Jorge Valadas : « Je cherche des complices et les fissures du monde capitaliste »


Entretien inédit | Ballast

Lors du scru­tin légis­la­tif du 18 mai, le Portugal a vu l’ex­trême droite pas­ser pour la pre­mière fois la barre des 20 %. Sa fai­blesse élec­to­rale fai­sait jus­qu’à peu figure d’ex­cep­tion à l’é­chelle euro­péenne — moins du fait d’une quel­conque imper­méa­bi­li­té de la socié­té por­tu­gaise au racisme que de l’ex­pé­rience encore fraîche de la dic­ta­ture sala­za­riste, ren­ver­sée il y a un demi-siècle par la Révolution des Œillets. Dans cette pro­gres­sion d’une rhé­to­rique xéno­phobe, c’est aus­si l’héritage refou­lé de l’empire colo­nial qui refait sur­face. La guerre menée par le régime de Salazar en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau, Jorge Valadas l’a refu­sée. Désertant l’armée en 1967, celui qui a par la suite publié nombre d’ar­ticles et d’es­sais, dont Le socia­lisme sau­vage, sous le pseu­do­nyme de Charles Reeve, se réfu­gie alors en France et s’entoure de cama­rades de lutte, d’écriture, de voyage. Nous l’a­vons ren­con­tré à l’oc­ca­sion de la paru­tion d’Itinéraires du refus, publié chez Chandeigne & Lima, qui retrace ce par­cours d’exilé. 


Vous pla­cez votre vie sous le signe du refus. « Refuser », qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?

On consi­dère sou­vent le refus comme une atti­tude indi­vi­duelle. Mais quand il est mas­sif il devient une force col­lec­tive. Les évé­ne­ments qui se sont pro­duits dans la socié­té por­tu­gaise dans les années 1960 ont été assez exem­plaires à cet égard.

En quoi ?

La socié­té por­tu­gaise où j’ai gran­di était en crise depuis le milieu de cette décen­nie. Depuis la fin de la Seconde Guerre mon­diale, le régime de nature fas­ciste était de plus en plus contes­té. Les mou­ve­ments de déco­lo­ni­sa­tion met­taient une pres­sion à l’échelle mon­diale, et par­ti­cu­liè­re­ment sur le Portugal, der­nier pays euro­péen à avoir déco­lo­ni­sé. Face à la guerre colo­niale menée en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau depuis 1961, entre 200 000 et 300 000 jeunes — le chiffre exact, connu par l’État por­tu­gais, n’est tou­jours pas dis­po­nible — ont fait le choix de refu­ser de faire la guerre. Certains déser­taient, comme je l’ai fait avec quelques mil­liers d’autres. D’autres refu­saient tout sim­ple­ment d’accomplir le ser­vice mili­taire obli­ga­toire. Ça tou­chait sur­tout les classes popu­laires et moyennes car la bour­geoi­sie avait d’autres moyens de pro­té­ger ses enfants, en les envoyant étu­dier à l’étranger ou en obte­nant des passe-droits. On s’est trou­vé là devant un mou­ve­ment mas­sif de refus assez rare dans les socié­tés contemporaines.

Pour moi comme pour beau­coup d’autres, cette déci­sion ne se résu­mait pas au refus de la guerre colo­niale. C’était un rejet de la manière dont était orga­ni­sée la socié­té por­tu­gaise dans son ensemble : l’Église, le régime de Salazar et le colo­nia­lisme. Tout était lié. La ques­tion colo­niale — qui n’était alors pas pré­sen­tée comme telle, mais comme une ques­tion de « civi­li­sa­tion », de pré­sence du Portugal sur tous les conti­nents — a été un élé­ment essen­tiel de l’identité natio­na­liste por­tu­gaise pen­dant des siècles. Quand on parle de l’effondrement du régime fas­ciste de Salazar, on ne donne pas suf­fi­sam­ment d’importance à la fin de l’empire colo­nial, qui n’était pas pré­vue. La majo­ri­té des mili­taires qui ont fait chu­ter la dic­ta­ture avaient un vague pro­jet de Commonwealth « lusi­taine ». Un pro­jet déli­rant et qui n’aurait jamais pu se concré­ti­ser mais qui tra­dui­sait cette inca­pa­ci­té à conce­voir l’existence du pays sans les colo­nies, qu’on appe­lait alors « les ter­ri­toires d’outre-mer ». Même après la chute de l’ancien régime et le début de la Révolution por­tu­gaise, on a conti­nué à envoyer des troupes dans les colo­nies pen­dant plu­sieurs mois. Mais la guerre était tel­le­ment haïe que la pres­sion popu­laire a impo­sé la fin de la colo­ni­sa­tion. On a assis­té, sur le port de Lisbonne, à des refus d’embarquer, des qua­si-muti­ne­ries. Dans les colo­nies même les sol­dats s’étaient insur­gés, ils avaient mis le dra­peau blanc, refu­sé de com­battre. Ils en avaient assez. Il y a eu une vraie révolte contre la guerre, davan­tage que contre le colo­nia­lisme. Encore que tout le monde était conscient que les deux étaient inti­me­ment liés. Ces évé­ne­ments ont été déci­sifs pour la suite. Je consi­dère que ce fut l’élément essen­tiel et le plus radi­cal de la Révolution por­tu­gaise : la fin impo­sée par le peuple de l’empire colonial.

« Le colo­nia­lisme a été un élé­ment essen­tiel de l’i­den­ti­té natio­na­liste por­tu­gaise pen­dant des siècles. »

S’y ajou­tait une crise éco­no­mique, une forte émi­gra­tion depuis le début des années 1960 et un impor­tant mou­ve­ment étu­diant, très influen­cé par celui qui se pas­sait en France, à la fin de cette même décen­nie. On bai­gnait dans une atmo­sphère d’insubordination. Quand je suis sor­ti de l’adolescence, l’esprit de déso­béis­sance, un cer­tain irres­pect et un goût pro­non­cé pour l’ironie étaient assez géné­ra­li­sés. On ne croyait pas, ou plus, au régime. C’est dans ce cadre-là que le refus, le mien et celui des autres, s’est expri­mé. Bien sûr, la déci­sion de par­tir, de rompre, est indi­vi­duelle — l’exil est quand même une rup­ture très forte. Il y a cette idée de Freud à pro­pos de l’exil que j’aime bien : c’est une pri­son qu’on est heu­reux de quit­ter, mais qu’on regrette car on conti­nue à l’aimer un peu. Ça engage l’identité per­son­nelle, la rela­tion avec la famille, les lieux de l’enfance, les amis. C’est la racine de la mélan­co­lie et de la dif­fi­cul­té de l’exil.

Vous avez essen­tiel­le­ment écrit des essais, ana­ly­tiques ou docu­men­taires. Pourquoi avoir cette fois-ci choi­si une forme plus intime ? 

