Entretien avec le collectif Juives et Juifs révolutionnaires


Entretien inédit pour le site de Ballast

En l’espace d’une décen­nie, Ilan Halimi était assas­si­né, des enfants juifs étaient abat­tus dans une école tou­lou­saine et quatre clients de l’Hyper Cacher tom­baient à Paris sous les balles de Daech. En 2018, on enre­gis­trait sur le ter­ri­toire fran­çais plus de 350 actes anti­sé­mites : croix gam­mées, sym­boles fas­cistes et supré­ma­tistes blancs, pro­fa­na­tions de cime­tières, etc. Le col­lec­tif Juives et Juifs révo­lu­tion­naires a vu le jour trois ans plus tôt. Leurs objec­tifs ? Que la lutte contre l’antisémitisme s’inscrive au sein de la lutte anti­ra­ciste, aux côtés de toutes les mino­ri­tés dis­cri­mi­nées ; que la soli­da­ri­té à l’endroit de la cause pales­ti­nienne s’établisse en toute occa­sion sur des bases anti­co­lo­nia­listes et jamais racistes ; que le com­bat contre l’antisémitisme s’ancre au sein de la lutte des classes et désigne pour hori­zon la révo­lu­tion sociale. Nous en dis­cu­tons ensemble.


Vous tenez, de l’intérieur du mou­ve­ment social, à faire émer­ger la lutte contre l’antisémitisme comme lutte anti­ra­ciste. La pre­mière ne relève donc pas déjà de la seconde ?

Aujourd’hui — et depuis au moins une quin­zaine d’années —, nous pou­vons consta­ter dans le champ poli­tique deux atti­tudes domi­nantes, en appa­rence oppo­sées (mais qui se rejoignent sur le fond), en termes de trai­te­ment de l’antisémitisme. L’une consiste à le voir comme quelque chose de rési­duel, d’une moindre impor­tance, qui ne ferait pas par­tie — en tant que tel — de l’agenda prio­ri­taire de la lutte anti­ra­ciste. L’autre consiste au contraire à le trai­ter comme quelque chose de com­plè­te­ment à part, sans lien avec le sys­tème raciste glo­bal. Pour nous, l’antisémitisme est un des ava­tars du sys­tème raciste, une des formes que prend le racisme, et il n’a rien de rési­duel. C’est une forme qui pos­sède bien sûr des par­ti­cu­la­ri­tés spé­ci­fiques, qui expliquent notam­ment que cer­tains et cer­taines peinent à l’identifier aujourd’hui : il se fonde sur la racia­li­sa­tion d’une iden­ti­té reli­gieuse (comme l’islamophobie) mais, à la dif­fé­rence des autres mino­ri­tés raci­sées, les Juifs et Juives sont présenté·e·s comme déte­nant le pou­voir et l’argent, donc comme pseu­do-classe domi­nante. Mais l’antisémitisme est lié au racisme sys­té­mique : il en est un élé­ment, et pas un phé­no­mène dis­tinct. Il nous semble donc néces­saire de réaf­fir­mer que la lutte anti­ra­ciste ne peut élu­der la lutte contre l’antisémitisme, et que la lutte contre l’antisémitisme implique de s’attaquer à l’ensemble du sys­tème raciste.

Vous enten­dez éga­le­ment tra­vailler à « la décons­truc­tion des réflexes et des ten­dances anti­sé­mites pré­sentes dans les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ». Lorsque nous avions inter­ro­gé l’historien Dominique Vidal à ce pro­pos, il sem­blait sur­pris. « La gauche a tiré les leçons de la mon­tée du fas­cisme et du nazisme », nous a-t-il dit, et aucun mou­ve­ment ou par­ti de gauche ne « flirte » avec l’antisémitisme. « Au contraire », ajou­tait-il, c’est à gauche, et plus encore à la gauche radi­cale, que les Juifs ont trou­vé « leurs défen­seurs les plus héroïques ». Comment entendre ce déca­lage d’appréciation ?

« Penser qu’une idéo­lo­gie qui imprègne l’ensemble de la socié­té s’arrête à la fron­tière de la gauche ou des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires est absurde. »

L’antisémitisme est pro­fon­dé­ment ancré dans la réa­li­té fran­çaise. Il pos­sède une dimen­sion struc­tu­relle lié au « roman natio­nal » fran­çais. Penser qu’une idéo­lo­gie qui imprègne l’ensemble de la socié­té s’arrête à la fron­tière de la gauche ou des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires est absurde. Si l’on étu­die sans com­plai­sance l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, de la gauche et de l’antisémitisme, on s’aperçoit qu’il existe, à toutes les époques, une influence de l’antisémitisme. Cela ne signi­fie pas que l’antisémitisme fasse par­tie du cœur idéo­lo­gique de la gauche ou du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, mais que les uns et les autres ne sont pas immu­ni­sés par nature contre l’influence de cette idéo­lo­gie domi­nante. De nom­breux Juifs et Juives ont plei­ne­ment trou­vé leur place au sein du mou­ve­ment ouvrier et de la gauche radi­cale, et celle-ci a effec­ti­ve­ment su, à cer­tains moments, jouer un rôle déci­sif dans le com­bat contre l’antisémitisme. Mais elle a aus­si connu des erre­ments, par­fois, de la part de cou­rants loin d’être mar­gi­naux. Les tra­vaux d’historiens comme Zeev Sternhell, Gérard Noiriel ou Michel Dreyfus montrent cette réa­li­té. Aujourd’hui encore, à la faveur d’un recul géné­ral d’une approche maté­ria­liste, lié notam­ment à un gros défi­cit de for­ma­tion, on peut consta­ter un trai­te­ment de l’antisémitisme par­ti­cu­liè­re­ment pauvre. Nous mili­tons dans la gauche révo­lu­tion­naire, et avons pu consta­ter de pre­mière main ce genre de pro­blèmes.

