Hendrik Davi : « Affronter le bloc bourgeois » [2/2]


Entretien inédit | Ballast

« Pour tout cela, mer­ci ! » C’est le pré­sident des patrons Patrick Martin qui parle. Celui qui appe­lait en juillet der­nier à consti­tuer un « front éco­no­mique » contre l’é­ven­tua­li­té d’un gou­ver­ne­ment du Nouveau Front Populaire salue les sept années pas­sées par Bruno Le Maire à Bercy. L’effusion est com­pré­hen­sible : rare­ment une poli­tique éco­no­mique aus­si favo­rable au patro­nat n’a­vait été menée avec autant d’ar­deur que ces années-là. Qu’importe d’ailleurs ses résul­tats médiocres. Comme l’af­firme Hendrik Davi, « le bloc bour­geois ne lâche­ra pas ». Dans ce second volet de notre entre­tien, le dépu­té et cher­cheur éco­so­cia­liste s’at­tache à décrire un contre-modèle éco­no­mique cré­dible et dési­rable. Et de rap­pe­ler que, pour le mettre en œuvre, « il n’y aura pas de col­la­bo­ra­tion de classe, ni de négo­cia­tions pos­sibles avec ceux qui en pro­fitent à plein ».


[lire la pre­mière partie]


Comment incar­ner éco­no­mi­que­ment l’i­déal démo­cra­tique prô­né dans Le Capital, c’est nous ? Par une natio­na­li­sa­tion des entre­prises ? Une auto­ges­tion par les salariés ?

Prenons d’a­bord les grands ser­vices publics — la jus­tice, la police, l’é­cole, l’u­ni­ver­si­té, l’hô­pi­tal. Dans ce modèle, le sta­tut de fonc­tion­naire recru­té par concours, qui est éman­ci­pé du mar­ché du tra­vail et de sa vio­lence — avec l’ab­sence du rap­port hié­rar­chique avec un patron — est un acquis sur lequel il faut nous appuyer. Mais il faut démo­cra­ti­ser ces ser­vices publics, c’est-à-dire faire en sorte que ceux qui sont en res­pon­sa­bi­li­té émanent direc­te­ment des tra­vailleurs et qu’ils soient élus et révo­cables. Prenons l’exemple du monde de la recherche, où j’ai tra­vaillé. Un direc­teur de labo­ra­toire au CNRS est élu par les cher­cheurs, les tech­ni­ciens et les sala­riés du labo­ra­toire : c’est encore un des der­niers endroits où ça existe. Mais, typi­que­ment à l’INRAE, le direc­teur géné­ral nomme direc­te­ment des direc­teurs de dépar­te­ment, qui à leur tour nomment les direc­teurs de labo­ra­toire. Il faut pas­ser de ce para­digme « mili­taire » à un para­digme démo­cra­tique et donc auto­ges­tion­naire. Je suis très atta­ché au ser­vice public natio­nal, mais il faut qu’il soit ter­ri­to­ria­li­sé, qu’il prenne en compte la dimen­sion de chaque ter­ri­toire, tout en conser­vant une logique natio­nale afin d’é­vi­ter des rup­tures d’é­ga­li­té entre les dif­fé­rents ter­ri­toires – c’est très impor­tant. Sinon, ça donne des poli­tiques dif­fé­rentes d’une région à l’autre.

Ensuite, vient un deuxième éche­lon, les com­muns : l’eau, la forêt… Cette ges­tion ne doit pas être for­cé­ment éta­ti­sée, mais il est impor­tant qu’elle soit socia­li­sée et sor­tie du mar­ché. Quelle forme doit prendre cette socia­li­sa­tion ? Est-ce une régie publique muni­ci­pale ? Des col­lec­tifs de citoyens ? Par exemple, il y a de plus en plus d’initiatives visant la mise en place d’une sécu­ri­té sociale et ali­men­taire à échelle locale, et ce sont des col­lec­tifs de citoyens qui en sont à l’o­ri­gine. Ils s’or­ga­nisent ensemble, tant ceux qui contri­buent que ceux qui consomment, et ils décident de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion. Donc, il y a déjà des exemples pra­tiques de ges­tion de com­muns à échelle locale.