J’en avais besoin. Je n’ai pas écrit ce livre pour la socié­té por­tu­gaise, ni pour la socié­té fran­çaise d’ailleurs. Je l’ai écrit sur­tout pour moi, pour m’aider à com­prendre le sens de ma vie. J’ai trans­por­té avec moi ce texte, ces bouts de texte, pen­dant plus de trente ans, avant qu’ils prennent la forme d’un livre. J’avais com­men­cé à écrire, à exhu­mer dans ma mémoire des moments qui m’avaient beau­coup mar­qué. Puis, je me suis dit qu’il fal­lait ras­sem­bler ces mor­ceaux. Les amis à qui je les ai fait lire m’ont alors dit que ça pou­vait par­ler à d’autres — et ça a l’air d’être le cas. C’est encore dif­fi­cile : il y a des pas­sages que je suis ame­né à lire, dont je dois par­ler, qui pro­voquent chez moi une forte émo­tion. Mais comme le dit mon édi­trice : main­te­nant le livre a une vie auto­nome. Une revue alter­na­tive por­tu­gaise, Mapa, avec laquelle je col­la­bore depuis des années, a publié toute une page sur Itinéraires du refus. Ça montre que même si le livre est en fran­çais, et même s’il est reçu dans des milieux res­treints, il parle à cer­taines personnes.

[Manifestation anticolonialiste, 1974 | Alécio de Andrade]

Ces récits d’exi­lés, de déser­teurs, d’op­po­sants poli­tiques, com­ment sont-ils reçus au Portugal ?

La place de l’exil dans le dis­cours public est très réduite. La socié­té por­tu­gaise est très déstruc­tu­rée en termes idéo­lo­giques. Tout ce qui relève du pas­sé, que ce soit la Révolution por­tu­gaise ou le colo­nia­lisme, on n’en parle pas, ou très peu. Pourtant, la guerre colo­niale a énor­mé­ment mar­qué ma géné­ra­tion, qui a vécu soit la guerre, soit l’exil. Il com­mence à y avoir des tra­vaux uni­ver­si­taires sur la ques­tion, mais ça reste très confi­den­tiel. Dans la lit­té­ra­ture et dans le ciné­ma, le sujet est par contre pré­sent. Dans le théâtre aus­si. Mais socia­le­ment, c’est tabou. Il y a quelques années, des gens avaient publié un livre sur des exi­lés, dont plu­sieurs textes ont été édi­tés par Chandeigne sous le titre d’Exils. Témoignages d’exilés et de déser­teurs por­tu­gais. Les édi­teurs de ce recueil ont été inter­viewés dans Público, le jour­nal qui a le plus grand tirage au Portugal. Un des orga­ni­sa­teurs du recueil avait affir­mé au jour­na­liste avoir été déser­teur et en tirer beau­coup de fier­té. Sa phrase est parue en pre­mière page du jour­nal. Il a reçu des menaces. Des lec­teurs ont écrit à Público en accu­sant le jour­nal de don­ner la parole à des « traîtres à la patrie ».

Au Portugal, il m’est arri­vé, dans des réunions, des ren­contres, des bavar­dages, y com­pris dans des milieux intel­lec­tuels, de pro­vo­quer un silence de plomb quand je disais que j’étais déser­teur et exi­lé de la guerre colo­niale. Comme si j’abordais une ques­tion dont il ne fal­lait pas par­ler. Que pou­vaient-ils répondre ? Soit que ça leur était arri­vé aus­si, soit qu’ils n’avaient pas osé refu­ser la guerre, qu’ils avaient vu la mort, les mas­sacres, voire qu’ils y avaient par­ti­ci­pé… Il y a beau­coup de cadavres dans le pla­card. Mais, der­rière le refou­le­ment et le déni, ils com­mencent à sor­tir, sous des formes par­fois très vio­lentes. Dernièrement, je pré­sen­tais mon livre dans une ville du Doubs. Il y a dans ce coin-là une com­mu­nau­té por­tu­gaise qui tra­vaillait chez Peugeot. Quelqu’un a posé une ques­tion sur la guerre colo­niale et un gars, qui était d’origine por­tu­gaise, s’est levé pour dire que son père avait fait la guerre colo­niale, qu’il n’en par­lait jamais, et que l’année der­nière il s’était sui­ci­dé. Puis il s’est assis sans rien dire de plus. Il en avait déjà trop dit. Silence dans la salle… Ce genre d’histoire arrive de plus en plus, car une grande vio­lence a été refou­lée. L’année der­nière, dans un quar­tier popu­laire de la grande Lisbonne, un type d’environ 70 ans a tué un immi­gré qui fai­sait du bruit dans la rue. Il est allé cher­cher son pis­to­let de la guerre colo­niale et lui a tiré des­sus en criant qu’il avait tué des gens comme lui en Angola, qu’il allait conti­nuer à le faire car il était « chez lui ». Le pays reste malade de son pas­sé colo­nial, de la guerre qui a duré treize ans.

L’exil tra­verse votre récit. Il s’an­nonce, écri­vez-vous, « comme une longue nuit froide », « cache une énorme soli­tude et exprime une rage farouche contre le monde ». La plu­part de vos textes montrent une col­lec­tion de ren­contres, avec des cama­rades, des tra­vailleurs ou des mili­tants vers qui aller pour com­prendre leur monde. Est-ce une manière de conju­rer cette soli­tude ?

« On est plon­gé dans cette mélan­co­lie liée à la sépa­ra­tion, par­ta­gé entre la fier­té et la force d’avoir quit­té et le regret des choses qu’on a perdues. »

Je crois que oui. Cette soli­tude est tou­jours en moi, mais j’ai tou­jours cher­ché les autres, le col­lec­tif. J’ai aus­si eu de la chance : je suis arri­vé à Paris à peine un an avant Mai 68. Mais l’exil, sur­tout les pre­mières années, c’est un état dif­fi­cile. On est plon­gé dans cette mélan­co­lie liée à la sépa­ra­tion, par­ta­gé entre la fier­té et la force d’avoir quit­té et le regret des choses qu’on a per­dues. Mais on est tous plus ou moins en exil de nous-mêmes. On est déchi­rés, on ne domine pas ce qu’on est. On est tou­jours plus que ce qu’on est obli­gés d’être dans la vie sociale. Ce n’est pas propre aux gens exi­lés, mais c’est plus dif­fi­cile pour eux. Quand on n’a pas de sou­tien maté­riel, les condi­tions exis­ten­tielles de l’exil sont encore plus dif­fi­ciles. La soli­tude s’ajoute à la condi­tion d’exil.

Justement, par­lons-en. Comment est-ce que vous viviez en arri­vant en France, quels étaient vos moyens de sub­sis­tance ?

