Jean Michel Morel : « La révolution est-elle soluble dans des accords provisoires ? »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Nous allons très bien­tôt pas­ser à l’ac­tion pour neu­tra­li­ser les groupes ter­ro­ristes en Syrie », lan­çait Erdoğan le 8 jan­vier 2019, sur fond de retrait pro­gres­sif des 2 000 sol­dats états-uniens déployés dans le pays gou­ver­né par Bachar al-Assad. Le pou­voir turc ciblait là les révo­lu­tion­naires, majo­ri­tai­re­ment kurdes, de la Fédération démo­cra­tique de la Syrie du Nord/Rojava — dont il occupe l’un des prin­ci­paux can­tons, depuis 10 mois, aux côtés de com­bat­tants isla­mistes issus de l’Armée syrienne libre. Les cadres de la révo­lu­tion négo­cient dès lors l’ap­pui mili­taire du régime de Damas, en dépit de la répres­sion dont les démo­crates syriens, kurdes com­pris, ont été de longue date l’ob­jet. Avec son roman Retour à Kobâné, Jean Michel Morel, écri­vain et col­la­bo­ra­teur au jour­nal Orient XXI, nous embarque dans un thril­ler géo­po­li­tique ayant pour point de départ l’une des cel­lules de la pri­son de Villepinte. Le lec­teur s’at­tache aux des­tins bien­tôt liés des per­son­nages prin­ci­paux, Erwan Badrakhan — membre du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) — et Leyland Woodrow Baxter — pro­fes­seur amé­ri­cain dans le Montana, empri­son­né en France pour une his­toire de drogue. Fiction, actua­li­té et Histoire s’en­tre­croisent alors…


Le per­son­nage prin­ci­pal de votre livre, Erwan Badrakhan, est un Kurde empri­son­né en France. Depuis sa cel­lule de la pri­son de Villepinte, il ne peut assis­ter qu’en spec­ta­teur aux évé­ne­ments qui se déroulent au Rojava. Fiction ou œuvre historique ?

Fiction, bien sûr. Mais contexte his­to­rique cer­tain. Erwan est en pri­son pour avoir été mêlé à un échange de coups de feu avec des agents des ser­vices secrets turcs — le MIT — opé­rant en France. L’assassinat des trois mili­tantes du Parti des tra­vailleurs du Kurdistan, Fidan Doğan, Sakine Cansiz et Leyla Söylemez, dans la nuit du 9 au 10 jan­vier 2013 à Paris, montre que le MIT n’hésite pas à agir en dehors de la Turquie. Et à agir violemment…

Dans sa cel­lule, Badrakhan a ran­gé sur une éta­gère, aux côtés de L’Espoir de Malraux et des œuvres de Camus, Dumas ou Simenon, un ouvrage de Murray Bookchin. Est-ce le signe que l’essayiste amé­ri­cain, dis­pa­ru en 2006, a influen­cé toute une géné­ra­tion, au Kurdistan et ailleurs ?

« Construire une Syrie démo­cra­tique dans laquelle les Kurdes délé­gue­ront à l’État des pou­voirs réga­liens mais gére­ront de façon auto­nome ce territoire. »

Les réflexions théo­riques de Bookchin, pas­sé par le mar­xisme pur et dur (et sou­vent réi­fié), l’ont conduit à envi­sa­ger l’émancipation poli­tique et sociale ain­si que le com­bat éco­lo­gique de façon plus liber­taire, en délais­sant le dog­ma­tisme sté­rile. Erwan, qui est un cadre du PKK, un homme de la matu­ri­té, s’est frot­té à cette pen­sée qui fait pri­mer l’organisation « nucléaire » et hori­zon­tale de la socié­té sur toute orga­ni­sa­tion ver­ti­cale. Ce « confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique » implique de se déga­ger, en par­ti­cu­lier, du sys­tème cla­nique et du patriar­cat. Deux constantes des socié­tés moyen-orien­tales — mais pas que, évi­dem­ment — que les Kurdes pro­gres­sistes, sui­vant les traces d’Öcalan, le lea­der du PKK embas­tillé depuis 18 ans sur l’île-prison d’Imrali, s’efforcent d’abolir. En par­ti­cu­lier parce qu’ils sont convain­cus que la sup­pres­sion de l’aliénation capi­ta­liste pour les humains passe d’abord par la pleine liber­té don­née aux femmes, pre­mières vic­times de ces formes archaïques d’organisation de la socié­té et de domi­na­tion de ses membres. Mais, comme vous y faites allu­sion, Erwan sait aus­si appré­cier l’écriture roma­nesque de Simenon. Ou celle d’Alexandre Dumas. Un mili­tant n’est pas qu’un bloc de pen­sées théo­riques tou­jours prêt à les déver­ser sur le moindre audi­teur : Erwan est un indi­vi­du dans lequel des émo­tions artis­tiques ont trou­vé leur espace d’épanouissement, qui n’est indif­fé­rent ni à la beau­té des choses, ni aux joies de l’amour.

