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Marseille : histoires d’un 5 novembre


Article — légèrement modifié — paru dans le n° 8 de la revue papier Ballast (automne 2019)

À Marseille, ce 5 novembre 2018, la ville s’é­veille, assom­mée. Deux immeubles de la rue d’Aubagne viennent de s’ef­fon­drer et huit per­sonnes péris­sent sous les décombres. Les cen­taines d’é­di­fices en péril (ou en voie de l’être) et l’in­sa­lu­bri­té de la cité por­tuaire : cha­cun savait. Parmi ses élus, on comp­tait des pro­prié­taires : eux plus encore, ils savaient. Mais la mai­rie de Jean-Claude Gaudin (UMP/LR) va plu­tôt accu­ser… la pluie. Les semaines qui vont suivre le drame, des mil­liers de per­sonnes, dans toute la ville, vont tou­te­fois se voir relo­gées à la hâte dans des hôtels. Des habi­tants, en nombre et en deuil, vont des­cendre dans la rue pour faire entendre leur voix. Nous avions alors ren­con­tré Laura, membre active du Collectif du 5 novembre : elle nous avait racon­té le bras de fer avec la muni­ci­pa­li­té et la soli­da­ri­té avec les délo­gés. En 2020, la mai­rie de la deuxième ville de France a chan­gé de visage : en lieu et place du dis­po­si­tif sécu­ri­taire qui encer­clait l’Hôtel de Ville, le tra­vail du pho­to­graphe Anthony Micallef s’af­fiche désor­mais en grand. Le bailleur pro­prié­taire de l’un des deux bâti­ments a été mis en exa­men. Le défi n’en reste pas moins entier : nombre de loca­taires ou de pro­prié­taires occu­pants, près de 5 000 à ce jour, attendent de retrou­ver un toit décent. ☰ Par Maya Mihindou


Noailles. C’est un quar­tier du centre de Marseille, l’un des plus pauvres du pays, à quelques pas du port. La cité y fait son mar­ché aux épices, fruits, légumes, viandes et pois­sons : un car­re­four cultu­rel, com­mer­cial, fami­lial. En ses rues la langue arabe résonne bien volon­tiers ; d’un angle à l’autre, des façades sans âge chaussent des paniers en osier. Non loin, le siège de Force ouvrière, syn­di­cat cen­tral de la ville qui abrite son « membre d’honneur » Jean-Claude Gaudin, maire de droite depuis 1995. Plus loin, le conser­va­toire, un ter­rain de pétanque, les cou­loirs ten­ta­cu­laires du cours Julien et la place de La Plaine, emmu­rée et en lutte. « Dès le petit matin, dans ma rue, le bruit est constant : celui de la fer­raille des bou­teilles de gaz, les bagarres des femmes, celles des hommes, les livrai­sons ali­men­taires, les oiseaux, les fous qui hurlent des Heil Hitler », nous dit Laura, rive­raine de 33 ans et anthro­po­logue de for­ma­tion. Le 5 novembre 2018, elle tra­vaillait sur son ordi­na­teur, chez elle, dans l’étroite rue Jean Roque, per­pen­di­cu­laire à celle d’Aubagne. « Ce matin-là, il y a eu un bruit que je ne connais­sais pas. Les bruits de mon quar­tier sont tous ran­gés et triés dans mes tiroirs, mais celui-là, j’ai eu l’impression d’entendre un semi-remorque lais­sant inter­mi­na­ble­ment tom­ber sa car­gai­son de volets, de bois et de métal enche­vê­trés. » Un grand bruit qui lais­sa place, pré­cise la tren­te­naire, à cette sorte de silence qui entoure les catas­trophes. Alors Laura attra­pa son télé­phone, sor­tit et fil­ma — un réflexe qui lui est inhabituel.