Au début, j’ai fait des tas de petits bou­lots — dis­tri­buer des pros­pec­tus, faire la plonge dans les res­tau­rants. Ça a été une forme de déclas­se­ment. Je venais de la petite bour­geoi­sie, mes deux parents étaient profs dans un col­lège tech­nique, on avait un petit sta­tut social. Je me suis retrou­vé plon­gé dans un milieu pro­lé­taire que je ne connais­sais pas. C’est un élé­ment qui a été consti­tu­tif de ma façon d’être. J’ai vécu ces deux classes sociales. Après Mai 68, je suis par­ti aux États-Unis. J’y ai vécu dans l’atmosphère de contes­ta­tion de la fin de la guerre du Vietnam. Je vivais avec l’argent de ma copine, je n’arrivais pas à trou­ver de bou­lot. Je suis reve­nu en Europe pour plu­sieurs rai­sons — j’ai décou­vert la dure­té de la socié­té états-unienne, même si on ren­contre des gens extra­or­di­naires. En ren­trant, je me suis dit qu’il fal­lait que je fasse quelque chose de concret pour sur­vivre. Dans la marine j’avais appro­ché, de loin, des métiers tech­niques. J’ai donc choi­si de faire une for­ma­tion d’électricien, même si cela n’avait pas grand chose à voir avec mon acti­vi­té dans la marine… Puis, j’ai tra­vaillé qua­rante ans comme élec­tri­cien ! Là, je me suis retrou­vé dans un milieu ouvrier bien défi­ni. Je fai­sais sur­tout de la réno­va­tion de bâti­ments et j’ai ensuite tra­vaillé dans la métallurgie.

[Manifestation à Porto, le 25 avril 1983 | Henrique Matos]

Ça n’a pas tou­jours été facile. Du point de vue de l’éthique per­son­nelle, ça allait : quand on a pris ce genre de déci­sion pour sa vie, ça donne de la force. Je savais ce que je vou­lais, je me bagar­rais à ma façon. Mais c’était dif­fi­cile de m’exprimer poli­ti­que­ment — par exemple pour expli­quer aux gens que j’avais été offi­cier de marine et que main­te­nant je fai­sais des ins­tal­la­tions élec­triques. Après tout, qui s’en sou­cie­rait ? Dans le milieu ouvrier, au début, tout le monde est très pré­cau­tion­neux. On se livre très len­te­ment. Une façon de se pro­té­ger, de ne pas se faire remar­quer. Mais une fois que tu connais les gens, tu es accep­té… ou non. Ça m’est arri­vé, sur­tout à la fin, quand j’étais dans le ser­vice d’entretien d’une grosse boîte de métal­lur­gie. J’avais deux ou trois copains qui avaient sen­ti que j’étais un peu dif­fé­rent, que je lisais beau­coup, que j’exprimais des idées sur la socié­té et le monde — idées qu’ils avaient aus­si, fina­le­ment. Alors, petit à petit, j’ai com­pris qu’ils avaient une autre vie. L’un d’entre eux, ser­ru­rier de son métier, était pas­sion­né de pein­ture, connais­sait l’histoire de la pein­ture, fré­quen­tait les musées, pei­gnait lui-même — j’ai encore plu­sieurs de ses tableaux chez moi. On est deve­nus amis, on pou­vait par­ler de tout. Un autre se reven­di­quait un peu anar­chiste indi­vi­dua­liste, abs­ten­tion­niste. Chaque fois qu’on croi­sait des poli­ciers dans la rue il disait : « Voilà la démocratie ! »

Dans l’exil, il y avait beau­coup de gens comme moi. J’ai un ami qui était ingé­nieur. Il est allé au Mozambique faire son ser­vice, a déser­té, puis est venu en France avec sa femme et ses deux enfants. Il s’est ins­tal­lé à Paris et il a trou­vé tout de suite du tra­vail chez Renault, à la chaîne. C’était un type très tai­seux. Le contre­maître l’a trou­vé un peu dif­fé­rent des autres… Il a été appe­lé chez son chef de ser­vice, qui l’a inter­ro­gé, lui a deman­dé s’il avait fait des études — le cer­ti­fi­cat d’études, le bac, l’université… Au bout du compte le chef s’est ren­du compte qu’il était plus qua­li­fié que lui ! Ils l’ont vite sor­ti de la chaîne et mis dans un bureau d’études. C’est la richesse de l’immigration : ce sont des vies qui ne se révèlent pas tou­jours au pre­mier contact. Ces nains de jar­din qui font de la poli­tique et qui parlent de l’immigration comme d’une chose — le terme « flux migra­toire » dit beau­coup — ne savent même pas ce que c’est le tra­vail, ce que c’est qu’être immi­gré, ce que c’est que de vivre sans papiers. C’est la même chose aujourd’hui pour les réfu­giés, ce sont des gens qui ont des vies der­rières eux. C’est un gâchis que de ne pas le recon­naître. De toute façon le capi­ta­lisme est une socié­té de gâchis ! A nous de rap­pe­ler que le capi­ta­lisme, par la créa­tion de ces caté­go­ries d’ex­clu­sion de l’Autre, efface la richesse de cha­cun et donc de l’en­semble de l’humanité.

Vous n’a­vez jamais écrit sur votre pro­fes­sion, le monde ouvrier dans lequel vous étiez impli­qué. C’était pour­tant le grand moment des éta­blis, qui allaient en usine dans le but d’or­ga­ni­ser la classe ouvrière, pour écrire sur les condi­tions de tra­vail…

« Les “éta­blis” croi­saient dans le monde du tra­vail des per­sonnes qui étaient aus­si “édu­quées” qu’eux, en tout cas plus “édu­quées” qu’eux par la vie, l’exil, l’immigration. »

C’est vrai, c’est inté­res­sant. Je vais réflé­chir à ça pour mon pro­chain livre ! (rires) Mais là c’est un choix idéo­lo­gique. Les « éta­blis » venaient essen­tiel­le­ment de milieux léni­nistes, avant-gar­distes. Ils sor­taient de Normale Sup et allaient tra­vailler à l’usine parce qu’il fal­lait orga­ni­ser la classe ouvrière, dans l’idée de leur appor­ter quelque chose. Moi, après Mai 68 j’étais dans un milieu liber­taire, plu­tôt anar­chi­sant, disons mar­xiste anti-auto­ri­taire. Je ne voyais pas du tout les choses comme ça. J’étais là parce qu’il fal­lait vivre. Sans néces­sai­re­ment le savoir, les « éta­blis » croi­saient dans le monde du tra­vail des per­sonnes qui étaient aus­si « édu­quées » qu’eux, en tout cas plus « édu­quées » qu’eux par la vie, l’exil, l’immigration. Mais en vous disant ça, je me rends compte qu’il y a eu, là aus­si, un refus.

Comment ça ?

On s’est très vite ren­dus compte qu’on pou­vait aus­si, à par­tir de la condi­tion d’exi­lé, avoir une pro­mo­tion sociale si on le vou­lait. Surtout après la Révolution por­tu­gaise, beau­coup d’exilés sont reve­nus et ont trou­vé des places dans les uni­ver­si­tés, dans l’appareil d’État, dans la socié­té civile. Certaines per­sonnes qui avaient souf­fert du déclas­se­ment cau­sé par l’immigration, par l’exil, ont réin­té­gré leur classe d’origine en ren­trant. Mais beau­coup d’entre nous sommes res­tés là où nous avons trou­vé la soli­da­ri­té du monde ouvrier. On s’y trou­vait bien. C’était fina­le­ment, là aus­si, un refus de par­ve­nir. Ce n’était pas néces­sai­re­ment pour des rai­sons morales : en fait, les gens que j’ai ren­con­trés dans le milieu ouvrier m’ont appor­té beau­coup de choses que je n’ai pas trou­vées chez des cama­rades qui venaient du milieu uni­ver­si­taire, cer­tains qui avaient — je l’ai décou­vert après coup — des plans de carrière.