Vous évo­quez clai­re­ment dans votre ouvrage le chan­ge­ment de stra­té­gie mené par le PKK et Öcalan : une bifur­ca­tion idéo­lo­gique inévi­table pour pro­té­ger une popu­la­tion meur­trie par des années de guerre ?

Öcalan a potas­sé Bookchin et, bien que les deux hommes ne se soient jamais ren­con­trés, une grande conni­vence s’est éta­blie entre eux via une cor­res­pon­dance épis­to­laire. Les « fon­da­men­taux » d’Öcalan, ex-mar­xiste radi­cal, ont bou­gé. Dès lors, la ques­tion de l’indépendance du Kurdistan turc et, plus encore, l’utopie d’un grand Kurdistan ras­sem­blant sa com­po­sante turque, syrienne, ira­nienne et ira­kienne ont été aban­don­nées. Öcalan ne vou­lait pas sub­sti­tuer aux natio­na­lismes sou­vent bel­li­queux, xéno­phobes et mor­ti­fères de ces pays un natio­na­lisme kurde tout aus­si arc-bou­té sur une iden­ti­té plus ou moins magni­fiée, condui­sant à d’inévitables dérives dans ses rap­ports aux popu­la­tions non-kurdes. Selon lui, la ques­tion kurde est deve­nue plu­rielle et doit se trai­ter dans cha­cun des quatre États par des pro­ces­sus de conci­lia­tion et de recon­nais­sance de sa spé­ci­fi­ci­té. C’est tout le pro­jet du Parti de l’union démo­cra­tique (PYD) au Rojava. Construire une Syrie démo­cra­tique dans laquelle les Kurdes délé­gue­ront à l’État des pou­voirs réga­liens (la défense natio­nale, en par­ti­cu­lier) mais gére­ront de façon auto­nome ce ter­ri­toire — qui n’est pas un confet­ti puisqu’il est grand comme la Belgique. De plus, la guerre de gué­rilla ne peut s’éterniser au risque soit de se déli­ter, soit que les « mili­taires » prennent le pas sur les « poli­tiques ». L’armée turque est la deuxième armée de l’OTAN, c’est dire sa capa­ci­té mili­taire. Quant à la nomenk­la­tu­ra turque mili­taire ou civile, on peut consi­dé­rer, au vu de l’Histoire, qu’elle a le goût du sang. Il faut donc s’en sou­ve­nir avant de se lan­cer dans un conflit armé. Les 40 000 morts de ce qu’il faut bien appe­ler une action d’éradication eth­nique dans le Bakûr, le Kurdistan turc, sont essen­tiel­le­ment des civils. Pas seule­ment des com­bat­tants — même si ceux-ci ont payé un lourd tri­but dans les affron­te­ments avec l’armée. C’est en pesant tous ces élé­ments qu’Öcalan s’est achar­né à recher­cher une trêve puis la paix. Dans le roman, Erwan montre que l’on n’est pas pas­sé loin de la réus­site de cette stra­té­gie. Si elle a échoué, la res­pon­sa­bi­li­té en revient à Erdoğan, pas au PKK.

Manbidj, avril 2018 : cours à la Maison des femmes (© Yann Renoult)

Vous évo­quez la volon­té conci­lia­trice et démo­cra­tique du PYD. L’essayiste liber­taire Pierre Bance pointe pour sa part le « pou­voir hégé­mo­nique » de ce par­ti. Comment main­te­nir un dis­cours ouvert à la nuance ?

