Alain Damasio : « Nous sommes tracés la moitié de notre temps éveillé » 2/4


Entretien inédit pour le site de Ballast

Dictature consentie du smartphone, villes intelligentes, technologies civiques, nano-implants, tout-connecté, être modulaire, humanité augmentée… voilà notre salut annoncé ! « L’hybridation humain-biologie-artefact est déjà de nos jours une réalité », rappelle le philosophe Miguel Benasayag1Voir Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, 2016.. L’humanité nouvelle sera bénie par les nouvelles technologies. Une parole critique risquera de faire de vous un ronchon réactionnaire ou technophobe ; Alain Damasio s’inscrit en faux — mais par la gauche. Sans compte Facebook ni mobile, le romancier tâche, clopin-clopant, d’être le plus « furtif » possible. La critique devant se doubler de positivé, Damasio propose, en lieu et place du « techno-cocon », meilleur allié de la social-démocratie capitaliste, la voie « très humaine » : nous en discutons dans ce second volet.


Lire le premier volet


D’aucuns en jurent : la technologie et le transhumanisme sont une chance pour le destin de l’Homme — salut ontologique (promesse d’immortalité), politique (open government et autres civic techs), voire écologique…

C’est une pensée parareligieuse. Même les modèles narratifs utilisés sont hallucinants. Ce n’est pas un hasard si cela est né aux USA, dans la Silicon Valley. Autour des GAFAM, [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, ndlr], tu as d’abord le techno-prophète : Ray Kurzweil, le directeur de recherche de Google. C’est vraiment le messie, il t’annonce « la » prophétie : « La singularité va advenir… ! » La singularité est le point où l’intelligence artificielle forte va dépasser l’intelligence humaine, où il faudra passer la main aux machines. La prophétie, c’est génial ; ça a un côté hyperpassif qui te donne envie d’attendre. Au début, il disait que ce serait en 2029, puis il s’est dit « 2029, je risque d’être encore vivant, quand même », et il a décalé à 2045… Je pense qu’il va décaler encore. Ça me fait beaucoup rire ! Après le messie, tu as ce qu’on appelle la « parousie ». Chez les chrétiens, c’est le moment où Dieu revient sur Terre, où le Christ revient pour racheter nos fautes et nos péchés. Là, le Christ, c’est l’IA. J’ai déliré là-dessus : l’Intelligence artificielle véritable, l’IAV… « Yahvé » ! On ne sait pas diriger notre monde, on est en train de polluer la Terre, on ne sait pas s’autogérer, nous, pauvres humains, on est tellement cons, par contre l’IAV saura le faire. L’IAV va revenir sur Terre et racheter nos fautes. Elle va mettre en place une énorme paroi antiradiations pour reboucher le trou dans la couche d’ozone et nous sauver. En termes de récit, la religion, c’est génial, c’est un discours qui a fait ses preuves, qui marche super bien : ça parle aux masses. Sauf que l’IA, c’est nous qui la programmons !

« On va vous donner du pouvoir individuellement ; votre vie, c’est de la merde mais on va vous augmenter. »

Ils ont réussi — et c’est très fort — à coupler la dimension collective du religieux avec une dimension extrêmement libérale et ultra-individuelle : « Hé, les gars on va vous empuissanter au maximum. Vous ne serez plus malades, vous ne souffrirez plus. Vous allez avoir un bras super-fort et des muscles élastiques, vous allez pouvoir courir 100 kilomètres sans générer d’acide lactique, on va vous mettre des plugins dans le cerveau, votre mémoire sera étendue… On va vous donner l’immortalité numérique : toutes les traces que vous laissez dans votre vie, on va les stocker dans un ordinateur qui va mimer ce que vous êtes… » Tout cela obéit à ce que j’appelle « l’antique désir d’être Dieu », présent dans toutes les mythologies. Tout le travail que je fais moi-même en tant qu’écrivain, tout le travail des films, c’est de générer du mythe. Mes gamines de 6 et 9 ans ont cette pensée magique-là — c’est facile de générer du désir à partir de cela.

Tout ceci fonctionne d’autant plus que dans ta vie, tu n’as de pouvoir sur rien. Tu n’as pas de pouvoir sur ton boulot, tu ne fais pas ce que tu veux à l’école, tu as concrètement très peu de marge. Tu ne peux pas vivre de ton écriture, tu ne peux pas vivre de ta photo, de ta vidéo, de ton journalisme. Tu es obligé de faire de la merde si tu veux vivre de ton métier. Et eux, ils arrivent et te disent : « On va vous donner du pouvoir individuellement ; votre vie, c’est de la merde mais on va vous augmenter. » Mais c’est super dangereux, car ce sont de fausses solutions. Il faut aller dans le très humain plutôt que vers le transhumain. Nietzsche disait que l’homme réactif est l’homme qui est coupé de ce qu’il peut — et nous sommes quasiment tous coupés de ce que nous pouvons. Je pense qu’on a absolument tout en nous pour aller au bout de ce que nous pouvons.