À quoi son­gez-vous ?

Par exemple, régu­liè­re­ment, des mili­tantes et des mili­tants juifs sont som­més de se posi­tion­ner en préa­lable sur la situa­tion en Palestine : cette injonc­tion géo­po­li­tique est anti­sé­mite. De la même manière que som­mer les musul­mans ou musul­manes de se posi­tion­ner en préa­lable sur Daech, les Frères musul­mans ou l’islam poli­tique est pro­fon­dé­ment isla­mo­phobe. Aussi, un Juif ou une Juive qui sou­lève des pro­pos anti­sé­mites sera régu­liè­re­ment accu­sé d’être un mili­tant sio­niste infil­tré ; ou la reprise, par exemple, d’un des­sin d’un anti­sé­mite notoire fera l’objet d’une même accu­sa­tion. Soit la ques­tion anti­sé­mite n’est pas prise au sérieux, soit elle est soup­çon­née de cacher un agen­da de sou­tien à l’État israé­lien.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

Vous refu­sez l’idée d’une cou­pure entre un anti­sé­mi­tisme « tra­di­tion­nel » et un « nou­vel » anti­sé­mi­tisme. En clair, entre l’antisémitisme de l’extrême droite et celui que nombre d’intellectuels attri­buent aux Français de confes­sion musul­mane. Quel est ce conti­nuum ?

Tout d’abord, il convient de rap­pe­ler que l’antisémitisme « tra­di­tion­nel » n’est pas l’apanage de l’extrême droite. Un pré­sident (Macron) qui réha­bi­lite Pétain ou Maurras et un Premier ministre (Raymond Barre) qui déplore que des « Français inno­cents » aient été tués lors de l’attentat de la rue Copernic ne sont pas d’extrême droite ; pour­tant, il s’agit bien d’antisémitisme, ou d’une réha­bi­li­ta­tion des anti­sé­mites. Un par­ti poli­tique (LR) qui reprend une affiche sur laquelle Macron est cari­ca­tu­ré avec un nez évo­quant les cari­ca­tures anti­sé­mites n’appartient pas non plus à l’extrême droite. Lorsque des jour­na­listes de la Ligue du Lol har­cèlent des jour­na­listes juifs, il s’agit bien d’antisémitisme ; pour­tant ces jour­na­listes ne sont pas d’extrême droite. L’antisémitisme est pro­fon­dé­ment ancré dans la socié­té fran­çaise, qui est d’ailleurs, avec l’Espagne et ses « Ley de Sangre », l’un des pays qui ont joué un rôle majeur dans la for­ma­tion de l’antisémitisme. Nous dis­tin­guons donc l’antisémitisme, oppres­sion raciste, de la judéo­pho­bie, oppres­sion reli­gieuse — même si l’antisémitisme a pu reprendre des thèmes de la judéo­pho­bie chré­tienne (les crimes rituels, la démo­no­lo­gie) et, beau­coup plus mar­gi­na­le­ment, de la judéo­pho­bie musul­mane (l’accusation de « traî­trise »). Ce sont des théo­ri­ciens fran­çais qui ont pro­mu le mythe du « com­plot juif » et les thèmes anti­sé­mites modernes comme l’association juif/argent/pouvoir/parasitisme : Gobineau, Vacher de Lapouge, Drumont… Ils ont pui­sé dans une lit­té­ra­ture anti­juive anté­rieure qui com­por­tait de tels thèmes, mais for­mu­lés de manière pro­to-raciale. C’est la figure de Drumont qui incarne ce conti­nuum, car c’est lui qui a expor­té ses théo­ries vio­lem­ment anti­sé­mites dans l’Algérie colo­niale, et leur dif­fu­sion a été favo­ri­sée par le par­ti colo­nial, qui y a vu un outil par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace de main­tien de l’ordre en cher­chant à dres­ser les musul­mans contre les juifs, d’une part, et à soli­da­ri­ser les juifs — par peur — au par­ti colo­nial, d’autre part. Cette stra­té­gie a été mise en avant pour dévier la colère anti­co­lo­nia­liste dans un sens pogro­miste.

« Dieudonné et Soral jouent depuis les émeutes de 2005 le même rôle que jouait Drumont en Algérie : un moyen de dévier une révolte sociale vers une logique pogro­miste. »

Les mili­tants anti­co­lo­nia­listes algé­riens ont d’ailleurs per­çu le rôle que jouait cette agi­ta­tion anti­sé­mite. Le fait que les auteurs des assas­si­nats anti­sé­mites de ces der­nières années se reven­diquent de l’islam (en en ayant par­fois une connais­sance plus que rudi­men­taire) ne fait pas de leur anti­sé­mi­tisme un pro­duit d’importation. Les thèmes qu’ils mobi­lisent dans leur dis­cours de haine ne sont pas une pro­duc­tion musul­mane, mais bien une pro­duc­tion fran­çaise, qui a ensuite été lar­ge­ment dif­fu­sée dans la sphère colo­niale. L’influence de ces thèses a bien plus à voir avec le tra­vail poli­tique de Soral et de Dieudonné, et leur dif­fu­sion d’une culture anti­sé­mite de masse, car les assas­sins ont gran­di en France et se sont socia­li­sés au sein de cette réa­li­té fran­çaise. Dieudonné et Soral jouent depuis les émeutes de 2005 le même rôle que jouait Drumont en Algérie : un moyen de dévier une révolte sociale vers une logique pogro­miste. Le fait que la grande majo­ri­té des émeutes anti­juives en terre d’Islam coïn­cident avec la période colo­niale n’a rien d’un hasard. Les théo­ri­ciens anti­sé­mites tak­fi­ris comme Sayyid Qutb sont en réa­li­té pro­fon­dé­ment influen­cés par l’antisémitisme euro­péen, et la relec­ture qu’ils font des textes reli­gieux s’effectue à tra­vers le prisme de cette influence idéo­lo­gique. Il n’y a donc pas deux anti­sé­mi­tismes mais un anti­sé­mi­tisme, qui est une vision du monde qui s’est dif­fu­sée à par­tir de la France et de l’Europe à l’échelle mon­diale.

