L’injonction au courage


Texte — légèrement modifié — paru dans le n°4 de la revue papier Ballast (printemps 2016)

Le refrain est connu : nos pays, bai­gnés dans l’illu­sion des Trente Glorieuses, doivent faire un retour « dou­lou­reux mais néces­saire » à la réa­li­té. Ce dis­cours de la néces­si­té est très répan­du : res­pect des 3 % de défi­cit, rem­bour­se­ment de la dette, ouver­ture à la concur­rence, équi­libre finan­cier, etc. Mais qu’en est-il de la dou­leur ? Comment la jus­ti­fier ? Toute la per­ver­si­té d’un pou­voir, ali­gné en outre sur l’a­gen­da du capi­tal, se loge là — et elle est sans limite : elle donne au carac­tère ver­tueux du cou­rage le sens de l’a­bat­te­ment et de l’i­nac­tion. En somme, plus les réformes sont dures socia­le­ment, plus nous serions cou­ra­geux d’ac­cep­ter leur néces­si­té. Cette équa­tion est une ritour­nelle média­tique d’au­tant plus redou­table qu’elle se base sur un cer­tain bon sens popu­laire. À l’heure des mobi­li­sa­tions contre les réformes du gou­ver­ne­ment Philippe et forts de l’ex­pé­rience de ces der­nières années (grecque, notam­ment), levons à nou­veau le voile sur ces faux appels au cou­rage. ☰ Par Julien Chanet


Fait 1. À la suite de la crise finan­cière de 2008, on aurait pu croire les rois de l’économie défi­ni­ti­ve­ment nus, leurs équa­tions et gra­phiques s’effondrant comme châ­teaux de cartes. Il n’en fut rien : diri­geants poli­tiques, experts média­tiques et éco­no­mistes par­lèrent d’une même voix pour impo­ser et jus­ti­fier « efforts » et « sacri­fices » au nom du « réta­blis­se­ment des comptes publics », du res­pect des trai­tés ou du « réa­lisme » éco­no­mique. Le cou­rage devint alors moteur des « poli­tiques du capital1Désigne des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels et bureau­cra­tiques qui, sur base d’un pou­voir ration­nel-légal, repro­duisent ou mettent en œuvre les condi­tions et struc­tures sociales favo­rables à la repro­duc­tion du capi­tal. Sa forme contem­po­raine, le néo­li­bé­ra­lisme, peut être enten­due comme tota­li­taire dans sa visée nor­ma­li­sa­trice, mais non-tota­li­sante dans sa pra­tique, dans le sens où des espaces de com­pro­mis et d’insoumission coexistent. Les « poli­tiques du capi­tal », pas­sant notam­ment par la puis­sance de l’État, sont la consé­quence de cette subor­di­na­tion incom­plète aux rap­ports sociaux de pro­duc­tion du capi­ta­lisme — et un de leurs objec­tifs est la recherche d’évitement de la sédi­tion, c’est-à-dire pro­mou­vant des poli­tiques de ras­sem­ble­ment mais sous l’onction capi­ta­liste. L’injonction au cou­rage y par­ti­cipe. » — celles-là mêmes qui nous avaient conduits au bord du pré­ci­pice. Le cou­rage de réfor­mer fut par­tout psal­mo­dié.

Fait 2. Les actes ter­ro­ristes sur le ter­ri­toire euro­péen ont géné­ré un ensemble de dis­cours sur le cou­rage. On a salué le cou­rage des forces de l’ordre inter­ve­nant sur le ter­rain et celui des popu­la­tions sous le choc, des familles et des proches des vic­times. S’y sont mêlés la sécu­ri­té et son lot de déci­sions à prendre. Décisions dif­fi­ciles. Courageuses. Pêle-mêle : inter­dic­tion de mani­fes­ter, lock­down de Bruxelles, per­qui­si­tions, assi­gna­tions à rési­dence, état d’urgence. À la sécu­ri­té s’est joint le sécu­ri­taire, la face la plus sombre du cou­rage poli­tique institutionnel2Voir le tra­vail de l’association de défense des droits et liber­tés des citoyens, sur Internet, la Quadrature du Net, four­nis­sant un recen­se­ment des pos­sibles abus liés à l’état d’urgence en France, après les atten­tats de Paris (2015)..

« Pour accé­der à la recon­nais­sance, nous devons nous dépas­ser : le mérite fait loi. »

Fait 3. Le cou­rage s’inscrit aus­si au long cours dans notre quo­ti­dien. Face aux épreuves admi­nis­tra­tives, bureau­cra­tiques, inter­per­son­nelles, nous devons mon­trer notre capa­ci­té à faire front ; pour accé­der à la recon­nais­sance, nous devons nous dépas­ser : le mérite fait loi. Dans un contexte de crise, la souf­france peut deve­nir une échelle de mérite. La poli­tique d’accueil des réfu­giés divise ; sans cesse, les rumeurs sur leur confort ou sur les allo­ca­tions qu’ils per­ce­vraient doivent être démon­tées. Une pen­sée éga­li­taire dévoyée appa­raît, où un lit et un toit tem­po­raire res­semblent à des courts-cir­cuits au regard des épreuves à devoir endu­rer. Les cri­tères de jus­tice et d’injustice sont relus à l’aune des efforts méri­toires, et non plus en termes d’analyse sys­té­mique à même de garan­tir, par le recul, une vision claire des rap­ports de force et des inté­rêts des uns et des autres, à hau­teur de la socié­té. Bref, c’est une guerre intra­clas­siste : la guerre des domi­nés entre eux. La pré­ca­ri­té, ou même la crainte qu’elle sus­cite — puis­sant dopant des inté­rêts égoïstes —, ali­mente cet état d’esprit délé­tère.

Illustration : Richard Vergez

Le courage : sens commun et ambiguïtés des termes

« Notre igno­rance et notre rési­gna­tion sont les prin­ci­paux ins­tru­ments de nos défaites » : c’est avec ces mots que le col­lec­tif des Économistes atter­rés a com­mu­ni­qué sur Facebook son amer­tume, en pré­vi­sion du résul­tat atten­du du Front natio­nal et de l’abstention aux élec­tions régio­nales fran­çaises, le 6 décembre 2015. Le constat est impa­rable, mais tra­gique. Le sur­saut, dès lors, vien­drait-il d’un cou­rage poli­tique ? La for­mule est ten­tante, enga­geante. Insuffler le cou­rage de dépas­ser ses appré­hen­sions, de lut­ter, de se prendre en main. Ne plus se rési­gner à la vie morne de la socié­té de consom­ma­tion, créer du lien tout en com­bat­tant notre bêtise qui, tou­jours, nous menace. Au car­re­four du dis­cours et de l’action poli­tique, le cou­rage, que l’on accueille de prime abord si volon­tiers, com­porte pour­tant ses zones d’ombre. Sans doute en ces temps troubles vou­drions-nous voir le cou­rage comme étant mobi­li­sa­teur, récon­for­tant, valo­ri­sant. Mais comme nous le rap­pelle l’anthropologue Éric Chauvier, « c’est en cas­sant l’ambiance que le sens appa­raît3Éric Chauvier, Les Mots sans les choses, Éditions Allia, 2014. ». Tentons de col­ler à cette pro­po­si­tion, et pos­tu­lons que poser la ques­tion de l’instrumentalisation du cou­rage par le pou­voir appa­raît comme un levier indis­pen­sable pour désem­buer le regard que nous por­tons sur notre condi­tion de sujets poli­tiques. Autrement dit, suivre des consignes sans les inter­ro­ger, parce qu’elles nous semblent natu­relles, est sou­vent le meilleur moyen de se rési­gner — quel­que­fois sans s’en aper­ce­voir.

