gêne d’or­di­naire dans les livres de déve­lop­pe­ment per­son­nel, c’est le fait qu’il n’y ait pas de décons­truc­tion et de cri­tique des sys­tèmes de domi­na­tion. Mais je pense qu’on peut par­tir de soi pour décons­truire les méca­nismes dont on a pu être vic­time. Nous chan­geons, mais nous regar­dons aus­si dif­fé­rem­ment ce qui nous entoure, nous nous socia­li­sons dif­fé­rem­ment. Une fois qu’on a fait ce tra­vail-là pour soi, on peut le faire pour les autres : c’est une démarche de libé­ra­tion à la fois per­son­nelle et col­lec­tive.

Vous par­lez du fait d’é­crire comme un acte de cou­rage mais aus­si d’en­cou­ra­ge­ment, pour vous, pour les lec­trices…

Il y a quelque chose que j’ai l’im­pres­sion d’a­voir beau­coup obser­vé aus­si bien chez moi que chez les autres, et dont je parle dans ce livre, c’est ce que j’ap­pel­le­rais le réflexe de rendre ser­vice. On a inté­gré qu’en tant que femme, ce qu’on peut faire de mieux, c’est de se mettre au ser­vice d’un pro­jet por­té par une figure mas­cu­line. Nous avons si bien inté­gré cette idée qu’il devient dif­fi­cile de prendre des ini­tia­tives sans nous mettre à la remorque d’un pro­jet mas­cu­lin. On parle sou­vent des hommes qui ont volé des créa­tions ou des tra­vaux à leurs amantes, à leurs col­lègues et à leurs com­pagnes, mais j’ai l’im­pres­sion que le phé­no­mène d’au­to­cen­sure est très impor­tant. Mais on peut s’en libé­rer faci­le­ment : je raconte dans Sorcières un moment de déclic, un moment où je me suis ren­due compte qu’un homme dont j’admirais l’œuvre cher­chait à détour­ner mon éner­gie pour la mettre au ser­vice de sa car­rière. C’était un piège dans lequel j’é­tais tom­bée avant, mais, à par­tir de ce moment, j’ai su que je n’y retom­be­rai plus.

Stéphane Burlot

Vous des­si­nez les trois types de « sor­cières » pour­chas­sées : les femmes indé­pen­dantes, les femmes qui n’ont pas d’en­fant, les vieilles femmes. Pourrait-on inclure, dans la femme indé­pen­dante, la femme qui ne se can­tonne pas à la sphère domes­tique ? La sor­cière, c’est aus­si celle qui détourne les objets tra­di­tion­nel­le­ment asso­ciés à la sphère domes­tique, comme le balai…

Oui. C’est en quelque sorte la suite de mon ouvrage Chez soi — Une odys­sée de l’es­pace domes­tique. La chasse aux sor­cières cor­res­pond à un moment où les femmes sont chas­sées de nom­breux corps de métiers, où on les assigne au rôle mater­nel et à la sphère domes­tique. L’indépendance des femmes et la par­ti­ci­pa­tion à la vie sociale sont mal vues.

Un cha­pitre entier est consa­cré au choix de ne pas avoir d’en­fant. Alors qu’un slo­gan célèbre du mou­ve­ment fémi­niste est « Un enfant si je veux, quand je veux », vous vous inter­ro­gez uni­que­ment sur la pre­mière par­tie de ce slo­gan. Avez-vous eu l’im­pres­sion de vous atta­quer à un tabou ?

« Pourquoi consi­dère-t-on qu’a­voir des enfants est le choix natu­rel par défaut alors que la Terre est sur­peu­plée ? »