Ces der­nières années, la lutte contre l’antisémitisme a sou­vent été média­ti­sée par les enne­mis de l’émancipation. Face à quoi, écri­vez-vous, la gauche a déser­té le ter­rain pour ne pas escor­ter ces gens…

C’est parce que la gauche et la gauche radi­cale ont glo­ba­le­ment déser­té le ter­rain de la lutte contre l’antisémitisme et le tra­vail anti­ra­ciste spé­ci­fique en direc­tion de la mino­ri­té juive, que ce hold-up idéo­lo­gique a pu se pro­duire. La droite, qui a his­to­ri­que­ment joué le rôle de vec­teur de l’antisémitisme, a très bien per­çu l’opportunité stra­té­gique. « La nature a hor­reur du vide », en poli­tique comme ailleurs. Si la gauche radi­cale et la gauche avaient tenu le ter­rain de la lutte contre l’antisémitisme, plu­tôt que de l’abandonner en consi­dé­rant qu’il s’agissait au mieux de quelque chose de rési­duel, au pire d’un pré­texte invo­qué par les réac­tion­naires, ces der­niers n’auraient jamais pu impo­ser leur dis­cours.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

« Négationnisme et anti­sé­mi­tisme sont consub­stan­tiels au FN », rap­pe­liez-vous en 2017. Sur I24News, Marine Le Pen a pour­tant osé décla­rer, au mois de février 2019, que son par­ti est le « meilleur bou­clier » des Français juifs !

Le FN a été créé par d’anciens SS et des anti­sé­mites mili­tants. Autour de Marine Le Pen, dans son entou­rage immé­diat, on trouve un mili­tant néo­na­zi comme Frédéric Chatillon. Et ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Les réseaux FN sont tou­jours des vec­teurs d’antisémitisme, et la théo­rie du grand rem­pla­ce­ment en est un exemple. Car dans cette théo­rie com­plo­tiste, qui est à la manœuvre ? Le FN n’a pas besoin de viser expli­ci­te­ment les Juifs : tout son dis­cours est struc­tu­ré autour d’un ima­gi­naire anti­sé­mite — les « élites mon­dia­listes » fai­sant par­tie des termes consa­crés pour dési­gner les Juives et les Juifs. Marine Le Pen a sim­ple­ment com­pris qu’elle pou­vait plus faci­le­ment dif­fu­ser ses thèmes racistes et isla­mo­phobes si elle le fai­sait, comme une large part du champ poli­tique, der­rière l’étendard de la « défense des Juifs ». Il s’agit bien enten­du là d’une hypo­cri­sie sans nom.

« Quand on attaque un Juif, on attaque la République », a récem­ment décla­ré un porte-parole du gou­ver­ne­ment1« Quand on insulte un juif, on attaque la République », Le Figaro, 17 février 2019.. C’est deve­nu une for­mu­la­tion récur­rente au sein du per­son­nel poli­tique. Vous esti­mez pour­tant que « la République fait sem­blant de pro­té­ger les Juifs et les Juives, tout en exi­geant d’elles et eux des preuves de loyau­té per­ma­nente, et pointe du doigt, opprime et écrase d’autres mino­ri­tés » : quel est ce men­songe répu­bli­cain ?

« La République se pose en pro­tec­trice des Juifs et des Juives, mais il s’agit là, avant tout, d’une posi­tion oppor­tu­niste. »

Dans l’histoire fran­çaise, il y a tou­jours eu l’exigence d’une loyau­té spé­ci­fique à l’égard de la mino­ri­té juive. Selon ce dis­cours, il y a le « bon » Juif fran­çais et la figure de la cin­quième colonne, les attaques contre les « judéo-bol­che­viks ». Les Juifs et Juives ne sont « inté­grés » qu’au prix de l’exigence d’une sur­en­chère de loyau­té à l’égard du sys­tème poli­tique fran­çais. La République se pose en pro­tec­trice des Juifs et des Juives, mais il s’agit là, avant tout, d’une posi­tion oppor­tu­niste qui a un double objec­tif : d’une part, effa­cer les traces de l’antisémitisme fran­çais en le rédui­sant dans la conscience col­lec­tive à la seule période de l’Occupation (donc en élu­dant le rôle his­to­rique de la France dans la for­mu­la­tion et l’exportation de l’antisémitisme, et en en fai­sant, en quelque sorte, d’ores et déjà un pro­duit prin­ci­pa­le­ment « étran­ger ») et à une pré­ten­due « impor­ta­tion exo­gène » liée au conflit israé­lo-pales­ti­nien ; d’autre part, et en consé­quence, dif­fu­ser un dis­cours raciste en ciblant la mino­ri­té musul­mane, tout en se pré­sen­tant comme « anti­ra­ciste »…

L’Union juive fran­çaise pour la paix est pro­ba­ble­ment l’organisation juive la plus connue au sein de la gauche anti­ca­pi­ta­liste. Si vous par­ta­gez avec elle la cri­tique du sio­nisme, vous esti­mez pour­tant qu’elle prend le risque de ser­vir de « cau­tion juive » ! C’est-à-dire ?