Parmi les rares penseurs techno-critiques contemporains, il y a Bernard Stiegler. Par son concept de prolétarisation, il montre comment la technologie peut devenir ce poison qui aliène nos capacités — capacités physiques d’abord, avec la technologie mécanique, et aujourd’hui cognitives, avec les algorithmes et l’IA. Comment, en somme, la technologie peut nous couper de notre puissance…

Stiegler a apporté beaucoup sur ce sujet2Pour aborder sa pensée, nous conseillons cet entretien réalisé par « Les chemins de la philosophie », sur France Culture… Il y aurait tellement à dire ! Le numérique, déjà : c’est d’abord un espace exhaustivement contrôlé, où tu laisses des traces en permanence : dès que tu es sur le réseau, tu es entièrement tracé. Aujourd’hui, on passe la moitié de son temps éveillé dans le réel et l’autre sur les écrans — c’est-à-dire dans une médiation du réel. C’est très particulier de vivre dans un monde où tu es tracé la moitié de ton temps éveillé. Ce n’était pas le cas des générations précédentes. On vit dans un monde soumis au design de la dépendance, à l’économie de l’attention. N’importe quel site est construit pour maximiser ta dépendance, pour que ton attention soit captée et sédentarisée. Tu passes donc tout ce temps éveillé à te battre contre des gens qui ont planifié ton addiction, ce qui n’est pas le cas quand tu te balades sur une plage, dans les calanques… La génération digital native est née là-dedans ; elle est en permanence dans cette prédation d’attention. Il est très dur de s’en défaire : moi-même, j’en souffre. J’adore le foot, par exemple ; je fais partie de ces gens qui, malgré le capitalisme du foot, continuent d’adorer ce sport. Je vais sur SoFoot, je lis un article, je scrolle, je regarde rapidement les commentaires et j’arrive en bas. Là, comme ce site suit un modèle économique basé sur la publicité, tu as six cases de buzzfeed : « Les 20 plus belles femmes de footballers ». J’arrive à la fin de l’article, mon attention commence à se fatiguer, j’arrive dans le réseau pulsionnel de l’hétéro de base, donc je clique. Je comprends très bien comment la page est structurée, tout ce qu’il y a derrière, et pourtant je clique quand même ! Le niveau de suggestion et de conduite comportementale est devenu super fin. Va construire une subjectivité, une résistance, une révolution là-dedans… Si on n’a pas des gens, dans l’éducation populaire ou l’Éducation nationale, qui apprennent très tôt aux gamins comment une page est construite et leur disent « Voilà comment on te manipule », si on n’apprend pas à s’en défaire, on aura beau faire ce qu’on veut, on se fera toujours avaler par le système. Ce sont des enjeux importants, et là, on a du retard : ça me fait flipper.

Dans sa théorie de l’automatisation de l’information, le mathématicien Norbert Wiener forge le mot « cybernétique », défini en tant que moyen de contrôle de l’information. Dans le champ du politique, n’y a-t-il pas une forme d’automatisation des conduites, un contrôle social que les nouvelles technologies ont fait advenir ?

« Le niveau de suggestion et de conduite comportementale est devenu super fin. Va construire une subjectivité, une résistance, une révolution là-dedans. »

Sur ce sujet, tout a été dit par Tiqqun (le Comité invisible est issu du Tiqqun, c’est en partie le même groupe). Ces gens-là ont écrit des choses avant L’Insurrection qui vient et À nos amis. Vous avez lu Premiers matériaux pour une théorie de la jeune fille ? Il y a aussi Tout a failli, vive le communisme !, paru lui aussi à La Fabrique : un excellent texte. Il comporte un chapitre sur la cybernétique, qui montre que l’on vit dans un gouvernement automatisé, c’est-à-dire qui n’a même plus besoin d’élus — ils y sont devenus interchangeables. Il y a un travail très intéressant qui reprend le concept de kubernêtês (« gouverner ») et te montre de quelle façon le système de feed-back du capitalisme autonomisé fonctionne, à savoir comment il s’est automatisé. Finalement, dans nos démocraties, on croit élire des gens qui vont changer de politique mais ça ne sert strictement à rien ; tu peux mettre Hollande ou Sarkozy, etc. Ce type de gouvernement a seulement besoin d’acteurs individuels poussés par l’appât du gain et à même de faire tourner les choses. Il faut les lire : c’est génial, ils le disent mille fois mieux que moi.

Une des critiques que vous émettez sur les sociétés modernes concerne leur caractère dévitalisant. Ces dix dernières années, on a pu observer, en Occident, des mouvements de ras-le-bol, qu’ils soient émancipateurs ou délétères : Nuit Debout, #OnVautMieuxQueCa, les émeutes de 2005, la montée des nationalismes, Trump… Daniel Bensaïd disait « L’Histoire nous mord la nuque » : cette séquence historique confuse n’est-elle pas, d’une certaine manière, revitalisante ?