Dans son ouvrage Un autre futur pour le Kurdistan — Municipalisme liber­taire et confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique, Pierre Bance met en pers­pec­tive le pro­jet et la réa­li­té d’aujourd’hui. Il décor­tique les ambi­tions du PYD et de ses alliés et n’hésite pas à poin­ter les apo­ries théo­riques et donc, à ce jour, pra­tiques de leur dis­cours. Le tout sans oublier la sin­gu­la­ri­té du contexte et sans remettre en cause leur volon­té sin­cère de trans­for­ma­tion de la socié­té. Il nous appelle à être vigi­lant sur d’éventuelles dérives mais jamais ses pro­pos ne visent à décon­si­dé­rer l’existant au point de tom­ber dans ce qu’il dénonce lorsqu’il écrit : « La pire des choses serait une adhé­sion les yeux fer­més au cré­dit du roman­tisme révo­lu­tion­naire ou son pen­dant, un rejet sans appel au nom de la pure­té anar­chiste. » Au Rojava, dans les cir­cons­tances actuelles, la seule force orga­ni­sée et effi­cace, c’est effec­ti­ve­ment le PYD. Efficace poli­ti­que­ment — des avan­cées sub­stan­tielles ont eu lieu dans dif­fé­rents domaines comme les droits des femmes ou la jus­tice, les assem­blées qui, quelque soit leur niveau, sont for­cé­ment diri­gées par un homme et une femme mais aus­si par un·e Kurde et un·e Arabe (ou un·e Turkmène), etc. Le PYD s’est mon­tré aus­si effi­cace mili­tai­re­ment. Qui a orga­ni­sé et fédé­ré Kurdes et Arabes (dans un rap­port 40/60, c’est à sou­li­gner) pour créer les Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS), sinon lui ?

« La guerre est tout sauf un état de grâce dans lequel l’évaluation des com­por­te­ments pour­raient se faire tou­jours et uni­que­ment à l’aune des cri­tères d’une vie civile sereine. »

Je ne crois pas pos­sible d’évaluer la situa­tion au Rojava en éva­cuant cette ques­tion essen­tielle : il s’agit d’une contrée en guerre. La guerre n’excuse pas tout — et cer­tai­ne­ment pas les débor­de­ments d’autoritarisme encore moins l’arbitraire ou la cruau­té — mais elle oblige à ne pas se trom­per dans ses juge­ments. Dans la colonne Durruti, par­mi les troupes d’Emiliano Zapata ou encore dans les rangs de la Makhnovchtchina de Nestor Makhno en lutte contre les Blancs1, la dis­ci­pline n’était pas une option. Elle était une néces­si­té. Un impé­ra­tif caté­go­rique, pour paro­dier Kant. La guerre est tout sauf un état de grâce dans lequel l’évaluation des com­por­te­ments des indi­vi­dus pour­raient se faire tou­jours et uni­que­ment à l’aune des cri­tères d’une vie civile sereine. Hier et encore aujourd’hui face à Daech, il y a quelques mois à Afrin face aux mer­ce­naires de la Turquie (les jiha­distes recy­clés et les éga­rés de l’Armée syrienne libre), demain cer­tai­ne­ment face à la sol­da­tesque turque, les Kurdes des Unités de pro­tec­tion du peuple (YPG) et des Unités de pro­tec­tion de la femme (YPJ) ne se sont pas bat­tus, ne se battent pas et ne se bat­tront pas seule­ment pour vaincre mais pour sur­vivre au risque d’une ten­ta­tive géno­ci­daire — dans ce domaine, de ce dont les Turcs sont capables, les Arméniens s’en souviennent.

Kobâné est deve­nue un sym­bole pour les Kurdes du monde entier… Cela explique le titre de votre roman ?

Kobâné n’est pas seule­ment une ville emblé­ma­tique pour les Kurdes, quelle que soit leur natio­na­li­té, mais elle l’est ou du moins devrait l’être pour tous les démo­crates, pour tous les pro­gres­sistes, pour tous ceux qui se réclament des chan­ge­ments révo­lu­tion­naires et, plus lar­ge­ment, pour tous ceux qui ont en hor­reur le fas­cisme — quelle qu’en soit la cou­leur. Kobâné est la Stalingrad des Kurdes. C’est là, pour citer Victor Hugo, que « l’espoir chan­gea de camp, que le com­bat chan­gea d’âme ». C’est à par­tir de cette vic­toire obte­nue dans le sang et les larmes pour les cama­rades tombé·e·s que le monde a com­pris que Daech n’était pas invin­cible. Il faut se sou­ve­nir qu’avant Kobâné, un géné­ral amé­ri­cain par­lait d’une « guerre de 30 ans » contre Daech. C’est grâce à la résis­tance des YPG et des YPJ — for­mées, sou­te­nues et enca­drées par des offi­ciers du PKK — que les États-Unis et la Russie ont pris conscience que, dos au mur mais com­ba­tifs comme jamais, ces Kurdes-là ne lais­se­raient pas les jiha­distes être maîtres de leur des­tin. Dans le roman, Erwan qui a dû suivre la bataille à la radio n’entend pas suivre les autres — car il y en a eu beau­coup d’autres, et ce n’est pas ter­mi­né… — depuis sa cellule.