« Je filme ça en trem­blant et en jurant bor­del de merde. Là, je réa­lise que des immeubles se sont écrou­lés. »

Dehors, l’air était blanc ; on ne dis­tin­guait presque rien. Elle croi­sa d’autres voi­sins, dans le même état qu’elle, riant ner­veu­se­ment. « Y a que chez nous que ça arrive ! », fit une voix. Puis cela se dis­si­pa un peu. « Je vois un trou, et l’intérieur d’une mai­son de pou­pée. Un miroir était encore accro­ché. Je filme ça en trem­blant et en jurant bor­del de merde. Là, je réa­lise que des immeubles se sont écrou­lés. » Les pom­piers arri­vèrent en une poi­gnée de minutes ; Laura fil­ma les pre­mières images, qui cir­cu­le­raient bien­tôt dans la presse et sur les réseaux sociaux. D’autres s’y ajou­te­raient. Le péri­mètre fut éva­cué — on appe­la les habi­tants à la hâte, les portes se virent défon­cées à la hache. La chute du 63, un immeuble muré depuis 2008, a entraî­né celle du 65, habi­té par douze familles. On redou­ta l’effet domi­no. Un troi­sième immeuble allait être détruit par les marins-pom­piers afin de ne pas prendre de risques lors de la fouille des gravats.

L’insalubrité de ces bâti­ments étaient connue des pro­prié­taires comme de la mai­rie. 15 jours plus tôt, une nacelle avait même éva­cué en urgence les loca­taires du 65, avant de les y relo­ger. Aux abords de la rue d’Aubagne, on som­ma ce 5 novembre les habi­tants de faire leurs valises. Et sous les déblais, on réa­li­sa qu’il y avait des corps. On ne sau­rait leurs noms que plus tard : Fabien, 52 ans. Marie-Emanuelle, 56 ans. Simona, 30 ans. Niasse, 26 ans. Chérif, 36 ans. Maher, 58 ans. Ouloume, 55 ans. Julien, 30 ans. Ils vivaient au 65 ou étaient des amis de pas­sage : huit natio­na­li­tés ont per­du la vie sous un plafond.

[Une affiche détournant le portrait de Jean-Claude Gaudin, par Anthony Micallef]

Habiter dignement

Et la ville tout entière de por­ter le deuil en même temps que Noailles. Une réunion de crise « pour un habi­tat digne pour tout·es » fut mise en place le sur­len­de­main. « Il y avait tel­le­ment de monde ! Plus de 200 per­sonnes n’ont pas pu entrer », pour­suit Laura. « Le Collectif du 5 novembre a démar­ré comme ça. Tout le monde a dit ce qu’il res­sen­tait, son coup de gueule, ses larmes, ses colères. » Des com­mis­sions s’organisèrent et, très vite, une Assemblée des délogé·e·s se consti­tue toutes les semaines. Parmi la cen­taine d’habitants sor­tis de leurs foyers afin d’être pla­cés dans des hôtels du centre-ville, des per­sonnes âgées vivant d’une modeste retraite, de jeunes céli­ba­taires, des enfants en bas âge et leurs parents, des sans-papiers et des familles nom­breuses. Les signa­le­ments « de péril grave ou immi­nents » seraient désor­mais pris au sérieux dans tous les arron­dis­se­ments : 1 500 per­sonnes allaient être éva­cuées le mois sui­vant. La mai­rie se doit, sur le papier, de véri­fier les infil­tra­tions, les fis­sures pro­fondes, la moi­sis­sure et le sys­tème élec­trique défaillant : mieux, il lui incombe de poser un « arrê­té de péril » contrai­gnant le pro­prié­taire à prendre en charge l’évacuation de ses loca­taires ain­si que leur relo­ge­ment tem­po­raire, les tra­vaux d’assainissement ou de sécu­ri­sa­tion des lieux. S’il n’honore pas ses devoirs, c’est à la mai­rie de prendre le relai : tâche sans cesse retar­dée. On éva­cue dès lors les gens plus vite que l’on engage les travaux…

« Le col­lec­tif réclame la réqui­si­tion de loge­ments vacants et dénonce les dys­fonc­tion­ne­ments d’une muni­ci­pa­li­té poli­ti­cienne qui épargne les propriétaires. »