« C’est pré­ci­sé­ment un des élé­ments du suc­cès de l’hégémonie cultu­relle du néo­li­bé­ra­lisme que de savoir rendre invi­sibles nombre de ses pré­ceptes et injonc­tions. »

Les mots, on le sait, peuvent être cap­tu­rés, tor­dus, séman­ti­que­ment esso­rés par le pou­voir pour créer une langue offi­cielle, des fic­tions théo­riques et des dis­cours de pro­pa­gande. Orwell, Klemperer, ou encore Wittgenstein et Chomsky, nous auront aver­ti des usages et més­usages de la langue, de son pou­voir et des prin­cipes de légi­ti­ma­tion à l’œuvre dans les ins­ti­tu­tions. Mais avec le cou­rage, et plus pré­ci­sé­ment son injonc­tion, le pou­voir tra­vaille une matière bien plus plas­tique et plus sen­sible que les mots seuls : il vise au cœur des sen­ti­ments moraux, de la dyna­mique des pas­sions. Peu importe ici l’expression uti­li­sée : elle décrit la part incons­ciente qui irrigue nos consen­te­ments, nos opi­nions, et appa­raît géné­ra­le­ment comme consti­tu­tive de notre sin­gu­la­ri­té. En d’autres mots, ce qui nous ras­semble et nous dif­fé­ren­cie en tant qu’êtres humains. Le cou­rage — ou la lâche­té — est un trait de carac­tère que l’on remet rare­ment en ques­tion. C’est par un tra­vail de colo­ni­sa­tion des émo­tions que le néo­li­bé­ra­lisme prend ses racines les plus pro­fondes, pou­vant se faire oublier au pro­fit, par exemple, du res­sen­ti nar­cis­sique. Dans le même ordre d’idée, pha­go­cy­tant les valeurs de mérite et de com­pé­ti­tion, le néo­li­bé­ra­lisme se fait l’apôtre de la valo­ri­sa­tion sym­bo­lique dans l’espace social : les accents, les atti­tudes, les centres d’intérêt entrent en concur­rence sur le mar­ché des « bons com­por­te­ments ». L’élévation entre­pre­neu­riale de soi, par l’extraction de ses condi­tions ini­tiales par gain moné­taire — tel qu’un (meilleur) salaire —, est essen­tielle dans l’analyse socio­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme ; mais les condi­tions morales du tra­vail à four­nir ne le sont pas moins, tant par le regard que l’on porte sur soi que par le regard des autres. Se sen­tir cou­ra­geux ou bien se sen­tir lâche ; être per­çu comme cou­ra­geux ou être per­çu comme lâche. Ce qui fait pas­ser la ques­tion du cou­rage sous le radar des luttes et de la pen­sée cri­tique. Mais c’est pré­ci­sé­ment un des élé­ments du suc­cès de l’hégémonie cultu­relle du néo­li­bé­ra­lisme que de savoir rendre invi­sibles nombre de ses pré­ceptes et injonc­tions — ce qui tend à rendre ce der­nier à la fois insai­sis­sable et per­for­mant.

C’est, en sub­stance, l’une des thèses de l’ouvrage des socio­logues Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme : « Si le capi­ta­lisme, non seule­ment a sur­vé­cu […], mais n’a ces­sé d’étendre son empire, c’est bien aus­si qu’il a pu prendre appui sur un cer­tain nombre de repré­sen­ta­tions et de jus­ti­fi­ca­tions par­ta­gées […] qui le donnent pour ordre accep­table et même sou­hai­table, le seul pos­sible, ou le meilleur des ordres pos­sibles. Ces jus­ti­fi­ca­tions doivent repo­ser sur des argu­ments suf­fi­sam­ment robustes pour être accep­tées comme allant de soi par un assez grand nombre de gens, de façon à conte­nir ou à sur­mon­ter le déses­poir ou le nihi­lisme que l’ordre capi­ta­liste ne cesse d’inspirer[…]4Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, 2011, pp. 44–45.. » Les poli­tiques du capi­tal tra­vaillent sans cesse à se rendre vraies, sans hési­ter à user de la vio­lence que leur offre l’espace ins­ti­tu­tion­nel des démo­cra­ties capi­ta­listes. Mais là où la vio­lence séman­tique s’associe à la vio­lence phy­sique, « ou, au moins, à sa menace, pour sta­bi­li­ser les inter­pré­ta­tions, et par là, éloi­gner le risque de dis­pute ouverte5« […] la vio­lence séman­tique, opé­rée dans la tex­ture du lan­gage afin d’en fixer les usages et d’en sta­bi­li­ser les réfé­rences, n’est pas suf­fi­sante pour réa­li­ser la confor­ma­tion des conduites, en sorte qu’il faut tou­jours, ou presque, l’associer à une vio­lence phy­sique ou, au moins, à sa menace, pour sta­bi­li­ser les inter­pré­ta­tions et, par là, éloi­gner le risque de dis­pute ouverte. » Luc Boltanski et Ève Chiapello, ibid., p. 144. », l’injonction au cou­rage intègre le risque de dis­pute ouverte — et c’est bien là toute son ori­gi­na­li­té. L’enjeu devient binaire : soit faire face à l’épreuve (« prendre son cou­rage à deux mains »), soit fuir et être un lâche. Le conte­nu s’efface et laisse place à la morale.

Illustration : Richard Vergez

L’injonction au courage, gardienne de l’ordre capitaliste

Dans un essai sor­ti en 2010, inti­tu­lé Du cou­rage — Une his­toire phi­lo­so­phique6Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, Du Courage — Une his­toire phi­lo­so­phique, Encre Marine, 2010., Thomas Berns, Laurence Blésin et Gaëlle Jeanmart décor­tiquent cette notion si com­mune et pour­tant poly­sé­mique, dans le but de « rendre mani­feste la morale du cou­rage et en mon­trer la diver­si­té, les contra­dic­tions, les marges7Ibid., p. 13. ». Le cou­rage est une notion qui évo­lue et se trans­forme au contact des valeurs et doc­trines qui l’environnent, selon les lieux et les époques. Nous mani­pu­lons cet héri­tage concep­tuel par les outils pra­tiques et les « fic­tions théo­riques8« […] soit un modèle concep­tuel sur­plom­bant pla­qué sur le vécu de cha­cun au point de rendre celui-ci inex­pri­mable. » Éric Chauvier, op.cit., p.25. » qui sont à notre por­tée. Le cou­rage est dès lors un objet pro­pice à la récu­pé­ra­tion poli­tique — plus par­ti­cu­liè­re­ment, par les poli­tiques du capi­tal. Politiques qui s’alimentent des cri­tiques (en les vidant de leurs argu­ments les plus aigui­sés), ce qui leur per­met d’actualiser leurs valeurs et leurs morales sans renon­cer à leurs fon­da­men­taux : « Le capi­ta­lisme a besoin de ses enne­mis, de ceux qu’il indigne et qui s’opposent à lui, pour trou­ver des points d’appui moraux qui lui manquent et incor­po­rer des dis­po­si­tifs de jus­tice dont il n’aurait sans cela aucune rai­son de recon­naître la per­ti­nence9Luc Boltanski et Ève Chiapello, op.cit., p. 72.. »

« Le dis­cours de rési­gna­tion, qui résulte de l’injonction au cou­rage, se per­pé­tue par des conven­tions sociales qui frappent les esprits par leur appa­rente évi­dence, telles que Soyons cou­ra­geux, c’est plus dif­fi­cile ailleurs. » 