Derik, avril 2018 : cimetière des martyrs (© Yann Renoult)

Sur le ter­rain, la popu­la­tion semble prise en étau, entre la « kur­do­pho­bie » régio­nale et la volon­té d’extension ter­ri­to­riale de la Turquie d’une part, et la volon­té de Bachar al-Assad de refu­ser tout pro­jet d’autonomie en Syrie de l’autre. Les alliés des Kurdes — Européens inclus — semblent regar­der ailleurs…

Erwan uti­lise l’image du mar­teau et de l’enclume : le mar­teau turc et l’enclume syrienne. Quant à l’Europe, embour­bée dans ses pro­blèmes internes — Brexit et mon­tée des popu­lismes, incon­sé­quence éco­lo­gique, désa­mour des peuples envers le « pro­jet euro­péen » —, elle n’a ni poli­tique étran­gère com­mune, ni capa­ci­té de peser sur la suite des évé­ne­ments. En cas d’agression turque, elle appel­le­ra Erdoğan « à la rete­nue » ; c’est la seule chose qu’elle a su faire au moment de l’invasion d’Afrin. Et déjà, en mai 1987, le géné­ral Ali Hassan al-Majid, cou­sin de Saddam Hussein, pro­cla­mait à pro­pos des Kurdes d’Irak : « Je vais les tuer tous avec des armes chi­miques ! Qui va dire quelque chose ? La com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ? Qu’elle aille se faire foutre ! » « Ali le chi­mique », ain­si qu’il était sur­nom­mé, avait rai­son d’être serein : le mas­sacre de Halabja a lais­sé de marbre la com­mu­nau­té internationale.

En Europe, si une frange impor­tante de la gauche s’est soli­da­ri­sée avec le pro­jet poli­tique à l’œuvre au Rojava, une par­tie d’entre elle conti­nue de s’en dés­in­té­res­ser, voire de por­ter un regard hos­tile sur cette révo­lu­tion. Pourquoi ?

« Pourquoi une par­tie de la gauche euro­péenne fait la fine bouche ? »

Pourquoi une par­tie de la gauche euro­péenne fait la fine bouche ? Parce qu’elle ne com­prend rien aux enjeux de civi­li­sa­tion qui concernent en pre­mier lieu les Kurdes, mais qui les dépassent. Parce qu’elle est inculte et sclé­ro­sée par une pen­sée réduc­trice où la pure­té révo­lu­tion­naire prime sur la sur­vie d’un peuple. Devant les réti­cences de Leyland — son cama­rade de cel­lule — à ce qu’Erwan, une fois dehors, tente de passe un accord avec les Russes, celui-ci lui rap­pelle les épi­sodes de la Seconde Guerre mon­diale : Roosevelt et Churchill, consta­tant leur effi­ca­ci­té, ont sou­te­nu les maquis com­mu­nistes en Grèce et en Yougoslavie. Quant à Leyland, lui revient en mémoire que son grand-père, enga­gé dans les Brigades inter­na­tio­nales, aurait bien vou­lu que la France et la Grande-Bretagne ne pra­tiquent pas la poli­tique de non-inter­ven­tion. Ni Madrid ni Barcelone ne seraient tom­bées aux mains des fran­quistes et, très cer­tai­ne­ment, la Seconde Guerre mon­diale n’aurait pas eu lieu… On peut tou­jours faire fi du monde réel, refu­ser tous les com­pro­mis, ne pas tenir compte des inté­rêts des uns et des autres et pré­fé­rer n’avoir que des enne­mis et jamais d’alliés, aus­si pro­vi­soires et incer­tains soient-ils, mais, dans ce cas, on fait un trait sur ses propres objec­tifs sachant qu’on ne les attein­dra jamais.

Nous enten­dons bien votre cri­tique de la « pure­té » révo­lu­tion­naire. Le com­mu­niste syrien Yassin al-Haj Saleh, oppo­sant à Assad, s’é­tait mon­tré très dur vis-à-vis des révo­lu­tion­naires du nord de la Syrie : il avance que les Kurdes sont des « outils » des Américains, que le PYD n’est pas maître de ses « objec­tifs » et que le Rojava uti­lise « un dis­cours moder­niste qui parle aux classes moyennes occi­den­tales »… Cette cri­tique de nature anti-impé­ria­liste, tra­di­tion­nelle dans l’his­toire de la gauche radi­cale, n’a aucune per­ti­nence à vos yeux ?