Il y a un défi­cit de réflexion sur le sujet qui est stu­pé­fiant. On a sou­vent cette image des mégères fémi­nistes qui détestent la mater­ni­té et veulent en dégoû­ter les femmes. En réa­li­té, les textes fémi­nistes en parlent peu. La reven­di­ca­tion de ne pas faire du tout d’en­fants n’a pas tel­le­ment été défen­due. Il a pu y avoir des atti­tudes indi­vi­duelles qui ont été pro­blé­ma­tiques : Erica Jong, une fémi­niste amé­ri­caine, raconte qu’elle a fait une lec­ture, devant une assem­blée fémi­niste, d’un de ses poèmes sur l’im­por­tance de la mater­ni­té dans sa vie et que cette lec­ture a été sif­flée. Même si ces femmes ont dû être aga­cées qu’on leur res­serve un dis­cours rabâ­ché, c’é­tait une atti­tude assez moche de leur part. Il faut res­pec­ter les expé­riences de cha­cune — un désir qui peut être là ou ne pas l’être. Il faut res­pec­ter les deux cas de figure. Mais je trou­vais impor­tant de déve­lop­per un dis­cours qui est sou­vent peu déve­lop­pé : le choix de ne pas avoir d’en­fant. On nous dit que vou­loir un enfant, c’est quelque chose qui vient des tripes, qu’on ne peut ques­tion­ner. Pourtant, nous sommes quelques-unes à avoir des tripes et à ne pas en vou­loir. Ce dis­cours fait l’im­passe sur une pres­sion sociale qu’on masque sou­vent sous le mot d’ins­tinct. Dans notre socié­té, on peut choi­sir d’a­voir ou non des enfants… à condi­tion d’en avoir. On peut se deman­der pour­quoi il y a une telle cen­sure sociale, pour­quoi on consi­dère qu’a­voir des enfants est le choix natu­rel par défaut alors que la Terre est sur­peu­plée, alors que l’a­ve­nir de la pla­nète fait peur à tout point de vue. Les réac­tions face aux femmes qui ne veulent pas avoir d’en­fants montrent à quel point on consi­dère les femmes comme les repré­sen­tantes d’une essence unique. La femme qui ne veut pas avoir d’en­fants enten­dra « Ah, mais tu devrais pen­ser à celles qui en veulent mais n’en ont pas ». Quel est le rap­port ? Dire cela, c’est consi­dé­rer les femmes comme des créa­tures plus ou moins inter­chan­geables.

Vous par­lez de la manière dont la socié­té peut construire des dési­rs, mais aus­si des fan­tasmes autour de « l’hor­loge bio­lo­gique ».

Cela croise la stig­ma­ti­sa­tion de la vieille femme et de la femme sans enfant. Avec cette idée de l’hor­loge bio­lo­gique, on sou­met pro­ba­ble­ment les femmes à une pres­sion exa­gé­rée : on ne cesse de leur dire qu’il faut être mères, qu’il faut se dépê­cher, sinon ce ne sera plus pos­sible, elles auront raté leur des­tin.

Des pres­sions sociales s’exer­ce­raient sur toutes les femmes, indé­pen­dam­ment de leur classe sociale ?

Oui, glo­ba­le­ment. Certes, les femmes des classes supé­rieures ont plus de moyens pour bien se nour­rir, pour être en bonne san­té, pour prendre soin d’elles. Afficher un corps jeune et sain, c’est sou­vent un mar­queur social très fort. Mais cela tra­duit aus­si une pres­sion sociale très forte. Généralement, je pense que ces injonc­tions sont res­sen­ties par les femmes sur toute l’é­chelle sociale.

Stéphane Burlot

Vous par­lez des femmes en géné­ral, contrai­re­ment à cer­taines ou cer­tains, comme l’é­cri­vain bri­tan­nique Redfern Barrett, qui pro­posent une approche de la sor­cière queer…

J’ai l’im­pres­sion que cela peut concer­ner toutes le femmes. C’est très facile d’être une sor­cière. La voie est tel­le­ment étroite quand on veut être une femme accep­table socia­le­ment (est-ce même pos­sible ?) : il est impos­sible de ne pas se retrou­ver dans le rôle de la sor­cière à un moment ou à un autre. Sinon, on est une créa­ture contrainte et ligo­tée, sans plus rien d’au­then­tique. Peut-être que les femmes vieilles sont les plus confron­tées à cette caté­go­ri­sa­tion. Nous allons toutes vieillir mais, pour­tant, dans notre socié­té, il n’y a pas de bonne manière de vieillir pour une femme.

Parlons d’un autre aspect de votre ouvrage. Vous asso­ciez à ce que vous appe­lez une « forme de sor­cel­le­rie » une cri­tique de la ratio­na­li­té. Est-ce une cri­tique de la ratio­na­li­té ou du mythe de la ratio­na­li­té ?

