#AlertaPatio : le squat madrilène sonne l’alerte


Texte inédit pour le site de Ballast

Cela fait plus de deux mois que le Patio Maravillas, squat emblé­ma­tique du Mouvement oku­pas madri­lène, sur­vit tant bien que mal après avoir été expul­sé de son local en août der­nier. Ce n’est pas la pre­mière fois que ce Centre social occu­pé auto­gé­ré (CSOA) est délo­gé. À chaque expul­sion, une mani­fes­ta­tion était orga­ni­sée le soir même afin d’occuper un nou­vel édi­fice. Le squat aux milles lieux a ain­si gagné la répu­ta­tion de l’irréductible oku­pas de la capi­tale espa­gnole. Mais, depuis l’arrivée de Manuela Carmena à la tête de l’ayuntamiento (l’hôtel de ville) de Madrid, la donne semble chan­ger. La liste gagnante des muni­ci­pales, Ahora Madrid, a fait cam­pagne en sou­tien au Patio Maravillas. Ainsi, deux stra­té­gies poli­tiques a prio­ri contra­dic­toires entrent en ten­sion. D’une part, le Centre auto­gé­ré maté­ria­lise la stra­té­gie de l’exode — théo­ri­sée par Toni Negri et Michael Hardt dans leur ouvrage Multitudes qui consiste à déser­ter les ins­ti­tu­tions consi­dé­rées comme démo­cra­ti­que­ment légi­times afin de consti­tuer une sphère publique non-éta­tique ou, autre­ment dit, une expérimen­ta­tion d’une démo­cra­tie non-repré­sen­ta­tive et extra-par­le­men­taire sous forme de comi­tés locaux sans ambi­tion de gou­ver­ne­ment. D’autre part, la liste Ahora Madrid maté­ria­lise la stra­té­gie de radi­ca­li­sa­tion de la démo­cra­tie — théo­ri­sée par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau dans Hégémonie et stra­té­gie socia­liste : vers une poli­tique démo­cra­tique radi­cale qui consiste à inves­tir les ins­ti­tu­tions et uti­li­ser leur légi­ti­mi­té sym­bo­lique pour la trans­for­ma­tion sociale. ☰ Par Arthur Moreau


PORTRAITAprès avoir connu le 8 rue Acuerdo, puis le 2 rue Pez ain­si que des dizaines d’autres ten­ta­tives d’occupations, le Patio se trou­vait alors rue Divino Pastor. Cette fois-ci le recours au sou­tien popu­laire ne sera pas pos­sible. Le motif ? L’entrée en vigueur d’une nou­velle loi de « sureté citoyenne », une loi bâillon. Cette der­nière sanc­tionne les convo­ca­tions poli­tiques à tra­vers les réseaux sociaux ain­si que la tenue d’une mani­fes­ta­tion « clan­des­tine ». Le col­lec­tif mul­ti­plie les réunions pour déci­der d’une nou­velle action. Entre temps, le Patio doit faire face à une sorte de guerre froide des ins­ti­tu­tions dans laquelle se joue une bataille de com­pé­tences. Alors que la police natio­nale, rele­vant de la com­pé­tence du minis­tère de l’Intérieur aux mains du Parti popu­laire (PP), a réa­li­sé l’expulsion du Patio Maravillas le 4 août der­nier, la mai­rie de Madrid, aux mains de AhoraMadrid (liste de confluence impul­sée par le par­ti Podemos), affiche son sou­tien au Patio. La maire Manuela Carmena a alors annon­cé la réa­li­sa­tion d’un inven­taire des pro­prié­tés muni­ci­pales inuti­li­sées afin de les céder à des asso­cia­tions et des col­lec­tifs tels que le Patio. Elle parle même d’expropriation de cer­tains loge­ments pri­vés inuti­li­sés. Entre répres­sion poli­cière et sou­tien popu­laire, entre tra­di­tion oku­pas et dis­cus­sions avec les ins­ti­tu­tions, le Patio Maravillas se trouve aujourd’hui au centre de la vie poli­tique madri­lène. Nous avons inter­ro­gé Esther Herrero Otero, membre de l’Oficina Precaria (asso­cia­tion de sou­tien juri­dique aux vic­times de la pré­ca­ri­té labo­rale) et acti­viste du Patio Maravillas, afin de reve­nir sur ce qui consti­tue le pro­jet Patio Maravillas.