L’injonction au cou­rage inter­vient lorsque la volon­té de mettre en place ces dis­po­si­tifs de jus­tice — qui eux-mêmes ne per­mettent pas la remise en cause du modèle capi­ta­liste — dépasse la limite que fixe le pou­voir. C’est ici que le dis­cours sur les ver­tus peut prendre le relais. Le dis­cours de rési­gna­tion, qui résulte dès lors de l’injonction au cou­rage, se per­pé­tue par des conven­tions sociales qui frappent les esprits par leur appa­rente évi­dence, telles que « Soyons cou­ra­geux, c’est plus dif­fi­cile ailleurs » — et toutes ses décli­nai­sons pos­sibles. Dans le champ du dis­cours éco­no­mique libé­ral, la com­pé­ti­ti­vi­té repose d’ailleurs sur cette conven­tion : si d’autres pays sont plus attrac­tifs, c’est qu’il y a de la marge (pour une com­pres­sion des salaires, pour un allè­ge­ment des coti­sa­tions sociales, etc.)10 « Concernant la France, la ren­gaine est connue : notre pays souf­fri­rait d’un défi­cit de com­pé­ti­ti­vi­té dû à un coût du tra­vail trop éle­vé. Les pertes de parts de mar­ché et la com­pa­rai­son avec l’Allemagne sont évo­quées pour jus­ti­fier ce diag­nos­tic, le patro­nat prô­nant un « choc de com­pé­ti­ti­vi­té » basé sur un allè­ge­ment mas­sif des coti­sa­tions sociales. » dans Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Norbert Holcblat Michel Husson, Pierre Khalfa, Jacques Rigaudiat, Stéphanie Reillet, En finir avec la com­pé­ti­ti­vi­té, Attac, Fondation Copernic, octobre 2012.. Cette expres­sion de force morale, dite de la « com­pa­rai­son au voi­sin », est une ren­gaine poli­tique qui détourne le regard du conte­nu de la chose à com­pa­rer.

Exprimons-le par un exemple éloquent11Aude Lorriaux, « La leçon de morale de Stéphane Le Foll à une femme au RSA, sym­bole de la décon­nexion des poli­tiques », Slate.fr, 14 décembre 2015.. Sophia Aram, chro­ni­queuse à France Inter, a rela­té un jour le témoi­gnage d’une femme « dépri­mée et plon­gée dans le déses­poir par la situa­tion actuelle », mino­rée socia­le­ment, qui se « demande qui a vrai­ment envie d’avoir 25 ans aujourd’hui ». Son inter­lo­cu­teur poli­tique, Stéphane le Foll, alors ministre socia­liste, s’é­tait fen­du d’une réponse qui, pour pater­na­liste qu’elle fût, n’é­tait en rien déli­rante ; elle était même l’illustration d’une condes­cen­dance — voire d’une obs­cé­ni­té — à la hau­teur de l’incapacité poli­tique de prendre en charge les ques­tions sociales : « J’ai regar­dé un repor­tage sur la Syrie avec des jeunes du lycée fran­çais de Damas. Ils disaient : Nous, on sait ce que c’est d’être en guerre. On vou­drait bien que cha­cun se pré­oc­cupe de la guerre qu’on subit. […] C’est aus­si ce mes­sage que je vou­drais envoyer à la jeu­nesse. Que rien n’est jamais acquis. On peut avoir du déses­poir, on peut être mélan­co­lique, j’en ai par­fai­te­ment conscience, j’ai par­fai­te­ment com­pris. Mais de temps en temps, il faut aus­si regar­der le monde tel qu’il est. Et que, dans ce pays, on a encore le choix d’être libre, d’avoir la capa­ci­té de s’exprimer, de voter, d’écouter de la musique, d’aller sur des ter­rasses, d’avoir toute cette liber­té. Et je pense que c’est magni­fique la liber­té. La liber­té, c’est fra­gile. » Se voir com­pa­rer des reven­di­ca­tions mini­males d’émancipation à des vies en zone de guerre est un pro­cé­dé qui en dit long sur les stra­té­gies d’évitement de la ques­tion des inté­rêts diver­gents des classes sociales.

Illustration : Richard Vergez

Par un rétré­cis­se­ment du champ des pos­sibles, même le dépas­se­ment de cette impuis­sance se fait au prix d’une adhé­sion au cou­rage : il nous faut ren­for­cer notre posi­tion dans le champ cir­cons­crit par les ins­ti­tu­tions déjà exis­tantes et jouer le jeu d’une méri­to­cra­tie lar­ge­ment ima­gi­naire mais for­te­ment nor­ma­tive. Autrement dit, nous sommes enjoints, non pas à tra­vailler de concert à l’émancipation et à l’égalité, mais à ché­rir les causes et les effets de notre alié­na­tion. C’est en somme ce que nous dit le phi­lo­sophe Vladimir Jankélévitch, cité par Cynthia Fleury dans son ouvrage La Fin du cou­rage12Cynthia Fleury, La Fin du cou­rage : la recon­quête d’une ver­tu démo­cra­tique, Le Livre de poche, 2011. : « C’est toute la para­doxo­lo­gie de la rela­tion méri­tante que de nous ren­voyer ain­si du contra­dic­toire : le mérite est rai­son inverse de la per­fec­tion en acte, c’est-à-dire que plus l’agent est ver­tueux, moins il est ver­tueux. » Elle pour­suit : « Avec le cou­rage, la para­doxo­lo­gie conti­nue d’être la loi morale : plus on sera aux confins du décou­ra­ge­ment et plus l’on sera près du cou­rage. […] C’est parce qu’on flirte avec le manque de cou­rage qu’on connaît son goût et sa néces­si­té. » Mais Cynthia Fleury, enrô­lant Jankélévitch dans sa démons­tra­tion visant la « recon­quête d’une ver­tu démo­cra­tique », ne pense cepen­dant pas l’institution capi­ta­liste dans ses rap­ports concrets, et reste enfer­mée dans une pers­pec­tive pro­fon­dé­ment méta­phy­sique.

Une fausse égalité

« Lutter contre la logique capi­ta­liste, ce n’est pas seule­ment lut­ter contre la logique de l’extraction de la plus-value, c’est aus­si lut­ter contre une logique conser­va­trice, anky­lo­sée par le poids de son évi­dence, de son bon sens. »

Le dis­cours sur l’assistanat, très en vogue, est simple et puis­sam­ment évo­ca­teur, au point qu’il n’est aucu­ne­ment le pro­duit exclu­sif des nan­tis. Certes, il est stig­ma­ti­sant, mais suf­fi­sam­ment mâti­né de « bon sens » pour qu’il fasse mouche par­tout où les incon­sé­quences tra­giques d’un modèle éco­no­mique libé­ral unique13Connu sur l’acronyme TINA, pour « There Is No Alternative », attri­bué à la Première ministre conser­va­trice du Royaume-Uni (1979–1990), signi­fiant qu’« il n’y a pas d’alternative » à l’économie de mar­ché, à la mon­dia­li­sa­tion et au capi­ta­lisme. ont fait leurs ravages. Autant dire qu’à la guerre entre pauvres, qu’un mépris de classe d’une rare vio­lence aura ali­men­té — cette folk­lo­rique « France d’en bas » —, s’est ajou­té un ima­gi­naire méri­to­cra­tique du beso­gneux. Le cou­rage est un effort ver­tueux, volon­taire : « Si on veut, on peut. » Pourtant, il y a malaise, mal-être entre le dis­cours et sa réa­li­sa­tion. La dis­so­nance est éprou­vante, quand toute une éthique de vie basée sur la valeur tra­vail, for­ma­tée par les condi­tions de la repro­duc­tion maté­rielle, ren­contre la crise éco­no­mique, les faillites qui s’ensuivent, le chô­mage de longue durée, les emplois pénibles et les paies indignes. Une échap­pa­toire à sa propre impuis­sance, en forme de méta­dis­cours, consiste à « faire de néces­si­té ver­tu », à jouer le jeu jusqu’au bout. Une logique s’installe. Pourtant, le socio­logue Pierre Bourdieu écri­vait déjà : « Les véri­tables révo­lu­tions sym­bo­liques sont sans doute celles qui, plus que le confor­misme moral, offensent le confor­misme logique, déchaî­nant la répres­sion impi­toyable que sus­cite pareil atten­tat contre l’intégrité morale14Pierre Bourdieu, Raisons pra­tiques. Sur la théo­rie de l’action, Éditions Points, 1996, p. 103.. »