L’écrivain Yassin al-Haj Saleh est un com­mu­niste oppo­sant au régime syrien. En m’inclinant devant son cou­rage — il a payé de 16 années d’emprisonnement cette oppo­si­tion — et sans vou­loir polé­mi­quer, je m’interroge sur ses for­mu­la­tions : si les Kurdes étaient les « outils » des Américains, aurions-nous tant à nous sou­cier de leur deve­nir en ce début d’année ? Et j’ajouterais que si un « dis­cours moder­niste » consiste à don­ner aux femmes tous leurs droits (y com­pris celui d’hériter à éga­li­té avec les hommes, ce que les femmes tuni­siennes sont encore à reven­di­quer), à por­ter atten­tion à l’écologie, au déve­lop­pe­ment des savoirs et de la culture, à prô­ner la laï­ci­té dans le res­pect des croyances, à refu­ser les dis­tinc­tions entre les eth­nies et à cher­cher à éra­di­quer le patriar­cat tout en tenant à dis­tance le natio­na­lisme pro­pice à la xéno­pho­bie, alors dépê­chons-nous d’être tous moder­nistes, la pla­nète et les peuples ne s’en por­te­ront que mieux…

Kobanê, avril 2018 : route vers Manbidj (© Yann Renoult)

La CIA joue un rôle cen­tral dans votre intrigue. Ses agents ne reculent devant rien pour livrer Erwan Badrakhan aux Turcs. Dans la réa­li­té, en ce moment même, la poli­tique amé­ri­caine est au centre de toutes les atten­tions : lâchés par les Russes à Afrin, les Kurdes des deux autres can­tons du Rojava semblent en sursis…

La CIA est omni­pré­sente car elle l’est dans toutes les zones de conflit. Elle dis­pose de moyens consi­dé­rables et n’est pas embar­ras­sée par la morale. Sa nou­velle patronne, Gina Haspel, nom­mée par Trump, un amo­ra­liste sans ver­gogne, a diri­gé une pri­son secrète en Thaïlande où l’on tor­tu­rait les pri­son­niers. J’ai ima­gi­né que l’Agence avait pas­sé un deal avec Erdoğan concer­nant la base mili­taire d’Incirlik, que les Turcs tar­daient à mettre au ser­vice des Américains. Il faut donc que les Américains « récu­pèrent » Erwan pour l’échanger. Lui, est dans l’ignorance de ce com­plot. Cette ambi­guï­té de la CIA, le jeu trouble auquel elle se livre n’est effec­ti­ve­ment pas sans rap­pe­ler la situa­tion tou­jours incer­taine dans laquelle se trouvent les Kurdes du Rojava. Si les Turcs passent la fron­tière à l’est de l’Euphrate, peut-on ima­gi­ner que les Américains s’opposeront à eux manu mili­ta­ri ? Ce serait, depuis le conflit gré­co-turc à pro­pos de Chypre, la deuxième fois que l’on ver­rait deux armées de l’OTAN se confron­ter. Mais, en l’occurrence, il s’agit des deux pre­mières armées du Pacte de l’Atlantique Nord. Impensable ! Erdoğan a beau­coup de cartes en mains. L’éventuel refus de Washington et du Pentagone de contrer la Turquie diplo­ma­ti­que­ment voire d’installer une no fly zone au-des­sus du Rojava en est une ; l’amnésie des peuples en est une autre. Tous ceux qui ont res­pi­ré lorsque les Kurdes, orga­ni­sés en Forces démo­cra­tiques syriennes plu­ri-eth­niques et plu­ri-confes­sion­nelles, repous­saient les com­bat­tants de Daech et pre­naient plus que leur part à son qua­si-déman­tè­le­ment semblent avoir oublié cet épisode.

Le mois de décembre 2018 a été pour le moins mou­ve­men­té. Quelques jours avant l’annonce du retrait des forces amé­ri­caines de Syrie, Erdoğan adres­sait un sévère aver­tis­se­ment en bom­bar­dant des posi­tions du PKK au Kurdistan ira­kien… La révo­lu­tion nord-syrienne est-elle en danger ?

« Les inten­tions d’Erdoğan sont claires : mettre fin à l’expérience du Rojava, très mau­vais exemple pour les Kurdes de Turquie. »