« Le pro­jet poli­tique est assez simple, nous pen­sons que la ville appar­tient à ceux qui y vivent et y tra­vaillent. »

« Avant toutes choses, le Patio est un centre social auto­gé­ré, cela signi­fie que ce sont les gens qui y vivent, tra­vaillent et par­ti­cipent qui le construisent. Le pro­jet poli­tique est assez simple ; nous pen­sons que la ville appar­tient à ceux qui y vivent et y tra­vaillent. C’est à par­tir de ce pro­jet que le Patio a regrou­pé dif­fé­rents col­lec­tifs, asso­cia­tions et orga­ni­sa­tions », résume Esther. Lorsqu’on découvre le Patio pour la pre­mière fois, c’est d’abord l’idée d’un patch­work poli­tique et social qui nous vient à l’esprit. On y trouve de tout : des acti­vistes, des artistes ou même des familles. On y vient pour prendre un verre, pour apprendre à dan­ser ou encore pour une aide juri­dique. Le Patio est cet endroit capable d’accueillir tous les jours de la semaine les fêtards qui com­mencent leurs inter­mi­nables soi­rées madri­lènes tout en trai­tant de sujets graves tels que la vio­lence de genre, la pré­ca­ri­té, la situa­tion des immi­grés. Entre acti­visme et esprit fes­tif, le Patio Maravillas offre une vision d’une Espagne qui, loin du pes­si­misme de la crise, vit dans une atmo­sphère enthou­siaste et reven­di­ca­trice. Esther défi­nit le Patio avant tout comme un col­lec­tif d’associations tra­vaillant en com­mun. Elle nous raconte l’expérience de ce qu’on appelle ici « l’Ofi ».

« Notre asso­cia­tion a com­men­cé avec le 15-M [mou­ve­ment d’occupation des places espa­gnoles, com­men­cé le 15 mai 2011 et appe­lé par la presse les « Indignés », ndlr]. Nous avons cher­ché un local et le Patio s’est mon­tré enthou­siaste face à notre pro­jet. C’était la pre­mière fois qu’il voyait un pro­jet de défense des tra­vailleurs sans que ce soit un syn­di­cat. Depuis qu’ils nous ont cédé un espace, nous fai­sons tous par­tis du pro­jet « Patio ». Il ne s’agit pas seule­ment de don­ner un espace à des asso­cia­tions mais de construire un pro­jet en com­mun. À par­tir de là, nous avons envi­sa­gé la pré­ca­ri­té comme un pro­blème trans­ver­sal et non pas seule­ment d’emploi. La pré­ca­ri­té ce n’est pas seule­ment dépendre d’un emploi pour satis­faire des droits de base (man­ger, se vêtir et se loger) mais aus­si d’autres droits tels que l’accès à inter­net, à la culture, à la for­ma­tion. C’est aus­si la ques­tion du droit de socia­li­ser. Le fait de pou­voir aller prendre un verre qui soit pas cher ou seule­ment de se poser sans consom­mer est un droit que nous défen­dons. À pré­sent, le Patio c’est notre mai­son, on s’y retrouve, on y fait la fête, on par­ti­cipe à des ate­liers ou des repas popu­laires. On doit éga­le­ment par­ti­ci­per aux tâches de net­toyage, de répa­ra­tion et à la tenue du bar entre chaque col­lec­tif. Pour beau­coup d’entre nous, et pas seule­ment les membres des asso­cia­tions, le Patio s’est trans­for­mé en membre de notre famille ; c’est ton espace, tu le défends. »

« Je me sens beau­coup plus en sécu­ri­té de savoir que ces gens, avant d’être élus, ris­quaient leur peau dans les expul­sions de squats, dans les mani­fes­ta­tions. »