La pres­sion incon­for­table qu’implique cette dis­so­nance s’évacue dans un second temps vers des boucs émis­saires qui ne res­pectent pas la logique sui­vante : celle de l’effort qu’il s’agit néces­sai­re­ment d’entreprendre. Lutter contre la logique capi­ta­liste, ce n’est pas seule­ment lut­ter contre la logique de l’extraction de la plus-value, c’est aus­si lut­ter contre une logique conser­va­trice, anky­lo­sée par le poids de son évi­dence, de son « bon sens ». Les injonc­tions, pro­duites notam­ment par le mar­ché de l’emploi, se cris­tal­lisent dans un dis­cours popu­laire. Ce der­nier peut, dès lors, mal­heu­reu­se­ment épar­gner le self-made-man richis­sime ou le « capi­taine d’industrie » car « il a méri­té son argent, il a tra­vaillé pour ». En consé­quence de quoi, le tra­vail — encap­su­lé dans cet ima­gi­naire — lisse tous les rap­ports de classes et devient à la fois la ligne de frac­ture et l’élément cen­tral d’une éga­li­té dévoyée : « Il faut arrê­ter de jouer les bons sama­ri­tains, de mettre les aides sociales… et nous on est obli­gés de tra­vailler com­bien d’heures par mois et on n’a jamais rien ! » ; « Ils se croient tout per­mis et ils pensent que tout leur est dû » ; « On voit des gens qui ne se lèvent pas le matin, qui ne bossent pas. » ; « Il y en a marre de se lever à 6 heures tous les jours pour tra­vailler alors que d’autres gagnent la même chose à ne rien faire15Patrick Artinian, « Nationale 43 : sur la route du FN à 50 % (et plus) », Mediapart, 12 décembre 2015 et « Marine… qu’est-ce qu’on risque à l’essayer ? : Paroles de néo­le­pé­nistes », L’Obs, 4 décembre 2015. ».

Illustration : Richard Vergez

« Le courage de réformer »

De ces consi­dé­ra­tions sur le corps social, pre­nons la tan­gente, et voyons com­ment l’injonction au cou­rage est pro­mue par les poli­tiques du capi­tal et ses relais ins­ti­tu­tion­nels. Le terme de « réforme » est depuis long­temps ana­ly­sé par les dis­cours cri­tiques, où il n’est plus que syno­nyme d’agression contre les conquêtes sociales des mou­ve­ments pro­gres­sistes syn­di­caux, asso­cia­tifs, ouvriers. La pro­fu­sion de livres por­tant sur la ques­tion sémantique16Entre autres : Gérard Mauger, Repères pour résis­ter à l’idéologie domi­nante, Édition du Croquant, 2013 ; Alain Bihr, La nov­langue néo­li­bé­rale : la rhé­to­rique du féti­chisme capi­ta­liste, Les Éditions Page deux, 2007 ; Mateo Alaluf, Contre la pen­sée molle — Dictionnaire du prêt-à-pen­ser, Édition Couleur livre, 2014 ; Pascal Durand, Les nou­veaux mots du pou­voir. Abécédaire cri­tique, Aden Éditions, 2007 ; Éric Hazan, LQR, la pro­pa­gande du quo­ti­dien, Raison d’agir, 2010 ; Thierry Guilbert, L’« évi­dence » du dis­cours néo­li­bé­ral. Analyse dans la presse écrite, Édition du Croquant, 2011. témoigne de la per­sis­tance et de l’efficacité de la pro­pa­gande néo­li­bé­rale. Cependant, le phé­no­mène de répé­ti­tion ins­crit dans le dis­cours domi­nant est aus­si le signe d’une incom­plé­tude des ins­ti­tu­tions qui lui sont acco­lées : ces der­nières, de manière géné­rale, « sont accu­lées à la tâche de redire sans cesse ce qu’elles veulent dire, comme si les affir­ma­tions les plus péremp­toires et, en appa­rence, les plus impa­rables étaient tou­jours confron­tées à la menace du déni, ou encore comme si la pos­si­bi­li­té de la cri­tique ne pou­vait jamais être com­plè­te­ment écar­tée17Luc Boltanski, op.cit., p. 151.. »

« L’injonction au cou­rage est donc le méca­nisme agis­sant, pour­voyeur de réel, qui per­met au dis­cours prô­nant le cou­rage de réfor­mer de trou­ver cet équi­libre tou­jours pré­caire entre séman­tique et prag­ma­tisme. »

Mais s’arrêter à la ques­tion séman­tique — ici, la ques­tion de la réforme en tant qu’idéologie —, c’est man­quer l’élément prag­ma­tique qui fera que cette réforme pren­dra dans l’espace public. Cet élé­ment prag­ma­tique, qui se doit d’être com­mun et ras­sem­bleur, passe par l’injonction au cou­rage. En d’autres mots, le dis­cours réfor­miste (qui est objet de débat) prô­nant la néces­si­té du chan­ge­ment, et venant d’en haut, doit s’ancrer le plus natu­rel­le­ment pos­sible dans notre quo­ti­dien pour espé­rer être enten­du. Le natu­rel, ne fai­sant, lui, pas débat. L’injonction au cou­rage est donc le méca­nisme agis­sant, pour­voyeur de réel, qui per­met au dis­cours prô­nant le « cou­rage de réfor­mer » de trou­ver cet équi­libre tou­jours pré­caire entre séman­tique et prag­ma­tisme. Ce qu’une simple recherche pré­li­mi­naire [réforme + cou­rage] sur Google véri­fie rapi­de­ment, don­nant un tom­be­reau de résul­tats. Le cou­rage « auda­cieux » d’Emmanuel Macron, s’attaquant aux « tabous », « blo­cages », « freins », pour « faire avan­cer », « moder­ni­ser », « adap­ter », ou encore « assou­plir » la socié­té fran­çaise, syn­thé­tise la majo­ri­té du conte­nu des résul­tats de cette recherche. Dans cette même ligne, deux livres de caté­chisme libé­ral appa­raissent en tête des résul­tats18 Le Courage de réfor­mer (Claude Bébéar, 2002) et Le Courage du bon sens (Michel Godet, 2009). La tri­bune du Mouvement des jeunes socia­listes plai­dant pour le « cou­rage de la réforme19Grégoire Chapuis, Jade Dousselin, Jérémy Pinto, « Le cou­rage de la réforme », Le Huffington Post, 1 octobre 2014. », le dis­cours de poli­tique géné­rale d’un Manuel Valls (« Le cou­rage de gou­ver­ner, le cou­rage de réfor­mer », 16 sep­tembre 2014.), ou encore les réformes « cou­ra­geuses » de l’Allemagne, ne laissent pla­ner aucun doute : il faut du cou­rage pour réfor­mer.

Confirmation avec une inter­ven­tion de Bruno Leroux — alors pré­sident du groupe socia­liste à l’Assemblée — sur David Cameron, par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante : décla­rant que si le conser­va­teur bri­tan­nique est arri­vé en tête lors des der­nières élec­tions, c’est parce qu’il a eu le « cou­rage de réfor­mer ». Il ajou­tait : « J’en tire une leçon : c’est que, quand on a le cou­rage de réfor­mer, ça peut payer au niveau de l’opinion publique20Michel Soudaix, « Bruno Le Roux ou l’art d’être du côté du manche », Politis, 9 mai 2015.. » Le suc­cès poli­tique, dans le cadre élec­tif, serait donc tri­bu­taire de la mise en œuvre — cou­ra­geuse — des réformes, elles-mêmes cou­ra­geuses. À cette réfé­rence à David Cameron par Bruno Leroux s’ajoute celle d’Emmanuel Macron à Margaret Thatcher quelques mois plus tard21Jérome Latta, « Emmanuel Macron en fla­grant délit d’apologie du that­ché­risme », Regards, 25 mars 2015..