« Il faut démo­cra­ti­ser les ser­vices publics, faire en sorte que ceux qui sont en res­pon­sa­bi­li­té émanent direc­te­ment des tra­vailleurs et qu’ils soient élus et révo­cables. »

Ensuite, troi­sième aspect, ce sont les biens de consom­ma­tion cou­rante. Il y a ici deux façons d’en­vi­sa­ger la réso­lu­tion de ce pro­blème. Soit il y a un mar­ché qui crée une offre et une demande, avec les pro­blèmes sys­té­miques du capi­tal, soit il y a une pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, natio­na­li­sée, etc. La ques­tion de la pla­ni­fi­ca­tion est cen­trale au sein de LFI. Mais sur le point des biens mar­chands, je suis en désac­cord avec ceux qui pensent que l’État pour­rait tout pla­ni­fier démo­cra­ti­que­ment d’en haut. L’État ne pour­ra que dif­fi­ci­le­ment savoir dans les faits quoi pro­duire à tel endroit. Et on le sait, dans une pla­ni­fi­ca­tion tous azi­muts, il y a le risque de retom­ber dans le modèle éco­no­mique sovié­tique — ce qui ne signi­fie pas com­mu­niste — donc ici sta­li­nien, avec les fameux com­mis­saires au Plan, etc. Et, en termes éco­no­miques, ça ne mar­chait pas, c’est ce que nous montre l’é­chec des sov­khozes1. En réa­li­té, pour tout un pan de l’é­co­no­mie concer­nant les biens de consom­ma­tion dits « non-essen­tiels », ils n’ont pas besoin d’être pla­ni­fiés. Il faut lais­ser leur ges­tion à des entre­prises pri­vées, si pos­sible auto­gé­rées, donc non capi­ta­listes, ou encore à des asso­cia­tions. Ce n’est pas à l’État de déci­der à cette échelle et pour ce genre de biens. Il faut lais­ser res­pi­rer ces espaces, sinon nous retom­bons dans une socié­té tota­le­ment contrô­lée par en haut et qui du coup ne sai­sit pas la réa­li­té du terrain.

Comment dif­fé­ren­ciez-vous l’es­sen­tiel et l’i­nes­sen­tiel des biens et ser­vices pro­duits ? Comment régu­ler ce marché ?

C’est simple de défi­nir l’essentiel. Il faut pou­voir se loger, se nour­rir, se dépla­cer, se soi­gner et apprendre, le tout en pré­ser­vant les biens et les per­sonnes. Le reste, c’est le sur­plus, qui donne à l’existence tout son sel. Je ne le qua­li­fie­rais pas d’inessentiel, mais c’est cette com­po­sante qui peut être selon moi lais­sée au mar­ché. La ques­tion qui me taraude est com­ment avoir un mar­ché, donc de l’offre et de la demande, sans accu­mu­la­tion capi­ta­lis­tique ? Pour y répondre, je suis reve­nu à Marx et au Capital. Finalement, le pro­blème n’est pas la plus-value, le fait qu’une par­tie du tra­vail ne soit pas rému­né­rée. La plus-value per­met de capi­ta­li­ser et peut être inves­tie dans la pro­duc­tion ou l’in­no­va­tion, ou encore ailleurs. In fine, le pro­blème est le sui­vant : qui contrôle le réin­ves­tis­se­ment de cette plus-value qui est capi­ta­li­sée ? Les tra­vailleurs eux-mêmes, avec les citoyens, pro­por­tion­nel­le­ment à l’im­pact qu’a cette pro­duc­tion sur le ter­ri­toire et la vie de ces citoyens. Dit autre­ment, si une pro­duc­tion a un impact minime, par exemple ici, à Marseille, la pro­duc­tion des bières de La Plaine, il n’y pas besoin que le citoyen s’en mêle. Que des pro­prié­taires de bars et autres usa­gers soient asso­ciés à la dis­cus­sion, oui, pour­quoi pas, mais il n’y a pas de rai­sons de construire une orga­ni­sa­tion com­pli­quée à l’é­chelle locale. Sinon on retombe encore une fois dans une bureau­cra­tie qui risque de deve­nir pro­blé­ma­tique. Le point cen­tral, donc, est l’au­to­ges­tion de la socia­li­sa­tion de la plus-value par les travailleurs.