La capi­tale espa­gnole compte un nombre assez impor­tant de squats pour un mou­ve­ment vieux d’une tren­taine d’années. Le Patio y fait pour­tant figure d’exception. Conseiller muni­ci­pal à la mai­rie de Madrid Pablo Carmona parle d’un « centre social 2.0 ». « On est sur un nou­veau type de centre occu­pé, pas comme les vieux centres sociaux punks de Berlin ou de Madrid enfer­més dans leur propre idéo­lo­gie. C’est un centre social de type nou­veau, trans­versal et très popu­laire où tout le monde peut par­ti­ci­per. Ils sont à la fois des lieux de loi­sir, de culture, de débat et de poli­tique. Finalement c’est un centre com­mu­nau­taire qui arti­cule la vie du quar­tier », nous explique-t-il. Véritable suc­cès social et poli­tique, le Patio devient le fer de lance de la poli­tique de la mai­rie madri­lène en matière de ces­sion d’espaces publics à des col­lec­tifs. « Il y a des jar­dins et des espaces qui sont à pré­sent sans usage et qui peuvent être très utiles pour des ini­tia­tives de voi­sins, des pota­gers urbains ou des espaces verts. On ne parle plus seule­ment du Patio mais d’une action géné­rale. Nous vou­lons créer une dynamique géné­ra­li­sée pour don­ner un usage à tout ce qui est vide », com­mente de son côté le conseiller muni­ci­pal Jorge García Castaño, char­gé de la zone centre. Utiliser des édi­fices vides afin d’y créer des espaces auto­gé­rés loca­le­ment et répon­dant aux besoins sociaux, cultu­rels et poli­tiques d’un quar­tier, c’est le pro­jet du Patio que la mai­rie madri­lène tente d’étendre au reste de la capi­tale.

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CC/Olga Berios

Pour com­prendre cette image de modèle poli­tique dont jouit le Patio, il faut se rap­pe­ler le rôle qu’il a joué dans la vic­toire élec­to­rale en mai der­nier de la liste citoyenne AhoraMadrid. Beaucoup de ces citoyens lamb­das élus de la mai­rie sont issus du Patio. On y retrouve le dépu­té à l’Assemblée de la pro­vince de Madrid Pablo Padilla, un repré­sen­tant de l’Oficina Precaria ou encore le conseiller muni­ci­pal Guillermo Zapata. Le Patio a avant tout été un vivier de spé­cia­listes de ques­tions sociales encore vierges de toute res­pon­sa­bi­li­té poli­tique. « Je me sens beau­coup plus en sécu­ri­té de savoir que ces gens, avant d’être élus, ris­quaient leur peau dans les expul­sions de squats, dans les mani­fes­ta­tions. Qu’ils soient main­te­nant dans les ins­ti­tu­tions ça me donne beau­coup de confiance dans ce qu’ils vont faire ensuite », com­mente alors Esther. Pour beau­coup comme le conseiller Pablo Carmona le Patio a été un « labo­ra­toire », pour d’autres un ter­rain d’entrainement comme le conseiller Guillermo Zapata qui y a fait ses armes. Pour d’autres encore comme Esther il s’agissait d’une « biblio­thèque sociale et poli­tique ». Et elle ajoute : « Chacun fait sa vie mais, ici, on te donne un espace dans lequel tu peux déve­lop­per ce qui t’intéresse : mou­ve­ment poli­tique, can­tine popu­laire ou cours de danse. Le Patio ouvre un espace et les citoyens le rem­plissent selon leur ima­gi­na­tion et leurs besoins. » C’est d’ailleurs dans ce squat que se réunis­saient les membres de la liste Ahora Madrid et que se réunissent encore actuel­le­ment cer­tains membres du par­ti Podemos.

