Guillaume Perrier : « Erdoğan, un rêve de présidence omnipotente »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Opposants tra­qués, jour­na­listes incar­cé­rés, organes de presse sus­pen­dus, défen­seurs des droits humains arrê­tés, tor­tures recen­sées, marche des fier­tés inter­dite, fes­ti­val de films LGBTI sup­pri­mé, asso­cia­tions de défense des droits des femmes fer­mées, citoyens inter­pel­lés suite à des posts Facebook et pré­sident de la sec­tion locale d’Amnesty International sous les bar­reaux : on aura recon­nu là l’œuvre du régime de Recep Tayyip Erdoğan. Tout en avan­çant au 24 juin 2019 la date des élec­tions pré­si­den­tielles et des légis­la­tives ini­tia­le­ment pré­vues en fin d’an­née, le pré­sident turc super­vise l’in­va­sion meur­trière du nord majo­ri­tai­re­ment kurde de la Syrie et s’é­rige en défen­seur des Palestiniens sans rompre ses rela­tions éco­no­miques, mili­taires et diplo­ma­tiques avec Israël. Pour en par­ler, nous inter­ro­geons le jour­na­liste Guillaume Perrier, spé­cia­liste de la Turquie et auteur d’une bio­gra­phie consa­crée au chef de l’AKP.


Vous dres­sez le por­trait d’un lea­der s’avançant comme « la voix des sans-voix », le repré­sen­tant « du petit peuple » et des oppri­més. Ce récit porte-t-il tou­jours après 15 ans d’exercice du pouvoir ?

C’est en effet ain­si qu’Erdoğan s’est pro­pul­sé sur le devant de la scène poli­tique. Très prag­ma­ti­que­ment, il a com­pris dès les années 1990 que c’est de cette manière qu’il accè­de­rait au pou­voir. D’abord à Istanbul, puis au niveau natio­nal avec l’AKP. Ce dis­cours popu­liste a por­té lar­ge­ment auprès des « Turcs noirs »1, des conser­va­teurs ana­to­liens, néo-urbains aux modes de vie tra­di­tion­nels mar­gi­na­li­sés pen­dant des décen­nies par l’élite kema­liste occi­den­ta­li­sée. Erdoğan a incar­né leur revanche, por­té leur mes­sage et recueilli ain­si leurs voix. C’est évi­dem­ment un dis­cours plus dif­fi­cile à tenir aujourd’hui alors qu’Erdoğan est cla­que­mu­ré dans son palais et que son train de vie et sa culture n’ont plus rien à voir avec ceux de ses élec­teurs. Pourtant, il par­vient encore à sau­ver les appa­rences. Il garde en effet un lien fort avec « son » peuple, en exhibe les attri­buts cultu­rels ou reli­gieux, flatte ses ins­tincts natio­na­listes et ses pen­chants com­plo­tistes… Surtout, il par­vient tou­jours à divi­ser la socié­té turque pour en sou­der une par­tie autour de ses propres inté­rêts. Son sens du peuple inné, sa culture poli­tique et reli­gieuse ain­si que son ori­gine socio­lo­gique — du quar­tier de Kasimpacha et de la Mer noire — expliquent son habi­le­té à jouer avec ces codes.

De quelle façon ?

Kasimpacha est un quar­tier popu­laire du centre d’Istanbul, peu­plé d’im­mi­grants turcs venus de régions rurales et conser­va­trices — notam­ment de la Mer Noire. C’est un quar­tier, au pied de la col­line de Beyoglu, qui s’est construit en miroir : Beyoglu est la ville des mino­ri­tés, de la culture, c’est la vitrine occi­den­ta­li­sée ; Kasimpacha est un lieu inter­lope, mal­fa­mé. Erdoğan a gran­di dans ce quar­tier, il a fait ses armes dans ses rues et en a fait son trem­plin politique.

Vous décri­vez la mue du jeune Erdoğan isla­miste en chantre « du popu­lisme de droite le plus clas­sique » : un mélange entre conser­va­tisme et libé­ra­lisme éco­no­mique — une ligne por­tée par Orbán, le Likoud israé­lien ou Trump. Dans quelle mesure, par-delà l’héritage his­to­rique turc, Erdoğan incarne-t-il notre temps politique ?