Assurément. Les inten­tions d’Erdoğan sont claires : mettre fin à l’expérience du Rojava, très mau­vais exemple pour les Kurdes de Turquie. Comme nous avons pu le consta­ter à Afrin, il en a les moyens mili­taires. Quel que soit le cou­rage des YPG et des YPJ, c’est un rou­leau com­pres­seur qui se met­trait en route si Erdoğan se lan­çait dans l’aventure. Comme à Afrin, il col­le­rait en pre­mière ligne tous ces jiha­distes qu’il pro­tège, soigne et nour­rit — une chair à canon qui n’a plus guère le choix et qu’il récom­pense par le par­tage des dépouilles, les auto­ri­sant à occu­per les habi­ta­tions, vio­ler et piller. Les témoi­gnages à ce sujet de ce qui s’est dérou­lé dans le can­ton d’Afrin sont légion. Cependant, lors des conflits, les retour­ne­ments d’alliance sont mon­naies cou­rantes — et, contrai­re­ment à ce que l’on affirme, ce n’est pas une spé­cia­li­té de la région. L’Europe a connu ces revi­re­ments lors du der­nier conflit mon­dial. Donc, rien n’est joué, même si le syn­drome du sand­jak d’Alexandrette paraît habi­ter le sul­tan d’Ankara. Cette por­tion de ter­ri­toire don­nant sur la Méditerranée, à la fron­tière de la Syrie et de la Turquie, a été enle­vée à la Syrie en 1939 pour être don­née par la France et la Grande-Bretagne à la Turquie afin d’acheter sa neu­tra­li­té face à l’Allemagne nazie. Erdoğan se ver­rait bien pos­ses­seur des trois can­tons du Rojava trans­for­més en sand­jaks2. Qui s’y oppo­se­rait vrai­ment au nom de l’intangibilité des fron­tières — tant évo­quée à pro­pos du rat­ta­che­ment de la Crimée à la Russie ? Est-ce que ce décou­page serait les pré­misses de la bal­ka­ni­sa­tion de la Syrie ?

En plus d’aller à l’en­contre de la stra­té­gie amé­ri­caine qui pré­va­lait jusque-là, la déci­sion de Trump a pro­vo­qué plu­sieurs démis­sions mar­quantes dans l’administration amé­ri­caine. Depuis, le pré­sident amé­ri­cain a sem­blé faire machine arrière. Le 8 jan­vier 2019, John Bolton, conseiller pour la sécu­ri­té natio­nale de la Maison Blanche, a affir­mé qu’il n’y aurait pas de retrait amé­ri­cain tant que la Turquie ne garan­ti­rait pas la sécu­ri­té des com­bat­tants kurdes…

On peut pen­ser que Trump, plus impul­sif que jamais, a fini par prendre la mesure de sa déci­sion. Résultat, il se trouve en dif­fi­cul­té avec deux de ses grands alliés. L’un, Israël craint que le désen­ga­ge­ment amé­ri­cain ne donne les cou­dées franches à l’Iran pour res­ter en Syrie et confor­ter le fameux et plus ou moins fan­tas­mé « arc chiite » — qui, de Téhéran, pas­se­rait par Bagdad, Damas (les alaouites du clan al-Assad étant ran­gés par­mi les chiites) et, au Liban, par le Hezbollah. L’autre, la Turquie qui ne veut pas voir se consti­tuer un ter­ri­toire auto­nome à domi­nante kurde à sa fron­tière sud. Et main­te­nant, après avoir lais­sé entendre qu’il aban­don­nait les Kurdes syriens, Trump, par la voix de Bolton, exige d’Erdoğan qu’il en garan­tisse la sécu­ri­té. « Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre », disait Sophocle. Trump n’est pas dieu (même si le rôle doit le ten­ter) mais, en tous les cas, il s’y entend pour affo­ler tous ceux qui, col­la­bo­ra­teurs ou alliés, sont contraints de subir ces revi­re­ments de girouette. Pour les Kurdes, ce chan­ge­ment de pied ne consti­tue sans doute qu’une rémis­sion. Et nous aurions torts de consi­dé­rer que tout dan­ger est écar­té et qu’ils vont pou­voir serei­ne­ment pour­suivre leur expé­rience révo­lu­tion­naire. À mon sens, la plus grande des vigi­lances s’imposent encore et s’imposera longtemps.

Sinjar, décembre 2014 : Agid, au milieu, commande les troupes du PKK dans la montagne et la ville de Sinjar (© Yann Renoult)

En déses­poir de cause, le Rojava s’est stra­té­gi­que­ment tour­né vers le régime de Bachar al-Assad il y a quelques semaines. La « real­po­li­tik » à l’œuvre depuis le début du conflit syrien ne remet donc pas en cause les ambi­tions éman­ci­pa­trices de la révo­lu­tion ?