[Roberto Burle Marx]

Avez-vous un autre exemple, plus vaste ?

Il y a eu une boîte phar­ma­ceu­tique fran­çaise, sous-branche de Servier, qui a déci­dé de mettre la clé sous la porte. Pragmatiquement, un État à gauche aurait dû natio­na­li­ser cette entre­prise pour la sau­ver et réus­sir à sécu­ri­ser l’ou­til de tra­vail. Ensuite, il aurait fal­lu ouvrir la pos­si­bi­li­té aux tra­vailleurs de reprendre leur entre­prise en auto­ges­tion, voire un mix des deux. Ici, on voit bien la dif­fé­rence entre une poli­tique de gauche révo­lu­tion­naire et une poli­tique de gauche réfor­miste. La gauche révo­lu­tion­naire est cen­sée rendre le pou­voir aux tra­vailleurs. La pla­ni­fi­ca­tion et la manière de la mettre en place est donc un sujet véri­ta­ble­ment impor­tant. Une des solu­tions se trouve, selon moi, dans l’au­to­ges­tion, et la confiance poli­tique et les res­pon­sa­bi­li­tés que l’on donne aux travailleurs.

Finalement, nous retom­bons dans une forme d’é­co­no­mie mixte.

C’est bien une éco­no­mie mixte, mais avec un maxi­mum d’au­to­ges­tion et un mini­mum de capi­tal pri­vé qui serait géré par les tra­vailleurs eux-mêmes, donc un capi­ta­lisme socia­li­sé. Un des modèles pour moi est Scop-Ti. Néanmoins, le pro­blème demeure le finan­ce­ment, et donc l’in­ves­tis­se­ment de ces entre­prises. Et ce point est la prin­ci­pale jus­ti­fi­ca­tion de l’exis­tence du capi­tal et des capi­ta­listes. Ils sont à même d’in­ves­tir avec leur accu­mu­la­tion de capi­taux. Mais alors c’est le capi­tal qui décide quoi et com­ment inves­tir. Conséquence : de nom­breuses per­sonnes n’obtiennent pas de prêt pour déve­lop­per ou péren­ni­ser leur acti­vi­té. Sans par­ler des inté­rêts payés… Donc il faut créer des banques natio­nales ou natio­na­li­ser les banques exis­tantes, afin d’a­voir le contrôle du prêt et donc un contrôle sur l’in­ves­tis­se­ment des entre­prises, car le capi­ta­liste est en réa­li­té sou­vent un très mau­vais inves­tis­seur. Dans tout ce qui est infra­struc­tu­rel dans notre socié­té — nos hôpi­taux, nos routes, nos lignes de che­min de fer ou nos écoles — c’est d’ailleurs l’État qui inves­tit, ce n’est clai­re­ment pas le capi­tal qui a avan­cé l’argent. Donc, natio­na­li­sons les banques !

On pour­rait vous rétor­quer que l’État n’a pas un bud­get illimité.

« Nationalisons les banques ! »

Oui, rai­son pour laquelle il faut aus­si pen­ser au regrou­pe­ment d’en­tre­prises. C’est-à-dire qu’il ne faut pas que l’in­ves­tis­se­ment dans les entre­prises ne se fasse que par le biais du ser­vice public. Dit autre­ment, il peut y avoir une accu­mu­la­tion de plus-value au sein d’une entre­prise qui est socia­li­sée par les tra­vailleurs. Les tra­vailleurs peuvent alors déci­der de com­ment réin­ves­tir cette plus-value, par exemple dans d’autres entre­prises pri­vées qui maillent le ter­ri­toire. Prenons l’exemple de Scop-Ti qui aurait besoin de capi­taux. Imaginons que les bières de La Plaine aient du capi­tal à inves­tir. Les sala­riés décident de mettre une par­tie de leur tré­so­re­rie à pro­fit pour déve­lop­per Scop-Ti, ou encore pour inves­tir dans un outil com­mun de logis­tique pour la dis­tri­bu­tion… Donc oui, éco­no­mie mixte, État et sec­teur pri­vé, mais avec une socia­li­sa­tion de la valeur et une ges­tion des capi­taux pri­vés dont l’u­ti­li­sa­tion est démo­cra­ti­sée par une auto­ges­tion ; sur le reste, un inves­tis­se­ment et une ges­tion par l’État ou les col­lec­ti­vi­tés territoriales.