« Erdoğan va reve­nir vers une forme de natio­na­lisme, d’is­la­misme et d’au­to­ri­ta­risme, fai­sant de manière empi­rique une forme de syn­thèse entre l’is­lam poli­tique et le kéma­lo-natio­na­lisme turc. »

Le jeune Erdoğan était un véri­table mili­tant isla­miste enflam­mé et plein de convic­tion : c’est après les années 1990 qu’il devient ce popu­liste ache­vé, cet oppor­tu­niste sans idéo­lo­gie, dans l’ob­jec­tif de conqué­rir le pou­voir. Je crois qu’en la matière, Erdoğan est un pré­cur­seur, un arché­type d’homme fort du XXIe siècle. Il pré­fi­gure la mon­tée d’un popu­lisme euro­péen mais ne sous-esti­mons pas non plus le contexte turc, l’é­vo­lu­tion des rap­ports de force internes. Erdoğan est le pro­duit d’une évo­lu­tion : il incarne l’is­lam poli­tique, dans la conti­nui­té d’Erbakan, qui a déjà par­ti­ci­pé à plu­sieurs gou­ver­ne­ments et a donc fait évo­luer la mou­vance. Erdoğan est le pro­duit de son époque : il prend la mai­rie d’Istanbul en 1994 en étant le can­di­dat anti­sys­tème, contre les élites, contre la cor­rup­tion et la mau­vaise ges­tion de la ville ; en 2002, idem, il prend le pou­voir un an après la créa­tion de l’AKP en fai­sant cam­pagne sur la rup­ture et la démi­li­ta­ri­sa­tion du régime. Une stra­té­gie payante car la Turquie sort à peine d’une pro­fonde crise poli­tique et éco­no­mique : faillite finan­cière, infla­tion galo­pante, omni­po­tence des mili­taires, etc. Il adopte donc la ligne poli­tique qui va lui per­mettre de gagner le pou­voir. Erdoğan est à la fois l’aboutissement d’un pro­ces­sus poli­tique propre à la Turquie, d’un contexte régio­nal, et le pro­duit d’une dérive popu­liste, natio­na­liste et anti-occi­den­tale sem­blable à d’autres pays.

Vous insis­tez en effet sur sa posi­tion conti­nuel­le­ment contra­dic­toire, tac­tique et oppor­tu­niste. Quels sont tou­te­fois les inva­riants « des » Erdoğan ?

Son sou­ci per­ma­nent de ren­for­cer son pou­voir, sa confiance en sa force poli­tique et son cha­risme, qui lui per­met de faire et défaire autour de lui des coa­li­tions et des alliances avant chaque élec­tion et de se main­te­nir au pou­voir en ne lais­sant que des accessits2 à ses adver­saires. Erdoğan a tou­jours eu la main ; il reste maître du jeu. Surtout, il est intui­tif ; il sent le dan­ger mieux que qui­conque. Ce sixième sens lui per­met tou­jours d’anticiper les retour­ne­ments : Gezi, décembre 2013, la mon­tée de Demirtas, le putsch man­qué du 15 juillet 2016… Puis d’écraser ses adver­saires en agis­sant rapidement.

La jour­na­liste Laure Marchand parle, dans Triple assas­si­nat au 147, rue de La Fayette, de la « longue nuit qui des­cend sur la Turquie ». Vous qua­li­fiez quant à vous le pré­sident turc de « des­po­tique » et par­lez d’un « État orwel­lien ». À quel moment a‑t-on réel­le­ment pris la mesure de cette évo­lu­tion anti-démocratique ?