Un rap­port en date de jan­vier 2018, pro­duit par la Société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire mar­seillaise, éva­luait déjà à 48 % l’habitat « indé­cent » ou « dégra­dé » de Noailles : la moi­tié des bâti­ments (dont les 63 et 67 de la rue d’Aubagne) pré­sen­tait des pré­somp­tions de péril ou d’insalubrité. En réa­li­té, c’est l’ensemble du centre-ville qui est tou­ché. Les appels au stan­dard se mul­ti­plièrent : de 5 à 200, chaque jour. « Il y a eu ce qu’on a appe­lé une psy­chose : des per­sonnes télé­pho­naient à la moindre fis­sure », se sou­vient Laura. « Quand on éva­cue un immeuble, il y a beau­coup de sta­tuts dif­fé­rents selon les types de baux. Propriétaire occu­pant, loca­taire, sous-loca­taire, com­mer­çant, sans-papier : on te loge admi­nis­tra­ti­ve­ment à une enseigne dif­fé­rente. Dans un immeuble où tu as dix appar­te­ments, c’est dix cas de figures — ce qui empêche par­fois qu’ils se regroupent et se soli­da­risent. Notre tra­vail a été de trou­ver les meilleures solu­tions pour cha­cun, de faire pres­sion sur qui de droit. » Le col­lec­tif, béné­vole et com­po­sé d’une soixan­taine de per­sonnes (des habi­tants délo­gés, des citoyens soli­daires et des avo­cats), s’est impo­sé auprès des ser­vices muni­ci­paux. Il réclame la réqui­si­tion de loge­ments vacants et dénonce les dys­fonc­tion­ne­ments d’une muni­ci­pa­li­té poli­ti­cienne qui épargne les pro­prié­taires. Le cas de la famille et socié­té immo­bi­lière Berthoz, qui pos­sède le 67 rue d’Aubagne, est emblé­ma­tique : l’entreprise avait deman­dé par deux fois des sub­ven­tions afin de répa­rer sa toi­ture. 180 000 euros lui avaient été accor­dés ; faute d’engagement de tra­vaux dans l’année 2013, la sub­ven­tion lui fut reti­rée. Le pro­prié­taire ? Un « richis­sime » ren­tier qui « n’a jamais bos­sé », résume la jeune mar­seillaise. Également pré­sident de l’Union natio­nale des syn­di­cats (UNIS). Il atten­dait de la copro­prié­té de l’immeuble mitoyen qu’elle s’en char­geât. Les infil­tra­tions ne furent pas écon­duites vers l’extérieur : par ruis­sel­le­ment, elles gagnèrent la cave du 65, imbi­bant d’eau les murs de cet immeuble vieux de 200 ans situé en pente à proxi­mi­té de la mer… « Cette socié­té gère aus­si mon immeuble. Elle a essayé de me mettre dehors quand je l’ai poin­tée du doigt. Berthoz a vou­lu endor­mir le col­lec­tif alors qu’il est sur une pou­drière. Il vit dans un autre monde », sou­pire cette membre du Collectif du 5 novembre.

Baya, 68 ans, est à la retraite. Une vie de ménages. Indépendante, elle porte un fichu sur la tête et ne dépasse pas le mètre cin­quante. Elle nous fait le récit de son éva­cua­tion, sur­ve­nue quelques mois avant ce jour d’hiver meur­trier : « J’avais écrit à la mai­rie en 2013 car je sen­tais que l’immeuble allait s’effondrer. Ils sont pas­sés quatre ans après, sans rien faire. Au mois de juin 2018, ils ont enta­mé des tra­vaux sans papiers offi­ciels, et on vivait encore dans les appar­te­ments. Puis ils nous ont mis dehors. Ça fai­sait 20 ans que j’étais dans ce loge­ment. Depuis, tout a été volé et sac­ca­gé. » à pré­sent, elle est épau­lée par le Collectif du 5 novembre. Voila bien­tôt un an qu’elle vit dans une chambre d’hôtel.