La ques­tion de la pro­prié­té (pri­vée, d’u­sage, col­lec­tive, éta­tique) et de sa confron­ta­tion ou légi­ti­mi­té revient ici sur le tapis. Vous sem­blez vous ins­pi­rer de la pen­sée anar­chiste sur ce sujet. L’inégal accès au fon­cier et la néces­si­té de son par­tage mettent en ten­sion les dif­fé­rentes formes de pro­prié­té. Comment résol­vez-vous ce point ?

L’autogestion vient effec­ti­ve­ment de la pen­sée anar­chiste — en ce sens oui, je m’en ins­pire. Politiquement, je suis pour qu’on revienne de cette notion de pro­prié­té pri­vée des moyens de pro­duc­tion. Mais concer­nant le fon­cier, c’est une ques­tion plus complexe.

[Roberto Burle Marx]

Pourquoi ?

Nous voyons bien en quoi le patri­moine fon­cier, avec tout ce qu’il com­porte d’af­fec­tif et de fami­lial, pose pro­blème. Il est dif­fi­cile de reve­nir tout de suite sur la pro­prié­té pri­vée, en par­ti­cu­lier concer­nant les loge­ments prin­ci­paux qui se confondent avec une forme de pro­prié­té d’u­sage. Nous par­lions d’i­ma­gi­naire : celui concer­nant le fon­cier et le patri­moine sont à décons­truire, mais ils demeurent bien ancrés. C’est pour­quoi il faut un moment de tran­si­tion, en favo­ri­sant le loge­ment social et aus­si la loca­tion ; des loca­taires de loge­ments sociaux gérés col­lec­ti­ve­ment, comme c’é­tait le cas des bailleurs sociaux — qui ont mal­heu­reu­se­ment été lar­ge­ment dévoyés. En somme, un ser­vice public du fon­cier, qui ne serait pas for­cé­ment tota­le­ment éta­ti­sé. À Marseille, la mai­rie pos­sède une socié­té immo­bi­lière pro­prié­taire de quelques mil­liers de loge­ments. Nous pou­vons ima­gi­ner une régie du fon­cier décli­née selon dif­fé­rents éche­lons territoriaux.

Il y a un sujet que nous pou­vons d’ores et déjà trai­ter, c’est celui des mul­ti-pro­prié­taires — c’est-à-dire envi­sa­ger la pro­prié­té non comme usage, mais comme moyen de repro­duc­tion du capi­tal. Les indi­vi­dus qui sont pro­prié­taires de cen­taines et de cen­taines de loge­ments sont pro­blé­ma­tiques. Le fon­cier devient un moyen de pro­duc­tion et d’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal avec tout ce que cela peut avoir comme consé­quences désas­treuses. Par exemple, les mar­chands de som­meil, sujet tra­gique à Marseille. Aujourd’hui, 3 % des pro­prié­taires pos­sèdent 50 % des loge­ments loués en France. Plus ils s’enrichissent, plus ils acquièrent du patri­moine et ali­mentent la spé­cu­la­tion immo­bi­lière. Comment enrayer cette spi­rale infer­nale ? Il fau­drait rache­ter les biens, voire en pré­emp­ter cer­tains et rendre cette éco­no­mie ren­tière tel­le­ment com­pli­quée que cela ne devienne plus inté­res­sant en termes de ren­ta­bi­li­té. Il y a beau­coup de pistes et, rap­pe­lons-le : ils ne sont que 3 %. Encore une fois, il faut avoir le cou­rage de s’af­fron­ter à ce bloc bour­geois pour rendre impos­sible le fait de vivre d’une rente fon­cière, et redon­ner ses lettres de noblesse à la location.