La situa­tion est deve­nue tra­gique pour la Turquie. Mais cette évo­lu­tion ne date pas d’hier : c’est l’histoire d’une lente et longue régres­sion. Certains diront même qu’Erdoğan a nour­ri, dès le début, un pro­jet isla­miste dis­si­mu­lé der­rière une façade démo­cra­tique… Mais s’il faut mar­quer un point de départ, une rup­ture, je la place en 2007–2008. C’est le moment au cours duquel les rela­tions Turquie/Union euro­péenne se fis­surent. Bruxelles cesse d’être le moteur du chan­ge­ment. Ankara recule sur les réformes démo­cra­tiques, l’UE verse elle aus­si dans le popu­lisme de droite et s’oppose à la Turquie pour de mau­vaises rai­sons. L’opportunisme élec­to­ra­liste l’emporte des deux côtés sur une vision stra­té­gique. De plus, en interne, Erdoğan sur­monte l’obstacle de l’armée à par­tir de 2007. Il rem­porte les élec­tions légis­la­tives avec 47 % des voix, notam­ment grâce au vote des Kurdes qui espèrent alors qu’Erdoğan sera l’homme de la paix entre l’État et le PKK. Et il place son fidèle Abdullah Gül à la pré­si­dence de la République jusqu’alors tenue par les mili­taires. Après 2007, il tient plus fer­me­ment les ins­ti­tu­tions, les rênes du pou­voir : son ouver­ture pro-démo­cra­tie est moins utile. Dès lors, Erdoğan va peu à peu reve­nir vers une forme de natio­na­lisme, d’is­la­misme et d’au­to­ri­ta­risme, fai­sant de manière empi­rique une forme de syn­thèse entre l’is­lam poli­tique et le kéma­lo-natio­na­lisme turc. Le man­dat 2007–2011 est ain­si mar­qué par une pre­mière série de régres­sions spec­ta­cu­laires de l’État de droit : les pro­cès spec­tacle, l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion de la lutte anti­ter­ro­riste pour maquiller des purges de l’ap­pa­reil poli­tique. C’est le début de l’af­faire Ergenekon-Balyoz, mais aus­si la répres­sion contre les Kurdes avec le pro­cès KCK. En 2010, la Turquie est déjà le pays qui compte le plus grand nombre de jour­na­listes en pri­son. Mais il par­vient encore à trom­per ses alliés sur ses inten­tions. La prise de conscience des Occidentaux sur­vient bien plus tard. C’est avec les émeutes de Gezi et leur vio­lente répres­sion que le monde entier ouvre les yeux au prin­temps 2013. Les cen­taines de mil­liers de jeunes et de moins jeunes, de femmes, d’é­tu­diants, d’a­lé­vis, de laïques ou encore de mili­tants de gauche qui se mobi­lisent alors autour de la place Taksim sont pour­tant pous­sés par une situa­tion déjà inte­nable. La pres­sion morale et reli­gieuse et la répres­sion poli­tique, qui frappe de nom­breuses caté­go­ries de la popu­la­tion, ont ten­du et pola­ri­sé la socié­té turque. Erdoğan est déjà foca­li­sé sur son rêve de pré­si­dence omni­po­tente. L’affairisme du pou­voir et le béton­nage d’Istanbul pour satis­faire la méga­lo­ma­nie de ses diri­geants devient étouffant.

[Istanbul, août 2017 | Reuters]

Il existe une « nos­tal­gie impé­riale » du pou­voir turc, dites-vous. En s’emparant d’Afrin, en mars [2018] der­nier, les natio­na­listes ont expli­ci­te­ment fait réfé­rence à la vic­toire otto­mane de Canakkale, en 1915, face aux puis­sances occi­den­tales : que cela dit-il des des­seins d’Erdoğan ?

Il y a deux aspects dans votre ques­tion. La nos­tal­gie de l’Empire otto­man et le natio­na­lisme anti-occi­den­tal. La bataille des Dardanelles n’est pas vrai­ment liée à l’his­toire de l’Empire, alors en pleine déli­ques­cence. C’est l’é­poque où les unio­nistes natio­na­listes Jeunes-Turcs sont au pou­voir. Mustafa Kemal joue un rôle impor­tant même si la bataille des Dardanelles est menée par des offi­ciers alle­mands… Mais les célé­bra­tions du 15 mars ont en effet per­mis à Erdoğan de nour­rir le res­sen­ti­ment anti-occi­den­tal en Turquie ; poli­ti­que­ment, c’est un cré­neau por­teur dans l’op­tique des pro­chaines élec­tions. Depuis 2015, le pré­sident turc a noué une alliance avec l’ex­trême droite et a fixé une ligne natio­na­liste à sa poli­tique. Le meilleur moyen de ren­for­cer ce sen­ti­ment natio­na­liste reste de faire la guerre aux Kurdes du PKK : c’est une recette immuable depuis les années 1980. Depuis Gezi, Erdoğan ne cesse éga­le­ment de dépeindre la Turquie comme un ter­ri­toire assié­gé par les com­plots occi­den­taux, par les « Croisés », les lob­bies finan­ciers, etc. Il existe aus­si une « nos­tal­gie impé­riale », une récu­pé­ra­tion du pas­sé assez clas­sique chez les hommes d’État à ten­dance auto­ri­taire. Pour vendre sa cam­pagne mili­ta­ro-poli­tique contre les Kurdes, par exemple, Erdoğan n’hé­site pas à invo­quer le pas­sé otto­man. Il existe une forme de nos­tal­gie, en tout cas une volon­té de la part du pré­sident turc de se faire une place dans l’his­toire turque, dans la lignée des grands sul­tans mais aus­si de Mustafa Kemal. Erdoğan uti­lise pour cela les réfé­rences et les sym­boles impé­riaux : pour son mee­ting de cam­pagne du 20 mai, à Sarajevo, il a été accueilli comme « le sul­tan » ; après chaque vic­toire élec­to­rale depuis 2014, il va prier à la mos­quée d’Eyyup, sur la Corne d’Or, là où se ren­daient les sul­tans après leur sacre ; les réfé­rences à Selim ou à Abdülhamit II, son modèle, sont de plus en plus pré­sentes dans le dis­cours politique…