[Un immeuble rue Jean Roque à Marseille évacué de ses habitants, la copropriété a entamé des travaux, par Anthony Micallef]

Marcher pour la colère

Cinq jours après l’effondrement, une marche blanche se mit en place. « Une manif comme ça, je n’en avais jamais vue à Marseille », s’étonne encore Laura. Plus de 10 000 per­sonnes s’avancèrent en silence vers la mai­rie. « Pas la pluie ! », pou­vait-on lire sur l’une des pan­cartes bran­dies, en réponse aux dires du maire accu­sant les fortes pré­ci­pi­ta­tions autom­nales d’avoir accé­lé­ré le drame. « Ce n’est pas une catas­trophe natu­relle mais une catas­trophe poli­tique ! », lan­çait un membre du Collectif. Une autre orga­ni­sa­tion était au ren­dez-vous, née au cœur du quar­tier voi­sin de La Plaine : son Assemblée lutte depuis 2015 contre l’aménagement sans concer­ta­tion ni écoute de la très ani­mée place Jean Jaurès par la socié­té Soleam, bras droit contro­ver­sé du maire. « Le réamé­na­ge­ment c’est pour faire mon­ter les prix, l’entretien c’est pour mieux vivre ! », trac­taient-ils. Les enjeux de ces deux quar­tiers illus­trent la volon­té du pou­voir en place de lais­ser mou­rir cer­taines par­ties de la ville afin d’en rendre d’autres plus « attrac­tives ». Et de chas­ser, par­tant, la base popu­laire qui fait la sin­gu­la­ri­té de Marseille pour mieux en rigi­di­fier les codes urbains. Montant ? La baga­telle de 20 mil­lions d’euros. « La gen­tri­fi­ca­tion est le pro­blème. La ville qu’ils veulent fabri­quer est une ville où tu dois tra­ver­ser sans t’arrêter, ou seule­ment pour boire de la limo­nade ! Ils conçoivent des espaces avec des bud­gets fara­mi­neux même si ce n’est pas ain­si qu’on les veut. Habiter, ça ne veut pas dire rési­der », avance Laura. Au terme de vio­lents affron­te­ments avec la police, l’Assemblée de La Plaine ver­rait un mur de béton, haut de deux mètres, s’élever tout autour du chan­tier contes­té. « Quelle indé­cence : 400 000 euros pour ce mur alors qu’on nous parle de pro­blèmes de bud­gets ! »

« Des familles nom­breuses, délo­gées, vivent à pré­sent dans des chambres sans cui­sine, dému­nies et peu infor­mées de leurs droits. »

Une seconde marche, le 14 novembre. Celle de la colère. « Elle a fait flip­per tout le monde. Ils l’ont répri­mée dure­ment, ils ont vou­lu tuer le mou­ve­ment dans l’œuf », se remé­more la jeune femme, atta­blée dans un café. Pas de bles­sés graves ni de mains arra­chées, mais des attou­che­ments sexuels, des sévices cor­po­rels, des chasses à l’homme conduites par la BAC. Et, ajoute Laura, « des scènes de raton­nades dans Noailles ». « Il y a des per­sonnes qui ont vou­lu inter­ve­nir, on les a nas­sées contre les bar­rières où se trou­vaient les bou­gies et les fleurs en hom­mages au morts des effon­dre­ments. On leur jetait des gre­nades dans la tête, c’était une sou­ri­cière. » Une dame âgée ren­trait de ses courses : mains matra­quées, oranges rou­lant sur le sol. Un bar était tou­ché par six gre­nades lacry­mo­gènes, asphyxiant tout le monde. Les poli­ciers de cette uni­té ne por­taient pas de bras­sards : nombre de témoins crurent à une des­cente de quelque grou­pus­cule néo­na­zi. « Ça a radi­ca­li­sé des gens qui ne l’étaient pas ! Et le 1er décembre, nous étions plus nom­breux. »