Illustration : Richard Vergez

François Hollande s’est lui aus­si avan­cé sur cette ligne — faire appli­quer des mesures de droite par un gou­ver­ne­ment de gauche — quand il décla­rait dans les pages du Monde, le 31 octobre 2012, à pro­pos de sa volon­té de réfor­mer la France : « Je pense que, pour la France, c’est mieux que ce soit la gauche qui fasse cette muta­tion, qu’elle le fasse par la négo­cia­tion, dans la jus­tice, sans bles­ser les plus fra­giles ni les décon­si­dé­rer. Les autres l’auraient fait sans doute, mais bru­ta­le­ment22Cité par Christian Salmon, La céré­mo­nie can­ni­bale. De la per­for­mance poli­tique, Pluriel, 2014. p. 96.. » Cela pose un cadre cohé­rent : toutes les réformes ne sont pas bonnes en soi. Et si choi­sir, c’est renon­cer, le gou­ver­ne­ment fran­çais — la gauche dite « res­pon­sable » — a choi­si : les réformes de la finance, la sépa­ra­tion des acti­vi­tés banques-assu­rances, la taxe Tobin et les outils anti­pa­ra­dis fis­caux sont tor­pillés.

« Et si choi­sir, c’est renon­cer, le gou­ver­ne­ment fran­çais — la gauche dite res­pon­sable — a choi­si : les réformes de la finance, la sépa­ra­tion des acti­vi­tés banques-assu­rances, la taxe Tobin et les outils anti­pa­ra­dis fis­caux sont tor­pillés. »

Cohérence éga­le­ment avec notre défi­ni­tion de l’injonction au cou­rage. Voir un manque de cou­rage à ne pas appli­quer ces réformes, c’est encore se trom­per de cible : l’injonction au cou­rage n’est pas le cou­rage poli­tique de sens com­mun. Il s’agit d’instaurer un état d’esprit pro­pice à accep­ter les dif­fi­cul­tés inhé­rentes aux déci­sions prises. Dans leur article sur la pro­duc­tion de l’idéologie dominante23Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La pro­duc­tion de l’idéologie domi­nante », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 2, n° 2–3, juin 1976, 3–73. (1976), Pierre Bourdieu et Luc Boltanski résument ce qui appa­raît comme une doc­trine du pou­voir : « Le dis­cours domi­nant sur le monde social n’a pas pour fonc­tion seule­ment de légi­ti­mer la domi­na­tion mais aus­si d’orienter l’action des­ti­née à la per­pé­tuer, de don­ner un moral et une morale, une direc­tion et des direc­tives à ceux qui dirigent et qui le font pas­ser à l’acte. » Le cou­rage de réfor­mer le Code du tra­vail par exemple, pour « sti­mu­ler la crois­sance et l’emploi », est cohé­rent avec la déci­sion de ne pas mettre en œuvre la réforme ban­caire — celle-ci ris­quant de « cas­ser la crois­sance » (selon l’avis du lob­by ban­caire auquel s’est rac­cro­ché le gou­ver­ne­ment) — et consti­tue dès lors cette « direc­tive », au sens évo­qué par Bourdieu et Boltanski.

Le cas de la Grèce : un courage destructeur

La Grèce de Syriza, l’Europe néo­li­bé­rale, les mémo­ran­dums, les réformes, les affron­te­ments ins­ti­tu­tion­nels autant que per­son­nels, le tout com­men­té par la caste média­ti­co-poli­tique et uni­ver­si­taire mon­diale : autant dire que la séquence ouverte en jan­vier 2015 (élec­tion de Syriza) et refer­mée le 16 juillet avec la signa­ture à l’arraché du bai­lout24Littéralement : ren­flouer. Dans le cas pré­sent : déci­sion poli­tique ayant conduit à remettre les banques grecques à flots, mais au prix d’un code de conduite aus­té­ri­taire. aura été pour le moins haute en cou­leur — et faite de dis­cours, de com­por­te­ments, de réac­tions qui per­mettent d’illustrer notre pro­pos. Cette crise aura mis en émoi le per­son­nel média­ti­co-poli­tique au point qu’au cours des der­niers mois de négo­cia­tions, il fut dif­fi­cile de savoir si nous, lec­teurs et spec­ta­teurs, devions louer ou craindre Tsípras. Au ter­mi­nus des affron­te­ments ins­ti­tu­tion­nels entre l’Europe et la Grèce, ce sont sans doute les mots de Laurent Joffrin (direc­teur de la rédac­tion de Libération) qui résu­mèrent le mieux l’état d’esprit de ses congé­nères édi­to­crates : un sen­ti­ment de sou­la­ge­ment. Parlant de la signa­ture de l’accord, Joffrin salua le cou­rage de celui qui aurait fini par lui don­ner rai­son : Alexis Tsípras, « homme d’État res­pon­sable qui fait la part du feu au nom de l’intérêt natio­nal ». D’autres, moins cen­tristes, auront à cœur de par­ler de « coup d’État finan­cier », voire de « capi­tu­la­tion ».

Illustration : Richard Vergez

Le cou­rage est ici lié à une posi­tion « res­pon­sable » — pour­tant, ce terme a été peu enten­du après l’annonce du pré­cé­dent réfé­ren­dum : le gou­ver­ne­ment grec a, au contraire, été qua­li­fié de tout, sauf de « cou­ra­geux » ou de « res­pon­sable ». Dans le même ordre d’idée, le cou­rage de négo­cier face à une euro­zone hos­tile ne fut jamais mis en avant dans la presse mains­tream, quand bien même l’état du rap­port de force était objec­ti­ve­ment décrit. Encore une fois, le cou­rage ne s’applique que lorsqu’il s’agit d’anticiper une déci­sion inévi­table, sur­tout si l’on sait qu’elle cau­se­ra, par euphé­mi­sa­tion, quelques désa­gré­ments à la popu­la­tion. Même son de cloche « res­pon­sable » du côté de François Hollande — à la manœuvre durant le der­nier round, véri­table faci­li­ta­teur entre acteurs alle­mands et grecs —, qui salua « le choix cou­ra­geux » de Tsípras : « Il a été élu sur un pro­gramme très à gauche et se retrouve à por­ter des réformes très dif­fi­ciles, il a été cou­ra­geux. » À la vio­lence bru­tale des ins­ti­tu­tions euro­péennes — for­melles et infor­melles —, le pré­sident fran­çais joua une par­ti­tion plus feu­trée, arri­vant d’autant mieux à faire ava­ler les cou­leuvres qu’elles furent épaisses25Comme le rap­porte Médiapart, François Hollande réitère cet appel au cou­rage dans son livre Les Leçons du pou­voir (2018). Le jour­nal en ligne nous apprend que l’an­cien pré­sident se voit comme celui « qui a aidé Alexis Tsípras à ava­ler cou­ra­geu­se­ment la pilule du plan de sau­ve­tage de la Troïka. ».