Les deux. C’est une cri­tique d’une ten­dance à s’ac­cro­cher à la rai­son comme la seule manière d’ap­pré­hen­sion pos­sible du monde. J’ai été fas­ci­née par des ouvrages sur la phy­sique quan­tique qui mon­traient que, dans ce domaine, plus on pro­gresse, plus on débouche sur d’autres choses qu’on ne connaît pas. Reconnaître les limites de la science, de la rai­son, c’est aus­si une manière de légi­ti­mer la créa­tion artis­tique comme un moyen de faire pro­gres­ser la connais­sance humaine.

Mais la démarche de votre ouvrage, « aller débus­quer, dans les strates d’i­mages et de dis­cours accu­mu­lés, ce que nous pre­nons pour des véri­tés immuables, mettre en évi­dence le carac­tère arbi­traire et contin­gent des repré­sen­ta­tions qui nous empri­sonnent à notre insu et leur en sub­sti­tuer d’autres, qui nous per­mettent d’exis­ter plei­ne­ment » — ce que vous pré­sen­tez comme une « forme de sor­cel­le­rie » —, pour­rait au contraire être lue comme un pro­jet éman­ci­pa­teur tout à fait ration­nel.

« Les indi­vi­dus sont des per­tur­ba­tions pro­vi­soires dans un champ d’éner­gie : cela nous ins­crit dans l’u­ni­vers de manière fas­ci­nante… »

Oui, c’est vrai. Et je suis aus­si très intel­lec­tuelle. Mais je pense que l’é­mo­tion est très impor­tante, qu’é­cou­ter ses émo­tions est un réflexe tout à fait sain. Il y a quelque chose à revoir dans le par­tage que nous fai­sons habi­tuel­le­ment entre la rai­son et l’é­mo­tion. L’émotion est tou­jours là, nous ne pou­vons avoir une rai­son débar­ras­sée de l’é­mo­tion. C’est un peu effrayant, mais il n’y a rien à faire contre ça — donc autant le savoir et le prendre en compte.

Votre cri­tique de la rai­son n’est-elle pas un peu cari­ca­tu­rale ? Vous dites qu’elle nous amène à conce­voir le monde « comme un ensemble d’ob­jets sépa­rés, inertes et sans mys­tères », alors que le prin­cipe de la science — posi­ti­viste — est de mettre les objets en rap­ports les uns avec les autres par la notion de lois.

Ce qui m’in­té­resse avec la phy­sique quan­tique, ce n’est pas la notion de rap­ports ou de lois, mais d’en­che­vê­tre­ment. Un objet qui a l’air iso­lé ne l’est pas. Les indi­vi­dus sont des per­tur­ba­tions pro­vi­soires dans un champ d’éner­gie : cela nous ins­crit dans l’u­ni­vers de manière fas­ci­nante… Nous tirons beau­coup de nos repré­sen­ta­tions du monde de l’é­tat de la science ; ces repré­sen­ta­tions sont sou­vent en retard sur l’état réel de la science.

Vous oppo­sez la science ins­tru­men­tale et une émo­tion qu’on pour­rait appe­ler « sor­cel­le­rie », mais l’op­po­si­tion est-elle si tran­chée ? Les sciences humaines ne pro­posent-elles pas un mode de scien­ti­fi­ci­té et de connais­sance non ins­tru­men­tal ? 

Oui. Je pense d’ailleurs que les sciences humaines ont été en avance parce qu’elles ont émis l’i­dée que l’ob­ser­va­teur per­turbe ce qu’il observe et qu’il faut en tenir compte. Mais cette notion n’a pas encore été plei­ne­ment inté­grée s’a­gis­sant des sciences dures.

Vous pré­sen­tez Descartes comme un tour­nant, ratio­na­liste, dans la sépa­ra­tion entre le corps et l’âme ; un tour­nant ayant entraî­né une vision ins­tru­men­tale de la nature. Cette oppo­si­tion entre le corps et l’âme était déjà très pré­sente dans le cor­pus chré­tien.

Cela me paraît évident. Je n’en ai sans doute pas beau­coup par­lé dans cet ouvrage car je l’ai fait dans Beauté fatale. La tra­di­tion chré­tienne a eu une forte influence sur notre vision actuelle du corps comme sépa­ré de l’âme, comme quelque chose dont il faut s’oc­cu­per… comme cette actrice qui com­pa­rait le corps à une voi­ture, or une voi­ture on peut en sor­tir, on peut en chan­ger, alors que quand il s’a­git de notre corps, nous ne le pou­vons pas ! Ces images nous viennent d’une tra­di­tion qui veut que le corps soit domp­té, qu’il peut faire obs­tacle au salut, qu’il doit être trai­té comme un enne­mi. Mais il y a quelque chose qui se joue avec Descartes, à ce moment-là : il repré­sente un point de bas­cule — ce qui ne veut pas dire que cela n’a pas été pré­pa­ré avant.