« L’objectif non dis­si­mu­lé d’Ankara est aus­si de faire de l’in­gé­nie­rie démo­gra­phique pour affai­blir la pré­sence kurde dans le nord de la Syrie et évi­ter que le PKK ne s’y renforce. »

Il invoque régu­liè­re­ment Fatih, le conqué­rant de Constantinople, ou Selim, qui fut l’homme de la conquête de l’Égypte et de la Syrie au XVIe siècle. C’est d’ailleurs à la date exacte de l’in­va­sion de la Syrie par Selim qu’Erdoğan a choi­si d’en­voyer ses troupes à Jarablus en Syrie, le 24 août 2016, juste après la ten­ta­tive de coup d’État. Cette « nos­tal­gie impé­riale » prend des formes mul­tiples : archi­tec­tu­rales, cultu­relles, poli­tiques… Abdülhamit est le héros d’un feuille­ton turc pro­duit par la télé­vi­sion d’État et sui­vi par des mil­lions de télé­spec­ta­teurs. Les col­loques et les expo­si­tions à sa gloire se sont mul­ti­pliés ces der­nières années. Le « sul­tan rouge » est, comme Erdoğan, celui qui a enter­ré les pro­jets de réformes (les Tanzimat) et enta­mé une longue dérive auto­ri­taire et natio­na­liste. Il est l’homme de la syn­thèse isla­mo-natio­na­liste, des mas­sacres contre les mino­ri­tés dans les années 1890 et en 1909. Il joue à l’é­poque avec la mon­tée d’un sen­ti­ment anti-occi­den­tal chez les Turcs, trau­ma­ti­sés par les guerres bal­ka­niques. Aujourd’hui, Erdoğan se sent mena­cé par l’Occident, tra­hi par l’Europe et les États-Unis qui sou­tiennent le PKK en Syrie et accueillent Fethullah Gülen sur leur sol. Il cherche donc à faire le paral­lèle avec une époque où la Turquie était convoi­tée, dépe­cée par les Occidentaux. Le repli natio­na­liste est encou­ra­gé par ce que l’on appelle com­mu­né­ment « le syn­drome de Sèvres », la peur réflexe de voir le pays de nou­veau taillé en pièces comme à l’is­sue du trai­té de Sèvres.

Erdoğan a lan­cé en jan­vier 2018 l’o­pé­ra­tion d’in­va­sion du Rojava, appe­lée « Rameau d’o­li­vier » : pen­sez-vous que les troupes turques quit­te­ront le pays, leur « incur­sion » ache­vée, ou sommes-nous en train d’as­sis­ter à un redé­cou­page de la Syrie ?