J’aime beaucoup les termes de Guattari lorsqu’il dit qu’on est entrés dans « les années d’hiver » : à partir des années 1980, avec la montée du capitalisme, on n’est ni sur un printemps, ni sur un automne, encore moins sur un été, comme eux l’ont vécu dans les années 1970 — qui était vraiment une période magnifique… La grosse difficulté que nous pose la social-démocratie actuelle est qu’elle nous maintient pile dans la bande d’angoisse, de peur et, en même temps, de confort, cette bande qui nous empêche d’oser nous révolter. On n’atteint pas le seuil limite où les gens se disent « Ras le bol, on pète tout. » On n’a pas de gouvernements suffisamment agressifs, disciplinaires et odieux pour passer ce seuil. Ils sont malins, ils savent se mettre juste en dessous de cette limite. Ils font ce que Deleuze décrivait si bien : ils administrent notre petite terreur quotidienne, nos petites peurs intimes. Ils nous disent par le biais des médias « Regardez les autres. Regardez ce qui se passe ailleurs : les guerres, la situation des migrants. Eux, ils sont sous des tentes, dans la boue… C’est la merde ! Alors restez bien au chaud chez vous. » On se dit « Putain, on n’est pas bien mais, quand même ! Restons là où on est, ne bougeons pas. » Et on est bloqués dans cette bande depuis vingt ou trente ans, à mon avis. Parfois, on s’engueule avec ma copine là-dessus car j’en suis au point où j’ai presque envie que Le Pen passe pour qu’on dépasse ce cap, qu’il se passe quelque chose, que les mecs doivent enfin se bouger. Elle me répond qu’ils ne bougeront même pas, que Le Pen gérerait le truc de la même manière… Du coup, tu te demandes d’où viendra la nouveauté.

Par Cyrille Choupas, pour Ballast

J’aime bien l’idée de forêt, des arbres qui poussent sur un désert ; là, on est vraiment sur un désert et, progressivement, cela crée quelque chose. Les branches s’étendent, ça monte en hauteur et, finalement, une forêt va se mettre en place, où l’on pourra habiter. Pour l’instant, on n’a que des petits arbres et on fait nos cabanes dedans. Il y a les zadistes, des squats, Tarnac, certaines communautés, certains mouvements qui se créent. Mais ça reste très modeste. L’Histoire ne nous mord pas la nuque, non : elle nous lèche un petit peu la nuque, mais pas assez pour que ça bascule. Depuis 1995 et l’arrivée des réseaux, d’Internet, il y a un autre phénomène, c’est le « techno-cocon ». Il faut se rendre compte qu’il y a là un truc absolument dément pour les gouvernants : le fait qu’on puisse satisfaire nos frustrations les plus primitives extrêmement vite, aujourd’hui, grâce à ça. (Il désigne du doigt notre smartphone, qui enregistre la conversation sur la table.) Tu es frustré sexuellement, tu regardes du porno. Tu es frustré parce que tu n’as pas de pouvoir dans ta vie, tu joues à un jeu vidéo massivement multijoueur où tu es le roi, le chevalier, où tu peux mourir 53 fois et puis à nouveau être vivant, et où tu es le chef d’un univers. Tu as envie de te défouler, tu vas sur Twitter, tu balances tes trucs.

Le smartphone est le meilleur outil qu’ils ont trouvé pour nous donner la sensation d’avoir du pouvoir quand nous n’en avons, en réalité, aucun. Je ne suis pas technophobe mais me rends bien compte à quel point cet outil permet au pouvoir de continuer tranquillement à nous manipuler pendant qu’on y déverse nos petits désirs. Toute cette économie de désirs-là, elle est solutionnée, elle est défrustrée par la technologie, les jeux vidéo, les réseaux. Toute cette colère qui, avant, avait le temps de s’accumuler, de se densifier en toi et puis de se manifester au niveau public, aujourd’hui se disperse très rapidement sur un clavier, un écran, un film… La politique, c’est un désir long à articuler : monter un mouvement comme Nuit Debout, monter une communauté dans la ZAD ou un atelier d’hackerspace, c’est du boulot et du temps. Il faut que ton désir ait le temps de se constituer, que ta colère soit architecturée en toi ; j’appelle ça la « rage du sage ». Or ces technologies sont utilisées pour disperser cette rage. C’est très nouveau, et je pense que c’est un véritable problème. J’étais content que le Comité invisible, qui jusqu’à présent avait complètement zappé cette thématique, ait enfin fait un chapitre dessus dans À nos amis.

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Visuel de couverture : http://www.phonophore.fr
Toutes les photographies d’Alain Damasio sont de Cyrille Choupas, pour Ballast.


REBONDS

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☰ Lire notre article « Lire Foucault », Isabelle Garo, février 2016
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☰ Lire notre abécédaire Daniel Bensaïd, mai 2015
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NOTES   [ + ]

1. Voir Cerveau augmenté, homme diminué, La Découverte, 2016.
2. Pour aborder sa pensée, nous conseillons cet entretien réalisé par « Les chemins de la philosophie », sur France Culture
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Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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