Vous ten­tez de redé­fi­nir la valeur des pro­duits et ser­vices, et aus­si celle du tra­vail. Pourtant, la notion même de valeur pos­sède une part d’ar­bi­traire : com­ment quan­ti­fier la valeur de l’im­pact éco­lo­gique d’une pro­duc­tion ou celle, psy­cho­lo­gique et sani­taire, du tra­vail sur les corps ? La défi­ni­tion de la valeur ne répond-elle pas dans ce cas à des cri­tères davan­tage poli­tiques qu’économiques ?

« La valeur du tra­vail découle du fait que, fon­da­men­ta­le­ment, il y a la néces­si­té de contri­buer. Il n’y a pas de socié­té où nous pou­vons rece­voir sans jamais donner. »

Je place au cœur de cette réflexion le concept d’égalité et la notion de don/­contre-don de l’an­thro­po­logue Marcel Mauss. Celui qui décide de ne pas tra­vailler, de quel droit peut-il s’ap­pro­prier le tra­vail d’au­trui ? Car fina­le­ment, ce non-tra­vailleur vit et jouit bien du tra­vail des autres. Là, par exemple, nous sommes à la table d’un res­tau­rant, il y a le ser­veur, les cui­si­niers, ceux qui ont pro­duit les biens en amont, les fruits et les légumes… Pourquoi celui qui décide de ne pas tra­vailler pour­rait-il pro­fi­ter du tra­vail de ceux qui pro­duisent les biens dont il jouit ? Cela ne colle pas, nous ne pou­vons pas construire une socié­té ain­si. La valeur du tra­vail découle du fait que, fon­da­men­ta­le­ment, il y a la néces­si­té de contri­buer. Il n’y a pas de socié­té où nous pou­vons rece­voir sans jamais don­ner. L’avantage du tra­vail, comme de la mon­naie, est qu’il crée un équi­valent géné­ral qui per­met de sor­tir du troc et de toutes les contraintes qu’on lui connaît. Nous avons besoin d’un équi­valent pour quan­ti­fier ce que cha­cun a le droit de s’ap­pro­prier du tra­vail des autres. Ce qui, mal­heu­reu­se­ment, demeure effec­ti­ve­ment arbitraire.

Nous pou­vons déci­der qu’il n’y a pas de mar­ché, et poser une expan­sion du domaine de la gra­tui­té à l’en­semble de la socié­té, pour­quoi pas avec la créa­tion d’un salaire à vie. Mais il faut alors tout pla­ni­fier, si pos­sible démo­cra­ti­que­ment. Nous serions dans une autre socié­té, une socié­té com­mu­niste où cha­cun tra­vaille, cha­cun contri­bue à la socié­té à sa hau­teur. Tout le monde pro­duit plus ou moins, et ne se pose pas la ques­tion de savoir s’il tra­vaille plus qu’un autre. Ce serait génial, mais concrè­te­ment, pour l’ins­tant, nous n’y sommes pas. Et, de plus, je ne vois pas le che­min pour aller vers une telle socié­té à l’heure actuelle. Il y aura bien des métiers, par exemple pour les tâches qui sont ingrates, où il fau­dra alors inven­ter des sys­tèmes de coer­ci­tion ; ou encore une forme d’as­treinte, qui est une autre tech­nique d’or­ga­ni­sa­tion. Et quand bien même… je doute de la capa­ci­té à gérer les besoins réels dans une telle société. 

[Roberto Burle Marx]

Je pense que pour tout ce qui est de l’ordre de la pro­duc­tion de biens de consom­ma­tion cou­rante, nous avons besoin d’un mar­ché. Et s’il y a un mar­ché, alors il y a un prix. Pour défi­nir ce prix, il faut quan­ti­fier la valeur de la mar­chan­dise. Et la base mar­xiste sur la valeur de la mar­chan­dise, c’est le temps de tra­vail. J’ai l’ha­bi­tude de gérer des sta­giaires de dif­fé­rents niveaux, et effec­ti­ve­ment, quel­qu’un en licence tra­vaille deux fois moins vite que quel­qu’un en doc­to­rat. Mais ce temps de tra­vail, il faut le croi­ser en plus avec la qua­li­fi­ca­tion, la péni­bi­li­té, et enfin cal­cu­ler la valeur de cette pro­duc­tion en pro­por­tion inverse de son empreinte écologique.