Les jeux ont chan­gé. Désormais, le Patio doit tra­vailler avec des ins­ti­tu­tions consti­tuées dans leur majo­ri­té de membres du squat ou tout du moins de sym­pa­thi­sants. Cette ques­tion du futur du Patio s’est posée lors d’une ten­ta­tive d’occupation en mai der­nier. Un poli­cier deman­dait à des membres du patio « Pourquoi est-ce que vous conti­nuez à occu­per des loge­ments si vous avez gagné les élec­tions ? » Le Patio se situe alors entre sa tra­di­tion de Mouvement oku­pas et la nou­velle voie qui lui vient d’être ouverte : la voie ins­ti­tu­tion­nelle. Pour la porte-parole du squat, l’un n’enlève pas l’autre : « Si le plan de la mai­rie marche, on pré­fère, mais s’il est néces­saire d’occuper un autre espace, on le fera. Jusqu’à main­te­nant on a tou­jours été indé­pen­dants et on a tou­jours pu choi­sir notre che­min », affirme Monica dans un article à El Mundo. Lorsqu’on l’interroge sur le futur du Patio Maravillas, Esther est très opti­miste. Selon elle, cette forme d’espace occu­pé est pro­mise à un long ave­nir : « Après le 15-M, ça a été la révo­lu­tion pour les centres sociaux comme le Patio ; les gens ont enva­hi les squats. Maintenant, il n’est pas rare de voir des familles avec leurs enfants et leurs grands-parents venir boire un verre. Les centres sociaux se sont nor­ma­li­sés à tra­vers les cam­pagnes de luttes contre les expul­sions de loge­ments, à tra­vers les acti­vi­tés sociales et cultu­relles inexis­tantes en dehors du centre social comme un cours de danse, du théâtre. Aujourd’hui, on voit cette pos­si­bi­li­té de « nor­ma­ti­sa­tion », le squat n’est plus un élé­ment mar­gi­nal mais une poli­tique urbaine. On a encore du bou­lot ; il reste beau­coup de quar­tiers dans un sale état, sans biblio­thèque, sans parc ni acti­vi­té cultu­relle. »

« Pourquoi est-ce que vous conti­nuez à occu­per des loge­ments si vous avez gagné les élec­tions ? »

L’alerte a été son­née pour défendre le Patio, qui se retrouve sans édi­fice pour le moment. Mais fort d’un pro­fond sou­tien popu­laire, d’un accord social et poli­tique ain­si que d’un appui ins­ti­tu­tion­nel, le Patio est pro­mis à de longues années comme acteur du chan­ge­ment poli­tique en Espagne. Terminons comme se ter­mine une soi­rée au Patio, par un cri d’espoir et de lutte : « ¡ El Patio vive, la lucha sigue ! »

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Rencontre avec Pablo Carmona

Cela fait main­te­nant trois mois que Madrid est diri­gée par Manuela Carmena et sa liste citoyenne AhoraMadrid. Dès l’annonce des résul­tats en mai der­nier, la can­di­date du Parti popu­laire, Esperanza Aguirre, qua­li­fiait sur Twitter de « sovié­tique » son pro­gramme. Ce à quoi AhoraMadrid répon­dait sur le même réseau social : « Ce que nous pro­po­sons ce sont des espaces de par­ti­ci­pa­tion citoyenne dans chaque arron­dis­se­ment, mais, si vous pré­fé­rez, appe­lons-les #Soviets. » Derrière ce duel de bons mots, l’ambitieux pro­gramme de Manuela Carmena devient peu à peu une réa­li­té pour les habi­tants de la capi­tale : arrêt des expul­sions de loge­ment, audi­toire de la dette, garan­tie de ser­vices publics de base sont autant de mesures déjà prises par la mai­rie. Nous avons ren­con­tré Pablo Carmona, conseiller muni­ci­pal de Madrid et cri­tique de la dérive cen­tra­li­sa­trice de Podemos, qui rend compte de ce que pour­rait être une stra­té­gie révo­lu­tion­naire, au XXIe siècle et à l’échelle locale.


VIGNETTE2La décla­ra­tion de la can­di­date Esperanza Aguirre, tout en admet­tant ne pas avoir lu votre pro­gramme, qua­li­fie votre pro­jet de « sovié­tique ». Derrière la face média­tique de cette attaque, quel sens peut-on don­ner à votre pro­jet « d’espaces de par­ti­ci­pa­tion citoyenne » ? Que pen­ser alors de cette déno­mi­na­tion de la part de la can­di­date du Parti popu­laire ?