[À Lisbonne, en face de l'Assemblée nationale | Francois Ducasse/Gamma-Rapho, Getty Images]

À l’époque, dans l’exil, il y avait un énorme bras­sage. De nom­breux jeunes pro­lé­taires arri­vaient du Portugal déjà ani­més d’une pro­fonde révolte. C’était un milieu très riche. Je parle dans mon livre d’un groupe de copains ouvriers qui reje­taient l’embrigadement des groupes poli­tiques diri­gistes, sur­tout maoïstes, et qui avaient for­mé un drôle de « par­ti mar­xiste-man­dra­kiste ». Leur acti­vi­té consis­tait à amé­lio­rer leur niveau de consom­ma­tion en se ser­vant direc­te­ment dans les grands maga­sins pari­siens de luxe, Le Bon Marché et autres… C’était dan­ge­reux, mais jouis­sif aus­si. Pour ma part j’avais acquis une nou­velle liber­té, aus­si du point de vue men­tal. Je pou­vais pen­ser et écrire ce que je vou­lais sans avoir besoin d’aller à l’université, suivre des cours et des maîtres à pen­ser. Ce que, de toute façon je ne pou­vais pas faire, car il fal­lait sur­vivre matériellement.

Y a‑t-il eu des évo­lu­tions sub­jec­tives dans votre per­cep­tion de l’exil après 1974, puis au moment de l’in­té­gra­tion euro­péenne ou même plus récem­ment, au gré des évo­lu­tions de la socié­té portugaise ?

Ça ne m’a pas affec­té. Il y a deux choses dont je suis abso­lu­ment sûr et je le res­te­rai jusqu’à la fin. L’une, c’est que le sys­tème éco­no­mique et social dans lequel on vit, qui m’a sem­blé inique et injuste quand j’étais ado­les­cent, est une hor­reur. Comme disait Castoriadis, l’être humain peut mieux faire. L’autre, c’est l’acte de refus, la déci­sion de quit­ter le Portugal et de refu­ser la guerre colo­niale. Si c’était à refaire, je le refe­rais. J’ai fait des erreurs dans ma vie, comme tout le monde, mais en ce qui concerne ces deux repères de vie, je ne me suis pas trom­pé du tout. J’en suis fier même si je peux com­prendre ceux qui n’ont pas pu faire le pas de côté.

Vous avez écrit sur beau­coup de pays dif­fé­rents, sur le mode du jour­nal, de la chro­nique. Vous vous êtes ren­du régu­liè­re­ment aux États-Unis, en Chine, avez voya­gé au Brésil, au Cambodge… Vous obser­vez, décri­vez. Ces points de vue géo­gra­phiques sui­vis sur un temps long, quel regard vous per­mettent-ils d’a­voir sur le monde dans lequel nous nous trou­vons ?

« Je cherche des com­plices et les failles, les fis­sures du monde capi­ta­liste. Il y en a par­tout. C’est pour moi le sens du voyage. »

J’ai vrai­ment hor­reur du tou­risme, qui devient de plus en plus une machine de des­truc­tion très puis­sante. La plu­part des gens vont ailleurs pour retrou­ver la même chose qu’ils ont chez eux, la même alié­na­tion. Ils consomment juste le cli­mat. Et, on le sait, il y a des gens qui voyagent sans jamais sor­tir de chez eux ! Pour ma part, je cherche des com­plices et les failles, les fis­sures du monde capi­ta­liste. Il y en a par­tout. C’est pour moi le sens du voyage.

Les ren­contres que vous faites par­ti­cipent-elles d’une sorte d’« inter­na­tio­na­lisme par le bas » ?

Oui, ça me parle comme idée. Et puis c’est une cha­leur humaine, aus­si. Quand tu trouves des dis­si­dents, des com­pli­ci­tés ailleurs, ça ouvre un champ énorme de fra­ter­ni­té. Il y a quelques années, je suis reve­nu en Asie avec ma com­pagne — on vou­lait aller voir ce qui se pas­sait au Vietnam. On n’aime pas les cir­cuits tou­ris­tiques, donc on s’est ins­tal­lés à Hanoï pen­dant deux semaines et on a com­men­cé à fouiller. Une amie m’avait don­né le contact d’une jeune femme viet­na­mienne du nord qu’elle avait connue à Paris dans un cours de ciné­ma. Nous l’avons ren­con­trée et elle nous a dit : « Je pour­rais vous mon­trer le mau­so­lée de Hô Chi Minh, mais j’ai l’impression que ça ne vous inté­res­se­rait pas beau­coup. » En effet, ça n’était pas notre truc. On lui a par­lé d’un ami — pru­dem­ment, d’abord, sans men­tion­ner son nom : Ngô Văn. Il avait mili­té dans les groupes com­mu­nistes oppo­si­tion­nels mas­sa­crés par les sbires sta­li­nistes d’Hô Chi Minh, et s’était ensuite exi­lé à Paris. Il avait écrit chez l’Insomniaque des livres sur le Vietnam, sur son his­toire per­son­nelle. Tout d’un coup on s’est ren­du compte qu’elle avait lu son livre à Paris et que ça lui avait énor­mé­ment plu, parce que c’était un autre regard sur cette hor­reur qu’a été le sta­li­nisme viet­na­mien. Après ça, on a pas­sé deux semaines extra­or­di­naires ensemble. Ce genre de moments uniques donne un sens au voyage.

[Manifestation à l'occasion de la grève du 13 mai 1968 | Eustache Cardenas]

Quels sont les cama­rades qui vous ont mar­qué quand vous êtes arri­vé en France ?

Ngô Văn est l’un de ceux-là. J’étais très jeune en 1968. En arri­vant à Paris, je suis un peu tom­bé dans la mar­mite poli­tique. J’ai gar­dé des liens avec les gens que j’ai ren­con­trés à ce moment-là, quelques per­sonnes du Mouvement du 22 mars notam­ment, comme Jean-Jacques Lebel, qui a par­ti­ci­pé à l’occupation de l’Odéon. Après la révo­lu­tion, on a voya­gé ensemble au Portugal, visi­té des coopé­ra­tives agri­coles dans les pro­prié­tés occu­pées. Il y avait éga­le­ment Paco, un copain espa­gnol de Madrid, du POUM, un petit par­ti mar­xiste qu’on a trop rapi­de­ment ten­dance à pré­sen­ter comme trots­kyste. Paco avait eu un par­cours assez par­ti­cu­lier en Espagne — avec un ami anda­lou de Cordoue j’ai écrit une petite bio­gra­phie sur lui, Le Suspect de l’hôtel Falcón, parue chez l’Insomniaque. Quand le POUM a com­men­cé à être pour­chas­sé par les sta­li­niens qui étaient dans le gou­ver­ne­ment répu­bli­cain, un congrès du POUM a eu lieu à Barcelone. Juste avant le congrès, les gens du KGB en Espagne ont arrê­té un des diri­geants du par­ti, Andrés Nin. On sait aujourd’hui qu’il a été exé­cu­té par le Parti com­mu­niste espa­gnol. Ils ont arrê­té aus­si la plu­part des gens qui venaient pour ce congrès, dont Paco, qui était alors dans les jeu­nesses du POUM. Ils ont été enfer­més dans une pri­son clan­des­tine du PC, du côté de Valence. L’objectif était de les faire dis­pa­raître. Mais les com­mu­nistes avaient fait l’erreur d’exécuter Andrés Nin. Trop sûrs d’eux-mêmes, les salauds ! Or Nin était très connu au niveau euro­péen, les socia­listes de gauche qui sou­te­naient les révo­lu­tion­naires espa­gnols, ceux qui étaient en exil et aus­si une par­tie des diri­geants de la CNT, ont fait pres­sion sur les gou­ver­ne­ments euro­péens après sa dis­pa­ri­tion. Le gou­ver­ne­ment répu­bli­cain espa­gnol a deman­dé au PCE ce qu’il s’était pas­sé, où était Nin ? Mais on n’a jamais eu de réponse. Par contre, les autres ont été libérés.