Votre for­ma­tion poli­tique est clai­re­ment mar­xiste, voire trots­kiste. On per­çoit néan­moins quelques touches d’anarchisme. Quelle place lui faites-vous ?

Mon oncle était anar­chiste. Ça a été les pre­miers écrits poli­tiques aux­quels je me suis confron­té. Par ailleurs, il y a des simi­la­ri­tés entre cer­taines branches du trots­kisme et l’a­nar­chisme, qui par­tagent la dénon­cia­tion du sta­li­nisme — et mon anar­chisme pro­vient d’un anti­sta­li­nisme che­villé au corps. En termes d’ho­ri­zon, le com­mu­nisme liber­taire oriente la bous­sole en direc­tion d’un socia­lisme auto­ges­tion­naire : c’est un peu l’an­ti­dote aux ten­dances socia­listes éta­tistes. Mais d’un point de vue poli­tique et donc stra­té­gique, je me défi­ni­rais plus comme mar­xiste, trots­kiste et gram­scien, car l’a­nar­chisme pro­pose une stra­té­gie qui ne me convainc pas. Il y a une sous-esti­ma­tion des média­tions néces­saires pour s’at­ta­quer à l’ap­pa­reil d’État. En consé­quence, une forme de ten­sion se crée entre l’ho­ri­zon et les moyens d’y arri­ver. Certes, la tra­di­tion anar­cho-syn­di­ca­liste tente de résoudre à sa façon ce dilemme. La dimen­sion stra­té­gique est plus solide et me paraît plus effi­cace, peut-être en rai­son de mon par­cours à la CGT qui, his­to­ri­que­ment, se reven­dique de ce cou­rant. S’il est encore incar­né par les bases syn­di­cales, ça n’est tou­te­fois plus vrai­ment le cas au niveau des cen­trales. Les mili­tants et les tra­vailleurs à la base de la CGT ont encore ce désir de récu­pé­rer le pou­voir sur les outils de pro­duc­tion — théo­rie qui, in fine, est la même dans le mar­xisme : rendre le pou­voir aux tra­vailleurs. Mais la prise du pou­voir dans cette tra­di­tion est réa­li­sée par la seule grève géné­rale insur­rec­tion­nelle et sous-estime l’importance stra­té­gique des élections.

Ce qui est notable dans votre livre est le fait d’as­su­mer une confron­ta­tion claire avec le capi­tal. Pouvez-vous reve­nir sur ce point ?

« Il n’y aura pas de col­la­bo­ra­tion de classe, ni de négo­cia­tions pos­sibles avec ceux qui en pro­fitent à plein. »

L’imaginaire du bloc bour­geois n’est pas du tout le même que le nôtre. Pourtant, il y a bien un nou­veau para­digme qui s’im­pose, celui de l’é­co­lo­gie qui nous concerne tous et devrait nous remettre tous sur un pied d’é­ga­li­té. Mais le bloc bour­geois n’en a cure, il ne veut pas perdre ses pri­vi­lèges. Celui qui cir­cule en jet pri­vé tous les jours pense encore que lui, ses enfants et ses petits-enfants cir­cu­le­ront tou­jours en jet pri­vé, qu’il n’y aura pas de pro­blème. Il n’y aura pas de col­la­bo­ra­tion de classe, ni de négo­cia­tions pos­sibles avec ceux qui en pro­fitent à plein.

Comment défi­nis­sez-vous la bourgeoisie ?