Une incur­sion signi­fie­rait que l’ar­mée turque pré­voit d’en res­sor­tir, ce qui n’est pas du tout évident. La Turquie a pu mettre en place avec Afrin ce qu’elle envi­sa­geait dès le début du conflit syrien : éta­blir une zone d’in­fluence dans le Nord au pré­texte de créer une zone tam­pon pour pro­té­ger les réfu­giés. La même chose s’é­tait pro­duite en Irak au début des années 1990, après le gazage des Kurdes par Saddam Hussein et leur exode vers la Turquie. Ankara en avait pro­fi­té pour ins­tal­ler des bases au Kurdistan ira­kien. 25 ans plus tard, elles sont tou­jours là. Il faut bien com­prendre que du point de vue turc, ces ter­ri­toires lui appar­tiennent un peu — ce sont les « fron­tières du cœur » évo­quées par Erdoğan : la Turquie se sent plei­ne­ment légi­time pour y inter­ve­nir. Idem avec Mossoul ou Alep : la Turquie y ins­talle des bases et y main­tient des posi­tions. Je ne vois donc aucune rai­son pour laquelle la Turquie res­sor­ti­rait d’Afrin. À Jarablus, où elle est entrée en 2016, à Al-Bab, à Azaz, c’est une petite colo­nie turque qui s’est ins­tal­lée : les écoles, les bureaux de poste, les réseaux d’élec­tri­ci­té, tout vient de Turquie. L’administration, l’ar­mée et la police lui obéissent. La pré­sence turque est ame­née à durer. L’objectif non dis­si­mu­lé d’Ankara est aus­si de faire de l’in­gé­nie­rie démo­gra­phique pour affai­blir la pré­sence kurde dans le nord de la Syrie et évi­ter que le PKK ne s’y ren­force, en ins­tru­men­ta­li­sant les réfu­giés syriens et les dépla­cés de la région de la Ghouta, par exemple. Pour toutes ces rai­sons, un retrait rapide ne semble guère d’actualité.

[Invasion d'Afrin, 18 mars 2018 | Hasan Kırmızitaş | DHA-Depo | AP]

Dans Assad, le jour­na­liste Régis Le Sommier écrit, suite à l’une de ses ren­contres avec le pré­sident syrien, que ce der­nier décrit « Erdoğan comme un fana­tique reli­gieux ». Comment per­ce­vez-vous leur rela­tion et que nous dit-elle des rap­ports de force inter­na­tio­naux contemporains ?

Je ne suis pas sûr que l’a­vis d’Assad sur Erdoğan soit d’un grand inté­rêt. Je ne tire­rais pas non plus de grandes théo­ries de leur rela­tion et des enjeux inter­na­tio­naux autour de la Syrie. Ce qu’on peut dire c’est que Bachar el-Assad et Erdoğan ont ten­té de se rap­pro­cher, par prag­ma­tisme, et de faire de leur alliance un nou­vel axe fort dans la région. Revenons un peu en arrière pour mieux com­prendre : en 1999 le régime d’Hafez el-Assad, qui pro­té­geait Öcalan et le PKK, cède face aux menaces de la Turquie et expulse le lea­der kurde qui est cap­tu­ré par le MIT, les ser­vices secrets turcs. S’ensuit une période de détente entre les deux voi­sins. En cou­lisses, c’est le jeune Bachar qui entre­prend un rap­pro­che­ment avec les Turcs. Quand Erdoğan arrive au pou­voir, cette détente se pour­suit. Entre 2003 et 2011, les deux pays se récon­ci­lient, déve­loppent leurs rela­tions poli­tiques, com­mer­ciales, cultu­relles, ouvrent des postes-fron­tières, abo­lissent les visas. Erdoğan appelle Bachar el-Assad « mon frère » ; il se rend en famille à Alep en 2009 ; son ministre des Affaires étran­gères Ahmet Davutoglu est à Damas une fois par semaine… L’axe Ankara-Damas est alors l’axe prin­ci­pal de la fameuse diplo­ma­tie du « zéro pro­blème avec les voi­sins ». La Turquie mise beau­coup sur l’ou­ver­ture de la Syrie, se per­suade qu’elle influence suf­fi­sam­ment Assad pour le faire ren­trer dans le rang et espère domi­ner éco­no­mi­que­ment la région. Au début de la guerre syrienne, Ankara espère encore inflé­chir la posi­tion de Damas. Puis, en 2012, Erdoğan bas­cule dans une oppo­si­tion viru­lente et réclame le départ d’Assad. En consé­quence son gou­ver­ne­ment accueille les réfu­giés et les déser­teurs, sou­tient l’op­po­si­tion civile et armée jus­qu’aux groupes isla­mistes et dji­ha­distes les plus radi­caux. Cette rela­tion en dit long sur la dupli­ci­té d’Assad et ses talents de mani­pu­la­teur. Elle révèle aus­si un aspect cru­cial de la per­son­na­li­té d’Erdoğan. Lorsqu’un allié dans lequel il avait pla­cé sa confiance le tra­hit, il s’ex­pose à une ven­geance ter­rible de la part du « reis » Erdoğan. C’est vrai pour l’UE, pour Israël, pour Washington, pour Fethullah Gülen… Et pour Assad.