Paco a trou­vé refuge dans un des régi­ments très liés à la CNT, pour que les sta­li­niens ne puissent plus l’atteindre. Après la défaite il est venu en France. Je passe sur toutes les péri­pé­ties de sa vie… Dans les années 1960, il tra­vaillait à Paris comme ouvrier à l’usine Jeumont-Schneider, une boîte qui fai­sait des voi­tures, mais aus­si des chars… Dans cette usine, il a connu Ngô Văn. Exilés, com­mu­nistes et ayant souf­fert du sta­li­nisme tous les deux, ils sont deve­nus qua­si­ment frères. Je les ai connus pen­dant Mai 68, à Censier. Ils m’ont tous les deux beau­coup mar­qué. Je pense aus­si à Paul Mattick, que j’ai eu la chance de connaître aux États-Unis. Un type extra­or­di­naire, pro­lo, avec une grande empa­thie, mais très ferme du point de vue idéo­lo­gique — il avait lu tout Marx. Il s’était fait son idée, donc soit tu étais d’accord avec lui, soit tu n’avais rien com­pris… J’exagère, mais c’était un peu ça. Il était dans les jeu­nesses spar­ta­kistes au moment de la révo­lu­tion alle­mande, ce dont il parle dans un bou­quin qu’on va bien­tôt réédi­ter chez L’Échappée, La Révolution fut une belle aven­ture.

« Les gens du KGB en Espagne ont arrê­té un des diri­geants du par­ti, Andrés Nin. On sait aujourd’hui qu’il a été exé­cu­té par le Parti com­mu­niste espagnol. »

Les révo­lu­tion­naires ont été rapi­de­ment exclus de la pro­duc­tion, pour­chas­sés par la police de Weimar et le patro­nat — il y avait des listes noires. Paul Mattick, lui, fut assez proche des groupes qui pra­ti­quaient des actes col­lec­tifs de récu­pé­ra­tion, pour sub­ve­nir à ses besoins et finan­cer l’action poli­tique. Il était très atti­ré par tout ce qui était illé­gal — d’où le fait qu’il ado­rait que je traîne aux USA avec un faux pas­se­port, ce qui, moi, me ter­ro­ri­sait ! (rires) Avec sa femme ils m’ont un peu adop­té lorsque j’ai pas­sé un an aux États-Unis. C’est quelqu’un d’intègre, d’honnête, qui a joué un rôle impor­tant pour cer­tains d’entre nous. Un des théo­ri­ciens du com­mu­nisme des conseils — par oppo­si­tion au com­mu­nisme de par­ti. Il s’est aus­si beau­coup inté­res­sé à la Révolution por­tu­gaise, alors que beau­coup pre­naient les évé­ne­ments d’en haut, parce qu’ils ne sui­vaient pas un sché­ma clas­sique. Lui, dès qu’il y avait une ambiance insur­rec­tion­nelle, il était pour. S’il y a des gens qui s’agitent, sou­te­nons-les, on ver­ra ce qu’on peut faire ensemble ensuite. Ou pas ! Il s’est beau­coup inté­res­sé aux orga­ni­sa­tions de base pen­dant la Révolution por­tu­gaise et à ce concept qui est appa­ru lors de la période la plus intense, le « cou­rant apar­ti­daire ». Se reven­di­quer de ce cou­rant ne vou­lait pas dire que tu n’avais pas d’idées poli­tiques, voire que tu n’appartenais pas à un par­ti, mais tu n’agissais pas dans ce cadre-là, tu sou­te­nais et tu te lais­sais por­ter par l’activité auto­nome et indé­pen­dante des orga­ni­sa­tions de base.

Vous dites beau­coup « nous ». C’était quoi, ce nous, pour vous à ce moment-là ?

En 1968 c’était plus simple, il y avait une mili­tance réelle, des groupes inter­ve­naient, comme le plus impor­tant, Information et cor­res­pon­dance ouvrière, des gens qui étaient sor­tis de Socialisme ou Barbarie. Et puis d’autres petits groupes, des frères enne­mis… Serge Bricianer, qui a beau­coup tra­vaillé sur le com­mu­nisme des conseils et écrit un impor­tant livre sur les idées du prin­ci­pal théo­ri­cien de ce cou­rant, Anton Pannekoek, aimait dire que ce qui est aga­çant dans ces milieux-là, c’est que l’ennemi prin­ci­pal est tou­jours le voi­sin de palier ! Serge Bricianer, que j’ai connu par l’intermédiaire de Paul Mattick, est deve­nu une figure tuté­laire très impor­tante pour moi après mon retour des États-Unis. J’ai été son ami jusqu’à la fin de sa vie et il m’a beau­coup appor­té. Donc, je reviens à l’activité de ces petits groupes après Mai 68 : ils n’intervenaient pas avec l’idée d’aller appor­ter la bonne parole. Si tu tra­vaillais dans une usine, une entre­prise, un bureau, tu venais, tu dis­cu­tais avec les autres cama­rades dans le groupe et s’il fal­lait faire un papier on le fai­sait ensemble. Mieux encore, si on pou­vait le faire avec d’autres cama­rades de la boîte. C’était tou­jours en sym­biose avec des gens qui étaient pla­cés dans une situa­tion de classe concrète.

[Dans la cour de l'université de Paris-Sorbonne | AFP]

Et com­ment conti­nuer à mili­ter après Mai 68 ?