Une défi­ni­tion objec­tive est la sui­vante : c’est la per­sonne qui est en mesure de ne pas tra­vailler — nous reve­nons au tra­vail. Le bour­geois est celui qui vit très bien sans vendre sa force de tra­vail. En somme, celui qui est éman­ci­pé des contraintes et des vio­lences du capi­tal par l’accumulation et la repro­duc­tion de son propre capi­tal. Aujourd’hui, avec le taux de ren­de­ment actuel, la bas­cule s’o­père autour de quelques mil­lions d’eu­ros de patri­moine. À par­tir de ce niveau d’accumulation, on peut vivre sans tra­vailler et, sur­tout, sans faire fondre son capi­tal, voire en conti­nuant à s’en­ri­chir. Donc, le bloc bour­geois ne lâche­ra pas sa rente qui le met en sécu­ri­té et qui lui per­met de jouir de la consom­ma­tion — ce qui est com­pré­hen­sible. Et si un par­ti lui dit qu’« au-des­sus de 12 mil­lions d’eu­ros d’hé­ri­tage, nous pre­nons tout », ils ne seront évi­dem­ment pas d’accord. 

[Roberto Burle Marx]

Thomas Piketty et Julia Cagé l’ont bien mon­tré : le capi­tal a mal­heu­reu­se­ment seule­ment cédé du ter­rain sur le tra­vail pen­dant les guerres. C’est frap­pant et c’est ter­ri­ble­ment tra­gique. Il y a donc un affron­te­ment qui sera poten­tiel­le­ment violent. Prise sous cet angle, la ques­tion mili­taire devient une ques­tion stra­té­gique impor­tante — le « mili­taire » étant vu comme défense et non comme pré­da­tion des res­sources des autres. Contre-atta­quer est à mon avis la bonne stra­té­gie. Attendre leur attaque et contre-atta­quer, comme l’é­cri­vait Chávez. Le bloc bour­geois réagi­ra pour pro­té­ger ses inté­rêts et atta­que­ra, par exemple en mena­çant de fer­mer les portes de Peugeot. Eh bien, notre défense sera de natio­na­li­ser. Nous repre­nons l’ou­til de tra­vail avec la puis­sance de l’État. Une entre­prise, deux entre­prises, le bloc bour­geois sera ain­si peu à peu désar­mé. Autre exemple : la taxa­tion sur les for­tunes. S’ils ne veulent pas payer — la fameuse menace de quit­ter la France — alors on gèle les avoirs et le patri­moine. C’est ce que Marx appe­lait la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat et j’assume de ne pas y renon­cer. Mais le terme de dic­ta­ture est trom­peur. Chez Marx, c’est la coer­ci­tion exer­cée démo­cra­ti­que­ment par la majo­ri­té des tra­vailleurs sur la mino­ri­té des pro­prié­taires des moyens de production.

Il faut noter que la vio­lence de la bour­geoi­sie ne se limi­te­ra pas uni­que­ment au bloc bour­geois fran­çais, nous devrons aus­si affron­ter le capi­tal étran­ger. Il faut envi­sa­ger la pos­sible inter­ven­tion de forces étran­gères pour défendre leurs inté­rêts. Il nous faut donc pen­ser et pré­pa­rer la défense natio­nale à cette éven­tua­li­té. Car le capi­tal natio­nal et inter­na­tio­nal cher­che­ra à désta­bi­li­ser la poli­tique inté­rieure jus­qu’au ren­ver­se­ment par tous les moyens, et ce jus­qu’à la guerre civile. Les Russes l’ont vécu de plein fouet en 1917. Cette ques­tion est cen­trale et on ne peut pas l’é­lu­der. Le prin­ci­pal pro­blème est l’ap­pa­reil mili­taire et poli­cier qui, de plus, est domi­né par l’extrême droite. Comment faire en sorte qu’il soit fidèle à un pou­voir de gauche qui s’affronte au bloc bour­geois ? Il y a un autre impen­sé, c’est la réac­tion de l’ap­pa­reil d’État, des pré­fets ou de la haute administration…

Comment faire face, en outre, aux milices de droite et d’ex­trême droite ?