Tout le monde rit de cette décla­ra­tion, mais ça n’a rien d’absurde. Sur la ques­tion des Soviets, elle touche juste. Le pro­blème de Lénine avec les Soviets, c’est qu’ils sont à la fois la force de la révo­lu­tion et le contre-pou­voir des bol­che­viks. C’est dans ce dilemme qu’il gou­verne. Le pro­blème actuel dans notre pro­jet, c’est d’inverser la vision de Lénine et de Gramsci, c’est-à-dire que l’institution ou le pou­voir poli­tique ont pour tâche de don­ner le pou­voir aux Soviets et non l’inverse. Il s’agit d’ouvrir des espaces de par­ti­ci­pa­tion, d’organisation et de contre-pou­voir qui soient dédiés à ce que l’on appelle le « débor­de­ment poli­tique », c’est-à-dire à la dis­cus­sion poli­tique, à la réflexion cri­tique et à l’au-delà des modèles conven­tion­nels. Cela vient de notre pro­jet, le muni­ci­pa­lisme, dans lequel les espaces de par­ti­ci­pa­tion citoyenne ne doivent pas être l’organe d’un par­ti mais doivent être auto­nomes, indé­pen­dants. Et Ganemos Madrid [un col­lec­tif muni­ci­pa­liste membre de la coa­li­tion AhoraMadrid, fon­dé par Pablo Carmona, ndlr] a l’obligation de créer ce débor­de­ment en dehors des ins­ti­tu­tions, d’encourager cela. Le pro­blème reste celui de l’application d’un tel prin­cipe à l’échelle d’une ville comme Madrid. Mais, après tout, c’est la seule manière que nous avons aujourd’hui de faire pro­gres­ser l’important niveau de par­ti­ci­pa­tion poli­tique de la socié­té espa­gnole depuis le 15-M.

Le rap­pro­che­ment avec les Soviets n’est donc pas tota­le­ment dénué de sens, bien que vous par­liez pour­tant d’inverser la logique de Lénine… Comment défi­nis­sez-vous votre pro­jet : un bol­che­visme du XXIe siècle ?

« L’institution ou le pou­voir poli­tique ont pour tâche de don­ner le pou­voir aux soviets et non l’inverse. »

Notre pro­jet est de dis­soudre la sou­ve­rai­ne­té dans l’ensemble du tis­su social et ne pas lais­ser que la poli­tique soit en marge de la socié­té. C’est un vieux thème révo­lu­tion­naire. La véri­table démo­cra­tie unit le par­ti et les Soviets : tou­te­fois, toute la dif­fi­cul­té est de faire en sorte que ce soit le par­ti qui se dis­solve dans les Soviets et non pas que les Soviets se dis­solvent dans le par­ti. Ce dilemme entre mou­ve­ment et gou­ver­ne­ment va être constam­ment sur la table. Ceux qui se pensent « gou­ver­nistes », comme le Parti socia­liste des années 1980 en Espagne, disent aux mou­ve­ments popu­laires : « Nous sommes dans les ins­ti­tu­tions, dis­pa­rais­sez dans le par­ti on va tout régler depuis l’État. » Alors que d’autres, comme les muni­ci­pa­listes, pensent que le par­ti doit diluer ses fonc­tions, peu à peu, dans l’ensemble du corps social. C’est cela que nous appe­lons la « révo­lu­tion démo­cra­tique ». La démo­cra­tie se construit depuis la base, entre tous. C’est aus­si l’entrée de l’amateurisme : la démo­cra­tie perd son halo reli­gieux et pro­fes­sion­nel.

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À la page neuf de votre pro­gramme, vous expli­quez : « Il est impor­tant de rap­pro­cher la poli­tique au ter­ri­toire en don­nant un pou­voir plus impor­tant de prise de déci­sion et de ges­tion aux quar­tiers et aux arron­dis­se­ments, en met­tant en valeur non seule­ment les Juntas [« comi­tés », ndlr] d’arrondissements mais aus­si d’autres espaces de par­ti­ci­pa­tion. » On a sou­vent enten­du par­ler de « Juntas de buen gobier­no » (Comités de bon gou­ver­ne­ment) sur le modèle zapa­tiste d’espace de ren­contre, de débat et de contrôle de la ville. À quoi res­semblent vos « Juntas » d’arrondissement ?