Formulée autre­ment, la ques­tion est : la révo­lu­tion est-elle soluble dans des accords pro­vi­soires ? Dans des alliances de cir­cons­tance ? Pour avan­cer des réponses, il serait aisé de rap­pe­ler une anec­dote his­to­rique concer­nant Lénine ain­si que l’une de ses cita­tions favo­rites. L’anecdote, c’est bien sûr l’histoire mythique du wagon plom­bé que les Allemands auraient mis à sa dis­po­si­tion pour qu’il puisse ren­trer en Russie afin de prendre la tête des forces révo­lu­tion­naires et que, confor­mé­ment à ses décla­ra­tions, il mette fin à la guerre à l’est — au prix de lourdes conces­sions ter­ri­to­riales. Quant à la cita­tion, elle est bien connue : « Pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère. » Lénine aimait avoir recours à ce dic­ton expri­mant un solide bon sens. Mais comme le rap­pe­lait Alfred de Musset avec non moins de bons sens : « Les pro­verbes sont selles pour tous che­vaux. » Donc, pru­dence. Au Rojava, la direc­tion du PYD détient-elle le cou­vert adé­quat, doté d’un manche suf­fi­sam­ment long pour ne pas se brû­ler en sou­pant avec ses alliés du jour, éven­tuels ou pro­bables adver­saires de demain ? Ceci étant, après l’annonce du lâchage des Américains et l’attentisme des Russes, avait-elle le choix ? Ne fal­lait-il pas essayer de sécu­ri­ser la zone convoi­tée par Ankara ? Et ce, non pas par volon­té de conser­ver le contrôle d’un ter­ri­toire dure­ment gagné contre Daech, mais de façon à pro­té­ger les popu­la­tions kurdes qui y résident. Sachant com­ment les mer­ce­naires de la soi-disant Armée syrienne libre et la sol­da­tesque turque se sont com­por­tés à Afrin, il y avait urgence.

« Prudence », nous dites-vous. En août 2018, Saleh Muslim, figure poli­tique du Rojava, avan­çait : « Nous sommes par­ve­nus à chan­ger 20 à 25 % de la socié­té entière. » Peut-on vrai­ment ima­gi­ner que la révo­lu­tion, si elle par­ve­nait à se sau­ver en accep­tant l’aide des­dits alliés « dia­bo­liques », tienne tête, à terme, au désir de nor­ma­li­sa­tion du régime d’Assad ?

« Si les Kurdes se contentent de se dra­per dans leur digni­té et refusent tout com­pro­mis, ils seront mas­sa­crés. Purs, mais morts. C’est un choix. »

Au-delà de la bou­tade de Lénine, je réfute la dia­bo­li­sa­tion des uns ou des autres. Non pas parce que j’aurais des doute sur le fait qu’al-Assad est un cri­mi­nel de guerre, et qu’à ce titre il mérite d’être jugé et sévè­re­ment condam­né, mais parce que la poli­tique n’est qu’un échi­quier sur lequel se jouent les rap­ports de force. Dans ce jeu for­cé­ment cruel, puisqu’il met en cause la vie des gens, des indi­vi­dus peuvent témoi­gner d’un com­por­te­ment par­ti­cu­liè­re­ment bar­bare. Mais ce n’est que l’écume des choses. Le fond, ce sont les inté­rêts des par­tis en pré­sence. Al-Assad a besoin d’affirmer sa sou­ve­rai­ne­té sur la Syrie. Une sou­ve­rai­ne­té dis­pu­tée par les Turcs, par les Iraniens à leur manière (ils font venir des familles de pas­da­rans pour « peu­pler » le pays), par les Russes qui tiennent à leur accès aux mers chaudes, vieille lubie tsa­riste, par les jiha­distes de toutes obé­diences, comme ceux de Daech, du Front al-Nosra (ex-Al Qaeda) rebap­ti­sé Jabhat Fatah al-Sham, ou encore des isla­mistes du Front natio­nal de libé­ra­tion pro­té­gés des Turcs (ça ne s’invente pas comme appel­la­tion, pour un pays expan­sion­niste !), des Chinois qui n’attendent qu’une sta­bi­li­sa­tion du pays pour débar­quer dans le cadre des nou­velles routes de la soie et « aider » à recons­truire le pays, de l’Arabie saou­dite et des Émirats Unis qui aime­raient pro­fi­ter du chaos pour trou­ver un espace à leurs ambi­tions (voir leur action au Yémen) et… des Kurdes, qui entendent bien capi­ta­li­ser sur leurs vic­toires mili­taires pour négo­cier et se faire entendre dans le cadre d’une Syrie confédérale.