Le porte-parole des Affaires étran­gères de la Fédération du nord de la Syrie, Salih Muslim, a récem­ment décla­ré : « La poli­tique d’Erdoğan et de son par­ti l’AKP, qui consiste à écra­ser tout ce qui ne lui res­semble pas, ce n’est pas seule­ment un dan­ger pour nous, c’est un dan­ger pour toute l’Europe. Ce qui est clair, c’est qu’Erdoğan va encore ren­for­cer sa poli­tique dic­ta­to­riale, il va encore mena­cer l’Europe et toutes les forces qui ne sont pas d’accord avec lui. Il faut abso­lu­ment créer une digue face à cela. Dans l’Histoire, on a connu une situa­tion simi­laire avec Hitler. On n’a pas fait ce qu’il fal­lait faire au bon moment et on l’a beau­coup regret­té après. » S’agit-il d’un énième paral­lèle catas­tro­phiste ou le pré­sident turc peut-il consti­tuer une menace à l’extérieur du Moyen-Orient ?

« La libre cir­cu­la­tion des com­bat­tants dji­ha­distes étran­gers, leur héber­ge­ment dans les hôpi­taux turcs, tout cela a ser­vi les objec­tifs d’Erdoğan. »

La com­pa­rai­son que fait Salih Muslim me paraît exces­sive et je me méfie de la manière dont l’his­toire du nazisme est inter­pré­tée dans le contexte syrien ! La cri­tique de l’ac­tion d’Erdoğan n’a pas besoin de ce type de cli­chés ni de point Godwin. Maintenant, à l’é­vi­dence, oui, Erdoğan consti­tue une menace ; il est deve­nu depuis des années un fac­teur de désta­bi­li­sa­tion plus que de sta­bi­li­sa­tion du Moyen-Orient. Il peut consti­tuer une menace pour l’Europe s’il ins­tru­men­ta­lise plus direc­te­ment la ques­tion des migrants et celle des dji­ha­distes en se ser­vant d’eux comme d’une mon­naie d’é­change. Ou encore s’il excite le natio­na­lisme anti-grec comme il le fait en ce moment, au risque de relan­cer des conflits ter­ri­to­riaux… Et comme on l’a vu lors des der­nières cam­pagnes élec­to­rales turques, Erdoğan peut aus­si ins­tru­men­ta­li­ser les com­mu­nau­tés turques pré­sentes au sein de l’UE (envi­ron 5 mil­lions de per­sonnes) et en faire un vec­teur de sa pro­pa­gande. Cela a pro­vo­qué des troubles et des vio­lences dans plu­sieurs pays. Les ser­vices secrets turcs ont éga­le­ment mené, depuis deux ans, des opé­ra­tions secrètes dans 20 pays pour enle­ver plus de 80 res­sor­tis­sants turcs consi­dé­rés comme des oppo­sants, des gulé­nistes… Et la Turquie joue de son influence auprès de gou­ver­ne­ments et d’ins­ti­tu­tions euro­péennes. Tout cela consti­tue clai­re­ment une menace à l’ordre public et à la coha­bi­ta­tion entre les dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés poli­tiques sur le sol européen.

Il ins­tru­men­ta­lise déjà beau­coup les immigrés !

Oui, dans le dis­cours, il le répète régu­liè­re­ment. Mais pas encore dans les actes. Il est bien sûr envi­sa­geable qu’il mette sa menace à exé­cu­tion. Lorsque des dizaines de mil­liers de réfu­giés ont quit­té les côtes turques ces der­nières années, la Turquie n’a pas fait grand-chose pour les en empêcher.

Vous avez évo­qué un « sou­tien » aux dji­ha­distes. Dans La Question kurde à l’heure de Daech, le géos­tra­tège Gérard Chaliand écrit que « la fron­tière turque a consti­tué une porte ouverte aux isla­mistes dési­reux de par­ti­ci­per au dji­had ». Pourquoi cette stratégie ?