Nous l’imaginons comme un centre social occu­pé. Un centre social « 2.0 ». Pas les vieux centres sociaux punks de Berlin ou de Madrid, enfer­més dans leur propre idéo­lo­gie. Un centre social de type nou­veau, comme le Patio Maravillas à Madrid. Ce sont des centres sociaux trans­ver­saux et très popu­laires, où tout le monde peut par­ti­ci­per. Ils sont à la fois des lieux de loi­sir, de culture, d’art, de débat et de poli­tique. On peut y trou­ver des aides juri­diques, des aides aux immi­grés, des cours d’espagnol ou de danse. Finalement c’est un centre com­mu­nau­taire qui arti­cule la vie du quar­tier. Notre pro­jet, c’est de rendre à nou­veau la ville un espace public de dis­cus­sion poli­tique, de ren­contre qui ne soit pas réduit à la consom­ma­tion ni non plus au plai­sir uni­di­rec­tion­nel mais qui fonc­tionne selon la par­ti­ci­pa­tion et l’auto-organisation. C’est à par­tir de ces lieux que pour­ront émer­ger des orga­ni­sa­tions proches du syn­di­ca­lisme dans une ville énorme et hété­ro­gène comme Madrid.

Dans la par­tie « Gouvernement démo­cra­tique, effi­cace et trans­pa­rent » de votre pro­gramme, vous pro­po­sez quatre mesures phares pour favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion citoyenne. Vous parlez d’abord d’outils de par­ti­ci­pa­tion directe (consul­ta­tions citoyennes, réfé­ren­dums et ini­tia­tives légis­la­tives popu­laires), ensuite du déve­lop­pe­ment d’instruments numé­riques de par­ti­ci­pa­tion (par­ti­ci­pa­tion et débat à tra­vers inter­net), puis de céder la ges­tion d’espaces muni­ci­paux inusi­tés aux habi­tants et enfin de créer des espaces de par­ti­ci­pa­tion citoyenne dans chaque arron­dis­se­ment. Peut-on alors résu­mer votre pro­jet à deux niveaux d’action : tout d’abord, ouvrir des espaces de par­ti­ci­pa­tion citoyenne et, d’autre part, doter le citoyen d’un pou­voir déci­sion­nel accru ?

« Ce dilemme entre mou­ve­ment et gou­ver­ne­ment va être constam­ment sur la table. »

La par­ti­ci­pa­tion ne peut pas s’entendre seule­ment comme une par­ti­ci­pa­tion indi­vi­duelle, le citoyen et son ins­ti­tu­tion. C’est une pen­sée d’origine libé­rale, un libé­ra­lisme de gauche qui cache le fait que la poli­tique ne se construit jamais que par des acteurs col­lec­tifs. Les acteurs col­lec­tifs le sont parce qu’ils sont orga­ni­sés. Il y a alors un troi­sième niveau : le para­digme poli­tique n’est plus le citoyen indi­vi­duel, mais le citoyen orga­ni­sé. Ensuite, on peut réflé­chir à ce qu’on appelle l’organisation : elle peut être poli­tique ou sociale ; ça peut être un club de sport, un groupe d’amis… C’est le fait d’être ensemble, de tra­vailler ensemble. En bref, lorsque l’on parle d’organisation, il faut pen­ser à un syn­di­cat du XIXe siècle, c’est-à-dire une forme d’organisation concrète qui soit ter­ri­to­ria­li­sée et qui ait des rela­tions, des liens de coopé­ra­tions avec l’ensemble de la socié­té. Cela peut se faire avec des mil­liers d’outils numé­riques. De là l’idée de « 2.0 », car ce type d’outils assument et concré­tisent en grande par­tie les pro­ces­sus ins­ti­tuants, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té de com­prendre la poli­tique non pas comme quelque chose de fixe mais comme quelque chose à inven­ter. C’est donc cela que l’on appelle orga­ni­sa­tion, une idée très proche des syn­di­cats du XIXe siècle où priment la pro­messe de com­mu­nau­té, la pos­si­bi­li­té de s’organiser poli­ti­que­ment, l’autonomie et l’auto-organisation. Notre mis­sion est alors celle-là. Car ce sont les pro­ces­sus ins­ti­tuants qui changent la socié­té. Notre mis­sion est d’ouvrir les ins­ti­tu­tions.


REBONDS 

☰ Lire notre entre­tien avec Sofia Tzitzikou, phar­ma­cienne dans un dis­pen­saire de san­té à Athènes, « La digni­té du peuple vaut mieux qu’une dette illé­gi­time », juillet 2015
☰ Lire notre série d’articles sur Podemos, « Que pense Podemos ? », Alexis Gales, avril 2015

Arthur Brault Moreau
Arthur Brault Moreau

Membre du syndicat Solidaires étudiant.e.s et militant.

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