Présentement, l’ennemi prin­ci­pal des Kurdes (hor­mis Daech), ce sont les Turcs. S’appuyer sur al-Assad (en fait sur les Russes) pour blo­quer les Turcs est une bonne carte. Ensuite, obte­nir des Russes une alliance de cir­cons­tance plus pous­sée pour recons­truire une Syrie dans laquelle l’autonomie du Rojava soit garan­tie, serait un joli coup aus­si. Je déve­loppe cette hypo­thèse dans le roman. Personne n’a oublié que Mao Zedong, pour vaincre et chas­ser les Japonais, s’est allié avec le Kuomintang. Ce ne fut pas fin de la par­tie puisqu’ensuite il s’est retour­né contre son allié pro­vi­soire et l’a vain­cu. Je n’ai aucune sym­pa­thie ni pour Lénine ni pour Mao Zedong, je ne me sers de ces péri­pé­ties his­to­riques que pour mon­trer que les alliance se font et se défont. L’essentiel est de res­ter en vie. Si les Kurdes se contentent de se dra­per dans leur digni­té et refusent tout com­pro­mis — comme ils en ont conclu un à Manbij —, ils seront mas­sa­crés. Purs, mais morts. C’est un choix. Il a ses ver­tus pour ceux qui, depuis leur cana­pé, regardent tout ça à la télé. Pour les popu­la­tions kurdes et pour le PYD, c’est autre­ment com­pli­qué. Pour tout dire, je ne vou­drais pas être à la place de Saleh Muslim et de ses cama­rades. Ils n’ont aucune assu­rance qu’ils pour­ront conduire à bien leur pro­jet révo­lu­tion­naire, c’est cer­tain. Mais s’ils échouent, c’est eux et eux seuls qui en subi­ront les consé­quences. C’est ce qui m’interdit de leur faire la leçon.

Kobanê, avril 2018 : Nisrin à la coopérative textile ouverte par le mouvement des femmes, le Kongra Star (© Yann Renoult)

Dans le roman, vous faites allu­sion à la poé­sie turque. Pourquoi ce recours ?

À un moment, Erwan va lire à Leylan un vers de Nazim Hikmet. De la géné­ra­tion de Louis Aragon, Hikmet fut et reste sans doute l’un des grands poètes du XXe siècle. Exilé parce que membre du Parti com­mu­niste turc, il a été le chantre d’une poé­sie huma­niste. Erwan uti­lise un vers plein d’espoir pour faire entendre à Leyland qu’il ne mène pas un com­bat contre les Turcs mais bien contre un sys­tème qui méprise les Kurdes et leur dénie le droit d’exister en tant que tels. Aujourd’hui, on peut consi­dé­rer que les posi­tions du Parti démo­cra­tique des peuples (HDP) diri­gé par Selahattin Demirtaş, qui ambi­tionne de ras­sem­bler tous les pro­gres­sistes de Turquie, illus­trent cette affir­ma­tion. Puisque j’ai cité la guerre d’Espagne et Louis Aragon, je vou­drais ter­mi­ner cet entre­tien par ces quelques vers que ce der­nier écri­vit en hom­mage à Federico Garcia Lorca, fusillé à Grenade par les sol­dats de Franco : « Quoi tou­jours ce serait la guerre la que­relle / Des manières des rois et des fronts pros­ter­nés / Et l’en­fant de la femme inuti­le­ment né / Les blés déchi­que­tés tou­jours des sau­te­relles / Quoi les bagnes tou­jours et la chair sous la roue / Le mas­sacre tou­jours jus­ti­fié d’i­doles / Aux cadavres jeté ce man­teau de paroles / Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou ». Le poète ques­tionne. À nous de répondre. Si Retour à Kobâné a un mérite, un seul, c’est d’avoir ten­té qu’au moins on se sou­vienne, comme Leyland s’en fait la confi­dence à lui-même, que « là-bas, dans un pays rava­gé par les bombes et la mitraille, des gens sont aux prises avec le Léviathan ».


Photographies de ban­nière et des vignette : Rojava, © Yann Renoult


  1. Membres de l’Armée blanche, hos­tile à la révo­lu­tion bol­che­vik.
  2. Du turc san­cak : « ban­nière » ou « éten­dard ». Il s’a­git d’une divi­sion admi­nis­tra­tive de l’ex-Empire otto­man.

REBONDS

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☰ Lire notre entre­tien avec Guillaume Perrier : « Erdoğan, un rêve de pré­si­dence omni­po­tente », juin 2018
☰ Lire notre repor­tage « Carnet du Rojava », Corinne Morel Darleux, mai 2018
☰ Lire notre article « L’émancipation kurde face aux pou­voirs syriens », Raphaël Lebrujah, mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec le Conseil démo­cra­tique kurde en France, jan­vier 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Olivier Grojean : « Le PKK n’est pas une ins­ti­tu­tion mono­li­thique », décembre 2017
☰ Lire notre ren­contre avec la Représentation du Rojava, juillet 2017

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