Le constat de Chaliand est une évi­dence que per­sonne ne peut contes­ter : pen­dant des années la fron­tière tur­co-syrienne a été une véri­table pas­soire — com­bat­tants, armes, etc. Les tra­fics en tout genre ont pros­pé­ré et ont vu l’é­mer­gence d’une éco­no­mie de guerre très lucra­tive pour cer­tains clans liés au pou­voir. La libre cir­cu­la­tion des com­bat­tants dji­ha­distes étran­gers, leur héber­ge­ment dans les hôpi­taux turcs, tout cela a ser­vi les objec­tifs d’Erdoğan. L’analyse qu’on peut en faire est assez simple. Dès 2012, Erdoğan voit les groupes armés isla­mistes, voire dji­ha­distes, comme un moyen légi­time de ren­ver­ser Assad et de conte­nir l’ex­pan­sion­nisme kurde. De son côté Assad ins­tru­men­ta­lise les Kurdes en leur lais­sant contrô­ler un vaste ter­ri­toire le long de la fron­tière turque. Du point de vue turc, la pré­sence mas­sive du PKK à cette fron­tière devient la prin­ci­pale menace sécu­ri­taire, bien plus que Daech ou Jabhat al-Nosra. Aujourd’hui, on voit qu’un cer­tain nombre de dji­ha­distes sont recy­clés dans les bri­gades rebelles pro-turques qui s’ins­tallent dans la zone du Bouclier de l’Euphrate, sous contrôle de l’ar­mée turque. Ankara se consti­tue une armée sup­plé­tive pour admi­nis­trer le nord de la Syrie.

[Élysée, 5 janvier 2018 | AFP]

Lors de sa venue en France début 2018, Erdoğan a par­lé de son « ami » Macron. Sur fond de ques­tion migra­toire, il a été ques­tion de coopé­ra­tion et de signa­tures de contrats. Comment appré­hen­der la diplo­ma­tie française ?

Il y avait du point de vue d’Erdoğan une néces­si­té de renouer des liens avec la France alors que la Turquie était en sérieux froid avec les États-Unis et l’Allemagne. Macron a joué sa carte en se démar­quant de ces deux autres puis­sances occi­den­tales habi­tuel­le­ment alliées d’Ankara. Le dis­cours était effec­ti­ve­ment à la coopé­ra­tion et à la signa­ture de par­te­na­riats mais, en réa­li­té, ils se sont avé­rés assez limi­tés. C’était avant tout une opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion. Ce qui est plus pré­oc­cu­pant, c’est la grande tolé­rance des auto­ri­tés fran­çaises à l’é­gard des agis­se­ments des lob­bies pro-Erdoğan sur le ter­ri­toire fran­çais, là où les autres pays euro­péens ont fixé des limites plus nettes.

À quoi pensez-vous ?

« Dès 2012, les rela­tions com­mer­ciales tur­co-israé­liennes bat­taient tous les records mal­gré les sanc­tions diplo­ma­tiques. Le froid de façade n’a jamais empê­ché la coopé­ra­tion mili­taire ou éner­gé­tique. Business as usual. »