Une cité solidaire

En plein hiver, les immeubles cade­nas­sés se mul­ti­plièrent dans tous les quar­tiers. Les pom­piers débar­quaient à toute heure du jour ou de la nuit afin de som­mer les habi­tants de quit­ter les lieux sous 10 minutes, le temps de faire une ou deux valises. En l’absence de ces der­niers, les des­truc­tions de biens et les cam­brio­lages ont pro­li­fé­ré. Des familles nom­breuses, délo­gées, vivent à pré­sent dans des chambres sans cui­sine, dému­nies et peu infor­mées de leurs droits ; les enfants se trouvent loin de leur école, les adultes de leur tra­vail et les per­sonnes âgées de leurs repères ordi­naires. La mai­rie et l’entreprise Sodexo ont ins­tal­lé une can­tine spé­ciale sur l’avenue de la Canebière, uni­que­ment acces­sible au moyen de tickets quo­ti­diens de ration­ne­ment. Un « ser­vice » inter­rom­pu brus­que­ment en avril 2019, tro­qué contre un repas à 3 euros 80 dans une can­tine universitaire.

[ Anthony Micallef]

Un bureau de crise offi­ciel­le­ment des­ti­né à sous-trai­ter les dos­siers, l’Espace d’accueil des per­sonnes éva­cuées (EAPE), a été créé à la mi-novembre 2018 sous la pres­sion du Collectif. B. y tra­vaille. Nous la retrou­vons dans un café près de l’église des Réformés. « Les éva­cua­tions touchent tout le monde. Mais ceux qui ont plus de 1 400 euros de res­sources ont davan­tage de faci­li­tés à rebon­dir. Les per­sonnes que nous gérons vivaient par­fois dans des loge­ments abso­lu­ment pas adap­tés, à six dans un T2, et la seule option de loge­ment tem­po­raire était une chambre d’hôtel sans cui­sine. Vous ima­gi­nez ? » Parmi elles, nous dit cette sala­riée, il y a des per­sonnes qui ont construit Marseille. Les éva­cua­tions s’effectuent sans tenir compte des baux ni des com­po­si­tions fami­liales. « En période esti­vale, les hôtels vont les mettre à l’extérieur. Si on se met à leur place, ça se com­prend : un hôtel n’accueille pas des gens sur de longues durées, qui, en plus, cui­sinent. Ce n’est pas une mai­son. Et puis c’est com­pli­qué d’avoir des popu­la­tions qui se croisent sur place mais qui n’ont pas l’habitude de se croi­ser, et n’ont pas les même codes. » Et quid des loge­ment vacants ? « Il y a effec­ti­ve­ment des immeubles inoc­cu­pés. Mais il y a tel­le­ment de bar­rières légales, notam­ment sur la ges­tion des assu­rances, qu’avant de pou­voir uti­li­ser ces espaces il fau­drait remettre de l’eau, remettre à neuf… D’un point de vue pro­to­co­laire, c’est tel­le­ment lourd ! »

« Ça fai­sait 15 ans que j’habitais là, et un moment que je sen­tais venir la chose : depuis plu­sieurs années, les pla­fonds com­men­çaient à tom­ber. »

La soli­da­ri­té, les per­sonnes délo­gées en reçoivent de toute la ville : le Collectif du 5 novembre, asso­cié à Emmaüs, récolte de nom­breux dons — meubles, vête­ments, argent, temps. Et redis­tri­bue. Des com­mer­çants de Noailles offrent des fruits, des légumes ou de la viande ; des béné­voles prennent leur voi­ture pour dis­tri­buer des repas chauds dans les hôtels et aident aux démarchent admi­nis­tra­tives. C’est le cas de Mathilde1, que nous avons retrou­vé lors d’un ras­sem­ble­ment orga­ni­sé à l’occasion du pas­sage du Secrétaire d’État au loge­ment — Julien Denormandie — au mois d’avril 2019 : « Il y a des gens qui reviennent chez eux une fois les tra­vaux effec­tués, mais d’autres à qui on demande de reve­nir sans que le tra­vail ne soit fait : il ne faut pas qu’ils rentrent, il faut les aider car ils ont peur. D’autres sont relo­gés dans des appar­te­ment tem­po­raires conformes. On véri­fie qu’ils soient dignes, décents, et on les accom­pagne petit à petit pour s’équiper. » Et cette soixan­te­naire aux che­veux gris épais d’ajouter : « Deux femmes font une grève de la faim depuis plus d’une semaine parce qu’on leur demande de réin­té­grer un immeuble com­plè­te­ment insa­lubre. C’est pathé­tique. »