« En un paral­lèle trou­blant avec le cou­rage chré­tien, la Grèce — intrin­sè­que­ment, voire presque congé­ni­ta­le­ment fau­tive — se devait d’expier ses péchés. »

Avec l’optimisme qui le carac­té­rise, Pierre Laurent, secré­taire natio­nal du Parti com­mu­niste fran­çais, mit éga­le­ment en avant la bra­voure du diri­geant grec, sem­blant prendre la signa­ture d’un accord comme étant de fac­to une bonne nou­velle : « Si un accord est signé, c’est grâce au cou­rage d’Alexis Tsípras. » Étrange for­mule, qui ren­ver­sait les rôles des acteurs en dési­gnant ce der­nier comme meneur de négo­cia­tions — sa posi­tion de fai­blesse était pour­tant avé­rée, au len­de­main de son revi­re­ment post réfé­ren­dum. Nigel Farage (UKIP), néo­con­ser­va­teur anglais et chantre du Grexit, usa éga­le­ment du terme, sur le mode de l’interpellation : « M. Tsípras, si vous en avez le cou­rage, vous devriez sor­tir le peuple grec de la zone euro, la tête haute. » Et l’on n’oubliera pas de men­tion­ner Guy Verhofstadt, pré­sident du groupe ALDE (libé­ral) au Parlement euro­péen, qui, dans une inter­ven­tion à la gran­di­lo­quence presque gênante, implo­rait lit­té­ra­le­ment Tsípras de mener à bien toutes les réformes pro­mises… Sans émettre le moindre juge­ment à l’égard de ces réformes, l’eurodéputé libé­ral exi­geait du Premier ministre grec un cou­rage poli­tique hors-sol, fai­sant fi du temps poli­tique déli­bé­ra­tif et exé­cu­tif, consi­dé­rant de fait Tsípras comme un auto­crate omni­scient. Du côté de l’Eurogroupe, on relè­ve­ra éga­le­ment une décla­ra­tion du Premier ministre slo­vaque, saluant le plan cou­ra­geux du ministre alle­mand des Finances, Wolfgang Schaüble, consis­tant à exclure la Grèce de l’eurozone pour une période de cinq ans26Gabriele Steinhauser, « Schäuble’s Timeout Plan for Greece Was ‘Courageous,’ Says Slovak Minister », The Wall Street Journal’s Brussels blog, 15 juillet 2015.. Mais de quel cou­rage parle-t-on ? Du cou­rage d’un homme poli­tique qui, sans même tenir compte de ses erre­ments et de ses erreurs stra­té­giques, aura été contraint d’accepter un accord qua­li­fié d’« indigne », « scan­da­leux » et « désas­treux » par des figures intel­lec­tuelles aus­si peu révo­lu­tion­naires que Jürgen Habermas, Paul Krugman et Joseph Stiglitz. Autant dire que l’on dépasse le strict point de vue éco­no­mique pour appré­hen­der des ques­tions à valeur his­to­rique, où l’impression d’assister à un saut qua­li­ta­tif dans le dérou­le­ment des évé­ne­ments est sus­cep­tible de lais­ser une trace qui, on le sait, pour­ra pro­vo­quer le retour du stig­mate. Une telle déva­lo­ri­sa­tion peut être la source d’un res­sen­ti­ment aux consé­quences dif­fi­ci­le­ment pré­vi­sibles. Ainsi va l’Europe et ses rêves de concorde.

À la domi­na­tion poli­tique qu’impliqua la signa­ture de l’accord mémo­ran­daire, la rhé­to­rique du cou­rage se révé­la être une humi­lia­tion. En un paral­lèle trou­blant avec le cou­rage chré­tien, la Grèce — intrin­sè­que­ment, voire presque congé­ni­ta­le­ment fau­tive — se devait d’expier ses péchés. Et de « l’examen intime de l’âme » ne pou­vait res­sor­tir que la source du mal : « La morale chré­tienne a enga­gé une éthique de l’humilité consi­dé­rant l’homme comme un pécheur ayant à en prendre conscience pour com­battre plus effi­ca­ce­ment et plus luci­de­ment le mal qui l’habite27Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, op.cit., p. 100.. » Bien que conscient des limites des com­pa­rai­sons ana­chro­niques, l’on ne trou­ve­ra pas de des­crip­tion plus juste de la visée poli­tique, voire idéo­lo­gique, de l’Eurogroupe à l’encontre de la Grèce que ce com­men­taire décri­vant le rap­pel à l’humilité de l’homme pécheur dans les Confessions de saint Augustin : « La poigne du sei­gneur main­tient ferme le pécheur, le nez sur l’immondice, comme la truffe du chien sur l’excrément cou­pable, encore un peu, qu’il lui devienne odieux et qu’il ne recom­men­ce­ra plus28Ibid. p.102.. »

Illustration : Richard Vergez

Ce à quoi nous aurons à nou­veau droit, c’est à l’indigence des réponses appor­tées. Car ce qui se décide dans les cénacles feu­trés des ins­ti­tu­tions euro­péennes se réper­cute sur toute une popu­la­tion. Le cou­rage dont aurait fait preuve le Premier ministre grec en capi­tu­lant ne peut se lire dans l’abstrait des articles de presse ou des com­men­taires poli­tiques, où la pré­ser­va­tion de quelques fétiches — tel que l’euro ou la dette — compte plus que le sort de la popu­la­tion. Le « dire vrai », si sou­vent mis en avant par les réfor­mistes (« Il faut avoir le cou­rage de dire la véri­té aux Français. ») est une ins­tru­men­ta­li­sa­tion à voca­tion péda­go­gique de la volon­té et de la néces­si­té. Il faut vou­loir un chan­ge­ment inévi­table, dou­lou­reux mais néces­saire. Le cou­rage de dire vrai, la fran­chise, la par­rê­sia29« Il y a ce que Foucault appelle le pacte par­re­sias­tique : la par­rê­sia montre le cou­rage d’un indi­vi­du qui se lie à une véri­té à laquelle il croit en disant cette véri­té envers et contre tout, et celui à qui elle est adres­sée doit en retour mon­trer de la gran­deur d’âme en accep­tant cette véri­té dif­fi­cile à entendre parce qu’elle est sans com­pro­mis et sans flat­te­rie. » Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, op.cit., p. 76., furent ins­tru­men­ta­li­sés, enfer­mant le débat dans — au mieux — les déra­pages bud­gé­taires de la Grèce, et — au pire — dans le sup­po­sé pen­chant insa­tiable, voire géné­tique, du Grec pour la fraude, le vol et le far­niente. Une autre véri­té, c’est ce qui résulte réel­le­ment de ce cou­rage, c’est-à-dire la pour­suite d’une aus­té­ri­té ayant déjà démon­tré son carac­tère des­truc­teur. Le prin­cipe de res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive prend l’ascendant sur le carac­tère — théo­ri­sé par Hannah Arendt — fon­da­men­ta­le­ment impré­dic­tible d’une action. Celle-ci pre­nant dès lors place dans le creu­set des actions pas­sées, les rela­tions de cause à effet peuvent être iden­ti­fiées. Les consé­quences de ce cou­rage, pré­sen­tées dans leur réa­li­té crue, sans misé­ra­bi­lisme, rendent toutes mani­fes­ta­tions de conten­te­ment par­ti­cu­liè­re­ment dépla­cées. Parlons cru : l’austérité tue. Les lau­da­teurs du cou­rage dont aurait fait preuve Tsípras sont donc à ran­ger du côté des incons­cients et des bour­reaux. L’austérité tue, et sou­vent en silence. Nous ren­voyons le lec­teur à une étude du jour­nal médi­cal bri­tan­nique The Lancet, disant en résu­mé ceci : les consé­quences sani­taires des poli­tiques aus­té­ri­taires sont dra­ma­tiques. Épidémies, réap­pa­ri­tions de mala­dies comme la mala­ria ou la dengue, dépres­sions, suicides30Marina Karanikolos, Philipa Mladovsky, Jonathan Cylus, Sarah Thomson, Sanjay Basu, David Stuckler, Johan P. Mackenbach, Martin McKee, « Financial cri­sis, aus­te­ri­ty, and health in Europe », The Lancet, vol. 381, 13 avril 2013, pp. 1323–1331. Citons éga­le­ment : David Stuckler et Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Épidémies, dépres­sions, sui­cides : l’économie inhu­maine, Éditions Autrement, 2014. Karen McVeigh, « Austerity a fac­tor in rising sui­cide rate among UK men-stu­dy », The Guardian, 12 novembre 2015..