Comme nous l’avons indi­qué dans plu­sieurs de nos textes, l’UJFP a été créée par des mili­tantes et des mili­tants juifs qui, ayant par­ti­ci­pé aux luttes anti­co­lo­niales, ont vou­lu déve­lop­per une cri­tique du sio­nisme et du colo­nia­lisme israé­lien sur le thème du « pas en notre nom ». Cette démarche est louable, et elle n’est pas l’objet de notre cri­tique. Par contre, au fil des années, l’UJFP a déve­lop­pé un posi­tion­ne­ment vis-à-vis de l’antisémitisme qui nous pose pro­blème à plu­sieurs égards. Tout d’abord, l’UJFP ana­lyse pour l’essentiel la ques­tion de l’antisémitisme à tra­vers le prisme du sio­nisme et de la situa­tion en Palestine : en ce sens, elle rejoint les cou­rants sio­nistes en fai­sant de l’antisémitisme un ava­tar de la ques­tion israé­lo-pales­ti­nienne, alors qu’il s’agit d’une idéo­lo­gie fran­co-fran­çaise. La ques­tion israé­lo-pales­ti­nienne ne fait éven­tuel­le­ment que se sur­im­po­ser à la ques­tion, en en faus­sant la com­pré­hen­sion. L’UJFP fait, pour l’essentiel, de l’antisémitisme actuel la consé­quence du sio­nisme et d’un pré­ten­du « phi­lo­sé­mi­tisme d’État », enten­du comme trai­te­ment pri­vi­lé­gié des Juifs et des Juives, qui ali­men­te­rait un res­sen­ti­ment qui serait la source de l’antisémitisme. Or l’antisémitisme pré­cède le sio­nisme. Le sio­nisme est une réponse — natio­na­liste, donc pour nous réac­tion­naire — à l’antisémitisme. Faire de la consé­quence la cause, et rendre res­pon­sable de la mon­tée du racisme une par­tie — réac­tion­naire — de la mino­ri­té ciblée, est un pro­cé­dé d’inversion très cou­rant en matière de racisme : c’est du même ton­neau que les dis­cours qui rendent les Frères musul­mans res­pon­sables de la mon­tée de l’islamophobie.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

De même, l’UJFP sert très régu­liè­re­ment d’alibi à une par­tie de la gauche radi­cale lorsqu’il est ques­tion de l’antisémitisme : on les bran­dit comme les « bons Juifs », qui per­mettent de ne sur­tout pas se poser trop de ques­tions, de ne pas se confron­ter aux pro­blèmes d’antisémitisme qui existent y com­pris au sein de la gauche radi­cale. L’attitude poli­tique de l’UJFP depuis quelques années sur la ques­tion de l’antisémitisme la pré­dis­pose à jouer ce rôle avec un dis­cours du type : « On n’est pas anti­sé­mites, la preuve, on fait des trucs avec l’UJFP. » C’est aus­si en ce sens qu’elle est très appré­ciée, parce qu’elle n’oblige pas la gauche radi­cale à se remettre en cause. Bien sûr, nous ne pen­sons pas que c’est l’intention de l’UJFP. Mais nous ne pou­vons que consta­ter la réa­li­té de ce genre de dis­cours.

Vous évo­quez le « phi­lo­sé­mi­tisme d’État », l’idée de « pri­vi­lège juif ». Quand l’éditeur Éric Hazan écrit se sou­ve­nir avec nos­tal­gie du « temps où les juifs n’étaient pas du côté du manche », ou quand le Parti des Indigènes de la Répulique (PIR) évoque un « deux poids, deux mesures » en matière de lutte contre l’islamophobie et l’antisémitisme, c’est cette thèse qu’ils illus­tre­raient ?

Cette thèse du « phi­lo­sé­mi­tisme d’État » est pour nous erro­née, et par ailleurs dan­ge­reuse : même si ce n’est pas l’intention de l’UJFP, elle réac­tive des sté­réo­types anti­sé­mites par­ti­cu­liè­re­ment ancrés — comme ce pré­ten­du « pri­vi­lège juif » ou la pré­ten­due « proxi­mi­té des Juifs et du pou­voir ». Ce « phi­lo­sé­mi­tisme d’État » ne repose pas sur une réa­li­té maté­rielle, et réac­tive éga­le­ment le vieux thème anti­sé­mite de la période colo­niale pour divi­ser juifs et musul­mans afin de pro­té­ger l’ordre colo­nial. La phrase d’Éric Hazan est curieuse. Parce que main­te­nant les Juifs et les Juives seraient « du côté du manche » ? Il faut dis­tin­guer le dis­cours de l’État et de la classe poli­tique et la réa­li­té maté­rielle. Il y a un déca­lage entre les paroles, la réa­li­té et les actes. Premièrement, les avan­cées en matière de lutte contre l’antisémitisme sont le fruit de dizaines d’années de luttes menées par la mino­ri­té juive : elles ne sont pas le fait d’une prise de conscience sou­daine et morale de la classe poli­tique. Deuxièmement, l’historiographie fran­çaise et l’enseignement sco­laire conti­nuent lar­ge­ment d’éluder la ques­tion de l’antisémitisme fran­çais pour se concen­trer sur la seule période 1939–1945. Et encore, ceci se fait sur la base de « Vichy, ce n’est pas la France », avec toute une mytho­lo­gie recons­truite autour de « La France résis­tante » — alors que seule une mino­ri­té (dont un nombre consé­quent de Juifs et de Juives, d’Arménien·ne·s, d’Espagnol·e·s) a résis­té. Ensuite, les anti­sé­mites blancs béné­fi­cient d’une large impu­ni­té et d’une com­plai­sance qui contre­dit ce dis­cours : on pense à Égalité et Réconciliation, à Rivarol, mais aus­si à des situa­tions de har­cè­le­ment anti­sé­mite qui ont per­du­ré pen­dant de nom­breuses années dans l’indifférence — comme l’illustre récem­ment, on l’a dit, la Ligue du Lol.