Stéphane Burlot

Peut-on, comme vous sem­blez le faire, pré­sen­ter la méde­cine comme un exemple de la science ration­nelle et froi­de­ment objec­tive ? La méde­cine n’est pas vrai­ment le para­digme de la rai­son théo­rique, c’est une science tar­dive, très empi­rique…

Il s’a­git d’une ques­tion de coïn­ci­dence his­to­rique. Les gué­ris­seuses, qui aupa­ra­vant étaient tolé­rées, ont été éli­mi­nées car leurs agis­se­ments sont appa­rus dia­bo­liques, comme un obs­tacle à la créa­tion d’une science mas­cu­line offi­cielle. Je pense que cette défi­ni­tion de la science a déter­mi­né la manière dont on soigne aujourd’­hui : c’est la même atti­tude conqué­rante, le même rap­port à la nature, au monde et aux femmes, domi­na­teur et agres­sif. Les méde­cins, en se débar­ras­sant des sor­cières gué­ris­seuses, ont acquis un mono­pole qu’ils ne méri­taient pas. Elles étaient sou­vent bien plus com­pé­tentes qu’eux, avec une bonne for­ma­tion empi­rique, liée à l’ex­pé­rience et à la connais­sance des corps.

Vous faites état d’ex­pé­riences per­son­nelles médi­cales dif­fi­ciles et écri­vez : « Il y a quelque chose d’eu­pho­ri­sant, de gal­va­ni­sant à faire ain­si tom­ber les murs entre des expé­riences iso­lées […]. Je m’a­per­çois que l’es­poir de chan­ger les choses m’a­mène à m’in­té­res­ser acti­ve­ment au sujet, alors qu’au­pa­ra­vant je ne deman­dais qu’à oublier les expé­riences pénibles. » N’est-ce pas la défi­ni­tion de l’é­man­ci­pa­tion : trans­for­mer, col­lec­ti­ve­ment, ses expé­riences dif­fi­ciles en force ? 

C’est drôle, je n’a­vais pas for­cé­ment relié ces phrases à cette démarche d’é­man­ci­pa­tion, mais c’est tout à fait juste. Ce qui m’a tou­jours aga­cée à pro­pos de la soi-disant vic­ti­mi­sa­tion, c’est le dis­cours qui veut nous faire croire que se dire vic­time de quelque chose va nous rendre faibles et va faire de nous des créa­tures gémis­santes. J’ai tou­jours eu l’im­pres­sion que c’é­tait l’in­verse. C’est en pre­nant conscience qu’on est vic­time, qu’on peut se libé­rer. Dire qu’il ne faut pas se vic­ti­mi­ser, c’est dire en réa­li­té qu’il ne faut pas se battre. Si on ne passe pas par cette étape, com­ment se libé­rer ?


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Stéphane Burlot, pour Ballast.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Emma : « Faire péter le patriar­cat en même temps que le capi­ta­lisme », avril 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Maria Candea : « Le lan­gage est poli­tique », sep­tembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Amandine Gay : « À qui réus­sit-on à par­ler ? », jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Frigga Haug : « La libé­ra­tion des femmes est indis­pen­sable à celle de l’humanité », mars 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Christine Delphy : « La honte doit chan­ger de bord », décembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Mona Chollet : « Écrire, c’est un acte à part entière », novembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Bérangère Kolly : « La fra­ter­ni­té exclut les femmes », octobre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Clémentine Autain : « Rendre au fémi­nisme son tran­chant », février 2015

NOTES   [ + ]

1.La Tyrannie de la réa­li­té ; Rêves de droite — Défaire l’i­ma­gi­naire sar­ko­zyste ; Les Éditocrates, ou com­ment par­ler de (presque) tout en racon­tant (vrai­ment) n’im­porte quoi.
2.On peut pen­ser à la cri­tique de Yann Kindo et de Christophe Darmangeat, par exemple.
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.