Après 1968 ça s’est réduit, parce que la situa­tion a chan­gé. L’essentiel de la mili­tance pas­sait par les revues, les publi­ca­tions. Le milieu com­mu­niste anti-auto­ri­taire a tou­jours don­né beau­coup d’importance à la pro­duc­tion et dif­fu­sion des idées. Pendant un temps j’ai été actif dans l’un des petits frères enne­mis d’Informations et cor­res­pon­dances ouvrières qui s’appelait Glat — Groupe pour la liai­son et l’action des tra­vailleurs. On fai­sait un bul­le­tin men­suel avec des contacts d’usine, des ana­lyses plus théo­riques, des échanges inter­na­tio­naux, avec l’Italie notam­ment, des gens dans la gauche extra-par­le­men­taire de l’époque… J’ai tou­jours été dans des groupes qui fai­saient des revues. C’est de là peut-être que vient ce « nous » : je ne me suis jamais sen­ti comme un indi­vi­du dont les idées étaient venues du Saint-Esprit, non, elles étaient tou­jours pro­duites col­lec­ti­ve­ment. J’ai inté­gré assez tôt cette concep­tion, qui me vient aus­si de quelques-uns de ces amis dont j’ai par­lé avant. Les gens qui pensent qu’ils inventent quelque chose, il faut s’en méfier. Il y en a beau­coup dans les milieux uni­ver­si­taires : tu « inventes » un nou­veau concept, puis il faut l’utiliser, si tu as des élèves, c’est mieux s’ils l’utilisent aus­si… Non, dans la pro­duc­tion des idées il y a un « nous », il y a la socié­té, forcément.

C’est d’ailleurs quelque chose qui me manque aujourd’hui, des lieux, des revues où les textes peuvent cir­cu­ler… C’est dom­mage, parce que ça favo­rise l’ouverture. Je conti­nue à cher­cher ça. Quand j’envoie des papiers à votre revue, à CQFD, à lun­di­ma­tin, ça manque d’allers-retours, de dis­cus­sions. Il y a quelques années j’ai par­ti­ci­pé à une revue qui s’appelait L’Oiseau-tempête, une belle expé­rience qui a duré dix ans et pro­duit treize numé­ros. Tout était dis­cu­té et col­lec­tif. On se voyait tous les jeu­dis dans un local à côté de la librai­rie Quilombo. On était une dou­zaine. À la fin nous avons fati­gué, mais je crois que c’est le côté posi­tif de ce mode de fonc­tion­ne­ment : ça a une vie, ça a une mort, quand ça se fatigue tu ne t’accroches pas, tu passes à autre chose. L’important c’est que le pas­sage se fasse sans conflits. Pas tou­jours évident…

Il y a un pays sur lequel vous avez écrit à de nom­breuses reprises dès le début des années 1970 — la Chine. Lorsque sort Le Tigre de papier, en 1972, la cri­tique du maoïsme n’est pas vrai­ment à la mode…

« Les gens qui pensent qu’ils inventent quelque chose, il faut s’en méfier. Dans la pro­duc­tion des idées il y a un “nous”, il y a la socié­té, forcément. » 

L’histoire de ce livre a son ori­gi­na­li­té. Je l’ai écrit quand j’étais aux États-Unis. J’avais l’idée qu’il fal­lait faire quelque chose sur la Chine, car le maoïsme a eu un poids énorme dans Mai 68, puis dans la Révolution por­tu­gaise. Le maoïsme c’était la der­nière mani­fes­ta­tion du sta­li­nisme, un cou­rant vrai­ment dur : très rigide, très orga­ni­sé, très auto­ri­taire — et donc très dif­fi­cile à affron­ter. J’avais lu deux textes impor­tants pour com­prendre ce qui se pas­sait en Chine, com­ment le groupe à Mao s’était impo­sé, avait orga­ni­sé le pou­voir, l’économie. L’un, d’un membre très brillant de Socialisme ou bar­ba­rie, Pierre Souyri, sur le capi­ta­lisme d’État chi­nois. L’autre, dans l’Internationale situa­tion­niste, de René Viénet. Aux États-Unis, je ne tra­vaillais pas et je pou­vais pas­ser du temps dans les biblio­thèques. Les uni­ver­si­tés amé­ri­caines avaient beau­coup de maté­riaux sur la Chine, bien avant les Européens. Donc j’ai écrit ce texte. Quand je suis reve­nu à Paris, je suis allé frap­per à la porte des édi­tions Spartacus, que je ne connais­sais pas, leur deman­der si ça pou­vait les inté­res­ser. René Lefeuvre m’a dit tout de suite qu’ils allaient le publier. C’est un jeune qui vivait chez lui à l’époque, Serge Quadruppani, qui m’a aidé à mettre en forme le texte. Je suis deve­nu un ami des deux et je suis res­té proche des édi­tions Spartacus jusqu’à la mort de René Lefeuvre. Un éton­nant per­son­nage — j’ai lon­gue­ment par­lé de cette période et de ces liens dans un article pour la revue Réfractions.

Le Tigre de papier, je l’ai signé d’un pseu­do­nyme, Charles Reeve. C’était le nom d’un mili­tant syn­di­ca­liste-révo­lu­tion­naire qui, en 1916 en Australie, avait été accu­sé de vou­loir mettre le feu à Sydney pour pro­tes­ter contre la guerre impé­ria­liste. Rien que ça ! J’avais fait ce choix pour me pro­té­ger, car nous savions que la police fran­çaise tra­vaillait, la main dans la main, avec la police poli­tique por­tu­gaise. Cela s’est en fait confir­mé des années plus tard, lors de la Révolution por­tu­gaise. Démocratique ou fas­ciste, la police reste la même ins­ti­tu­tion d’État.

[Pékin, 1966 | Solange Brand]

Cinquante ans plus tard, quel regard por­tez-vous sur ce livre ?

Aujourd’hui, le texte que j’ai écrit donne l’impression d’enfoncer des portes ouvertes ! Écrire que la Chine est un pays capi­ta­liste, ça n’est pas nou­veau, mais à l’époque, c’était impos­sible de le dire. Le Monde avait fait une petite note de lec­ture en disant : « Mais com­ment peut-on com­prendre la Chine d’aujourd’hui si on dit qu’elle est capi­ta­liste ? » Ce qui m’intéressait, c’était de mon­trer qu’il y avait une forme ori­gi­nale de capi­ta­lisme — on par­lait alors de capi­ta­lisme d’État. C’était bien de l’expropriation du sur­tra­vail des gens, sur la base du sala­riat. On a eu l’impression que le texte n’avait aucun impact. Je suis éton­né de ren­con­trer aujourd’hui des gens qui l’ont lu. Quand je suis allé dans le pays de Peugeot pour par­ler de mon der­nier livre, on a fait une inter­ven­tion au col­lège tech­nique qui forme les ouvriers. Un des profs était venu avec sa classe. Ils avaient lu Itinéraires du refus. Mais le prof m’a dit qu’il me connais­sait depuis long­temps, qu’il avait lu Le Tigre de papier, qu’il l’avait ache­té chez lui, dans une mai­son de presse. Je me rends compte qu’il a quand même cir­cu­lé. Mais les maoïstes n’en ont jamais par­lé — pour eux, nous étions des contre-révo­lu­tion­naires. Les révo­lu­tion­naires c’étaient eux. Il est vrai que nous ne par­ta­gions pas la même concep­tion de la révolution…