« Parler de pri­vi­lège pour par­ler d’une mino­ri­té ciblée par des actes racistes régu­liers est à peu près aus­si pro­duc­tif en matière d’antiracisme que de par­ler des pri­vi­lèges des fonc­tion­naires en matière de lutte des classes. »

Bien sûr qu’il existe un dis­cours public qui en fait des tonnes sur l’antisémitisme, et pas sur les autres formes de racisme ! Discours qui en pro­fite d’ailleurs pour dif­fu­ser un poi­son raciste. Mais il ne s’agit pas de « phi­lo­sé­mi­tisme d’État », pas plus que les grandes décla­ra­tions sur l’égalité hommes-femmes du gou­ver­ne­ment ne doivent mas­quer la réa­li­té du patriar­cat. Dénoncer un « phi­lo­sé­mi­tisme d’État » est aus­si absurde que de dénon­cer un « fémi­nisme d’État ». Parler de « pri­vi­lège » pour par­ler d’une mino­ri­té ciblée par des actes racistes régu­liers est à peu près aus­si pro­duc­tif en matière d’antiracisme que de par­ler des « pri­vi­lèges des fonc­tion­naires » en matière de lutte des classes. En réa­li­té, plu­tôt que d’introduire ce genre de concepts, qui auront sur­tout pour seul effet d’obtenir un nivel­le­ment par le bas et un recul des luttes anti­ra­cistes, il serait plus pro­duc­tif de s’appuyer sur les quelques suc­cès rela­tifs — et à rela­ti­vi­ser — en matière de lutte contre l’antisémitisme, pour deman­der à les étendre et les géné­ra­li­ser à la lutte contre toutes les formes de racisme, dont l’islamophobie.

Le PIR dit pro­po­ser, par la voix d’Houria Bouteldja, une « offre géné­reuse » à l’endroit des Juifs de France : « Nous avons un des­tin com­mun comme nous avons poten­tiel­le­ment un ave­nir poli­tique com­mun. » Mais vous esti­mez que le PIR défend des « posi­tions réac­tion­naires » et mini­mise l’antisémitisme.

On n’a sans doute pas la même vision de la géné­ro­si­té. On ne demande d’ailleurs à per­sonne la géné­ro­si­té, juste l’égalité. Le PIR s’est illus­tré régu­liè­re­ment par des prises de posi­tion réac­tion­naires. Non seule­ment il mini­mise l’antisémitisme, mais il s’en fait par­fois le vec­teur. À la lec­ture de ses com­mu­ni­qués à chaque fait de vio­lence anti­sé­mite (on parle de meurtres, notam­ment d’enfants), il y a régu­liè­re­ment une mise en doute du carac­tère anti­sé­mite des actes, et on sent plus de sym­pa­thie pour les auteurs que pour les vic­times. Ça signi­fie quoi de dire « Je suis Mohamed Merah », de « dénon­cer toute cen­sure contre Dieudonné » ou de dire que « les Juifs sont la batte de base­ball avec laquelle on frappe les Noirs et les Arabes », en matière de « géné­ro­si­té » ? C’est une curieuse concep­tion de « l’amour révo­lu­tion­naire ». Le PIR s’en défend, y voit un mau­vais pro­cès, mais quand ce genre de trucs revient de manière récur­rente, et qu’il n’y a pas le début d’une auto­cri­tique, que le dis­cours se borne à dire « Mais vous nous avez mal com­pris, vous êtes mal­veillants, en fait on ne vous veut que du bien », on ne peut juste que consta­ter qu’il y a un pro­fond pro­blème.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

« Je suis, cela va sans dire, un adver­saire du sio­nisme », affirmait Trotsky en 1934 dans le cadre d’une inter­view parue dans Class Struggle. 85 ans plus tard, cette évi­dence n’en est plus une, et peut-être même expo­se­ra-t-elle bien­tôt, à entendre Macron, à des repré­sailles judi­ciaires ! Qu’est-ce qu’être anti­sio­niste, aujourd’hui, quand le pro­jet sio­niste a triom­phé, que la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale l’a rati­fié à la majo­ri­té et qu’une armée des plus solides le « sécu­rise » dura­ble­ment ?

Rappelons d’abord que le sio­nisme est un mou­ve­ment natio­na­liste né dans des condi­tions par­ti­cu­lières : il s’inscrit dans le mou­ve­ment des natio­na­li­tés du XIXe siècle, mais avec une spé­ci­fi­ci­té : il naît, à la dif­fé­rence des autres idéo­lo­gies natio­na­listes, au sein d’une mino­ri­té natio­nale dia­spo­rique qui n’est majo­ri­taire nulle part et qui est oppri­mée, jus­te­ment, par les idéo­lo­gies natio­na­listes euro­péennes, qui dési­gnent les Juives et les Juifs comme exté­rieurs au corps natio­nal en déve­lop­pant l’antisémitisme. C’est donc ini­tia­le­ment une idéo­lo­gie natio­na­liste qui se pré­sente comme une solu­tion à l’antisémitisme. Mais du fait de cette situa­tion mino­ri­taire des Juifs et des Juives, la consti­tu­tion d’une majo­ri­té natio­nale juive sur un ter­ri­toire don­né, et donc d’un État-nation, n’a pu se faire qu’avec une entre­prise colo­niale — elle-même d’un genre par­ti­cu­lier puisqu’elle s’est faite sans qu’existe ini­tia­le­ment une métro­pole. Entreprise qui a eu pour consé­quence l’expulsion mas­sive des Palestinien·ne·s. Ainsi que la mise en place d’une domi­na­tion colo­niale sur ceux et celles-là en Palestine. Au sein de la mino­ri­té juive, cette idéo­lo­gie a long­temps été mino­ri­taire, même si elle a gagné pro­gres­si­ve­ment en influence avec la mon­tée de l’antisémitisme. Mais elle a été com­bat­tue par d’autres idéo­lo­gies, dont les idéo­lo­gies révo­lu­tion­naires qui la cri­ti­quaient à la fois pour sa ten­dance à por­ter l’effort sur le pro­jet colo­nial au détri­ment de la lutte en dia­spo­ra contre l’antisémitisme, pour sa volon­té de nier la culture juive dia­spo­rique et pour la consé­quence du pro­jet sio­niste sur les Palestinien·ne·s. Aujourd’hui, les cou­rants qui se reven­diquent du sio­nisme en dia­spo­ra conti­nuent de mettre en avant l’installation en Israël comme la solu­tion face à l’antisémitisme.