Je vous ren­voie à un cer­tain nombre de faits sur­ve­nus ces der­nières années en Europe de l’Ouest, dans les pays où le gou­ver­ne­ment turc a essayé de prendre le contrôle de la dia­spo­ra turque en mul­ti­pliant les actions de lob­bying et de noyau­tage. La cam­pagne élec­to­rale 2018 a ain­si été inter­dite dans plu­sieurs pays euro­péens, réduite au strict mini­mum presque par­tout. L’Autriche a même inter­dit le vote à ses citoyens. Les mee­tings de ministres ont été inter­dits en 2017 au moment du réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel. Le ministre des Affaires étran­gères Cavusoglu, écon­duit d’Hollande et d’Allemagne, avait ain­si trou­vé refuge à Metz, un fief des Loups gris, pour y faire un mee­ting. Le pré­fet avait jugé que ce mee­ting ne créait pas de trouble à l’ordre public, mal­gré les insultes lan­cées contre les pays euro­péens — leurs pra­tiques « nazies » — et les slo­gans fas­cistes. Devant les actions clan­des­tines des ser­vices turcs, cer­tains pays ont vite fixé les limites. En Allemagne, Suisse, Danemark, Autriche, Belgique, Hollande… Partout des pour­suites ont été enga­gées contre des acti­vi­tés d’es­pion­nage, des ten­ta­tives d’en­lè­ve­ments. En France, l’ac­ti­vi­té asso­cia­tive et poli­tique des pro-Erdoğan s’est accom­pa­gnée d’une pres­sion gran­dis­sante, voire de vio­lences contre des oppo­sants. Mais la diplo­ma­tie de Macron à l’é­gard de la Turquie est avant tout prag­ma­tique. Cette visite de jan­vier a aus­si été mar­quée par le scan­dale pro­vo­qué par Erdoğan à l’Elysée où, en tutoyant un jour­na­liste fran­çais et en le trai­tant de ter­ro­riste, il a fait la démons­tra­tion de sa vision de la liber­té de la presse et de la démo­cra­tie. La réac­tion de Macron a été pour le moins légère et peu à la hau­teur de l’en­jeu. Cela montre peut-être un excès de confiance et un manque de com­pré­hen­sion du rap­port de force dans lequel Erdoğan veut entraî­ner la pré­si­dence fran­çaise. Que ce soit la ques­tion des migrants, le ren­sei­gne­ment sur les dji­ha­distes, le diri­geant turc sait par­fai­te­ment exploi­ter poli­ti­que­ment les fai­blesses de ses adversaires.

Au len­de­main de la répres­sion des mani­fes­tants gazaouis, Erdoğan s’est avan­cé en défen­seur de la cause pales­ti­nienne. En mai 2017, un accord de coopé­ra­tion avait été signé entre la Chambre de com­merce israé­lienne et l’association des expor­ta­teurs turcs ; un an plus tôt, le volume des échanges entre les deux pays s’é­le­vaient à hau­teur de 3,9 mil­liards de dol­lars ; enfin, l’AKP a récem­ment reje­té la pro­po­si­tion du HDP visant à ce que la Turquie rompe ses rela­tions mili­taires et com­mer­ciales avec Israël… Erdoğan pour­ra-t-il conti­nuer à jouer sur les deux tableaux ?

Comme tous les pays ou les diri­geants qui se pro­clament défen­seurs de la cause pales­ti­nienne depuis 70 ans, Erdoğan ins­tru­men­ta­lise cette ques­tion à des fins pure­ment poli­ti­ciennes. Il a tou­jours joué sur les deux tableaux : il n’y a aucune rai­son que cela change. En 2008–2009, vexé par l’opé­ra­tion « Plomb dur­ci » pour laquelle il n’a­vait pas été tenu au cou­rant, il a par­fai­te­ment uti­li­sé cette ques­tion : sur le plan interne, il a renoué son alliance avec les isla­mistes du Milli Görüs, très sen­sibles à la cause pales­ti­nienne, ce qui lui a aus­si per­mis de rem­por­ter lar­ge­ment les muni­ci­pales 2009 ; sur le plan exté­rieur, la cri­tique de l’ac­tion d’Israël lui a per­mis de prendre de vitesse les vieux diri­geants arabes et d’ap­pa­raître sur la scène moyen-orien­tale comme le défen­seur des Palestiniens. Cet espoir a fait long feu. Dès 2012, les rela­tions com­mer­ciales tur­co-israé­liennes bat­taient tous les records mal­gré les sanc­tions diplo­ma­tiques. Le froid de façade n’a jamais empê­ché la coopé­ra­tion mili­taire (sur les drones uti­li­sés contre le PKK, notam­ment) ou éner­gé­tique (trois cen­trales construites par l’in­dus­triel turc proche d’Erdoğan, Ahmet Zorlu)… De nou­veau aujourd’­hui, avant des élec­tions cru­ciales et dans un pay­sage régio­nal où aucun lea­der­ship ne se dégage, il réuti­lise cette carte. Business as usual.


Photographie de ban­nière : Reuters

  1. Considérés par les « Turcs blancs » comme infé­rieurs, peu ins­truits, ruraux.
  2. Distinction décer­née dans les écoles, les col­lèges et les aca­dé­mies à ceux qui se sont le plus appro­chés du prix.

REBONDS

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