« Il y aura d’autres moments insur­rec­tion­nels à l’a­ve­nir, et nous devons nous y préparer. »

Dans des cas pré­cis, nous devrons uti­li­ser les capa­ci­tés de coer­ci­tion de l’État. Ne soyons pas naïfs à ce sujet. Tout le monde doit res­pec­ter les règles com­munes. La ques­tion est : com­ment et par qui sont écrites ces règles ? Est-ce que ces règles sont défi­nies par un pou­voir issu d’un coup d’État, donc sans légi­ti­mi­té démo­cra­tique et popu­laire ? Dans ce cas, cela tend vers une auto­cra­tie qui se retourne contre tous. C’est en géné­ral ce qui s’est pas­sé his­to­ri­que­ment. Mais si vous avez une légi­ti­mi­té démo­cra­tique, la coer­ci­tion devient légi­time si elle res­pecte les règles de droit. Nous avons aus­si besoin d’une résis­tance popu­laire. Ce fut le cas avec Chávez. Démis de ses fonc­tions, mis en pri­son par les mili­taires, que se passe-t-il ? Un mil­lion de per­sonnes des­cendent des fave­las. Il n’y a pas d’autres réponses que la pres­sion popu­laire. C’est aus­si la pres­sion popu­laire qui a contraint le Front popu­laire à octroyer les congés payés. Réfléchir à la ques­tion mili­taire nous plonge for­cé­ment dans des abîmes de réflexion. Malheureusement, qu’on le veuille ou non, il nous faut pen­ser aus­si ces sujets. Soit nous nous y pré­pa­rons, soit nous cou­rons à la catastrophe.

Face à la vio­lence infli­gée au corps social par le capi­tal avec son nombre de morts au tra­vail, ou au corps du vivant par la pol­lu­tion, n’y a t‑il pas dès à pré­sent la néces­si­té de se défendre, légi­ti­mant ain­si le recours à la violence ?

Ce rap­port de force a tou­jours exis­té, mais le degré évo­lue. Un des sou­cis est que tous n’ont pas fait encore l’ex­pé­rience de la vio­lence infli­gée direc­te­ment sur les corps. Mais il y a des rup­tures, par exemple concer­nant les vio­lences poli­cières. Les gilets jaunes ont accé­lé­ré la conscien­ti­sa­tion. Auparavant, ces vio­lences ne tou­chaient prin­ci­pa­le­ment que les popu­la­tions raci­sées et les sup­por­ters de foot. Mais à par­tir des gilets jaunes, la vio­lence d’État s’est mise à frap­per d’autres corps, dont les classes moyennes et les tra­vailleurs pauvres. Il y a ensuite eu les mobi­li­sa­tions sur les retraites, où la répres­sion a été extrê­me­ment vio­lente. Le capi­tal, par le biais de l’État et de sa police, montre les dents et mord. Les révoltes des quar­tiers qui ont eu lieu suite à l’assassinat de Nahel en sont le der­nier exemple en date, suite à quoi il y a eu une nou­velle com­pré­hen­sion des vio­lences urbaines et des révoltes des quar­tiers. La gauche a été sur cette séquence bien plus soli­daire qu’elle ne l’a été en 2005. À cette époque, il n’y avait presque per­sonne de nos for­ma­tions poli­tiques pour les soutenir.

[Roberto Burle Marx]

Néanmoins, à gauche et dans de nom­breux mou­ve­ments sociaux, la notion d’in­sur­rec­tion n’est pas véri­ta­ble­ment prise en compte, pen­sée et théo­ri­sée. Ce vide est donc natu­rel­le­ment com­blé par d’autres champs. Ce fut le cas des gilets jaunes, et de tous ces moments qui étaient pré-insur­rec­tion­nels. Alors oui, reprendre le contrôle des pré­fec­tures, des mai­ries, des lieux stra­té­giques, sym­bo­liques ou fonc­tion­nels comme ce fut le cas, momen­ta­né­ment, avec la place Tian’anmen, est une ques­tion stra­té­gique. Mais pour que ce soit effi­cace, il faut pen­ser ces moments dans leur glo­ba­li­té. Si nous sommes iso­lés d’une stra­té­gie d’ensemble de la prise du pou­voir, ça ne suf­fi­ra pas. Les syn­di­cats et les for­ma­tions poli­tiques ont inté­rêt à réflé­chir à cette ques­tion, car il y aura d’autres moments insur­rec­tion­nels à l’a­ve­nir, et nous devons nous y préparer !


Illustration de ban­nière : Roberto Burle Marx
Photographie de ban­nière : Cyrille Choupas | Ballast


  1. Ferme d’État à l’é­poque sovié­tique. [ndlr][↩]

REBONDS

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