« Aucune paix durable et juste ne peut décou­ler d’une telle vision, qui nie l’effet concret de ce pro­jet sur les Palestinien·ne·s : expro­pria­tion, expul­sion, vio­lence armée per­ma­nente, oppres­sion raciste… »

Notre oppo­si­tion au sio­nisme découle d’une double ana­lyse. Premièrement : d’une posi­tion anti­na­tio­na­liste qui, sans nier les spé­ci­fi­ci­tés du sio­nisme par rap­port aux autres natio­na­lismes, en iden­ti­fie éga­le­ment les traits com­muns. Cette posi­tion est notam­ment fon­dée sur l’analyse de l’effet que cette idéo­lo­gie natio­na­liste (dans ses cou­rants divers, de l’extrême droite à l’extrême gauche) a sur notre mino­ri­té : iso­le­ment, mécom­pré­hen­sion des dyna­miques de l’antisémitisme, renon­cia­tion à la lutte, ici rem­pla­cée par le sou­tien à l’État-nation israé­lien. Deuxièmement : de nos posi­tions anti­co­lo­nia­listes, en cohé­rence avec nos posi­tions révo­lu­tion­naires. Aujourd’hui, l’idéologie sio­niste conti­nue à jus­ti­fier le sta­tu quo colo­nial et l’expropriation des Palestinien·ne·s au nom de la néces­si­té vitale de pré­ser­ver un État-nation refuge pour les Juifs et les Juives. Pour la gauche sio­niste, c’est un mal néces­saire (qu’il fau­drait éven­tuel­le­ment limi­ter dans l’espace afin de pré­ser­ver le fait natio­nal israé­lien) ; pour la droite, c’est une pra­tique légi­ti­mée par l’Histoire. Aucune paix durable et juste ne peut décou­ler d’une telle vision, qui nie l’effet concret de ce pro­jet sur les Palestinien·ne·s : expro­pria­tion, expul­sion, vio­lence armée per­ma­nente, oppres­sion raciste…

Ceci étant dit, nous vivons dans une métro­pole colo­niale et impé­ria­liste res­pon­sable du sac­cage de l’Afrique et cores­pon­sable du géno­cide au Rwanda. De façon per­ma­nente, elle mène des guerres néo­co­lo­niales et sou­tient des dic­ta­tures san­gui­naires. C’est à par­tir de cette posi­tion que nous dénon­çons le colo­nia­lisme israé­lien. Nous sommes donc contre le sio­nisme, mais ne nous défi­nis­sons pas comme « anti­sio­nistes » parce que notre oppo­si­tion au sio­nisme découle d’une vision anti­co­lo­nia­liste, hos­tile à l’ethnonationalisme « völ­kish ». Cette vision n’applique pas au sio­nisme un « deux poids, deux mesures », qui en ferait une forme de colo­nia­lisme ou de natio­na­lisme meilleure — point de vue sio­niste — ou pire qu’un autre — point de vue de bon nombre d’« anti­sio­nistes ». Nous insis­tons éga­le­ment sur le fait que l’attachement d’une par­tie de la mino­ri­té juive en dia­spo­ra au sio­nisme découle de la crainte d’un nou­veau géno­cide et de l’idée du carac­tère indis­pen­sable d’un « État refuge » pour les Juifs et les Juives. Il faut com­prendre cette crainte (après 2000 ans de per­sé­cu­tions et un géno­cide qui a fait dis­pa­raître deux tiers des Juifs et Juives d’Europe), et pro­po­ser une autre voix de lutte contre l’antisémitisme que celle qui consiste à sou­te­nir la fuite en avant colo­niale en Palestine. C’est ce à quoi nous nous atta­chons, et nous pen­sons que cette dimen­sion est glo­ba­le­ment sous-esti­mée. Pour ce qui concerne la situa­tion en Palestine, il n’existe pas entre nous de posi­tions uni­fiées sur la solu­tion à appor­ter : deux États, un État bina­tio­nal, laïque et démo­cra­tique, une confé­dé­ra­tion… L’essentiel étant de rompre avec ledit sta­tu quo colo­nial.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

Dans une post­face à Sur la Question juive de Marx, Daniel Bensaïd déplore le fait que le judéo­cide ait été déshis­to­ri­ci­sé et dépo­li­ti­sé : il serait deve­nu « un évè­ne­ment théo­lo­gique » fait d’indicible et d’impensable, laissant ain­si place à l’identité, comme « outrage » enve­lop­pant, au lieu de pen­ser la poli­tique, et donc la révo­lu­tion. Partagez-vous cette ana­lyse ?