« Les consé­quences de ce cou­rage, pré­sen­tées dans leur réa­li­té crue, sans misé­ra­bi­lisme, rendent toutes mani­fes­ta­tions de conten­te­ment par­ti­cu­liè­re­ment dépla­cées. Parlons cru : l’austérité tue. »

Il est inté­res­sant de noter, avec un recul qui oblige au bilan, que nous — un très large « nous », d’ailleurs — avons pro­je­té, en soli­da­ri­té tant poli­tique que morale, du cou­rage sur Tsípras, sur Varoufákis, tant les rai­sons d’espérer s’étaient faites rares ces der­nières années. Mais cet élan fut pris en étau entre pas­sion poli­tique (sur­tout) et rai­son ana­ly­tique (un peu moins). Refroidis par les conces­sions suc­ces­sives, enhar­dis par un réfé­ren­dum mais tou­jours pro­por­tion­nels aux épreuves que durent subir les res­pon­sables grecs, nos encou­ra­ge­ments témoi­gnaient autant d’un besoin de construc­tion de figures héroïques que de notre volon­té de faire front, face aux attaques des tenants de l’ordre éco­no­mique euro­péen. Les mois et les années ont pas­sé ; désor­mais, Tsípras, bien d’avoir modi­fié les rap­ports de force, use de cette même ter­mi­no­lo­gie : le « cou­rage poli­tique » ayant consis­té à ne pas « pré­ci­pi­ter la Grèce dans l’inconnu » et à « assum[er] les res­pon­sa­bi­li­tés ». Une nou­velle incar­na­tion du dis­cré­dit de la parole poli­tique.

Ne renoncer à rien

Pour par­ler des luttes sociales, le champ lexi­cal média­tique mobi­lise lar­ge­ment la notion d’endurance : « la contes­ta­tion s’essouffle », « le mou­ve­ment perd en inten­si­té », etc. C’est d’ailleurs bien sou­vent le cas. L’économiste Frédéric Lordon fait remar­quer que le pou­voir — syno­nyme de notre dépos­ses­sion poli­tique — nous fatigue. « Car la sor­tie de la pas­si­vi­té réclame son sup­plé­ment d’énergie. Et les pra­tiques de la réap­pro­pria­tion ne com­mencent qu’après les huit heures de la vie pro­fes­sion­nelle — effet pra­tique, extrê­me­ment pro­saïque et concret, mais écra­sant, de la divi­sion du tra­vail poli­tique31Frédéric Lordon, Imperium — Structure et affect des corps poli­tiques, Éditions La Fabrique, 2015, p. 198.. » Un encou­ra­ge­ment à la cri­tique, trop appuyé, mal contex­tua­li­sé, a peu de chances d’aboutir. Les démo­cra­ties capi­ta­listes ont sépa­ré jusqu’à l’absurde gou­ver­nants et gou­ver­nés. Et si l’autonomie qua­si autis­tique des pre­miers est bien docu­men­tée par la gauche cri­tique, il est moins dit des seconds qu’ils risquent la cata­to­nie poli­tique suite aux réflexions en vase clos et aux impé­ra­tifs idéo­lo­giques qui en découlent32Ce qui est visé ici, ce sont par exemple les inci­ta­tions impé­rieuses à la cri­tique ou au débat, qui, aus­si per­ti­nentes soient-elles, peuvent venir ren­for­cer un para­doxe : répondre à la néces­si­té d’être cri­tique tout en res­tant sou­mis (même peu, voire en y trou­vant quelque agréable confort) à l’ordre domi­nant — vivre dans une grotte : seule échap­pa­toire à ce para­doxe.. Reste à se consti­tuer un arse­nal éman­ci­pa­teur qui ne conduise pas à la frus­tra­tion, celle de l’impuissance indi­vi­duelle, et soit en mesure de for­ger une conscience et une pra­tique col­lec­tives — à cha­cun selon ses capa­ci­tés d’action — pas­sant par le refus de la logique de l’injonction au cou­rage. Pour mieux se réap­pro­prier un cou­rage pro­pre­ment poli­tique, et non plus nor­ma­tif et réac­tion­naire. Un cou­rage intime et quo­ti­dien, poli­tique sans être poli­ti­cien, consti­tu­tif d’une com­mu­nau­té plus ou moins ima­gi­naire : une car­to­gra­phie men­tale de la lutte et de la résis­tance que cha­cun se construit au contact du col­lec­tif, sui­vant ses propres com­plexions33« La com­plexion entend sai­sir dans sa com­plexi­té l’entrelacs des déter­mi­na­tions phy­siques et men­tales qui font l’originalité d’une vie sin­gu­lière. La com­plexion repré­sente ain­si l’incorporation d’un nœud de dis­po­si­tions façon­né par l’histoire indi­vi­duelle. », dans Nicolas Martin-Breteau, « D’une classe à l’autre ». À pro­pos de : Chantal Jaquet, « Les Transclasses, ou la non-repro­duc­tion », La Vie des idées, 26 décembre 2014., afin de réin­ves­tir les pos­sibles laté­raux — autre­ment dit, d’ouvrir des alter­na­tives contra­dic­toires et déso­béis­santes.

Illustration : Richard Vergez


REBONDS

☰ Lire notre article : « L’émancipation comme pro­jet poli­tique », par Julien Chanet, novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Yanis Varoufakis : « Que vou­lons-nous faire de l’Europe ? », sep­tembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Stathis Kouvélakis : « Le non n’est pas vain­cu, nous conti­nuons », juillet 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Cédric Durand : « Les peuples, contres les bureau­crates et l’ordre euro­péen », juillet 2015
☰ Lire notre article « Grèce — L’Europe agit comme si elle était en guerre contre les Grecs », Gwenaël Breës, juillet 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Joëlle Fontaine : « Difficile pour la Grèce d’être sou­ve­raine suite aux menaces de l’Union euro­péenne », février 2015

NOTES   [ + ]