Le temps pas­sant, force est de consta­ter, pour le Collectif du 5 novembre, l’abattement qui sai­sit plu­sieurs d’entre les per­sonnes délo­gées. Le bras de fer avec la mai­rie a de quoi décou­ra­ger. Dominique, l’une des plumes et voix de Radio Galère, tâche tou­te­fois de tenir bon : « Ça fai­sait 15 ans que j’habitais là, et un moment que je sen­tais venir la chose : depuis plu­sieurs années, les pla­fonds com­men­çaient à tom­ber. Il y avait une fis­sure où je pou­vais mettre la main. Les poutres en bois étaient pour­ries par l’eau. Je payais 450 euros, c’était un stu­dio que je par­ta­geais avec mon fils. »

[ Associations et manifestants défilent lors de la Marche pour le logement à Marseille, par Anthony Micallef ]

Au mois de juillet 2019, le Collectif et son Assemblée des délogé·e·s ont mis en place une « charte de relo­ge­ment pour les per­sonnes éva­cuées », vali­dée, au terme de plu­sieurs semaines de concer­ta­tions et d’échanges, par le maire et quan­ti­té d’autres asso­cia­tions. Une charte com­mune pour faire res­pec­ter les droits, pour infor­mer et accom­pa­gner conve­na­ble­ment les per­sonnes for­cées de quit­ter leur domi­cile. Ne reste, pour la mai­rie, qu’à s’en sai­sir. Sont vali­dés la « gra­tui­té des ser­vices muni­ci­paux (crèche, can­tine) » et des chèques de ser­vice à hau­teur de 10 euros, par per­sonne et par jour, pour ceux qui n’ont pas de cui­sine. « Vous avez droit à un relo­ge­ment qui ne ral­longe pas vos tra­jets de plus de 15 minutes » ; « pro­prié­taires occu­pants délo­gés, la mai­rie et l’État doivent vous prendre en charge. » ; « vous êtes héber­gés en hôtel ? la mai­rie a un mois pour vous pro­po­ser un relo­ge­ment adap­té ».

Zineb Redouane, la neuvième victime

Aux côtés de quelques cama­rades, Laura avait ins­ti­tué, 10 jours après le drame de la rue d’Aubagne, une com­mis­sion « Violences poli­cières » au sein du Collectif. « Les flics avaient déci­dé de nous dérouiller quelques jours à peine après les effon­dre­ments, on n’allait pas tenir sur la lon­gueur. » Un com­mu­ni­qué était publié, sti­pu­lant que « l’ordre public a pour mis­sion de pro­té­ger, d’accompagner et de confor­ter l’expression popu­laire dans l’espace public ». Non de répri­mer. Lors de la mobi­li­sa­tion du 1er décembre 2018, la police se trou­vait en sous-effec­tif à Marseille — « sûre­ment parce qu’elle avait été envoyée mas­si­ve­ment à Paris pour les mani­fes­ta­tions des gilets jaunes », nous dit-elle en sou­riant. « Ils ont donc beau­coup uti­li­sé les gre­nades pour nous main­te­nir à dis­tance. » Le peuple insur­gé occu­pait alors les ronds-points du pays et dres­sait force bar­ri­cades dans le Paris nan­ti. Mais à Marseille, l’habit fluo­res­cent des invi­sibles demeu­rait encore « assez exo­tique ». La marche tour­na à l’émeute. « La police fai­sait rebon­dir les gre­nades sur les murs pour que ça nous tombe des­sus. D’habitude, la lacry­mo, tu as le temps de la voir car tu as l’avertissement sonore et la cloche est lente : tu peux l’esquiver. Là, ça fusait, ça rico­chait sur les immeubles et ça arri­vait de côté », se rap­pelle Laura.