Nous consi­dé­rons bien évi­dem­ment que le géno­cide des Juifs et Juives et des Rroms doit être pen­sé dans une pers­pec­tive his­to­rique et poli­tique — ce qui n’empêche nul­le­ment d’en sou­li­gner les spé­ci­fi­ci­tés. Nous ne déve­lop­pons pas une vision iden­ti­taire, ni de l’Histoire, ni de la poli­tique, mais une vision maté­ria­liste. Il est clair que le géno­cide des Juifs et des Rroms a long­temps été un sujet du domaine de l’indicible, puisqu’il aura fal­lu attendre 1995 pour que l’État fran­çais recon­naisse sa res­pon­sa­bi­li­té… Mais il y a effec­ti­ve­ment un accent mis sur l’émotionnel plu­tôt que sur le maté­riel. En évo­quant le géno­cide, les poli­ti­ciens pren­dront des tour­nures de phrase ampou­lées et des emphases sur « les heures les plus sombres de notre Histoire », mais aucun accent n’est mis sur l’enseignement de cet évè­ne­ment, les élé­ments qui l’ont pré­cé­dé et les consé­quences qui l’ont sui­vi. Beaucoup reste à faire pour évi­ter la mys­ti­fi­ca­tion de l’Histoire : com­ment s’administre un géno­cide ? quelle res­pon­sa­bi­li­té doit être por­tée, par qui ? Tel que c’est ensei­gné actuel­le­ment, la res­pon­sa­bi­li­té des nazis est la seule évo­quée, mais pas celles des témoins silen­cieux, des col­la­bo­ra­teurs, ni celle de l’idéologie natio­nale qui a per­mis à l’appareil nazi d’administrer ce géno­cide. Il faut un contexte d’antisémitisme à même de per­mettre de dis­so­cier un peuple spé­ci­fique du reste de la popu­la­tion et de rendre indif­fé­rent, ou jus­ti­fiable, son assas­si­nat mas­sif. Il y a évi­dem­ment eu la volon­té de confis­quer ce trau­ma­tisme aux vic­times juives et rroms. Lorsqu’on parle du géno­cide, on ne s’étend pas sur le fait que les col­la­bo­ra­teurs et témoins pas­sifs n’étaient pas ravis du retour des dépor­tés, que les biens spo­liés n’aient majo­ri­tai­re­ment pas été ren­dus. Ce sont des élé­ments fac­tuels, pour­tant. Ils per­mettent d’ancrer des évè­ne­ments his­to­riques dans la réa­li­té. Ce n’est pas pour rien que le seul docu­men­taire qui a eu pour but de com­prendre com­ment ce géno­cide et pas pour­quoi ce géno­cide, dure 10 heures… En essayant de com­prendre com­ment, on apprend à iden­ti­fier les pré­mices d’une situa­tion géno­ci­daire et l’implication de l’ensemble de la popu­la­tion dans celle-ci : c’est une ques­tion qu’un pays comme la France, encore inca­pable de recon­naître la vio­lence inouïe de la colo­ni­sa­tion, n’a pas envie de se poser.

La défense de la liber­té d’expression s’est sou­vent cris­tal­li­sée, ces der­nières années, autour de la ques­tion juive et/ou israé­lienne. Avec l’idée qu’il y a des choses qu’on ne peut pas dire, plus dire — Soral et Dieudonné, vous les citiez, en ont très sou­vent joué ! Faut-il s’en remettre au pou­voir d’État pour faire face aux fas­cistes, ou peut-on ima­gi­ner d’autres voies ?

« La voix des opprimé·e·s est en per­ma­nence silen­ciée dans le sys­tème raciste ; faire taire les racistes, c’est per­mettre l’expression des opprimé·e·s. »

« La défense de la liber­té d’expression » (de tout le monde, donc des fas­cistes) comme posi­tion abs­traite est un angle d’attaque poli­tique carac­té­ris­tique du libé­ra­lisme : on pense la ques­tion en dehors des rap­ports sociaux et des rap­ports de forces réels. Le fait de se posi­tion­ner comme oppri­més est une constante pour les anti­sé­mites : c’est une inver­sion du réel. Cette stra­té­gie de vic­ti­mi­sa­tion est un moyen pour eux de ren­for­cer le sté­réo­type du « pou­voir juif » ; c’est une stra­té­gie plei­ne­ment poli­tique. En réa­li­té, ce qui est défen­du par celles et ceux qui la bran­dissent dans ces cir­cons­tances, c’est la « liber­té d’oppression ». La voix des opprimé·e·s est en per­ma­nence silen­ciée dans le sys­tème raciste ; faire taire les racistes, c’est per­mettre l’expression des opprimé·e·s qui, sinon, est étouf­fée par la vio­lence du dis­cours raciste qui se répand en per­ma­nence. La lutte contre le racisme se fait, selon nous, « par tous les moyens néces­saires », pour reprendre une expres­sion des Black Panthers. Nous ne nous en remet­tons pas au pou­voir d’État, mais nous ne voyons pas pour­quoi il fau­drait par exemple se pri­ver d’utiliser les moyens légaux exis­tants — ce qui n’empêche ni la lutte idéo­lo­gique, ni la lutte phy­sique pour étouf­fer le dis­cours raciste et assu­rer l’autodéfense anti­ra­ciste.

On a récem­ment pu lire dans Le Monde, sous la plume de la rab­bin Delphine Horvilleur, que « la contes­ta­tion du pou­voir », si elle s’énonce sur le registre de la « dénon­cia­tion d’élites, de [la] culpa­bi­li­té des riches ou [du] com­plot des puis­sants », ren­voie au « lan­gage ances­tral qui fut dans l’histoire celui de l’antisémitisme ». On a éga­le­ment vu Le Point faire part de son trouble à la lec­ture du der­nier ouvrage de François Ruffin, face à l’évocation des mots « Rothschild » et « Attali ». Comment rendre lim­pide l’idée que la lutte contre les déten­teurs du capi­tal n’a rien — ou ne devrait rien — à voir avec l’antisémitisme ?