Quelques années plus tard, j’ai connu Hervé Denès, qui est deve­nu un ami très proche. Il fai­sait par­tie des édi­tions L’Insomniaque. Avec Hervé Denès j’allais écrire des livres sur la Chine — Bureaucratie, bagnes et busi­ness à L’Insomniaque, et China blues chez Verticales. Il était plu­tôt dans la ten­dance de Socialisme ou Barbarie. Il avait connu René Viénet à la fac. En 1964, De Gaulle et Mao avaient réta­bli des rela­tions diplo­ma­tiques entre la France et la Chine. Dans cet accord figu­rait le fait que les Chinois avaient besoin de profs fran­çais en Chine pour for­mer le corps diplo­ma­tique, pour envoyer des ambas­sa­deurs sur­tout en Afrique. Ils ont consti­tué un petit groupe et envoyé des volon­taires, la plu­part maoïstes, sauf deux : mon copain Hervé, donc, qui a été à Nankin, et René Viénet, qui a été pla­cé à Pékin. Il y avait une sépa­ra­tion claire entre eux et les maoïstes. Ces der­niers sui­vaient reli­gieu­se­ment les consignes du par­ti. Hervé et René sor­taient, fai­saient le mur la nuit, ils par­laient chi­nois donc ils allaient ren­con­trer des gens dans les bis­trots, à la sor­tie des usines, dans le port. Au moment de la Révolution cultu­relle, tous ces gens ont été ren­voyés par le pou­voir chi­nois vers Hong Kong. Plus tard René Viénet est deve­nu repré­sen­tant des cen­trales nucléaires à Taïwan, il a som­bré dans le capi­ta­lisme… Hervé Denès, lui, a cofon­dé L’Insomniaque, et il retour­nait en Chine régulièrement.

« Écrire que la Chine est un pays capi­ta­liste, ça n’est pas nou­veau, mais à l’époque, c’était impos­sible de le dire. »

Un jour, il m’a pro­po­sé de venir avec lui. Je connais­sais la Chine sans jamais y avoir été… Je ne parle pas chi­nois donc c’était une excel­lente occa­sion. C’était épa­tant de l’accompagner. Quand les gens décou­vraient qu’il par­lait chi­nois, ils étaient ravis. Une fois, on était dans la rue à Pékin et il y avait quelqu’un qui écri­vait un poème sur le trot­toir avec un grand pin­ceau. La foule était agglu­ti­née autour de l’homme. On s’est appro­chés. Hervé connais­sait le poème et a deman­dé à l’homme qui l’écrivait s’il pou­vait conti­nuer. Il a com­men­cé à peindre et ça a créé une émeute, on a fini au bis­trot avec tout le monde ! (rires) Je pense à une autre anec­dote éton­nante. On était sur le péri­phé­rique, à Pékin, avant les Jeux Olympiques. Là, on a vu une mai­son cou­verte de ban­de­roles. On a réus­si à la retrou­ver et on a décou­vert qu’elle allait être démo­lie pour les JO, et que les gens l’occupaient. On a pas­sé plu­sieurs jours là-bas, on a fait quelques inter­views avec eux mais il fal­lait faire atten­tion, il pou­vait y avoir des flics infil­trés dans le col­lec­tif des occu­pants. Un squat à Pékin !

Mais en Chine, à part avec des contacts comme ça, je n’ai pas réus­si à ren­con­trer des gens de la même façon qu’ailleurs. À Hong Kong, en revanche, on a connu des gens qui se disaient liber­taires. Tous, sauf un, ont depuis été obli­gés d’émigrer. Il y avait un petit noyau d’une dizaine de per­sonnes, des rockers, autour d’une revue qui s’appelait Minus 8, en réfé­rence à 1984 d’Orwell. Ils ont publié quelques textes situs, un extrait du Tigre de papier et aus­si beau­coup de textes de dis­si­dents de la Révolution cultu­relle. C’était des cama­rades vrai­ment bien. Je pense que des évé­ne­ments sub­ver­sifs impor­tants peuvent se pro­duire en Chine. On le pressent en regar­dant le ciné­ma chi­nois indé­pen­dant. La force endor­mie de ce jeune pro­lé­ta­riat est une menace constante pour le régime. Pour le moment ça tient, le régime-État-par­ti navigue à vue mais tient à l’aide de la crois­sance de l’« éco­no­mie »… Quand nous y étions, nous y avions décou­vert une librai­rie alter­na­tive à Pékin, c’était impres­sion­nant : ça allait de Arendt à Benjamin, en pas­sant par Bakounine, Malatesta, et même Pannekoek ! Mais je ne sais pas où ça en est aujourd’hui. Je sup­pose que, depuis, le régime a ver­rouillé ce genre d’espaces de liber­té dans les marges.

[Dans la cour de l'université de Paris-Sorbonne | AFP]

Le Tigre de Papier paraît 1972, soit un an après un autre essai cri­tique de la Révolution Culturelle qui a fait date, Les Habits Neufs du Président Mao de Simon Leys, une ana­lyse très dif­fé­rente de la vôtre. Pouvez-vous en dire un mot ?

J’ai tou­jours beau­coup aimé lire Simon Leys, mais son approche est très dif­fé­rente de la mienne et de celle de mes amis. Il faut voir quel était son point de départ : il était issu de la bour­geoi­sie fla­mande, avait fait des études de chi­nois et tra­vaillé dans le milieu diplo­ma­tique. Il don­nait à mon avis une trop grande impor­tance à la ques­tion cultu­relle. C’est par là qu’il a abor­dé le tota­li­ta­risme et la répres­sion : pour lui, c’était très impor­tant de noter que les gardes rouges avaient détruit des temples taoïstes, par exemple. Ses livres sont très cen­trés sur la ques­tion de la des­truc­tion du patri­moine cultu­rel de la Chine, l’idée, héri­tée du sta­li­nisme, de faire table-rase, et dont on a vu les résul­tats désas­treux au Cambodge éga­le­ment. Je suis évi­dem­ment d’accord. Mais il aurait aus­si pu par­ler davan­tage de ce qu’il se pas­sait dans les usines ou dans les cam­pagnes, de la façon dont le Parti oppri­mait les gens. La ques­tion de l’exploitation l’a beau­coup moins inté­res­sé. Un autre sino­logue, Jean François Billeter, qui était un ami de Hervé, quelqu’un de très éru­dit comme Simon Leys, a gar­dé le sens de l’exploitation et de l’injustice sociale et de classe dans ses ana­lyses. Il a une sen­si­bi­li­té sociale que je n’ai pas trou­vée chez Simon Leys.

Vous sem­blez très au cou­rant et inté­res­sé par toutes les luttes sociales contem­po­raines, en France, au Portugal et ailleurs. Vous publiez régu­liè­re­ment des textes dans CQFD ou lun­di­ma­tin à leur pro­pos. Pourtant, on n’y retrouve pas cer­taines dimen­sions deve­nues majeures, comme l’é­co­lo­gie ou le féminisme.