1.Désigne des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels et bureau­cra­tiques qui, sur base d’un pou­voir ration­nel-légal, repro­duisent ou mettent en œuvre les condi­tions et struc­tures sociales favo­rables à la repro­duc­tion du capi­tal. Sa forme contem­po­raine, le néo­li­bé­ra­lisme, peut être enten­due comme tota­li­taire dans sa visée nor­ma­li­sa­trice, mais non-tota­li­sante dans sa pra­tique, dans le sens où des espaces de com­pro­mis et d’insoumission coexistent. Les « poli­tiques du capi­tal », pas­sant notam­ment par la puis­sance de l’État, sont la consé­quence de cette subor­di­na­tion incom­plète aux rap­ports sociaux de pro­duc­tion du capi­ta­lisme — et un de leurs objec­tifs est la recherche d’évitement de la sédi­tion, c’est-à-dire pro­mou­vant des poli­tiques de ras­sem­ble­ment mais sous l’onction capi­ta­liste. L’injonction au cou­rage y par­ti­cipe.
2.Voir le tra­vail de l’association de défense des droits et liber­tés des citoyens, sur Internet, la Quadrature du Net, four­nis­sant un recen­se­ment des pos­sibles abus liés à l’état d’urgence en France, après les atten­tats de Paris (2015).
3.Éric Chauvier, Les Mots sans les choses, Éditions Allia, 2014.
4.Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capi­ta­lisme, Gallimard, 2011, pp. 44–45.
5.« […] la vio­lence séman­tique, opé­rée dans la tex­ture du lan­gage afin d’en fixer les usages et d’en sta­bi­li­ser les réfé­rences, n’est pas suf­fi­sante pour réa­li­ser la confor­ma­tion des conduites, en sorte qu’il faut tou­jours, ou presque, l’associer à une vio­lence phy­sique ou, au moins, à sa menace, pour sta­bi­li­ser les inter­pré­ta­tions et, par là, éloi­gner le risque de dis­pute ouverte. » Luc Boltanski et Ève Chiapello, ibid., p. 144.
6.Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, Du Courage — Une his­toire phi­lo­so­phique, Encre Marine, 2010.
7.Ibid., p. 13.
8.« […] soit un modèle concep­tuel sur­plom­bant pla­qué sur le vécu de cha­cun au point de rendre celui-ci inex­pri­mable. » Éric Chauvier, op.cit., p.25.
9.Luc Boltanski et Ève Chiapello, op.cit., p. 72.
10. « Concernant la France, la ren­gaine est connue : notre pays souf­fri­rait d’un défi­cit de com­pé­ti­ti­vi­té dû à un coût du tra­vail trop éle­vé. Les pertes de parts de mar­ché et la com­pa­rai­son avec l’Allemagne sont évo­quées pour jus­ti­fier ce diag­nos­tic, le patro­nat prô­nant un « choc de com­pé­ti­ti­vi­té » basé sur un allè­ge­ment mas­sif des coti­sa­tions sociales. » dans Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Norbert Holcblat Michel Husson, Pierre Khalfa, Jacques Rigaudiat, Stéphanie Reillet, En finir avec la com­pé­ti­ti­vi­té, Attac, Fondation Copernic, octobre 2012.
11.Aude Lorriaux, « La leçon de morale de Stéphane Le Foll à une femme au RSA, sym­bole de la décon­nexion des poli­tiques », Slate.fr, 14 décembre 2015.
12.Cynthia Fleury, La Fin du cou­rage : la recon­quête d’une ver­tu démo­cra­tique, Le Livre de poche, 2011.
13.Connu sur l’acronyme TINA, pour « There Is No Alternative », attri­bué à la Première ministre conser­va­trice du Royaume-Uni (1979–1990), signi­fiant qu’« il n’y a pas d’alternative » à l’économie de mar­ché, à la mon­dia­li­sa­tion et au capi­ta­lisme.
14.Pierre Bourdieu, Raisons pra­tiques. Sur la théo­rie de l’action, Éditions Points, 1996, p. 103.
15.Patrick Artinian, « Nationale 43 : sur la route du FN à 50 % (et plus) », Mediapart, 12 décembre 2015 et « Marine… qu’est-ce qu’on risque à l’essayer ? : Paroles de néo­le­pé­nistes », L’Obs, 4 décembre 2015.
16.Entre autres : Gérard Mauger, Repères pour résis­ter à l’idéologie domi­nante, Édition du Croquant, 2013 ; Alain Bihr, La nov­langue néo­li­bé­rale : la rhé­to­rique du féti­chisme capi­ta­liste, Les Éditions Page deux, 2007 ; Mateo Alaluf, Contre la pen­sée molle — Dictionnaire du prêt-à-pen­ser, Édition Couleur livre, 2014 ; Pascal Durand, Les nou­veaux mots du pou­voir. Abécédaire cri­tique, Aden Éditions, 2007 ; Éric Hazan, LQR, la pro­pa­gande du quo­ti­dien, Raison d’agir, 2010 ; Thierry Guilbert, L’« évi­dence » du dis­cours néo­li­bé­ral. Analyse dans la presse écrite, Édition du Croquant, 2011.
17.Luc Boltanski, op.cit., p. 151.
18. Le Courage de réfor­mer (Claude Bébéar, 2002) et Le Courage du bon sens (Michel Godet, 2009
19.Grégoire Chapuis, Jade Dousselin, Jérémy Pinto, « Le cou­rage de la réforme », Le Huffington Post, 1 octobre 2014.
20.Michel Soudaix, « Bruno Le Roux ou l’art d’être du côté du manche », Politis, 9 mai 2015.
21.Jérome Latta, « Emmanuel Macron en fla­grant délit d’apologie du that­ché­risme », Regards, 25 mars 2015.
22.Cité par Christian Salmon, La céré­mo­nie can­ni­bale. De la per­for­mance poli­tique, Pluriel, 2014. p. 96.
23.Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La pro­duc­tion de l’idéologie domi­nante », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 2, n° 2–3, juin 1976, 3–73.
24.Littéralement : ren­flouer. Dans le cas pré­sent : déci­sion poli­tique ayant conduit à remettre les banques grecques à flots, mais au prix d’un code de conduite aus­té­ri­taire.
25.Comme le rap­porte Médiapart, François Hollande réitère cet appel au cou­rage dans son livre Les Leçons du pou­voir (2018). Le jour­nal en ligne nous apprend que l’an­cien pré­sident se voit comme celui « qui a aidé Alexis Tsípras à ava­ler cou­ra­geu­se­ment la pilule du plan de sau­ve­tage de la Troïka. »
26.Gabriele Steinhauser, « Schäuble’s Timeout Plan for Greece Was ‘Courageous,’ Says Slovak Minister », The Wall Street Journal’s Brussels blog, 15 juillet 2015.
27.Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, op.cit., p. 100.
28.Ibid. p.102.
29.« Il y a ce que Foucault appelle le pacte par­re­sias­tique : la par­rê­sia montre le cou­rage d’un indi­vi­du qui se lie à une véri­té à laquelle il croit en disant cette véri­té envers et contre tout, et celui à qui elle est adres­sée doit en retour mon­trer de la gran­deur d’âme en accep­tant cette véri­té dif­fi­cile à entendre parce qu’elle est sans com­pro­mis et sans flat­te­rie. » Thomas Berns, Laurence Blesin, Gaëlle Jeanmart, op.cit., p. 76.
30.Marina Karanikolos, Philipa Mladovsky, Jonathan Cylus, Sarah Thomson, Sanjay Basu, David Stuckler, Johan P. Mackenbach, Martin McKee, « Financial cri­sis, aus­te­ri­ty, and health in Europe », The Lancet, vol. 381, 13 avril 2013, pp. 1323–1331. Citons éga­le­ment : David Stuckler et Sanjay Basu, Quand l’austérité tue. Épidémies, dépres­sions, sui­cides : l’économie inhu­maine, Éditions Autrement, 2014. Karen McVeigh, « Austerity a fac­tor in rising sui­cide rate among UK men-stu­dy », The Guardian, 12 novembre 2015.
31.Frédéric Lordon, Imperium — Structure et affect des corps poli­tiques, Éditions La Fabrique, 2015, p. 198.
32.Ce qui est visé ici, ce sont par exemple les inci­ta­tions impé­rieuses à la cri­tique ou au débat, qui, aus­si per­ti­nentes soient-elles, peuvent venir ren­for­cer un para­doxe : répondre à la néces­si­té d’être cri­tique tout en res­tant sou­mis (même peu, voire en y trou­vant quelque agréable confort) à l’ordre domi­nant — vivre dans une grotte : seule échap­pa­toire à ce para­doxe.
33.« La com­plexion entend sai­sir dans sa com­plexi­té l’entrelacs des déter­mi­na­tions phy­siques et men­tales qui font l’originalité d’une vie sin­gu­lière. La com­plexion repré­sente ain­si l’incorporation d’un nœud de dis­po­si­tions façon­né par l’histoire indi­vi­duelle. », dans Nicolas Martin-Breteau, « D’une classe à l’autre ». À pro­pos de : Chantal Jaquet, « Les Transclasses, ou la non-repro­duc­tion », La Vie des idées, 26 décembre 2014.
Julien Chanet
Julien Chanet

Né en 1985. Il vit à Bruxelles. Assume les paradoxes et dissonances entre un anticapitalisme réformateur et une révolte social-démocrate.

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