La foca­li­sa­tion sur les ban­quiers juifs ou sur un « capi­ta­lisme financier/cosmopolite » (oppo­sé arti­fi­ciel­le­ment au ver­tueux « capi­ta­lisme industriel/national ») asso­cié aux Juifs et aux Juives est effec­ti­ve­ment une constante his­to­rique du dis­cours anti­sé­mite « social ». Il s’agit là d’un « anti­ca­pi­ta­lisme roman­tique » qui ne s’attaque ni à la pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, ni aux rap­ports sociaux de pro­duc­tion, et qui refuse d’envisager la mise en com­mun des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion. La seule manière de rendre lim­pide l’idée anti­ca­pi­ta­liste est donc de la for­mu­ler de manière maté­ria­liste, en s’attaquant à la racine des rap­ports sociaux de pro­duc­tion : pro­prié­té com­mune des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, mar­chan­di­sa­tion, socié­té de classe. Et d’adopter un voca­bu­laire sans ambi­guï­té : par­ler de « bour­geoi­sie » plu­tôt que de « finance », iden­ti­fier les classes en pré­sence plu­tôt que les indi­vi­dus, refu­ser toute foca­li­sa­tion sur les bour­geois juifs en par­ti­cu­lier.

Karine Léger (www.karineleger.ca)

L’essayiste Michel Warschawski nous disait un jour, à Jérusalem : « Je ne crois pas à l’existence de valeurs juives. » Entendre que, pour lui, « tout est juif ». Vous louez quant à vous une « éthique juive et uni­ver­sa­liste » : quels en sont les contours sin­gu­liers ?

Nous avons, en tant que révo­lu­tion­naires, des valeurs éthiques qui sont uni­ver­selles, en ce sens qu’elles sont com­munes à l’humanité et existent dans toutes les socié­tés, à toutes les époques : entraide, soli­da­ri­té, refus de la domi­na­tion… L’éthique juive dont nous nous reven­di­quons est sim­ple­ment l’une des formes cultu­relles qu’a prise cette éthique uni­ver­selle, liée à la condi­tion de mino­ri­té oppri­mée. Ce n’est pas tout à fait un hasard si de très nom­breux Juifs et Juives ont par­ti­ci­pé au mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire, dans toutes ses ten­dances, en jouant par­fois un rôle moteur dans la créa­tion d’organisations de soli­da­ri­té qui étaient loin de ne se consa­crer qu’à la mino­ri­té juive et aux pro­blèmes aux­quels elle était confron­tée. C’est aus­si parce qu’ils y trou­vaient l’expression de valeurs pré­sentes dans la culture dia­spo­rique. Nous nous situons dans la conti­nui­té de ce par­cours, et il y a nombre de figures his­to­riques qui nous ins­pirent : d’Emma Goldman en pas­sant par Rosa Luxemburg, de Marek Edelman en pas­sant par Denis Théodore Goldberg, de Lucien Sportisse à Ilan Halevi, de Joseph Rosenthal à Adolfo Kaminsky. Parmi bien d’autres.

Le Bund et les FTP-MOI sont des réfé­rences régu­liè­re­ment mobi­li­sées au sein du camp de l’émancipation. Mais cet inté­rêt, que vous par­ta­gez bien sûr, occulte à vos yeux la lutte contre l’antisémitisme contem­po­rain. Évoquant la mémoire des com­bat­tants du ghet­to de Varsovie, vous en appe­lez à ne plus attendre et à agir, ici et main­te­nant, contre l’antisémitisme. Vous avez d’ailleurs par­lé d’« auto­dé­fense ». Que recouvre-t-elle ?

Nous avons sou­le­vé une atti­tude qui nous parais­sait pro­blé­ma­tique : celle de ne par­ler des Juifs et Juives qu’au pas­sé, d’invoquer ces expé­riences moins pour en tirer des ensei­gne­ments aujourd’hui que pour sur­tout évi­ter de par­ler de la situa­tion des Juifs et des Juives au pré­sent. Or « le pas­sé ne s’est envo­lé nulle part ». Parler de ces réfé­rences doit être un moyen de pour­suivre le com­bat, et pas de l’éluder ou le remi­ser dans le rayon des nos­tal­gies com­modes. Ces réfé­rences ne sont pas exclu­sives : il existe d’autres réfé­rences juives dans le mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­na­liste. L’autodéfense est une longue tra­di­tion dans la dia­spo­ra en Europe, qui a sus­ci­té face aux pogroms la for­ma­tion de groupes d’autodéfense appe­lés « Zelbshuts ». L’idée est de renon­cer à subir, de ne pas comp­ter sur l’État pour se défendre, ici et main­te­nant. C’est une pra­tique née de la néces­si­té. Mais cette notion ne doit pas être com­prise seule­ment dans cette pers­pec­tive d’autodéfense phy­sique (visant à pré­ser­ver nos inté­gri­tés face aux anti­sé­mites), mais sur le plan de la lutte idéo­lo­gique éga­le­ment : prendre en charge notre propre lutte et ne pas comp­ter sur des « pro­tec­teurs », d’où qu’ils viennent.


Illustrations et ban­nière : extraits d’œuvres de Karine Léger


REBONDS

☰ Lire notre article « Adolfo Kaminsky — le monde entier », Hassina Mechaï, mars 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Dominique Vidal : « La lutte contre l’antisémitisme doit se mener en Occident comme dans le monde ara­bo-musul­man », juin 2018
☰ Lire notre ren­contre avec le Front démo­cra­tique de libé­ra­tion de la Palestine, mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Michel Warschawski : « Il y a une civi­li­sa­tion judéo-musul­mane », mars 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Alain Gresh : « On peut être croyant et révo­lu­tion­naire », novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Ivan Segré : « Être à l’affût de toutes les conver­gences pro­gres­sistes », sep­tembre 2016
☰ Lire notre article « Marek Edelman : résis­ter », Émile Carme, novembre 2015

NOTES   [ + ]

1.« Quand on insulte un juif, on attaque la République », Le Figaro, 17 février 2019.
Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.