« Les gaz attei­gnirent son appar­te­ment ; elle se diri­gea vers sa fenêtre afin de fer­mer les volets ; elle reçut l’un de ces pro­jec­tiles en plein visage. »

Rue des Feuillants, une octo­gé­naire était au télé­phone avec sa fille, res­tée en Algérie. Parlant de tout et de rien, riant ensemble. Les gaz attei­gnirent son appar­te­ment ; elle se diri­gea vers sa fenêtre afin de fer­mer les volets ; elle reçut l’un de ces pro­jec­tiles en plein visage. « Elle a croi­sé le regard de deux poli­ciers armés — ça, elle me l’a racon­té après. Et l’un d’eux a tiré vers elle », nous dit sa fille, Milfet, lors d’un séjour à Marseille. Haute de taille, solide dans sa pré­sence, un regard pas­tel. Sa mère, gra­ve­ment bles­sée au visage, pré­vint aus­si­tôt une amie, qui appe­la les secours. Elle per­dit beau­coup de sang. Les pom­piers tar­dèrent à arri­ver. Elle fut conduite à l’hôpital dans l’attente d’une opé­ra­tion au visage ; son palais n’étant plus accro­ché, elle allait s’étouffer. Laura se sou­vient : « La mani­fes­ta­tion se passe avec beau­coup de vio­lence, inédite à Marseille dans ce type de ras­sem­ble­ments. Zineb Redouane est tou­chée, mais à ce moment-là on ne sait rien. Elle meurt le len­de­main soir. » Son cœur s’arrêta et per­sonne ne s’en est excu­sa. C’est plus tard que Laura ren­con­tre­ra Milfet Redouane, et l’aidera, au nom du Collectif, dans ses démarches judi­ciaires ; elles sai­si­ront l’avocat pari­sien Yassine Bouzrou avec la volon­té de dépay­ser l’enquête. Sur France Inter, un audi­teur inter­pel­la à ce pro­pos le ministre de l’Intérieur un jour de mars 2019 ; l’intéressé répon­dit : « Je ne vou­drais pas qu’on laisse pen­ser que les forces de l’ordre ont tué Zineb Redouane, parce que c’est faux. Elle est morte d’un choc opé­ra­toire après […] avoir, semble-t-il, reçu une bombe lacry­mo­gène qui avait été envoyée, qui arri­vait sur son bal­con. » Puis conclut : « Il faut arrê­ter de par­ler des vio­lences poli­cières. » Milfet Redouane, quant à elle, nous confie : « Ils n’ont aucune empa­thie, aucune honte. Ils conti­nuent de dire que la police ne touche per­sonne. Quand j’entends ça, j’ai envie de mon­ter sur la tour Eiffel et de lui dire : Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! Vous faites sem­blant !2 »

Pour les Marseillais du quar­tier de Noailles, il ne fait aucun doute : Zineb Redouane est bien la neu­vième vic­time des effon­dre­ments de la rue d’Aubagne.


Photographies de l’ar­ticle : Anthony Micallef
Photographie de vignette : Laura S.


REBONDS
☰ Lire notre entre­tien « Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! », avril 2019
☰ Lire notre repor­tage « Contre le mal-vivre : quand la Meuse se rebiffe », Djibril Maïga et Elias Boisjean, février 2019
☰ Lire notre entre­tien avec le DAL : « Encadrer à la baisse les loyers sur tout le ter­ri­toire », novembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Chahr Hadji : « Remettre en ques­tion ce que peut sup­por­ter une socié­té », février 2017

  1. Certains pré­noms ont été modi­fiés
  2. À ce jour, la famille de Zineb Redouane pré­pare une contre enquête et une recons­ti­tu­tion des faits, l’IGPN n’ayant pu remettre la main sur les camé­ras de sur­veillance. Les CRS impli­qués ont refu­sé de faire exper­ti­ser leurs armes, mais le tir qui a tou­ché l’oc­to­gé­naire a été admis comme « règle­men­taire ».
Maya Mihindou
Maya Mihindou

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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