Je fais par­tie d’une géné­ra­tion qui a bai­gné dans un milieu poli­tique qui était rigide sur ces ques­tions-là. Par exemple, le genre, ce n’est pas que ce n’était pas tenu en consi­dé­ra­tion, mais, glo­ba­le­ment, on relé­guait cette ques­tion à après la révo­lu­tion. Pourtant on a beau­coup lu Emma Goldman et Alexandra Kollontaï. Wilhelm Reich aus­si, encore que ce soit sur un autre plan, celui de la misère sexuelle des jeunes. Mai 68 a cas­sé cette rigi­di­té, ces sépa­ra­tions — ce qui ne veut pas dire qu’on a tous chan­gé, bien sûr ! J’ai été éveillé à ces ques­tions dans ma propre pra­tique et les ren­contres, comme je le raconte dans Itinéraires du refus, avec les filles des Folies Bergère qui ont occu­pé leur théâtre à côté du local qu’on occu­pait nous-mêmes. Elles vivaient des choses dures et, dans un autre contexte, on aurait pu por­ter des juge­ments sur leur tra­vail. Tout d’un coup elles ne nous appa­rais­saient pas comme des filles à plumes mais comme des révo­lu­tion­naires. Mais dans le cadre de Mai 68, nous appa­rais­sions comme de simples humains. Et c’est vrai­ment elles qui menaient la lutte dans l’endroit qu’elles avaient occu­pé ! Elles avaient une éner­gie très forte qu’elles pui­saient dans leur condi­tion même de femmes. Pour ma part, j’ai évo­lué sur ces questions.

Les figures mar­quantes que vous avez men­tion­nées sont aus­si pour la plu­part des hommes.

« Je reste per­sua­dé que seule la ques­tion sociale peut por­ter l’émancipation humaine. Alors que la “libé­ra­tion natio­nale” n’a jamais, jusqu’à nos jours, fait avan­cer l’émancipation sociale. »

Vous avez rai­son : sans doute est-ce un effet de l’époque. Mais je men­tion­ne­rai tout de même des figures fémi­nines très mar­quantes, que je n’ai fait que croi­ser chez René Lefeuvre. Je pense par­ti­cu­liè­re­ment à Mika Etchebéhère, qui avait été com­man­dante d’une colonne du POUM, ce qu’elle a racon­té dans Ma guerre d’Espagne à moi. Ou encore Ida Mett, une exi­lée russe qui a par­ti­ci­pé au cou­rant pla­te­for­miste avec Makhno et Voline quand elle est arri­vée à Paris. Aux États-Unis, j’avais aus­si une amie pas­sion­nante qui m’a beau­coup mar­quée, chez qui je suis sou­vent res­té des mois à New York, Naomi Sager. Elle était très impli­quée dans le milieu et les dis­cus­sions de la nou­velle lin­guis­tique, avec son com­pa­gnon Zellig Harris, qui fut le prof de Chomsky. Dans les années de l’après-guerre et pen­dant le mac­car­thysme, ils furent aus­si très proches du petit groupe de com­mu­nistes de conseils new-yor­kais autour de Paul Mattick.

Quel est votre regard sur les luttes contem­po­raines, leurs mots d’ordre, leur organisation ?

Je consi­dère que la diver­si­fi­ca­tion des luttes est essen­tielle, qu’il faut croi­ser l’analyse des rap­ports de genre et les rap­ports sociaux d’exploitation, sans que les pre­miers en viennent à écra­ser les seconds. Si je n’écris pas direc­te­ment sur ces sujets, c’est tout sim­ple­ment parce que je ne m’en sens pas capable. Mais res­ter à côté de ça, c’est pas­ser à côté de l’essentiel. Toutefois, nous n’avons pas par­lé d’une chose, sur laquelle je reste intrai­table : c’est le natio­na­lisme, qui me semble consti­tu­tif de toutes les formes d’autoritarisme et de fas­cisme. Il est le ciment du mili­ta­risme, des formes de supré­ma­cisme viri­liste, racial. La « nation » et la « patrie » sont le degré zéro de la com­mu­nau­té humaine — je crois que la for­mule est d’Antonin Artaud. Et encore, je dirais même que ces concepts sont la néga­tion même de la com­mu­nau­té humaine. Il faut par­tir de ce constat-là, sans quoi c’est le nau­frage dans la bar­ba­rie. On le voit de nou­veau aujourd’hui. On ne peut faire aucune conces­sion face au nationalisme.

[Quartier Latin, 11 mai 1968 | DR]

La notion de « libé­ra­tion natio­nale » est, actuel­le­ment, pré­sente via la ques­tion pales­ti­nienne. Comment vous y rapportez-vous ?

De par notre propre expé­rience his­to­rique, force est de consta­ter que la « libé­ra­tion natio­nale » mène à de nou­velles formes d’oppression de classe… On l’a vu avec la déco­lo­ni­sa­tion por­tu­gaise qui a été un désastre : en Angola, la guerre civile a per­pé­tué la guerre colo­niale pen­dant vingt ans ! Une petite bureau­cra­tie natio­na­liste a pris le pou­voir et a repro­duit les hor­reurs de la colo­ni­sa­tion sous des formes poli­tiques et sociales diverses. Je reste per­sua­dé que seule la ques­tion sociale peut por­ter l’émancipation humaine. Alors que la « libé­ra­tion natio­nale » n’a jamais, jusqu’à nos jours, fait avan­cer l’émancipation sociale. Elle a dépla­cé l’exploitation sur un autre plan, certes moins violent que celui du colo­nia­lisme. La libé­ra­tion natio­nale ouvre sur une socié­té capi­ta­liste nou­velle. Mais c’est se trom­per que de prendre ce chan­ge­ment pour le che­min de l’émancipation. C’est un chan­ge­ment au sein du mou­ve­ment même de socié­tés capi­ta­listes, qui le res­tent. C’est un débat extrê­me­ment dif­fi­cile car plein d’impasses, para­si­té par des mora­lismes, des culpabilités.

Déjà, au début du XXe siècle, la grande dame de la pen­sée com­mu­niste anti-auto­ri­taire que fut Rosa Luxemburg s’était affron­tée à cette ques­tion, défen­dant que dans le cadre des rap­ports impé­ria­listes modernes, il n’y avait plus de pos­si­bi­li­té de « libé­ra­tion natio­nale », que tout mou­ve­ment cen­tré sur cette ques­tion res­tait pri­son­nier des rap­ports impé­ria­listes. Nous nous sommes bat­tus contre la bar­ba­rie colo­niale. Et nous avons eu rai­son de le faire. Mais cela n’implique pas sou­te­nir la « libé­ra­tion natio­nale » et ses ins­ti­tu­tions de l’État-Nation qui débouchent sur de nou­velles formes de domi­na­tion et d’exploitation. Depuis le début du XXe siècle, le capi­ta­lisme s’est beau­coup trans­for­mé tout en gar­dant son essence. Il est deve­nu plus glo­bal et il se trouve à nou­veau aujourd’hui avec un hori­zon bou­ché. Comment pen­ser que l’espace de l’« indé­pen­dance natio­nale » s’est aujourd’hui élar­gi ? C’est plu­tôt le contraire ! Je vous l’accorde, ce n’est pas une ques­tion facile dans la pra­tique, mais c’est dans la dif­fi­cul­té de la ques­tion qu’il faut cher­cher une autre issue. Et ne pas se sou­mettre au sou­tien à la repro­duc­tion du vieux monde.


Photographie de vignette : Raphael Anelli
Photographie de ban­nière : mani­fes­ta­tion à Paris, 25 mai 1968 | Jean-Jacques Levy


REBONDS

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